Begaudeau.info, le site officiel de François Bégaudeau

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TA BÊTISE SANS FIN

Pour ceux qui n’auraient pas suivi l’événement de dimension mondiale de l’hiver 2019, rappel des faits
-le 1er février, Vincent Jaury, rédacteur en chef de Transfuge où j’écris depuis l’origine, me vire par mail. Il vient de lire Histoire de ta bêtise, se sent visé, se sent insulté, et me désigne la porte, m’invitant à partir vivre « loin de moi » (loin de lui, donc).
-Dans l’édito du Transfuge daté de février, où deux textes de moi sont publiés qui seront donc les deux derniers, le même Vincent Jaury évoque, sans le nommer, un certain « auteur d’une histoire de sa bêtise » pour affubler ledit auteur d’un complexe paranoïaque.
-mi-février, Transfuge met en ligne un texte de mon remplaçant, Serge Kaganski, sur Histoire de ta bêtise, ou plutôt sur son auteur décidément malmené. Texte dont l’efficacité comique rachète l’indigence intellectuelle. Par exemple Kaganski m’y appelle Bigoudi, ou Bigouden par référence à des origines bretonnes que je n’ai pas. On rit.
-début mars, Oriane Jeancourt, rédactrice en chef des pages littéraires du magazine et épouse de Vincent Jaury, écrit un texte plus loyal à ce qui fut notre collaboration pendant quinze ans, mais pour en arriver à la même conclusion : Transfuge ne pouvait pas ne pas se séparer de son rédacteur coupable d’un livre.
A aucun de ces trois textes je n’ai répondu, ni publiquement, ni par voie privée. Illustrations parfaites de la bêtise bourgeoise que je m’étais efforcé de décrire, ces textes travaillaient en faveur du livre. Ils le validaient spectaculairement. Ils jouaient contre eux mieux que je n’aurais su le faire.
Mais il est dans la nature du flux auto-justificateur de ne jamais se tarir. Qui se justifie s’accuse, comme on sait. Celui qui se justifie doit donc ensuite se justifier de ce dont sa première auto-justification l’accuse. L’alcoolique sait que le dernier verre n’est jamais le dernier. C’est donc logiquement que Vincent a repayé sa tournée dans l’édito du Transfuge de mars. Et l’on peut supposer que ces « Dernières explications » – c’est le titre de l’édito – ne seront pas les dernières. Leur rage n’aura pas de fin.
Ce texte, comme les précédents, est une superbe manifestation des travers qu’il dénonce, en quoi il n’appelle pas davantage réponse. Vincent reste son meilleur pourfendeur. Mais l’attaque monte cette fois d’un cran. Un ami juriste me souffle qu’on flirte avec la diffamation. Etant moins prompt aux procédures qu’à l’écriture, je réponds ici avec mes petites mains et mon petit clavier, en reprenant in extenso cet édito amène -en italiques gras.
C’est un édito particulier. De nombreuses rumeurs m’obligent à expliquer pourquoi nous avons décidé de nous séparer de notre collaborateur François Bégaudeau. Il travaillait ici depuis quinze ans, depuis la naissance de Transfuge. Il a toujours été sérieux, et nos relations ont été longtemps stables et cordiales. Plusieurs fois, des personnalités du monde littéraire nous ont incité à nous séparer de ce Bégaudeau, qui, nous disaient-ils, cumulait année après année les ennemis. Selon eux, il était un des écrivains les plus haïs du milieu littéraire. J’y accordais peu d’importance, estimant que son travail de grande qualité primait sur tout. On me disait : tu verras un jour, il finit toujours par donner un coup de couteau. Clash aux Cahiers du cinéma, clash au sein du groupe Inculte et brouilles individuelles à répétition. Tout se passait bien sur le navire Transfuge, je n’avais donc aucune raison de m’inquiéter .
En octobre, dans cette période pré-glaciaire où Vincent n’avait pas encore réalisé quel monstre j’étais, il m’avait dit qu’En guerre était selon lui le meilleur roman français de la rentrée. Il avait donc du y apprécier le portrait caustique du personnage nommé Catherine Tendron, DRH de l’usine Ecolex, qui exposait son job en ces termes : « L’art est d’amener le collaborateur à comprendre ce qu’il ignore qu’il veut. Parfois il ignore qu’il veut partir, alors que sa baisse de rendement le crie. Un échange bienveillant lui montrera que ce qu’il croit subir est de son fait. À un salarié multiretardataire de la biscuiterie Bahlsen où elle développe savoir-faire et savoir-être entre 1997 et 2003, elle fait comprendre que c’est à lui d’abord qu’il nuit ; que ces retards sont les actes manqués d’une démotivation qui grève l’entreprise mais d’abord sa carrière. Assurément il s’épanouira mieux ailleurs. Parfois la résilience passe par une rupture, et le mieux-vivre par le mieux-licencier. »
Dans son mail de licenciement, Vincent applique à la lettre la méthode Tendron, en le concluant par : « J’accepte donc la rupture que tu proposes. Bon vent à toi, mais loin de moi. »  C’est moi François qui réclame la rupture. C’est le licencié qui donne le « coup de couteau » au licencieur, et ainsi le licencieur s’ exonère du sien.
Vincent oeuvre à se dédouaner d’une faute qu’il ne se pardonne pas. Sa rage contre moi est évidemment une rage contre soi. Vincent enrage de m’avoir viré. Il écrit et fait écrire et fait réécrire pour s’amender de sa mauvaise conscience d’avoir viré un mec pour un livre. Cet ami des Lumières zuniverselles et de la littérature sans frontières ni cachots ni censure islamo-gauchiste ne s’en remet pas. D’où ce paradoxe : ce n’est pas le viré qui multiplie les tribunes, mais le vireur. C’est le vireur qui réclame justice, qui réclame réparation ; qui réclame sa propre clémence.
Dans ce naufrage moral lui apparait une planche de salut pour sa conscience, que les lignes en gras ci-dessus exposent. Vincent n’a pas viré Bégaudeau pour son livre, il a viré Bégaudeau parce que Bégaudeau est un connard qui partout cherche la merde. Il n’a pas viré Bégaudeau, c’est Bégaudeau qui s’est viré tout seul par son agressivité récidiviste. Tel l’ouvrier à laquelle Catherine Tendron désigne la porte, Bégaudeau doit comprendre « que ce qu’il croit subir est de son fait ».
Problème : Vincent n’a rien à reprocher à Bégaudeau. Bégaudeau clashe tout le monde partout où il va, quand il déjeune Bégaudeau clashe sa petite cuillère, mais en quinze ans de Transfuge Vincent n’a jamais rien eu à lui reprocher -il a été « sérieux » (#paternalisme). Il faut donc passer à un autre registre. Vincent doit trouver un autre grief propre à gommer le grief qu’il s’adresse. C’est alors qu’il convoque THE grief.
Jusqu’au jour où j’eus une première alerte sur sa radicalisation, il y a quelques mois, où lors d’un échange de mails, il me parle de la bêtise des juifs d’aujourd’hui. J’ai coupé court, ne souhaitant pas aller plus loin sur ce terrain essentialiste et nauséeux. N’ayant peut-être pas eu le cran d’écrire un livre sur la bêtise juive, il le fit sur la bêtise bourgeoise avec cette Histoire de ta bêtise.
Quelle tristesse j’ai eue à la lecture de ce livre, où la main de l’exécuteur ne tremble jamais. Pas exactement le livre d’un intellectuel, mais plutôt d’un marchand de sang humain, qui ne respire pas la grande santé. Un livre fielleux, hargneux, ressentimental.
Je suis donc, pas franchement mais quand même, pas frontalement (manque de cran) mais en souterrain, quelque peu antisémite. A preuve, un mail où je parle de la « bêtise des juifs d’aujourd’hui ».
Ce mail existe. Je n’y parle pas de la bêtise des juifs d’aujourd’hui, mais de l’abêtissement récent des juifs de gauche. La nuance est évidemment décisive. Un gouffre sépare un verdict ethnique (la bêtise des juifs) de l’analyse d’un phénomène socio-politique contingent, à savoir, expliquais-je à Vincent, le glissement droitier d’un nombre non négligeable de juifs français de gauche. De ce glissement, les exemples ne manquent pas, chacun en a une flopée en tête. Finkielkraut n’aura été que le premier d’une longue liste d’intellectuels dit progressistes à basculer du coté de la réaction au long des cinq dernières décennies. Ce glissement mériterait analyse. Il a pour ressort premier la montée de peur devant l’objective recrudescence de l’antisémitisme en France. Ressort en partie compréhensible, donc, mais la peur, comme dit dans Histoire de ta bêtise dont c’est même la thèse centrale, est mauvaise conseillère pour la pensée – d’où l’abêtissement.
La peur du juif de gauche Vincent lui fait perdre tout discernement. Et lui fait perdre la mémoire. Lui fait oublier, par exemple, la video suivante :

