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Divine patience

A LA FOLIE, Joy Sorman, Flammarion

Parce qu’un texte est le moins qu’on puisse faire devant un grand livre.

S’avançant dans le pavillon 4B d’une unité psychiatrique, que voit l’écrivaine? « Des portes, des couloirs ». L’écrivaine l’écrit ainsi et c’est bien ainsi que ça doit l’être : « Des portes, des couloirs ».
L’écrivaine est Joy Sorman. Ici comme au café je l’appelle Joy car je la connais depuis plus de vingt ans. En vingt ans je l’ai vue devenir l’écrivaine qu’elle était. « Des portes des couloirs », écrit-elle, lis-je, et c’est bien vu me dis-je. Pour que les yeux pensent il faut réduire ce qui est vu ; le simplifier en lignes et ainsi ce qui est vu tient en une ligne.
C’est qu’ici penser passe par le voir. Joy exerce dans la littérature. Certains c’est dans la banque, la maroquinerie, la gendarmerie, la permaculture, le chant lyrique. D’autres dans la philosophie. Le philosophe de gauche dirait que l’hôpital psychiatrique et l’école sont des dispositifs disciplinaires cousins. Joy qui exerce dans la littérature dit « Des portes, des couloirs ». Et ajoute  : « J’aurai bientôt la conviction de circuler dans un espace strictement délimité par ces deux éléments ». C’est simple comme une ligne, ou comme deux lignes qui se croisent et la vérité à leur intersection. Une école : des portes, des couloirs. Une prison : des portes, des couloirs. La caserne de Tours où j‘ai été conscrit en 1997 : des portes, des couloirs. Bâtissez un bâtiment gros comme vingt maisons, creusez des couloirs, percez-les de portes pour qu’ils distribuent des pièces, vous avez une institution. Par cette opération maçonne quelque chose s’institue qui en impose.
La porte est, avec le couloir donc, un « élément essentiel de l’organisation psychiatrique, son organisation spatiale et symbolique ». Zoomez sur la porte, « la porte qu’on ferme à clé, que d’autres verrouillent à notre place, qu’on claque, devant laquelle on patiente, contre laquelle on s’acharne, on tambourine, on cogne, avec son poing ou sa tête », vous comprenez beaucoup de la psychiatrie.
De la porte c’est la réversibilité qui d’abord donne à penser. La porte est réversible parce qu’on l’ouvre ou la ferme, et que selon le point de vue on la pousse ou la tire. Mais réversible aussi en ce qu’elle « apaise autant qu’elle emmure ». La porte « à la fois protège et enferme – certains étouffent de la voir close, d’autres paniquent de la voir ouverte, sur l’hostilité du monde extérieur ».  Tant structurée que symbolisée par la porte, l’unité psychiatrique en possède l’ambivalence : elle aussi protège et enferme, apaise et emmure. L’hôpital psy est constitutivement ambivalent. Entre ses murs on soigne et neutralise. Ses murs protègent les fous d’eux-mêmes (soin) et protègent des fous la société (surveillance).
Jusqu’au vingtième siècle, tout est clair. Les « hôpitaux fermés » dépendent du ministère de l’intérieur, rappelle ou informe Joy.   L’hôpital psy est une institution à vocation policière. Puis il passe sous la tutelle du ministère de la santé. L’intention coercitive se complique d’une intention thérapeutique. Ce n’est pas pure hypocrisie. La modernité procède aussi d’un scrupule sincère venu aux humains à l’endroit d’autres humains. L’hôpital fermé moderne veut sincèrement soulager le fou de sa douleur, et non plus seulement soulager du fou ses proches. Mais le préalable du soin est l’enfermement non consenti par le malade. Je t’enferme pour ton bien. Je suis à la fois flic et médecin. Je ne t’enferme pas parce que tu as commis un crime – ou rarement – mais parce que tu pourrais en commettre un. Si toi le fou tu te retrouves là sur l’initiative d’un tiers ou d’une autorité publique, c’est parce que des gens plus ou moins proches, des voisins des cousins des piétons, ont eu peur de toi. Et le travail du médecin de l’unité psychiatrique quand tu arrives un soir hagard ou survolté, zombie ou Hulk ou guilleret ou amorphe, c’est d’évaluer ta dangerosité. À la prison les criminels effectifs, à l’hôpital psy les criminels potentiels.
