Begaudeau.info, le site officiel de François Bégaudeau

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TA BÊTISE SANS FIN

Pour ceux qui n’auraient pas suivi l’événement de dimension mondiale de l’hiver 2019, rappel des faits
-le 1er février, Vincent Jaury, rédacteur en chef de Transfuge où j’écris depuis l’origine, me vire par mail. Il vient de lire Histoire de ta bêtise, se sent visé, se sent insulté, et me désigne la porte, m’invitant à partir vivre « loin de moi » (loin de lui, donc).
-Dans l’édito du Transfuge daté de février, où deux textes de moi sont publiés qui seront donc les deux derniers, le même Vincent Jaury évoque, sans le nommer, un certain « auteur d’une histoire de sa bêtise » pour affubler ledit auteur d’un complexe paranoïaque.
-mi-février, Transfuge met en ligne un texte de mon remplaçant, Serge Kaganski, sur Histoire de ta bêtise, ou plutôt sur son auteur décidément malmené. Texte dont l’efficacité comique rachète l’indigence intellectuelle. Par exemple Kaganski m’y appelle Bigoudi, ou Bigouden par référence à des origines bretonnes que je n’ai pas. On rit.
-début mars, Oriane Jeancourt, rédactrice en chef des pages littéraires du magazine et épouse de Vincent Jaury, écrit un texte plus loyal à ce qui fut notre collaboration pendant quinze ans, mais pour en arriver à la même conclusion : Transfuge ne pouvait pas ne pas se séparer de son rédacteur coupable d’un livre.
A aucun de ces trois textes je n’ai répondu, ni publiquement, ni par voie privée. Illustrations parfaites de la bêtise bourgeoise que je m’étais efforcé de décrire, ces textes travaillaient en faveur du livre. Ils le validaient spectaculairement. Ils jouaient contre eux mieux que je n’aurais su le faire.
Mais il est dans la nature du flux auto-justificateur de ne jamais se tarir. Qui se justifie s’accuse, comme on sait. Celui qui se justifie doit donc ensuite se justifier de ce dont sa première auto-justification l’accuse. L’alcoolique sait que le dernier verre n’est jamais le dernier. C’est donc logiquement que Vincent a repayé sa tournée dans l’édito du Transfuge de mars. Et l’on peut supposer que ces « Dernières explications » – c’est le titre de l’édito – ne seront pas les dernières. Leur rage n’aura pas de fin.
Ce texte, comme les précédents, est une superbe manifestation des travers qu’il dénonce, en quoi il n’appelle pas davantage réponse. Vincent reste son meilleur pourfendeur. Mais l’attaque monte cette fois d’un cran. Un ami juriste me souffle qu’on flirte avec la diffamation. Etant moins prompt aux procédures qu’à l’écriture, je réponds ici avec mes petites mains et mon petit clavier, en reprenant in extenso cet édito amène -en italiques gras.
C’est un édito particulier. De nombreuses rumeurs m’obligent à expliquer pourquoi nous avons décidé de nous séparer de notre collaborateur François Bégaudeau. Il travaillait ici depuis quinze ans, depuis la naissance de Transfuge. Il a toujours été sérieux, et nos relations ont été longtemps stables et cordiales. Plusieurs fois, des personnalités du monde littéraire nous ont incité à nous séparer de ce Bégaudeau, qui, nous disaient-ils, cumulait année après année les ennemis. Selon eux, il était un des écrivains les plus haïs du milieu littéraire. J’y accordais peu d’importance, estimant que son travail de grande qualité primait sur tout. On me disait : tu verras un jour, il finit toujours par donner un coup de couteau. Clash aux Cahiers du cinéma, clash au sein du groupe Inculte et brouilles individuelles à répétition. Tout se passait bien sur le navire Transfuge, je n’avais donc aucune raison de m’inquiéter .
En octobre, dans cette période pré-glaciaire où Vincent n’avait pas encore réalisé quel monstre j’étais, il m’avait dit qu’En guerre était selon lui le meilleur roman français de la rentrée. Il avait donc du y apprécier le portrait caustique du personnage nommé Catherine Tendron, DRH de l’usine Ecolex, qui exposait son job en ces termes : « L’art est d’amener le collaborateur à comprendre ce qu’il ignore qu’il veut. Parfois il ignore qu’il veut partir, alors que sa baisse de rendement le crie. Un échange bienveillant lui montrera que ce qu’il croit subir est de son fait. À un salarié multiretardataire de la biscuiterie Bahlsen où elle développe savoir-faire et savoir-être entre 1997 et 2003, elle fait comprendre que c’est à lui d’abord qu’il nuit ; que ces retards sont les actes manqués d’une démotivation qui grève l’entreprise mais d’abord sa carrière. Assurément il s’épanouira mieux ailleurs. Parfois la résilience passe par une rupture, et le mieux-vivre par le mieux-licencier. »
Dans son mail de licenciement, Vincent applique à la lettre la méthode Tendron, en le concluant par : « J’accepte donc la rupture que tu proposes. Bon vent à toi, mais loin de moi. »  C’est moi François qui réclame la rupture. C’est le licencié qui donne le « coup de couteau » au licencieur, et ainsi le licencieur s’ exonère du sien.
Vincent oeuvre à se dédouaner d’une faute qu’il ne se pardonne pas. Sa rage contre moi est évidemment une rage contre soi. Vincent enrage de m’avoir viré. Il écrit et fait écrire et fait réécrire pour s’amender de sa mauvaise conscience d’avoir viré un mec pour un livre. Cet ami des Lumières zuniverselles et de la littérature sans frontières ni cachots ni censure islamo-gauchiste ne s’en remet pas. D’où ce paradoxe : ce n’est pas le viré qui multiplie les tribunes, mais le vireur. C’est le vireur qui réclame justice, qui réclame réparation ; qui réclame sa propre clémence.
Dans ce naufrage moral lui apparait une planche de salut pour sa conscience, que les lignes en gras ci-dessus exposent. Vincent n’a pas viré Bégaudeau pour son livre, il a viré Bégaudeau parce que Bégaudeau est un connard qui partout cherche la merde. Il n’a pas viré Bégaudeau, c’est Bégaudeau qui s’est viré tout seul par son agressivité récidiviste. Tel l’ouvrier à laquelle Catherine Tendron désigne la porte, Bégaudeau doit comprendre « que ce qu’il croit subir est de son fait ».
Problème : Vincent n’a rien à reprocher à Bégaudeau. Bégaudeau clashe tout le monde partout où il va, quand il déjeune Bégaudeau clashe sa petite cuillère, mais en quinze ans de Transfuge Vincent n’a jamais rien eu à lui reprocher -il a été « sérieux » (#paternalisme). Il faut donc passer à un autre registre. Vincent doit trouver un autre grief propre à gommer le grief qu’il s’adresse. C’est alors qu’il convoque THE grief.
Jusqu’au jour où j’eus une première alerte sur sa radicalisation, il y a quelques mois, où lors d’un échange de mails, il me parle de la bêtise des juifs d’aujourd’hui. J’ai coupé court, ne souhaitant pas aller plus loin sur ce terrain essentialiste et nauséeux. N’ayant peut-être pas eu le cran d’écrire un livre sur la bêtise juive, il le fit sur la bêtise bourgeoise avec cette Histoire de ta bêtise.
Quelle tristesse j’ai eue à la lecture de ce livre, où la main de l’exécuteur ne tremble jamais. Pas exactement le livre d’un intellectuel, mais plutôt d’un marchand de sang humain, qui ne respire pas la grande santé. Un livre fielleux, hargneux, ressentimental.
Je suis donc, pas franchement mais quand même, pas frontalement (manque de cran) mais en souterrain, quelque peu antisémite. A preuve, un mail où je parle de la « bêtise des juifs d’aujourd’hui ».
Ce mail existe. Je n’y parle pas de la bêtise des juifs d’aujourd’hui, mais de l’abêtissement récent des juifs de gauche. La nuance est évidemment décisive. Un gouffre sépare un verdict ethnique (la bêtise des juifs) de l’analyse d’un phénomène socio-politique contingent, à savoir, expliquais-je à Vincent, le glissement droitier d’un nombre non négligeable de juifs français de gauche. De ce glissement, les exemples ne manquent pas, chacun en a une flopée en tête. Finkielkraut n’aura été que le premier d’une longue liste d’intellectuels dit progressistes à basculer du coté de la réaction au long des cinq dernières décennies. Ce glissement mériterait analyse. Il a pour ressort premier la montée de peur devant l’objective recrudescence de l’antisémitisme en France. Ressort en partie compréhensible, donc, mais la peur, comme dit dans Histoire de ta bêtise dont c’est même la thèse centrale, est mauvaise conseillère pour la pensée – d’où l’abêtissement.
La peur du juif de gauche Vincent lui fait perdre tout discernement. Et lui fait perdre la mémoire. Lui fait oublier, par exemple, la video suivante :

Comme dit dans la video, cette adresse au grand Philippe Val a été enregistrée à Transfuge, avec les moyens de Transfuge. Elle l’a été à l’invitation de Vincent lui-même, qui trouvait indigne le procès de Val. J’avais d’abord décliné, trouvant que tant de connerie ne valait pas qu’on y réponde, et puis Vincent m’avait convaincu.
C’était en 2015. Qu’est-ce que chose s’est passé depuis, et ici deux hypothèses se font front, exclusives l’une de l’autre. L’hypothèse Vincent : Je me suis alors demandé comment une belle intelligence comme la sienne avait pu s’abêtir à ce point, parasitée sans doute par un certain nombre de névroses. L’hypothèse Vincent est  :    radicalisation. Ces quatre dernières années François s’est radicalisé. Est devenu antisémite. Est devenu antisémite à 44 ans. A soudain liquidé le paradigme de classes au profit du paradigme identitaire.
Pourtant son dernier roman en date, En guerre, ne parle que de classes. Pourtant, pas une ligne des centaines de textes écrits pour Transfuge ne respire, même de très loin, même dans le tréfonds de l’inconscient textuel, l’antisémitisme, ceux publiés depuis 2015 pas plus que les précédents. Pourtant, l’essai par quoi le licenciement est arrivé parle de la bourgeoisie. Mais cela ne trouble pas Vincent. Aussi vrai que l’antisémite voit des juifs partout, le juif apeuré voit des antisémites partout. Vincent est comme ce type, qui, outillé seulement d’un marteau, prend tout pour un clou. Le bourgeois que je vise n’est pas un bourgeois, c’est un clou, c’est un juif. La preuve? La preuve c’est que Vincent le ressent comme ça. Et on ne peut pas plus objecter à un ressenti que l’arabe ou le juif ne peuvent objecter à un ressenti raciste. Aussi fébrile soit le ressentant, le verdict du ressenti ne souffre pas d’appel.
Tout juste peut-on le retourner. Et explorer l’hypothèse François : c’est Vincent qui s’est radicalisé. Oui, ressenti pour ressenti, c’est ce que François ressent. Je l’ai d’ailleurs dit à Vincent en décembre dernier, exaspéré par la bêtise politique répétitive de l’éditorialiste de Transfuge, qui entre autres gags, avait pu écrire en juin 2017 que Macron était un « président égalitaire et de gauche ». J’avais proposé un café pour parler calmement de tout ça. Mais craignant sans doute qu’il s’agisse d’un guet-apens pour lui asséner mon proverbial coup de couteau, Vincent avait décliné.
Vincent s’est-il radicalisé en tant que juif, épousant le mouvement susdécrit? Non. Vincent voit dans mon bourgeois un juif, et moi je vois en lui, non un juif, mais un bourgeois. Vincent s’est radicalisé en tant que bourgeois, apeuré par ce qu’il appellerait la montée « des populismes », mais qui est plus surement le regain de forme de la contestation sociale. Entre 2015 et 2019, il s’est passé la séquence terroriste – qui certes n’a pas oeuvré à la sérénité des dominants -, mais aussi la ténacité des zadistes, les mouvements contre les lois travail 1 et 2, le premier mai 2018, les gilets jaunes. Et puis, un peu avant, cette élection présidentielle dont Histoire de ta bêtise part, et qui vit un candidat de la gauche sociale atteindre un score tel qu’il provoqua un déchainement de propagande bourgeoise. Qui vit le pondéré Vincent sortir de ses gonds, notamment en une occasion remarquable.  Quand Vincent poursuit par « Passons sur la réutilisation abusive dans ce livre d’échanges de mails que nous avons pu avoir », il falsifie doublement. Il falsifie, petit a, en laissant croire que j’aurais reporté dans le livre des mails privés ; il falsifie, petit b, en occultant la seule mention que le livre fait d’une de ses sorties. Sortie publique, sur une page facebook publique. On est entre les deux tours, et Vincent traite « d’ordure » Mélenchon qui vient de refuser d’appeler à voter Macron. Tombant par hasard sur ce commentaire, je lui fais observer qu’il s’est départi de sa sobriété revendiquée, loin des excès des extrêmes. Et c’est ce dont je fais état dans Histoire.., pour illustrer avec quelle vitesse le bon bourgeois qui pourfend les excès peut sombrer dans l’excès ; avec quel zèle cet apôtre de la nuance en arrive à ne plus faire dans la nuance. Vincent est peu à peu devenu un extrémiste du centre, et un intarissable détracteur de la gauche sociale à laquelle, à peine quelques mois avant, il ouvrait son magazine, au nom d’un pluralisme réel.

