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Divine patience

A LA FOLIE, Joy Sorman, Flammarion

Parce qu’un texte est le moins qu’on puisse faire devant un grand livre.

S’avançant dans le pavillon 4B d’une unité psychiatrique, que voit l’écrivaine? « Des portes, des couloirs ». L’écrivaine l’écrit ainsi et c’est bien ainsi que ça doit l’être : « Des portes, des couloirs ».
L’écrivaine est Joy Sorman. Ici comme au café je l’appelle Joy car je la connais depuis plus de vingt ans. En vingt ans je l’ai vue devenir l’écrivaine qu’elle était. « Des portes des couloirs », écrit-elle, lis-je, et c’est bien vu me dis-je. Pour que les yeux pensent il faut réduire ce qui est vu ; le simplifier en lignes et ainsi ce qui est vu tient en une ligne.
C’est qu’ici penser passe par le voir. Joy exerce dans la littérature. Certains c’est dans la banque, la maroquinerie, la gendarmerie, la permaculture, le chant lyrique. D’autres dans la philosophie. Le philosophe de gauche dirait que l’hôpital psychiatrique et l’école sont des dispositifs disciplinaires cousins. Joy qui exerce dans la littérature dit « Des portes, des couloirs ». Et ajoute  : « J’aurai bientôt la conviction de circuler dans un espace strictement délimité par ces deux éléments ». C’est simple comme une ligne, ou comme deux lignes qui se croisent et la vérité à leur intersection. Une école : des portes, des couloirs. Une prison : des portes, des couloirs. La caserne de Tours où j‘ai été conscrit en 1997 : des portes, des couloirs. Bâtissez un bâtiment gros comme vingt maisons, creusez des couloirs, percez-les de portes pour qu’ils distribuent des pièces, vous avez une institution. Par cette opération maçonne quelque chose s’institue qui en impose.
La porte est, avec le couloir donc, un « élément essentiel de l’organisation psychiatrique, son organisation spatiale et symbolique ». Zoomez sur la porte, « la porte qu’on ferme à clé, que d’autres verrouillent à notre place, qu’on claque, devant laquelle on patiente, contre laquelle on s’acharne, on tambourine, on cogne, avec son poing ou sa tête », vous comprenez beaucoup de la psychiatrie.
De la porte c’est la réversibilité qui d’abord donne à penser. La porte est réversible parce qu’on l’ouvre ou la ferme, et que selon le point de vue on la pousse ou la tire. Mais réversible aussi en ce qu’elle « apaise autant qu’elle emmure ». La porte « à la fois protège et enferme – certains étouffent de la voir close, d’autres paniquent de la voir ouverte, sur l’hostilité du monde extérieur ».  Tant structurée que symbolisée par la porte, l’unité psychiatrique en possède l’ambivalence : elle aussi protège et enferme, apaise et emmure. L’hôpital psy est constitutivement ambivalent. Entre ses murs on soigne et neutralise. Ses murs protègent les fous d’eux-mêmes (soin) et protègent des fous la société (surveillance).
Jusqu’au vingtième siècle, tout est clair. Les « hôpitaux fermés » dépendent du ministère de l’intérieur, rappelle ou informe Joy.   L’hôpital psy est une institution à vocation policière. Puis il passe sous la tutelle du ministère de la santé. L’intention coercitive se complique d’une intention thérapeutique. Ce n’est pas pure hypocrisie. La modernité procède aussi d’un scrupule sincère venu aux humains à l’endroit d’autres humains. L’hôpital fermé moderne veut sincèrement soulager le fou de sa douleur, et non plus seulement soulager du fou ses proches. Mais le préalable du soin est l’enfermement non consenti par le malade. Je t’enferme pour ton bien. Je suis à la fois flic et médecin. Je ne t’enferme pas parce que tu as commis un crime – ou rarement – mais parce que tu pourrais en commettre un. Si toi le fou tu te retrouves là sur l’initiative d’un tiers ou d’une autorité publique, c’est parce que des gens plus ou moins proches, des voisins des cousins des piétons, ont eu peur de toi. Et le travail du médecin de l’unité psychiatrique quand tu arrives un soir hagard ou survolté, zombie ou Hulk ou guilleret ou amorphe, c’est d’évaluer ta dangerosité. À la prison les criminels effectifs, à l’hôpital psy les criminels potentiels.
On avait vaguement perçu cette ambigüité, mais lisant A la folie on la voit. La double fonction de la psychiatrie est une double injonction, indémerdable en tant que telle. Le médecin chef est « mélancolique » parce qu’il piétine dans l’impossible. « Je ne sais pas, songe l’écrivaine, comment les médecins peuvent se défaire de ces injonctions contradictoires, être à la fois soignant et garant de l’institution asilaire, thérapeutique mais aussi liberticide, je ne vois pas comment sortir de cette nasse ».
Nous sommes dans une nasse et tout geste pour en sortir nous y enserre. Pour soigner des gens enfermés dans leur délire ou leur déprime, nous les enfermons. Au mieux c’est le statu quo – les soignants les plus lucides ne visent modestement qu’à « stabiliser » le malade -, au pire c’est contre-productif. Au mieux la chambre d’iso calme le fou devenu incontrôlable, au pire elle le rend dingue. « L’isolement crée l’angoisse et la violence qu’il entend combattre » dit l’infirmier Barnabé.
De même que la porte fait l’asile, que l’isolement rend fou, que la prison est criminogène, que l’école crée le cancre, il est possible qu’au pire l’hôpital psy n’héberge pas l’aliéné ni ne le soigne mais le produit. C’est peut-être avant tout l’asile qui rend fou.
Le schème central d’A la folie est la contre-productivité. L’emblème pourrait en être le fou qui pour peindre un plafond s’accroche au pinceau. Ou une créature, animale ou humaine, qui se mord la queue. Se la mord pour se soulager d’un mal et ce faisant se fait mal.
Au pavillon 4B un nouvel arrivant est dépossédé de ses effets personnels. Cette dépossession le met parfois en rage, parfois en désespoir, et alors sa gueule devient celle du fou que des tiers ont décidé qu’il était. Chaque fois qu’il revient pour un séjour au pavillon (quinze ans d’aller-retours déjà), Franck doit laisser des objets à l’entrée, au premier chef ses pendentifs celtiques, qui sont tout pour lui. « Parce que sinon il s’ouvre la cuisse avec », justifie un infirmier. Mais peut-être s’ouvre-t-il la cuisse pour qu’on ne lui confisque pas, suggère la narratrice. Quel est l’acte premier du mouvement en spirale descendante ? Est-ce la transgression qui appelle l’interdit ou le contraire ? Qui du médecin ou du fou fabrique l’autre ?