Comme dit dans la video, cette adresse au grand Philippe Val a été enregistrée à Transfuge, avec les moyens de Transfuge. Elle l’a été à l’invitation de Vincent lui-même, qui trouvait indigne le procès de Val. J’avais d’abord décliné, trouvant que tant de connerie ne valait pas qu’on y réponde, et puis Vincent m’avait convaincu.
C’était en 2015. Qu’est-ce que chose s’est passé depuis, et ici deux hypothèses se font front, exclusives l’une de l’autre. L’hypothèse Vincent : Je me suis alors demandé comment une belle intelligence comme la sienne avait pu s’abêtir à ce point, parasitée sans doute par un certain nombre de névroses. L’hypothèse Vincent est  :    radicalisation. Ces quatre dernières années François s’est radicalisé. Est devenu antisémite. Est devenu antisémite à 44 ans. A soudain liquidé le paradigme de classes au profit du paradigme identitaire.
Pourtant son dernier roman en date, En guerre, ne parle que de classes. Pourtant, pas une ligne des centaines de textes écrits pour Transfuge ne respire, même de très loin, même dans le tréfonds de l’inconscient textuel, l’antisémitisme, ceux publiés depuis 2015 pas plus que les précédents. Pourtant, l’essai par quoi le licenciement est arrivé parle de la bourgeoisie. Mais cela ne trouble pas Vincent. Aussi vrai que l’antisémite voit des juifs partout, le juif apeuré voit des antisémites partout. Vincent est comme ce type, qui, outillé seulement d’un marteau, prend tout pour un clou. Le bourgeois que je vise n’est pas un bourgeois, c’est un clou, c’est un juif. La preuve? La preuve c’est que Vincent le ressent comme ça. Et on ne peut pas plus objecter à un ressenti que l’arabe ou le juif ne peuvent objecter à un ressenti raciste. Aussi fébrile soit le ressentant, le verdict du ressenti ne souffre pas d’appel.
Tout juste peut-on le retourner. Et explorer l’hypothèse François : c’est Vincent qui s’est radicalisé. Oui, ressenti pour ressenti, c’est ce que François ressent. Je l’ai d’ailleurs dit à Vincent en décembre dernier, exaspéré par la bêtise politique répétitive de l’éditorialiste de Transfuge, qui entre autres gags, avait pu écrire en juin 2017 que Macron était un « président égalitaire et de gauche ». J’avais proposé un café pour parler calmement de tout ça. Mais craignant sans doute qu’il s’agisse d’un guet-apens pour lui asséner mon proverbial coup de couteau, Vincent avait décliné.
Vincent s’est-il radicalisé en tant que juif, épousant le mouvement susdécrit? Non. Vincent voit dans mon bourgeois un juif, et moi je vois en lui, non un juif, mais un bourgeois. Vincent s’est radicalisé en tant que bourgeois, apeuré par ce qu’il appellerait la montée « des populismes », mais qui est plus surement le regain de forme de la contestation sociale. Entre 2015 et 2019, il s’est passé la séquence terroriste – qui certes n’a pas oeuvré à la sérénité des dominants -, mais aussi la ténacité des zadistes, les mouvements contre les lois travail 1 et 2, le premier mai 2018, les gilets jaunes. Et puis, un peu avant, cette élection présidentielle dont Histoire de ta bêtise part, et qui vit un candidat de la gauche sociale atteindre un score tel qu’il provoqua un déchainement de propagande bourgeoise. Qui vit le pondéré Vincent sortir de ses gonds, notamment en une occasion remarquable.  Quand Vincent poursuit par « Passons sur la réutilisation abusive dans ce livre d’échanges de mails que nous avons pu avoir », il falsifie doublement. Il falsifie, petit a, en laissant croire que j’aurais reporté dans le livre des mails privés ; il falsifie, petit b, en occultant la seule mention que le livre fait d’une de ses sorties. Sortie publique, sur une page facebook publique. On est entre les deux tours, et Vincent traite « d’ordure » Mélenchon qui vient de refuser d’appeler à voter Macron. Tombant par hasard sur ce commentaire, je lui fais observer qu’il s’est départi de sa sobriété revendiquée, loin des excès des extrêmes. Et c’est ce dont je fais état dans Histoire.., pour illustrer avec quelle vitesse le bon bourgeois qui pourfend les excès peut sombrer dans l’excès ; avec quel zèle cet apôtre de la nuance en arrive à ne plus faire dans la nuance. Vincent est peu à peu devenu un extrémiste du centre, et un intarissable détracteur de la gauche sociale à laquelle, à peine quelques mois avant, il ouvrait son magazine, au nom d’un pluralisme réel.

