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Divine patience

A LA FOLIE, Joy Sorman, Flammarion

Parce qu’un texte est le moins qu’on puisse faire devant un grand livre.

S’avançant dans le pavillon 4B d’une unité psychiatrique, que voit l’écrivaine? « Des portes, des couloirs ». L’écrivaine l’écrit ainsi et c’est bien ainsi que ça doit l’être : « Des portes, des couloirs ».
L’écrivaine est Joy Sorman. Ici comme au café je l’appelle Joy car je la connais depuis plus de vingt ans. En vingt ans je l’ai vue devenir l’écrivaine qu’elle était. « Des portes des couloirs », écrit-elle, lis-je, et c’est bien vu me dis-je. Pour que les yeux pensent il faut réduire ce qui est vu ; le simplifier en lignes et ainsi ce qui est vu tient en une ligne.
C’est qu’ici penser passe par le voir. Joy exerce dans la littérature. Certains c’est dans la banque, la maroquinerie, la gendarmerie, la permaculture, le chant lyrique. D’autres dans la philosophie. Le philosophe de gauche dirait que l’hôpital psychiatrique et l’école sont des dispositifs disciplinaires cousins. Joy qui exerce dans la littérature dit « Des portes, des couloirs ». Et ajoute  : « J’aurai bientôt la conviction de circuler dans un espace strictement délimité par ces deux éléments ». C’est simple comme une ligne, ou comme deux lignes qui se croisent et la vérité à leur intersection. Une école : des portes, des couloirs. Une prison : des portes, des couloirs. La caserne de Tours où j‘ai été conscrit en 1997 : des portes, des couloirs. Bâtissez un bâtiment gros comme vingt maisons, creusez des couloirs, percez-les de portes pour qu’ils distribuent des pièces, vous avez une institution. Par cette opération maçonne quelque chose s’institue qui en impose.
La porte est, avec le couloir donc, un « élément essentiel de l’organisation psychiatrique, son organisation spatiale et symbolique ». Zoomez sur la porte, « la porte qu’on ferme à clé, que d’autres verrouillent à notre place, qu’on claque, devant laquelle on patiente, contre laquelle on s’acharne, on tambourine, on cogne, avec son poing ou sa tête », vous comprenez beaucoup de la psychiatrie.
De la porte c’est la réversibilité qui d’abord donne à penser. La porte est réversible parce qu’on l’ouvre ou la ferme, et que selon le point de vue on la pousse ou la tire. Mais réversible aussi en ce qu’elle « apaise autant qu’elle emmure ». La porte « à la fois protège et enferme – certains étouffent de la voir close, d’autres paniquent de la voir ouverte, sur l’hostilité du monde extérieur ».  Tant structurée que symbolisée par la porte, l’unité psychiatrique en possède l’ambivalence : elle aussi protège et enferme, apaise et emmure. L’hôpital psy est constitutivement ambivalent. Entre ses murs on soigne et neutralise. Ses murs protègent les fous d’eux-mêmes (soin) et protègent des fous la société (surveillance).
Jusqu’au vingtième siècle, tout est clair. Les « hôpitaux fermés » dépendent du ministère de l’intérieur, rappelle ou informe Joy.   L’hôpital psy est une institution à vocation policière. Puis il passe sous la tutelle du ministère de la santé. L’intention coercitive se complique d’une intention thérapeutique. Ce n’est pas pure hypocrisie. La modernité procède aussi d’un scrupule sincère venu aux humains à l’endroit d’autres humains. L’hôpital fermé moderne veut sincèrement soulager le fou de sa douleur, et non plus seulement soulager du fou ses proches. Mais le préalable du soin est l’enfermement non consenti par le malade. Je t’enferme pour ton bien. Je suis à la fois flic et médecin. Je ne t’enferme pas parce que tu as commis un crime – ou rarement – mais parce que tu pourrais en commettre un. Si toi le fou tu te retrouves là sur l’initiative d’un tiers ou d’une autorité publique, c’est parce que des gens plus ou moins proches, des voisins des cousins des piétons, ont eu peur de toi. Et le travail du médecin de l’unité psychiatrique quand tu arrives un soir hagard ou survolté, zombie ou Hulk ou guilleret ou amorphe, c’est d’évaluer ta dangerosité. À la prison les criminels effectifs, à l’hôpital psy les criminels potentiels.
