Begaudeau.info, le site officiel de François Bégaudeau

Pas encore membre ? Enregistrez-vous et simplifiez-vous les commentaires !

TA BÊTISE SANS FIN

Pour ceux qui n’auraient pas suivi l’événement de dimension mondiale de l’hiver 2019, rappel des faits
-le 1er février, Vincent Jaury, rédacteur en chef de Transfuge où j’écris depuis l’origine, me vire par mail. Il vient de lire Histoire de ta bêtise, se sent visé, se sent insulté, et me désigne la porte, m’invitant à partir vivre « loin de moi » (loin de lui, donc).
-Dans l’édito du Transfuge daté de février, où deux textes de moi sont publiés qui seront donc les deux derniers, le même Vincent Jaury évoque, sans le nommer, un certain « auteur d’une histoire de sa bêtise » pour affubler ledit auteur d’un complexe paranoïaque.
-mi-février, Transfuge met en ligne un texte de mon remplaçant, Serge Kaganski, sur Histoire de ta bêtise, ou plutôt sur son auteur décidément malmené. Texte dont l’efficacité comique rachète l’indigence intellectuelle. Par exemple Kaganski m’y appelle Bigoudi, ou Bigouden par référence à des origines bretonnes que je n’ai pas. On rit.
-début mars, Oriane Jeancourt, rédactrice en chef des pages littéraires du magazine et épouse de Vincent Jaury, écrit un texte plus loyal à ce qui fut notre collaboration pendant quinze ans, mais pour en arriver à la même conclusion : Transfuge ne pouvait pas ne pas se séparer de son rédacteur coupable d’un livre.
A aucun de ces trois textes je n’ai répondu, ni publiquement, ni par voie privée. Illustrations parfaites de la bêtise bourgeoise que je m’étais efforcé de décrire, ces textes travaillaient en faveur du livre. Ils le validaient spectaculairement. Ils jouaient contre eux mieux que je n’aurais su le faire.
Mais il est dans la nature du flux auto-justificateur de ne jamais se tarir. Qui se justifie s’accuse, comme on sait. Celui qui se justifie doit donc ensuite se justifier de ce dont sa première auto-justification l’accuse. L’alcoolique sait que le dernier verre n’est jamais le dernier. C’est donc logiquement que Vincent a repayé sa tournée dans l’édito du Transfuge de mars. Et l’on peut supposer que ces « Dernières explications » – c’est le titre de l’édito – ne seront pas les dernières. Leur rage n’aura pas de fin.
Ce texte, comme les précédents, est une superbe manifestation des travers qu’il dénonce, en quoi il n’appelle pas davantage réponse. Vincent reste son meilleur pourfendeur. Mais l’attaque monte cette fois d’un cran. Un ami juriste me souffle qu’on flirte avec la diffamation. Etant moins prompt aux procédures qu’à l’écriture, je réponds ici avec mes petites mains et mon petit clavier, en reprenant in extenso cet édito amène -en italiques gras.
C’est un édito particulier. De nombreuses rumeurs m’obligent à expliquer pourquoi nous avons décidé de nous séparer de notre collaborateur François Bégaudeau. Il travaillait ici depuis quinze ans, depuis la naissance de Transfuge. Il a toujours été sérieux, et nos relations ont été longtemps stables et cordiales. Plusieurs fois, des personnalités du monde littéraire nous ont incité à nous séparer de ce Bégaudeau, qui, nous disaient-ils, cumulait année après année les ennemis. Selon eux, il était un des écrivains les plus haïs du milieu littéraire. J’y accordais peu d’importance, estimant que son travail de grande qualité primait sur tout. On me disait : tu verras un jour, il finit toujours par donner un coup de couteau. Clash aux Cahiers du cinéma, clash au sein du groupe Inculte et brouilles individuelles à répétition. Tout se passait bien sur le navire Transfuge, je n’avais donc aucune raison de m’inquiéter .
En octobre, dans cette période pré-glaciaire où Vincent n’avait pas encore réalisé quel monstre j’étais, il m’avait dit qu’En guerre était selon lui le meilleur roman français de la rentrée. Il avait donc du y apprécier le portrait caustique du personnage nommé Catherine Tendron, DRH de l’usine Ecolex, qui exposait son job en ces termes : « L’art est d’amener le collaborateur à comprendre ce qu’il ignore qu’il veut. Parfois il ignore qu’il veut partir, alors que sa baisse de rendement le crie. Un échange bienveillant lui montrera que ce qu’il croit subir est de son fait. À un salarié multiretardataire de la biscuiterie Bahlsen où elle développe savoir-faire et savoir-être entre 1997 et 2003, elle fait comprendre que c’est à lui d’abord qu’il nuit ; que ces retards sont les actes manqués d’une démotivation qui grève l’entreprise mais d’abord sa carrière. Assurément il s’épanouira mieux ailleurs. Parfois la résilience passe par une rupture, et le mieux-vivre par le mieux-licencier. »
Dans son mail de licenciement, Vincent applique à la lettre la méthode Tendron, en le concluant par : « J’accepte donc la rupture que tu proposes. Bon vent à toi, mais loin de moi. »  C’est moi François qui réclame la rupture. C’est le licencié qui donne le « coup de couteau » au licencieur, et ainsi le licencieur s’ exonère du sien.
Vincent oeuvre à se dédouaner d’une faute qu’il ne se pardonne pas. Sa rage contre moi est évidemment une rage contre soi. Vincent enrage de m’avoir viré. Il écrit et fait écrire et fait réécrire pour s’amender de sa mauvaise conscience d’avoir viré un mec pour un livre. Cet ami des Lumières zuniverselles et de la littérature sans frontières ni cachots ni censure islamo-gauchiste ne s’en remet pas. D’où ce paradoxe : ce n’est pas le viré qui multiplie les tribunes, mais le vireur. C’est le vireur qui réclame justice, qui réclame réparation ; qui réclame sa propre clémence.
Dans ce naufrage moral lui apparait une planche de salut pour sa conscience, que les lignes en gras ci-dessus exposent. Vincent n’a pas viré Bégaudeau pour son livre, il a viré Bégaudeau parce que Bégaudeau est un connard qui partout cherche la merde. Il n’a pas viré Bégaudeau, c’est Bégaudeau qui s’est viré tout seul par son agressivité récidiviste. Tel l’ouvrier à laquelle Catherine Tendron désigne la porte, Bégaudeau doit comprendre « que ce qu’il croit subir est de son fait ».
Problème : Vincent n’a rien à reprocher à Bégaudeau. Bégaudeau clashe tout le monde partout où il va, quand il déjeune Bégaudeau clashe sa petite cuillère, mais en quinze ans de Transfuge Vincent n’a jamais rien eu à lui reprocher -il a été « sérieux » (#paternalisme). Il faut donc passer à un autre registre. Vincent doit trouver un autre grief propre à gommer le grief qu’il s’adresse. C’est alors qu’il convoque THE grief.
Jusqu’au jour où j’eus une première alerte sur sa radicalisation, il y a quelques mois, où lors d’un échange de mails, il me parle de la bêtise des juifs d’aujourd’hui. J’ai coupé court, ne souhaitant pas aller plus loin sur ce terrain essentialiste et nauséeux. N’ayant peut-être pas eu le cran d’écrire un livre sur la bêtise juive, il le fit sur la bêtise bourgeoise avec cette Histoire de ta bêtise.
Quelle tristesse j’ai eue à la lecture de ce livre, où la main de l’exécuteur ne tremble jamais. Pas exactement le livre d’un intellectuel, mais plutôt d’un marchand de sang humain, qui ne respire pas la grande santé. Un livre fielleux, hargneux, ressentimental.
Je suis donc, pas franchement mais quand même, pas frontalement (manque de cran) mais en souterrain, quelque peu antisémite. A preuve, un mail où je parle de la « bêtise des juifs d’aujourd’hui ».
Ce mail existe. Je n’y parle pas de la bêtise des juifs d’aujourd’hui, mais de l’abêtissement récent des juifs de gauche. La nuance est évidemment décisive. Un gouffre sépare un verdict ethnique (la bêtise des juifs) de l’analyse d’un phénomène socio-politique contingent, à savoir, expliquais-je à Vincent, le glissement droitier d’un nombre non négligeable de juifs français de gauche. De ce glissement, les exemples ne manquent pas, chacun en a une flopée en tête. Finkielkraut n’aura été que le premier d’une longue liste d’intellectuels dit progressistes à basculer du coté de la réaction au long des cinq dernières décennies. Ce glissement mériterait analyse. Il a pour ressort premier la montée de peur devant l’objective recrudescence de l’antisémitisme en France. Ressort en partie compréhensible, donc, mais la peur, comme dit dans Histoire de ta bêtise dont c’est même la thèse centrale, est mauvaise conseillère pour la pensée – d’où l’abêtissement.
La peur du juif de gauche Vincent lui fait perdre tout discernement. Et lui fait perdre la mémoire. Lui fait oublier, par exemple, la video suivante :

