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Histoire de ta bêtise, préface

TA BÊTISE INTACTE

D’abord comme il se doit j’ai pensé à ma gueule. Quand en novembre les Gilets jaunes sont apparus pile au moment  où Histoire de ta bêtise venait de partir à l’imprimerie, j’ai d’abord craint pour le livre. J’ai croisé deux fois les doigts : une première fois pour que ce mouvement capote vite et ne change rien à la carte politique que le livre parcourt ; une second fois pour que, tant qu’à durer, il n’aille pas jusqu’à dégager Macron et sa garde macronienne. Pas avant le 23 janvier 2019, date de publication. Après, oui, avec plaisir, avec joie. Vers fin février. Mi-mars, allez. Le temps que le livre ait sa petite vie.
Le 15 mars l’insurrection, et d’ici là 50000 livres vendus + le prix Romain Bardet du meilleur essai.
La superstition paye. Le pouvoir a tenu bon. Macron et la bourgeoisie qu’il incarne et sert sont toujours d’actualité. Tu occupes le terrain, mieux que jamais. Tu as sauvé ce livre qui ne t’aime pas.
Mieux :  tu l’as justifié. Ton attitude devant ce mouvement lui a offert une illustration inestimable et gratuite.
Rarement, ces dernières années, t’aura-t-on vu si transparent, si lisible dans tes intentions, tes intérêts, tes affects. Les gilets t’ont révélé. Tu t’es montré tel que tu es ; tel que je te peins.
Tu as montré ta peur constitutive.
Ta passion première de conserver a depuis toujours pour corollaire ta peur. Ta peur d’être dépossédé. Et puisque tu ne consentiras jamais à te dépouiller comme Saint François ou Pauline Lamotte, tu auras peur toute ta vie.
On a vu ta peur en gros plan, on a vu ce qu’elle te fait faire. Les réflexes policiers qu’elle communique à ton petit corps fier de sa minceur en chemise. Les blindés sur les Champs-Elysées. Les yeux perdus. Les mains arrachées.
Et ta bêtise.
Ce livre qui l’affiche en titre tache d’établir la généalogie de ta bêtise, son parcours neuronal, sa chimie. Comment ça marche? Comment un cerveau bien fait comme le tien en vient très régulièrement, et plus souvent encore en période de panique, à se rétrécir ?
Au cas où elle ne me serait pas apparue antérieurement, au cas où je n’en aurais pas encore compris les tenants, tu m’as offert, ces deux derniers mois, cent occasions de compléter ma compréhension du phénomène.
Je reviens sur l’une des plus exemplaires.
Courant décembre, un thème s’invite dans le mouvement, celui du Référendum d’Initiative Citoyenne. Beau thème non? Complexe, vaste, infini comme la quête démocratique. Toi qui depuis ton ordi trouvait les Gilets Jaunes bas-de-plafond, tu devrais te réjouir qu’ils relèvent le niveau du débat public que tes fondés de pouvoir ont tant avili. Et te fournissent l’opportunité de réfléchir toi-même à la démocratie réelle, toi qui ne l’as jamais fait, toi qui t’accommodes des institutions existantes – elles ont été conçues par et pour toi.
Certes, à ce stade, je ne me fais pas d’illusion : pour la raison que justement les institutions existantes ont pour objectif ta conservation, ton hypothétique réflexion, on le sait déjà, n’ira pas loin. Tu trouveras de bonnes raisons de légitimer le statu quo, de réaffirmer que le régime actuel est le moins pire (le moins pire est ton mantra) et qu’à cet égard mieux vaut ne pas risquer de le déstabiliser. Mais du moins auras-tu eu à te creuser les méninges pour réfuter ceux qui promeuvent le RIC, à l’argumentaire bien  charpenté. Ca aura fait à ton cerveau une petite sortie conceptuelle hors de l’étroit périmètre conservateur où tu l’incarcères.
Or non.
Même pas
Même pas une ou deux heures de pensée.
Tout de suite, et comme tu le fais pour tant d’autres sujets, tu as trouvé le moyen de ne pas penser. Le moyen t’est tombé dessus, comme une providence, comme une entorse au genou la veille d’un cross de collège. Il tenait en sept lettres :  C,H,O,U,A,R,D.