A partir de 2016, date de ce passage par les locaux de Transfuge d’un penseur de la gauche radicale, Vincent ne m’a plus jamais proposé d’animer un entretien semblable.  N’a plus parlé d’organiser un dialogue filmé avec Lordon. Le rôle de Lordon dans Nuit debout lui avait-il ouvert les yeux sur la position anticapitaliste de Lordon qu’il n’avait jamais lu ? Vincent a-t-il senti que l’urgence, devant si robuste adversité, était désormais de serrer les rangs bourgeois ? Je le crois.
Passons sur les attaques sournoises à l’endroit de Transfuge, le magazine pour lequel pourtant il écrivait.
Passons sur cette pique sournoise quant à des attaques sournoises inexistantes. Ce que l’individualisme libéral de Vincent peine à comprendre, c’est que Histoire.. n’a pas pour objet des individus, mais des structures. Que ce livre ne  règle pas des comptes personnels mais trace les lignes d’une conflictualité de classe. Si Vincent a cru se reconnaitre dans certaines analyses sur la bourgeoisie, ce n’est pas parce qu’elles le visaient ad hominem, mais parce que nombre de ses comportements et opinions sont strictement rapportables à son appartenance de classe. Et forcément il ne se le pardonne pas. Il enrage d’être la production sociale qu’il est. Il se méprise – et donc reporte le mépris sur celui qui ne fait que le peindre, comme il arrive qu’on reporte la faute de la fièvre sur le thermomètre. Passons sur le ton méprisant employé contre ces monstres bourgeois. Vincent parle de mon mépris comme il parle, plus haut, de ma hargne, de mon fiel, de mon ressentiment, comme son mail de DRH parlait de ma haine. Les lecteurs sereins de ce livre savent que la haine, le fiel, le mépris en sont absents. Mais alors? Mais alors le schéma psychologique est le même : aussi vrai qu’il m’accuse de ce dont il s’accuse, Vincent, évoquant ma haine pour la bourgeoisie, épanche sa haine de soi bourgeoise. Vincent ne s’aime pas bourgeois. Ce qui est un premier pas vers la grâce. Dans ce fiel contre moi s’impulse maladroitement une dissidence. Dans ce malaise d’être soi germe ce qui sauve. Encore un effort, Vincent, et te voilà glorieux, libéré de tes chaines, libéré de ta classe. Crache encore, Vincent, crache ce qu’il te reste de bile. Purge-toi, crache sur moi.
Il y a plus grave. Eric Naulleau et beaucoup d’autres ont perçu comme moi ce qui irriguait le fond de ce livre : un glissement rouge brun, une pulsion fasciste. En effet, que signifie préférer Marine Le Pen à Emmanuel Macron, sinon affirmer qu’il vaut mieux à tout prendre un état fasciste qu’un état social-démocrate, ou même libéral ?
The grief, toujours. Antisémite et donc fasciste. Qu’est-ce qu’un fasciste pour Vincent? Pas de définition. Mais nous connaissons sa définition : est fasciste celui qui marque une rupture avec moi, avec moi le bourgeois, et avec la démocratie libérale qui pérennise mon règne.
Mais relisons bien : Vincent m’accuse de « préférer  Marine Le Pen à Emmanuel Macron ». Cette préférence ne figure dans aucune page du livre. Dans le livre, il y a ce passage, destiné à expliquer mon non-vote :
« Je serai moins théorique, plus organique. Je mettrai au jour le fondement viscéral de la théorie. Si les deux candidats sont renvoyés dos à dos en ce dimanche ensoleillé, c’est d’abord pour la raison que je les déteste autant l’un que l’autre.
Par loyauté à mes fibres je peux même confesser que je déteste davantage Macron. Macron et son monde. Son monde et donc Macron. Ce monde-supermarché et sa dernière tête de gondole. »
C’est ce que Vincent appelle « préférer Marine Le Pen à Emmanuel Macron ». Mais cette torsion est inoffensive au regard des manipulations suivantes.
Deuxième horreur des centaines de pages plus loin : le racisme, au moins, est « une idée haute ». Bégaudeau confirme et signe : mieux vaut le fascisme que la social-démocratie. Le racisme, une idée haute ? On croit rêver ! Je ne sais pas ce qu’en penseraient Johann Chapoutot ou Pierre-André Taguieff qui ont démonté avec rigueur les rouages du racisme, ses délires, ses mensonges, ses simplismes : il n’y a pas idée plus basse que le racisme.
Oui Vincent tient à nous le dire, quoi qu’il lui en coute  : la pédophilie c’est mal et il n’y a pas idée plus basse que le racisme ». Alors que François, bien connu pour ses livres suprémacistes et son allergie aux descendants d’immigrés, trouve que le racisme est une idée haute. Voici les lignes de Histoire de ta bêtise où il est censé le dire :
« Alors tu étais évidemment incapable d’inscrire  l’homophobie dans le temps long du patriarcat – tu es sans mémoire, tu ne connais que le présent, où se programment les profits futurs. Tu étais surtout incapable de saisir que les sinistres aboyeurs des manifs pour tous ne parlaient pas en leur nom, mais au nom de la société, de l’idée qu’ils s’en font. Tu n’aurais pas compris non plus la confidence tordue et dépitée que m’a faite un jour un ami écrivain de droite : je ne suis pas raciste, je n’ai plus assez d’espoir pour ça. Les réactionnaires, les anti-modernes s’inquiètent de la fatalité multiculturelle au nom de la haute idée qu’ils se font de leur race, de leurs racines. Cette haute idée est une extravagance qui a fait bien des misères à bien des gens, mais elle est haute. Ces gens-là bougent encore – et toi? Oui leur racisme est à proportion de l’espoir, certes ravageur et puéril, qu’ils placent dans leur patrie, dans leur civilisation, dans l’intégrité de l’un et de l’autre. »
Lignes bien trop subtiles, bien trop amorales, bien trop analytiques, bien trop alambiquées peut-être, pour être comprises par l’apeuré radicalisé. Le bourgeois apeuré ne veut pas d’analyses, il veut des procès assortis de condamnations. Quand on lui explique que cette prééminence de la moraline en lui l’a rendu incapable de comprendre les centaines de siècles qui ont précédé l’avénement de son mou centrisme cool, le sang judiciaire du bourgeois apeuré ne fait qu’un tour. Le premier réflexe d’un bourgeois cool-mais-pas-cool apeuré est de vous traiter de raciste, de fasciste, à l’occasion de stalinien (Naulleau). Et de mener son instruction à charge en rassemblant les indices troublants. Ainsi on vous aurait vu caresser le chien de la cousine du boulanger de la rue où Nordahl Lelandais achète ses cigarettes.
Sur ce glissement, Alain Soral ne s’y est d’ailleurs pas trompé, lui qui relaie sur son site les passages télé de son nouvel ami Bégaudeau.
Bourgeois radicalisé, Vincent traque les connivences, les collusions, les complots. Et à nouveau fait montre des travers qu’il dénonce.
Quelle est, en effet, l’erreur de Soral? Avoir cru qu’un ennemi de son ennemi était forcément un ami. Avoir cru que j’avais rembarré Patrick Cohen par démangeaison antisémite – alors que Cohen ne m’insupporte qu’en tant que propagandiste vallso-macronien. Pour Soral le réel n’accepte qu’une découpe : il y a les juifs et le reste du monde. Schème semblable à celui de Vincent, pour qui il y a les antisémites et le reste du monde. Laissons donc Vincent et Alain mariner dans leurs découpes homogènes et poursuivons la lecture.
Enfin, cette phrase effrayante : « Je veux que tu disparaisses ».
La phrase effrayante se trouve dans ce passage d’Histoire de ta bêtise :
« T’observer m’envahit, je l’avoue, d’une joie trouble. Je suis bien inconstant : alternativement je déteste et adore vérifier que tu persistes dans ton être bourgeois. Je veux que tu disparaisses et que tu dures.
Ta disparition ferait un gros vide dans mon quotidien. Assurément ma vitalité a besoin de toi, de ton adversité. Nous autres marxistes ou paramarxistes nous délectons de nommer la violence constitutive des rapports sociaux, et d’en inférer que la violence seule peut les subvertir. La pensée radicale exsude un gout pour le heurt, corrélée peut-être à un gout pour la matière vivante née du heurt des atomes. Le marxisme est un vitalisme. »
Comme Vincent abêti ne le voit pas, ce passage autocritique ne cible pas la bourgeoisie mais mon ambivalence à son égard. Ambivalence que Vincent, toujours honnête, ampute d’un tronçon. La phrase « Je veux que tu disparaisses et que tu dures » devient « Je veux que tu disparaisses ». Une ambivalence divisée en deux cela donne son contraire : une assertion univoque. Le tour est joué, et Vincent peut alors se déchainer contre une pulsion de meurtre qu’il a fabriquée en un coup de ciseau : Ce « tu » est le bourgeois essentialisé, dont il souhaite donc la disparition. Par quel moyen il la souhaite ? On peut l’imaginer, nous qui avons en mémoire le XXe siècle. Cet appel au meurtre, ce fantasme de « classicide » selon le terme de Michael Mann, est inacceptable.
L’essence est une entité intemporelle, immuable. Proposant une « histoire » de la bêtise bourgeoise, j’en fais le produit d’une formation historique, c’est à dire tout le contraire d’une essence. Vincent voit une essence là où je reconduis, en marxiste constructiviste, l’idée que la bourgeoisie est bien le contraire d’une essence  : une construction. Le précipité sociologique d’un certain mode de production , d’accumulation, de valorisation. Ce qu’il s’agit de dépasser, c’est ce mode de production. Dépassement auquel le bourgeois, qui ne mérite ni plus ni moins la mort que quiconque, est invité à s’associer, comme l’ont fait, au long de l’histoire, nombre de rejetons de la classe dominante. Vincent pourrait aujourd’hui emboiter le pas des Lordon et Branco dans la sécession d’avec leur classe. Ses viscères le portent plutôt à s’arc-bouter sur la défense de sa position, qu’il appelle « humanisme », mot qu’il utilise à l’envi sans jamais en proposer de définition.
Désolé, cher François Bégaudeau, les passions tristes et guerrières de ce livre sont incompatibles avec les idées humanistes défendues depuis toujours à Transfuge. La tolérance, vertu haute et centrale de nos temps modernes, a ses limites : « Comment se prononcer pour la tolérance et néanmoins rejeter le relativisme qui nivelle toutes les opinions ? » se demandait Claude Lefort. Il est inconcevable de dialoguer avec ce livre, peuplé de loups à l’appétit sanguinaire.
La tolérance s’arrête là où commence la nécessité d’être intolérant. C’est avec ce genre d’adages que commence le cheminement classique et chronique du centrisme bonhomme à l’autoritarisme troupier. Vincent y viendra, c’est en cours. Ils y viendront tous, considérant, comme souvent, comme cycliquement, que le fascisme qu’ils semblent rejeter est le meilleur rempart contre la plèbe.
Sur la bourgeoisie, on relira avec plus de quiétude les milliers de page que Proust lui a consacrées. La critique de la bourgeoisie est passionnante quand l’intelligence s’y mêle. Comment oublier cette femme ridicule, calculatrice et cruelle avec les plus faibles, grotesque, ignorante, cupide qu’est madame Verdurin ? Mais comment oublier aussi la magnificience de Charles Swann, peu avide, tout à son plaisir de plaire aux femmes et de parfaire son goût de l’art ? Bernard de Fallois, dont on réédite les sept conférences, explique : si Proust liste des archétypes, il travaille à enrichir, sur le temps long d’une vie, la singularité de ses personnages.
Vincent préfère les piques proustiennes adressées à la bourgeoisie. Normal : il n’est pas concerné. Du temps de Proust, la bourgeoisie cool-mais-pas-cool n’existe pas encore. Etonnamment Vincent préfère Proust qui l’ignore à Bégaudeau qui le décrit.
Comme on est loin avec Proust, de ce Marat, qui par « humanité », demandait qu’on tranche deux cent soixante-dix mille têtes.
Etonnamment Vincent préfère les braves révolutionnaires girondins aux furieux porcs qui voulurent donner à la révolution bourgeoise un prolongement social.
Tu ne m‘as jamais surpris, Vincent. Tu ne me surprendras jamais. Tu ne citeras pas Sartre ou Rousseau, mais bien sûr Camus et Voltaire.
Un homme, ça se retient, écrit Camus.
Ca s’efforce d’être indulgent, écrit Voltaire.
Ca combat ses propres aversions et répulsions, écrit Claude Habib.
A bon entendeur salut.
A titre d’illustration d’une prose qui « se retient », on peut donc relire l’édito, qui se clôt ici par une formule fort originale, pour y recenser les formules modérées :
-ce livre, où la main de l’exécuteur ne tremble jamais. 
-un marchand de sang humain
-un livre fielleux, hargneux, ressentimental.
-Deuxième horreur
-cette phrase effrayante
-les passions tristes et guerrières de ce livre
-ce livre, peuplé de loups à l’appétit sanguinaire.
Je n’oublierai pas de sitôt une telle leçon de retenue. Et je n’oublierai pas non plus, prisant peu la déloyauté rétrospective aux faits, les quinze années où Vincent m’a laissé écrire ce que je voulais, fantaisies marxistes comprises, et m’a offert une place exceptionnellement confortable pour célébrer, analyser, disséquer, rêver des dizaines de livres et de films.
Pour aider chacun à se souvenir de cela d’abord, je finis en reportant trois critiques littéraires d’inspiration rouge-brun écrites en janvier pour les numéros de printemps, et que Transfuge ne publiera pas.

Pourquoi Minard fait court
à propos de Bacchantes, Céline Minard, Rivages

Deuxième page de « Bacchantes ». Les repères ne sont pas encore pris. Il a été question d’un « négociateur », d’un « assaut » possible, « d’hommes armés » qui « attendent les ordres » et dont les regards convergent vers la « porte blindée » d’un « bunker ». Et puis arrivent ces lignes : « La porte est ouverte. Une main gantée apparait, pose une bouteille au sol, la couche. Tandis que la main prend appui sur le vantail, un pied chaussé sort de l’entrebâillement, se glisse sous le corps du verre et lui impulse un vif mouvement rotatif ». Cet escarpin qui fait rouler une bouteille, on le voit. On le visualise, et c’est un gros plan. Un philosophe a écrit que c’est la littérature qui a inventé le gros plan, mais par la force des choses, par interversion historique des hiérarchies, notre esprit fait aujourd’hui l’opération inverse : il ne parlera jamais de filmage littéraire devant un gros plan de cinéma, mais d’écriture cinématographique devant un gros plan littéraire.
Ecriture cinématographique est une tarte à la crème. Un critique y a recours quand il peine à décrire un style. L’expression est-elle pour autant cramée? Ca voudrait dire quoi « écriture cinématographique » si ça voulait dire quelque chose?
Ca voudrait dire d’abord qu’une pareille écriture dessine une situation. Le cinéma aime les situations, parce qu’il est un art de l’espace et du temps, et qu’une situation se définit par son unité spatiale plus ou moins réduite (ici le « bunker » pénétré illégalement et cerné par flics, militaires, négociateurs, journalistes) articulé à une unité de temps dont la marque imposée est le décompte (en l’espèce, il faut agir vite avant que le typhon annoncé  compromette toute gestion raisonnable de la crise).
Une situation a ceci de profitable à une oeuvre, qui est finie et bornée, qu’elle est une condensation de réel. Une situation compresse et donc fait rentrer du gros (la vie) dans du petit (l’oeuvre). Pour qui voudrait figurer l’infigurable, à savoir la circulation mondiale des richesses et des individus, rien de tel que « ce bunker », « cave de garde la plus sécurisée de Honk-Kong », cette ville-monde, et manière de banque où des acteurs américains, des milliardaires saoudiens, et autres miséreux placent, non leurs lingots, non leurs diamants, mais des bouteilles de grand millésime. Cave présentement investie par un trio d’emmerdeuses avec à sa tête une croate de nationalité américaine formée en Israel ayant combattu en « Colombie, Angola, en Afghanistan, au Liban, et en Syrie ».
En somme il s’agit d’un braquage. Le cinéma aime d’amour les braquages, parce que le cinéma consiste d’abord à regarder des gens faire des trucs, parce que le geste est sa matière première, et que le braquage est une somme de gestes – pénétrer le bâtiment puis le coffre au prix de cent manoeuvres, prendre ce qu’il y a à prendre, repartir libre.
Minard aime les gestes : ceux des cow-boys dans Faillir être flingué (en hommage à on sait quel genre issu d’on sait quel septième art), ceux de l’alpinisme dans Le grand jeu. Elle excelle à les décrire – par exemple la pantomime de « la clown » : « elle étale au sol (le tissu blanc) soigneusement, elle en lisse les plis et quand il est parfaitement à plat, elle prend appuis dessus sur ses mains, exécute un équilibre et une roulade dont elle se relève en sautant sur ses pieds joints ».
Des gestes mais parfaits. Le braquage de cinéma est une addition d’opérations agençant un moment d’« absolue perfection », comme avait dit Tanguy Viel dans son roman de braquage. Les gestes devront être efficaces, experts, millimétrés – quand la Brune se maquille « ses gestes sont ceux d’une experte » – sous peine d’échec. Ce qui requiert de rassembler les meilleurs. Une équipe de braqueurs est un concentré d’excellence, une dream team comme Soderbergh en forma une autour du génie nommé Ocean. Et comme donc « les trois folles du bunker » :  trio d’élite comme seule la fiction populaire audiovisuelle ose en concevoir. Les jambes, la tête, tout. La brune est une bombasse en escarpins par ailleurs spécialiste en volcanologie. La clown est quant à elle « très calée en architecture militaire ». Tandis que la cheffe, dont on a dit le pedigree, est accessoirement « très calée en pierres précieuses ».
Que cherchent-elles? Que veulent-elles? On n’en saura pas plus que ce moment passé avec elle, que le braquage en soi et le bonheur qu’il leur procure. Minard demeure une hédoniste haut-de-gamme, et ses trois créatures (de rêve) sont bien les esthètes que le flic Jackie Tran avait pressenti d’emblée qu’elles étaient – « c’est un braquage ou un spectacle de cabaret? ». Réponse : c’est un braquage donc un spectacle de cabaret. Les trois folles braquent pour, strictement, la beauté du geste.
« Pour la beauté du geste » résume la poétique de Minard, loin des écritures meurtries, mélancoliques, pleurnichardes, pesamment mémorielles ou solennellement endeuillées qui ont envahi les rayons.
Pour qu’un braquage soit une bacchanale, que ses auteurs soient des « bacchantes », il suffisait de faire que la banque conserve et protège les meilleures vins du monde. Et ainsi braquer ouvre des festivités. Minard conçoit un livre comme on orchestre une partie de plaisir. La Bombe, la Brune et la Clown rassemblent les ingrédients nécessaires et suffisants pour que la fête soit réussie  : force, beauté, humour.
C’est là une littérature bien atypique, exempte de négativité. Ou alors le négatif est retourné en puissance, la laideur en beauté, le nuisible en utile : les salauds bunkerisent leurs richesses? Nous nous servirons de l’hermétisme du bunker pour protéger notre moment parfait. « Nous sommes dans une île, dans une cité, dans un submersible, inexpugnables ».
C’est la force et la limite des esthètes : rien ne les atteint, mais donc rien ne les traverse, ni soutient, ni dynamise. Ils ne peuvent compter que sur leur force beauté humour, sur leurs ressources d’invention et de joie. Pourquoi les romans de Minard sont courts, et celui-ci particulièrement? Parce que la grâce est courte, parce que la perfection est un équilibre fragile, qu’il faut bien sortir du vase clos où seul était possible cette perfection. D’où ce final en jus de boudin, vite torché et brouillon. Quatre pages auxquels on ne comprend rien à qui fait quoi et pour quel résultat. Le typhon qui s’abat sur la ville, paralysant tout, fait métaphore du dehors tel qu’il s’abat sur ce roman. Pour cette écriture en autarcie, le dehors est un glas.