Comme dit dans la video, cette adresse au grand Philippe Val a été enregistrée à Transfuge, avec les moyens de Transfuge. Elle l’a été à l’invitation de Vincent lui-même, qui trouvait indigne le procès de Val. J’avais d’abord décliné, trouvant que tant de connerie ne valait pas qu’on y réponde, et puis Vincent m’avait convaincu.
C’était en 2015. Qu’est-ce que chose s’est passé depuis, et ici deux hypothèses se font front, exclusives l’une de l’autre. L’hypothèse Vincent : Je me suis alors demandé comment une belle intelligence comme la sienne avait pu s’abêtir à ce point, parasitée sans doute par un certain nombre de névroses. L’hypothèse Vincent est  :    radicalisation. Ces quatre dernières années François s’est radicalisé. Est devenu antisémite. Est devenu antisémite à 44 ans. A soudain liquidé le paradigme de classes au profit du paradigme identitaire.
Pourtant son dernier roman en date, En guerre, ne parle que de classes. Pourtant, pas une ligne des centaines de textes écrits pour Transfuge ne respire, même de très loin, même dans le tréfonds de l’inconscient textuel, l’antisémitisme, ceux publiés depuis 2015 pas plus que les précédents. Pourtant, l’essai par quoi le licenciement est arrivé parle de la bourgeoisie. Mais cela ne trouble pas Vincent. Aussi vrai que l’antisémite voit des juifs partout, le juif apeuré voit des antisémites partout. Vincent est comme ce type, qui, outillé seulement d’un marteau, prend tout pour un clou. Le bourgeois que je vise n’est pas un bourgeois, c’est un clou, c’est un juif. La preuve? La preuve c’est que Vincent le ressent comme ça. Et on ne peut pas plus objecter à un ressenti que l’arabe ou le juif ne peuvent objecter à un ressenti raciste. Aussi fébrile soit le ressentant, le verdict du ressenti ne souffre pas d’appel.
Tout juste peut-on le retourner. Et explorer l’hypothèse François : c’est Vincent qui s’est radicalisé. Oui, ressenti pour ressenti, c’est ce que François ressent. Je l’ai d’ailleurs dit à Vincent en décembre dernier, exaspéré par la bêtise politique répétitive de l’éditorialiste de Transfuge, qui entre autres gags, avait pu écrire en juin 2017 que Macron était un « président égalitaire et de gauche ». J’avais proposé un café pour parler calmement de tout ça. Mais craignant sans doute qu’il s’agisse d’un guet-apens pour lui asséner mon proverbial coup de couteau, Vincent avait décliné.
Vincent s’est-il radicalisé en tant que juif, épousant le mouvement susdécrit? Non. Vincent voit dans mon bourgeois un juif, et moi je vois en lui, non un juif, mais un bourgeois. Vincent s’est radicalisé en tant que bourgeois, apeuré par ce qu’il appellerait la montée « des populismes », mais qui est plus surement le regain de forme de la contestation sociale. Entre 2015 et 2019, il s’est passé la séquence terroriste – qui certes n’a pas oeuvré à la sérénité des dominants -, mais aussi la ténacité des zadistes, les mouvements contre les lois travail 1 et 2, le premier mai 2018, les gilets jaunes. Et puis, un peu avant, cette élection présidentielle dont Histoire de ta bêtise part, et qui vit un candidat de la gauche sociale atteindre un score tel qu’il provoqua un déchainement de propagande bourgeoise. Qui vit le pondéré Vincent sortir de ses gonds, notamment en une occasion remarquable.  Quand Vincent poursuit par « Passons sur la réutilisation abusive dans ce livre d’échanges de mails que nous avons pu avoir », il falsifie doublement. Il falsifie, petit a, en laissant croire que j’aurais reporté dans le livre des mails privés ; il falsifie, petit b, en occultant la seule mention que le livre fait d’une de ses sorties. Sortie publique, sur une page facebook publique. On est entre les deux tours, et Vincent traite « d’ordure » Mélenchon qui vient de refuser d’appeler à voter Macron. Tombant par hasard sur ce commentaire, je lui fais observer qu’il s’est départi de sa sobriété revendiquée, loin des excès des extrêmes. Et c’est ce dont je fais état dans Histoire.., pour illustrer avec quelle vitesse le bon bourgeois qui pourfend les excès peut sombrer dans l’excès ; avec quel zèle cet apôtre de la nuance en arrive à ne plus faire dans la nuance. Vincent est peu à peu devenu un extrémiste du centre, et un intarissable détracteur de la gauche sociale à laquelle, à peine quelques mois avant, il ouvrait son magazine, au nom d’un pluralisme réel.