On avait vaguement perçu cette ambigüité, mais lisant A la folie on la voit. La double fonction de la psychiatrie est une double injonction, indémerdable en tant que telle. Le médecin chef est « mélancolique » parce qu’il piétine dans l’impossible. « Je ne sais pas, songe l’écrivaine, comment les médecins peuvent se défaire de ces injonctions contradictoires, être à la fois soignant et garant de l’institution asilaire, thérapeutique mais aussi liberticide, je ne vois pas comment sortir de cette nasse ».
Nous sommes dans une nasse et tout geste pour en sortir nous y enserre. Pour soigner des gens enfermés dans leur délire ou leur déprime, nous les enfermons. Au mieux c’est le statu quo – les soignants les plus lucides ne visent modestement qu’à « stabiliser » le malade -, au pire c’est contre-productif. Au mieux la chambre d’iso calme le fou devenu incontrôlable, au pire elle le rend dingue. « L’isolement crée l’angoisse et la violence qu’il entend combattre » dit l’infirmier Barnabé.
De même que la porte fait l’asile, que l’isolement rend fou, que la prison est criminogène, que l’école crée le cancre, il est possible qu’au pire l’hôpital psy n’héberge pas l’aliéné ni ne le soigne mais le produit. C’est peut-être avant tout l’asile qui rend fou.
Le schème central d’A la folie est la contre-productivité. L’emblème pourrait en être le fou qui pour peindre un plafond s’accroche au pinceau. Ou une créature, animale ou humaine, qui se mord la queue. Se la mord pour se soulager d’un mal et ce faisant se fait mal.
Au pavillon 4B un nouvel arrivant est dépossédé de ses effets personnels. Cette dépossession le met parfois en rage, parfois en désespoir, et alors sa gueule devient celle du fou que des tiers ont décidé qu’il était. Chaque fois qu’il revient pour un séjour au pavillon (quinze ans d’aller-retours déjà), Franck doit laisser des objets à l’entrée, au premier chef ses pendentifs celtiques, qui sont tout pour lui. « Parce que sinon il s’ouvre la cuisse avec », justifie un infirmier. Mais peut-être s’ouvre-t-il la cuisse pour qu’on ne lui confisque pas, suggère la narratrice. Quel est l’acte premier du mouvement en spirale descendante ? Est-ce la transgression qui appelle l’interdit ou le contraire ? Qui du médecin ou du fou fabrique l’autre ?
On distingue un médecin et un fou au fait que c’est le premier qui prescrit à l’autre des médicaments, et plus rarement l’inverse. Décider les doses et les modifier au gré des variations de l’attitude du malade est la principale contribution du médecin à l’effort sani-sécuritaire. Plus sécu que sani ? C’est possible. On sait bien qu’un médicament ne soigne pas le fou mais l’endort. Dans les années 50, les neuroleptiques ont « mis les cerveaux affolés sous cloche » sans rien résoudre de l’affolement. Avant dans les asiles ça criait continument et maintenant ce n’est que par moments, par crises qu’on calme en administrant de force une dose, comme on fait pour un fauve égaré dans une métropole. « Les fous sédatés, déconnectés, domptés, se sont finalement tus ». Maintenant une unité psychiatrique ne se signale plus par les hurlements, la cacophonie suraiguë, le boucan maboul, mais par la tristesse. Joy l’a vu et me le fait voir, car je ne le voyais pas comma ça, au vrai je ne voyais rien, les murs de l’institution ont aussi pour vocation de dérober la folie à ma vue et ma foi je ne m’en plains pas, bon débarras, gain de tranquillité, patate chaude refilée à des professionnels, chacun son métier, moi c’est de lire des livres sur la folie. Je ne voyais rien et donc « j’imaginais », comme Joy au premier chapitre avant qu’elle franchisse les murs et voie de ses yeux que la folie sédatée et mise sous cloche n’est pas criarde mais morne. Le pavillon 4B crève d’ennui avant que de douleur. Effet pinceau-plafond oblige, cette maussaderie s’accuse dans toutes les initiatives pour la secouer, comme ce poignant goûter de Noël sans joie dans la pièce commune.
Nul ne le dit mieux qu’Arthur le dépressif hardcore : «  Sans doute est-ce plus raisonnable d’être enfermé ici plutôt que d’errer dans les rues, mais le vide des jours me tue et si les médicaments aident un peu à tenir ils ne font pas aimer la vie ». Le médicament me maintient en vie en me dévitalisant. Chaque année d’un traitement qui prolonge l’existence éloigne de la possibilité d’en retrouver le gout.