On avait vaguement perçu cette ambigüité, mais lisant A la folie on la voit. La double fonction de la psychiatrie est une double injonction, indémerdable en tant que telle. Le médecin chef est « mélancolique » parce qu’il piétine dans l’impossible. « Je ne sais pas, songe l’écrivaine, comment les médecins peuvent se défaire de ces injonctions contradictoires, être à la fois soignant et garant de l’institution asilaire, thérapeutique mais aussi liberticide, je ne vois pas comment sortir de cette nasse ».
Nous sommes dans une nasse et tout geste pour en sortir nous y enserre. Pour soigner des gens enfermés dans leur délire ou leur déprime, nous les enfermons. Au mieux c’est le statu quo – les soignants les plus lucides ne visent modestement qu’à « stabiliser » le malade -, au pire c’est contre-productif. Au mieux la chambre d’iso calme le fou devenu incontrôlable, au pire elle le rend dingue. « L’isolement crée l’angoisse et la violence qu’il entend combattre » dit l’infirmier Barnabé.
De même que la porte fait l’asile, que l’isolement rend fou, que la prison est criminogène, que l’école crée le cancre, il est possible qu’au pire l’hôpital psy n’héberge pas l’aliéné ni ne le soigne mais le produit. C’est peut-être avant tout l’asile qui rend fou.
Le schème central d’A la folie est la contre-productivité. L’emblème pourrait en être le fou qui pour peindre un plafond s’accroche au pinceau. Ou une créature, animale ou humaine, qui se mord la queue. Se la mord pour se soulager d’un mal et ce faisant se fait mal.
Au pavillon 4B un nouvel arrivant est dépossédé de ses effets personnels. Cette dépossession le met parfois en rage, parfois en désespoir, et alors sa gueule devient celle du fou que des tiers ont décidé qu’il était. Chaque fois qu’il revient pour un séjour au pavillon (quinze ans d’aller-retours déjà), Franck doit laisser des objets à l’entrée, au premier chef ses pendentifs celtiques, qui sont tout pour lui. « Parce que sinon il s’ouvre la cuisse avec », justifie un infirmier. Mais peut-être s’ouvre-t-il la cuisse pour qu’on ne lui confisque pas, suggère la narratrice. Quel est l’acte premier du mouvement en spirale descendante ? Est-ce la transgression qui appelle l’interdit ou le contraire ? Qui du médecin ou du fou fabrique l’autre ?
On distingue un médecin et un fou au fait que c’est le premier qui prescrit à l’autre des médicaments, et plus rarement l’inverse. Décider les doses et les modifier au gré des variations de l’attitude du malade est la principale contribution du médecin à l’effort sani-sécuritaire. Plus sécu que sani ? C’est possible. On sait bien qu’un médicament ne soigne pas le fou mais l’endort. Dans les années 50, les neuroleptiques ont « mis les cerveaux affolés sous cloche » sans rien résoudre de l’affolement. Avant dans les asiles ça criait continument et maintenant ce n’est que par moments, par crises qu’on calme en administrant de force une dose, comme on fait pour un fauve égaré dans une métropole. « Les fous sédatés, déconnectés, domptés, se sont finalement tus ». Maintenant une unité psychiatrique ne se signale plus par les hurlements, la cacophonie suraiguë, le boucan maboul, mais par la tristesse. Joy l’a vu et me le fait voir, car je ne le voyais pas comma ça, au vrai je ne voyais rien, les murs de l’institution ont aussi pour vocation de dérober la folie à ma vue et ma foi je ne m’en plains pas, bon débarras, gain de tranquillité, patate chaude refilée à des professionnels, chacun son métier, moi c’est de lire des livres sur la folie. Je ne voyais rien et donc « j’imaginais », comme Joy au premier chapitre avant qu’elle franchisse les murs et voie de ses yeux que la folie sédatée et mise sous cloche n’est pas criarde mais morne. Le pavillon 4B crève d’ennui avant que de douleur. Effet pinceau-plafond oblige, cette maussaderie s’accuse dans toutes les initiatives pour la secouer, comme ce poignant goûter de Noël sans joie dans la pièce commune.
Nul ne le dit mieux qu’Arthur le dépressif hardcore : «  Sans doute est-ce plus raisonnable d’être enfermé ici plutôt que d’errer dans les rues, mais le vide des jours me tue et si les médicaments aident un peu à tenir ils ne font pas aimer la vie ». Le médicament me maintient en vie en me dévitalisant. Chaque année d’un traitement qui prolonge l’existence éloigne de la possibilité d’en retrouver le gout.