A défaut de guerre
A propos de L’Amérique derrière moi, Erwan Desplanques, Editions de l’olivier.

« Il ne m’échappait pas que ces deux horizons cohabitaient, se fondaient l’un dans l’autre, et qu’il me faudrait suivre deux croissances simultanées, celles d’une tumeur et d’un embryon, qui aboutiraient aux résultats opposés, une mort et une naissance, deux réalités jumelles circonscrivant la totalité du spectre et qui, avec la célérité d’un tour de passe-passe, signeraient l’apparition d’un père et l’apparition concomitante d’un fils ». Ceci est un paragraphe de L’Amérique derrière moi. Il pourrait être réduit de moitié ; pourrait s’arrêter à « embryon ». Les quatre dernières lignes, contenues dans les trois premières, sont superflues.
En littérature l’académisme désigne une sorte de propreté syntaxique ( par exemple « mon père s’était réjoui de notre projet tandis que ma mère n’avait cessé de nous mettre en garde », page 12). Mais cette application quasi scolaire n’est qu’un aspect de l’option générale de l’académisme : celle de ne perdre aucun des enfants qu’il ballade en forêt. En vertu de quoi l’académisme s’astreint à de fréquents rappels, quitte à se répéter. Quitte à redoubler « tumeur et cerveau » par « mort et naissance », puis « père et fils ». Le style académique est sans trou ni ellipse. Si la littérature c’est l’ellipse, l’académisme est son contraire.
En l’espèce ce style redondant, ce style bavard sous ses dehors minimalistes, tient surtout d’un vice de forme qui est un défaut de format. Une boulette dans le choix du genre. Pour ce qu’il a à raconter, ce roman n’aurait pas du être un roman. Expliquons.
Desplanques a pour lui une belle lucidité : il a peu à raconter et il le sait. Peu à raconter car peu vécu. Il a « l’Amérique  derrière lui », en effet, si Amérique est l’autre nom de l’Histoire, du romanesque, d’une certaine amplitude existentielle. Desplanques excelle à circonscrire sa vie post-Amérique, post historique, post-romanesque, celle, prétend-il, de sa génération qui « ne connaissait des conflits qu’une version résiduelle, abâtardie, transposée sur le plan intime », ou « n’avait de souvenir de la guerre que celui des traumatismes qu’elle avait engendrée »
Niveau d’intensité 1 : être un héros américain. Niveau d’intensité 2 :  vouloir être un héros américain, comme le père d’Erwan marqué à vie par les GI de son enfance après-guerre. Niveau d’intensité 3 : raconter un père qui voulait être un héros américain. Desplanques occupe le 3, à double distance du feu. Il écrit en troisième main, tirant des Mémoires de son grand-père maternel sa narration de quelques épisodes de guerre.
Que reste-t-il aux humains d’intensité 3? Il reste, donc, la mort (des proches) et la naissance (des enfants). L’écrivain d’intensité 3, privée de guerres et de tragédies, ne peut compter que sur la mort d’un père, sur la naissance d’un fils, et avec un peu de chance sur la simultanéité des deux, pour fournir matière à un livre. Le problème étant que d’une mort et d’une naissance il y a peu à dire aussi. Des mois où son père a dépéri tandis que grossissait le ventre de sa compagne, le romancier ne tire qu’une grande décision  banalissime : quitter Paris pour la province, las de l’exiguïté. Comme il arrive à tous ses semblables.
Il y aurait bien un moyen pour que la platitude de ces vies ne condamne pas à des pages plates. Il y aurait à ne plus les prendre comme matière. Porter son regard vers d’autres vies, des vies d’intensité 1, vers d’autres cieux où l’Histoire crache encore son feu. Mais Desplanques a l’air de tenir à l’autobiographie intimiste – et lisant ici les deux pages réglementaires sur l’historique boucherie du Bataclan (« On entendait les sirènes sur le boulevard, un ballet ininterrompu de véhicules médicaux, de pompiers, de secouristes ») on se dit que c’est pas plus mal.
L’issue n’est donc pas dans l’amplification du registre, mais au contraire dans une petitesse assumée. Ne plus viser « l’existence augmentée » que même les tournées de son groupe de pop n’ont pas fourni à Erwan. Assumer l’existence comme petite. Raconter les choix de poussette aux galeries Lafayette, faire droit aux « amours raisonnables » contre les amours fiévreuses surestimées et surreprésentées (« je ne comprenais pas pourquoi l’amour était calculé à l’aune de la passion »), laisser les grandes colères et les grands élans pour épancher un « gentil tempérament mélancolique ».
Mais le faire dans la langue adéquate. Desplanques vit dans le peu? Qu’il pratique une littérature du peu.
Le format attitré du peu, c’est la nouvelle, CQFD. On ne n‘étonne pas de découvrir que son livre précédent était un recueil de nouvelles, ni de le voir mentionner ici les « plus grands nouvellistes américains », Carver en tête, qu’édite l’Olivier. Ce faisceau de données converge vers la forme courte. L’Amérique derrière moi eût fait une très bonne nouvelle. La formule a l’air d’être sous-tendue par une pique, comme elle l’est souvent (« ça ne méritait pas mieux qu’une nouvelle »), alors qu’elle est positive Ces faits méritaient une nouvelle. La méritaient positivement. Une nouvelle qui eût été, non la version light d’un roman, mais l’espace idoine pour accueillir le récit des derniers mois d’un père.
Dès lors Desplanques n’aurait pas eu à broder son peu, à faire redonder ses phrases. Sa phrase aurait trouvé sa bonne mesure, celle de la sobriété. La platitude académique aurait été alors requalifiée en écriture sobre – comme on le dit d’un alcoolique à jeun, comme on pourrait le dire d’un amoureux non transi par la passion.
Desplanques sait faire sobre. « Ma mère proposa de chercher sur les pierres tombales un prénom pour mon futur enfant ». Une phrase comme celle-là dit beaucoup mieux que le paragraphe précité les noces bizarres de la vie et de la mort. Elle ne surligne pas, elle capte. De même que plus loin, dans le cimetière encore, et cette fois le jour de l’enterrement du père, la notation suivante, simple et juste, semble exactement proportionnée à l’humain tardif qui l’écrit  : « Je n’étais pas ému comme je l’aurais souhaité. J’avais vu la scène dans trop de films » Tu n’as pas la force de la guerre? Acquiers la force du simple.

Vers un roman post-humain
A propos de Doggerland, Elisabeth Filhol, POL

Les scientifiques ne sont pas absorbés dans des calculs abstraits, ils sont au coeur du monde, ils élucident nos vies, les façonnent, les outillent, les configurent, les logent, les nourrissent, les prolongent les écourtent. Et nous leur accordons une attention nulle. La science qui  concerne tout le monde n’intéresse personne.
Nonobstant ses ramifications de genre – SF en tête -, la littérature montre la même négligence. Elle cantonne les scientifiques dans des quatrièmes rôles, ne les convoque dans le récit qu’en tant que caution – tableau, lunettes, exposé. Elle a bien tort. Comme l’ont compris trop peu d’écrivains, d’artistes, la science est une mine pour la littérature, pour l’art. La science, c’est de l’art en barres.
Chaque scientifique, en le sachant ou sans le savoir, porte   un livre sinon mille. Qu’un spécialiste des métaux rares nous parle des métaux rares, et voici qu’une caverne s’ouvre où scintille un lexique inusité, voici que votre monde familier se double d’un autre monde pourtant bien plus réel que celui où nous autres béotiens flottons, ne comprenant rien, ignorant tout du fonctionnement de l’ordinateur où passe notre vie. L’« espace-temps parallèle » où évolue Margaret Ross, personnage principal de Doggerland, est en fait le centre – c’est nous, a-scientifiques, qui évoluons en marge du vrai.
Margaret le dit : « elle n’a pas d’imagination », elle « n’invente rien ». Elle n’en a pas besoin. Son objet d’études, en tant que directrice du Département de Géosciences d’Aberdeen, possède un coefficient fictionnel bien supérieur aux oeuvres qui s’échinent à produire de l’imaginaire. Rien que le nom : Doggerland. Ca fait un très beau titre de roman. Et un très beau sujet. Rien à inventer, il suffit de regarder, éventuellement de creuser et oh voici un puits, voici une source (d’inspiration)
Car Doggerland existe. C’est une ile au milieu de la Mer du Nord, entre Angleterre et Danemark, recouverte il y a 8000 ans. Aujourd’hui Doggerland « est enseveli sous cinq à dix mètres de dépôts marins, par vingt mètres de fond en moyenne ». Cette phrase découvre un monde, permet un livre.
Ceux qui apparaissent autour de Margaret sont des scientifiques aussi, définis entièrement par cette compétence. Ted, le frère, travaille dans une agence de météorologie. Stephen, son mari, coordonne les études d’impact de la Dogger bank Offshore White farm, « le plus grand projet éolien offshoore jamais conçu ». Marc, son premier amour, vend son expertise en géologie à l’industrie pétrolière. Des tenants de la vie conjugale de Margaret et Stephen, nous ne saurons rien, et encore moins de leur fils, si ce n’est son positionnement sur les deux modalités possibles de l’exercice scientifique qu’incarnent père et mère – en gros : recherche pure contre science utile. Quant aux deux ex-amants, qu’est-ce qui les réunit après 25 ans sans se donner de nouvelles? Un colloque, bien sûr. Et de quoi parlent-ils d’emblée ? De Doggerland, bien sûr. De la Mer du Nord, et de l’opportunité de soutenir l’industrie d’extraction, quitte à dérégler l’environnement en déchainant les forces telluriques. Ce livre est cerné par la science.
Bien sûr, Margaret et Marc parlent aussi d’eux, de leur amour de jeunesse avorté, de sa réactivation possible. Mais ce n’est pas ce qu’ils font de mieux. Les tentatives de Filhol de dresser des analogies, par le truchement métaphoriques, entre leur domaine de compétences et leurs affects, sont maladroites. Ainsi Margaret chercherait, en faisant parler ce sol qu’elle examine, à exhumer son secret intime, quitte à faire ressortir les « quantités de failles », les « quantité de micro-séismes » chez son ex-amant et elle. Tel un professeur tournesol égaré sur un dance floor, la prose scientifique de Filhol égarée dans la psychologie, devient pataude, se leste de clichés (« qu’est-ce qui te fait courir Marc? qu’est-ce que tu fuis? ») qui la portent en lisière d’un banal roman de retrouvailles.
Beaucoup plus habile se montre-t-elle quand ses personnages ne sont plus que des porteurs de savoir, des gens sans psyché et seulement doués de voyance claire. Quand ils témoignent, pour le lecteur aveugle, du monde qu’ils voient : « il regarde ces plans fixes qui s’enchainent, qui enjambent les millions d’années par paquets de dix, des strates affaissées en terrasses, des blocs qui se décochent le long des failles, et parfois un sommet émerge, puis un autre, constituant un chapelet d’iles…». Suivent dix autres lignes de même facture, où peu à peu le « il » qui les a ouvertes se perd de vue, n’est plus qu’un prétexte, qu’un relais. Comme l’est, en première page, le « ils » embrassant le sujet collectif des météorologues rivés aux écrans où se schématise la formation de l’ouragan qui fonce vers les cotes d’Europe du Nord :  « ils l’on vue surgir au sud-est du Groenland s’extraire de sa gangue en un temps record, au nez et à la barbe des modèles numériques de prévision dépassés par la rapidité et l’ampleur du phénomène ; ils l’ont vue se lover, s’enrouler dans un mouvement ascendant de conviction et accroitre son diamètre en accéléré, dopée par une chute vertigineuse des pressions à cet endroit ».
Une question alors émerge : pourquoi conserver ce relais? Pourquoi s’embarrasser de ces personnages minimaux? Pourquoi ne pas livrer directement la matière, sans leur médiation? Pourquoi ne pas bazarder cette convention vieille comme le roman, la nécessité du personnage. Pourquoi des personnages? On se prend à rêver d’un livre que Doggerland  n’ose pas être tout à fait,  qu’il est dans ces meilleurs moments : un livre sans humains, un livre animé par les forces non-humaines qui agissent le monde, qu’elles soient géologiques (« des forces de compression, par rebond isostasique, qui se reproduisent après chaque déglaciation ») ou économiques comme celles qui ordonnent les fluctuations folles du cours du pétrole :  « on ne sait jamais, on voit rarement le coup venir, qui signera l’inversion de la tendance, rarement prévisible à court terme, à long terme ça ne fait pas un pli, les dépressions se succèdent entre deux envolée (…) mais on s’en remet, on s’en remet toujours, chaque fois ça redémarre ». Un livre dont le sujet grammatical principal serait indéfini. Un « on ». Un « ça ». Un « ça » qui serait l’agent impersonnel du système dynamique qui fait monter les eaux depuis toujours (« Ca monte inexorablement au fil des siècles par la fonte de  l’inlandsis »), et qui les fera encore monter, noyant les humains, liquidant l’humanité. On rêve d’un roman  exclusivement porté sur cet « extérieur à l’Homme, dans lequel il s’inscrit, qui tôt ou tard, quoi qu’on fasse, reprendra la main, et le virage que négociera alors le vivant qui a déjà connu d’autres extinctions massives, on ne sera plus là pour le voir ». Ni pour le raconter. Alors le vivant se racontera tout seul.

310 Commentaires

  1. Un pas de plus dans la radicalisation dont tu parlais : le dernier édito de VJ, que je ne lis pas d’ordinaire. Mais en fait, là, juste pour savoir jusqu’à quelle température montera la fièvre autoritaire. Résultat : élevée.
    Il est tout de même question de « catégories asphyxiantes » détaillées en : « hommes blanc, femmes, juifs, noirs, LGBT » (no comment). Suit un passage que n’aurait pas désavoué Philippe Val sur le sociologisme et « les bourdieusiens vitupérants » Et, le fond du fond, cette haine de l’égalité, résumée en une formule : « il faut remettre de la verticalité dans une dorénavant trop horizontale ».

    • dans une société dorénavant trop horizontale

      • Télescopage rigolo : notre sud-coréen préféré et désormais palmé a dit exactement l’inverse en interview récemment, « la société devient de plus en plus verticale ».

        • As-tu le lien vers l’interview ? Je vais m’empresser de voir « Parasite ».

          • Et un réalisateur qui cite La cérémonie de Chabrol en recevant la Palme ne peut être que sympathique ! Et très envie aussi de voir Parasite.

          • Non pas de lien, c’est l’extrait d’une interview à paraître dans le prochain So film.

      • C’est sûr toute cette horizontalité, on en crève !
        Quelle ragougnasse cet édito.

      • complété donc par un texte du grand Kaganski, qu’il a osé titrer « rester vertical », en empruntant au marxiste Guiraudie -qui ne trouve pas du tout que ce soit la société qui doive rester verticale, mais bien plutot ses victimes

    • Quelle bouillie !
      Je préfère la radicalisation de Didier Super : https://www.facebook.com/didiersuper/videos/427187601397945/

      • Quelle bouillie, en effet. C’est du grand n’importe quoi, ânonné et martelé. Mais bon s’y revèlent des obsessions de moins en moins grimées. Didier, ça m’a fait sourire, mais ses dernières vidéos sont quand même moins inspirées.