A partir de 2016, date de ce passage par les locaux de Transfuge d’un penseur de la gauche radicale, Vincent ne m’a plus jamais proposé d’animer un entretien semblable.  N’a plus parlé d’organiser un dialogue filmé avec Lordon. Le rôle de Lordon dans Nuit debout lui avait-il ouvert les yeux sur la position anticapitaliste de Lordon qu’il n’avait jamais lu ? Vincent a-t-il senti que l’urgence, devant si robuste adversité, était désormais de serrer les rangs bourgeois ? Je le crois.
Passons sur les attaques sournoises à l’endroit de Transfuge, le magazine pour lequel pourtant il écrivait.
Passons sur cette pique sournoise quant à des attaques sournoises inexistantes. Ce que l’individualisme libéral de Vincent peine à comprendre, c’est que Histoire.. n’a pas pour objet des individus, mais des structures. Que ce livre ne  règle pas des comptes personnels mais trace les lignes d’une conflictualité de classe. Si Vincent a cru se reconnaitre dans certaines analyses sur la bourgeoisie, ce n’est pas parce qu’elles le visaient ad hominem, mais parce que nombre de ses comportements et opinions sont strictement rapportables à son appartenance de classe. Et forcément il ne se le pardonne pas. Il enrage d’être la production sociale qu’il est. Il se méprise – et donc reporte le mépris sur celui qui ne fait que le peindre, comme il arrive qu’on reporte la faute de la fièvre sur le thermomètre. Passons sur le ton méprisant employé contre ces monstres bourgeois. Vincent parle de mon mépris comme il parle, plus haut, de ma hargne, de mon fiel, de mon ressentiment, comme son mail de DRH parlait de ma haine. Les lecteurs sereins de ce livre savent que la haine, le fiel, le mépris en sont absents. Mais alors? Mais alors le schéma psychologique est le même : aussi vrai qu’il m’accuse de ce dont il s’accuse, Vincent, évoquant ma haine pour la bourgeoisie, épanche sa haine de soi bourgeoise. Vincent ne s’aime pas bourgeois. Ce qui est un premier pas vers la grâce. Dans ce fiel contre moi s’impulse maladroitement une dissidence. Dans ce malaise d’être soi germe ce qui sauve. Encore un effort, Vincent, et te voilà glorieux, libéré de tes chaines, libéré de ta classe. Crache encore, Vincent, crache ce qu’il te reste de bile. Purge-toi, crache sur moi.
Il y a plus grave. Eric Naulleau et beaucoup d’autres ont perçu comme moi ce qui irriguait le fond de ce livre : un glissement rouge brun, une pulsion fasciste. En effet, que signifie préférer Marine Le Pen à Emmanuel Macron, sinon affirmer qu’il vaut mieux à tout prendre un état fasciste qu’un état social-démocrate, ou même libéral ?
The grief, toujours. Antisémite et donc fasciste. Qu’est-ce qu’un fasciste pour Vincent? Pas de définition. Mais nous connaissons sa définition : est fasciste celui qui marque une rupture avec moi, avec moi le bourgeois, et avec la démocratie libérale qui pérennise mon règne.
Mais relisons bien : Vincent m’accuse de « préférer  Marine Le Pen à Emmanuel Macron ». Cette préférence ne figure dans aucune page du livre. Dans le livre, il y a ce passage, destiné à expliquer mon non-vote :
« Je serai moins théorique, plus organique. Je mettrai au jour le fondement viscéral de la théorie. Si les deux candidats sont renvoyés dos à dos en ce dimanche ensoleillé, c’est d’abord pour la raison que je les déteste autant l’un que l’autre.
Par loyauté à mes fibres je peux même confesser que je déteste davantage Macron. Macron et son monde. Son monde et donc Macron. Ce monde-supermarché et sa dernière tête de gondole. »
C’est ce que Vincent appelle « préférer Marine Le Pen à Emmanuel Macron ». Mais cette torsion est inoffensive au regard des manipulations suivantes.
Deuxième horreur des centaines de pages plus loin : le racisme, au moins, est « une idée haute ». Bégaudeau confirme et signe : mieux vaut le fascisme que la social-démocratie. Le racisme, une idée haute ? On croit rêver ! Je ne sais pas ce qu’en penseraient Johann Chapoutot ou Pierre-André Taguieff qui ont démonté avec rigueur les rouages du racisme, ses délires, ses mensonges, ses simplismes : il n’y a pas idée plus basse que le racisme.
Oui Vincent tient à nous le dire, quoi qu’il lui en coute  : la pédophilie c’est mal et il n’y a pas idée plus basse que le racisme ». Alors que François, bien connu pour ses livres suprémacistes et son allergie aux descendants d’immigrés, trouve que le racisme est une idée haute. Voici les lignes de Histoire de ta bêtise où il est censé le dire :
« Alors tu étais évidemment incapable d’inscrire  l’homophobie dans le temps long du patriarcat – tu es sans mémoire, tu ne connais que le présent, où se programment les profits futurs. Tu étais surtout incapable de saisir que les sinistres aboyeurs des manifs pour tous ne parlaient pas en leur nom, mais au nom de la société, de l’idée qu’ils s’en font. Tu n’aurais pas compris non plus la confidence tordue et dépitée que m’a faite un jour un ami écrivain de droite : je ne suis pas raciste, je n’ai plus assez d’espoir pour ça. Les réactionnaires, les anti-modernes s’inquiètent de la fatalité multiculturelle au nom de la haute idée qu’ils se font de leur race, de leurs racines. Cette haute idée est une extravagance qui a fait bien des misères à bien des gens, mais elle est haute. Ces gens-là bougent encore – et toi? Oui leur racisme est à proportion de l’espoir, certes ravageur et puéril, qu’ils placent dans leur patrie, dans leur civilisation, dans l’intégrité de l’un et de l’autre. »
Lignes bien trop subtiles, bien trop amorales, bien trop analytiques, bien trop alambiquées peut-être, pour être comprises par l’apeuré radicalisé. Le bourgeois apeuré ne veut pas d’analyses, il veut des procès assortis de condamnations. Quand on lui explique que cette prééminence de la moraline en lui l’a rendu incapable de comprendre les centaines de siècles qui ont précédé l’avénement de son mou centrisme cool, le sang judiciaire du bourgeois apeuré ne fait qu’un tour. Le premier réflexe d’un bourgeois cool-mais-pas-cool apeuré est de vous traiter de raciste, de fasciste, à l’occasion de stalinien (Naulleau). Et de mener son instruction à charge en rassemblant les indices troublants. Ainsi on vous aurait vu caresser le chien de la cousine du boulanger de la rue où Nordahl Lelandais achète ses cigarettes.
Sur ce glissement, Alain Soral ne s’y est d’ailleurs pas trompé, lui qui relaie sur son site les passages télé de son nouvel ami Bégaudeau.
Bourgeois radicalisé, Vincent traque les connivences, les collusions, les complots. Et à nouveau fait montre des travers qu’il dénonce.
Quelle est, en effet, l’erreur de Soral? Avoir cru qu’un ennemi de son ennemi était forcément un ami. Avoir cru que j’avais rembarré Patrick Cohen par démangeaison antisémite – alors que Cohen ne m’insupporte qu’en tant que propagandiste vallso-macronien. Pour Soral le réel n’accepte qu’une découpe : il y a les juifs et le reste du monde. Schème semblable à celui de Vincent, pour qui il y a les antisémites et le reste du monde. Laissons donc Vincent et Alain mariner dans leurs découpes homogènes et poursuivons la lecture.
Enfin, cette phrase effrayante : « Je veux que tu disparaisses ».
La phrase effrayante se trouve dans ce passage d’Histoire de ta bêtise :
« T’observer m’envahit, je l’avoue, d’une joie trouble. Je suis bien inconstant : alternativement je déteste et adore vérifier que tu persistes dans ton être bourgeois. Je veux que tu disparaisses et que tu dures.
Ta disparition ferait un gros vide dans mon quotidien. Assurément ma vitalité a besoin de toi, de ton adversité. Nous autres marxistes ou paramarxistes nous délectons de nommer la violence constitutive des rapports sociaux, et d’en inférer que la violence seule peut les subvertir. La pensée radicale exsude un gout pour le heurt, corrélée peut-être à un gout pour la matière vivante née du heurt des atomes. Le marxisme est un vitalisme. »
Comme Vincent abêti ne le voit pas, ce passage autocritique ne cible pas la bourgeoisie mais mon ambivalence à son égard. Ambivalence que Vincent, toujours honnête, ampute d’un tronçon. La phrase « Je veux que tu disparaisses et que tu dures » devient « Je veux que tu disparaisses ». Une ambivalence divisée en deux cela donne son contraire : une assertion univoque. Le tour est joué, et Vincent peut alors se déchainer contre une pulsion de meurtre qu’il a fabriquée en un coup de ciseau : Ce « tu » est le bourgeois essentialisé, dont il souhaite donc la disparition. Par quel moyen il la souhaite ? On peut l’imaginer, nous qui avons en mémoire le XXe siècle. Cet appel au meurtre, ce fantasme de « classicide » selon le terme de Michael Mann, est inacceptable.
L’essence est une entité intemporelle, immuable. Proposant une « histoire » de la bêtise bourgeoise, j’en fais le produit d’une formation historique, c’est à dire tout le contraire d’une essence. Vincent voit une essence là où je reconduis, en marxiste constructiviste, l’idée que la bourgeoisie est bien le contraire d’une essence  : une construction. Le précipité sociologique d’un certain mode de production , d’accumulation, de valorisation. Ce qu’il s’agit de dépasser, c’est ce mode de production. Dépassement auquel le bourgeois, qui ne mérite ni plus ni moins la mort que quiconque, est invité à s’associer, comme l’ont fait, au long de l’histoire, nombre de rejetons de la classe dominante. Vincent pourrait aujourd’hui emboiter le pas des Lordon et Branco dans la sécession d’avec leur classe. Ses viscères le portent plutôt à s’arc-bouter sur la défense de sa position, qu’il appelle « humanisme », mot qu’il utilise à l’envi sans jamais en proposer de définition.
Désolé, cher François Bégaudeau, les passions tristes et guerrières de ce livre sont incompatibles avec les idées humanistes défendues depuis toujours à Transfuge. La tolérance, vertu haute et centrale de nos temps modernes, a ses limites : « Comment se prononcer pour la tolérance et néanmoins rejeter le relativisme qui nivelle toutes les opinions ? » se demandait Claude Lefort. Il est inconcevable de dialoguer avec ce livre, peuplé de loups à l’appétit sanguinaire.
La tolérance s’arrête là où commence la nécessité d’être intolérant. C’est avec ce genre d’adages que commence le cheminement classique et chronique du centrisme bonhomme à l’autoritarisme troupier. Vincent y viendra, c’est en cours. Ils y viendront tous, considérant, comme souvent, comme cycliquement, que le fascisme qu’ils semblent rejeter est le meilleur rempart contre la plèbe.
Sur la bourgeoisie, on relira avec plus de quiétude les milliers de page que Proust lui a consacrées. La critique de la bourgeoisie est passionnante quand l’intelligence s’y mêle. Comment oublier cette femme ridicule, calculatrice et cruelle avec les plus faibles, grotesque, ignorante, cupide qu’est madame Verdurin ? Mais comment oublier aussi la magnificience de Charles Swann, peu avide, tout à son plaisir de plaire aux femmes et de parfaire son goût de l’art ? Bernard de Fallois, dont on réédite les sept conférences, explique : si Proust liste des archétypes, il travaille à enrichir, sur le temps long d’une vie, la singularité de ses personnages.
Vincent préfère les piques proustiennes adressées à la bourgeoisie. Normal : il n’est pas concerné. Du temps de Proust, la bourgeoisie cool-mais-pas-cool n’existe pas encore. Etonnamment Vincent préfère Proust qui l’ignore à Bégaudeau qui le décrit.
Comme on est loin avec Proust, de ce Marat, qui par « humanité », demandait qu’on tranche deux cent soixante-dix mille têtes.
Etonnamment Vincent préfère les braves révolutionnaires girondins aux furieux porcs qui voulurent donner à la révolution bourgeoise un prolongement social.
Tu ne m‘as jamais surpris, Vincent. Tu ne me surprendras jamais. Tu ne citeras pas Sartre ou Rousseau, mais bien sûr Camus et Voltaire.
Un homme, ça se retient, écrit Camus.
Ca s’efforce d’être indulgent, écrit Voltaire.
Ca combat ses propres aversions et répulsions, écrit Claude Habib.
A bon entendeur salut.
A titre d’illustration d’une prose qui « se retient », on peut donc relire l’édito, qui se clôt ici par une formule fort originale, pour y recenser les formules modérées :
-ce livre, où la main de l’exécuteur ne tremble jamais. 
-un marchand de sang humain
-un livre fielleux, hargneux, ressentimental.
-Deuxième horreur
-cette phrase effrayante
-les passions tristes et guerrières de ce livre
-ce livre, peuplé de loups à l’appétit sanguinaire.
Je n’oublierai pas de sitôt une telle leçon de retenue. Et je n’oublierai pas non plus, prisant peu la déloyauté rétrospective aux faits, les quinze années où Vincent m’a laissé écrire ce que je voulais, fantaisies marxistes comprises, et m’a offert une place exceptionnellement confortable pour célébrer, analyser, disséquer, rêver des dizaines de livres et de films.
Pour aider chacun à se souvenir de cela d’abord, je finis en reportant trois critiques littéraires d’inspiration rouge-brun écrites en janvier pour les numéros de printemps, et que Transfuge ne publiera pas.