Le DSM, « manuel statistique et diagnostic des troubles mentaux », a un pouvoir performatif. En s’épaississant le registre étend le domaine de la maladie psychique. Et alors c’est toute la chaine du médicament qui se mord la queue : « Créant de nouveaux troubles mentaux, augmentant les catégories diagnostiques, donc le nombre de malades, on ne cesse de développer de nouvelles molécules à prescrire. » Au pire du pire il est possible que le médicament  crée la maladie : « A moins que ce ne soit l’inverse, car s’il existe des antidépresseurs et des anxiolytiques, c’est bien qu’il doit exister en conséquence de la dépression et de l’anxiété. » Nous ne sommes pas dans une nasse mais dans une boucle infernale où les causes sont indistinctes des effets, où il est possible que le remède précède le mal – « alors qui de l’oeuf pathogène ou de la poule pharmaceutique? ».
Boucle : le psychotique délire, le traitement éteint ce délire qui le fait souffrir et donc éteint la souffrance, mais aussi la provoque. Car « les hallucinations entament l’esprit tout autant qu’elles l’occupent ». Le délire du psychotique est tout à la fois son calvaire et son remède – un remède au délire. Supprime-le, tu supprimes à la fois l’un et l’autre. Franck : « c’était terrible ces voix, d’accord, mais sentir un trou à la place du cerveau c’est pas une vie non plus ».
Avec le traitement c’est pas une vie, sans le traitement non plus. « Voilà le patient cerné, ses facultés cognitives rongées des deux cotés : par la folie, par la chimie ». Comment s’échapper ? Quel refuge quand le refuge blesse ? Arthur : « c’est trop dur dehors et c’est trop dur dedans ». Que faire des fous ? Où est-ce qu’on va bien pouvoir les foutre ?
Avant d’être malade de la tête, le fou est malade de la société, où de cette micro-société qu’on appelle la famille – le cabossage primitif de la plupart des internés a à voir avec des violences et-ou viols perpétrés par un  père un oncle un frère une mère. On le retranche donc de la société afin de le rendre apte à revivre dans un monde social qui le rendra malade et l’éjectera à nouveau vers une unité psychiatrique qui le rendra malade d’être une quintessence de société, plus contraignante encore que l’originale. Ces gens qui ne supportent pas la règle, on les met dans un lieu « où les règles et les lois s’empilent, les patients en ont ras la gueule ». C’est à se cogner la tête contre les murs. C’est à vous faire écrire des phrases aussi folles que  : « certains n’en veulent surtout pas, d’un métier, d’une famille ; ils ne se sont pas faits fou pour rien ». Phrase qui follement suggère que ceux que la société rend malades forcent leur maladie pour qu’on les dispense de la société. A ce moment, la dinguerie est réelle et feinte. Elle est feinte avec d’autant plus de zèle qu’elle est réelle. Et Joy ne sait plus si Franck, simulant parfaitement le délire devant elle, prouve qu’il est saint d’esprit ou le contraire.
Joy ne sait plus. En exergue de ce grand livre est écrit : « ci-git la vérité ? ».
Le fou est le point d’impossibilité de la société. Par lui la société si   fière de sa civilité, si sûre de l’opportunité de son extension, découvre ses limites, c’est à dire à la fois ses confins et son impuissance. Devant le fou, elle ne fait plus trop la maligne. Devant le fou, son évidence, son implacable positivité, personne ne fait le malin. Ni l’éducateur, ni le flic, ni le médecin, ni moi. Devant le fou tout le monde s’écrase, devrait s’écraser. Devant le fou je ne sais pas où me foutre. Le croisant dans la rue, je suis comme Joy apercevant à l’extérieur Igor qu’elle ne connait que du pavillon : « je le verrai divaguer sur un quai de gare, hésiterai à l’aborder, finalement non » De la folie n’importe quel individu doué de lucidité sait qu’on n’arrivera pas à se démerder. Robert, malade mental enfermé là depuis 35 ans « n’en sortira jamais ». Par définition non-soluble dans la société, le fou est pour la société insoluble. A travers lui c’est un peu de tragique pur qui s’impose à nous. Un peu d’impasse, un peu de fatalité. Notre impasse à tous, notre fatalité commune. Notre