  2. Bégaudeau, ou le devoir d’irrespect.

    Ce concept, tiré de la pensée de Claude Julien (que j’ai rencontré au hasard de mes lectures dans un excellent numéro de « Manière de voir »), interroge la place de l’intellectuel dans le monde moderne, dans lequel il se moule souvent et s’efface. Il évoque l’impérieuse nécessité de subvertir, par les mots, cet ordre policé qui rend ce monde si fade et à la fois si révoltant. Dans “Histoire de ta bêtise”, pamphlet assumé, Bégaudeau s’exerce à cette tâche trop longtemps abandonnée, par peur de représailles, par peur de ne plus être aimé, car oui l’ego est souvent l’apanage des auteurs silencieux, comme toutes ces stars qui n’osent évoquer la crise des gilets jaunes, parce que bon, ça serait froisser des gens… Ici, c’est bien ce dont il s’agit en le lisant: quel homme détestable! Il invective la bourgeoisie, objet principal de son étude (et surtout réquisitoire), et le repousse dans ses retranchements, lui, le bourgeois, si souvent préservé par la littérature puisqu’elle lui appartient souvent. Cet irrespect profond, on s’en agace, même nous, lecteurs non bourgeois mais en ayant peut-être épousé quelques formes mentales. On s’en agace, car Bégaudeau balance, brut de décoffrage, une série de vérités, plus ou moins vérifiées, sur la bêtise structurelle d’une classe sociale qui se caractérise par le déni d’être de cette classe. Irrespect se trouve aussi dans l’écriture, incisive, décousue, interminable topologie et pourtant limpide dans le déroulé. Une analyse qui ne laisse aucune réponse à l’intéressé, et qui se risque aux écueils dans l’analyse des classes populaires (j’y reviendrai plus tard, et c’est une analyse toute personnelle). C’est la courroie principal, le moteur du livre, et aussi sa force: la subversion, qui se fond inéluctablement dans la provocation. Pour analyser une classe sociale telle que la bourgeoisie, il faut être armé, doté d’un sens aigu de l’observation, puisque la bourgeoisie a su se fondre dans toutes les structures qui constituent notre société, tel un gaz inodore: médias, mode, éducation, politique. Tout y passe, avec, renvoyé en pleine face, le mépris des autres et la suffisance d’une caste enfermée dans sa tour d’ivoire. Ce qui constitue la tour d’ivoire n’est rien d’autre qu’un système idéologique et sémantique complexe, renvoyant dos à dos les extrêmes, le bon et le mauvais goût, le bien et le mal, le pire et le moindre mal, le propre et le sale, la violence du peuple et celle de l’état (acceptable, évidemment). Mais ce n’est pas qu’une question de classe, et c’est un angle d’analyse d’autant plus pertinent. C’est bien dans le système d’opinion que l’on se définit bourgeois. L’auteur lui-même confesse son devenir bourgeois (en opposition à ses racines populaires) et au système de pensée qu’il a, qui sont en total désaccord. A l’inverse, il cite à juste titre la pensée populaire, qui peut se teinter d’un système de pensée bourgeois, un peu illusoire mais idéologiquement effectif. C’est vif, tranchant, pousse le lecteur à s’interroger sur ce que l’essayiste nomme “réflexes”, c’est-à-dire ces pulsions incontrôlées, dues au formatage qui est celui de notre société. Il l’explique d’ailleurs très bien sur les plateaux (prestations remarquables, j’y reviendrai aussi): le réflexe bourgeois revient au galop lorsqu’il se sent menacé, comme lors des manifestations, où il sent sa domination inique menacée. Par-delà les considérations sociologiques (et il insiste sur le fait que la sociologie déconstruit les préjugés, subvertit l’ordre policé des idées), je mettrais un bémol. Sur l’analyse de classe, et notamment des clichés culturels que l’on pourrait accoler aux classes populaires. L’évocation de l’humoriste Bigard pour illustrer le peuple, le “vulgus” comme il le rappelle (on s’interrogera sur le glissement péjoratif de cette notion), n’est pas selon moi judicieux. C’est une étiquette, et qui sous la plume de l’auteur, apparaît comme garante de vérité, échappant au bon goût de la bourgeoisie dominante. Doit-on, du coup, s’abaisser au sexisme crasseux de Bigard pour échapper aux bonnes manières bourgeoises? Un spectacle navrant de clichés est-il la révolte contre les précieuses ridicules? On s’interrogera sur le ton un peu péremptoire de l’assertion, qui pour le coup, illustre les limites du style pamphlétaire, où toutes sortes d’affirmations se perdent parfois en des considérations manichéennes. La nuance est d’ailleurs ce qui manque, mais je conçois que c’est également le style employé qui en réduise les possibilités. Hormis cet aspect, le livre est un régal, un uppercut que je conseille d’agrémenter des différentes vidéos d’émissions, où l’auteur a livré, dans une posture irréprochable et une parfaite maîtrise de soi, de grandes joutes verbales, face à des adversaires parfois féroces. Pour moi, un des meilleurs orateurs, renforcé sans nul doute par une grande culture politique (que ses adversaires, pour le coup, n’ont pas). J’insiste sur cet aspect, car ce style rhétorique, à la fois affirmatif et parfaitement nuancé dans le ton et la gestuelle manque cruellement à la télévision, où le vide intersidéral (qui n’apporte aucun crédit à l’idée défendue) et l’invective sans retenue (qui discrédite les meilleures idées) se font souvent face. Ici, les idées, le ton et la forme sont autant d’arguments intellectuels pour l’achat du livre mais plus encore, pour l’adhésion aux idées. Mes félicitations, et au plaisir de débattre.

    JO, dessinateur de presse et amateur de philosophie

    • Merci JO. Bel effort textuel.
      J’aime beaucoup l’idée d’imprégnation « inodore », qui caractérise parfaitement le mode d’oppression libérale. Sans doute ce que Foucault et Deleuze ont appelé le controle, l’opposant à la discipline. Un exemple que je ne leur emprunte pas : la discipline, c’est la prison (ou l’école) ; le controle, c’est l’autoroute (je m’y sens libre, je le suis d’ailleurs un peu, mais mon corps y est totalement controlé, balisé -j’allais dire : lancé sur une autoroute de gestes induits par le dessin des espaces.)
      Sur Bigard : je ne dis pas qu’il faille aimer Bigard, ni que Bigard soit spécialement recommandable. Je note juste qu’il m’a souvent fait rire. Je le note au titre de mon auto-analyse sociologique. Ce qui est indéniable, en tout cas, c’est la valeur d’usage au sein de la bourgeoisie. La valeur d’usage de ce signifiant. Et elle est systématiquement une non-valeur. Systématiquement dévalorisante. Bigard comme autre nom de la vulgarité, et je ne l’invente pas.
      Sur la nuance ; le livre avance sèchement, c’est une évidence, et il ne cherche pas la conciliation. Cela donne des assertions. J’aimerais quand même défendre un peu ma pomme. D’abord dire que ces assertions sont parfois l’aboutissement d’un raisonnement. Elle ne sortent pas comme des couperets purs. Dire ensuite que des nuances, des bémols, des pas en arrière suivant un pas en avant, et même des points accordés à la bourgeoisie, ce livre en comporte pas mal. p
      Par exemple sur le lien entre condition et opinion. Je pars de l’idée, me concernant, d’une contradiction entre l’une et l’autre. Mais pour aussitot la nuancer, et ce en pointant des positions intersticielles. Entre condition bourgeoise et condition prolo se glissent des tierces conditions : la condition fonctionnaire, la condition littéraire. ET puis la notion tierce par excellence, celle d’habitus. Par ces tiers divers un lien est tissé à nouveau entre ma condition et mes opinions. Il y a bien une logique de l’une à l’autre, mes opinions sont bien l’émanation d’une situation matérielle et sociale, mais disons que le lien est plus subtil. Plus nuancé, si j’ose dire.

  3. DIS MOI, j’ai oublié de te demander quand tu es venu à Strasbourg (super conférence d’ailleurs, merci), mais as-tu vu le film « Albert Souffre » ?

    http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=37172.html

    Je me disais que le film aurait pu te parler par ses références musicales et son esprit « punk »…

    • Non je ne l’ai pas vu. Je tacherai.

      • Bonjour, dans la rubrique « suggestions », je suggère très fortement le court livre « L’illusion du bloc bourgeois » de Amable et Palombarini (éd. Raison d’Agir).

        Le livre propose une analyse qui me semble être le pendant « politique économique » d’Histoire de ta bêtise. Il détaille comment le bloc bourgeois, pourtant minoritaire, a réussi à imposer son agenda néolibéral à travers la « deuxième gauche » du PS qui a tourné le dos à toute toute lecture des dynamiques économiques et sociales en termes conflictuels (évidemment je la fais très courte).

        • J’avais suivi l’entretien avec Amable sur Hors-série. J’étais en train d’écrire la Betise, et de ce point de vue ça m’avait un peu déçu. Mais très édifiant quand même.

  4. Cher François Bégaudeau,
    Fraichement débarqué sur votre site à la suite de la lecture de votre excellent livre (Histoire de ta bêtise) et de l’écoute de vos différents passages dans les médias de révérence(il y a quelques exceptions, je vous l’accorde), je me décide finalement à vous livrer ce petit commentaire.
    -Pour vous faire part d’une certaine gratitude(le mot est un peu fort peut-être), car ce que vous écrivez dans ce livre, c’est ce que, au modeste niveau de mes fréquentations personnelles, je ne cesse de répéter à quelques-uns de mes amis, biens sous tous rapports, transpirant la gauche comme des marathoniens en fin de course, qui n’ont pas manqué, à l’appel de Mai 2017, de morigéner les mauvais bougres dans mon genre qui refusait le chantage à un fascisme qui n’existe que dans leurs songes les plus sombres. Anti-fascistes d’opérette aurait dit Pasolini..
    -Cette gratitude grandit, à mesure que je découvre vos passages dans les médias, pour deux raisons : 1/parce que vous nous offrez des cliniques du monde médiatique, qui fonctionnent comme des thermostats indiquant les points-limites que peut atteindre un discours critique énoncé dans ce cadre ; 2/ parce que vous renvoyez à leurs chères études quelques-uns de ces préposés à la propagande antisociale, qui se baladent de plateau en plateau avec une vulgaire vulgate du marxisme destinée à éteindre une éventuelle et improbable étincelle de critique qui s’immiscerait sur l’un des mille plateaux du sens commun libéral. (et au cas où on ne saurait plus quoi dire, reste l’argument ultime : « VENEZUELA »)
    -Pour nuancer la tonalité révérante de ce message, je me permettrai une remarque, (qui déborde le propos de votre livre, j’en suis très conscient) à propos d’une phrase, d’ailleurs citée dans l’article ci-dessus : « le marxisme est un vitalisme. » Quoique j’en comprenne le sens général dans le mouvement de votre argumentation, qui consiste je crois déceler en creux une orientation philosophique vers ce que Michel Clouscard appelle « l’idéologie du désir, » sous laquelle Foucault et Deleuze peuvent être rangés : cette tendance me semble ne pas être très en harmonie avec les textes de Marx, qui fut à mon sens bien davantage un rationaliste, dans la tradition léguée par ses bons maîtres Descartes et Hegel. Vous connaissez comme moi cette phrase très forte de l’Idéologie Allemande, selon laquelle le communisme est le « mouvement réel qui abolit l’état actuel, » où l’on voit bien que « le désir » ou « la vie » n’est pas ce qui fait l’objet des analyses de Marx ; ce que cherche Marx, c’est à analyser « concrètement l’objet concret. » (à ce propos, Michel Henry a dit que Marx élaborait une philosophie de la vie, mais en un sens qui me semble fort éloigné du « vitalisme, » tel qu’on peut l’entendre chez des penseurs comme Deleuze, où il s’agit d’une reprise du concept de conatus).
    Je ne prétends naturellement pas détenir le fin mot du marxisme (n’est-ce pas « l’ensemble des contresens faits sur Marx ? » disait Michel Henry), mais s’il vous est possible d’expliciter la manière par laquelle vous raccordez, philosophiquement, le vitalisme et le marxisme, qui sont, d’après mes repères, opposés, on saura peut-être d’où peut naître un éventuel désaccord, philosophique plus que politique, ce qui n’est jamais du temps perdu.

    Courage pour la suite!
    Merci pour votre livre!

    • Coquille : Rayez le « qui consiste » après « votre argumentation. »

    • je me permets une petite suggestion, il faudrait peut-être lire : mon marxisme est un vitalisme,
      j’ai le souvenir que cette phrase s’insère dans un passage très suggestif du texte, dans une phase d’auto-critique sur ce besoin depuis la naissance de faire la bagarre avec le bourgeois,
      et cela nous conviendrait peut-être mieux,
      quoique le plaisir du combat qui serait un vitalisme , ça se discute,
      dirait jean-luc.
      Sauf si l’on considère que le plus habile à écraser la vie des autres sur cette planète est : le bourgeois.

    • subjectif , pas suggestif , pardon j’étais toute en vrac

      • Vous avez raison de restituer le contexte argumentatif et de me rappeler à l’exactitude de la citation
        À dire vrai, l’intention de cette remarque réside moins dans un souci de rendre justice au passage du texte de F.B que dans une incitation à développer, s’il juge cela pertinent, une articulation entre une orientation marxiste et une orientation vitaliste.
        Je suis très conscient que cette demande excède totalement ce que dit à la lettre le texte, mais ce n’est peut-être pas totalement « en excès » vis-à-vis de ce qui pourrait être son esprit.

        • je comprends bien, je me permettais d’intervenir parce que j’ai la même interrogation depuis des années et toujours pas de réponse valable. Pas spécialement vis à vis de la pensée de françois, mais du rapport marxisme/vitalisme , d’une façon générale. Ce qui n’est pas qu’une question philosophique mais politique d’après moi.
          Mais je n’ai jamais lu Marx faut dire,
          un jour , oh oui un jour, il faudrait que je m’y mette.

        • je suis aussi à l’affût depuis des années de tout ce qui peut me dire si le marxisme est un idéalisme ou pas.
          C’est pour ça, entre autres, que j’ai lu hegel mais j’ai rien compris.
          Je sais pas s’il est si rationnel que ça le mec, comme vous dites,
          peut-être qu’il était même un petit peu fou.

          • Concernant Hegel, il existe un certain nombre de livres qui permettent de le comprendre plus aisément, notamment le célèbre et toujours très bon commentaire de la Phénoménologie de l’Esprit par Jean Hyppolite.
            Marx a pris grand soin de préciser quels étaient ses rapports avec Hegel, des Manuscrits de 44 jusqu’au Capital, en passant par les Grundrisse.
            D’abord lire Marx dans le texte, puis se reporter à la littérature secondaire, où il existe des interprétations qui sont susceptibles de répondre aux questions que vous vous posez.
            Il me semble que ces interprétations se partagent justement dans le rapport à Hegel :
            -Si vous adhérez à la thèse de la coupure entre Hegel et Marx, portée par les disciples d’Althusser, vous pouvez déboucher sur une interprétation vitaliste de Marx, fortement mâtinée de spinozisme. (à mon avis un spinozisme hémiplégique, mais enfin passons )
            -Si vous estimez qu’il faut travailler sur quelque chose comme une dialectique de la continuité et de la discontinuité entre Hegel et Marx, alors vous pourrez aboutir à une interprétation matérialiste de Marx qui passe par une médiation idéaliste. (personnellement, j’opterai plutôt pour cette interprétation)

          • Bonjour Louis
            Je ne partirai pas dans une discussion sur rupture, épistémologique ou non, entre Hegel et Marx, j’ai un peu donné là-dedans dans mon jeune temps, et je n’ai pas très envie d’y retourner. C’était le temps où je pensais pouvoir indifféremment embrasser la littérature et la philo, mais les années et mon corps ont vite tranché : je ne suis décidément pas un philosophe, mais bien un littéraire. C’est à dire celui qui cultive un rapport hypothétique à la langue. Un livre c’est une suite d’hypothèses subjectives, dont la vérité ou plutot la consistance, ne s’avère que par l’intensité, toute subjective aussi, avec laquelle le lecteur la reçoit.
            Outre qu’Anne Laure a bien fait de rappeler que je parlais à ce moment du livre, de « mon » marxisme, il faut prendre « mon marxisme est un vitaliste » comme une hypothèse, l’expression d’une intuition, comme une esquisse, un petit caillou laissé derrière moi. Moyennant quoi, je suis très heureux que tu relèves cette petite bombe -tu es évidemment le premier-, et que nous puissions faire ici le travail en duo (ou plus) d’exploration de l’intuition.
            Je ne suis pas un lecteur de Marx assez assidu et rigoureux pour justifier en raison cette intuition. Je peux préciser la reverie théorique qui me mène à ça. C’est une rêverie qui circule entre plusieurs choses: la tutelle démocritienne de la pensée de Marx (tout commence avec ça), le gout manifeste de Marx pour la conflictualité (on n’analyse pas toute sa vie les lignes de front sans avoir un gout pour le front lui-même -là-dessus je peux renvoyuer au chapitre « 85 » de Deux singes- gout qui se voit dans le grain pamphlétaire de certains de ses écrits), et puis tiens aussi son amour de Shakespeare (qu’est ce que c’est que Shakespeare : de la baston permanente, de l’invective, de l’insulte, des heurts, des forces qui s’entrechoquent, des interets qui se percutent). Tu vois que je chemine dans ma zone à moi, ma zone littéraire, la zone infraconceptuelle, celle des affects. Celle où il apparait que Marx aime le heurt, et l’aime, en bon démocritien, en tant que c’est bien le heurt (des atomes) qui crée la vie. C’est ici que le « vitalisme » apparait, dans un sens évidemment très peu orthodoxe (et que le vitaliste Deleuze réprouverait, lui qui déteste la pensée dialectique). On trouverait de quoi alimenter cette hypothèse chez Marx ; en bossant un peu je pourrais aller chercher des passages sur l’homme rendu à sa force, à sa totalité (et donc à une sorte de puissance vitale), et en conclure que Marx est un penseur de la vie rendue à elle-même. Mais je reste à mon niveau, au niveau des affects, et je devrais dire, tout simplement, que Marx est un grand vivant.