On distingue un médecin et un fou au fait que c’est le premier qui prescrit à l’autre des médicaments, et plus rarement l’inverse. Décider les doses et les modifier au gré des variations de l’attitude du malade est la principale contribution du médecin à l’effort sani-sécuritaire. Plus sécu que sani ? C’est possible. On sait bien qu’un médicament ne soigne pas le fou mais l’endort. Dans les années 50, les neuroleptiques ont « mis les cerveaux affolés sous cloche » sans rien résoudre de l’affolement. Avant dans les asiles ça criait continument et maintenant ce n’est que par moments, par crises qu’on calme en administrant de force une dose, comme on fait pour un fauve égaré dans une métropole. « Les fous sédatés, déconnectés, domptés, se sont finalement tus ». Maintenant une unité psychiatrique ne se signale plus par les hurlements, la cacophonie suraiguë, le boucan maboul, mais par la tristesse. Joy l’a vu et me le fait voir, car je ne le voyais pas comma ça, au vrai je ne voyais rien, les murs de l’institution ont aussi pour vocation de dérober la folie à ma vue et ma foi je ne m’en plains pas, bon débarras, gain de tranquillité, patate chaude refilée à des professionnels, chacun son métier, moi c’est de lire des livres sur la folie. Je ne voyais rien et donc « j’imaginais », comme Joy au premier chapitre avant qu’elle franchisse les murs et voie de ses yeux que la folie sédatée et mise sous cloche n’est pas criarde mais morne. Le pavillon 4B crève d’ennui avant que de douleur. Effet pinceau-plafond oblige, cette maussaderie s’accuse dans toutes les initiatives pour la secouer, comme ce poignant goûter de Noël sans joie dans la pièce commune.
Nul ne le dit mieux qu’Arthur le dépressif hardcore : «  Sans doute est-ce plus raisonnable d’être enfermé ici plutôt que d’errer dans les rues, mais le vide des jours me tue et si les médicaments aident un peu à tenir ils ne font pas aimer la vie ». Le médicament me maintient en vie en me dévitalisant. Chaque année d’un traitement qui prolonge l’existence éloigne de la possibilité d’en retrouver le gout.
Le DSM, « manuel statistique et diagnostic des troubles mentaux », a un pouvoir performatif. En s’épaississant le registre étend le domaine de la maladie psychique. Et alors c’est toute la chaine du médicament qui se mord la queue : « Créant de nouveaux troubles mentaux, augmentant les catégories diagnostiques, donc le nombre de malades, on ne cesse de développer de nouvelles molécules à prescrire. » Au pire du pire il est possible que le médicament  crée la maladie : « A moins que ce ne soit l’inverse, car s’il existe des antidépresseurs et des anxiolytiques, c’est bien qu’il doit exister en conséquence de la dépression et de l’anxiété. » Nous ne sommes pas dans une nasse mais dans une boucle infernale où les causes sont indistinctes des effets, où il est possible que le remède précède le mal – « alors qui de l’oeuf pathogène ou de la poule pharmaceutique? ».
Boucle : le psychotique délire, le traitement éteint ce délire qui le fait souffrir et donc éteint la souffrance, mais aussi la provoque. Car « les hallucinations entament l’esprit tout autant qu’elles l’occupent ». Le délire du psychotique est tout à la fois son calvaire et son remède – un remède au délire. Supprime-le, tu supprimes à la fois l’un et l’autre. Franck : « c’était terrible ces voix, d’accord, mais sentir un trou à la place du cerveau c’est pas une vie non plus ».
Avec le traitement c’est pas une vie, sans le traitement non plus. « Voilà le patient cerné, ses facultés cognitives rongées des deux cotés : par la folie, par la chimie ». Comment s’échapper ? Quel refuge quand le refuge blesse ? Arthur : « c’est trop dur dehors et c’est trop dur dedans ». Que faire des fous ? Où est-ce qu’on va bien pouvoir les foutre ?
Avant d’être malade de la tête, le fou est malade de la société, où de cette micro-société qu’on appelle la famille – le cabossage primitif de la plupart des internés a à voir avec des violences et-ou viols perpétrés par un  père un oncle un frère une mère. On le retranche donc de la société afin de le rendre apte à revivre dans un monde social qui le rendra malade et l’éjectera à nouveau vers une unité psychiatrique qui le rendra malade d’être une quintessence de société, plus contraignante encore que l’originale. Ces gens qui ne supportent pas la règle, on les met dans un lieu « où les règles et les lois s’empilent, les patients en ont ras la gueule ». C’est à se cogner la tête contre les murs. C’est à vous faire écrire des phrases aussi folles que  : « certains n’en veulent surtout pas, d’un métier, d’une famille ; ils ne se sont pas faits fou pour rien ». Phrase qui follement suggère que ceux que la société rend malades forcent leur maladie pour qu’on les dispense de la société. A ce moment, la dinguerie est réelle et feinte. Elle est feinte avec d’autant plus de zèle qu’elle est réelle. Et Joy ne sait plus si Franck, simulant parfaitement le délire devant elle, prouve qu’il est saint d’esprit ou le contraire.
Joy ne sait plus. En exergue de ce grand livre est écrit : « ci-git la vérité ? ».
Le fou est le point d’impossibilité de la société. Par lui la société si   fière de sa civilité, si sûre de l’opportunité de son extension, découvre ses limites, c’est à dire à la fois ses confins et son impuissance. Devant le fou, elle ne fait plus trop la maligne. Devant le fou, son évidence, son implacable positivité, personne ne fait le malin. Ni l’éducateur, ni le flic, ni le médecin, ni moi. Devant le fou tout le monde s’écrase, devrait s’écraser. Devant le fou je ne sais pas où me foutre. Le croisant dans la rue, je suis comme Joy apercevant à l’extérieur Igor qu’elle ne connait que du pavillon : « je le verrai divaguer sur un quai de gare, hésiterai à l’aborder, finalement non » De la folie n’importe quel individu doué de lucidité sait qu’on n’arrivera pas à se démerder. Robert, malade mental enfermé là depuis 35 ans « n’en sortira jamais ». Par définition non-soluble dans la société, le fou est pour la société insoluble. A travers lui c’est un peu de tragique pur qui s’impose à nous. Un peu d’impasse, un peu de fatalité. Notre impasse à tous, notre fatalité commune. Notre malheur insurmontable. Franck qui sait tout le sait : « la folie n’est pas le nom d’une maladie dont il est atteint mais celui de son malheur d’homme ». Franck, Christ de notre temps, est malade de la vie. Cette maladie est incurable, si ce n’est par la mort qui est précisément le coeur du mal. Franck « connait le vide au coeur de la vie », cette béance que rien ne saurait combler, ce trou qui parfois l’aspire. Ce trou il faut passer outre pour vivre. La société sert à cela, tisse ses mailles pour boucher le trou. Elle crée du plein là où il y avait du vide. L’individu normal est celui qui évacue dans le mensonge social la vérité de la vie invivable –  « la santé mentale c’est jouer le jeu de la vie en société ». Le fou lui ne parvient pas à évacuer – et peut-être que cette incapacité est un refus. Un refus de mentir.
J’extrapole. Je fais le fou plus malin qu’il n’est -mais c’est lui qui active ainsi ma pensée. Je surinterprète A la folie mais c’est sa lecture qui m’inspire ces pensées excessives, c’est ce texte qui me fait le déborder, qui fait ma raison sortir de ses gonds. Lisant ce livre, c’est fou ce que je pense. La matière qu’il m’offre me fait penser. L’art est grand, l’art est l’art quand il est matière à penser.
Matière à agir, c’est une autre histoire. A la folie ne résout rien, ne dessine pas un programme. Agir, c’est l’affaire des médecins et des psychiatres. Le psychiatre et le médecin sont payés pour faire quelque chose. S’ils ne faisaient rien, ils se délégitimeraient comme médecin et psychiatre.