A partir de 2016, date de ce passage par les locaux de Transfuge d’un penseur de la gauche radicale, Vincent ne m’a plus jamais proposé d’animer un entretien semblable.  N’a plus parlé d’organiser un dialogue filmé avec Lordon. Le rôle de Lordon dans Nuit debout lui avait-il ouvert les yeux sur la position anticapitaliste de Lordon qu’il n’avait jamais lu ? Vincent a-t-il senti que l’urgence, devant si robuste adversité, était désormais de serrer les rangs bourgeois ? Je le crois.
Passons sur les attaques sournoises à l’endroit de Transfuge, le magazine pour lequel pourtant il écrivait.
Passons sur cette pique sournoise quant à des attaques sournoises inexistantes. Ce que l’individualisme libéral de Vincent peine à comprendre, c’est que Histoire.. n’a pas pour objet des individus, mais des structures. Que ce livre ne  règle pas des comptes personnels mais trace les lignes d’une conflictualité de classe. Si Vincent a cru se reconnaitre dans certaines analyses sur la bourgeoisie, ce n’est pas parce qu’elles le visaient ad hominem, mais parce que nombre de ses comportements et opinions sont strictement rapportables à son appartenance de classe. Et forcément il ne se le pardonne pas. Il enrage d’être la production sociale qu’il est. Il se méprise – et donc reporte le mépris sur celui qui ne fait que le peindre, comme il arrive qu’on reporte la faute de la fièvre sur le thermomètre. Passons sur le ton méprisant employé contre ces monstres bourgeois. Vincent parle de mon mépris comme il parle, plus haut, de ma hargne, de mon fiel, de mon ressentiment, comme son mail de DRH parlait de ma haine. Les lecteurs sereins de ce livre savent que la haine, le fiel, le mépris en sont absents. Mais alors? Mais alors le schéma psychologique est le même : aussi vrai qu’il m’accuse de ce dont il s’accuse, Vincent, évoquant ma haine pour la bourgeoisie, épanche sa haine de soi bourgeoise. Vincent ne s’aime pas bourgeois. Ce qui est un premier pas vers la grâce. Dans ce fiel contre moi s’impulse maladroitement une dissidence. Dans ce malaise d’être soi germe ce qui sauve. Encore un effort, Vincent, et te voilà glorieux, libéré de tes chaines, libéré de ta classe. Crache encore, Vincent, crache ce qu’il te reste de bile. Purge-toi, crache sur moi.
Il y a plus grave. Eric Naulleau et beaucoup d’autres ont perçu comme moi ce qui irriguait le fond de ce livre : un glissement rouge brun, une pulsion fasciste. En effet, que signifie préférer Marine Le Pen à Emmanuel Macron, sinon affirmer qu’il vaut mieux à tout prendre un état fasciste qu’un état social-démocrate, ou même libéral ?
The grief, toujours. Antisémite et donc fasciste. Qu’est-ce qu’un fasciste pour Vincent? Pas de définition. Mais nous connaissons sa définition : est fasciste celui qui marque une rupture avec moi, avec moi le bourgeois, et avec la démocratie libérale qui pérennise mon règne.
Mais relisons bien : Vincent m’accuse de « préférer  Marine Le Pen à Emmanuel Macron ». Cette préférence ne figure dans aucune page du livre. Dans le livre, il y a ce passage, destiné à expliquer mon non-vote :
« Je serai moins théorique, plus organique. Je mettrai au jour le fondement viscéral de la théorie. Si les deux candidats sont renvoyés dos à dos en ce dimanche ensoleillé, c’est d’abord pour la raison que je les déteste autant l’un que l’autre.
Par loyauté à mes fibres je peux même confesser que je déteste davantage Macron. Macron et son monde. Son monde et donc Macron. Ce monde-supermarché et sa dernière tête de gondole. »
C’est ce que Vincent appelle « préférer Marine Le Pen à Emmanuel Macron ». Mais cette torsion est inoffensive au regard des manipulations suivantes.
Deuxième horreur des centaines de pages plus loin : le racisme, au moins, est « une idée haute ». Bégaudeau confirme et signe : mieux vaut le fascisme que la social-démocratie. Le racisme, une idée haute ? On croit rêver ! Je ne sais pas ce qu’en penseraient Johann Chapoutot ou Pierre-André Taguieff qui ont démonté avec rigueur les rouages du racisme, ses délires, ses mensonges, ses simplismes : il n’y a pas idée plus basse que le racisme.
Oui Vincent tient à nous le dire, quoi qu’il lui en coute  : la pédophilie c’est mal et il n’y a pas idée plus basse que le racisme ». Alors que François, bien connu pour ses livres suprémacistes et son allergie aux descendants d’immigrés, trouve que le racisme est une idée haute. Voici les lignes de Histoire de ta bêtise où il est censé le dire :
« Alors tu étais évidemment incapable d’inscrire  l’homophobie dans le temps long du patriarcat – tu es sans mémoire, tu ne connais que le présent, où se programment les profits futurs. Tu étais surtout incapable de saisir que les sinistres aboyeurs des manifs pour tous ne parlaient pas en leur nom, mais au nom de la société, de l’idée qu’ils s’en font. Tu n’aurais pas compris non plus la confidence tordue et dépitée que m’a faite un jour un ami écrivain de droite : je ne suis pas raciste, je n’ai plus assez d’espoir pour ça. Les réactionnaires, les anti-modernes s’inquiètent de la fatalité multiculturelle au nom de la haute idée qu’ils se font de leur race, de leurs racines. Cette haute idée est une extravagance qui a fait bien des misères à bien des gens, mais elle est haute. Ces gens-là bougent encore – et toi? Oui leur racisme est à proportion de l’espoir, certes ravageur et puéril, qu’ils placent dans leur patrie, dans leur civilisation, dans l’intégrité de l’un et de l’autre. »
Lignes bien trop subtiles, bien trop amorales, bien trop analytiques, bien trop alambiquées peut-être, pour être comprises par l’apeuré radicalisé. Le bourgeois apeuré ne veut pas d’analyses, il veut des procès assortis de condamnations. Quand on lui explique que cette prééminence de la moraline en lui l’a rendu incapable de comprendre les centaines de siècles qui ont précédé l’avénement de son mou centrisme cool, le sang judiciaire du bourgeois apeuré ne fait qu’un tour. Le premier réflexe d’un bourgeois cool-mais-pas-cool apeuré est de vous traiter de raciste, de fasciste, à l’occasion de stalinien (Naulleau). Et de mener son instruction à charge en rassemblant les indices troublants. Ainsi on vous aurait vu caresser le chien de la cousine du boulanger de la rue où Nordahl Lelandais achète ses cigarettes.
Sur ce glissement, Alain Soral ne s’y est d’ailleurs pas trompé, lui qui relaie sur son site les passages télé de son nouvel ami Bégaudeau.
Bourgeois radicalisé, Vincent traque les connivences, les collusions, les complots. Et à nouveau fait montre des travers qu’il dénonce.
Quelle est, en effet, l’erreur de Soral? Avoir cru qu’un ennemi de son ennemi était forcément un ami. Avoir cru que j’avais rembarré Patrick Cohen par démangeaison antisémite – alors que Cohen ne m’insupporte qu’en tant que propagandiste vallso-macronien. Pour Soral le réel n’accepte qu’une découpe : il y a les juifs et le reste du monde. Schème semblable à celui de Vincent, pour qui il y a les antisémites et le reste du monde. Laissons donc Vincent et Alain mariner dans leurs découpes homogènes et poursuivons la lecture.
Enfin, cette phrase effrayante : « Je veux que tu disparaisses ».
La phrase effrayante se trouve dans ce passage d’Histoire de ta bêtise :
« T’observer m’envahit, je l’avoue, d’une joie trouble. Je suis bien inconstant : alternativement je déteste et adore vérifier que tu persistes dans ton être bourgeois. Je veux que tu disparaisses et que tu dures.
Ta disparition ferait un gros vide dans mon quotidien. Assurément ma vitalité a besoin de toi, de ton adversité. Nous autres marxistes ou paramarxistes nous délectons de nommer la violence constitutive des rapports sociaux, et d’en inférer que la violence seule peut les subvertir. La pensée radicale exsude un gout pour le heurt, corrélée peut-être à un gout pour la matière vivante née du heurt des atomes. Le marxisme est un vitalisme. »
Comme Vincent abêti ne le voit pas, ce passage autocritique ne cible pas la bourgeoisie mais mon ambivalence à son égard. Ambivalence que Vincent, toujours honnête, ampute d’un tronçon. La phrase « Je veux que tu disparaisses et que tu dures » devient « Je veux que tu disparaisses ». Une ambivalence divisée en deux cela donne son contraire : une assertion univoque. Le tour est joué, et Vincent peut alors se déchainer contre une pulsion de meurtre qu’il a fabriquée en un coup de ciseau : Ce « tu » est le bourgeois essentialisé, dont il souhaite donc la disparition. Par quel moyen il la souhaite ? On peut l’imaginer, nous qui avons en mémoire le XXe siècle. Cet appel au meurtre, ce fantasme de « classicide » selon le terme de Michael Mann, est inacceptable.
L’essence est une entité intemporelle, immuable. Proposant une « histoire » de la bêtise bourgeoise, j’en fais le produit d’une formation historique, c’est à dire tout le contraire d’une essence. Vincent voit une essence là où je reconduis, en marxiste constructiviste, l’idée que la bourgeoisie est bien le contraire d’une essence  : une construction. Le précipité sociologique d’un certain mode de production , d’accumulation, de valorisation. Ce qu’il s’agit de dépasser, c’est ce mode de production. Dépassement auquel le bourgeois, qui ne mérite ni plus ni moins la mort que quiconque, est invité à s’associer, comme l’ont fait, au long de l’histoire, nombre de rejetons de la classe dominante. Vincent pourrait aujourd’hui emboiter le pas des Lordon et Branco dans la sécession d’avec leur classe. Ses viscères le portent plutôt à s’arc-bouter sur la défense de sa position, qu’il appelle « humanisme », mot qu’il utilise à l’envi sans jamais en proposer de définition.
Désolé, cher François Bégaudeau, les passions tristes et guerrières de ce livre sont incompatibles avec les idées humanistes défendues depuis toujours à Transfuge. La tolérance, vertu haute et centrale de nos temps modernes, a ses limites : « Comment se prononcer pour la tolérance et néanmoins rejeter le relativisme qui nivelle toutes les opinions ? » se demandait Claude Lefort. Il est inconcevable de dialoguer avec ce livre, peuplé de loups à l’appétit sanguinaire.
La tolérance s’arrête là où commence la nécessité d’être intolérant. C’est avec ce genre d’adages que commence le cheminement classique et chronique du centrisme bonhomme à l’autoritarisme troupier. Vincent y viendra, c’est en cours. Ils y viendront tous, considérant, comme souvent, comme cycliquement, que le fascisme qu’ils semblent rejeter est le meilleur rempart contre la plèbe.
Sur la bourgeoisie, on relira avec plus de quiétude les milliers de page que Proust lui a consacrées. La critique de la bourgeoisie est passionnante quand l’intelligence s’y mêle. Comment oublier cette femme ridicule, calculatrice et cruelle avec les plus faibles, grotesque, ignorante, cupide qu’est madame Verdurin ? Mais comment oublier aussi la magnificience de Charles Swann, peu avide, tout à son plaisir de plaire aux femmes et de parfaire son goût de l’art ? Bernard de Fallois, dont on réédite les sept conférences, explique : si Proust liste des archétypes, il travaille à enrichir, sur le temps long d’une vie, la singularité de ses personnages.
Vincent préfère les piques proustiennes adressées à la bourgeoisie. Normal : il n’est pas concerné. Du temps de Proust, la bourgeoisie cool-mais-pas-cool n’existe pas encore. Etonnamment Vincent préfère Proust qui l’ignore à Bégaudeau qui le décrit.
Comme on est loin avec Proust, de ce Marat, qui par « humanité », demandait qu’on tranche deux cent soixante-dix mille têtes.
Etonnamment Vincent préfère les braves révolutionnaires girondins aux furieux porcs qui voulurent donner à la révolution bourgeoise un prolongement social.
Tu ne m‘as jamais surpris, Vincent. Tu ne me surprendras jamais. Tu ne citeras pas Sartre ou Rousseau, mais bien sûr Camus et Voltaire.
Un homme, ça se retient, écrit Camus.
Ca s’efforce d’être indulgent, écrit Voltaire.
Ca combat ses propres aversions et répulsions, écrit Claude Habib.
A bon entendeur salut.
A titre d’illustration d’une prose qui « se retient », on peut donc relire l’édito, qui se clôt ici par une formule fort originale, pour y recenser les formules modérées :
-ce livre, où la main de l’exécuteur ne tremble jamais. 
-un marchand de sang humain
-un livre fielleux, hargneux, ressentimental.
-Deuxième horreur
-cette phrase effrayante
-les passions tristes et guerrières de ce livre
-ce livre, peuplé de loups à l’appétit sanguinaire.
Je n’oublierai pas de sitôt une telle leçon de retenue. Et je n’oublierai pas non plus, prisant peu la déloyauté rétrospective aux faits, les quinze années où Vincent m’a laissé écrire ce que je voulais, fantaisies marxistes comprises, et m’a offert une place exceptionnellement confortable pour célébrer, analyser, disséquer, rêver des dizaines de livres et de films.
Pour aider chacun à se souvenir de cela d’abord, je finis en reportant trois critiques littéraires d’inspiration rouge-brun écrites en janvier pour les numéros de printemps, et que Transfuge ne publiera pas.