malheur insurmontable. Franck qui sait tout le sait : « la folie n’est pas le nom d’une maladie dont il est atteint mais celui de son malheur d’homme ». Franck, Christ de notre temps, est malade de la vie. Cette maladie est incurable, si ce n’est par la mort qui est précisément le coeur du mal. Franck « connait le vide au coeur de la vie », cette béance que rien ne saurait combler, ce trou qui parfois l’aspire. Ce trou il faut passer outre pour vivre. La société sert à cela, tisse ses mailles pour boucher le trou. Elle crée du plein là où il y avait du vide. L’individu normal est celui qui évacue dans le mensonge social la vérité de la vie invivable –  « la santé mentale c’est jouer le jeu de la vie en société ». Le fou lui ne parvient pas à évacuer – et peut-être que cette incapacité est un refus. Un refus de mentir.
J’extrapole. Je fais le fou plus malin qu’il n’est -mais c’est lui qui active ainsi ma pensée. Je surinterprète A la folie mais c’est sa lecture qui m’inspire ces pensées excessives, c’est ce texte qui me fait le déborder, qui fait ma raison sortir de ses gonds. Lisant ce livre, c’est fou ce que je pense. La matière qu’il m’offre me fait penser. L’art est grand, l’art est l’art quand il est matière à penser.
Matière à agir, c’est une autre histoire. A la folie ne résout rien, ne dessine pas un programme. Agir, c’est l’affaire des médecins et des psychiatres. Le psychiatre et le médecin sont payés pour faire quelque chose. S’ils ne faisaient rien, ils se délégitimeraient comme médecin et psychiatre.
Le mieux que je puisse faire du fou est  : rien. Le mieux à faire et de ne rien faire. Le mieux est d’être Adrienne.
Adrienne est agent de service hospitalier. En cette qualité peu qualifiée, elle qui côtoie les fous plus que quiconque n’a pas son mot à dire sur leur soin, encore moins sur leur traitement médical. C’est absurde et injuste comme une hiérarchie sociale mais c’est tant mieux. C’est justement pour ça qu’elle est aimée : « Les patients nous aiment aussi parce que nous ne sommes ni infirmiers ni médecins, nous ne menaçons pas d’augmenter les doses de médicaments, de les priver de sortie, nous ne signons pas d’hospitalisation sous contrainte, nous n’avons aucun pouvoir sur eux ». Adrienne est aimée et aime : « moi j’aime la merde, les laver, les toucher. Les toucher surtout, leur caresser le bras ». Cette tendresse merdeuse, et plus tendre d’être merdeuse, suffit. Davantage ce serait trop, ce serait la nasse, ce serait la boucle qui repartirait. Adrienne a l’humilité de comprendre que la folie échappe et toujours échappera : « On ne les comprend pas, c’est impossible, mais en tant que soignants, on peut écouter, accueillir, être là à disposition, la présence c’est la seule chose qui vaille »
Adrienne est plus sainte qu’esthète mais elle ouvre une voie esthétique.
Une esthétique c’est d’abord une disposition – c’est à dire un mode d’être, un tempérament, une façon de se tenir, une position dans l’espace d’où s’infère une position, une opinion, une éthique.
L’opération esthétique dont A la folie résulte a d’abord consisté à être là. Fréquenter le pavillon près d’un an, à raison d’un jour par semaine, en se faisant aussi discrète et illusoirement neutre que possible – pas froisser les soignants, pas déranger la folie. Encaisser cette durée, encaisser ces heures qui parfois furent d’ennui puisqu’ici tout s’ennuie, puis encaisser le temps long de la rédaction – l’opinion est courte mais le roman long. 
Patiente doit être l’écrivaine arrimée à cette esthétique. Comme serait la médecine psychiatrique telle qu’on la rêve : « une médecine qui observe, attentive et patiente, davantage qu’elle n’intervient ». Ici patience désigne une capacité à la passivité qui me rende apte à un texte passif.
