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Centre mou

Article pour les Cahiers du cinéma soumis au copyright

Merci à la production des Bronzés 3 d’avoir permis, boutant les Cahiers et d’autres hors des projections de presse, d’étayer de faits tangibles une intuition qu’elle-même, la production, n’aurait pas manqué de taxer d’élitisme si elle s’était formulée à vide. L’intuition : “le 3” ne pouvait que décevoir ; aurait-il égalé en volume comique les deux premiers volets, on ne rivalise pas, y compris armé d’un casting reconduit à l’identique (même l’immense Bruno Moynot est de la partie), avec un diptyque devenu ciment national au même titre que De Gaulle et Zidane. Les faits tangibles : peu de rires ont réveillé les murs matinaux de l’UGC Montparnasse, le mercredi 2 février. Et, planant au-dessus du troupeau tristoune qui converge maintenant vers la sortie, un air muet de voilà c’est fait. Il fallait y être, nous y fûmes, rentrons. C’est ainsi qu’Amis pour la vie atteindra les dix-millions de spectateurs, battra peut-être Astérix et Cléopatre, peut-être même La Grande Vadrouille, et sera vite oublié.

Que par exemple certaines de ses répliques deviennent culte et/ou pénètrent la langue courante est peu probable. Ici, nulle « ouverture » ou art de « conclure”  propre à étoffer le lexique commun de la drague dans les annéesà venir. Nul « c’est cela oui » (dans Le Père Noël est une ordure, précisons) destiné à ponctuer les conversations domestiques. Encore mentionne-t-on là les gimmicks les plus notoires légués à la France par la bande du Splendid. Mais que dire des répliques de passage, jadis élégamment imperceptibles sous le mikado de blagues ? Ainsi ce montagnard en fond de plan des Bronzés font du ski qui, masqué par les héros bientôt soumis à la torture de l’alcool de crapaud, coupe « Des chiffres et des lettres » en disant : « Y’avait blumaise, en huit lettres ». Rien, dans “le 3”, de ces petites pépites mineures, si ce n’est peut-être « La ménopause n’est pas une maladie » et autres formules saugrenues inscrites sans bruit sur les tee-shirts successifs de Jérôme (Clavier), attendant qu’un œil flâneur s’égare jusqu’à ce détail en périphérie.

CQFD : si les six acteurs principaux et co-auteurs ne dispensent plus cet art périphérique, c’est que, tous archivisibles et bankables à des degrés divers, ils occupent le centre. Ce qui entraîne de nouvelles responsabilités, un autre cahier des charges, l’impératif d’assurer le coup. Pas question de se risquer au bout-à-bout de sketchs des Bronzés originels. Oublieux de cela, imbus de la certitude, forgée par vingt ans de suprématie, que l’art majoritaire est forcément tenu à l’histoire, les six ont mis en commun leur science mûre du scénario pour accoucher d’un ensemble fictionnel cohérent, ce qui n’allait pas de soi. Le film vaut d’abord comme projection de ce travail de co-écriture, beau comme le collectif, et mou comme tout ce qui cherche à créer du lien, à concilier et réconciler.

A ce corps bien foutu et exsangue tiennent donc lieu de colonne vertébrale les invariants narratifs du cinéma populaire : histoire de femmes et d’amants (Jean-Claude Dusse, avec un D comme Dusse, couche avec Gigi qui recouche avec Jérôme), roman familial (retour sur les coucheries d’il y a vingt-sept ans afin d’identifier le père), pilule d’un fils homosexuel que Bernard refuse d’avaler au point d’en faire une syncope. Dans ce dernier cas, accablant numéro de l’insauvable Jugnot, et surtout accablante exhumation des gauloiseries de la Cage aux folles de la part de ceux qui, issus du café-théâtre où s’inventait une langue et des mœurs elles-mêmes importées de la rue post-soixante-huitarde, avaient subitement ringardisé la beaufitude. Vieillir est un naufrage, oui, si les années vous isolent peu à peu du réel ambiant, coupant l’alimentation à un comique dont la jeunesse imposa des incarnations directement connectées aux nouvelles distributions sociologiques ; comique d’acteur, comique populaire profondément. L’acteur peut-il entretenir son comique populaire quand il n’a plus idée des mots et des corps qui circulent parmi le peuple? C’est une question.

A l’instar de ces groupes de rock qui compensent par les arrangements l’extinction de la force brute qui les propulsa d’abord, le savoir-faire professionnel des six ex-toujours bronzés veut pallier le déficit d’ancrage. Quelle trace des années 2000 dans Amis pour la vie ? Le motif dominant de la chirurgie esthétique, admettons, mais pour en faire quoi d’autre qu’un burlesque d’école de commerce ? Les français néo-américains, comme Jean-Claude devenu Ji-Ci, soit, mais pour en tirer quoi sinon des faits de langue aussi réchauffés que « j’ai besoin d’un warm-up »? Ça documente peu désormais, et il sera bien difficile dans vingt ans de dater ce volet trois, sauf à lire les années passées sur la peau des acteurs, quoique leur dégradation physique s’euphémise en s’affichant (ainsi la fausse poitrine de Marie-Anne Chazel accuse son âge en même temps qu’elle le dissimule).

Une chose substantielle est tout de même là, qui fait office, c’est son métier proverbial, de nerf de la guerre. Le fric. Le fric est à l’origine et au dénouement de toutes les petites intrigues entremêmêlées par le scénario choral. Y voir aveu honnête que les bénéfices prévisionnels ont présidé autant qu’on le soupçonne à cette opération perdue et gagnée d’avance? Plus sûrement, c’est le signe qu’à un acteur célèbre l’argent tient lieu de réel. Qu’il ne parle plus que de ça. Ne sait singer que ça, engoncé dans un jeu d’apothicaire à l’étroite mesure de son embourgeoisement. Bernard Morin et compagnie, explicitement indossociables des acteurs qui les défendent, sont lourds comme des nouveaux riches, et c’est inversement un rôle de déclassé (médecin radié) qui élève Clavier très au-dessus du lot et lui fait retrouver le désarroi angoissé des rôles tenus par lui dans les comédies sociales du début des années 80 (Je vais craquer, par exemple). C’était l’âge d’or, l’état de grâce d’une rencontre entre le grand public et la comédie la plus fine. C’était le temps où Blanc et consorts parlaient une langue branchée sur ses zones de plus grande mobilité, sur les marges. Aujourd’hui, d’autres pas encore recentrés le font à leur place.

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