Pourquoi Minard fait court
à propos de Bacchantes, Céline Minard, Rivages

Deuxième page de « Bacchantes ». Les repères ne sont pas encore pris. Il a été question d’un « négociateur », d’un « assaut » possible, « d’hommes armés » qui « attendent les ordres » et dont les regards convergent vers la « porte blindée » d’un « bunker ». Et puis arrivent ces lignes : « La porte est ouverte. Une main gantée apparait, pose une bouteille au sol, la couche. Tandis que la main prend appui sur le vantail, un pied chaussé sort de l’entrebâillement, se glisse sous le corps du verre et lui impulse un vif mouvement rotatif ». Cet escarpin qui fait rouler une bouteille, on le voit. On le visualise, et c’est un gros plan. Un philosophe a écrit que c’est la littérature qui a inventé le gros plan, mais par la force des choses, par interversion historique des hiérarchies, notre esprit fait aujourd’hui l’opération inverse : il ne parlera jamais de filmage littéraire devant un gros plan de cinéma, mais d’écriture cinématographique devant un gros plan littéraire.
Ecriture cinématographique est une tarte à la crème. Un critique y a recours quand il peine à décrire un style. L’expression est-elle pour autant cramée? Ca voudrait dire quoi « écriture cinématographique » si ça voulait dire quelque chose?
Ca voudrait dire d’abord qu’une pareille écriture dessine une situation. Le cinéma aime les situations, parce qu’il est un art de l’espace et du temps, et qu’une situation se définit par son unité spatiale plus ou moins réduite (ici le « bunker » pénétré illégalement et cerné par flics, militaires, négociateurs, journalistes) articulé à une unité de temps dont la marque imposée est le décompte (en l’espèce, il faut agir vite avant que le typhon annoncé  compromette toute gestion raisonnable de la crise).
Une situation a ceci de profitable à une oeuvre, qui est finie et bornée, qu’elle est une condensation de réel. Une situation compresse et donc fait rentrer du gros (la vie) dans du petit (l’oeuvre). Pour qui voudrait figurer l’infigurable, à savoir la circulation mondiale des richesses et des individus, rien de tel que « ce bunker », « cave de garde la plus sécurisée de Honk-Kong », cette ville-monde, et manière de banque où des acteurs américains, des milliardaires saoudiens, et autres miséreux placent, non leurs lingots, non leurs diamants, mais des bouteilles de grand millésime. Cave présentement investie par un trio d’emmerdeuses avec à sa tête une croate de nationalité américaine formée en Israel ayant combattu en « Colombie, Angola, en Afghanistan, au Liban, et en Syrie ».
En somme il s’agit d’un braquage. Le cinéma aime d’amour les braquages, parce que le cinéma consiste d’abord à regarder des gens faire des trucs, parce que le geste est sa matière première, et que le braquage est une somme de gestes – pénétrer le bâtiment puis le coffre au prix de cent manoeuvres, prendre ce qu’il y a à prendre, repartir libre.
Minard aime les gestes : ceux des cow-boys dans Faillir être flingué (en hommage à on sait quel genre issu d’on sait quel septième art), ceux de l’alpinisme dans Le grand jeu. Elle excelle à les décrire – par exemple la pantomime de « la clown » : « elle étale au sol (le tissu blanc) soigneusement, elle en lisse les plis et quand il est parfaitement à plat, elle prend appuis dessus sur ses mains, exécute un équilibre et une roulade dont elle se relève en sautant sur ses pieds joints ».
Des gestes mais parfaits. Le braquage de cinéma est une addition d’opérations agençant un moment d’« absolue perfection », comme avait dit Tanguy Viel dans son roman de braquage. Les gestes devront être efficaces, experts, millimétrés – quand la Brune se maquille « ses gestes sont ceux d’une experte » – sous peine d’échec. Ce qui requiert de rassembler les meilleurs. Une équipe de braqueurs est un concentré d’excellence, une dream team comme Soderbergh en forma une autour du génie nommé Ocean. Et comme donc « les trois folles du bunker » :  trio d’élite comme seule la fiction populaire audiovisuelle ose en concevoir. Les jambes, la tête, tout. La brune est une bombasse en escarpins par ailleurs spécialiste en volcanologie. La clown est quant à elle « très calée en architecture militaire ». Tandis que la cheffe, dont on a dit le pedigree, est accessoirement « très calée en pierres précieuses ».
Que cherchent-elles? Que veulent-elles? On n’en saura pas plus que ce moment passé avec elle, que le braquage en soi et le bonheur qu’il leur procure. Minard demeure une hédoniste haut-de-gamme, et ses trois créatures (de rêve) sont bien les esthètes que le flic Jackie Tran avait pressenti d’emblée qu’elles étaient – « c’est un braquage ou un spectacle de cabaret? ». Réponse : c’est un braquage donc un spectacle de cabaret. Les trois folles braquent pour, strictement, la beauté du geste.
« Pour la beauté du geste » résume la poétique de Minard, loin des écritures meurtries, mélancoliques, pleurnichardes, pesamment mémorielles ou solennellement endeuillées qui ont envahi les rayons.
Pour qu’un braquage soit une bacchanale, que ses auteurs soient des « bacchantes », il suffisait de faire que la banque conserve et protège les meilleures vins du monde. Et ainsi braquer ouvre des festivités. Minard conçoit un livre comme on orchestre une partie de plaisir. La Bombe, la Brune et la Clown rassemblent les ingrédients nécessaires et suffisants pour que la fête soit réussie  : force, beauté, humour.
C’est là une littérature bien atypique, exempte de négativité. Ou alors le négatif est retourné en puissance, la laideur en beauté, le nuisible en utile : les salauds bunkerisent leurs richesses? Nous nous servirons de l’hermétisme du bunker pour protéger notre moment parfait. « Nous sommes dans une île, dans une cité, dans un submersible, inexpugnables ».
C’est la force et la limite des esthètes : rien ne les atteint, mais donc rien ne les traverse, ni soutient, ni dynamise. Ils ne peuvent compter que sur leur force beauté humour, sur leurs ressources d’invention et de joie. Pourquoi les romans de Minard sont courts, et celui-ci particulièrement? Parce que la grâce est courte, parce que la perfection est un équilibre fragile, qu’il faut bien sortir du vase clos où seul était possible cette perfection. D’où ce final en jus de boudin, vite torché et brouillon. Quatre pages auxquels on ne comprend rien à qui fait quoi et pour quel résultat. Le typhon qui s’abat sur la ville, paralysant tout, fait métaphore du dehors tel qu’il s’abat sur ce roman. Pour cette écriture en autarcie, le dehors est un glas.

A défaut de guerre
A propos de L’Amérique derrière moi, Erwan Desplanques, Editions de l’olivier.