La langue passive est à rebours de la langue bavarde du psychiatre. En entretien, le psychiatre ne laisse pas s’installer le silence, il entretient la conversation, il questionne et requestionne pour à la fin, comme Léa fraichement démoulée de l’université, puiser dans sa savante taxinomie un mot compliqué et fumeux à coller comme un post-il sur le front du fou qui ânonne face à elle. C’est sa vocation, sa prérogative, son pouvoir et il est grand car cette nomination est agissante : elle détermine une médication, un traitement, un mode d’hospitalisation, éventuellement une sanction. La langue passive n’a pas ce poids, n’a pas cette responsabilité. Si la langue passive est le propre de la littérature alors la littérature est par essence anti-psychiatrique. L’éthique qu’autorise son irresponsabilité se formule comme suit : « faire monter en moi l’intuition, faire baisser la raison, discursive et impatiente, pleine d’elle-même ». Ceci afin de « se rendre disponible, vacant, simple pisteur de chants et de traces en forêt, tympans vibratile et pupilles béantes »
Ainsi rompue à la patience, la littérature atteint à la dignité du malade qu’un usage avisé appelle patient. Appelle ainsi parce qu’il subit. Parce que sujet à une souffrance ou un mal son divin travail immobile est d’abord d’endurer. Le patient est nommé tel parce que là où il est il n’a plus, placide comme l’âne, qu’à prendre son mal en patience.
Souvent un je qui n’est pas celui de Joy s’immisce dans la prose d’A la folie sans s’annoncer, sans se signaler par des guillemets. Ce que dit ce je a sa place ici au même titre que le reste, aura le même statut que la narration : des mots noirs sur blanc comme tous les autres, égaux en dignité aux mots autorisés. Mots de patients transcrits patiemment par l’écrivaine qui leur ouvre ses pages comme Adrienne ses bras. Alors nous lisons ceci  : « En attendant je fais ma prière tous les matins pour les enfants, pour les soignants, les soldats, la paix dans le monde, toujours strictement dans cet ordre, c’est l’ordre le plus juste ». Et encore ceci : « parfois je regrette d’être humaine, une limace, un escargot ou une tortue ça m’aurait suffi, en plus ils ont une maison sur le dos alors que moi j’ai du dormir dans ma voiture après mon divorce ». Ou encore : « A 7 ans j’ai dit à mon copain de classe : tu veux pas que je t’encule ? Il a dit ok et comme je suis né un 9 avril je lui ai mis neuf coups par derrière ». Ou encore : « laissez-moi vous rappeler qui je suis, le suis la sorcière, la guérisseuse, et vous êtes donc mon fils car la médecin descend de la sorcellerie, la médecine vient de la magie, tout a commencé avec nos élixirs et nos incantations, et à ce titre docteur vous me devez respect et gratitude. » Ou bien : « je traine sur Internet, j’ai fait un test pour savoir si oui je suis suicidaire et oui c’est bon je suis suicidaire, mais pas dépressive ».
Un jour, Franck « m’apprend qu’on a découvert la première sirène mâle échouée sur une côte californienne ». L’écrivaine le note. Le note sans guillemets, sans distance, sans modaliser. Elle le note tel quel, par allégeance au psychotique Franck qui détesterait que cela fût noté autrement. « Ca ne lui va pas qu’on lui fasse dire autre chose que ce qu’il dit ». Dans ses mots, point de ces métaphores que la psychiatre Sarah s’évertue à y trouver – « quand Franck dit à Sarah je suis la viande et vous êtes le couteau, il n’y a pour lui rien à interpréter, rien à commenter. Il est la viande, le médecin est le couteau, c’est un fait, il suffit de le vivre, un gros bloc de réalité, planté là pour l’éternité ». La littérature porte bien son nom, qui prend tout au pied de la lettre.
On a découvert la première sirène mâle, c’est un fait – un fait de langue et en littérature les faits de langue sont des faits. On a découvert la première sirène mâle, et c’est Franck qui nous « l’apprend ». Franck est le maitre et l’écrivaine son scribe. Se mettant à son école, l’écrivaine s’augmente d’une phrase – on a découvert la première sirène mâle. Le fou n’est plus celui que j’évacue de mon existence parce qu’il m’encombre, mais celui que j’accueille dans le livre pour qu’il l’augmente.
A la folie : ce titre est une dédicace, un hommage. A la folie, comme on dirait : à mon frère. Juste retour des choses : à la folie le livre doit tout, hors la divine capacité à la recueillir, et ce n’est pas rien, c’est tout un art. La folie s’est offerte à Joy qui patiemment la recueille et patiemment s’applique à la rendre pour qu’elle s’offre à moi lecteur comblé par ce don et qui ici ne voulait dire que sa gratitude.