Le DSM, « manuel statistique et diagnostic des troubles mentaux », a un pouvoir performatif. En s’épaississant le registre étend le domaine de la maladie psychique. Et alors c’est toute la chaine du médicament qui se mord la queue : « Créant de nouveaux troubles mentaux, augmentant les catégories diagnostiques, donc le nombre de malades, on ne cesse de développer de nouvelles molécules à prescrire. » Au pire du pire il est possible que le médicament  crée la maladie : « A moins que ce ne soit l’inverse, car s’il existe des antidépresseurs et des anxiolytiques, c’est bien qu’il doit exister en conséquence de la dépression et de l’anxiété. » Nous ne sommes pas dans une nasse mais dans une boucle infernale où les causes sont indistinctes des effets, où il est possible que le remède précède le mal – « alors qui de l’oeuf pathogène ou de la poule pharmaceutique? ».
Boucle : le psychotique délire, le traitement éteint ce délire qui le fait souffrir et donc éteint la souffrance, mais aussi la provoque. Car « les hallucinations entament l’esprit tout autant qu’elles l’occupent ». Le délire du psychotique est tout à la fois son calvaire et son remède – un remède au délire. Supprime-le, tu supprimes à la fois l’un et l’autre. Franck : « c’était terrible ces voix, d’accord, mais sentir un trou à la place du cerveau c’est pas une vie non plus ».
Avec le traitement c’est pas une vie, sans le traitement non plus. « Voilà le patient cerné, ses facultés cognitives rongées des deux cotés : par la folie, par la chimie ». Comment s’échapper ? Quel refuge quand le refuge blesse ? Arthur : « c’est trop dur dehors et c’est trop dur dedans ». Que faire des fous ? Où est-ce qu’on va bien pouvoir les foutre ?
Avant d’être malade de la tête, le fou est malade de la société, où de cette micro-société qu’on appelle la famille – le cabossage primitif de la plupart des internés a à voir avec des violences et-ou viols perpétrés par un  père un oncle un frère une mère. On le retranche donc de la société afin de le rendre apte à revivre dans un monde social qui le rendra malade et l’éjectera à nouveau vers une unité psychiatrique qui le rendra malade d’être une quintessence de société, plus contraignante encore que l’originale. Ces gens qui ne supportent pas la règle, on les met dans un lieu « où les règles et les lois s’empilent, les patients en ont ras la gueule ». C’est à se cogner la tête contre les murs. C’est à vous faire écrire des phrases aussi folles que  : « certains n’en veulent surtout pas, d’un métier, d’une famille ; ils ne se sont pas faits fou pour rien ». Phrase qui follement suggère que ceux que la société rend malades forcent leur maladie pour qu’on les dispense de la société. A ce moment, la dinguerie est réelle et feinte. Elle est feinte avec d’autant plus de zèle qu’elle est réelle. Et Joy ne sait plus si Franck, simulant parfaitement le délire devant elle, prouve qu’il est saint d’esprit ou le contraire.
Joy ne sait plus. En exergue de ce grand livre est écrit : « ci-git la vérité ? ».
Le fou est le point d’impossibilité de la société. Par lui la société si   fière de sa civilité, si sûre de l’opportunité de son extension, découvre ses limites, c’est à dire à la fois ses confins et son impuissance. Devant le fou, elle ne fait plus trop la maligne. Devant le fou, son évidence, son implacable positivité, personne ne fait le malin. Ni l’éducateur, ni le flic, ni le médecin, ni moi. Devant le fou tout le monde s’écrase, devrait s’écraser. Devant le fou je ne sais pas où me foutre. Le croisant dans la rue, je suis comme Joy apercevant à l’extérieur Igor qu’elle ne connait que du pavillon : « je le verrai divaguer sur un quai de gare, hésiterai à l’aborder, finalement non » De la folie n’importe quel individu doué de lucidité sait qu’on n’arrivera pas à se démerder. Robert, malade mental enfermé là depuis 35 ans « n’en sortira jamais ». Par définition non-soluble dans la société, le fou est pour la société insoluble. A travers lui c’est un peu de tragique pur qui s’impose à nous. Un peu d’impasse, un peu de fatalité. Notre impasse à tous, notre fatalité commune. Notre