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Histoire de ta bêtise, préface

TA BÊTISE INTACTE

D’abord comme il se doit j’ai pensé à ma gueule. Quand en novembre les Gilets jaunes sont apparus pile au moment  où Histoire de ta bêtise venait de partir à l’imprimerie, j’ai d’abord craint pour le livre. J’ai croisé deux fois les doigts : une première fois pour que ce mouvement capote vite et ne change rien à la carte politique que le livre parcourt ; une second fois pour que, tant qu’à durer, il n’aille pas jusqu’à dégager Macron et sa garde macronienne. Pas avant le 23 janvier 2019, date de publication. Après, oui, avec plaisir, avec joie. Vers fin février. Mi-mars, allez. Le temps que le livre ait sa petite vie.
Le 15 mars l’insurrection, et d’ici là 50000 livres vendus + le prix Romain Bardet du meilleur essai.
La superstition paye. Le pouvoir a tenu bon. Macron et la bourgeoisie qu’il incarne et sert sont toujours d’actualité. Tu occupes le terrain, mieux que jamais. Tu as sauvé ce livre qui ne t’aime pas.
Mieux :  tu l’as justifié. Ton attitude devant ce mouvement lui a offert une illustration inestimable et gratuite.
Rarement, ces dernières années, t’aura-t-on vu si transparent, si lisible dans tes intentions, tes intérêts, tes affects. Les gilets t’ont révélé. Tu t’es montré tel que tu es ; tel que je te peins.
Tu as montré ta peur constitutive.
Ta passion première de conserver a depuis toujours pour corollaire ta peur. Ta peur d’être dépossédé. Et puisque tu ne consentiras jamais à te dépouiller comme Saint François ou Pauline Lamotte, tu auras peur toute ta vie.
On a vu ta peur en gros plan, on a vu ce qu’elle te fait faire. Les réflexes policiers qu’elle communique à ton petit corps fier de sa minceur en chemise. Les blindés sur les Champs-Elysées. Les yeux perdus. Les mains arrachées.
Et ta bêtise.
Ce livre qui l’affiche en titre tache d’établir la généalogie de ta bêtise, son parcours neuronal, sa chimie. Comment ça marche? Comment un cerveau bien fait comme le tien en vient très régulièrement, et plus souvent encore en période de panique, à se rétrécir ?
Au cas où elle ne me serait pas apparue antérieurement, au cas où je n’en aurais pas encore compris les tenants, tu m’as offert, ces deux derniers mois, cent occasions de compléter ma compréhension du phénomène.
Je reviens sur l’une des plus exemplaires.
Courant décembre, un thème s’invite dans le mouvement, celui du Référendum d’Initiative Citoyenne. Beau thème non? Complexe, vaste, infini comme la quête démocratique. Toi qui depuis ton ordi trouvait les Gilets Jaunes bas-de-plafond, tu devrais te réjouir qu’ils relèvent le niveau du débat public que tes fondés de pouvoir ont tant avili. Et te fournissent l’opportunité de réfléchir toi-même à la démocratie réelle, toi qui ne l’as jamais fait, toi qui t’accommodes des institutions existantes – elles ont été conçues par et pour toi.
Certes, à ce stade, je ne me fais pas d’illusion : pour la raison que justement les institutions existantes ont pour objectif ta conservation, ton hypothétique réflexion, on le sait déjà, n’ira pas loin. Tu trouveras de bonnes raisons de légitimer le statu quo, de réaffirmer que le régime actuel est le moins pire (le moins pire est ton mantra) et qu’à cet égard mieux vaut ne pas risquer de le déstabiliser. Mais du moins auras-tu eu à te creuser les méninges pour réfuter ceux qui promeuvent le RIC, à l’argumentaire bien  charpenté. Ca aura fait à ton cerveau une petite sortie conceptuelle hors de l’étroit périmètre conservateur où tu l’incarcères.
Or non.
Même pas
Même pas une ou deux heures de pensée.
Tout de suite, et comme tu le fais pour tant d’autres sujets, tu as trouvé le moyen de ne pas penser. Le moyen t’est tombé dessus, comme une providence, comme une entorse au genou la veille d’un cross de collège. Il tenait en sept lettres :  C,H,O,U,A,R,D.