85 Commentaires

  1. C’est beau tous ces « je » côte-à-côte dans A la folie. Les gestes, paroles, pensées des fous, des soignants, de l’auteur, écrits à la première personne, égaux.
    Le « Je » des fous, c’est un choix de justesse, de respect de leurs paroles, de non-traduction selon la volonté de Franck. « le soldat inconnu c’est moi. » « Je suis la viande et vous êtes le couteau. » A accepter tel quel. Ecrire cette langue sans la comprendre, pour la comprendre.

    Parce que la langue des fous contamine celle du livre et la constitue, parce que la langue des fous et celle de l’auteur se succèdent, se mêlent, cette langue ne me parait jamais pittoresque, étrangère. La langue des fous est opaque, mystérieuse, mais il n’y a pas de distance de l’auteur qui rendrait cette langue exotique. Folie et littérature prennent « les mots pour les choses. » Pour les fous et les écrivains, les mots sont de la matière. « Les mots sont parfois comme les corps, sous contrainte et leur signification flanche au gré des époques, la symptomatologie évolue. Et il y a ce mot : fou. »

    Finalement la langue pittoresque, exotique, c’est pas la langue des fous, c’est le DSM, le langage interprétatif qui parait décalé, violent, faux : « Contact de mauvaise qualité, irritation ostensible à mes questions, incapacité à se tenir sur une chaise sans s’effondrer, comportements désadaptés dans l’unité, incapacité à verbaliser ses émotions autrement qu’avec subagressivité, pas de trouble du sommeil, volontiers disqualifiant lorsqu’on lui propose un changement de thérapeutique.»
    Le verbe psychiatrique ne dit pas « je ». Pas de « je » dans les comptes-rendus de Léa ou de Sarah, dans leurs entretiens avec les fous, pas de je chez le médecin-chef héritier de Pinel non plus. Ils ont incorporé l’institution qui enferme et soulage, ils sont l’institution, ils tiennent cette posture intenable.
    Langage décalé, creux aussi, pour la formation professionnelle des deux nouvelles vacataires « une formation sur l’humour est prévue dans quelques jours, elles se sont inscrites ». J’ai ri, c’est drôle et pas.

    « Y’a pire comme maladie vous savez, on va vous envoyer à l’hôpital de jour pour finaliser un projet, qu’est-ce que vous voulez ? Je n’existe pas, comment voulez-vous que je veuille quoi que ce soit.
    Ces deux mots, finaliser, projet, me font instinctivement lever les yeux vers Arthur, me font l’effet d’une insulte, d’une balle dans la tête. »
    Comme le texte nous a raconté Arthur, « finaliser » et « projet » tels qu’écrits la première fois dans le dialogue, c’est déjà d’une violence dégueulasse. La phrase « balle dans la tête », c’est presque redondant. L’effet balle, je l’ai déjà eu.
    Au delà de l’effet, Joy se montre dans le récit, elle ne s’absente pas confortablement. Alors que la folie est enfermée, cachée de la société par l’HP, Joy nous montre la folie, explore ce territoire, se décrit l’explorant, comment son corps l’habite. Il n’y a pas de réel objectif (la fausseté des compte-rendu psy objectif), il n’y a de réel que vécu. Je suis prise par tous ces récits des fous (ils ont chacun leur langue d’ailleurs), c’est plein de fictions c’est passionnant, mais je suis toujours positionnée à côté. C’est un réel auquel je participe, un réel inconfortable, lectrice avec le gel hydroalcoolique dans les mains, ne sachant pas si je dois l’utiliser ou pas. Une approche de la folie sans exotisme parce que Joy se place à côté des fous. Elle s’inclut dans l’observation, la gêne, le malaise, la tendresse pour Franck, elle se voit tendre une main par réflexe, avoir peur du loup-garou. Elle écrit l’effet de l’hp, de la folie, de l’institution, sur elle-même. Joy est là c’est tout. Comme Fantomette. Le chapitre « fantomette » qui n’a pas de titre, je me suis demandé si c’était vraiment arrivé ou si c’était un récit inventé. Plutôt inventé, mais j’ai envie de l’accepter comme le reste (comme l’histoire folle de la dame parano qui a effectivement des voisins qui complotent contre elle, c’est incroyable et je le crois).