malheur insurmontable. Franck qui sait tout le sait : « la folie n’est pas le nom d’une maladie dont il est atteint mais celui de son malheur d’homme ». Franck, Christ de notre temps, est malade de la vie. Cette maladie est incurable, si ce n’est par la mort qui est précisément le coeur du mal. Franck « connait le vide au coeur de la vie », cette béance que rien ne saurait combler, ce trou qui parfois l’aspire. Ce trou il faut passer outre pour vivre. La société sert à cela, tisse ses mailles pour boucher le trou. Elle crée du plein là où il y avait du vide. L’individu normal est celui qui évacue dans le mensonge social la vérité de la vie invivable –  « la santé mentale c’est jouer le jeu de la vie en société ». Le fou lui ne parvient pas à évacuer – et peut-être que cette incapacité est un refus. Un refus de mentir.
J’extrapole. Je fais le fou plus malin qu’il n’est -mais c’est lui qui active ainsi ma pensée. Je surinterprète A la folie mais c’est sa lecture qui m’inspire ces pensées excessives, c’est ce texte qui me fait le déborder, qui fait ma raison sortir de ses gonds. Lisant ce livre, c’est fou ce que je pense. La matière qu’il m’offre me fait penser. L’art est grand, l’art est l’art quand il est matière à penser.
Matière à agir, c’est une autre histoire. A la folie ne résout rien, ne dessine pas un programme. Agir, c’est l’affaire des médecins et des psychiatres. Le psychiatre et le médecin sont payés pour faire quelque chose. S’ils ne faisaient rien, ils se délégitimeraient comme médecin et psychiatre.
Le mieux que je puisse faire du fou est  : rien. Le mieux à faire et de ne rien faire. Le mieux est d’être Adrienne.
Adrienne est agent de service hospitalier. En cette qualité peu qualifiée, elle qui côtoie les fous plus que quiconque n’a pas son mot à dire sur leur soin, encore moins sur leur traitement médical. C’est absurde et injuste comme une hiérarchie sociale mais c’est tant mieux. C’est justement pour ça qu’elle est aimée : « Les patients nous aiment aussi parce que nous ne sommes ni infirmiers ni médecins, nous ne menaçons pas d’augmenter les doses de médicaments, de les priver de sortie, nous ne signons pas d’hospitalisation sous contrainte, nous n’avons aucun pouvoir sur eux ». Adrienne est aimée et aime : « moi j’aime la merde, les laver, les toucher. Les toucher surtout, leur caresser le bras ». Cette tendresse merdeuse, et plus tendre d’être merdeuse, suffit. Davantage ce serait trop, ce serait la nasse, ce serait la boucle qui repartirait. Adrienne a l’humilité de comprendre que la folie échappe et toujours échappera : « On ne les comprend pas, c’est impossible, mais en tant que soignants, on peut écouter, accueillir, être là à disposition, la présence c’est la seule chose qui vaille »
Adrienne est plus sainte qu’esthète mais elle ouvre une voie esthétique.
Une esthétique c’est d’abord une disposition – c’est à dire un mode d’être, un tempérament, une façon de se tenir, une position dans l’espace d’où s’infère une position, une opinion, une éthique.
L’opération esthétique dont A la folie résulte a d’abord consisté à être là. Fréquenter le pavillon près d’un an, à raison d’un jour par semaine, en se faisant aussi discrète et illusoirement neutre que possible – pas froisser les soignants, pas déranger la folie. Encaisser cette durée, encaisser ces heures qui parfois furent d’ennui puisqu’ici tout s’ennuie, puis encaisser le temps long de la rédaction – l’opinion est courte mais le roman long. 
Patiente doit être l’écrivaine arrimée à cette esthétique. Comme serait la médecine psychiatrique telle qu’on la rêve : « une médecine qui observe, attentive et patiente, davantage qu’elle n’intervient ». Ici patience désigne une capacité à la passivité qui me rende apte à un texte passif.