Pourquoi Minard fait court
à propos de Bacchantes, Céline Minard, Rivages

Deuxième page de « Bacchantes ». Les repères ne sont pas encore pris. Il a été question d’un « négociateur », d’un « assaut » possible, « d’hommes armés » qui « attendent les ordres » et dont les regards convergent vers la « porte blindée » d’un « bunker ». Et puis arrivent ces lignes : « La porte est ouverte. Une main gantée apparait, pose une bouteille au sol, la couche. Tandis que la main prend appui sur le vantail, un pied chaussé sort de l’entrebâillement, se glisse sous le corps du verre et lui impulse un vif mouvement rotatif ». Cet escarpin qui fait rouler une bouteille, on le voit. On le visualise, et c’est un gros plan. Un philosophe a écrit que c’est la littérature qui a inventé le gros plan, mais par la force des choses, par interversion historique des hiérarchies, notre esprit fait aujourd’hui l’opération inverse : il ne parlera jamais de filmage littéraire devant un gros plan de cinéma, mais d’écriture cinématographique devant un gros plan littéraire.
Ecriture cinématographique est une tarte à la crème. Un critique y a recours quand il peine à décrire un style. L’expression est-elle pour autant cramée? Ca voudrait dire quoi « écriture cinématographique » si ça voulait dire quelque chose?
Ca voudrait dire d’abord qu’une pareille écriture dessine une situation. Le cinéma aime les situations, parce qu’il est un art de l’espace et du temps, et qu’une situation se définit par son unité spatiale plus ou moins réduite (ici le « bunker » pénétré illégalement et cerné par flics, militaires, négociateurs, journalistes) articulé à une unité de temps dont la marque imposée est le décompte (en l’espèce, il faut agir vite avant que le typhon annoncé  compromette toute gestion raisonnable de la crise).
Une situation a ceci de profitable à une oeuvre, qui est finie et bornée, qu’elle est une condensation de réel. Une situation compresse et donc fait rentrer du gros (la vie) dans du petit (l’oeuvre). Pour qui voudrait figurer l’infigurable, à savoir la circulation mondiale des richesses et des individus, rien de tel que « ce bunker », « cave de garde la plus sécurisée de Honk-Kong », cette ville-monde, et manière de banque où des acteurs américains, des milliardaires saoudiens, et autres miséreux placent, non leurs lingots, non leurs diamants, mais des bouteilles de grand millésime. Cave présentement investie par un trio d’emmerdeuses avec à sa tête une croate de nationalité américaine formée en Israel ayant combattu en « Colombie, Angola, en Afghanistan, au Liban, et en Syrie ».
En somme il s’agit d’un braquage. Le cinéma aime d’amour les braquages, parce que le cinéma consiste d’abord à regarder des gens faire des trucs, parce que le geste est sa matière première, et que le braquage est une somme de gestes – pénétrer le bâtiment puis le coffre au prix de cent manoeuvres, prendre ce qu’il y a à prendre, repartir libre.
Minard aime les gestes : ceux des cow-boys dans Faillir être flingué (en hommage à on sait quel genre issu d’on sait quel septième art), ceux de l’alpinisme dans Le grand jeu. Elle excelle à les décrire – par exemple la pantomime de « la clown » : « elle étale au sol (le tissu blanc) soigneusement, elle en lisse les plis et quand il est parfaitement à plat, elle prend appuis dessus sur ses mains, exécute un équilibre et une roulade dont elle se relève en sautant sur ses pieds joints ».
Des gestes mais parfaits. Le braquage de cinéma est une addition d’opérations agençant un moment d’« absolue perfection », comme avait dit Tanguy Viel dans son roman de braquage. Les gestes devront être efficaces, experts, millimétrés – quand la Brune se maquille « ses gestes sont ceux d’une experte » – sous peine d’échec. Ce qui requiert de rassembler les meilleurs. Une équipe de braqueurs est un concentré d’excellence, une dream team comme Soderbergh en forma une autour du génie nommé Ocean. Et comme donc « les trois folles du bunker » :  trio d’élite comme seule la fiction populaire audiovisuelle ose en concevoir. Les jambes, la tête, tout. La brune est une bombasse en escarpins par ailleurs spécialiste en volcanologie. La clown est quant à elle « très calée en architecture militaire ». Tandis que la cheffe, dont on a dit le pedigree, est accessoirement « très calée en pierres précieuses ».
Que cherchent-elles? Que veulent-elles? On n’en saura pas plus que ce moment passé avec elle, que le braquage en soi et le bonheur qu’il leur procure. Minard demeure une hédoniste haut-de-gamme, et ses trois créatures (de rêve) sont bien les esthètes que le flic Jackie Tran avait pressenti d’emblée qu’elles étaient – « c’est un braquage ou un spectacle de cabaret? ». Réponse : c’est un braquage donc un spectacle de cabaret. Les trois folles braquent pour, strictement, la beauté du geste.
« Pour la beauté du geste » résume la poétique de Minard, loin des écritures meurtries, mélancoliques, pleurnichardes, pesamment mémorielles ou solennellement endeuillées qui ont envahi les rayons.
Pour qu’un braquage soit une bacchanale, que ses auteurs soient des « bacchantes », il suffisait de faire que la banque conserve et protège les meilleures vins du monde. Et ainsi braquer ouvre des festivités. Minard conçoit un livre comme on orchestre une partie de plaisir. La Bombe, la Brune et la Clown rassemblent les ingrédients nécessaires et suffisants pour que la fête soit réussie  : force, beauté, humour.
C’est là une littérature bien atypique, exempte de négativité. Ou alors le négatif est retourné en puissance, la laideur en beauté, le nuisible en utile : les salauds bunkerisent leurs richesses? Nous nous servirons de l’hermétisme du bunker pour protéger notre moment parfait. « Nous sommes dans une île, dans une cité, dans un submersible, inexpugnables ».
C’est la force et la limite des esthètes : rien ne les atteint, mais donc rien ne les traverse, ni soutient, ni dynamise. Ils ne peuvent compter que sur leur force beauté humour, sur leurs ressources d’invention et de joie. Pourquoi les romans de Minard sont courts, et celui-ci particulièrement? Parce que la grâce est courte, parce que la perfection est un équilibre fragile, qu’il faut bien sortir du vase clos où seul était possible cette perfection. D’où ce final en jus de boudin, vite torché et brouillon. Quatre pages auxquels on ne comprend rien à qui fait quoi et pour quel résultat. Le typhon qui s’abat sur la ville, paralysant tout, fait métaphore du dehors tel qu’il s’abat sur ce roman. Pour cette écriture en autarcie, le dehors est un glas.

A défaut de guerre
A propos de L’Amérique derrière moi, Erwan Desplanques, Editions de l’olivier.