Le mieux que je puisse faire du fou est  : rien. Le mieux à faire et de ne rien faire. Le mieux est d’être Adrienne.
Adrienne est agent de service hospitalier. En cette qualité peu qualifiée, elle qui côtoie les fous plus que quiconque n’a pas son mot à dire sur leur soin, encore moins sur leur traitement médical. C’est absurde et injuste comme une hiérarchie sociale mais c’est tant mieux. C’est justement pour ça qu’elle est aimée : « Les patients nous aiment aussi parce que nous ne sommes ni infirmiers ni médecins, nous ne menaçons pas d’augmenter les doses de médicaments, de les priver de sortie, nous ne signons pas d’hospitalisation sous contrainte, nous n’avons aucun pouvoir sur eux ». Adrienne est aimée et aime : « moi j’aime la merde, les laver, les toucher. Les toucher surtout, leur caresser le bras ». Cette tendresse merdeuse, et plus tendre d’être merdeuse, suffit. Davantage ce serait trop, ce serait la nasse, ce serait la boucle qui repartirait. Adrienne a l’humilité de comprendre que la folie échappe et toujours échappera : « On ne les comprend pas, c’est impossible, mais en tant que soignants, on peut écouter, accueillir, être là à disposition, la présence c’est la seule chose qui vaille »
Adrienne est plus sainte qu’esthète mais elle ouvre une voie esthétique.
Une esthétique c’est d’abord une disposition – c’est à dire un mode d’être, un tempérament, une façon de se tenir, une position dans l’espace d’où s’infère une position, une opinion, une éthique.
L’opération esthétique dont A la folie résulte a d’abord consisté à être là. Fréquenter le pavillon près d’un an, à raison d’un jour par semaine, en se faisant aussi discrète et illusoirement neutre que possible – pas froisser les soignants, pas déranger la folie. Encaisser cette durée, encaisser ces heures qui parfois furent d’ennui puisqu’ici tout s’ennuie, puis encaisser le temps long de la rédaction – l’opinion est courte mais le roman long. 
Patiente doit être l’écrivaine arrimée à cette esthétique. Comme serait la médecine psychiatrique telle qu’on la rêve : « une médecine qui observe, attentive et patiente, davantage qu’elle n’intervient ». Ici patience désigne une capacité à la passivité qui me rende apte à un texte passif.
La langue passive est à rebours de la langue bavarde du psychiatre. En entretien, le psychiatre ne laisse pas s’installer le silence, il entretient la conversation, il questionne et requestionne pour à la fin, comme Léa fraichement démoulée de l’université, puiser dans sa savante taxinomie un mot compliqué et fumeux à coller comme un post-il sur le front du fou qui ânonne face à elle. C’est sa vocation, sa prérogative, son pouvoir et il est grand car cette nomination est agissante : elle détermine une médication, un traitement, un mode d’hospitalisation, éventuellement une sanction. La langue passive n’a pas ce poids, n’a pas cette responsabilité. Si la langue passive est le propre de la littérature alors la littérature est par essence anti-psychiatrique. L’éthique qu’autorise son irresponsabilité se formule comme suit : « faire monter en moi l’intuition, faire baisser la raison, discursive et impatiente, pleine d’elle-même ». Ceci afin de « se rendre disponible, vacant, simple pisteur de chants et de traces en forêt, tympans vibratile et pupilles béantes »
Ainsi rompue à la patience, la littérature atteint à la dignité du malade qu’un usage avisé appelle patient. Appelle ainsi parce qu’il subit. Parce que sujet à une souffrance ou un mal son divin travail immobile est d’abord d’endurer. Le patient est nommé tel parce que là où il est il n’a plus, placide comme l’âne, qu’à prendre son mal en patience.
Souvent un je qui n’est pas celui de Joy s’immisce dans la prose d’A la folie sans s’annoncer, sans se signaler par des guillemets. Ce que dit ce je a sa place ici au même titre que le reste, aura le même statut que la narration : des mots noirs sur blanc comme tous les autres, égaux en dignité aux mots autorisés. Mots de patients transcrits patiemment par l’écrivaine qui leur ouvre ses pages comme Adrienne ses bras. Alors nous lisons ceci  : « En attendant je fais ma prière tous les matins pour les enfants, pour les soignants, les soldats, la paix dans le monde, toujours strictement dans cet ordre, c’est l’ordre le plus juste ». Et encore ceci : « parfois je regrette d’être humaine, une limace, un escargot ou une tortue ça m’aurait suffi, en plus ils ont une maison sur le dos alors que moi j’ai du dormir dans ma voiture après mon divorce ». Ou encore : « A 7 ans j’ai dit à mon copain de classe : tu veux pas que je t’encule ? Il a dit ok et comme je suis né un 9 avril je lui ai mis neuf coups par derrière ». Ou encore : « laissez-moi vous rappeler qui je suis, le suis la sorcière, la guérisseuse, et vous êtes donc mon fils car la médecin descend de la sorcellerie, la médecine vient de la magie, tout a commencé avec nos élixirs et nos incantations, et à ce titre docteur vous me devez respect et gratitude. » Ou bien : « je traine sur Internet, j’ai fait un test pour savoir si oui je suis suicidaire et oui c’est bon je suis suicidaire, mais pas dépressive ».
Un jour, Franck « m’apprend qu’on a découvert la première sirène mâle échouée sur une côte californienne ». L’écrivaine le note. Le note sans guillemets, sans distance, sans modaliser. Elle le note tel quel, par allégeance au psychotique Franck qui détesterait que cela fût noté autrement. « Ca ne lui va pas qu’on lui fasse dire autre chose que ce qu’il dit ». Dans ses mots, point de ces métaphores que la psychiatre Sarah s’évertue à y trouver – « quand Franck dit à Sarah je suis la viande et vous êtes le couteau, il n’y a pour lui rien à interpréter, rien à commenter. Il est la viande, le médecin est le couteau, c’est un fait, il suffit de le vivre, un gros bloc de réalité, planté là pour l’éternité ». La littérature porte bien son nom, qui prend tout au pied de la lettre.
On a découvert la première sirène mâle, c’est un fait – un fait de langue et en littérature les faits de langue sont des faits. On a découvert la première sirène mâle, et c’est Franck qui nous « l’apprend ». Franck est le maitre et l’écrivaine son scribe. Se mettant à son école, l’écrivaine s’augmente d’une phrase – on a découvert la première sirène mâle. Le fou n’est plus celui que j’évacue de mon existence parce qu’il m’encombre, mais celui que j’accueille dans le livre pour qu’il l’augmente.
A la folie : ce titre est une dédicace, un hommage. A la folie, comme on dirait : à mon frère. Juste retour des choses : à la folie le livre doit tout, hors la divine capacité à la recueillir, et ce n’est pas rien, c’est tout un art. La folie s’est offerte à Joy qui patiemment la recueille et patiemment s’applique à la rendre pour qu’elle s’offre à moi lecteur comblé par ce don et qui ici ne voulait dire que sa gratitude.