La langue passive est à rebours de la langue bavarde du psychiatre. En entretien, le psychiatre ne laisse pas s’installer le silence, il entretient la conversation, il questionne et requestionne pour à la fin, comme Léa fraichement démoulée de l’université, puiser dans sa savante taxinomie un mot compliqué et fumeux à coller comme un post-il sur le front du fou qui ânonne face à elle. C’est sa vocation, sa prérogative, son pouvoir et il est grand car cette nomination est agissante : elle détermine une médication, un traitement, un mode d’hospitalisation, éventuellement une sanction. La langue passive n’a pas ce poids, n’a pas cette responsabilité. Si la langue passive est le propre de la littérature alors la littérature est par essence anti-psychiatrique. L’éthique qu’autorise son irresponsabilité se formule comme suit : « faire monter en moi l’intuition, faire baisser la raison, discursive et impatiente, pleine d’elle-même ». Ceci afin de « se rendre disponible, vacant, simple pisteur de chants et de traces en forêt, tympans vibratile et pupilles béantes »
Ainsi rompue à la patience, la littérature atteint à la dignité du malade qu’un usage avisé appelle patient. Appelle ainsi parce qu’il subit. Parce que sujet à une souffrance ou un mal son divin travail immobile est d’abord d’endurer. Le patient est nommé tel parce que là où il est il n’a plus, placide comme l’âne, qu’à prendre son mal en patience.
Souvent un je qui n’est pas celui de Joy s’immisce dans la prose d’A la folie sans s’annoncer, sans se signaler par des guillemets. Ce que dit ce je a sa place ici au même titre que le reste, aura le même statut que la narration : des mots noirs sur blanc comme tous les autres, égaux en dignité aux mots autorisés. Mots de patients transcrits patiemment par l’écrivaine qui leur ouvre ses pages comme Adrienne ses bras. Alors nous lisons ceci  : « En attendant je fais ma prière tous les matins pour les enfants, pour les soignants, les soldats, la paix dans le monde, toujours strictement dans cet ordre, c’est l’ordre le plus juste ». Et encore ceci : « parfois je regrette d’être humaine, une limace, un escargot ou une tortue ça m’aurait suffi, en plus ils ont une maison sur le dos alors que moi j’ai du dormir dans ma voiture après mon divorce ». Ou encore : « A 7 ans j’ai dit à mon copain de classe : tu veux pas que je t’encule ? Il a dit ok et comme je suis né un 9 avril je lui ai mis neuf coups par derrière ». Ou encore : « laissez-moi vous rappeler qui je suis, le suis la sorcière, la guérisseuse, et vous êtes donc mon fils car la médecin descend de la sorcellerie, la médecine vient de la magie, tout a commencé avec nos élixirs et nos incantations, et à ce titre docteur vous me devez respect et gratitude. » Ou bien : « je traine sur Internet, j’ai fait un test pour savoir si oui je suis suicidaire et oui c’est bon je suis suicidaire, mais pas dépressive ».
Un jour, Franck « m’apprend qu’on a découvert la première sirène mâle échouée sur une côte californienne ». L’écrivaine le note. Le note sans guillemets, sans distance, sans modaliser. Elle le note tel quel, par allégeance au psychotique Franck qui détesterait que cela fût noté autrement. « Ca ne lui va pas qu’on lui fasse dire autre chose que ce qu’il dit ». Dans ses mots, point de ces métaphores que la psychiatre Sarah s’évertue à y trouver – « quand Franck dit à Sarah je suis la viande et vous êtes le couteau, il n’y a pour lui rien à interpréter, rien à commenter. Il est la viande, le médecin est le couteau, c’est un fait, il suffit de le vivre, un gros bloc de réalité, planté là pour l’éternité ». La littérature porte bien son nom, qui prend tout au pied de la lettre.
On a découvert la première sirène mâle, c’est un fait – un fait de langue et en littérature les faits de langue sont des faits. On a découvert la première sirène mâle, et c’est Franck qui nous « l’apprend ». Franck est le maitre et l’écrivaine son scribe. Se mettant à son école, l’écrivaine s’augmente d’une phrase – on a découvert la première sirène mâle. Le fou n’est plus celui que j’évacue de mon existence parce qu’il m’encombre, mais celui que j’accueille dans le livre pour qu’il l’augmente.
A la folie : ce titre est une dédicace, un hommage. A la folie, comme on dirait : à mon frère. Juste retour des choses : à la folie le livre doit tout, hors la divine capacité à la recueillir, et ce n’est pas rien, c’est tout un art. La folie s’est offerte à Joy qui patiemment la recueille et patiemment s’applique à la rendre pour qu’elle s’offre à moi lecteur comblé par ce don et qui ici ne voulait dire que sa gratitude.