Ce nom t’est venu par l’intercession de Ruffin. Avant cet épisode, tu n’avais jamais entendu parler d’Etienne Chouard, pas même en 2005 où tu te contentas de l’information dispensée par tes organes officiels, mais tu connais Ruffin, car Ruffin a une visibilité médiatique – de la gauche radicale tu ne connais que ce qui en apparait dans tes médias, c’est-à-dire à peu près rien. Dans un discours de mi-décembre, Ruffin, soutien des Gilets jaunes de la première heure, Gilet jaune avant l’heure, remercie Chouard d’avoir contribué à installer le RIC au centre des revendications, et c’est ainsi que tu découvres ce nom.
A ce stade, le scénario vertueux a encore sa chance : il t’est encore loisible de profiter de la circonstance pour rattraper ton retard, pour découvrir les ateliers constituants que Chouard organise depuis dix ans, et de te reporter à ses nombreux écrits et conférences  sur le tirage au sort, sur la démocratie représentative comme oxymore, sur la constitution qui ne doit pas être rédigée par ceux qu’elle est censée contrôler, sur le gouffre entre élire et voter, etc. Du grain à moudre. Plein d’os à ronger.
Or : non plus.
Dès l’entrée du vaste domaine embrassé par la réflexion de Chouard, une rumeur soigneusement colportée par tes pairs te dispense de t’aventurer davantage. Il paraitrait que Chouard a une ou deux fois dit qu’il ne s’interdisait pas de discuter avec Soral. Pour toi c’est une raison suffisante de ne pas l’écouter. Tu ne savais rien de Chouard, tu n’en sauras rien de plus. Rien de plus que sa notation dans ton barème moral. Quelque chose comme 2 sur 20. On ne discute pas avec Soral, point. Et toi tu ne discutes pas avec celui qui ne refuse pas catégoriquement de discuter avec Soral. Tu as des principes. Tu as du capital et des principes. Tu as les principes de ton capital.
On a reconnu les deux étapes de la fabrication de ta bêtise :
1 déport de l’attention du message vers le messager – a fortiori quand tu pressens la dangerosité pour ton ordre du message.
2 disqualification morale, et non théorique, du messager, par son association avec d’autres précédemment disqualifiés. Soral est d’extrême droite, donc Chouard qui un jour ne l’a pas condamné fermement l’est aussi un peu, donc Ruffin qui vient de saluer Chouard l’est aussi un peu, donc l’idée du RIC sent mauvais à son tour, et par extension l’instauration de consultations référendaires mènerait mécaniquement aux régressions morales que réclame le peuple reptilien et homophobe et antisémite et pour la peine de mort (ici, retwitter Victor Hugo, « souvent la foule trahit le peuple »)
Et moi qui ici mentionne Chouard et Ruffin ne serais-je pas aussi, par translation, un complice objectif de Soral? Ne serais-je pas un peu pour la peine de mort?
Non décidément tu as de bonnes raisons de ne pas t’attarder dans la réflexion sur le référendum, ou devant le site de Chouard, ou dans les pages de Fakir, ou sur la présente page. Tu vas vite retourner chez toi regarder une série en mangeant des sushis livrés.
Ne te méprends pas. Je ne suis pas ici en train de promouvoir le RIC (que par ailleurs je promeus), ni de purifier Chouard (qu’il pense puissamment me suffit), ce n’est pas de RIC ou de Chouard que je parle en l’occurrence mais de toi. De la bêtise qui est le précipité de ton tenace refus de penser. De l’impossibilité de penser à laquelle te condamne ta condition -bourgeoise.
Admettons, tiens, que Chouard ce libertaire radical soit un peu  fasciste, que Ruffin ce gauchiste radical soit un peu fasciste, que moi-même qui ne revoterai que lorsque Didier Super se présentera je sois un peu fasciste. Admettons que ton radar moral ait eu raison de capter des particules soraliennes dans les corps d’Etienne, François et François. Rions un peu et admettons. Il resterait ceci, qui seul m’intéresse en l’espèce et qui seul devrait t’alarmer : tu as encore perdu une occasion de penser. A nouveau tu t’es roulé dans la morale comme d’autres dans la farine (tu te ridiculises, tu n’as pas d’estime pour toi), et ton cerveau à nouveau a chômé.
Chimie de ta bêtise : tu possèdes, donc tu veux conserver, pour conserver tu fliques ce qui te menace, et tant que tu fliques tu ne penses pas.
On voit que ta bêtise t’est consubstantielle. Elle durera autant que tu dureras, c’est à dire longtemps, car durer est ton métier. Beaucoup d’années encore s’écouleront avant, que, disparaissant, tu frappes de péremption ce livre.