« Il ne m’échappait pas que ces deux horizons cohabitaient, se fondaient l’un dans l’autre, et qu’il me faudrait suivre deux croissances simultanées, celles d’une tumeur et d’un embryon, qui aboutiraient aux résultats opposés, une mort et une naissance, deux réalités jumelles circonscrivant la totalité du spectre et qui, avec la célérité d’un tour de passe-passe, signeraient l’apparition d’un père et l’apparition concomitante d’un fils ». Ceci est un paragraphe de L’Amérique derrière moi. Il pourrait être réduit de moitié ; pourrait s’arrêter à « embryon ». Les quatre dernières lignes, contenues dans les trois premières, sont superflues.
En littérature l’académisme désigne une sorte de propreté syntaxique ( par exemple « mon père s’était réjoui de notre projet tandis que ma mère n’avait cessé de nous mettre en garde », page 12). Mais cette application quasi scolaire n’est qu’un aspect de l’option générale de l’académisme : celle de ne perdre aucun des enfants qu’il ballade en forêt. En vertu de quoi l’académisme s’astreint à de fréquents rappels, quitte à se répéter. Quitte à redoubler « tumeur et cerveau » par « mort et naissance », puis « père et fils ». Le style académique est sans trou ni ellipse. Si la littérature c’est l’ellipse, l’académisme est son contraire.
En l’espèce ce style redondant, ce style bavard sous ses dehors minimalistes, tient surtout d’un vice de forme qui est un défaut de format. Une boulette dans le choix du genre. Pour ce qu’il a à raconter, ce roman n’aurait pas du être un roman. Expliquons.
Desplanques a pour lui une belle lucidité : il a peu à raconter et il le sait. Peu à raconter car peu vécu. Il a « l’Amérique  derrière lui », en effet, si Amérique est l’autre nom de l’Histoire, du romanesque, d’une certaine amplitude existentielle. Desplanques excelle à circonscrire sa vie post-Amérique, post historique, post-romanesque, celle, prétend-il, de sa génération qui « ne connaissait des conflits qu’une version résiduelle, abâtardie, transposée sur le plan intime », ou « n’avait de souvenir de la guerre que celui des traumatismes qu’elle avait engendrée »
Niveau d’intensité 1 : être un héros américain. Niveau d’intensité 2 :  vouloir être un héros américain, comme le père d’Erwan marqué à vie par les GI de son enfance après-guerre. Niveau d’intensité 3 : raconter un père qui voulait être un héros américain. Desplanques occupe le 3, à double distance du feu. Il écrit en troisième main, tirant des Mémoires de son grand-père maternel sa narration de quelques épisodes de guerre.
Que reste-t-il aux humains d’intensité 3? Il reste, donc, la mort (des proches) et la naissance (des enfants). L’écrivain d’intensité 3, privée de guerres et de tragédies, ne peut compter que sur la mort d’un père, sur la naissance d’un fils, et avec un peu de chance sur la simultanéité des deux, pour fournir matière à un livre. Le problème étant que d’une mort et d’une naissance il y a peu à dire aussi. Des mois où son père a dépéri tandis que grossissait le ventre de sa compagne, le romancier ne tire qu’une grande décision  banalissime : quitter Paris pour la province, las de l’exiguïté. Comme il arrive à tous ses semblables.
Il y aurait bien un moyen pour que la platitude de ces vies ne condamne pas à des pages plates. Il y aurait à ne plus les prendre comme matière. Porter son regard vers d’autres vies, des vies d’intensité 1, vers d’autres cieux où l’Histoire crache encore son feu. Mais Desplanques a l’air de tenir à l’autobiographie intimiste – et lisant ici les deux pages réglementaires sur l’historique boucherie du Bataclan (« On entendait les sirènes sur le boulevard, un ballet ininterrompu de véhicules médicaux, de pompiers, de secouristes ») on se dit que c’est pas plus mal.
L’issue n’est donc pas dans l’amplification du registre, mais au contraire dans une petitesse assumée. Ne plus viser « l’existence augmentée » que même les tournées de son groupe de pop n’ont pas fourni à Erwan. Assumer l’existence comme petite. Raconter les choix de poussette aux galeries Lafayette, faire droit aux « amours raisonnables » contre les amours fiévreuses surestimées et surreprésentées (« je ne comprenais pas pourquoi l’amour était calculé à l’aune de la passion »), laisser les grandes colères et les grands élans pour épancher un « gentil tempérament mélancolique ».
Mais le faire dans la langue adéquate. Desplanques vit dans le peu? Qu’il pratique une littérature du peu.
Le format attitré du peu, c’est la nouvelle, CQFD. On ne n‘étonne pas de découvrir que son livre précédent était un recueil de nouvelles, ni de le voir mentionner ici les « plus grands nouvellistes américains », Carver en tête, qu’édite l’Olivier. Ce faisceau de données converge vers la forme courte. L’Amérique derrière moi eût fait une très bonne nouvelle. La formule a l’air d’être sous-tendue par une pique, comme elle l’est souvent (« ça ne méritait pas mieux qu’une nouvelle »), alors qu’elle est positive Ces faits méritaient une nouvelle. La méritaient positivement. Une nouvelle qui eût été, non la version light d’un roman, mais l’espace idoine pour accueillir le récit des derniers mois d’un père.
Dès lors Desplanques n’aurait pas eu à broder son peu, à faire redonder ses phrases. Sa phrase aurait trouvé sa bonne mesure, celle de la sobriété. La platitude académique aurait été alors requalifiée en écriture sobre – comme on le dit d’un alcoolique à jeun, comme on pourrait le dire d’un amoureux non transi par la passion.
Desplanques sait faire sobre. « Ma mère proposa de chercher sur les pierres tombales un prénom pour mon futur enfant ». Une phrase comme celle-là dit beaucoup mieux que le paragraphe précité les noces bizarres de la vie et de la mort. Elle ne surligne pas, elle capte. De même que plus loin, dans le cimetière encore, et cette fois le jour de l’enterrement du père, la notation suivante, simple et juste, semble exactement proportionnée à l’humain tardif qui l’écrit  : « Je n’étais pas ému comme je l’aurais souhaité. J’avais vu la scène dans trop de films » Tu n’as pas la force de la guerre? Acquiers la force du simple.