Ce nom t’est venu par l’intercession de Ruffin. Avant cet épisode, tu n’avais jamais entendu parler d’Etienne Chouard, pas même en 2005 où tu te contentas de l’information dispensée par tes organes officiels, mais tu connais Ruffin, car Ruffin a une visibilité médiatique – de la gauche radicale tu ne connais que ce qui en apparait dans tes médias, c’est-à-dire à peu près rien. Dans un discours de mi-décembre, Ruffin, soutien des Gilets jaunes de la première heure, Gilet jaune avant l’heure, remercie Chouard d’avoir contribué à installer le RIC au centre des revendications, et c’est ainsi que tu découvres ce nom.
A ce stade, le scénario vertueux a encore sa chance : il t’est encore loisible de profiter de la circonstance pour rattraper ton retard, pour découvrir les ateliers constituants que Chouard organise depuis dix ans, et de te reporter à ses nombreux écrits et conférences  sur le tirage au sort, sur la démocratie représentative comme oxymore, sur la constitution qui ne doit pas être rédigée par ceux qu’elle est censée contrôler, sur le gouffre entre élire et voter, etc. Du grain à moudre. Plein d’os à ronger.
Or : non plus.
Dès l’entrée du vaste domaine embrassé par la réflexion de Chouard, une rumeur soigneusement colportée par tes pairs te dispense de t’aventurer davantage. Il paraitrait que Chouard a une ou deux fois dit qu’il ne s’interdisait pas de discuter avec Soral. Pour toi c’est une raison suffisante de ne pas l’écouter. Tu ne savais rien de Chouard, tu n’en sauras rien de plus. Rien de plus que sa notation dans ton barème moral. Quelque chose comme 2 sur 20. On ne discute pas avec Soral, point. Et toi tu ne discutes pas avec celui qui ne refuse pas catégoriquement de discuter avec Soral. Tu as des principes. Tu as du capital et des principes. Tu as les principes de ton capital.
On a reconnu les deux étapes de la fabrication de ta bêtise :
1 déport de l’attention du message vers le messager – a fortiori quand tu pressens la dangerosité pour ton ordre du message.
2 disqualification morale, et non théorique, du messager, par son association avec d’autres précédemment disqualifiés. Soral est d’extrême droite, donc Chouard qui un jour ne l’a pas condamné fermement l’est aussi un peu, donc Ruffin qui vient de saluer Chouard l’est aussi un peu, donc l’idée du RIC sent mauvais à son tour, et par extension l’instauration de consultations référendaires mènerait mécaniquement aux régressions morales que réclame le peuple reptilien et homophobe et antisémite et pour la peine de mort (ici, retwitter Victor Hugo, « souvent la foule trahit le peuple »)
Et moi qui ici mentionne Chouard et Ruffin ne serais-je pas aussi, par translation, un complice objectif de Soral? Ne serais-je pas un peu pour la peine de mort?
Non décidément tu as de bonnes raisons de ne pas t’attarder dans la réflexion sur le référendum, ou devant le site de Chouard, ou dans les pages de Fakir, ou sur la présente page. Tu vas vite retourner chez toi regarder une série en mangeant des sushis livrés.
Ne te méprends pas. Je ne suis pas ici en train de promouvoir le RIC (que par ailleurs je promeus), ni de purifier Chouard (qu’il pense puissamment me suffit), ce n’est pas de RIC ou de Chouard que je parle en l’occurrence mais de toi. De la bêtise qui est le précipité de ton tenace refus de penser. De l’impossibilité de penser à laquelle te condamne ta condition -bourgeoise.
Admettons, tiens, que Chouard ce libertaire radical soit un peu  fasciste, que Ruffin ce gauchiste radical soit un peu fasciste, que moi-même qui ne revoterai que lorsque Didier Super se présentera je sois un peu fasciste. Admettons que ton radar moral ait eu raison de capter des particules soraliennes dans les corps d’Etienne, François et François. Rions un peu et admettons. Il resterait ceci, qui seul m’intéresse en l’espèce et qui seul devrait t’alarmer : tu as encore perdu une occasion de penser. A nouveau tu t’es roulé dans la morale comme d’autres dans la farine (tu te ridiculises, tu n’as pas d’estime pour toi), et ton cerveau à nouveau a chômé.
Chimie de ta bêtise : tu possèdes, donc tu veux conserver, pour conserver tu fliques ce qui te menace, et tant que tu fliques tu ne penses pas.
On voit que ta bêtise t’est consubstantielle. Elle durera autant que tu dureras, c’est à dire longtemps, car durer est ton métier. Beaucoup d’années encore s’écouleront avant, que, disparaissant, tu frappes de péremption ce livre.