    Le je c’est un choix de justesse, mais il y a aussi un plaisir du je. « Et malgré l’insistance bienveillante du médecin, il menace déjà d’arrêter son traitement une fois dehors – car quand j’arrête les médicaments j’entends les âmes et je comprends toutes les langues. »
    En lisant, je me dis que la phrase marche aussi en finissant : « car quand il arrête les médicaments il entend les âmes et il comprend toutes les langues. »
    Mais il y a le plaisir d’écrire je, de faire sienne la langue des fous, d’écrire « Ma bite et les oiseaux », de recueillir leur langue, leur récit. Plaisir de prendre cette langue avec soi, faute de pouvoir la dompter, l’apprivoiser. J’ai pensé à Rouch. Le plaisir qu’il a à prononcer lui-même les incantations des sorciers avec eux, lililiboto. Filmer et accompagner dans le même geste. Peut-être écrire et accompagner. Le plaisir de les montrer, d’être avec eux côte à côte. Le plaisir de se chauffer au feu des fous. Ce feu qui est leur folie, leur vitalité. Pas facile de nommer ce feu. Le regarder, le nommer, ça prend un livre.

    A la folie, c’est aussi une sacrée expérience du temps. Chaque chapitre c’est un bloc de temps, une situation, des personnages, des récits.
    Des blocs de temps où j’ai parfois du mal à savoir si c’est le jour, la nuit, le matin le soir. Premier bloc avec Franck affalé sur sa chaise, puis Youcef endormi devant la télé, les déjeuners silencieux. Des blocs de présent, taillés par l’institution (sortie cafétéria, repas, cigarette, décision de médocs ou pas, en chambre d’iso ou pas, sortie ou pas…). L’institution c’est l’organisation de l’espace (porte/couloir) et du temps (sortie cafétéria, repas, clopes…) Ces blocs sont liés entre eux par les personnages, par le lieu, mais je sais pas s’il s’est passé 2h ou 2mois entre chaque bloc. Impression que le temps passe difficilement, passe mal. Par la suite, j’aurai quelques repères mais je garde ce truc hagard, somnolent.
    C’est un livre sans suspense, parce que trop peu d’attente, rien à anticiper, peut-être rien à espérer : la sortie de l’hp est souhaitable ou pas ? à espérer ou pas ? la discussion avec une psy souhaitable ou pas ?
    La guérison-éclair de Youcef, sa sortie, son retour, ça se passe en 15 jours, en 8 lignes. Youcef et moi, on a à peine le temps de projeter ce qu’il fera dehors, la phrase d’après il est revenu. Le chapitre « Le temps est mort » explicite ça, ce que le livre produit. Des chapitres entre lesquels le temps ne passe pas.

    C’est un livre sans suspense, mais paradoxalement c’est tendu. Enfermé dans le huis clos somnolent de l’hp, il y a une tension, une force qui travaille tout le temps. C’est bouleversant les récits de ces gens. N’ayant pas vraiment d’évolution temporelle, ni même d’évolution théorique (plus Joy creuse, plus les incertitudes se creusent), je me suis demandé comment elle avait construit la structure du livre. Heureusement que Franck nous guide.
    Le livre pense l’HP, théorise, au même titre que les fous pensent leur maladie : la condition économique des soignants, des fous, les lettres de pauvres envoyés en psychiatrie par le préfet (ces lettres c’est à chialer), l’usage politique de l’hp, l’historique de l’hp, la lutte des classes dans le personnel. Ça pense tout le temps. C’est fort, sans effet de cris, de coup de poing (juste la crise, qu’on attendait, désamorcée parce qu’on l’attendait, et quand même présente). Tension perpétuelle, calme, sourde. La force statique qui travaille tout le temps ces récits, c’est peut-être ça, la vie qui insiste.

  2. J’irai. Sans peur et sans reproche !!!

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