50 Commentaires

  1. aujourd’hui un fou m’a donné un exemplaire de son recueil d’écritures ( en échange de la tablature de gabrielle de johnny hallyday que j’ai imprimée depuis internet ).
    Petite info pour joy sorman , si tu m’écoutes.

    Par la même occasion j’ai appris l’existence du mot : tablature.

    • une autre info pour joy sorman : hier mon bébé chien a déchiqueté la couverture de ton livre ,
      je suis arrivée à temps avant qu’elle n’en dévaste l’intérieur.

      Elle s’appelle olga, elle a un long corps noir et luisant on dirait un phoque.

  2. Personne ici n’a résumé et réduit le livre à une tristesse des lieux, de l’auteure ou de ses lecteurs.
    Alors ne fait pas dire aux autres ce qu’il n’ont pas dit pour mieux jouir de les contredire artificiellement. Contredis-toi toute seule pour mieux briller à tes yeux puisque c’est ça d’emblée ton enjeu et qu’il ne trompe personne.

    • Je m’adresse à anne-laure ci-dessus et ce post aurait dû être plus bas bien sûr, sous le post où il est question de Thérèse et ceux d’avant.

  3. je vous copie quelques lignes que je trouve extrêmement précieuses , qui décrivent tout à fait bien une forme de folie que j’ai toujours trouvé très impressionnante :
    « Quoi de plus difficile que le quotidien quand on déraille , quand on est ce grand homme triste qui se néglige , se plaint de maux de dents sans raison apparente , dit souffrir d’une maladie incurable , ne plus pouvoir ni marcher ni parler tout en déambulant dans les couloirs , la main en permanence sur la mâchoire , à se frotter les dents et les gencives , répète que bientôt il n’aura plus de tête, plus de bouche , même plus de regard , que ses intestins se sont transformés en pierre, ne veut plus se nourrir , hurle au téléphone à son épouse qu’il est presque mort , en phase terminale de coma , puis se couche en position fœtale et attend la fin. »

  4. écrire sismographie au lieu de sismothérapie ,
    on l’accepte une fois , mais au bout de la sixième fois cela devient diabolique.

    L’étymologie des mots scientifiques a pourtant bien un sens qui coule de source.

    Du coup j’arrête de lire pour nettoyer la baraque, cela me sera plus utile.

    ps : c’est marrant ce que disait franck sur le chiffre 888 qui rend immortel , j’avais eu la même idée dernièrement à propos de l’infini symbolisé par le huit et qu’avec un paquet de huit dans un chiffre ça te faisait un paquet d’infinis.
    Je connaissais un schizo qui avait le symbole de l’infini tatoué dans le dos.
    Il est mort et on ne l’a plus revu depuis.

    • Oui arrête de lire. Et d’écrire aussi.
      Tu parles en propriétaire.

    • Pour le moment je trouve que la description que fait joy sorman de l’organisation des soins psychiatriques est plutôt bien construite ,
      notamment à propos des chambres d’isolement , de la réduction des moyens etc etc
      mais cela prend beaucoup de place dans le livre non ?
      Cela rend les moments de relations amoindris je trouve, cela me les ratatine, alors que c’était ce qui m’intéressait de lire à l’origine, et par le biais du regard de quelqu’un qui n’était pas du milieu.

      J’aime bien Jules. D’emblée il me passionne le mec, j’ai envie de le rencontrer en vrai.

      • non mais parce que par exemple , cette semaine , je discutais au téléphone avec le curateur d’un schizophrène délirant à 98% ( résistant à la clozapine comme youcef ), et il rigolait il rigolait en pensant à tout ce que son majeur protégé pouvait lui raconter parce que ça le détendait , ça le faisait voyager, me disait-il ,
        ce que je pouvais bien comprendre , mais en même temps ce n’est pas très drôle lorsqu’on connait aussi les angoisses qui traversent ce garçon, et j’ai bien ramé pour remettre le curateur dans la réalité de la souffrance psychique.
        Bref, ça me fascine ces croisements de points de vues.

      • m’enfin, je dis schizophrène mais j’ai une collègue qui pense qu’il souffre plutôt d’une hystérie grave ,
        mais faut dire qu’ils ne s’entendent pas du tout tous les deux , elle le trouve pénible et lui fait bien comprendre,
        et lorsqu’on trouve quelqu’un pénible on dit qu’il est hystérique.
        C’était le point diagnostic.

  5. Webmaster, François après « Les travaux amis « , « Le blog phrase », voici l’idée d’ajouter une nouvelle rubrique La gêne textuelle occasionnée (la GTO mensuelle? , si vous voulez il est possible de trouver un nom plus fun, plus adapté, appel à participation des sitistes s’ils le souhaitent… ) .
    Tu auras toute la reconnaissance François d’une lectrice de chroniques , j’aimerai bien te proposer une rétribution financière si besoin mais je dirige pas encore un magazine alternatif littéraire.

  6. Quel beau texte !
    Qui donne très envie de lire le livre de Joy Sorman, et qui donne déjà bien à penser.
    Qui rappelle aussi le film du même nom, celui de Diane Kurys bien sûr.

    Sans insister mais en insistant ça ferait une belle première Gêne occasionnée consacrée à la littérature.

    • Oui c’est vrai. Mais comme la Gene pallie (en partie) l’absence de plage textuelle, le texte sape en partie le travail éventuel d’une Gene.

      • le texte sape et non la sex tape (oui c’est vraiment ce que j’ai lu, je crois qu’il faut que je baise)

  7. il y a quelques mois j’avais écouté cette présentation donnée par Joy Sorman dans l’attente de la future publication , premiers partages d’un travail en construction : https://www.lemonde.fr/festival/video/2019/10/11/joy-sorman-lecture-de-fou-comme-un-lapin-au-monde-festival_6015076_4415198.html

    Dans l’attente de cette possibilité de tenir entre mes mains A la folie de Joy Sorman, merci François pour ce beau texte d’analyse critique , laissant parler également une amitié littéraire qui nous ouvre de nouvelles portes à venir de lectures.