couv histoire de ta betise


280 Commentaires

  1. Suite a la lecture de «L’Histoire de ta betise » je capte une idée que j’ai lu sur l’ensemble de vos messages. Cette idée me sied à ravir (quoi ? je ne sais pas) mais je prends le maquis, c’est décidé…

    Rien a fourrer de la Bourgeoisie, en fait je lui renvoie son mépris.

    Je prends le maquis…Donc

    Je pars avec ma bibliothèque et Corto Maltese, quoique peu enclin au romanesque si ce n’est par le cinéma, d’autres ouvrages de Bégaudeau mais sans tomber dans l’adulation hein parce qu’il y a d’autres hauteurs sur les toits hein ?
    Sinon principalement le reste : Histoire, Sociologie, Philosophie..
    Au plaisir de vous lire…

    Le Maquis ?
    Le machis Corse oeuf Corse
    Toute bourgeosie est continentale…

    • @JPS: J’ai remarqué que tous les mecs qui prennent Facebook pour une succursale de Meetic mettent en photo de profil pour pêcho un portrait de Corto.

      • @elo: … alors que tout le monde sait bien ici que celui qui nous fait vraiment chavirer c’est Raymond Calbuth.

      • @elo:
        Pour les uns et les autres je ne sais pas.
        Quant à moi je pécho rien du tout…A 53 ans et 2 gosses non merci…Je reste dans mon confort bourgeois ET sentimental.
        J’ai découvert Corto dans les années 70, dans Pif Gadget, le journal des Jeunes Communistes de ces années là.
        Mais il y aussi Pratt..
        Cela s’arrête aux faits bruts…

  2. Cette Histoire de MA bêtise va me permettre de découvrir Jacques Rancière et ainsi de compléter mon capital culturel

  3. Sentiment étonnant après avoir lu Histoire de ta bêtise ; de la même manière je ne m’étais jamais autant senti de la campagne du sud-ouest que lorsque j’en suis partie, je n’ai jamais autant senti la vitalité nietzschéenne de par son absence ou sa négation. Les dernières pages du livre n’en sont que plus fortes.
    François, comme beaucoup ici, j’ai apprécié ta précision, ta drôlerie, ta radicalité, ton honnêteté ; j’ai aimé aussi que ce tu de l’interpellation n’enferme pas le bourgeois, ne le juge pas et l’invite à penser. Avec quand même peu d’espoir d’y parvenir, la forme directe et la mise en exergue du primat de la matière étant si peu en adéquation avec le consensus, la négation de la vie et le recours à la morale propres à ce tu générique. Quand je parle de forme directe il faut quand même nuancer (en mode bourgeois ?), car même si tu t’adresses toujours au bourgeois cool, il y a des moments où on a l’impression que tu lui laisses des moments de respiration en te penchant sur ton propre cas, mais que ces respirations permettent de mieux revenir au cœur du sujet.
    Et même si on ne se reconnait pas vraiment dans ce tu, on peut se reconnaitre dans la faiblesse de sa propre pensée, en prise avec des considérations morales et une crainte de la confrontation, tant les affects néolibéraux sont dominants et nous ont imprégnés. Pour ce qui est de la confrontation, comme d’autres ici si mes souvenirs sont bons, tes développements m’ont vraiment rappelé La politesse.
    Je ne sais plus qui disait (Lordon je crois ou toi peut-être), que la faiblesse de la pensée dominante vient justement du fait qu’elle est dominante ; dominante, elle ne se bat plus que pour sa conservation. Tu le dis aussi en rappelant qu’il y a eu des penseurs néolibéraux mais que cette pensée ne se nourrit plus. En ça je me demande si la négation du vivant est propre au bourgeois cool ou plus généralement au dominant ? Le bourgeois ayant opté pour le consensus comme mode de conservation spécifique, consensus qui tue encore plus le vivant.
    Autre question où je m’envole un peu : au fil des pages je me suis demandée comment il était possible qu’on puisse être nietzschéen de droite, plus précisément, est-ce possible d’être nietzschéen néolibéral ? Un nietzschéen de droite n’est-il pas nécessairement catholique ou en tous cas religieux ?
    Et j’en profite pour à mon tour remercier Charles pour sa propre description.

    • @<a @GaelleS: href= »#comment-77976″>momo:
      Cela faisait longtemps que je n’avais pas un livre deux fois…en moins d’un mois…
      Comment avouer que j’ai retrouvé beaucoup de moi-même dans la description du bourgeois mais aussi beaucoup celle des autres.
      Je n’ai plus honte désormais d’affirmer que je suis pour l’abolition de la propriété privée…
      Merci 🙂

    • @GaelleS: elles m’intéressent tes questions ,
      là je trouve qu’il y a un truc qui cloche :

      Le bourgeois ayant opté pour le consensus comme mode de conservation spécifique, consensus qui tue encore plus le vivant.

      si instinct de conservation il y a : il y a vitalisme ,
      tu vois le paradoxe ?
      je crois que ce qui ne va pas , parce que je capte pas bien tes interrogations, je ne te reçois pas cinq sur cinq, c’est de confondre le groupe ( la caste, ici , des bourgeois ) et l’individu,
      je pense qu’il faut voir le nietzschéisme avant tout comme un individualisme, c’est toujours sa propre conservation qui prime sur celle des autres.
      Je sais pas comment t’expliquer ça, l’instinct de conservation nietzschéen n’est pas grégaire en tous les cas, pour ma part c’est ainsi que je le comprends,
      s’il sent qu’il appartient à un groupe qui le plombe de valeurs, il s’en débarrasse. Des valeurs, et du groupe. C’est le jeu perpétuel.
      Bon des fois il ne sent plus rien, il est nul.
      Alors il se repose, il flâne, il laisse passer le temps. Il a confiance.