« Il ne m’échappait pas que ces deux horizons cohabitaient, se fondaient l’un dans l’autre, et qu’il me faudrait suivre deux croissances simultanées, celles d’une tumeur et d’un embryon, qui aboutiraient aux résultats opposés, une mort et une naissance, deux réalités jumelles circonscrivant la totalité du spectre et qui, avec la célérité d’un tour de passe-passe, signeraient l’apparition d’un père et l’apparition concomitante d’un fils ». Ceci est un paragraphe de L’Amérique derrière moi. Il pourrait être réduit de moitié ; pourrait s’arrêter à « embryon ». Les quatre dernières lignes, contenues dans les trois premières, sont superflues.
En littérature l’académisme désigne une sorte de propreté syntaxique ( par exemple « mon père s’était réjoui de notre projet tandis que ma mère n’avait cessé de nous mettre en garde », page 12). Mais cette application quasi scolaire n’est qu’un aspect de l’option générale de l’académisme : celle de ne perdre aucun des enfants qu’il ballade en forêt. En vertu de quoi l’académisme s’astreint à de fréquents rappels, quitte à se répéter. Quitte à redoubler « tumeur et cerveau » par « mort et naissance », puis « père et fils ». Le style académique est sans trou ni ellipse. Si la littérature c’est l’ellipse, l’académisme est son contraire.
En l’espèce ce style redondant, ce style bavard sous ses dehors minimalistes, tient surtout d’un vice de forme qui est un défaut de format. Une boulette dans le choix du genre. Pour ce qu’il a à raconter, ce roman n’aurait pas du être un roman. Expliquons.
Desplanques a pour lui une belle lucidité : il a peu à raconter et il le sait. Peu à raconter car peu vécu. Il a « l’Amérique  derrière lui », en effet, si Amérique est l’autre nom de l’Histoire, du romanesque, d’une certaine amplitude existentielle. Desplanques excelle à circonscrire sa vie post-Amérique, post historique, post-romanesque, celle, prétend-il, de sa génération qui « ne connaissait des conflits qu’une version résiduelle, abâtardie, transposée sur le plan intime », ou « n’avait de souvenir de la guerre que celui des traumatismes qu’elle avait engendrée »
Niveau d’intensité 1 : être un héros américain. Niveau d’intensité 2 :  vouloir être un héros américain, comme le père d’Erwan marqué à vie par les GI de son enfance après-guerre. Niveau d’intensité 3 : raconter un père qui voulait être un héros américain. Desplanques occupe le 3, à double distance du feu. Il écrit en troisième main, tirant des Mémoires de son grand-père maternel sa narration de quelques épisodes de guerre.
Que reste-t-il aux humains d’intensité 3? Il reste, donc, la mort (des proches) et la naissance (des enfants). L’écrivain d’intensité 3, privée de guerres et de tragédies, ne peut compter que sur la mort d’un père, sur la naissance d’un fils, et avec un peu de chance sur la simultanéité des deux, pour fournir matière à un livre. Le problème étant que d’une mort et d’une naissance il y a peu à dire aussi. Des mois où son père a dépéri tandis que grossissait le ventre de sa compagne, le romancier ne tire qu’une grande décision  banalissime : quitter Paris pour la province, las de l’exiguïté. Comme il arrive à tous ses semblables.
Il y aurait bien un moyen pour que la platitude de ces vies ne condamne pas à des pages plates. Il y aurait à ne plus les prendre comme matière. Porter son regard vers d’autres vies, des vies d’intensité 1, vers d’autres cieux où l’Histoire crache encore son feu. Mais Desplanques a l’air de tenir à l’autobiographie intimiste – et lisant ici les deux pages réglementaires sur l’historique boucherie du Bataclan (« On entendait les sirènes sur le boulevard, un ballet ininterrompu de véhicules médicaux, de pompiers, de secouristes ») on se dit que c’est pas plus mal.
L’issue n’est donc pas dans l’amplification du registre, mais au contraire dans une petitesse assumée. Ne plus viser « l’existence augmentée » que même les tournées de son groupe de pop n’ont pas fourni à Erwan. Assumer l’existence comme petite. Raconter les choix de poussette aux galeries Lafayette, faire droit aux « amours raisonnables » contre les amours fiévreuses surestimées et surreprésentées (« je ne comprenais pas pourquoi l’amour était calculé à l’aune de la passion »), laisser les grandes colères et les grands élans pour épancher un « gentil tempérament mélancolique ».
Mais le faire dans la langue adéquate. Desplanques vit dans le peu? Qu’il pratique une littérature du peu.
Le format attitré du peu, c’est la nouvelle, CQFD. On ne n‘étonne pas de découvrir que son livre précédent était un recueil de nouvelles, ni de le voir mentionner ici les « plus grands nouvellistes américains », Carver en tête, qu’édite l’Olivier. Ce faisceau de données converge vers la forme courte. L’Amérique derrière moi eût fait une très bonne nouvelle. La formule a l’air d’être sous-tendue par une pique, comme elle l’est souvent (« ça ne méritait pas mieux qu’une nouvelle »), alors qu’elle est positive Ces faits méritaient une nouvelle. La méritaient positivement. Une nouvelle qui eût été, non la version light d’un roman, mais l’espace idoine pour accueillir le récit des derniers mois d’un père.
Dès lors Desplanques n’aurait pas eu à broder son peu, à faire redonder ses phrases. Sa phrase aurait trouvé sa bonne mesure, celle de la sobriété. La platitude académique aurait été alors requalifiée en écriture sobre – comme on le dit d’un alcoolique à jeun, comme on pourrait le dire d’un amoureux non transi par la passion.
Desplanques sait faire sobre. « Ma mère proposa de chercher sur les pierres tombales un prénom pour mon futur enfant ». Une phrase comme celle-là dit beaucoup mieux que le paragraphe précité les noces bizarres de la vie et de la mort. Elle ne surligne pas, elle capte. De même que plus loin, dans le cimetière encore, et cette fois le jour de l’enterrement du père, la notation suivante, simple et juste, semble exactement proportionnée à l’humain tardif qui l’écrit  : « Je n’étais pas ému comme je l’aurais souhaité. J’avais vu la scène dans trop de films » Tu n’as pas la force de la guerre? Acquiers la force du simple.

Vers un roman post-humain
A propos de Doggerland, Elisabeth Filhol, POL

Les scientifiques ne sont pas absorbés dans des calculs abstraits, ils sont au coeur du monde, ils élucident nos vies, les façonnent, les outillent, les configurent, les logent, les nourrissent, les prolongent les écourtent. Et nous leur accordons une attention nulle. La science qui  concerne tout le monde n’intéresse personne.
Nonobstant ses ramifications de genre – SF en tête -, la littérature montre la même négligence. Elle cantonne les scientifiques dans des quatrièmes rôles, ne les convoque dans le récit qu’en tant que caution – tableau, lunettes, exposé. Elle a bien tort. Comme l’ont compris trop peu d’écrivains, d’artistes, la science est une mine pour la littérature, pour l’art. La science, c’est de l’art en barres.
Chaque scientifique, en le sachant ou sans le savoir, porte   un livre sinon mille. Qu’un spécialiste des métaux rares nous parle des métaux rares, et voici qu’une caverne s’ouvre où scintille un lexique inusité, voici que votre monde familier se double d’un autre monde pourtant bien plus réel que celui où nous autres béotiens flottons, ne comprenant rien, ignorant tout du fonctionnement de l’ordinateur où passe notre vie. L’« espace-temps parallèle » où évolue Margaret Ross, personnage principal de Doggerland, est en fait le centre – c’est nous, a-scientifiques, qui évoluons en marge du vrai.
Margaret le dit : « elle n’a pas d’imagination », elle « n’invente rien ». Elle n’en a pas besoin. Son objet d’études, en tant que directrice du Département de Géosciences d’Aberdeen, possède un coefficient fictionnel bien supérieur aux oeuvres qui s’échinent à produire de l’imaginaire. Rien que le nom : Doggerland. Ca fait un très beau titre de roman. Et un très beau sujet. Rien à inventer, il suffit de regarder, éventuellement de creuser et oh voici un puits, voici une source (d’inspiration)
Car Doggerland existe. C’est une ile au milieu de la Mer du Nord, entre Angleterre et Danemark, recouverte il y a 8000 ans. Aujourd’hui Doggerland « est enseveli sous cinq à dix mètres de dépôts marins, par vingt mètres de fond en moyenne ». Cette phrase découvre un monde, permet un livre.
Ceux qui apparaissent autour de Margaret sont des scientifiques aussi, définis entièrement par cette compétence. Ted, le frère, travaille dans une agence de météorologie. Stephen, son mari, coordonne les études d’impact de la Dogger bank Offshore White farm, « le plus grand projet éolien offshoore jamais conçu ». Marc, son premier amour, vend son expertise en géologie à l’industrie pétrolière. Des tenants de la vie conjugale de Margaret et Stephen, nous ne saurons rien, et encore moins de leur fils, si ce n’est son positionnement sur les deux modalités possibles de l’exercice scientifique qu’incarnent père et mère – en gros : recherche pure contre science utile. Quant aux deux ex-amants, qu’est-ce qui les réunit après 25 ans sans se donner de nouvelles? Un colloque, bien sûr. Et de quoi parlent-ils d’emblée ? De Doggerland, bien sûr. De la Mer du Nord, et de l’opportunité de soutenir l’industrie d’extraction, quitte à dérégler l’environnement en déchainant les forces telluriques. Ce livre est cerné par la science.
Bien sûr, Margaret et Marc parlent aussi d’eux, de leur amour de jeunesse avorté, de sa réactivation possible. Mais ce n’est pas ce qu’ils font de mieux. Les tentatives de Filhol de dresser des analogies, par le truchement métaphoriques, entre leur domaine de compétences et leurs affects, sont maladroites. Ainsi Margaret chercherait, en faisant parler ce sol qu’elle examine, à exhumer son secret intime, quitte à faire ressortir les « quantités de failles », les « quantité de micro-séismes » chez son ex-amant et elle. Tel un professeur tournesol égaré sur un dance floor, la prose scientifique de Filhol égarée dans la psychologie, devient pataude, se leste de clichés (« qu’est-ce qui te fait courir Marc? qu’est-ce que tu fuis? ») qui la portent en lisière d’un banal roman de retrouvailles.
Beaucoup plus habile se montre-t-elle quand ses personnages ne sont plus que des porteurs de savoir, des gens sans psyché et seulement doués de voyance claire. Quand ils témoignent, pour le lecteur aveugle, du monde qu’ils voient : « il regarde ces plans fixes qui s’enchainent, qui enjambent les millions d’années par paquets de dix, des strates affaissées en terrasses, des blocs qui se décochent le long des failles, et parfois un sommet émerge, puis un autre, constituant un chapelet d’iles…». Suivent dix autres lignes de même facture, où peu à peu le « il » qui les a ouvertes se perd de vue, n’est plus qu’un prétexte, qu’un relais. Comme l’est, en première page, le « ils » embrassant le sujet collectif des météorologues rivés aux écrans où se schématise la formation de l’ouragan qui fonce vers les cotes d’Europe du Nord :  « ils l’on vue surgir au sud-est du Groenland s’extraire de sa gangue en un temps record, au nez et à la barbe des modèles numériques de prévision dépassés par la rapidité et l’ampleur du phénomène ; ils l’ont vue se lover, s’enrouler dans un mouvement ascendant de conviction et accroitre son diamètre en accéléré, dopée par une chute vertigineuse des pressions à cet endroit ».
Une question alors émerge : pourquoi conserver ce relais? Pourquoi s’embarrasser de ces personnages minimaux? Pourquoi ne pas livrer directement la matière, sans leur médiation? Pourquoi ne pas bazarder cette convention vieille comme le roman, la nécessité du personnage. Pourquoi des personnages? On se prend à rêver d’un livre que Doggerland  n’ose pas être tout à fait,  qu’il est dans ces meilleurs moments : un livre sans humains, un livre animé par les forces non-humaines qui agissent le monde, qu’elles soient géologiques (« des forces de compression, par rebond isostasique, qui se reproduisent après chaque déglaciation ») ou économiques comme celles qui ordonnent les fluctuations folles du cours du pétrole :  « on ne sait jamais, on voit rarement le coup venir, qui signera l’inversion de la tendance, rarement prévisible à court terme, à long terme ça ne fait pas un pli, les dépressions se succèdent entre deux envolée (…) mais on s’en remet, on s’en remet toujours, chaque fois ça redémarre ». Un livre dont le sujet grammatical principal serait indéfini. Un « on ». Un « ça ». Un « ça » qui serait l’agent impersonnel du système dynamique qui fait monter les eaux depuis toujours (« Ca monte inexorablement au fil des siècles par la fonte de  l’inlandsis »), et qui les fera encore monter, noyant les humains, liquidant l’humanité. On rêve d’un roman  exclusivement porté sur cet « extérieur à l’Homme, dans lequel il s’inscrit, qui tôt ou tard, quoi qu’on fasse, reprendra la main, et le virage que négociera alors le vivant qui a déjà connu d’autres extinctions massives, on ne sera plus là pour le voir ». Ni pour le raconter. Alors le vivant se racontera tout seul.