    • Merci de l’avoir vu, déjà
      Dès la première lecture de ce livre il a été évident que j’écrirais dessus.

      • Sacré texte. On lira le bouquin et on aura même pas honte d’écrire aussi ce qu’on en pense

        • Un grand livre oui. Comment en parler après toi François ?
          En disant merci, comme il me vient en le juste après l’avoir terminé sans doute. Modestement.

          On doit bien ça à Joy la modestie, elle qui a chaque étape de l’histoire en fait preuve et par là même ouvre grand une porte qui sinon me resterait fermée.
          C’est sans doute ça qui m’impressionne le plus ici, la place de l’auteur, éminemment modeste dans son approche, puis sa fréquentation régulière, obligée – elle est leur obligée volontaire -, du lieu et des personnes qui s’y mouvent.

          Alors on suivra l’étrangeté, la familiarité avec ce qu’on a pu croiser dans sa vie plus rarement, la poésie, la joie, la fureur.

          La tristesse aussi.

          Et Joy accueille tout ça avec égalité. Pas indifférence, mais égalité. J’ai eu un peur pour elle quand à un moment bref du livre j’ai senti la tristesse chez elle aussi. Comme une révélation inéluctable, écrasante.
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          Et puis non je me suis dit. Non n’ayons pas peur de la tristesse. Accueillons-la bras grands ouverts comme Adrienne, qui en fait aussi une sève.

          Et comme Joy qui, à la suite de chacun en ce lieu, définitivement sombre, joyeux, triste et lumineux, rapportera les choses avec des mots. Au plus près qu’elle peut.
          Quelle étrange équipée, quelle joyeuse et folle équipe.

          Alors, oui, merci.

          • C’est vraiment ce qui est le plus poignant dans le livre : la tristesse du lieu
            La folie sans ce qui la sauve un peu : la vitalité.
            On le voit si bien ce repas de noël triste qu’on en chiale.
            Je crois que Joy a été triste, mais qu’il y a eu des fous pour la tirer de là, et d’abord saint Franck.

          • C’est cela oui, apitoyez-vous sur leurs sorts comme vous vous apitoyez sur le sort des pauvres,
            et n’oubliez pas de placer votre argent sur un compte épargne et de vous consacrez à l’art en attendant.

          • et bim
            dans notre gueule
            suis sonné

          • Tu parles en propriétaire Anne-Laure. Tes fous, ton bien.

          • j’ai en effet peut-être au fond un problème d’instinct de propriétaire, si tu le dis juliette,
            je suis surtout certaine que ce qui a déclenché ma rage est de lire dans vos commentaires sur ce livre pour la nième fois le mot tristesse ( ou triste , triste tristesse triste tristesse triste tristesse ).
            Le lirais ce livre quand j’aurais moins la rage contre vos reflexes de petits bourgeois.

          • Ta rage m’emplit de joie.
            Qu’elle ne retombe pas, surtout.

          • dans mille ans quoi.

          • ah oui mais comme je viens d’écouter joy sorman sur le 28 minutes d’arte et que sa conclusion après son expérience est : il n’y a pas de vérité qui tienne ,
            je suis bien soulagée, je suis rassurée, elle a tout pigé,
            elle est devenue ma complice ,
            alors je vais lire le livre quand j’aurais le temps.

          • Cela étant dit je maintiens que je préférai le titre « fou comme un lapin ».

          • à propos de noël à l’hp il me revient une anecdote de mon dernier ,
            bon à part le rituel habituel et envahissant des cadeaux de vivi qui nous fait toujours bien rigoler ( elle a 40 ans putaiiiiiiinnn ).
            Lorsque mes collègues se sont chargées de la déco avec les patients , que l’une de mes collègue sort de la réserve toute désolée d’avoir trouvé la crèche déglinguée , on ne sait comment,
            bouts d’âne de petit jésus de rois mages en vrac dans ses mains ,
            elle me dit qu’en même temps ce n’est pas normal d’avoir une crèche car nous sommes laïques.
            Je fais semblant de m’intéresser à l’histoire car les objets cassés m’importe peu d’une manière générale,
            ma cadre tombant sur la scène , voyant mon intérêt simulé ( comme quoi je simule bien ) me dit à son tour, avec forte conviction comme elle sait bien faire : oui mais nous sommes un établissement laïque.
            Et ça m’a fait comme une béance dans la tête.
            Lorsque plus tard je suis tombée sur le clinquant Joyeux Noël disposé dans l’entrée du service , que j’ai trouvé de très mauvais goût, on ne voyait plus que lui, je me suis dit qu’on se foutait un petit peu de la gueule du monde.