83 Commentaires

  1. Merci pour ce texte poignant. Je suis tellement admirative de « Comme une bête ».
    Ma plus grande peur étant de finir en HP, j’hésite à lire « A la folie ».

  2. Je voudrais savoir si vous comptiez un jour faire une liste de recommandations de lectures pour votre communauté, un peu comme ces blogs là ?

    https://www.susanjfowler.com/reading-list
    https://markmanson.net/book-recommendations

    Je ne voudrais pas parler au nom des gens de votre communauté, mais je pense qu’une liste intéresserait des personnes qui ne sont pas familier avec votre pensée intellectuelle et de Jacques Rancière et Pierre Bourdieu que vous citez souvent dans vos interviews.

  3. Même si on admet que le mot folie a une fonction littéraire, elle me semble alors stéréotypée et très datée, remontant au passage du romantisme au naturalisme. Flaubert déjà a par exemple écrit tous ses romans et nouvelles contre ce mot, et défend ses personnages contre ce qualificatif (il oppose toujours ses personnages contre le regard qui est porté sur eux de l’intérieur du roman, pour les choisir, même Bouvard et Pécuchet – c’est d’ailleurs ce qui motive l’inachèvement du roman) et la puissance disséminatrice de son oeuvre est bien plus forte et troublante que celle du Horla de Maupassant qui se borne à une sorte de description phénoménologique privée de la folie. Un ecrivain qui a très bien ecrit sur l’importance de la folie chez Flaubert (et se confronte à la question de l’enfermement) c’est Aragon dans Blanche ou l’Oubli. Lui-même a dû, lors de la première guerre voir des soldats traumatisés. J’ai remarqué que dans une certaine mesure, mon frère dénie une identification possible avec lui et sa vision du monde, alors qu’elle est pourtant possible. Mais cette vision du monde lui apparaît à lui déterminée complètement de l’extérieur alors qu’elle est la sienne, qu’il la produit. C’est plutôt à ce niveau là, pour au contraire admettre cette identification, que la littérature peut jouer et déjouerles apparences. Enfin le point de vue de Bégaudeau et de Sorman me parait opposer inutilement la logique des institutions (censément policières) à celle le société (avec l’idée que la femme de ménage a spontanément le « juste » rapport à la folie, que la qualification des médecins altère : comme si la division de classe recoupait une division entre affect et savoir, ce n’est pas si simple). Tout n’est pas parfait dans l’hospitalisation psychiatrique et il y a des situations d’enfermement et de violence, mais l’abus d’hospitalisation est bien la dernière chose que je reprocherais à l’hôpital. Il y a un problème plus profond lié au suivi par la psychiatrie de secteur, qui est très routinier et sporadique (un rendez-vous médical par mois pour parler c’est trop peu). Enfin l’idéologie macronienne oppose déjà personnes productives économiquement (sur lesquelles investir) et « improductifs » qu’insister sur l’asocialité « foncière » de la folie me paraît dangereux. Tous les malades ne revendiquent pas leur solitude et leur desinsertion sociale, beaucoup la subissent, sans l’admettre. Dans de nombreux cas c’est justement la perte diffuse d’un lien social qui crée la décompensation.

    • Je ne peux pas croire qu’écrivant tout ceci tu n’as pas lu A la folie. Mais dans la mesure où tu l’as lu, je m’étonne que tu ne le cites pas, n’en mentionne aucun passage, etc. As-tu donc tout oublié de ta lecture?

      • Honnêtement je ne l’ai pas encore lu, et donc pas oublié. Je suis plus attiré par l’essai sur la magie de Marcel Mauss. J’ai lu la préface de Levi-Strauss, pourtant sévère avec Mauss, qui le rejoint sur l’idée que là où il y a de la magie et du chamanisme il n’y a pas de folie (c’est rousseauiste mais il assume). Ou plutôt qu’une société va penser en terme de pratique et d’action ce qu’une autre va penser en terme de structures ou d’institution. Et la maladie peut peut être elle-même une institution. Il en est sans doute de même au niveau des personnes : on peut peut etre sensible à ce qui rend quelqu’un malade sans reussir à communiquer avec lui ou à l’accepter et vice-versa. Il me semble que Lévy-Strauss est là plus profondément et viscéralement anti-psychiatrique que d’autres penseurs qui en ont fait un etendard.

        • Tu ne m’apprends rien. Je sais bien que tu n’as pas lu.
          Et vraiment cette capacité à parler d’un livre sans l’avoir lu me laissera toujours coi. Surtout pour le réfuter.
          (Quant à mon texte tu en retiens aussi ce qui t’arrange)
          Il y a donc entre nous un gouffre éthique qui empêche toute discussion.
          Merci d’être passé.

    • c’est vrai qu’un rendez-vous par mois pour parler c’est trop peu, et c’est pour cela qu’on trouve aussi dans les CMP des psychologues et des infirmiers, qui peuvent se montrer plus disponibles que les psychiatres, qui peuvent étoffer l’offre de soins, comme on dit dans notre entreprise.

    • vers la fin de son livre joy sorman pose une question intéressante sur comment les personnes en souffrances psychiques peuvent se soigner entre elles , avec les pairs-aidants , les groupes d’entendeurs de voix tout ça ,
      si l’offre de soin psychiatrique continue à se dégrader ainsi,
      que cela serait peut-être un mal pour un bien, quelque chose comme ça.

      Bon , perso , j’ai déjà assisté à une vidéo-conférence d’un pair-aidant , les patients se sont endormis ou barrés de la salle de la réunion.
      C’était pas très sérieux.

    • les soignants de la dernière génération, celle de l’âge de mes enfants , a pas mal intégré la nouvelle façon de pratiquer la psychiatrie , dans l’idée de pousser les patients vers un max d’autonomie , d’empowerment , de pratiquer des séances d’éducation thérapeutique, travailler à fond la réhabilitation psychosociale, utiliser les groupes d’entraides mutuelles et autres associations ,
      en gros : désinstitutionnaliser les patients ,
      en gros : les pousser vers d’autres institutions.
      En parallèle les ARS ont proposé aux HP les budgets pour : les SIPAD ( soins intensifs à domicile ) , les UPAO ( unité d’admission d’orientation de 72 h pour limiter les hospitalisations ) , l’éducation thérapeutique etc etc.
      Bref, le mouvement est en cours depuis une bonne dizaine d’années , je ne pense pas qu’il va s’arrêter.