352 Commentaires

  1. @ François Bégaudeau :
    Je vois ce que tu veux dire en gros,et comme je ne sais pas dans le détail ce que dis, écris et pense Badinter, je ne m’arcboute pas pour la défendre.
    Merci en tous cas pour ta réponse,
    Gilles.

    • Ce que dit et pense Badinter procède d’un centrisme libéral tout à fait propre à sa condition.
      Tout à fait comme son éminent mari, dont les deux dernières sorties ont consisté :
      -à voler au secours des lois travail, à la demande de Valls.
      -à gronder certaines pratiques de manifestants.
      Depuis leur appartement qui donne sur le Luxembourg, le couple veille sur la société. Merci à eux.

  2. Salut François,
    Je voulais d’abord te dire que j’ai beaucoup apprécié le concert des Zab à Couterne en 1.9.9.9, même si on a planté la bagnole au retour.
    C’est un peu tard pour le dire, i know.
    J’y suis allé avec mes potes Pierrick et Corinne, s’ils lisent mon message : contactez moi les gars.
    Je n’ai pas lu tout ce que tu as écrit, mais là, je lis l’histoire de ta bêtise, que je trouve très vivifiant (un peu comme le droit à la paresse, de Lafargue, niveau soulagement).
    Un peu chiffonné, cela dit, par le fait que tu réduises Badinter à « l’héritière de Publicis » : elle a quand-même une pensée, cette femme, dans le genre héritier, il en existe des biens plus produits de leur environnement. Et puis tu essaies de faire comprendre que la détermination sociale n’est pas fatale dès lors qu’on a conscience qu’elle s’exerce sur soi et qu’on peut, par volontarisme (qui doit venir de quelque part, je suis d’accord) opter pour une forme de pensée critique : elle, elle serait uniquement le reflet de son milieu ?
    Elle parrainait (alors là, oui, ça fait dame patronesse) la crèche Baby Lou bien avant l’histoire du voile, qui fonctionnait en 24/24 pour pouvoir accueillir les gosses des mères qui ont des horaires débiles, et à l’origine du truc, il y avait une bande de femmes anticléricales qui se disaient qu’ils fallait qu’elles aient une ligne claire sur tout ce qui touchait à la religion, peu importe laquelle.
    Je crois pas que sa sincérité sur ce genre de questions soit de la peur de musulman pauvre métabolisée, mais peut être que je me trompe.
    Je veux pas trop la défendre, son indépendance intellectuelle s’arrêterait certainement au début d’une discussion qu’on pourrait (devrait !) avoir avec elle sur la collectivisation de sa boîte.
    Mais je trouve que ça déssert un peu ton propos.
    À part ça, j’ai vraiment braillé comme un putois à la fin dudit concert, donc j’ai peut être fait partie des quelques relous rébous que vous avez possiblement croisés au cours de vos pérégrinations punks, je crois que mes copains ont un peu dû me calmer.
    J’espère que vous ne m’en avez pas tenu rigueur.
    Buenas noches!

    • Permets moi ce court post pour te remercier de ton // avec Eloge de la paresse, Tellyfee. Je viens de le lire, du coup. C’est effectivement une référence pour questionner la place du travail Merci (https://www.marxists.org/francais/lafargue/works/1880/00/droit.pdf)
      (Quant à E Badinter, elle est effectivement admirable / son engagement féministe. Moins à reprendre la boîte de papa et sur ses positions vis à vis du port du voile (qu’on ne peut pas réduire à un étendard comme elle l’a fait). Si non, c’est un quasi sans faute, c’est vrai.)

      • A Tellyfee : Sur E. Badinter :
        -je trouve toujours intéressant de livrer une information qui est assez peu livrée. Madame Badinter est donc oui, l’héritière de Publicis, cet empire. C’est ce qui la rémunère, très grassement, depuis 60 ans. Cette infomration est vraie donc justifiée.
        -pourtant Badinter est appréhendée comme une intellectuelle, on lui offre tribune à l’envi depuis des décennies. Au nom de quoi ? De quels travaux majeurs? Qui les lit (à part son tube réactionnaire sur le féminisme) CE n’est pas la question. Centriste libérale et autoritaire, madame est une intellectuelle organique de l’ordre social, c’est en cela qu’elle est invitée où elle veut. Et bien sur elle ne se présente pas comme telle. Ne parle jamais de son statut économique. Ne se prononce jamais sur les choses économiques, sauf quand elle préside le CA de la boite de papa. On ne l’a par exemple jamais entendu sur l’héritage.
        -outre sa position de madame de, ce statut de grande rentière est ce qui précisément lui permet d’écrire. La présenter comme écrivaine ou « femme de lettres » comme elle dirait, nécessite qu’on livre ce soubassement économique de l’écriture.
        -je ne vois pas en quoi cette mention « dessert mon propos ». Elle est au contraire cohérente avec mon propos qui est de refaire droit au caractère déterminant de la position économique, et d’insister sur le tropisme boutiquier qui ordonne l’éthos bourgeois. Glisser que Badinter est l’héritière de Publicis n’est donc pas une pique au passage, mais une information DÉTERMINANTE.
        -le plus important : je ne dis absolument pas que prendre conscience de sa classe permet d’y échapper. Je dis le contraire, explicitement, vers la fin (analogie avec l’alcoolique, qui, se sachant tel, n’arrete pas de boire pour autant). Les faits matériels sont plus forts que les faits idéels. Je dis juste que nommer sa situation et penser ses déterminations est la moindre des dignités du sujet déterminé. Ce que le bourgeois se garde toujours bien de faire, et madame Badinter pas plus que ses pairs de classe.

        A So What : tu es parfaite. Zero erreur. Tu nous les feras toutes. Aujourd’hui : Elizabeth Badinter admirable. On attend la suite.

        • Féministe depuis toujours dans un pays qui a attendu Me too pour s’y intéresser et reconnaitre qu’il y avait comme un ECART me permet effectivement de dire EB est admirable pour son engagement féministe. La rareté m’y oblige !
          Pour rappel, ce monde ne changera pas en un jour. Donc, je valorise ce qui peut l’être en attendant que chacun s’engage politiquement pour que CA CHANGE.
          Toujours facile de rejeter en bloc les solidarités quand on ne souffre pas soi même au quotidien l’exclusion et la violence. Par contre, je te rejoins et devrais rappeler que – vu l’état de la situation sociale et sociétale – je retiens cette position précise. C’est vrai

          • Bonjour So-what,
            subir la violence et l’exclusion n’est pas une raison pour s’allier avec n’importe qui sous prétexte qu’elle est « féministe ». Pourquoi vouloir de l’aide de quelqu’un comme EB ? Je n’ai pas envie d’être solidaire avec EB et je n’ai pas envie qu’EB soit solidaire avec moi. EB et moi ne vivons pas dans le même monde. EB incarne le féminisme bourgeois par excellence. EB fait partie des trente premières fortunes françaises. EB pense qu’il n’y a plus d’oppression des femmes depuis un bail dans la société française judaïque et catholique. EB n’est pas admirable. EB ne voudrait certainement pas que « ça change ».

            De qui parles-tu quand tu dis que ce pays a attendu Me too pour « s’intéresser » et « reconnaître(…)l’écart » ? Qui profite de la figure d’EB et de son « féminisme », quelle idéologie politique sert EB ?
            Pour faire simple, penser les dynamiques de genre sans penser les contextes économiques (micro et macro) dans lesquels elles s’inscrivent me semble un raisonnement bien douteux si l’on désire réellement que « ça change ».