          • bondieu, c’est pas vrai que je suis , enfin , tombée sur mon professeur en philosophie.
            Je me méfie toujours des commentateurs des philosophes, je me méfierai donc de jean hyppolite.
            Pouvez-vous m’expliquer cette hémiplégie de spinoza ?
            Que la toute méfiance reste entre nous.

          • j’observe sur cette vidéo de 1965 que jean hyppolite avait quelques problèmes respiratoires, et qu’alain badiou était très bien coiffé.

          • j’ai survolé selon votre conseil, de bon matin, les manuscrits de 44 qu’on trouve disponibles en ligne et c’est un sacré bazar dis donc,
            j’ai compris vite fait que karl marx se construit surtout contre adam smith, dont il critique la naïveté de son système philosophique des bienfaits du commerce ( je ne sais plus très bien une idée comme quoi les commerçants stopperaient d’eux-mêmes leurs profits par la grâce de la concurrence ),
            j’ai été surtout attentive à ce qu’il raconte de l’ouvrier qui se retrouve dans ce système : moins qu’un animal. C’est pas rien.
            Un homme machine.
            C’est peut-être en cela qu’il pourrait être vitaliste, pour répondre à la question.
            En même temps il me raconte que le communisme fera retrouver à l’homme son essence, si j’ai bien compris mais j’ai bâclé hein.
            Pour le coup , on dirait plutôt de l’humanisme.
            Une sorte de morale humaniste.

          • les manuscrits de 1844 et non pas les manuscrits de la loire-atlantique.
            Comme de bien entendu.

          • par ailleurs, je signale que dans les manuscrits de 1844 ( qui fait moins de 200 pages ) on trouve tout un chapitre sur la question de l’argent,
            pour ceux qui se posaient des questions sur le sujet ( guillaume ? ),
            je ne sais plus le titre du chapitre, kekchose comme l’argent et la bourgeoisie,
            ou bien ces connards de bourgeois et leur argent ,
            mouais , c’était plutôt ça .

          • François Bégaudeau :
            La référence à la thèse de doctorat de Marx est un bon point de départ pour discuter cette articulation.
            Je me permettrai de préciser que dans cette thèse, ce dont il est question est le matérialisme des Anciens : pour la question qui nous concerne, (le vitalisme, qui mobilise la catégorie de vie à partir d’une référence à un certain déterminisme naturelle)on ne doit pas manquer de voir que Marx suit une doctrine plus épicurienne (« le plus grand des Aufklarer grec ») que démocritéenne qui, quoiqu’elles aient un fond commun, divergent sur un point essentiel, que retient Marx : le clinamen, (« d’où vient, dis-je, cette volonté arrachée aux destins … ») qui instaure la possibilité d’une détermination subjective arrachée aux inflexibles lois de la nécessité naturelle. Par conséquent, s’il est bien question de la vie, il faut dire que c’est d’une vie dont les rapports avec une certaine « naturalité » sont rompus ; je citerai ce passage de la Dissertation : « Mais pour que l’homme en tant qu’homme devienne pour soi son unique objet réel, il doit avoir brisé en soi-même son existence relative, la puissance du désir et de la pure nature. » Bref, on est conduit à une dialectique de la nécessité et de la liberté ; nous sommes certes souvent poussés, mus par des chocs, des heurts, qui ne dépendent pas de nous, par une « puissante contrainte » (Lucrèce). Mais nous pouvons résister à cette contrainte.
            De cette dialectique, on peut trouver l’expression dans le déploiement du concept hégélien d’expérience (erfharung), mobilisé dans la Phénoménologie.

            Anne Laure : Marx mène, dès ces manuscrits, une « critique de l’économie politique » ; il faut bien comprendre que la critique ce n’est pas l’expression d’un désaccord, mais une démarche visant à examiner les propositions fondamentales d’un discours qui se présente comme scientifique -en l’occurence, il s’agit de l’économie politique bourgeoise, adossée au libéralisme.
            Pour ce qui est de l’humanisme, là encore c’est une question qui a été fort débattue à l’initiative des disciples d’Althusser, et suite aux développements de Heidegger sur cette question, qui n’est toujours pas clôturée, faute de pouvoir déterminer un accord sur le sens du mot humanisme.
            Ce qui me semble certain, c’est que s’il y a un humanisme marxiste, celui-ci ne saurait consister en la formulation d’une morale qui énoncerait un devoir-être ; la grande force de Marx, c’est qu’il parle de la réalité, qu’il la met entre guillemet et qu’il confronte cette réalité aux concepts par lesquels les économistes bourgeois la nomment.

          • C’est bien en ça que nous parlons de vie et non de nature. Non pas l’homme rendu à une bien improbable nature -puisque l’homme est précisément la créature dont la nature est de tordre la nature (par le travail), mais rendu à la vie.

          • Lagasnerie toujours intéressant, parce que ça, pense, parce que ça tente des synthèses, et parce qu’il a le gout pour tordre et renverser des idées reçues de la gauche critique -ici son attaque contre Dufresnes, délicate mais ferme, est très bonne. Assez d’accord sur l’ordre policier, même si je pense que la recension des « violences policières » peut, à l’inverse, mener à déconstruire l’ensemble de l’ordre policier -si les flics sont capables de ces violences, alors tout l’ordre policier est suspect.
            Sur le local, pas de problème. Même si je le trouve bien muet, ici, sur l’efficacité réelle des luttes locales et par exemple de celle qu’il mène depuis deux ans. Quel résultat?
            Sur le point qui nous intéresse (et pour Alban) : Geoff commence par faire son petit numéro habituel contre la gauche sociale, qui prend l’économie comme premier déterminant alors que bon c’est pas ça en fait, la vraie ligne c’est d’avoir affaire à la police ou pas. J’adhère au passage à cette découpe (elle est dans En guerre, Romain l’illégaliste se disant que la loi le protège), mais pas à son caractère prééminent. En fait je crois que Geoff sous-estime à la fois la place du social et le sens que la gauche met dans social (ou dans ‘l’économique » comme il dit). Geoff ne cesse de parler de quartiers populaires, mais qu’est-ce qui définit un quartier populaire sinon la situation économique des gens qui l’habitent? Si quelqu’un s’enrichit dans ce quartier, eh bien il le quitte – sauf le dealer qui a besoin de cette planque. Les jeunes noirs et arabes des quartiers populaires sont d’abord des jaunes pauvres. Qu’ils soient noirs et arabes aggravent sérieusement leur cas aux yeux d’une police et d’une justice clairement imprégnées de préjugés, mais s’ils n’étaient pas pauvres ils ne seraient pas dans ces quartiers, et beaucoup moins exposés à l’arbitraire policier et judiciaire.
            Voyons le passage sur l’école. Comme toujours Geoff a une idée intéressante, qu’il obtient par renversement d’une conviction de gauche établie. La conviction de gauche est : l’école exclut les pauvres. Lui ne dit pas ça : c’est la police qui déscolarise les jeunes noirs et arabes en les absorbant dans le « système police-parquet ». Très bien. Belle idée. Mais factuellement fausse. Et son très bon interlocuteur lui fait remarquer : souvent ces jeunes là se retrouvent dehors et en proie à la tentation délinquante parce qu’école les exclut (les exclut de fait ou symboliquement, précisé-je -et le fait dès le primaire). Objection qui fait valoir à nouveau la prééminence de l’économique, que Geoff ne saurait entendre. Comme il tient à maintenir, contre les faits, l’idée de la police comme force en soi, et force numéro 1 d’oppression, il passe vite à autre chose (s’agirait pas de s’embrasser trop du réel).
            Et puis quelle est donc cette drole de façon de considérer la police comme un corps autonome, et l’ordre policier comme un ordre émanant de la seule la police, qui en imposerait à la justice. Comme si les policiers n’étaient pas aux ordres. Aux ordres de l’état, lequel est aux ordres de qui? Qui a exigé de son état, de l’état dont il se considère le client, que les manifestations soient violemment réprimées? C’est la police qui d’elle-même s’est dit : « maintenant on tire dans l’oeil »? Dommage que Geoff ne livre pas d’enquêtes précises, il aurait pu remonter à la classe qui invariablement en appelle à la police. C’est le capital et la classe qu’il agrège qui ont demandé à Macron de faire le ménage. Ce qu’il a fait.
            Enquetant, Geoff aurait croisé aussi des flics réfractaires. Car s’il il y a effectivement une relative autonomie de la police et qu’elle lui fait parfois excéder la violence que son donneur d’ordres exige, elle lui fait aussi parfois s’opposer à ses ordres -voir tous les flics qui ont pu dire leur ras-le-bol devant ces ordres, et leur peu de zèle à les appliquer.
            Vive le local, vive les situations, les « synthèses pratiques », qui nous permettent d’être précis dans l’analyse et l’attaque. Mais alors soyons le.

          • Ohlàlà mais vous êtes bien informé Louis , ça fait plaisir un peu de discipline,
            je lirai Marx plus sérieusement un jour , je comprends ce que vous dites de son réalisme vis à vis du libéralisme d’adam smith.
            J’aurais dit réalisme surtout sur un plan psychologique non ?
            J’avais commencé à lire la théorie des sentiments moraux d’adam smith et j’avais arrêté parce que je le trouvais ennuyeux , je trouvais qu’il s’inventait trop d’histoires sur la psychologie.
            Il était un peu farfelu.

            Pour la question de l’humanisme je le disais bêtement parce que j’étais, donc , tombée sur un passage à propos du communisme qui redonnerait son essence à l’homme, soit disant que l’homme avait perdu son essence ( animale ? ) en devenant homme-machine,
            et pour moi l’humanisme est de mettre l’homme au centre de tout,
            mais bon , si vous dites qu’on n’a encore pas la définition exacte.
            Pour m’expliquer un peu mieux , et j’espère que mon ignorance ne pas trop vous lasser, je dirais que pour moi l’humanisme c’est lorsque d’imaginer la fin de l’espèce humaine signifie la fin du monde.
            Ce qui moi personnellement ne me rend pas triste, voyez-vous ?
            Je ne me considère donc pas comme humaniste.
            Ce qui m’attriste c’est plutôt d’imaginer la fin de la vie sur terre.
            Jusqu’à ce qu’on me prouve qu’il existe une vie extra-terrestre , mais c’est une autre histoire.

          • j’avoue même , pendant ma jeunesse , avoir souvent souhaité la fin de l’espèce humaine,
            qu’elle foute enfin la paix aux plantes et aux animaux , et aux champignons,
            mais ça c’était du temps où j’étais misanthrope.

          • et alors hier comme j’étais dans la fin du livre Sapiens, qui me raconte le capitalisme comme si j’avais 4 ans, j’étais dans les histoires d’empires coloniaux européens et j’avais la nausée mais c’était peut-être parce que j’avais mangé trop de rillettes de canard, j’ai retrouvé par deux fois cité notre cher ami adam smith.
            Ce qui m’a confirmé que décidément, il était assez mauvais en psychologie.
            Mais bon c’est plus facile à critiquer une fois le travail d’application idéologique effectué.

            J’ai prévu de lire encore trois livres sur le sujet du capitalisme mais après j’arrête, je vais finir par devenir anti-capitalise.

          • j’ajoute qu’il y a un détail de l’histoire des invasions européennes du XVIIIème siècle que mon livre raconte, qu’on m’avait surement déjà expliqué mais j’avais pas fait gaffe,
            c’est que des zones de la planètes avaient été colonisées par des sociétés privées , indépendamment des états ( l’indonésie par une compagnie hollandaise par exemple ).
            Le trafic d’esclaves m’est aussi présenté comme totalement indépendant des décisions étatiques.

          • et si tu pouvais éviter d’écrire n’importe où françois ça nous arrangerait,
            on voit pas trop ce que vient faire geoffroy sur nos plates-bandes.
            merci par avance, petit étourdi étourneau va.

  5. Dans une année prépa difficile, je me fais des petits plaisirs coupables à t’écouter sur youtube ou, mieux, à te lire ici sans contradicteur – parce qu’en réalité, la pensée et la démocratie ça n’est pas le débat et encore moins sous sa forme télévisuelle. On peut apprécier les remarques de Lordon à ce sujet mais il ne fait que reproduire la critique bourdieusienne de la TV. Alors, peut être ai-je loupé un épisode mais qu’est ce qui te pousse à accepter toute ses invitations? Ne te laissent-elles pas une impression de stagnation stérile et de frustration quand, par exemple, après une heure de débat minable (pas de ton fait), Moix apprécie la pertinence philosophique de Comte-Sponville, lequel n’a rien compris à Marx et s’imagine la vertu de la démocratie bourgeoise (si la profondeur des écrits économiques lui échappe, on peut tout de même le guider vers l’oeuvre historique de Marx, plus modeste conceptuellement – quoi que, bourrée d’arguties et de subtilités qu’on pourrait infiniment commenter – sur la commune ou les soulèvements de 1848)? La question peut sembler en décalage avec le texte publié ici mais elle en est le strict prolongement: si leur bêtise est sans fin, reproduite en permanence dans une mauvaise lecture ou une absence de lecture de ton ouvrage, à quoi bon te lancer dans ces batailles médiatiques? Si ces interventions ont le mérite d’exemplifier la thèse de ton ouvrage (que je n’ai pas lu) et de le promouvoir, y a-t-il des raisons plus profonde à tes apparitions en plateaux qui se heurtent de façon répétitive à la vulgarité et à la bêtise – dont Deleuze disait qu’elles étaient les motifs principaux de la philosophie? Pour faire bref, que peut-on espérer de ce genre de dispositifs médiatiques quand on cherche à introduire du différent ou de la rupture?
    (je n’ai pas l’occasion de me relire, ma question est certainement chargée de monstruosité au yeux de l’Académie)

    • En effet tu as loupé un épisode, puisque j’ai souvent répondu à cette question, dont je m’étonne quand même qu’un marxiste la pose. Ne peut-il pas percevoir de lui-même que l’écrivain est le maillon d’une chaine de production, à laquelle il se doit, sauf à rompre l’improbable équilibre économique qui lui permet de vivre de sa plume?
      Retournons d’ailleurs la question : comment donc as-tu eu connaissance de mon existence, Vivien? Ou de l’existence d’Histoire de ta bêtise? En tombant sur un livre de moi un jour par hasard dans une librairie, et hop ce fut un coup de foudre immédiat et depuis lors tu as acheté et lu tous mes livres, comme des milliers de gens qui ainsi assurent ma subsistance?

      • Bien.à propos…j’ai lu dans l’ordreHistoire de..,en guerre,entre les murs.la blessure la vraie.Tu me conseilles quoi maintenant(si tu penses qu’un ordre est souhaitable)et si la question est chiante ne répond pas.

      • La première partie de la réponse n’a pas lieu d’être puisque l’argument économique à été signalé par moi. Il est ridicule de vouloir nier l’importance économique de la médiatisation d’un ouvrage et des ses « effets collatéraux » – convaincre d’acheter puis convaincre par l’écrit ou éventuellement convaincre immédiatement.
        Comme beaucoup, c’est le film « Entre les murs » qui m’a permis de plonger dans tes écrits. Il fut largement médiatisé. C’est vrai. Si l’on veut se faire tout à fait précis, c’est sans télévision (que je n’ai pas et n’ai jamais eu) et à travers d’autres canaux que j’ai pu le connaitre. Soit.
        Mais se revendiquer de Bourdieu, c’est aussi le prendre au sérieux sur la question et, sans préjuger de ta réponse – puisque je ne la connais pas – il s’agissait pour moi de voir ce qu’avec, ou contre Bourdieu, tu pensais de cette médiatisation qui, par sa logique même, par son dispositif, oriente de manière assez médiocre la présentation de ta production. (Ce qui m’avait, je ne sais pas si tu en as un quelconque souvenir, poussé à te poser une question pour aller plus loin sur ta position quant à la souveraineté. Son exposition étant minimale et « fausse » -pour le dire vite – dans une interview).