couv histoire de ta betise


718 Commentaires

  1. Bonjour François,
    Ayant moi même fait le choix de ne pas avoir d’enfant (pour des raisons écolo et solidaires (trop d’enfants sans le nécessaire, autant donner là où le besoin existe déjà et n’est pas couvert. Grosso modo) et puisque tu évoques ce choix dans ce livre, penses tu que nous pouvons bien penser le monde sans tenir compte des choix induits par la parentalité (majoritaire) ? N’est ce pas simplement une contrainte supplémentaire à prendre en compte (sachant qu’elle oblige à une souplesse mais pas à renoncer à défendre son modèle de société in fine) ? Autrement dit, pouvons nous bien penser le monde sans tenir compte de ces responsabilités là ?

  2. Sur les premières impressions après avoir lu +- 50 pages, super agressif l’intro ! Le rejet massif m’étonne moins lors de sa sortie. Ensuite, le ton me convient davantage bien qu’il me semble que tu ne tiennes pas ta promesse, François « te prendre dans mes phrases (…) et peut être, à la fin, dans mes bras ». Du moins pas dans le 1er quart de l’essai. Car il s’agit bien d’une guerre déclarée à la bêtise, la tiédeur. Le système pour lequel vous votez suit une politique d’exclusion. Et puisque vous n’en êtes pas, vous votez comme des c… Très juste mais dit autrement, on avait une chance de conscientiser. Ceci dit, je respecte ce choix et poursuis donc ma lecture.

    • « « Je nour­ris une haine vis­cé­rale, pro­fonde, irré­duc­tible, contre la bour­geoi­sie, contre sa suf­fi­sance, sa vul­ga­ri­té ; une haine mythique, ou, si vous pré­fé­rez, reli­gieuse. » Pasolini
      si je suis « super agressif », ca c’est quoi?

      par ailleurs il n’y a pas eu rejet massif, mais haine de la part des gens visés
      je te les présenterai, puisque votre diagnostic sur ce livre est commun

      • mais encore :
        ‘« Le bour­geois — disons-le par un mot d’esprit — est un vam­pire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mor­du le cou de sa vic­time pour le pur plai­sir, natu­rel et fami­lier, de la voir deve­nir pâle, triste, laide, sans vie, tor­due, cor­rom­pue, inquiète, culpa­bi­li­sée, cal­cu­la­trice, agres­sive, ter­ro­ri­sante, comme lui. […] Le moment est donc venu de recon­naître qu’il n’est pas suf­fi­sant de consi­dé­rer la bour­geoi­sie comme une classe sociale, mais comme une mala­die ; désor­mais, la consi­dé­rer comme une classe sociale est même idéo­lo­gi­que­ment et poli­ti­que­ment une erreur (et cela même à tra­vers les ins­tru­ments du mar­xisme-léni­nisme le plus pur et le plus intel­li­gent). De fait, l’histoire de la bour­geoi­sie — au tra­vers d’une civi­li­sa­tion tech­no­lo­gique, que ni Marx ni Lénine ne pou­vaient pré­voir — s’apprête aujourd’hui, concrè­te­ment, à coïn­ci­der avec la tota­li­té de l’histoire mon­diale. »
        Pasolini