    • En parallèle l’augmentation des effectifs soignants dans les CMP ne s’est pas vraiment faite comme il était convenu entre nous et les directions d’hp, du moins je parle pour ma paroisse, je ne sais pas ce qu’il en est des autres,
      en parallèle la nature de la file active dans les CMP est en train de changer, comme il est raconté dans le livre,
      nous suivons de plus en plus de migrants , de souffrances psycho-sociales.

  4. Lors de l’arrivée au pouvoir de Trump, je me souviebs de l’article, pertinent pour le coup, d’un psychiatre belge qui était choqué de l’emploi du mot « fou » pour critiquer Trump. D’une part le vocable quitte lui-même le terrain politique (il devient commodément méta-politique : il est toujours extérieur à ce qu’il décrit, quelle que soit sa connotation). D’autre part, la psychose était, faisait-il remarquer,plutôt liée à une trop grande faculté d’adaptation (à des environnements éventuellement dysfonctionnels) qu’une maladie de l’asocialité

    •  » la psychose était, faisait-il remarquer, plutôt liée à une trop grande faculté d’adaptation (à des environnements éventuellement dysfonctionnels) qu’une maladie de l’asocialité  »
      en voilà une idée intéressante , elle me parle.
      Elle me rappelle du monde.

    • je pense par exemple à ce qu’on retrouve chez beaucoup de psychotiques , un grand désir de réconciliation , de paix mondiale , voire intergalactique ,
      ce qui, je le crois , est à la base de délires mystiques , de se sentir l’élu qui sauvera le monde , qui apportera l’amour entre tous les hommes ,
      ( j’ai passé des heures avec l’un d’entre eux ce matin , une merveille.)
      Et je me dis parfois , qu’il faut avoir beaucoup souffert des conflits autour de soi, de s’être adapté à chacun , comprendre le point de vue de chacun , pour se retrouver ainsi écartelé et ne trouver le salut que par la réconciliation.
      C’est une question de survie psychique.

  5. Ayant deux frères psychotiques, j’ai beaucoup de mal à lire un texte qui recourt à un vocable aussi désuet et indifférencié que « folie ». Ce mot fait avant-tout reference à la valeur, positive ou négative, que possède la folie pour les autres (et paradoxalement la société est critiquée en aval dans l’exacte mesure où le terme la surdetermine, avec beaucoup de complaisance en amont) plutôt qu’à ce que vit le malade. Freud l’emploie par exemple assez peu (alors que « Pour introduire le narcissisme » dit des choses assez justes sur la psychose, c’est d’elle d’ailleurs qu’il derive le narcissisme, il remarque qu’il est investit sur un registre moral sur un registre moral par le psychotique là où il n’a qu’unne valeur fonctionnelle et adaptative pour les sains d’esprit.Cette détermination morale use le fou, alors qu’elle est legitime. La psychanalyse là dessus est tout le contraire d’une « science bourgeoise »). J’ai aussi du mal avec l’expression « l’hôpital psychiatrique est une institution policière » qui me semble facile, massivement démagogique et politiquement à côté de la plaque. J’ai pu constater que des psys, qui par nonchalance ou incompétence, ne prescrivent pas de neuroleptiques et écourtent (pour des raisons économique, car le nombre de lit a dramatiquement diminué en France depuis une dizaine d’années, et cela s’est accéléré avec Macron) des hospitalisations necessaires font bien plus de dégâts sur la santé des malades que des médecins qui essayent quand-même quelque-chose. Votre article et ce livre apparaissent complètement inutiles et sonnent faux pour quiconque est confronté à ce type de pathologie. D’où parlez-vous ? comme on disait en mai 68 (la réponse à la question « à qui parlez-vous est plus aisée : à vous-même »). En revanche, ce que relate Depardon dans 12 jours sur l’hypocrisie du recours au droit dans l’hopital psychiatrique (et d’un controle juridique sensé en attenuer l’aspect policier) est beaucoup plus pertinent.

    • Le mot « fou » dans ce texte me semble avoir une vocation littéraire. À ce titre, il ne désigne pas une réalité précise : il en dissémine même le sens et c’est à propos. Et sa pertinence se trouve dans le fait que le mot est encore massif dans l’usage. Le mot a une réalité sociale. L’acte politique qui consiste à le discréditer, à s’en passer, ne me semble pas si pertinent que ça dans la situation du texte. On n’est pas du tout en présence d’un manifeste pour le « traitement des fous ». Vous vous trompez de site internet je pense.
      En revanche, je suis d’accord avec les autres points de la critique. Justement ceux pour lesquels le texte (et le livre ?) semble faire trop de politique.
      Après, j’interprète peut-être n’importe comment. C’est toujours possible.

      • « On n’est pas du tout en présence d’un manifeste pour le « traitement des fous » » ,
        heuuu ben si quand même un peu, quand même.
        Le geste n’est pas anodin, de chercher à publier un état de la psychiatrie d’aujourd’hui.
        De chercher à répandre la nouvelle.
        Bonne ou mauvaise on ne sait pas.
        En tous les cas je peux vous dire que de notre côté cela nous importe peu.
        Nous , on bosse, pendant ce temps.

      • pendant ce temps que la bourgeoisie nous parasite.

        • Rappel technique :
          -ce texte et ce livre ne s’imposent aucunement à toi. Tu es parfaitement libre de ne pas les lire. Auquel cas il est techniquement faux de dire qu’ils te parasitent.
          -tes post de merde s’imposent à moi quand j’ouvre la page d’un site qui porte mon nom. En l’espèce c’est donc bien toi, Troll, qui nous parasite.

          Note pour Cetter : tu n’es pas censé savoir qu’Anne-Laure est la parasite toxique de ce site. Je n’engagerai donc pas la conversation avec toi tant qu’elle s’en mêlera.

          • Vous êtes certain de ne pas avoir le moyen de la chasser ? Ca me semble être un pouvoir assez indispensable à un webmaster quand même, tout anarchiste qu’on soit. La modération n’est pas un abus dans ce genre de cas.

          • surtout pas
            elle nous amuse trop
            elle l’ignore mais entre nous on n’arrête pas de se foutre de sa gueule
            pris comme ça c’est très divertissant un troll
            et puis c’est quand même une documentation précieuse sur la connerie
            non franchement je ne la changerais pour rien au monde

          • aucune de tes stratégies de manipulation psychologique ne fonctionne françois.
            Essaye encore.

  6. je connais un fou, et je ne sais pas pourquoi j’y repense aujourd’hui, qui pense qu’on lui vole le temps ,
    on dit que c’est mardi alors qu’en fait on est vendredi.
    C’est angoissant et merveilleux à la fois , il faut voir ses yeux lorsqu’il raconte ça.

    Il faut croire que les fous sont attirés vers le chaos.

    • je ne sais plus si joy sorman parle du regard si particulier de certains psychotiques ,
      peut-être en décrivant franck ,
      en tous les cas pour ma part c’est l’une des choses les plus marquantes et les plus fascinantes de l’univers,
      ce regard qui ne trompe personne.