Vers un roman post-humain
A propos de Doggerland, Elisabeth Filhol, POL

Les scientifiques ne sont pas absorbés dans des calculs abstraits, ils sont au coeur du monde, ils élucident nos vies, les façonnent, les outillent, les configurent, les logent, les nourrissent, les prolongent les écourtent. Et nous leur accordons une attention nulle. La science qui  concerne tout le monde n’intéresse personne.
Nonobstant ses ramifications de genre – SF en tête -, la littérature montre la même négligence. Elle cantonne les scientifiques dans des quatrièmes rôles, ne les convoque dans le récit qu’en tant que caution – tableau, lunettes, exposé. Elle a bien tort. Comme l’ont compris trop peu d’écrivains, d’artistes, la science est une mine pour la littérature, pour l’art. La science, c’est de l’art en barres.
Chaque scientifique, en le sachant ou sans le savoir, porte   un livre sinon mille. Qu’un spécialiste des métaux rares nous parle des métaux rares, et voici qu’une caverne s’ouvre où scintille un lexique inusité, voici que votre monde familier se double d’un autre monde pourtant bien plus réel que celui où nous autres béotiens flottons, ne comprenant rien, ignorant tout du fonctionnement de l’ordinateur où passe notre vie. L’« espace-temps parallèle » où évolue Margaret Ross, personnage principal de Doggerland, est en fait le centre – c’est nous, a-scientifiques, qui évoluons en marge du vrai.
Margaret le dit : « elle n’a pas d’imagination », elle « n’invente rien ». Elle n’en a pas besoin. Son objet d’études, en tant que directrice du Département de Géosciences d’Aberdeen, possède un coefficient fictionnel bien supérieur aux oeuvres qui s’échinent à produire de l’imaginaire. Rien que le nom : Doggerland. Ca fait un très beau titre de roman. Et un très beau sujet. Rien à inventer, il suffit de regarder, éventuellement de creuser et oh voici un puits, voici une source (d’inspiration)
Car Doggerland existe. C’est une ile au milieu de la Mer du Nord, entre Angleterre et Danemark, recouverte il y a 8000 ans. Aujourd’hui Doggerland « est enseveli sous cinq à dix mètres de dépôts marins, par vingt mètres de fond en moyenne ». Cette phrase découvre un monde, permet un livre.
Ceux qui apparaissent autour de Margaret sont des scientifiques aussi, définis entièrement par cette compétence. Ted, le frère, travaille dans une agence de météorologie. Stephen, son mari, coordonne les études d’impact de la Dogger bank Offshore White farm, « le plus grand projet éolien offshoore jamais conçu ». Marc, son premier amour, vend son expertise en géologie à l’industrie pétrolière. Des tenants de la vie conjugale de Margaret et Stephen, nous ne saurons rien, et encore moins de leur fils, si ce n’est son positionnement sur les deux modalités possibles de l’exercice scientifique qu’incarnent père et mère – en gros : recherche pure contre science utile. Quant aux deux ex-amants, qu’est-ce qui les réunit après 25 ans sans se donner de nouvelles? Un colloque, bien sûr. Et de quoi parlent-ils d’emblée ? De Doggerland, bien sûr. De la Mer du Nord, et de l’opportunité de soutenir l’industrie d’extraction, quitte à dérégler l’environnement en déchainant les forces telluriques. Ce livre est cerné par la science.
Bien sûr, Margaret et Marc parlent aussi d’eux, de leur amour de jeunesse avorté, de sa réactivation possible. Mais ce n’est pas ce qu’ils font de mieux. Les tentatives de Filhol de dresser des analogies, par le truchement métaphoriques, entre leur domaine de compétences et leurs affects, sont maladroites. Ainsi Margaret chercherait, en faisant parler ce sol qu’elle examine, à exhumer son secret intime, quitte à faire ressortir les « quantités de failles », les « quantité de micro-séismes » chez son ex-amant et elle. Tel un professeur tournesol égaré sur un dance floor, la prose scientifique de Filhol égarée dans la psychologie, devient pataude, se leste de clichés (« qu’est-ce qui te fait courir Marc? qu’est-ce que tu fuis? ») qui la portent en lisière d’un banal roman de retrouvailles.
Beaucoup plus habile se montre-t-elle quand ses personnages ne sont plus que des porteurs de savoir, des gens sans psyché et seulement doués de voyance claire. Quand ils témoignent, pour le lecteur aveugle, du monde qu’ils voient : « il regarde ces plans fixes qui s’enchainent, qui enjambent les millions d’années par paquets de dix, des strates affaissées en terrasses, des blocs qui se décochent le long des failles, et parfois un sommet émerge, puis un autre, constituant un chapelet d’iles…». Suivent dix autres lignes de même facture, où peu à peu le « il » qui les a ouvertes se perd de vue, n’est plus qu’un prétexte, qu’un relais. Comme l’est, en première page, le « ils » embrassant le sujet collectif des météorologues rivés aux écrans où se schématise la formation de l’ouragan qui fonce vers les cotes d’Europe du Nord :  « ils l’on vue surgir au sud-est du Groenland s’extraire de sa gangue en un temps record, au nez et à la barbe des modèles numériques de prévision dépassés par la rapidité et l’ampleur du phénomène ; ils l’ont vue se lover, s’enrouler dans un mouvement ascendant de conviction et accroitre son diamètre en accéléré, dopée par une chute vertigineuse des pressions à cet endroit ».
Une question alors émerge : pourquoi conserver ce relais? Pourquoi s’embarrasser de ces personnages minimaux? Pourquoi ne pas livrer directement la matière, sans leur médiation? Pourquoi ne pas bazarder cette convention vieille comme le roman, la nécessité du personnage. Pourquoi des personnages? On se prend à rêver d’un livre que Doggerland  n’ose pas être tout à fait,  qu’il est dans ces meilleurs moments : un livre sans humains, un livre animé par les forces non-humaines qui agissent le monde, qu’elles soient géologiques (« des forces de compression, par rebond isostasique, qui se reproduisent après chaque déglaciation ») ou économiques comme celles qui ordonnent les fluctuations folles du cours du pétrole :  « on ne sait jamais, on voit rarement le coup venir, qui signera l’inversion de la tendance, rarement prévisible à court terme, à long terme ça ne fait pas un pli, les dépressions se succèdent entre deux envolée (…) mais on s’en remet, on s’en remet toujours, chaque fois ça redémarre ». Un livre dont le sujet grammatical principal serait indéfini. Un « on ». Un « ça ». Un « ça » qui serait l’agent impersonnel du système dynamique qui fait monter les eaux depuis toujours (« Ca monte inexorablement au fil des siècles par la fonte de  l’inlandsis »), et qui les fera encore monter, noyant les humains, liquidant l’humanité. On rêve d’un roman  exclusivement porté sur cet « extérieur à l’Homme, dans lequel il s’inscrit, qui tôt ou tard, quoi qu’on fasse, reprendra la main, et le virage que négociera alors le vivant qui a déjà connu d’autres extinctions massives, on ne sera plus là pour le voir ». Ni pour le raconter. Alors le vivant se racontera tout seul.

231 Commentaires

  1. Merci François !!!
    Que ça fait plaisir de lire une pensée articulée et cohérente qui ne s’exprime pas dans le champ envahissant de la pensée bourgeoise. Tu fais directement parler tous ceux qui, issus d’une classe prolétaire, ont fréquenté les milieux bourgeois de l’intérieur sans oublier leur origine – le mépris de classe aide beaucoup à cette disposition. Tu exprimes de manière cohérente et précise toute la pauvreté conceptuelle que l’on peut constater chez le bourgeois dit cool – il n’est pas si cool que ça et le refoulé versaillais est toujours à fleur de peau, prêt à surgir dès que les classes populaires font mine de ne pas accepter l’ordre social. J’ai vécu absolument tout ce que tu décris, déplacé dans un contexte provincial et dans un milieu scientifique.
    Je réfléchis aux modalités de fonctionnement de cette simili-pensée bourgeoise et on a du mal à y déceler aucun autre fondement que la préservation de ses intérêts, je te cite : « Tu es celui que tout ébranlement des classes populaires inquiète et crispe en tant qu’il menace ta place. ». Cette motivation de base est enrobée/refoulée d’un gauchisme libéral marchand – soit une compilation antithétique et ridicule, mais la cohérence du discours n’est pas un sujet chez les bourgeois. Je relève ce qui, selon moi, est le principe explicatif majeur du phénomène « bourgeois cool ». Ce n’est pas tant une inversion assumée du sens, comme le définit Debord du spectacle marchand – cette position est réservée aux élites qui dirigent, eux savent ce qu’ils font en conscience. Non cet aveuglement volontaire du bourgeois cool au sujet de son moi profond est plutôt dû à leur goût pour les récits et une psychologie complétement hétéronome. Tu écris – et soulignes – très tôt dans le bouquin : « Tu préfères les idées aux faits. » Et je te rejoins complètement à ce sujet. Je pose l’idéalisme bourgeois contre un réalisme marxiste/anarchiste – et révolutionnaire. As-tu pensé cette opposition idéalisme – réalisme dans le sens d’une dialectique révolutionnaire ? Si le sujet t’intéresse, je serai très heureux d’en discuter avec toi.

  2. Merci pour «Histoire de la bêtise ». Je suis une bourgeoise en pleine mutation.
    Je comprends mieux pourquoi je suis constamment en colère.

  3. je découvre Bloy. en effet, on ira pas plus loin que lui dans la démonstration de la fermeture de coeur des bourgeois catholiques ! j’ai l’impression que la gauche n’aura été qu’une symétrie exacte de la droite, une sorte de catholicisme athée en symétrie plutôt qu’opposition au catholicisme croyant, avec ses bourgeois, socialistes pour se donner bonne conscience, et ses pauvres, communistes, toujours impuissants politiquement.
    l’argent est Roi, au milieu, sur un trône, Macron en est l’incarnation.

    • Je n’ai pas lu Bloy mais Marx a parfaitement analysé et dénoncé l’horreur délétère du fétichisme de la marchandise et son corrélat : la marchandisation du monde – tous les êtres vivants y compris. L’expérience communiste n’était pas celle des pays de l’est ou de la RPC : il y a bien une symétrie droite-gauche en ce sens où ces expériences politiques dites « communistes » ont été ou sont toujours des capitalismes d’état. Le communisme, dans son sens marxiste, se conçoit sans état et sans argent : c’est un anarchisme radical. Le modernisme a cela de trompeur qu’il nous fait croire que l’argent a toujours régi les rapports humains, mais la communauté non capitaliste a été le quotidien de l’humanité pendant la quasi-totalité de son histoire. Les quelques rares peuples qui vivent hors capitalisme ont été ou sont décimés ou mis en contention (Indiens d’Amérique du Nord ou d’Amazonie, Aborigènes…).
      La méfiance envers l’extraordinaire force corruptrice de l’argent transparait dans nombre de textes anciens. L’Ancien et le Nouveau Testament ne dérogent pas à cet avertissement.