        Quant à K… Je ne suis pas certain de saisir. Si la pique m’est adressée, il est tout de même assez drôle d’être renvoyé à une position sociale quand les théoriciens que je cite sont aux antipodes de la pensée bourgeoise. Matériellement, j’ai également bien peu à revendiquer si ce n’est une bibliothèque ou se bousculent Rancière et Foucault. On pourrait s’amuser à voir ce que tu penses de la propriété privée – dans un moment très « droitier » de prétention intellectuelle, ça pourrait me faire beaucoup rire – mais plutôt que de nous lancer dans un débat pour déterminer entre nous qui est le plus révolutionnaire, ne nous trompons pas d’ennemi camarade 😉

        • Dois-je retropédaler sur ma réponse à K? Pas certain que sa critique me soit adressée. L’organistion du forum le laisse penser puisqu’un trait gris commun les relie et qu’elle pourrait s’insérer dans notre échange mais les dates ne concordent pas.

          • Étant K. — enfin, l’un d’entre eux… — oui, je m’adressais assez vainement à Jaury, qui aurait pu dans cette affaire attirer deux ou trois lecteurs vers Transfuge. Mais dans la mésentente, j’ai du mal à comprendre pourquoi ça crée du « qui est le plus à gauche ? la bibliothèque la plus « . Ça se trouve, je milite pour que le bourgeois ne se mette pas des bâtons dans les roues par sa bêtise la plus impulsive et vindicative. En tout cas, je préconise le remboursement intégral de tous les cours de yoga donnés depuis le Grand Bug informatique de l’an 2000.

        • Si l’argument économique à été signalé par toi, alors je ne comprends pas l’existence de ta question.
          Je ne me « revendique » pas de Bourdieu (je ne me revendique que de Fat Mike), mais je souscris totalement à ses dires sur les médias. Que je radicalise : autant il peut y avoir un peu de pensée dans les médias, autant on n’y trouvera jamais le moindre gramme de littérature. La littérature n’est en rien soluble dans ces espaces. La littérature fait et ces espaces vous demandent de dire. En somme pur obtenir une valeur sur le marché, la littérature doit s’absenter, se cacher, avancer masquée, se trahir. Son faire doit se convertir en dire: c’est une trahison.
          Résultat des courses :le jour où je pourrai me passer de cette valorisation, je m’en passerai. Je ne ferai plus que des prestations longues, filmées ou non.
          On parle de livre maintenant?

        • Sur le souverainisme
          Si le souverainisme est l’autre nom pour « défense de la souveraineté populaire », alors je suis souverainiste; Mais je préfère dire : démocrate. Puisque cela revient au même.
          Or souverainisme a un sens d’usage plus précis. Il s’agit de défendre la souveraineté des états contre des forces transnationales -ce n’est dons pas exactement démocrate, puisque la souveraineté démocratique peut se défendre dans n’importe quelle collectivité humaine, à l’échelle d’un village par exemple. On voit alors des souverainistes pester contre le pouvoir des régions, et s’inquiéter de la baisse d’influence de l’état sur le territoire. Par là on découvre leur ressort premier, qui est l’amour de l’autorité de l’état en tant que tel, voire l’amour de la nation, voire l’amour de la nation française. J’appelle ça le souverainisme de droite. Ces gens là se disent souverainistes en tant que démocrates, mais c’est faux : ils sont souverainistes en tant que patriotes -ou en tant qu’autoritaires. Ils appellent ça gaullisme.
          Moi je suis souverainiste en tant que démocrate, et plus généralement en tant qu’anticapitaliste (en tant que je m’associe à toute force opposée à l’hégémonie du capital). Je ne suis pas souverainiste en première main. Dons je ne SUIS pas souverainiste. Je ne le suis que dans certaines situations dialectiques. Sur la question européenne, par exemple. L’Europe a été créée par le capital pour contourner les législations nationales, tetconstitutionnaliser la supériorité de la circulation des manrchandises sur les états (Bruno Amable hier dans Libé, papier très clair). Donc je suis pour casser cette Europe et sortir de l’euro. Je le suis au nom de la défense des classes populaires, harcelées par le capital. Je ne suis pas souverainiste par souverainisme, je le suis de façon circonstanciée
          Prenons le schéma inverse : une France libérale prise dans une Europe communiste, qui ferait pression sur elle pour qu’elle arrête sa politique libérale. Dans cette dialectique là il n’y aurait pas de souverainisme qui tienne, je serais absolument pour que la législation libérale française s’aligne sur les options socialisantes de l’Europe. Je crois qu’Asselineau n’en dirait pas autant. Ni Marine Le Pen. Ni Dupont-Aignan. Ni d’ailleurs Chevènement.
          Voilà le souverainisme de gauche : prêt à se convertir en internationale ouvrière si la situation dialectique change. La patrie ne lui est rien.

          • À la lecture de différents commentaires, je me demande si vous ne seriez pas en fait un héritier du saint-simonisme ? Derrière le marxiste,comme vous aimez à vous définir, n’y a-t-il pas plutôt une vision de la collaboration des classes propre aux saint-simoniens, qui espèrent une société plus juste socialement, en particulier avec la revendication de l’égalité des sexes.
            C’est évidemment lapidaire et raccourci,mais comme Karl Marx y a fait référence, je me disais…

          • J’aime assez ce courant, comme Rancière du reste.
            Peut-etre un peu trop sérieux et austère pour moi. Un peu trop industrieux, aussi. Des « compétents » avant l’heure -pas pour rien que le think tank qui a soutenu le virage libéral du PS s’est appelé Fondation Saint-Simon.

          • En effet, Rosanvallon, Furet, Minc, et consorts… ont œuvré à la promulgation de l’idée que démocratie et marché vont de pair.
            Mais si l’on remonte à l’origine du saint-simonisme, qui est une forme d’apologie du progrès engendré par les révolutions industrielles (l’âge d’or est devant nous !), l’idée est que les industriels doivent collaborer avec les ouvriers. Cette association doit abolir les intérêts particuliers au nom de l’intérêt général et du bien public. Les industriels doivent être des guides (des premiers de cordée?!) animés par l’estime et la confiance de leurs partenaires – et là les femmes ont toute leur part – et récompensent chacun au mérite.
            Dans ce foisonnant XIXè siècle, le but romantique des saint-simoniens était de penser un nouvel ordre social après l’écroulement de l’ancien régime. Cette doctrine peut se voir comme une bonne conscience socialiste, une volonté religieuse de faire le bien. Mais on peut aussi y voir son pouvoir émancipateur auprès des classes laborieuses, dont Rancière rend compte dans «la nuit des prolétaires : archives du rêve ouvrier», livre auquel vous faites sans doute référence.
            D’ailleurs, en rapport avec l’actualité des gilets jaunes, je trouve son analyse sur le mouvement (France Culture, La Grande Table d’Olivia Gesbert) bien plus intéressante que celle de Badiou(décidément j’insiste, ayant déjà sur ce site dit la réserve que j’avais à propos de sa thèse sur le sujet).
            Badiou estime que tout mouvement social doit renouer avec l’idée communiste et passer par une organisation (un parti, un syndicat) pour faire aboutir les revendications. Rancière évoque le mouvement d’un groupe social non identifié qui n’appartient ni au milieu des intellectuels ni à celui des syndiqués, « professionnels » de la contestation. Les gilets jaunes ne sont pas dans la négociation polie des termes d’un contrat : combien tu me donnes pour que je ferme ma gueule et retourne faire marcher l’appareil productif !
            La politique c’est l’irréconciliable. Alors comment faire démocratie autrement que par ce système perverti de la représentation ? Le tirage au sort en est un moyen. Mais visiblement il n’intéresse aucun parti.
            Et pourtant, malgré tous les exemples historiques d’échecs des révolutions passées, des gens sont encore sur les ronds-points, durs au mal (comme l’a dit Ruffin), car il en faut de l’énergie pour tenir. Et c’est ce temps suspendu, cette rupture avec le discours dominant qu’il faut apprécier.Le temps de la parole reprise. Ce qui se passe sur ces ronds-points procède de l’émancipation vécue dans un moment égalitaire. Et pour cela le film de Ruffin est très éclairant. Je suppose qu’il occupera les historiens du futur pour comprendre ce qu’était ce mouvement !

          • La limite de saint-simonisme, qui n’arrive pas pour rien en amont des grands conflits sociaux de la deuxième moitié du XIXème, c’est justement de ne pas se situer dans l’irréconciliable, et de minorer l’incompatibilité des intérêts entre le capital et le travail – ceci étant à lier au fond chrétien du mouvement, qui est aussi celui de son lointain descendant, la deuxième gauche, la gauche CFDT, toute entière fondée sur le dépassement d’un syndicalisme de conflit, celui de la CGT.
            Tout cela s’entend bien, a sa noblesse. Mais est régulièrement invalidée par la brutalité avec laquelle la classe dirigeante maintient ses privilèges et le monopole de la décision.
            Sur Badiou-Rancière, vielle histoire. Qui pourrait se régler pacifiquement en disant que les deux ne se situent tout simplement pas sur le même plan, l’un n’excluant pas l’autre. Rancière juge d’un mouvement, non en fonction de son efficacité sur la situation générale, mais sur son efficace propre : un mouvement ne se juge pas à ses résultats, mais à sa puissance immanente, à l’émancipation effective qu’il porte.
            Badiou arrive sur un autre plan, disant à juste titre : la donne générale n’a pas changé d’un poil, le capital domine, se durcit, détruit, imperturbé.
            Disons que Rancière vient de l’anarcho-syndicalisme (avec un soubassement chrétien rarement pointé), Badiou d’un marxisme pur jus.

          • vous ne l’avez pas trouvé trop court le film de françois ruffin ?
            je l’ai trouvé trop court.

          • Badiou et Rancière expriment deux visions qui ne partent pas du même point.
            Quand Badiou en appelle au travail de sape idéologique « des nouveaux philosophes qui ont veillé à ce que l’idée communiste soit partout pourchassée, non seulement comme fausse, mais comme criminelle », je pense immédiatement à la fondation Saint-Simon grande pourvoyeuse d’intellectuels qui ont œuvré en ce sens.
            Mais les gilets jaunes ne trouvent pas grâce auprès de Badiou car ils ne relèvent pas d’un mouvement « novateur ou progressiste ». La sociologie de ce mouvement expliquerait son côté conservateur : une classe moyenne lâchée par le pouvoir qui n’a plus les moyens d’acheter sa docilité. Ce ne sont donc pas des révolutionnaires mais des réactionnaires qui demandent un retour en arrière.
            Il ne voit en rien un « moment égalitaire » (idée développée par Rancière), mais plutôt « un individualisme populaire rassemblant des colères personnelles liées aux formes neuves de la servitude aujourd’hui imposée à tous par la dictature du Capital ».
            Cependant, un point les relie : leur mise à distance du mouvement : le « eux » prédomine. Il n’y a pas d’adhésion sous quelque forme que ce soit, juste une tentative d’explication distanciée.
            – Badiou : « je n’y vois rien qui me parle, m’intéresse, me mobilise. (…) Acceptons de voir que les ragots des réseaux sociaux tenant lieu, pour la majorité des gilets jaunes, d’information objective, la conséquence en est que circulent partout dans le mouvement des pulsions complotistes aberrantes.»
            – Rancière : « il faut bien penser que les gens n’ont qu’une vie, et qu’avoir vécu des moments égalitaires de ce type c’est quelque chose qui est important pour les gens, y compris aujourd’hui pour ceux qui sont autour des ronds-points, qui font leur petite barricade, qui vous font circuler autour, qui vous parlent en général poliment… voilà. »
            Je trouve ces réparties un rien méprisantes !

          • et ma sœur marie et moi , en se racontant ce film trop court on pleurait comme des cons,

            il y a une interrogation qui m’est venue pendant le visionnage, sur l’isolement des gens chacun avec sa misère, qui ne savaient pas que leurs voisins vivaient la même chose,
            on va pas se refaire l’histoire, on va pas remuer le couteau dans la plaie,
            mais il y avait bien des personnes qui avaient une vue d’ensemble des choses, qui étaient capable de relever la dégradation des conditions de vie de leurs concitoyens , ce sont les travailleurs sociaux.
            C’est étonnant qu’ils n’aient pas été les premiers gilets jaunes de l’histoire, me disais-je.

          • ce qui me fait penser à notre cousine marie-christine,
            communiste à 20 ans, assistante sociale à 40 ans, morte d’un cancer à 50 ans.
            Elle était assistante sociale itinérante sur une zone de campagne de la loire-atlantique et nous faisait le témoignage de la misère qu’elle y rencontrait.
            Je ne sais plus très bien comment nous en étions venues , dans sa chambre de soins palliatifs, à parler du salaire à vie de bernard friot et elle a levé le bras depuis son lit où son corps était bloqué, pour s’exclamer : oui voilà c’est ça.

          • Triste histoire mais riche vie.

          • C’était un peu ton curé de campagne.

          • bé non juju, mon curé de campagne c’est moi, regarde : je ressuscite les petits enfants et je leur vomis de mon sang dessus ,

            ce qui était pas mal dans la vie de marie-christine aussi c’est que sa mère était folle et son père criminel, et son mari psychotique.
            Mais bon , je l’avais déjà raconté celle-là.
            Elle avait toujours voulu devenir psychologue sinon, à part ça.

            tu l’as vu le film de ruffin ?
            je te parlerais bien de marie ( mais pas marie ma sœur ) , j’y repensais en faisant cuire les bolognaises.
            A ce qu’elle disait sur les enfants.

          • Oui je l’ai vu, tu peux y aller sur Marie pas ta soeur, pas ma sœur, mais l’autre, la 3e Marie.

          • la cinquième tu veux dire ?
            bref, je repensais à ce qu’elle disait de ses enfants qui s’adaptent à la pauvreté, de le dire elle en pleurait.
            C’est quelque chose que j’ai vécu, dans une moindre mesure ( de diminution de conditions de vie ), c’est intéressant à vivre.
            Comme quoi on se fait bien du mouron parce qu’on craint que nos enfants ne supportent pas la frustration alors que non, ils en deviennent même meilleurs.
            Meilleurs pour savoir ce qu’ils désirent vraiment en quelques sortes.
            Du genre : un carlin.

          • et puisque je te tiens, juliette, tu en penses quoi de ruffin qui nous dit, par deux fois, que ce qui manque aux pauvres : c’est la beauté.

            ( suite d’une vieille discussion entre nous )

          • alors j’me disais , pour marie et ses enfants qui acceptent de ne pas avoir de cadeaux de noël :
            ces petites êtres dépendants, handicapés, sont bien obligés d’accepter tous les régimes d’austérité.
            Les gilets jaunes des gilets jaunes quoi.

            Une collègue une fois nous racontait que ses trois garçons avaient été si pénibles avant noël qu’elle avait planqué les cadeaux dans le grenier, leur avait fait un noël sans cadeaux.
            Parce qu’il fallait leur apprendre le respect.

          • et pour ce qui est de la beauté selon françois ruffin,
            cela me rappelle deux choses que j’avais entendu dans son discours, depuis le temps qu’on le suit,
            d’une part en arrivant à l’assemblée nationale sont constat que tout était très beau très propre très bien fait pour les députés,
            sortant de ce monde on ne peut en effet que voir la différence,
            d’autre part, ce que je l’avais entendu dire sur la peinture du saint marcel, qu’il était regrettable qu’il n’y ait davantage de production artistique dans le mouvement gilet jaunes,
            avec une forme de nostalgie de mai 68 , quelque chose comme ça ,
            des choses que je n’apprécie guère: la nostalgie et ce glissement qui finirait par trouver l’art indispensable.