  7. ah zut, les premières pages n’ont pas échappé aux crocs d’olga.
    Heureusement qu’elle n’a pas chopé le livre par la fin.

    • ce n’est pas de sa faute hein, c’est l’instinct, car il faut bien qu’elle s’entraine à déchiqueter des proies.
      Autre instinct puissant qui me fascine : se frotter frénétiquement du coin de la bouche à l’épaule sur toute matière organique d’origine animale en fin de parcours de décomposition.
      L’odeur aussi, est puissante.
      Je ne sais pas ce que cela veut dire.

      • et on aurait tendance à dire que ça pue la mort alors qu’il s’agit plutôt de l’odeur de la vie qui se nourrit de matière morte,
        les bactéries les champignons les insectes nécrophages tout ça ,
        c’est donc que cela sent la vie.

        J’ai fini le livre et je dois dire qu’au bout d’un moment j’ai trouvé barbants les passages sur l’histoire de la psychiatrie,
        au bout d’un moment je me suis ennuyée, je crois que cela prend au moins 1/4 du livre, à vue de nez,
        je trouve aussi qu’on entend trop parler les psychiatres , qui ne sont pas des gens qui m’intéressent beaucoup en général, la lourdeur de leur langage me pèse tout autant qu’elle ne l’est pour franck, j’aurais aimé qu’on nous en dispense.
        J’aurais préféré un livre de 257 pages sur les fous errants.

        La forme du livre est intéressante, mi-documentaire ( paroles de fous retranscrites) , mi-essai ( réflexions sur la folie ) , mi-roman ( franck qui se transforme en chouette ).
        Tout cela permet d’avoir un regard assez vaste sur la question du fou et de ce qu’on en fait, tout cela , bien documenté, permet de faire tomber des idées reçues sur la psychiatrie je pense , et c’est tant mieux.
        Seulement il y a une couille dans le potage, c’est que joy sorman en prenant son enquête dans un service particulier aurait tendance à produire une généralisation à partir de ce qu’elle a vue,
        par exemple sur les suivis psychos qui ne se feraient pas en dehors d’une prescription du psychiatre ,
        des tas de petits détails comme ça ,
        qui font naitre d’autres idées reçues.
        C’est dommage mais c’est pas grave.
        Je crois qu’il faut renoncer à ce que la littérature soit tout à fait juste sur le réel.

        • je reprendrai aussi par exemples deux petite notes discutables ,
          sur la question de la sensibilité des psychotiques au langage , qu’il faudrait prendre des précautions pour ne pas les heurter ,
          récemment un étudiant aide-soignant me disait qu’on lui avait expliqué que les psychotiques ne comprendraient pas forcément le sens figuré des phrases , et qu’il existe une légende qui raconte que lorsqu’on a dit à un psychotique de jeter un coup d’œil , il l’aurait vraiment fait, de s’arracher l’œil et de le jeter je veux dire.
          J’étais un peu gênée devant cette idée grossière qui ne correspond pas à la réalité de ce qu’on peut vivre en quasi-quotidienneté avec des psychotiques aux personnalités tellement variées, mais cela reste un bon exemple pour expliquer certains rares quiproquos cela dit.
          Après j’ai ma petite idée que les plus anciens psys à s’intéresser au langage des patients ( freud lacan et tout ce qui en découle de la psychanalyse ) étaient avant tout des littéraires, ce genre de détail psychique devait les passionner et ils les mettaient donc plus en valeur que d’autres.
          Mais globalement on peut parler normalement aux psychotiques, et il faut bien se dire que dans le monde extérieur à l’hôpital ils sont sans cesse dans un monde de langage qui ne s’adapte pas à eux.

          La deuxième note discutable est la note à propos de la surveillance , où je comprends qu’il s’agit surtout de valider la surveillance et le contrôle des corps selon michel foucault , et je suis tout à fait d’accord avec ce phénomène structurel ,
          et peut-être parce que j’ai lu surveiller et punir et que la démonstration est implacable.
          Mais pour ce qui est du sentiment de surveillance que pourraient ressentir les patients j’ai du mal à adhérer , ayant rarement entendu des témoignages allant dans ce sens , mais plutôt des témoignages de patients nous reprochant de ne pas être assez présents auprès d’eux , de ne pas prendre suffisamment soins d’eux , bref de ne pas suffisamment les veiller en fait.
          Et je dis bien veiller , et pas surveiller , ce n’est pas la même chose.
          Par ailleurs je ferais remarquer que les soignants de nuit , par tradition , on les nomme les veilleurs.
          Par ailleurs , il me revient que ceux qu’on nommait les surveillants étaient les cadres de santé.
          Et j’ajoute qu’on peut toujours compter sur les psychotique pour nous expliquer sans filtres ce qu’ils pensent de nous , point d’hypocrisie , point de politesse entre nous.
          Ils sont fiables à 98%.
          Mais bon, si je me souviens bien du livre , c’était surtout franck qui parlait de ce sentiment d’être surveillé. C’était le cas particulier de franck.

  8. de la part du collectif des 39 https://diacritik.com/2021/03/01/une-aventure-du-langage-joy-sorman-a-la-folie/?fbclid=IwAR09m8JitU0rGO0olIdFwZAURJCwW8-JAaShq_NtV0YUXhnJoN4D9sqmLUw

    hier je continuais encore à lire un peu le livre , je suis sur la fin, me suis arrêtée à la crise.
    Mais quelle est donc cette drôle d’idée que la crise apporterait de la jouissance ?
    De l’adrenaline oui , je veux bien. Mais de la jouissance ?
    Faut qu’on en reparle.

    Faut qu’on reparle aussi de la voie d’injection des neuroleptiques, on n’est pas bons là, niveau techniques de soins.

    • et comme j’y repense , à cette critique que j’ai lue en biais,
      bonne répartition du langage , des langues , je ne sais pas ,
      justement je n’en étais pas sûre,
      beaucoup trop de langage psychiatrique à mon goût ,
      trop de : rire immotivé.
      Beaucoup trop de lourdeur.

    • non mais parce que j’y repensais aujourd’hui en observant charly rire sans motivation.
      J’ai dit à la collègue : il va mieux hein ?
      elle a dit : oui , il va mieux.

    • et ceci tout en mangeant un pot-au-feu bien dégueulasse.

  9. aujourd’hui un fou m’a donné un exemplaire de son recueil d’écritures ( en échange de la tablature de gabrielle de johnny hallyday que j’ai imprimée depuis internet ).
    Petite info pour joy sorman , si tu m’écoutes.

    Par la même occasion j’ai appris l’existence du mot : tablature.

    • une autre info pour joy sorman : hier mon bébé chien a déchiqueté la couverture de ton livre ,
      je suis arrivée à temps avant qu’elle n’en dévaste l’intérieur.

      Elle s’appelle olga, elle a un long corps noir et luisant on dirait un phoque.