          • Avec qui prétends-tu discuter ici ? Avec ceux que tu insultes au préalable?
            Continue donc pathétiquement à parler toute seule.

          • je ne discute pas : j’expose ,
            les petites histoires cachées dans ma petite boite.
            J’en ai plein.

          • et continuez de vous préoccuper de l’art pendant ce temps.

          • et en attendant on sait où se trouve les forces vives de la nation.

          • se trouvent ? mouais.

          • on pourrait vous nommer les forces mortes , cela vous irait bien.

          • un gros tas de regards morts sur la vie.

            ( c’est une métaphore )

          • et alors donc ,
            en quoi ce goûter de noël était si triste ?
            alors qu’on s’est gavé de chocolats de pétillant de coca-cola et qu’on a chanté ma philosophie d’amel bent.
            Mais toujours le poing levé.

            Ah , comme j’avais raison de ne plus vous donner ma confiance.
            Franchement vous m’aviez fait douter , je me disais qu’il y aurait peut-être eu un mort.
            Etouffé par une pâte de fruits à la pomme.

          • Depuis que le petit dernier de ma famille ne croit plus au père-noël, noël est une fête qui ne m’intéresse plus du tout , voire qui me gonfle et que j’évite en trouvant l’alibi de bosser pendant cette nuit catholique.
            C’était donc moi noël dernier qui ai eu l’immense honneur de déposer pendant le tour de trois heures du mat et le plus silencieusement du monde, les trois tonnes de cadeaux de gros bébé dans la chambre de vivi.
            Il fallait faire très attention de ne pas la réveiller, l’ogresse.

          • et à l’épisode de thérèse et de la vieille de 90 ans qu’on abandonne à l’hp ,
            je ne me dis pas que ce lieu et triste mais plutôt : bondieu comme ce lieu est magnifique ,
            heureusement qu’il existe , l’asile.

            Ce livre est assez passionnant pour moi ( moins les passages qui décrivent les conditions de travail que les passages qui décrivent les patients ), il me fait l’effet d’un livre documentaire , très long très détaillé, on sent très peu la trace de l’auteure.
            Je n’ai pas suffisamment lu dans ma vie mais j’ai du mal à croire que quelqu’un ait déjà eu la patience de décrire à ce point dans les détails ce qui se passe en psychiatrie.
            Je ne sais pas si c’est une bonne chose , car comme joy sorman le raconte si bien , les fous on les placera toujours en dehors.
            Ce livre je pense , se place en dehors des intérêts du monde social normé, je ne sais comment le dire.
            On peut passer 16348 heures et 42 minutes à documenter la psychiatrie, le monde continuera à maintenir sa barrière étanche contre la folie.
            Il ne veut pas la voir.
            Ou alors seulement sous la forme de l’art.

          • « on sent très peu la trace de l’auteure »
            mon dieu que c’est con

          • cela étant dit, je n’ai pas fini de le lire.
            Attendons la suite.

          • me disais , c’est un peu le livre de la peine perdue ,
            comme mon boulot, c’est le boulot de la peine perdue, et j’adore ça.

          • inclusion, mon cul.

          • mon dieu que c’est con, mais je pensais surtout aux passages où elle retranscrit, je pense au plus près du réel , le discours des soignants.
            Je trouve qu’elle s’efface presque tout à fait pour juste être le support de la parole.

          • et comme j’y repense à ces chapitres de paroles de soignants , il me semble bien, ou alors ai-je halluciné, que certain débutent par un présentation brève du soignant à la troisième personne du singulier et sans transition par un tour de prestidigitation cela se transforme en parole à la première personne. Du singulier, toujours.
            Je crois que c’est ceci qui produit un effacement de l’auteur , un peu comme un monsieur loyal qui s’éclipserait pour laisser la place aux clowns.

          • mais sinon je tiens à dire qu’atteignant le milieu du livre je m’inquiétais un peu de ne pas avoir encore de description de la violence des patients exercée sur eux-mêmes et sur les soignants ,
            et puis , heureusement, elle arrive.
            Ouf.
            On comprend mieux.

      • j’espère bien, un bon coup virtuel dans ta gueule.

        • Oui, c’est ce que ça m’a fait. Doc je suis trop groggy pour te répondre.

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