          • Je pense qu’il a aussi en tête une représentation médiatique (au sens large) enlaidie des classes populaires, en particulier aux moments où elles se soulèvent. Ce qui a pour effet insidieux de discréditer leur combat, sur le mode des corps laids ne peuvent mener qu’un combat laid.
            Il fait très brièvement allusion à ça dans le ONPC sur J’veux du soleil, en évoquant la façon dont pendant la Commune de Paris les insurgés étaient représentés dans les journaux. Laids, repoussants, grimaçants.

          • D’où peut-être Isabelle (?), la mère en question, qu’on a d’abord découverte défaite, dans ses chiottes, nous parlant de ses difficultés à finir le mois et à nourrir ses enfants, et qu’on voit à la fin du film sur la plage, belle comme le soleil quand elle chante.
            Il lui rend ça en nous en prenant à témoin. Sa beauté effective.

          • mais non, c’est pas isabelle, c’est elle la marie dont je te parle, patate,
            avec ma sœur on se moquait à la fin parce qu’il était ridicule ruffin, on aurait dit qu’il était amoureux de marie. C’était bien cucul la pralinette cette petite virée sur la plage et cette petite posture finale dans l’encadrement de la porte du studio.
            T’as capté qu’on voit pierre souchon dit La Souche dans le film ? je crois même qu’on est chez ses parents, avec son père qui lui balance qu’il pue la clope.

            Ouais je comprends ce que tu dis , sur la représentation des pauvres dans les médias, dans l’art peut-être aussi d’ailleurs,
            mais sur le plan du film, des gens qui racontent comment ils n’arrivent plus à se nourrir et envisagent de se suicider, je crois que c’est hors propos.
            J’en reviens à mon histoire que ce niveau de réflexion, sur l’art la beauté les représentations est plutôt un problème de bourgeois, de bourgeois qui tentent de se convaincre entre eux.

          • isabelle ou marie, remarque que moi je l’aurais bien appelée sylvie, comme elle me faisait penser à la caissière la plus gentille d’intermaché.

          • marché, zut

          • mais bon, si marie qui parle de ses enfants dans ses chiottes décorées était touchante, nous c’est plutôt cindy qui nous a fait chialer.
            Moi lorsqu’elle raconte ses courses de petite fille avec les marques bien vu et pas assez d’argent pour acheter les produits essentiels comme le lait, elle dit le lait et elle pleure.
            Ma sœur lorsqu’elle parle de sa maman qu’elle ne peut pas aider alors qu’elle sait qu’elle vit toujours dans la misère.
            C’est quand même de la puissance de destruction psychologique tout ça quand on y pense.

          • oui Marie bien sûr t’as raison,
            et j’ai reconnu Souchon avec plaisir, supposé comme toi que c’était ses parents.

            Cindy fait pleurer c’est vrai, et sait rire avec nous aussi quand elle raconte que son mec c’est l’ex de sa meilleure amie chez qui elle l’a rencontré.
            Elle assure chez Ruquier, continuant, imperturbable, quand Angot cherche à l’interrompre en disant que ce qu’elle raconte sur sa vie de misère est déjà dans le film, sous-entendu pas la peine de répéter sur le plateau. Elle dit rien, marque un temps d’arrêt, puis poursuit comme si de rien n’était.

          • @Anne-Laure et Juliette
            Je m’incruste sur votre discussion sur l’esthétique, sur le « ce qui manque aux pauvres : c’est la beauté. »
            Je dirais plutôt c’est la reconnaissance de leur beauté autant par eux que par les bourgeois.
            Dans le sens où les critères définissant la beauté sont bourgeois, le populaire ne rentre pas dans ce cadre. Une gueule burinée n’est pas belle selon ces critères, alors qu’un visage lisse, de cire comme celui de Macron est un beau visage (je crois que je répète ce que dit Ruffin dans son bouquin). Alors qu’avec un bouton sur le nez, je le trouverai tout de suite peut-être un peu beau (un peu je pourrai pas faire plus tellement ses traits et son expression me rebutent). Quand François B choisit la photo de Maxime Nicolle chez Taddéi c’est un peu ça qu’il dit il me semble.
            Et pour l’art c’est pareil. Un arc de triomphe et une tour Eiffel sur un rond point, ou un portrait de Marcel/Bernard, ce n’est pas beau selon les critères bourgeois. En tous cas pas aujourd’hui ; car ces énergumènes seraient capables de les rendre bankables dans 10 ans (s’ils n’ont pas tout fait détruire). Je crois que Ruffin apprécie ces oeuvres car les personnes des rond-points se réapproprient une forme de beauté par leurs créations, en tous cas ne se l’interdisent plus.

          • ahlala tu fais exprès pour que je regarde l’émission, quelle manipulatrice.
            Ce matin je repensais aussi à la femme handicapée ( qui fouille dans les poubelles du prisunic et dont les enfants sont placés en famille d’accueil ), que j’ai trouvée bien difficile à comprendre à cause de son élocution,
            j’ai trouvé bien qu’on nous la présente telle quelle, on aurait mis des sous-titres dans une autre fabrication, ou on l’aurait exclue du jeu,
            cela satisfait ma petite vengeance personnelle pour que chacun qui regarde le film subisse ce genre de communication qui demande une grande attention, qui épuise l’être.
            Y a pas de raison que nous les soignants pour handicapés soyons les seuls dans cette peine.
            Merci françois ruffin, et gilles perret, et la fille.

          • Oui c’est vrai et chez Nicolle ce que François pointait aussi c’était la casquette à l’envers, qui signe la faute de goût, le ringard, populo, et le mouvement de recul que cela crée chez les bourgeois face à lui.

            Tiens, ma sœur vient de me le rapporter, alors je livre à chaud le commentaire recueilli hier par elle d’un cousin, ex-publicitaire parisien à la retraite, à propos des GJ: « ce mouvement moi bof, c’est un peu les rats sortent des égouts je trouve ».

          • Gaëlle :

            Je dirais plutôt c’est la reconnaissance de leur beauté autant par eux que par les bourgeois.

            tu parles de la discute de ruffin avec les gilets jaunes devant le portrait de marcel ?
            ( si t’as vu le film )
            je crois que dans ce cas là, ce n’est pas une histoire de beauté , c’est là où il y a une bien drôle de torsion de langage je trouve, qui ne me raconte rien,
            ce n’est pas de la beauté dont on parle c’est de la valeur, en tant que chaque vie d’un homme vaut celle d’un autre.
            Si selon la mythologie méritocratique les pauvres sont ceux qui ont le moins de valeur, de valeur dans le sens les moins méritants à vivre, donc à qui on donnerait le moins, c’est plutôt de cela qu’il faudrait parler, à mon avis.
            Je crois vraiment que le petit speech sur la beauté de françois ruffin est son petit trip perso, fort peu adéquate dans les circonstances actuelles.
            Mais bon, il a bien le droit de s’exprimer aussi.

          • elle me fait rire ta phrase de rats d’égout juliette,
            nan mais parce que tu sais comme chez nous on aime les rats et les crapauds,
            et on l’emmerde bien fort ce publicitaire parisien à la retraite de mes couilles.

          • ah merde pardon , j’avais pas enregistré qu’il était de ta famille.
            Je retire l’insulte.

          • Perso j’avais des idées de piques avec des têtes au bout quand elle m’a raconté ça, donc vas-y te prive pas pour moi.

          • oui, mais la famille c’est sacré,
            aurait dit Don Corleone en faisant assassiner son frère.

            Je crois qu’on se fout pas mal de l’opinion de ces gens non ?
            Ce n’est pas ton cousin qui empêchera que ce qui doit se faire se fera.

          • @Juliette

            « ce mouvement moi bof, c’est un peu les rats sortent des égouts je trouve ».

            Humppff c’était quoi déjà l’insulte que tu avais trouvé dans un précédent post ? Raclure de chiotte ?

          • @anne-laure
            est-ce que ce que tu dis est tant en opposition avec ce que dit Ruffin dans le film (que j’ai vu) ? quand Ruffin parle de ces zones commerciales toutes moches parce que finalement le populo n’a aucun sens esthétique d’après cesx qui décident de construire ces mochetés, est-ce qu’il dit pas un peu ce que tu dis ? la beauté de toute façon c’est une valeur, et en tant que valeur elle porte des intérêts sur la vie ou pas. le portrait de Marcel respire la vie par exemple, c’est en ça qu’on peut le trouver beau.
            me vient une petite chanson en pensant à tout ça :
            https://www.youtube.com/watch?v=ow1x1ylllqw

          • Oh oui elle vient bien là la chanson de Justine, Et on repense aussi en l’écoutant aux cabanes des ronds-points montrées dans le film.

          • oui, nous sommes d’accord,
            tu me mets de la musique qui m’accorde,
            sauf que je repense à la façon dont sont posées les planches qui font la cabane des gilets jaunes ( en arrière plan au début du film ) ,
            tac une planche,
            je visse , tzzzz ( j’ai une visseuse électrique )
            tac une autre planche ,
            tzzzz, tzzzz,
            et attention on les met un chouia les unes sur les autres, pour que la pluie glisse dessus , pour qu’il n’y ait pas un fil d’air ,
            bref, c’est loin d’être raté d’être bancal , c’est même très bien construit à la perfection.
            Pour ne pas avoir froid quand on manifeste en plein hiver.
            On peut dire que c’est au ras de la nécessité.
            Je ne sais pas si c’est de la beauté.

          • vzzzz , plutôt ,
            fait la visseuse électrique

      • La médiatisation doit se faire pour faire connaitre une oeuvre c’est évident, mais pas que pour ça, se confronter à la critique c’est accepter le regard extérieur sur son travail, c’est accepter que l’oeuvre vive en dehors de soi, qu’elle face son chemin à travers chacun, on apprend beaucoup dans le regard des autres, hypocrite ou sincère peu importe. Et c’est je crois juste pour apprendre de nous même qu’il est intéressant de se confronter à la critique même si en apparence elle n’est pas constructive.Et puis ça à plutôt l’air de t’amuser de démonter tes contradicteurs.

        • K… fais comme si je n’avais rien dit!
          N’empêche, qu’on se comprenne bien dans l’incompréhension. Ma réponse ne « crée » rien de ce type. Je souligne, au contraire, que ce type de compétition sur la radicalité n’a aucun intérêt bien qu’elle puisse parfois former un jeu agréablement détestable – comme le ton de ma pseudo réponse à ta pseudo attaque.

        • Je ne suis pas du tout d’accord sur le fait que la critique etc soit forcément nécessaire.Je ne sais pas ce qu’en pense FB,mais en tout cas.pour moi,un écrivain est un artiste et ses œuvres peuvent tt à fait vivre sans passer par les débats etc.d’une certaine façon c’est mon avis.et je plains les écrivains qui doivent rabâcher non stop les mêmes trucs car on les branche systématiquement sur les mêmes trucs.C’est mon avis en tt cas.

          • Une oeuvre, est faite pour être exposée,montrée, diffusé,lue, écoutée etc..( sinon elle reste dans un placard ou un cerveau) quand elle passe de privée à publique elle n’appartient plus à son auteur et rencontre les émotions/ressentis/histoire/culture etc.. de chacune des personnes en contact avec elle, se qui entraînent des réactions /critiques, auxquelles bien sur l’auteur n’est pas obliger de répondre, mais s’il y répond c’est aussi parce qu’il veut expliquer et faire comprendre son travail, il le prolonge en se prêtant au jeu de la critique, se connait mieux lui même et son travail en échangeant avec les autres et connait ou fait connaitre ses interlocuteurs par la nature de leurs questions, c’est enrichissant pour l’auteur, pour le spectateur et pour le critique sincère.Celui qui rabâche n’a plus rien à dire, à une question mille réponses sont possibles.

  6. La bêtise du bourgeois l’empêche parfois d’être un bon bourgeois — il aurait dû consulter les chiffres de vente du bouquin. Tant pis pour lui.

  7. Salut François, j’aime bien tes bouquins et le dernier en particulier. Je suis un peu limite niveau « grands textes de gauche », j’ai tenté de mon plonger dans le Capital, je m’y suis noyé.
    Connais-tu quelques bouquins qui explique la pensée de cette œuvre pour le béotien que je suis ?
    Je tente cette question, j’espère que tu m’y répondras.
    Une autre : lors de tes passages media, a-t-on critiqué ton passage sur la psychanalyse dans Histoire…?

    • beaucoup de vulgarisations du Capital existent, y a qu’à se pencher
      figure toi que je n’ai jamais aussi bien compris l’essentiel qu’en lisant un Que sais-je sur le Capital (un truc comme Marx et le marxisme), donc sens toi à l’aise
      J’ai vu aussi que la correspondance de Marx et Engels venait de paraitre dans une nouvelle édition, ça peut etre très bien d’aborder la montagne par là, ne serait-ce que parce que l’amitié de ces deux là est une des plus belles créations de l’histoire de l’art

    • Sur la somme de mes « passages media » il aura été question de bien peu de choses – toujours les mêmes trucs. 95% du livre n’aura jamais été abordé, et surement pas le passage sur la psychanalyse.

      • Merci pour les conseils sur le K.
        Pour la psychanalyse, dans « Histoire… », tu vas vite je trouve! Le raccourci « névrose = lié à sa position injuste de classe avec la culpabilité », je l’entends bien, surtout la névrose d’imposture que beaucoup ressentent et préfèrent interroger un père absent ou que sais-je, soit, mais de là à déduire qu’une névrose ou un trauma lié un père incestueux est lié à cette même culpabilité, là faut développer ! Sinon on fait un trait sur toute la psychanalyse et on se limite encore ici uniquement à une lecture de classe?

        • bien sur que non
          bien sur que je vais vite
          ce livre est sur la bourgeoisie, donc ici je ne dis que ce qui dans l’affaire me parait croiser une problématique de classe
          de la même façon, dire que les Demoiselles de Rochefort essuie un certain usage bourgeois n’épuise pas l’analyse de ce film -que par ailleurs je peux beaucoup aimer

        • ben j’aimerais bien que tu développes Gros, c’est vrai que le passage sur la névrose dans l’histoire de ta bêtise est discutable, et j’ai trop la flemme de le relire,
          je crois pas que tout le monde puisse capter s’il n’est pas suffisamment critique du freudisme en particulier ,
          je me souviens que je me le disais en le lisant,
          ( oui je me parle à moi-même quand je lis )

          J’ai le souvenir surtout dans le texte, de ce qui m’a fait rigoler, mais rigoler un peu jaune tu vois,
          du bourgeois qui se complaît dans la névrose pour dire aux pauvres : oui , regardez comme je souffre moi aussi.
          La compète de la souffrance quoi.
          C’est à se demander si la névrose n’est pas une invention bourgeoise pour occulter la souffrance sociale,
          non ?

          Il y en aurait encore beaucoup à dire sur le sujet, moi je peux t’en écrire sur 1427 pages.
          Avec des schémas, avec des tableaux statistiques et des photos ( ça fait économiser la peine de l’écriture).

        • @Gros

          Hello si ça peut te réconforter je m’y suis remise avec la lecture du « fantôme de Karl Marx » dans la collection les petits platon, une collection de livres pour enfants (comme quoi !).
          Maintenant je l’offre aux enfants de mes potes…. Depuis, j’ai moins de potes !

        • ( Gros ) , par exemple je pourrais dire qu’en représentation de la confrontation psychanalyse et lutte des classes j’ai en tête un dialogue qui serait le suivant :

          – je ne sais pas comment je vais pouvoir obtenir autre chose en logement qu’une place en foyer d’accueil social avec le RSA.
          – moui ( caressage de barbe ) , parlez-moi un peu de votre père.

        • après faudrait se refaire l’histoire du freudisme , parce que je ne sais plus très bien, j’avais suivi cette version de l’histoire dans cette émission du site hors-série,
          mais freud avait tenté d’explorer le champs social sur un plan psychanalytique , limite il était critique , limite il était révolutionnaire le mec, et puis boum il a été stoppé dans son élan par ses amis bourgeois,
          parce qu’il avait des amis bourgeois c’est ça le problème.

          • d’ailleurs, tiens, je réalise que le cas de l’histoire de freud est un très bon exemple de la décrépitude de l’intellect lorsqu’il se sent obligé d’adhérer à l’ordre bourgeois.
            ( non mais parce que si je me souviens bien , compte tenu du contexte historique de la menace communiste il était même persécuté, voire menacé de mort, le pauvre sigmund, lorsqu’il faisait son rebelle )

      • Begaudeau über alles. Me reconvaincre d’être anarchiste, m’avoir fait comprendre le mensonge du mérite et tout le reste même si j’avais un pré sentiment. Comte sponville creux comme tous les autres…

        Et ce forum? Sans smileys, bien écrit, respect.