          • En réponse à ton post Brrr
            Pour rappel, j’ai bien précisé dans mon premier post que je ne considérai ici que son féminisme et pas le reste (« Quant à E Badinter, elle est effectivement admirable / son engagement féministe. Moins à reprendre la boîte de papa et sur ses positions vis à vis du port du voile (qu’on ne peut pas réduire à un étendard comme elle l’a fait). Si non, c’est un quasi sans faute, c’est vrai. ») tout en précisant donc bien que je ne suis ni pour la femme d’affaires ni pour ses positions concernant le voile et autres. Mais uniquement donc son travail sur le féminisme. Il date mais a contribué à faire penser. C’est donc positif.
            Ma seule démesure ici est le dernier commentaire « un quasi sans faute ». Que j’ai écrit sans trop l’interroger et qui procède tout bêtement d’une défense spontanée d’une intellectuelle féministe. Mea culpa

          • Ce que je voulais dire, c’est qu’on ne peut pas extraire le féminisme, disons le discours idéologique de Badinter, comme une molécule qui serait indépendante de l’organisme d’origine. Le féminisme d’EB est imbibé de sa condition. Ca me semble revenir un peu à « il faut dissocier l’homme de l’artiste ».
            Est-ce qu’on veut penser avec EB ? Perso je dirais radicalement non :- ) et je crois qu’on peut penser avec d’autres.
            Ce n’est pas pour dire EB c’est le mal, mais je crois qu’il faut s’interroger sur le type de travail qu’on estime et d’où il vient.

          • salut les meufs,
            et de Gisèle Halimi, on pense quoi?

          • A BS sur Gisèle Halimi
            Tu fais bien de la mentionner ici. Femme exceptionnelle et d’engagement. Nous pouvons toutes lui dire MERCI!
            Militante pour l’indépendance de l’Algérie et de le Tunisie, reconnaissance de l’attentat à la pudeur et criminalisation du viol, abolitionniste / la prostitution, co fondatrice d’ATTAC. Vois pas mieux.
            Ca m’amène à une autre question pour finir : mais que font tous ces avocats aujourd’hui ? 🙁
            (et rappelle ici que bien que de centre droit aujourd’hui, Robert Badinter a porté le projet de l’abolition de la peine de mort en son temps. MERCI à lui aussi!)

          • (pas si mal fait)
            * de pas passer tout notre été sur ce film (dans son dismoi)

            Sur ces questions (prostitution, pénalisation des clients, service de sexe pour les démunis de, ) de belles lignes et textes de Marcela Iacub aussi.
            Si jamais,

          • Concernant l’abolition de la peine de mort, là-aussi, crois bien que Gisèle a fait sa part

          • Ce qui a fait sa part, c’est un long mouvement collectif, densifié par des luttes, qui a fait évoluer les mentalités. L’abolition de 81 n’est que l’aboutissement de ce processus. Badinter ne fait que signer le papier final. Des millions d’autres que lui auraient fait la meme chose à sa place.
            On pourrait en dire autant de l’hyper bourgeoise et droitière Simone Veil concernant l’avortement, à ceci près qu’elle a du vraiment se battre et subir des insultes pour obtenir une majorité à l’assemblée, alors que Badinter n’a pas eu à bouger un pouce, 68 avait fait tout le travail pour lui.

          • A BS,
            Tu en penses quoi de Marcela Iacub (car je suis allée sur la page en question et n’y ai pas trouvé de commentaires) ?
            Pour ma part, je n’ai pas trouvé d’articles qui me démontrent des aspects ignorés sur le sujet. A priori.
            Ceci dit, très très bien son Belle et be^te (ce témoignange est effectivement un bon révélateur). Pour son affaire dsk, elle surjoue un peu car elle n’a fait que vivre ce qu’elle savait déjà de lui, à mon avis. Mais bon, ca a levé un voile à qui en avait encore besoin. Pourquoi pas. Et dans la mesure où ca rappelle que le féminisme a toute sa place dans les débats. C’est déjà beaucoup.

          • beaucoup de bien

            Tu as lu le texte dans libé partagé par notre hôte ici?

            Perso, en complément, je partage les lignes de Marcela sur un service public du sexe

            https://www.liberation.fr/societe/2012/09/28/pour-un-service-public-du-sexe_849619

          • J’allais partager ce même texte sur le service public du sexe de Iacub, vraiment bien.

          • Oui, j’avais relevé sa proposition. Généreuse et solidaire, si nous considérons le sexe comme un besoin. Personnellement, j’attends qu’on me le démontre. Un bon footing procure le même effet jusqu’à preuve du contraire. Par contre, de la douceur, de l’affectif, OUI. Grosses carences dans ce monde de brutes. Et là, le traitement est radical. J’espère ne pas choquer

          • Perso il m’en faudra plus pour être choquée so-what. Par contre je ne vois pas en quoi la baise et le footing produisent les mêmes effets, à part peut-être la libération de certaines hormones. On est sur deux expériences assez distinctes, donc leurs effets le sont aussi. Il me semble – ça reste à prouver – que beaucoup d’humains sont davantage pris d’envie irrépressible de baiser que d’envie de courir. Et quand on a envie de baiser on a pas envie de faire de la course à pied. Ça se saurait sinon.

          • c’est bien le seul service public qui me refilerait le désir de passer un concours de la fonction publique, tiens

          • ‌Ça me fait marrer de lire tes lignes sur le jogging, So-What.
            Marrer de moi surtout, hein, je m’explique:
            En ce moment, je remonte chaque matin le petit dénivelé du parc des Buttes Chaumont (Paris 19) pour aller au taf, remonter jusqu’à la place des fêtes, celle où il n’y a toujours pas de magasin woodbrass, non non.
            Je traverse le parc vers 7h45 on va dire et croise des tas de gens, meufs et mecs de tous âges, avec des tonnes de tenues et de coiffes différentes mais un point commun: ils joggent.
            À ce moment là, en descente d’ailleurs.
            En sens inverse de leur activité du matin, même un peu juste pour mon horaire de boulot, je me disais l’autre jour qu’il faudrait me payer, et cher, pour que je courre, comme ça, pour demarrer ma journée.
            Quasi seule, dans le sens de la montée, et souvent limite en retard, j’ai depuis remarqué qu’en chopant la camionnette des agents de la mairie, qui changent les sacs des poubelles du parc à peu près à la même heure, j’arriverai pas plus en retard en haut des Buttes.
            Demain matin, je tente la camionnette-stop.

          • * le footing, pardon

          • Tandis qu’un p’tit cunni, même vite fait avant le café, espère bien être pas prête de dire non

          • A BS
            En réponse à ton post sur Iacub et la place du sexe dans l’existence, elle est seconde et relève plus d’une envie. Donc pas de service public. ; ) Cette pression donc, tu peux la dégager autant par un bon footing ou la pratique d’un autre sport. Etonnant que tant de femmes n’osent pas remettre en cause ce prétendu besoin (parce qu’il est certainement l’un des biais qui explique tant d’abus in fine).

            A Brrr,
            sur ta remarque sur l’inutilité de remercier les Badinter et autres puisque tout commence par une prise de conscience populaire, je maintiens les remerciements par gratitude. Car il faut bien que ca se formalise à un moment et ils l’ont fait. C’est donc bien : ) Par contre, ce rappel de François note que pour être juste lorsqu’on aborde ces questions, on ne devrait plus citer un Badinter sans citer les collectifs qui ont permis ce progrès. Et là, on avance dans le bon sens effectivement.

          • Pour le post de l’hôte de ce lieux, ayant aussi réagi quasi de la même façon un peu plus bas, je précise que c’était de l’humour, la forme choisie de s’étonner de ( Brrr répondra de son post mais j’imagine facilement que ça pourrait être la même)
            À voir.

            En revanche, je revendique le droit, en août 2020, de pouvoir encore préférer les enroulades au sport.

            Merci de ne pas me guillotiner pour autant.

          • Bjr So-what,
            oui c’était aussi de l’humour, je crois pas qu’on ait à exprimer de la gratitude envers Badinter comme si c’était une sorte de bienfaiteur, un peu comme un travailleur serait si reconnaissant envers celui qui lui donne du travail. Pour moi il est difficile d’être reconnaissant envers quelqu’un qui participe au maintien des inégalités et qui va, pour se donner bonne conscience, parce que c’est dans l’ère du temps, parce que ça fait bien pour son image (capital sympathie, voire capital tout court), parce que ça lui coûte rien, donner un appui quelconque à une lutte pour une cause de manière ponctuelle.

        • Salut BS !
          Et bien rien car je ne connais pas du tout son travail, sa vie, son œuvre… juste vu passé son nom probablement quelque part un jour de février, ou peut-être était-ce en mars.

          • ‌Salut,
            Pendant quelque temps, sur les grilles de feu-le Palais de justice de Paris, dans le 1er, étaient accrochés les portraits de certaines estimées grandes femmes.
            Cette expo a terminé son temps mais on peut remarquer depuis peu (à peine 24h après le décès de Gisèle, il y était) un portrait urbain, un graffiti, un tag, un hommage street art sur un coffre-armoire brun dont je ne connais pas bien l’usage, à vrai dire; il est sur le trottoir presqu’en face du Palais. À côte de l’arrêt de bus.
            Si tu y passes, un jour, petit pensée pour bs, ok?

          • Il y a peu de probabilité pour que j’aille à Paris mais promis, je penserais à toi si j’y passe 😉

            Toi tu en penses quoi de Gisèle Halimi ? Puisque c’était la question !