  4. on vous oppose souvent que le France serait un pays redistributif.
    en fait, il me semble que c’est faux.
    l’État prend tout aux nombreux pauvres (impôts, taxes, privatisations, cotisations…) pour le donner aux rares riches : CICE, santé, culture, environment, immobilier, (et même éducation, armée, social, globalement, car les chômeurs les plus riches et les hauts fonctionnaires profitent bien plus des cotisations et impôts des plus pauvres).

    et c’est là toute la perversité du système.

    avec un De Gaulle chrétien, la redistribution fonctionnait car il était hyper rigoureux pour pas se servir dans la caisse. mais avec des bourgeois soumis à leur cupidité car non consciencieux, l’Etat s’est mis a redistribuer à l’envers, peu à peu.

    merci de votre phrase dans une interview où vous dites que vous voulez juste que les bourgeois admettent ce fait. c’est exactement ce que je ressens, fille d’ouvrier en exil dans un milieu catho àla suite d’une conversion, longtemps soumise: qu’ils se rendent compte. car ils sont pleins de bonne volonté, mais ne supportent pas qu’on leur parle de cet angle mort.

    je me demande si les pharisiens de l’Évangile que Jésus a fustigé n’étaient pas le nom ancien des bourgeois. « Malheureux, vous les riches, parce que… ». mais l’évangile a été embourgeoisé, je crois, et c’est peut-être ça qui a fait décliner l’Eglise catho. contrairement aux protestants.

    • Oui les pharisiens sont des proto-bourgeois, assurément. Lire Bloy là-dessus.
      En revanche je ne pense pas que la France ait été redistributive jadis par le fait de la rigueur catholique de De Gaulle. Elle l’a plutot été par le fait de son pragmatisme politique, qui lui a fait voir qu’il serait judicieux de lacher quelques concessions à la demande sociale prise en charge par le PC très puissant d’alors (manière aussi de neutraliser la menace de contamination soviétique)

  5. Cher François Begaudeau as-tu lu « Tiens ferme ta couronne » de Yannick Haenel? Si non, je recommande!

  6. salut françois bégaudeau.
    cool, que tu aies un blog comme ça..

    (et au passage, mes hommages, mme dmzval, il y a aussi le plus récent « comment peut-on être anarchiste », de claude guillon. joyeux débats).

    ça va ?
    moi oui, je t’aime bien.

    J’écris ici parce que c’est effectivement lié au sujet de ton essai, mais surtout parce que c’est les trucs qui ont l’air les plus récents, de ton blog, et que je te « connais » depuis à peine quelques semaines.

    je te découvre donc depuis peu. et tu me plais. comme un frangin, un peu, et je suis très content, de la parution de ton livre « histoire de ta bêtise ». je suis un peu plus jeune que toi (74), mais me retrouve beaucoup, dans tes façons, et dans tes horizons. moi c’est les années 80, que j’en ai bouffé, de la télé. à partir de 93, je ne l’ai plus regardée, mais observée. j’avais même trouvé une formule marrante, à éteindre le son pour mettre la radio, : la télé, tu lui fermes sa gueule, et là elle t’ouvre les yeux.
    je reviendrai peut-être sur la « tresse » d’éléments convergents, sur mes marottes et celles que je retrouve chez toi. mais si je commente et commence quelque chose ici, c’est un peu par égo (bien sûr), mais très humblement : derrière presque 60 000 commentaires, j’imagine celui ci non pas passer comme « une lettre à la poste », mais plutôt risquer de finir comme un confetti au carnaval de rio..

    car attention, je suis un nain, à côté, évidemment. pas écrit de livres.. deux trois babioles, cependant, entre deux mails d’amour éplorés.. et qui sait, ça pourrait se faire, avant de caner. Et pas encore lu tous les tiens.

    je suis ravi, ainsi, de voir ce texte (je ne l’ai pas encore lu, mais je l’ai acheté, et par contre j’ai entendu à peu près toutes tes interventions dans l’internet, et lu des articles critiques – Slate est vraiment lamentable, dans leur rôle de se sentir visés..) de voir ce texte ou au moins son intention (te dirai une fois fini) épouser quelque chose que j’ai essayé de dire à des amis il y a une dizaine d’années, et qu’un copain blogueur a publié ici, je voulais te le faire voir, et bien qu’il y aura sans doute des nuances, voire divergences, entre ton propos de 222 pages, et ma mini prose de 16 000 signes :

    https://www.lille43000.com/index.php/les-travaux-des-eleves/en-peignoir/243-les-dix-objets-cles-de-la-bourgeoisie

    je trouvais assez énervant que des copains et même des copines s’encanaillent à 20 ou 30 ans dans des cercles « anars », de gôche, à gueuler sur la bourgeoisie… feignant de ne pas y retourner, parfois au galop, passé tel ou tel cap de la vie (amours, travail, gosses..). Mais moi j’avais pas distingué la bourgeoisie de gauche ou tradi : même « panier historique », pourrait dire un Manchette.. et puis, comme on dit parfois, même hors des polars : ma critique venait sans doute d’un autre « malade », pas d’un « médecin ».

    aussi, j’ai acheté ton livre, et entre nous, contrairement à toi, mon petit texte m’a bien valu une paire de critiques aussi, de ces amis, tantôt inquiètes, tantôt rassurées, mais je ne me suis pas fait virer de lille43000, tout petit blog au long cours. Je ne sais pas si ça veut dire que j’étais plus poli, ou moins offensif, en tout cas j’ai toujours ces amis, qui ont cependant bien perçu le message. Tout est question d’échelle, peut – être.. et sans doute de pouvoir.

    tu fouilleras si tu veux, mais un des trucs que j’ai trouvé de moi chez toi, c’est ton goût pour la centralité de la critique, notamment cinéma, peut être encore plus que la « littérature » (à ce jour j’ai été assez in-foutu de pondre un début de fiction..). « Critique », c’est un état clinique, aussi.. ça me va bien.

    si la curiosité t’en piquait, tu pourrais voir ces toutes petites choses ici :

    https://www.lille43000.com/index.php/homepage/fonds-bertoni-pour-le-cinema

    mon propre goût (très péremptoire) pour les avis sur des films vus (88 sur des milliers, depuis, je suis passé aux séries, plutôt, mais plus à écrire dessus, j’ai un peu arrêté il y a un moment), assez dignes à mon avis de… la moindre saillie « inspirée » de bistrot. j’en ai écrites (écrit ?) plusieurs sous l’influence de l’alcool, c’est un peu le principe du « gonzo-journalisme », qui nous est si cher à lille43000.. on n’est pas sérieux, quand on a trente sept ans..

    mais ma plus belle surprise, est ta correspondance dans « punk à singe », chez les âmes d’attala. ce qu’ils font est très grandiose, ils sont de véritables « feux à scintillements », comme on dit en mer, pour plein de raisons. Violence, quand tu nous lâches..

    et pour finir, merci d’avoir mis ce point sur le i de Val, car la question antisémite est d’autant plus piégée, au moins en apparence, depuis que ce cuistre s’en est emparé. comme je l’observe depuis longtemps, l’animal val (1994 je dirais), son parcours ne m’étonne même pas tant.. RIP, siné.

    bref, pressé de voir ce truc sur ce collectif en mayenne, le collectif, c’est effectivement l’avenir, c’est damasio qui a une belle pensée là-dessus.

    allez, bon dimanche, moi j’aime pas le foot, mais je suis content de savoir que t’es là quelque part. force & courage, comme on dit de nos jours, pour tes trucs.
    sympathies.

    et à plus, si le coeur t’en dit ?
    punk’s not dead..

    sam bertoni (labrique.net)

    • Bienvenue Sam
      Pas vraiment le temps ces semaines ci d’aller butiner dans tout ce que tu déposes ici, je mets ça de coté pour plus tard.

  7. Bonjour, cher Bégaudeau. Je vous écris par simplicité sur l’article le plus récent, bien qu’il n’ait aucun rapport avec la choucroute, ni même avec aucun objet culinaire d’ailleurs.
    Comme promis, je voudrais continuer la discussion d’hier. Comme je me connais, je sais que mes pensées et mes questionnements, sur toutes sortes de sujets d’ailleurs, vont intervenir de manière totalement erratique; mais on va faire avec !
    Il y a un passage du texte « n’enseignez jamais » que j’ai du mal à interpréter.