        Ca réjouit. allez j’en mets un : 🙂 .

  8. il y a sur le même sujet le film LA LUTTE DES CLASSE qui est sorti…des avis sur le film ? Est-ce que tu comptes encore faire des critiques cinéma François ? et si oui, où, mais question peut-être un peu trop précoce…

    • pas encore vu mais bien envie d’aller jouir de le détester
      ce Michel Leclerc peu me chaut

      on verra à la rentrée si je me trouve un espace critique
      y a quelques pistes, mais pour l’instant zéro temp pour m’en occuper

      • Quand j’ai vu le film au festival de cinéma de Valenciennes, c’était juste après le salon du livre où pendant votre conf, Nicolas Mathieu a regretté l’usage de « déceptif » au lieu de « décevant » de la part de Macron (?) au sujet des résultats du Grand débat, novlangue etc. Et avant le film Michel Leclerc a dit qu’il n’aimait pas parler avant une projo de crainte de « l’effet déceptif », c’est le premier moment où j’ai ri, à son insu, après j’ai bcp ri pendant le film mais là c’était programmé … quoique je riais pas forcément en même temps que le public et vice versa. Bref moi j’attends ta critique même si elle arrive en septembre, après tournage, montage, nouveau roman, re-plateaux tv etc. (et vacances à la mer)

  9. Désolé François, mais Vincent a raison. En guerre est bien le meilleur livre de la rentrée (ok je n’en ai pas lu beaucoup d’autres mais je vois mal quelqu’un faire mieux).

    • Je crois que c’est désormais un fait scientifiquement avéré.

      • Cher François & collègues, je vous soumets cet interview pas piquée des hannetons d’un bourgeois (coiffé & coté), à un dîner de cons, il serait prince: le petit bain progressiste dans son grand vide communicationnel.

        https://www.youtube.com/watch?v=wi1kVz4JD7w

        Bonne journée

        • côté *coké

        • merci collègue,
          ton coké on dirait surtout un vampire,
          avec de l’ambition.

          Personnellement j’adore le mot archaïque. Je vois pas le problème.

        • remarque : t’es sûr qu’on dit pas cocaïné plutôt ?
          parce que coké ça fait un peu comme s’il sniffait du charbon.

          • Comme quoi le charbon n’est pas l’apanage des seuls prolétaires…

        • Merci luc,

          J’ai l’impression de revoir la scène de Tout le monde dit I love you où Woody Allen a enfin l’explication médicale du conservatisme de son fils.
          Ah ! L’IRM !

        • cher collègue saint luc, j’y repensais à ta p’tite vidéo et me disais que c’était tout de même dingue cette propagande progressiste qui se raconte qu’elle sera la solution au repli nationaliste alors qu’elle en est la cause.
          C’est vertigineux.

        • J’essaie d’éprouver de l’empathie et de la pitié pour ces LREM, mais là, désolée vous autres, je vais être vulgairement insistante.

          Le blond a une tête de zob. Il me rappelle Sarko, jeune, dans une vidéo où il annonçait déjà la couleur : sa persuasion d’être président un jour.
          Un zob à perruque blonde.
          Désolée encore pour les zobs ici et les blond.e.s.

          Une salle, à Aubervilliers (?), petite de surcroît, la marche serait-elle en train de freiner ?

          • oui j’ai repéré ça aussi,
            étonnant,
            pour ce que j’en ai aperçu d’aubervilliers.
            La mafia chinoise à tous les coups.

          • @anne-laure
            Aubervilliers, ce n’est pas très chic et pas très bourgeois de droite ou de gauche…

            Qui finance cette nouvelle campagne ?

            Le prochain Ruffin ou Branco nous le dira.
            Moins d’adhérents à son parti ?

          • moi je peux t’assurer que c’est très chic au niveau des restos chinois.

        • Luc , je te donne en échange de ton petit cadeau du matin, un gros cadeau du soir.
          Avec l’un de mes hommes préférés, il fait toujours les mêmes blagues et à chaque fois je rigole ,
          je suis niaise,
          il y a de l’amour dans l’air.

          • heuuuu quelqu’un a l’adresse internet d’emmanuel todd ?
            faut que je lui transmette ce que je viens d’entendre de la part de l’historienne de françois,
            à propos de l’amour troublant des élites françaises pour les allemands,
            putain, j’en reviens pas de l’intuition de cet animal.

          • faudrait peut-être prévenir bernard-henri levy aussi,
            éventuellement.

  10. Bonjour François…Est-ce que tu dirais que la bourgeoisie que tu décris dans « histoire… » porte des symptômes typiquement français?
    As-tu regardé un peu comment ça se comporte ailleurs (car évidemment des bourgeois et des classes il y en a majoritairement partout) ou consulté d’autres penseurs sociaux, français ou étrangers, qui auraient travaillé sur la question de l »être bourgeois aujourd’hui »? Le cool-mais-pas-cool me semble particulièrement frenchy mais je suis curieuse de savoir si c’est un phénomène plus généralisé.
    La deuxième question que je me pose c’est si ce bourgeois qui se la joue ouvert, Grand défenseur de Grandes causes, cool, moderne, décoiffé et barbu…est plus susceptible d’opérer un vrai glissement de classe, une déconnexion sans retour, qu’un bourgeois plus « repérable », plus stéréotypé (dans le genre coincé, fermé, conservateur…). On a parfois l’impression que la frontière tient à pas grand chose (à cause de la barbe et des convictions humanistes de surface), on peut se faire avoir, pas souvent très longtemps…et ça rend pas facile la lecture du paysage…
    Est-ce une niche pour Eux qui leur permet de se conserver en sauvant les apparences ou bien une évolution sociétale vers un accroissement de conscience qui pourrait aller vers plus de justesse et de justice?

  11. François B., ton essai a l’air de se vendre bien ou je me trompe ? Il était à l’entrée de la fnac des Halles sur deux colonnes. Les malveillants à ton encontre ont-ils déclenché une fièvre acheteuse ?

    • Bientôt Begaudeau va détrôner Musso et ses sbires !!!!

    • C’est super d’imaginer ce livre sur 2 colonnes.Visualiser le titre multiplié me fait vraiment rire

      • @pascale
        Idem lors de la sortie du livre de Ruffin et sur 3 colonnes. Des petits malins à la fnac d’un quartier chic l’avaient placé à côté du livre sur Brigitte qui n’était que sur une colonne. Visuellement cela donnait « Madame la Présidente… Ce pays que tu ne connais pas ».

    • Oui il se vend bien, depuis sa sortie. Il atteindra quelque chose comme 30000-40000. Ce qui me permettra de sortir enfin avec une actrice.
      Ont surtout joué les premiers passages télé-radio. Puis les malveillants ont fini le travail marketing.

      • CA fait 2 mois que je fais la promo à titre personnel. Diffusion hier de l’interview france culture et RMC à mon père puis sa réaction « il est génial ce type, je vais acheter son livre demain à ce Rigaudeau ».

        Puisses-tu passer devant « comment se faire des amis » en ce merveilleux classement des meilleures ventes «  »actu & société «  »d’Amazon…

        • @Luc : Rigaudeau c’ est plus choupi que Bigouden

          Sinon pour ce qui est de ventes de livres il se passe quand même un truc entre le livre de François, celui de Ruffin qui se vend aussi comme des petits pains et celui de Juan Branco qui vient de sortir et qui dixit Juan est en tête des ventes et en rupture de stock. Je ne sais pas qui les achète et qui les lit mais ça fait drôlement plaisir.

          • L’autre jour je ne trouvais pas le livre de François Ruffin dans la librairie, je demande à une des libraires…Elle me dit si si on l’a, et m’indique une pile de livres de François Bégaudeau !
            Euh non François Ruffin, s’il vous plaît…
            Et me répond « ah oui je les confonds, ils sont rouges tous les deux ! »

          • alors que juan est jaune et noir :

            Crépuscule, pourtant en accès libre sur internet depuis cinq mois, est passé numéro un des ventes en France, malgré une rupture de stocks qui a commencé 48 heures après sa sortie.

            Oh oui putain c’est beau,
            les gens savent quoi faire de leur argent.
            Contre le RSA de juan, force et honneur de gilets jaunes.

          • dans les meilleures ventes on trouve aussi le fabuleux : T’choupi cherche les œufs de Pâques,
            car il faut bien nourrir les enfants.

        • J’adore la réaction du papa!!!!moi aussi je fais de la pub.ce serait bien si ce livre était number one.tu parles d’une baffe!!!!!

      • You make my day!
        L’effet « cabin fever » de la pensée unique qui envahit les médias mainstream conduit certains à ouvrir la fenêtre sur des pensées nouvelles, affirmées et argumentées.

        Une petite soirée pour fêter ça ? Hum… au Fouquet’s ?

      • Vanessa Paradis?8

  12. Bonjour,

    La question du corps, dont vous parlez souvent m’interroge.
    Le travail, la vie…. marquent le corps. Ayant travaillé des années dessus et avec, le mien et celui des autres, je remarque de plus en plus que malgré le soin apporté par la bourgeoisie à l’entretien de son corps physique, et parfois quelque chose de visuellement harmonieux en sort, il demeure flasque.
    C’est assez compliqué à expliquer, car c’est de l’ordre du ressenti. Il est flasque, fuyant et pas franc dans sa manière de se mouvoir et d’appréhender l’espace, dans sa manière d’initialiser le mouvement, pourtant il arrive dans le même temps à s’imposer.
    La manière de l’appréhender selon le genre auquel on appartient diffère :
    J’ai du mal pour le moment à voir comment la femme appréhende le sien, à part qu’il y a quelque chose de l’ordre du bien de consommation durable qui se joue, mais c’est un peu caricatural.
    Pour l’homme, je trouve que cela se remarque dans le positionnement, le côté liquide de la chose, la différence qu’il y aurait entre un homme et un garçon. Je ne sais pas si je suis très claire.
    On peut le voir dans le geste automatique, le geste pulsion dès lors que l’attention se relâche ou dans la satisfaction des besoins fondamentaux, je ne parle pas ici du dressage qui consiste à incorporer la bonne tenue à table, c’est autre chose. Mais c’est la retranscription à travers le corps d’une pensée. Je l’explique mal sans doute.

    Belle journée

    • C’est bien expliqué, et c’est un beau chantier
      Je viens de répondre longuement à un questionnaire de Martin Page qui s’appelle « L’écrivain a-t-il un corps? ». Vous tiendrai au courant à sa publication.

    • Est ce que ta question c’est : Est ce qu’une pensée fuyante et pas franche donnerait ( finirait par donner) un corps flasque, fuyant, et pas franc, ce côté liquide que tu dis ?

      • et si c’était l’inverse?

        • Si c’était le corps flasque qui donnait une pensée flasque ? ( je sais pas comment on dit d’un mot qu’il ressemble à son sens mais flasque c’est vraiment ça !)
          Pourquoi pas ! mais qu’est ce qui fait un corps flasque ?
          le manque de désir, d’intention dont tu parles , Olia,
          les situations qu’il vit : l’entretien du corps plutôt que le jeu, à l’intérieur plutôt qu’à l’extérieur, dans un lieu où finalement il bouge peu ( la salle de sports) les choses qui viennent à moi plutôt que l’inverse ( Amazon, la livraison à domicile), dans le quotidien, la délégation de choses matérielles à d’autres, donc peu d’activités manuelles (qui bien sûr ne sont pas que manuelles), la circulation dans des lieux clos (on s’abrite sans cesse) où l’on glisse, où l’on ait transporté , où même en vacances l’on a pas besoin de sortir ( Center Parc ou les hôtels de luxe, le « c’était super y’avait tout sur place »), et aussi le magazine plus que le livre, le tweet plus que la lettre, le GPS plus que la carte, la clim’
          C’est un peu en vrac tout ça …mais de bon matin, ça réveille !

          • oui tout ça vous flasquise, nous flasquouille, me flasquose
            tous plus ou moins concernés

        • @lison & françois

          Je lisais il y a peu une étude sur la capacité musculaire d’un enfant de 10 ans en 1900 vs un enfant de 2010.
          Désolée je ne retrouve plus la source.
          Il y aurait une perte de 25% de capacité musculaire chez l’enfant de 2010…. Tout un programme donc

          • en 1900, les gosses des campagnes, dans une France majoritairement rurale, devaient faire des km pour aller à l’école et en plus ils aidaient les parents aux champs. Alors, pas besoin de leur faire faire du sport en sortant de l’école, ils avaient leur dose !
            Et selon ma dentiste, nos mâchoires vont être appelées à diminuer, vu qu’on mange de plus en plus mou!

        • Et si c’était encore autre chose?
          Alors reprenons.
          Donc, le corps agit, la pensée pâtit : hypothèse matérialiste. Ou bien l’inverse, la pensée agit, le corps pâtit : hypothèse idéaliste. Et si c’était… corps et pensée agissent ou pâtissent de concert, car ce sont deux expressions d’une seule et même chose : hypothèse spinoziste ! 🙂

          Ici, l’un(e) ne peut agir sur l’autre, en aucun cas ; la glande pinéale ne relit pas l’un à l’autre… (et pourtant quel joli nom). Par exemple, la volonté (action intentionnelle du mental sur le corps) ou l’effet psychosomatique (action du corps sur le mental) sont des illusions de notre conscience. Il n’existe même pas de libre-arbitre… bon oui, c’est un peu dur à avaler… mais l’illusion est constitutive de notre perception du réel, car notre conscience ne perçoit que des effets séparés de leurs causes, et suture son angoisse en bouclant le cercle sur lui-même : les effets sont pris pour des causes. Je deviens donc la cause libre d’actions qui sont en fait déterminées par une infinité de causes extérieures.
          Bref.
          Pour en revenir à l’unité corps/mental, une image pour tenter de l’illustrer : on sait que la température mesure à un niveau macroscopique l’agitation moléculaire qui a lieu à un niveau microscopique. Les deux énoncés : « il fait telle température » et « l’agitation moléculaire est de x  » renvoient in fine à la même réalité, mais vue sous deux expressions différentes, de sorte qu’elles ne sont pas synonymes, puisqu’on ne peut pas les remplacer l’une par l’autre dans une phrase en conservant le sens de la phrase.
          Deux expressions donc d’une seule et même chose, tel est probablement le lien entre le corps et le mental! Voir à ce propos les dernières avancées dans les neurosciences.

      • @lison

        Justement, je me suis posée cette question, elle me semble incomplète parce qu’il manque la notion d’intentionnalité, c’est elle qui permet d’initialiser le mouvement et c’est parce qu’il y a intentionnalité que la manière d’initialiser le mouvement lui donnera sa qualité.
        La qualité de mouvement, est de l’ordre de la perception.
        Je pense que le corps bourgeois est un corps de réflexes ; l’intentionnalité est pour moi le regard et le désir d’être de/avec/sur/dans/au l’autre et le monde…
        Je tente d’affiner la question.

        • @ Olia
          je crois que je comprends. Comme si ces mouvements se faisaient sans intention ou désir mais par habitude, réflexe ( je l’ai fait, je le refais) ou obligation (parce qu’il faut le faire, parce que ça se fait), et que cela leur enlevait toute consistance.
          Une sorte de robot mou.

          • @lison

            Oui

  13. Philip Roth aussi a été accusé d’antisémitisme. Comme quoi ça arrive même aux meilleurs !

  14. Pour ceux qui voudraient étendre le débat à d’autres lieux, j’ai créé un petit post sur r/france qui devrait rester visible encore dans la journée.

    https://www.reddit.com/r/france/comments/b5tw7p/perdre_son_emploi_pour_avoir_critiqu%C3%A9_la/

    N’hésitez pas à le faire vivre pour le rendre visible.

    • merci kiceki
      décidément « bourgeois » fait parler
      « bourgeois » nous titille tous
      et ne serait-ce pas parce que nous sentons que le mot cristallise, non pas seulement l’iniquité sans fondement de l’organisation sociale, mais quelque chose de plus profond, que j’appellerais notre égarement, ou bien notre piège, le piège que nous (humains) nous sommes tendus

      • Ce rêve d’une société qui ferait de tous les pauvres (en tout cas ses plus méritant) des bourgeois qui se fracasse sur le réel de la finitude des ressources…

        Elle n’est pas jolie la tête au saut du lit de celui qui aurait préféré ne jamais se réveiller.

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