          • ‌ce que j’aime, entre autres, chez cette femme, c’est son attention à considérer les faits de société à parts égales comme par exemple lorsqu’elle s’intéresse, elle aussi, au fait religieux puisque, durant toute sa vie, elle a pensé la place des femmes, de toutes les femmes au sein des sociétés, pensé leur considération et leurs obligations, celles qu’une religion leur pose, exemplairement l’histoire du voile, comme toutes les autres, et, pour rester sur le port du voile, elle n’oublie jamais de parler des autres assignations dans les autres religions, tout en explicitant ses prises de position sur le sujet.
            Il me semble qu’elle a toujours comme une relation à l’autre égalitaire de base, elle n’aborde l’autre que comme ça.

            C’est assez mal dit je trouve mais oui, sa vie, ses combats, actés notamment dans le cadre de sa profession d’avocate me semblent nobles, dignes, plein de désirs et de vie.
            Elle a filé tellement de puissance dans sa vie que ça permet à d’autres une existence plus tranquille, et ça, ça m’émeut.

            ps: vous lisant sur Badinter j’ai pensé à Halimi, sans vouloir partir sur une comparaison mais, du coup, ça m’intéresse de la faire, tiens ;- )

            sur l’origine sociale déjà, je les vois, et quelques autres aussi,
            à penser, à l’occase

          • * je les vois (je voulais dire: je vois les différences) mais peut-être que lisant cela, tu avais compris

          • enfin, Brrr, après avoir longuement hésité pour choisir un texte de Giséle Halimi que je partagerais avec toi, voici:

            https://www.monde-diplomatique.fr/2003/08/HALIMI/10360

          • Merci pour le partage BS !

            Effectivement, Halimi et Badinter ne font pas la paire :- )
            Question de génération sûrement, mais je ne suis toutefois pas convaincue de sa position sur la prostitution.

            En ce moment je suis en plein dans Preciado,
            en train de lire cet article aussi : https://www.contretemps.eu/pour-un-feminisme-materialiste-et-queer/

          • Si tu lis Preciado alors, tu es en compagnie du King.

            (pour Halimi et la prostitution, le fait d’avoir travaillé avec une meuf active au sein du mouvement du Nid me fait sans doute penser cette affaire avec un peu de parti-pris.)

            Je repense à nos échanges à propos du Filles de joie du coup, Brrr.
            Il me semble bien d’ailleurs qu’on les a écourtés.
            Peut-etre pas si mal fait,

          • Pas si mal fait quoi ?

            Me fait penser à une conv’ eu avec des amies sur le mot pute, son utilisation, son origine.

            Comment en parler avec les « bons » mots, travailleuse du sexe, prostituée, putain, pute ?

            Et bien comme d’hab, personne n’a la même vie donc les bons mots n’existent pas. Autant il y a des personnes dans une précarité extrême qui se retrouvent prises dans les mailles des réseaux de prostitutions, autant il y a des personnes qui choisissent consciemment d’utiliser leur corps, leurs organes génitaux, comme outil de travail et on voit pas bien où est le problème puisque qu’on est toustes assujetti.e.s au capitalisme et qu’il faut bien grailler. On est donc sur des expériences très différentes où l’on parlera de viol et de violence pour les unes, et pour d’autres de vente de services sexuelles très contractuel avec souvent passion/fascination pour le sexe.

            Me trotte alors une question, dans une société sans capitalisme avec salaire à vie, est-ce que des personnes auront toujours envie de faire jouir celleux qui ne jouissent pas assez? Est-ce qu’on aura pas vécu une véritable révolution sexuelle où on sera enfin débarrassé de cette sacralisation du sexe, où tout le monde pourrait baiser tranquille sans violence, sans contrainte, dans la joie et le plaisir ?

            Pas mal de choses à penser d’ici là…

          • (enfin si violence et contraintes il y a, qu’elles soient consenties)

          • @ Brrr,

            (pas si mal fait)
            * de pas passer tout notre été sur ce film (dans son dismoi)
            Sur ces questions (prostitution, pénalisation des clients, service de sexe pour les démunis de, ) de belles lignes et textes de Marcela Iacub aussi.
            Si jamais,

          • Le nom de Marcela ne m’était pas étranger, dossier à consulter prochainement, merci BS pour le rappel :- ) !

            Il y aurait donc des longs mouvements collectifs, avec luttes de la voix et du poing, qui font évoluer les mentalités. On pourrait ainsi s’épargner de remercier Badinter avec admiration et faire sans lui, c’est incroyable.

          • pas parlé des Badinter, perso

            (en mode c’est pas moi, c’est les autres, ouais. Même pas honte)

          • @Brrr : Les courbatures ?

          • @Olia certes mais pas aux mêmes endroits du corps

        • En réponse à ton dernier post : « Ce qui a fait sa part, c’est un long mouvement collectif, densifié par des luttes, qui a fait évoluer les mentalités. L’abolition de 81 n’est que l’aboutissement de ce processus. » Je te rejoins. Il est bon de le rappeler en effet. Plus récemment, on peut citer notre ex ministre de l’écologie NH qui oublie trop souvent de rappeler toutes ces asso historiques qui ont défendu l’environnement et sa préservation sans se ménager telles Greenpeace. Travail qui a demandé deux générations avant cette prise de conscience actuelle.

          • Merci, BS, pour Marcela Lacub que je ne connais pas. J’irais voir ca prochainement du coup. Bonne a-m : )

          • Ah bon ? ia aussi des luttes collectives, de longs mouvements et processus qui font avancer les mentalités ? Concernant Iacub, tu la trouveras dans les pages ‘ amis’ de ce site; c’est ainsi que j’ai fait sa connaissance, grâce à François Begaudeau. De ce fait, je profite plus d’elle car si j’avais dû attendre de l’entendre aux Grosses Têtes, j’en aurais perdu du temps.

  3. Bonjour,
    je viens de lire Histoire de ta bêtise, que j’ai beaucoup apprécié.
    Merci !

  4. «  je vous imagine fréquentant peu la littérature », parce-que j’ai parlé de « votre camp » ? Notez qu’il est entre guillemet parce qu’ici je vous cite. Dans une vidéo You Tube, lors d’un échange autour de l’art, vous disiez qu’un certain acteur très en vogue dans le champ de la militance politique, était, selon vous, à tort associé à « votre camp » : la gauche radicale donc. De laquelle se réclame GDL, chose que vous ne semblez pas lui dénier et que lui-même assume. Il est certain que sa « sociologie » est au service, avant tout, d’une idéologie (qu’ici je ne juge pas), en ce sens où il écrit en tant que sociologue non pas tant pour être au plus près de la multiplicité « du réel », du « factuel », pour en rendre compte, ce qui demande un effort intellectuel, que pour justifier, confirmer son rapport au monde, ses idées déjà toutes faites, ses présupposés, qu’il ne semble, généralement, pas trop vouloir interroger, « critiquer », discuter. Le livre n’y échappe pas. Ce qui est quand même problématique pour un sociologue. Statut utilisé comme capital symbolique sur le terrain militant. Voilà qui justifie l’usage du fameux « votre camp ». Remarquez aussi la tournure suggestive de mon propos qui d’ailleurs n’affirme rien sur votre rapport à la littérature mais se concentre sur ce que vous avez en partage avec l’auteur qui, j’ai supposé, doit jouer dans le fait que aimiez le livre.
    Sinon, ne pas avoir de camp en littérature, je vous crois quand vous le dîtes pour vous ( je ne suis pas étonnée), sachant qu’on ne lit pas du Dostoïevski comme on lit un essai sur la sociologie du droit, politique donc dans le cas de GDL, n’empêche pas d’en avoir un en politique oú tout logiquement, pour soi, ça pense (davantage).
    Bref, je retiens quand même que si vous aimez Juger c’est parce qu’il vous fait « penser », j’espère donc que l’article y participera aussi. C’était un peu ça au fond le but du partage!

  5. Bonjour, vous semblez admiratif du livre “ Juger “, avez-vous eu l’occasion de lire cet article “ critique “ qui apporte des arguments sociologiques https://zilsel.hypotheses.org/2415 ? (Ça date je sais ). Le ton interrogatif, c’est surtout parce que je n’exclus pas que ce qui vous intéresse dans l’absolu n’est pas temps le rapport au “ réel “, au “ factuel “ du livre, l’intégrité de sa construction intellectuelle que le fait qu’il serve “ votre camp “ et que les débats sociologiques, n’étant pas vous même sociologue, ce n’est pas votre affaire ? ( Bien sûr je partage cet article venant d’un site dont je n’ignore pas que certains de ces auteurs ont eu des “ démêlés “ avec l’intéressé et sa bande. Mais bon sait-on jamais.)

    • Je n’ai pas lu cet article. Je le lirai.
      Je serais une bien petite personne si je n’appréciais un livre que s’il sert mon camp. Je ne serais pas un lecteur assidu et fiévreux de Dostoievski. En littérature, la notion de camp existe peu. Pour supputer ça, je vous imagine fréquentant peu la littérature.
      J’aime donc Juger parce qu’il me fait penser. C’est la chose que j’attends d’un essai.

      Il ne m’a pas échappé que GDL aura beaucoup subi le ressentiment de l’académie, comme il arrive dès qu’un des pairs acquiert une visibilité. Dans cette petite guerre, GDL ne se comporte pas très bien non plus. Sur ce plan je n’ai d’amis dans aucun camp.

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