  10. Personne ici n’a résumé et réduit le livre à une tristesse des lieux, de l’auteure ou de ses lecteurs.
    Alors ne fait pas dire aux autres ce qu’il n’ont pas dit pour mieux jouir de les contredire artificiellement. Contredis-toi toute seule pour mieux briller à tes yeux puisque c’est ça d’emblée ton enjeu et qu’il ne trompe personne.

    • Je m’adresse à anne-laure ci-dessus et ce post aurait dû être plus bas bien sûr, sous le post où il est question de Thérèse et ceux d’avant.

  11. je vous copie quelques lignes que je trouve extrêmement précieuses , qui décrivent tout à fait bien une forme de folie que j’ai toujours trouvé très impressionnante :
    « Quoi de plus difficile que le quotidien quand on déraille , quand on est ce grand homme triste qui se néglige , se plaint de maux de dents sans raison apparente , dit souffrir d’une maladie incurable , ne plus pouvoir ni marcher ni parler tout en déambulant dans les couloirs , la main en permanence sur la mâchoire , à se frotter les dents et les gencives , répète que bientôt il n’aura plus de tête, plus de bouche , même plus de regard , que ses intestins se sont transformés en pierre, ne veut plus se nourrir , hurle au téléphone à son épouse qu’il est presque mort , en phase terminale de coma , puis se couche en position fœtale et attend la fin. »

  12. écrire sismographie au lieu de sismothérapie ,
    on l’accepte une fois , mais au bout de la sixième fois cela devient diabolique.

    L’étymologie des mots scientifiques a pourtant bien un sens qui coule de source.

    Du coup j’arrête de lire pour nettoyer la baraque, cela me sera plus utile.

    ps : c’est marrant ce que disait franck sur le chiffre 888 qui rend immortel , j’avais eu la même idée dernièrement à propos de l’infini symbolisé par le huit et qu’avec un paquet de huit dans un chiffre ça te faisait un paquet d’infinis.
    Je connaissais un schizo qui avait le symbole de l’infini tatoué dans le dos.
    Il est mort et on ne l’a plus revu depuis.

    • Oui arrête de lire. Et d’écrire aussi.
      Tu parles en propriétaire.

    • Pour le moment je trouve que la description que fait joy sorman de l’organisation des soins psychiatriques est plutôt bien construite ,
      notamment à propos des chambres d’isolement , de la réduction des moyens etc etc
      mais cela prend beaucoup de place dans le livre non ?
      Cela rend les moments de relations amoindris je trouve, cela me les ratatine, alors que c’était ce qui m’intéressait de lire à l’origine, et par le biais du regard de quelqu’un qui n’était pas du milieu.

      J’aime bien Jules. D’emblée il me passionne le mec, j’ai envie de le rencontrer en vrai.

      • non mais parce que par exemple , cette semaine , je discutais au téléphone avec le curateur d’un schizophrène délirant à 98% ( résistant à la clozapine comme youcef ), et il rigolait il rigolait en pensant à tout ce que son majeur protégé pouvait lui raconter parce que ça le détendait , ça le faisait voyager, me disait-il ,
        ce que je pouvais bien comprendre , mais en même temps ce n’est pas très drôle lorsqu’on connait aussi les angoisses qui traversent ce garçon, et j’ai bien ramé pour remettre le curateur dans la réalité de la souffrance psychique.
        Bref, ça me fascine ces croisements de points de vues.

      • m’enfin, je dis schizophrène mais j’ai une collègue qui pense qu’il souffre plutôt d’une hystérie grave ,
        mais faut dire qu’ils ne s’entendent pas du tout tous les deux , elle le trouve pénible et lui fait bien comprendre,
        et lorsqu’on trouve quelqu’un pénible on dit qu’il est hystérique.
        C’était le point diagnostic.

  13. Webmaster, François après « Les travaux amis « , « Le blog phrase », voici l’idée d’ajouter une nouvelle rubrique La gêne textuelle occasionnée (la GTO mensuelle? , si vous voulez il est possible de trouver un nom plus fun, plus adapté, appel à participation des sitistes s’ils le souhaitent… ) .
    Tu auras toute la reconnaissance François d’une lectrice de chroniques , j’aimerai bien te proposer une rétribution financière si besoin mais je dirige pas encore un magazine alternatif littéraire.

  14. Quel beau texte !
    Qui donne très envie de lire le livre de Joy Sorman, et qui donne déjà bien à penser.
    Qui rappelle aussi le film du même nom, celui de Diane Kurys bien sûr.

    Sans insister mais en insistant ça ferait une belle première Gêne occasionnée consacrée à la littérature.

    • Oui c’est vrai. Mais comme la Gene pallie (en partie) l’absence de plage textuelle, le texte sape en partie le travail éventuel d’une Gene.

      • le texte sape et non la sex tape (oui c’est vraiment ce que j’ai lu, je crois qu’il faut que je baise)

  15. il y a quelques mois j’avais écouté cette présentation donnée par Joy Sorman dans l’attente de la future publication , premiers partages d’un travail en construction : https://www.lemonde.fr/festival/video/2019/10/11/joy-sorman-lecture-de-fou-comme-un-lapin-au-monde-festival_6015076_4415198.html

    Dans l’attente de cette possibilité de tenir entre mes mains A la folie de Joy Sorman, merci François pour ce beau texte d’analyse critique , laissant parler également une amitié littéraire qui nous ouvre de nouvelles portes à venir de lectures.

    • Merci de l’avoir vu, déjà
      Dès la première lecture de ce livre il a été évident que j’écrirais dessus.

      • Sacré texte. On lira le bouquin et on aura même pas honte d’écrire aussi ce qu’on en pense

        • Un grand livre oui. Comment en parler après toi François ?
          En disant merci, comme il me vient en le juste après l’avoir terminé sans doute. Modestement.

          On doit bien ça à Joy la modestie, elle qui a chaque étape de l’histoire en fait preuve et par là même ouvre grand une porte qui sinon me resterait fermée.
          C’est sans doute ça qui m’impressionne le plus ici, la place de l’auteur, éminemment modeste dans son approche, puis sa fréquentation régulière, obligée – elle est leur obligée volontaire -, du lieu et des personnes qui s’y mouvent.

          Alors on suivra l’étrangeté, la familiarité avec ce qu’on a pu croiser dans sa vie plus rarement, la poésie, la joie, la fureur.

          La tristesse aussi.

          Et Joy accueille tout ça avec égalité. Pas indifférence, mais égalité. J’ai eu un peur pour elle quand à un moment bref du livre j’ai senti la tristesse chez elle aussi. Comme une révélation inéluctable, écrasante.
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          Et puis non je me suis dit. Non n’ayons pas peur de la tristesse. Accueillons-la bras grands ouverts comme Adrienne, qui en fait aussi une sève.

          Et comme Joy qui, à la suite de chacun en ce lieu, définitivement sombre, joyeux, triste et lumineux, rapportera les choses avec des mots. Au plus près qu’elle peut.
          Quelle étrange équipée, quelle joyeuse et folle équipe.

          Alors, oui, merci.