      • Oui mais c’était une autre époque, Pasolini (qui fait partie de mes réf), non ?
        Aujourd’hui, la forme est une condition première chez ce lecteur comme tu l’analyses très bien dans cet essai. (inutile de m’en mettre une en conclusion. Je les connais et ils sont la cause de mes maux, également. Puisqu’il faut le préciser)

        • Pardon mais cette hypothèse est nulle et non avenue. je ne vois aps en quoi la forme était moins une « condition première » en 1974.
          On eut donc légitimement restituer HDB dans l’histoire de la littérature anti-bourgeoise, et observer que son ton est bien doux en comparaison d’éminentes plumes (Flaubert Rimbaud Bloy Bernanos Pasolini et tant d’autres qui n’y sont pas allés de main morte)
          Pasolini m’aurait trouvé bien mou dans l’attaque, et encore bien trop précautionneux.

          • Oui mais aujourd’hui, Monsieur, on CO MMU NIQUE Sourire
            PS : Tous ces écrivains pouvaient être comme ça parce qu’il y avait encore assez de personnes à qui on-ne-la-fait-pas et qui votaient à gauche. Aujourd’hui, la France insoumise est majoritairement classée extrême gauche (alors que je n’ai lu nulle part qu’ils sont contre la propriété privée et une égalité éco stricte mais pour une orga PS, tout simplement) sans que ce qualificatif ne soit débattu ! Quelques coups de gueule de JLM et les voilà mis hors course. Nous sommes devenus des petits êtres émotionnels et ca ne changera pas en leurs criant dessus, François.

          • Pour la paix de notre ménage, on va au préalable décider d’éviter de finir des posts par virgule François.
            Cette règle anti-crime étant posée, laisse moi te dire que je ne comprends rien à ce que tu écris.
            On va donc reprendre les choses par le concret : cite un passage de HDB qui « crie ». Un passage où je « leur crie dessus ».
            Reporte le ici et nous verrons ensemble
            En attendant je réitère ma remarque : si HDB crie, quel verbe pour Pasolini? Hurler?

          • En réponse au dernier post : « pour la paix de notre ménage » Je n’entends bien sûr pas crier au sens premier mais bien plutôt à celui de « Forcer sa voix, parler très fort sous l’effet de l’énervement, de la colère : Discutez sans crier ! Crier à l’injustice. » Et donc crier l’injustice d’une situation qui n’a que trop duré. Oui, l’essai crie, hausse la voix et à raison. Mais son cri, donc, ne sera compris que par les convaincus. Pour les autres, tous les autres, ils sont nombreux, il sera inaudible. Mon erreur est probablement ici de croire encore que les livres peuvent changer le monde. Cet essai est brillant mais n’envisage pas une conversion possible. C’est dommage. Personnellement, je passe ma vie à m’efforcer de déconstruire ces représentations à l’échelle individuelle et je vois chacun commencer à douter, à se questionner et j’aime ca. Parce que ca me conforte à penser que ca commence par là. PS L’impression de scène de ménage vient certainement de ce que je le dise. Pourtant il ne s’agit que d’un souci de transparence. Et désolée si la construction de ma dernière phrase t’a déplu. Ce n’est qu’une maladresse. Je ne suis pas littéraire, pour rappel et s’il est nécessaire de le préciser. Sourire

          • Ok, aucun passage cité, merci.

  3. Merci de cette info, Zyrma. Il me semblait que ca prenait plus longtemps pour passer en poche, tout de même. C’est donc un an aujourd’hui.

  4. Bonjour François,
    Indicateur de l’efficacité des grèves actu : 11 jours pour que le livre arrive ici (à 1h30 de train de Paris). Bref, il vient d’arriver et en version poche. Etonnant, non (sachant que le livre est sorti en septembre dernier sauf erreur) ?

    • janvier dernier
      le poche vient juste de sortir (donc je pense que le délai ne vient pas de la grève)

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