    « […] on n’apprend jamais de personne. C’est-à-dire qu’enseigner, ça n’existe pas. Mon métier repose sur du vent. Je n’ai jamais fait qu’instruire, c’est-à-dire abrutir. Abrutir, cela veut dire faire passer de mon cerveau à celui d’un élève une somme de connaissances qu’il va garder en lui toute sa vie comme un corps étranger, ou qu’il va retenir le temps que la compétition scolaire l’exige, puis relâcher comme une bande de prisonniers enfermés indûment. Passoire ou enregistreur d’informations : deux destins possibles pour le cerveau instruit. »

    J’ai du mal parce que cela me semble à moitié vérifié de manière très concrète, alors que cela ne me semble pas refléter la manière dont l’apprentissage fonctionne. « L’instruction » est éminemment autoritaire. Mais l’apprentissage est toujours un aveu d’impuissance suivi d’une remise en cause, nourrie par le monde, mais aussi, bien souvent, par un maître. Si on apprend quelque chose de déjà connu, comme un vieux théorème, il faut bien sûr se l’approprier, le manipuler personnellement. Mais il nous apparaît toujours par un discours extérieur, auquel, pendant le temps d’humilité alloué à l’apprentissage, on voue un crédit certain. Autrement dit, lorsque le désir d’apprendre apparaît (par un mécanisme qui m’est fort mystérieux, et que je compte bien tenter de percer à jour, tout au long de ma vie, y compris chez ma propre personne), il me semble s’accompagner presque mécaniquement d’un bref (quoique puissant) désir de soumission.
    (C’est ce que je ressens dès que j’échoue en TD à démontrer un fait subtil, comme par exemple la nécessité de distinguer la nuance subtile entre les hypothèses du théorème de Fréchet-Kolmogorov et celles du théorème d’Ascoli, dont l’un se révèle être une application de l’autre. A ce moment, j’ai un fort besoin de réprimande explicative, dans laquelle je me jette à corps perdu, parce que l’analyse fonctionnelle, c’est quand même super dur.)
    Du coup, j’ai l’impression d’avoir mal compris le sens que vous donnez aux mots « enseigner » et « instruire » dans l’ensemble du texte (http://begaudeau.info/2016/01/10/hors-les-murs/). Abrutissez-moi donc, que je puisse mieux comprendre, voire apprendre, quelque chose de profond de ce texte.
    J’ose m’attendre bien sûr, comme il se doit, à la réponse la plus frustrante, disséminante, contradictoire dont vous soyez capable.

    • Je vais laisser « enseigner et instruire », deux mots que je mets presque à égalité dans l’hostilité qu’il m’inspire.
      Je préfère partir de ceci :
      1 « Mais il nous apparaît toujours par un discours extérieur ». CQFD. Un savoir (gardons ce mot pour aller vite) vient toujours de l’extérieur. Le plus souvent, il vient à nous par le vecteur d’un discours extérieur, mais ce n’est pas toujours le cas. Par exemple je peux assimiler que les fraises sont rouges rien qu’en l’observant dans le jardin. Mais quand bien même cela nous viendrait d’un discours, est-il besoin de l’école pour que cela nous vienne? Tous les jours, informellement, sans dispositif d’apprentissage, nous assimilons des savoirs qui viennent à nous par un discours extérieur. beaucoup de choses que nous entendons rentrent par une oreille et sortent par l’autre, mais certaines rentrent et ne sortent pas : elles sont stockées dans la boite mentale des savoirs. Pourquoi certaines ressortent et d’autres restent? C’est fonction de l’intéret que nous y trouvons. Pourquoi l’information que le FC Nantes a été quatre fois champion et Saint-Etienne cinq fois se stocke en moi quand je l’entends à 7 ans? C’est parce que je soutiens Nantes et que je déteste son rival Saint-Etienne, et que cette info m’affecte profondément -m’affecte tristement, en l’occurrence.
      L’école prétend inculquer sans intéret. Or chacun voit bien que c’est une gageure Elle invente donc un intéret de substitution, un intéret différé, un intéret de seconde main : celui d’avoir une bonne note si on recrache ce savoir. Cet intéret faible crée des stockages faibles, provisoires -et c’est ainsi que l’élève s’empresse de déstocker ce qu’il vient d’assimiler, et qu’en 12 ans il n’apprend à peu près rien.

      2″il me semble s’accompagner presque mécaniquement d’un bref (quoique puissant) désir de soumission ». Quand j’assimile quelque chose (une façon de cuire un oeuf, le nom du goal du Real Madrid, la date de naissance de Spinoza), je me laisse pénétrer par ce « savoir », il y a donc une soumission objective. Mais pas « désir de soumission ».

      • Je crois que je vois…
        Gardons à l’esprit que je n’ai parlé ni de l’école (j’ai glissé l’université, mais je la vois à peine comme une institution comparable à l’école), ni des notes (pour lesquelles je partage vos griefs et ce, depuis la plus tendre enfance, et je compte bien m’en sortir par une pirouette et tenter d’imposer l’idée folle (mais pourquoi pas?) que les élèves de mes classes décideront eux-mêmes de leur moyenne sur la base (ou pas?) d’une simple appréciation écrite froide et désincarnée de ma part), mais bien du processus d’apprentissage. Un processus qui me fascine et me turlupine tellement que l’idée saugrenue d’exercer dans ce métier absurde, après s’être imposée à moi par le constat froid et serein que je ne pourrais rien faire d’autre pour « gagner ma vie » (en voilà une expression qu’elle est détestable), a totalement germé en moi, probablement par pure rationalisation, mais qu’importe. Ce processus s’inscrit dans l’intérêt personnel, c’est implacable, tout autant que l’absurdité totale que représente le prosélytisme et l’obligation vis-à-vis de quelque discipline académique que ce soit, surtout quand la question sociale, si épineuse aujourd’hui, s’invite dans les données en jeu dans une situation de classe.

        Pour ma part, je vois l’école principalement comme une circonstance, un cadre imposé, un « faisons avec », un « meilleur ennemi », un « bouffon vert » des « spidermen » que sont les profs investis. Le cadre qu’elle impose m’inspire plus l’amusement attéré que le dégoût. Mais je m’égare: c’est à peine mon sujet au fond.

        Je voulais simplement rebondir sur l’idée: « on apprend jamais de personne ». C’est probable. Mais je dirais plutôt « on apprend jamais par personne », c’est-à-dire que l’enseignement, ce n’est pas la transmission univoque et dépourvue d’échange véritable. Je suis certainement totalement naïf, mais je suis quasi-persuadé que, si la situation sociale n’est pas extrême (ie. dans une situation de classe qui ne se résume pas nécessairement à de la garderie, dont j’ai conscience de l’existence), si on déchire la carte du programme (de quel droit un programme?) et si on fait comprendre aux élèves que ceux qui ne participent pas au jeu du bon élève ne seront pas sanctionnés (« Tu veux combien sur le bulletin? Ok. En échange, fous-moi la paix, ne fais pas de bruit et laisse travailler ceux qui veulent. » Un truc comme ça! Est-ce si pervers ? L’institution a-t-elle les moyens d’empêcher ce genre de choses ?), on peut théoriquement arriver à une expérimentation d’apprentissage réel, pour quelques uns, sans humiliation. Et alors, si ce genre de fantaisie prend vie (l’espoir ne tue pas, et ce qui ne tue pas rend plus fort, donc l’esp.. ok bon zut la syllogistique à deux ronds ne vous atteindra pas, il faut que j’arrête les parenthèses), la question de savoir si l’activité de l’enseignant, savant de ce qu’il met en scène, ignorant de ce qui est recevable dans la subjectivité des jeunes, voulant sincèrement apprendre des jeunes, de la façon dont leur cerveau opprimé fonctionne en l’absence relative de coercition, est théoriquement possible, est-elle toujours si caduque ? L’enseignant en tant qu’il veut apprendre autant, sinon plus, de ses élèves que l’inverse, qui n’a rien à imposer, n’accordant qu’une foi très relative à l’importance de ses connaissances pour une autre subjectivité que la sienne (la propagande autour des « splendides » et « indispensables » mathématiques n’étant pour moi que le témoin la plus pure vanité), n’est-il pas un personnage capable d’obtenir quelque chose de l’école, ou plutôt malgré elle ? L’enseignant et son salaire à vie, dont le cadre de travail va à vau l’eau quoi qu’il décide d’entreprendre, qu’il obéisse ou pas aux directives d’un ministère qui a arrêté depuis de longues décennies d’observer le réel, n’a t-il pas un pouvoir éducatif insoupçonné parmi tous les acteurs de ce délirium ?

        Je perds le fil, je ne suis plus très certain de la cohérence générale de ce commentaire. Je vais me coucher.

  8. Mr Begaudeau,

    Suite à la lecture de votre livre « Histoire de ta…. » , j’ai entamé un débat, avec des amis, à propos de l’anarchisme…Auriez-vous des livres à me conseiller sur l’anarchisme, afin d’alimenter notre réflexion?
    Merci!

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.