          • C’est vraiment ce qui est le plus poignant dans le livre : la tristesse du lieu
            La folie sans ce qui la sauve un peu : la vitalité.
            On le voit si bien ce repas de noël triste qu’on en chiale.
            Je crois que Joy a été triste, mais qu’il y a eu des fous pour la tirer de là, et d’abord saint Franck.

          • C’est cela oui, apitoyez-vous sur leurs sorts comme vous vous apitoyez sur le sort des pauvres,
            et n’oubliez pas de placer votre argent sur un compte épargne et de vous consacrez à l’art en attendant.

          • et bim
            dans notre gueule
            suis sonné

          • Tu parles en propriétaire Anne-Laure. Tes fous, ton bien.

          • j’ai en effet peut-être au fond un problème d’instinct de propriétaire, si tu le dis juliette,
            je suis surtout certaine que ce qui a déclenché ma rage est de lire dans vos commentaires sur ce livre pour la nième fois le mot tristesse ( ou triste , triste tristesse triste tristesse triste tristesse ).
            Le lirais ce livre quand j’aurais moins la rage contre vos reflexes de petits bourgeois.

          • Ta rage m’emplit de joie.
            Qu’elle ne retombe pas, surtout.

          • dans mille ans quoi.

          • ah oui mais comme je viens d’écouter joy sorman sur le 28 minutes d’arte et que sa conclusion après son expérience est : il n’y a pas de vérité qui tienne ,
            je suis bien soulagée, je suis rassurée, elle a tout pigé,
            elle est devenue ma complice ,
            alors je vais lire le livre quand j’aurais le temps.

          • Cela étant dit je maintiens que je préférai le titre « fou comme un lapin ».

          • à propos de noël à l’hp il me revient une anecdote de mon dernier ,
            bon à part le rituel habituel et envahissant des cadeaux de vivi qui nous fait toujours bien rigoler ( elle a 40 ans putaiiiiiiinnn ).
            Lorsque mes collègues se sont chargées de la déco avec les patients , que l’une de mes collègue sort de la réserve toute désolée d’avoir trouvé la crèche déglinguée , on ne sait comment,
            bouts d’âne de petit jésus de rois mages en vrac dans ses mains ,
            elle me dit qu’en même temps ce n’est pas normal d’avoir une crèche car nous sommes laïques.
            Je fais semblant de m’intéresser à l’histoire car les objets cassés m’importe peu d’une manière générale,
            ma cadre tombant sur la scène , voyant mon intérêt simulé ( comme quoi je simule bien ) me dit à son tour, avec forte conviction comme elle sait bien faire : oui mais nous sommes un établissement laïque.
            Et ça m’a fait comme une béance dans la tête.
            Lorsque plus tard je suis tombée sur le clinquant Joyeux Noël disposé dans l’entrée du service , que j’ai trouvé de très mauvais goût, on ne voyait plus que lui, je me suis dit qu’on se foutait un petit peu de la gueule du monde.

          • Avec qui prétends-tu discuter ici ? Avec ceux que tu insultes au préalable?
            Continue donc pathétiquement à parler toute seule.

          • je ne discute pas : j’expose ,
            les petites histoires cachées dans ma petite boite.
            J’en ai plein.

          • et continuez de vous préoccuper de l’art pendant ce temps.

          • et en attendant on sait où se trouve les forces vives de la nation.

          • se trouvent ? mouais.

          • on pourrait vous nommer les forces mortes , cela vous irait bien.

          • un gros tas de regards morts sur la vie.

            ( c’est une métaphore )

          • et alors donc ,
            en quoi ce goûter de noël était si triste ?
            alors qu’on s’est gavé de chocolats de pétillant de coca-cola et qu’on a chanté ma philosophie d’amel bent.
            Mais toujours le poing levé.

            Ah , comme j’avais raison de ne plus vous donner ma confiance.
            Franchement vous m’aviez fait douter , je me disais qu’il y aurait peut-être eu un mort.
            Etouffé par une pâte de fruits à la pomme.

          • Depuis que le petit dernier de ma famille ne croit plus au père-noël, noël est une fête qui ne m’intéresse plus du tout , voire qui me gonfle et que j’évite en trouvant l’alibi de bosser pendant cette nuit catholique.
            C’était donc moi noël dernier qui ai eu l’immense honneur de déposer pendant le tour de trois heures du mat et le plus silencieusement du monde, les trois tonnes de cadeaux de gros bébé dans la chambre de vivi.
            Il fallait faire très attention de ne pas la réveiller, l’ogresse.

          • et à l’épisode de thérèse et de la vieille de 90 ans qu’on abandonne à l’hp ,
            je ne me dis pas que ce lieu et triste mais plutôt : bondieu comme ce lieu est magnifique ,
            heureusement qu’il existe , l’asile.

            Ce livre est assez passionnant pour moi ( moins les passages qui décrivent les conditions de travail que les passages qui décrivent les patients ), il me fait l’effet d’un livre documentaire , très long très détaillé, on sent très peu la trace de l’auteure.
            Je n’ai pas suffisamment lu dans ma vie mais j’ai du mal à croire que quelqu’un ait déjà eu la patience de décrire à ce point dans les détails ce qui se passe en psychiatrie.
            Je ne sais pas si c’est une bonne chose , car comme joy sorman le raconte si bien , les fous on les placera toujours en dehors.
            Ce livre je pense , se place en dehors des intérêts du monde social normé, je ne sais comment le dire.
            On peut passer 16348 heures et 42 minutes à documenter la psychiatrie, le monde continuera à maintenir sa barrière étanche contre la folie.
            Il ne veut pas la voir.
            Ou alors seulement sous la forme de l’art.

          • « on sent très peu la trace de l’auteure »
            mon dieu que c’est con

          • cela étant dit, je n’ai pas fini de le lire.
            Attendons la suite.

          • me disais , c’est un peu le livre de la peine perdue ,
            comme mon boulot, c’est le boulot de la peine perdue, et j’adore ça.

          • inclusion, mon cul.

          • mon dieu que c’est con, mais je pensais surtout aux passages où elle retranscrit, je pense au plus près du réel , le discours des soignants.
            Je trouve qu’elle s’efface presque tout à fait pour juste être le support de la parole.

          • et comme j’y repense à ces chapitres de paroles de soignants , il me semble bien, ou alors ai-je halluciné, que certain débutent par un présentation brève du soignant à la troisième personne du singulier et sans transition par un tour de prestidigitation cela se transforme en parole à la première personne. Du singulier, toujours.
            Je crois que c’est ceci qui produit un effacement de l’auteur , un peu comme un monsieur loyal qui s’éclipserait pour laisser la place aux clowns.

          • mais sinon je tiens à dire qu’atteignant le milieu du livre je m’inquiétais un peu de ne pas avoir encore de description de la violence des patients exercée sur eux-mêmes et sur les soignants ,
            et puis , heureusement, elle arrive.
            Ouf.
            On comprend mieux.

      • j’espère bien, un bon coup virtuel dans ta gueule.

        • Oui, c’est ce que ça m’a fait. Doc je suis trop groggy pour te répondre.

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