    • @GaelleS: en d’autres termes c’est l’instinct de conservation des groupes sociaux qui est pourri, qui pue la mort.

    • @GaelleS:
      « Autre question où je m’envole un peu : au fil des pages je me suis demandée comment il était possible qu’on puisse être nietzschéen de droite, plus précisément, est-ce possible d’être nietzschéen néolibéral ? Un nietzschéen de droite n’est-il pas nécessairement catholique ou en tous cas religieux ? »

      Marrant : J’en suis arrivé au même « constat philosophique »
      Ça doit être mon cerveau reptilien…

    • @GaelleS: d’autre part, non mais attends j’ai pas fini,
      pour ce qui est de la pensée, je crois que d’emblée Nietzsche la prend pour une chose toute petite rikiki limitée par le conditionnement grégaire des corps humains ( vivants, parce que morts on les mets dans des trous ou on les brûle , ou je ne sais quoi encore ), qui se prend donc pour plus grande qu’elle n’est,
      il se moque d’elle , il se foutrait un p’tit peu de sa gueule que ça m’étonnerait pas,
      à cette petite présomptueuse.

    • @GaelleS: et devant les hommes penseurs , si tu veux je complète, je crois qu’il n’est pas impressionné davantage qu’un enfant de 6 ans devant un spectacle d’hommes qui jonglent avec des cerceaux et des quilles.
      Si tu vois ce que je veux dire.

      J’espère que mon intervention du lundi t’auras plu.
      bisoubisou, chatouillis de moustache.

  4. Bonjour
    avant toute chose mais avec un peu de retard félicitations pour la palme d’or et le succès qui en a suivi engendrant une couverture médiatique qui m’a permis de découvrir que le chroniqueur que j’écoutais dans la matinale de canal + était également écrivain.
    Depuis les livres se suivent et se ressemblent. Plagiat génial mais plagiat quand même. Certes, vous et moi sommes seuls à le savoir et moi plus que vous sans doute. Il n’en demeure pas moins que les quelques livres que j’ai lu de vous puisent très largement dans tout ceux que je n’ai pas écrits. Ce en quoi vous êtes génial certes mais néanmoins plagiaire.
    Bien sûr le dernier opus ne déroge en rien à la règle. Il reprend point par point toutes mes colères depuis la dernière présidentielle. J’ai donc été bien heureux de faire de petites captures d’écran à partir de l’édition numérique d’histoire de ta bêtise et de les poster à quelques amis que j’injuriais jusque là dans une réthorique peu convaincante. Bien sûr je leur conseillais de lire le livre que j’avais oublié d’écrire.
    Surtout n’oubliez pas de plagier le prochain livre que je n’écrirai pas. Je ne sais plus de quoi il parle mais vous fais confiance pour me le rappeler.

    • @momo: Merci pour le rire momo. Même sentiment de reconnaissance à l’égard de l’auteur, qui a su mettre les mots sur les choses, là où ils nous avaient manqué ou n’avaient pas été par nous aussi justement choisis.

      • @momo: oui merci pour le rire Momo. ton post m’a fait d’autant plus rire qu’il me rappelle L’explosion de la tortue de Chevillard que je viens juste de terminer, où se joue aussi une histoire de plagiat qui trouble sur le vrai/faux, la mauvaise foi, les causes et les conséquences, l’aléa, et où on rit beaucoup.

    • Vous ne savez pas encore de quoi il parle, moi si, et je ne vais pas abandonner un procédé plagiaire aussi lucratif.
      Merci quand même de m’inspirer à ce point. Le Dieu de la pensée vous reconnaitra.

  5. Bonjour M. Begaudeau.

    Je viens de découvrir cette préface, et, à cette occasion de vous découvrir (je vais y revenir).

    Très bon texte qui décrit un profil bourgeois très juste, que l’on visualise parfaitement. Ce texte m’amène néanmoins à formuler une interrogation: ces gens-là existent-ils vraiment? Je ne peux juger que de mon point de vue, de mon environnement social, et de mon vécu de neo-rural, neo-paysan et gilet jaune (j’ai quitté Paris il y a 11 ans). Mais, je ne connais pas ces gens là. Chez tous les gens avec qui je discute, nous ne sommes pas dans cette caricature. Même ceux qui s’en approchent (je continue à travailler dans le milieu universitaire) sont toutefois nettement plus nuancés. Donc je pose cette question réellement en toute innocence: à part Apathie et Meyer Habib, est-ce que ça existe vraiment?…

    Bref, j’en reviens à mon introduction. Je viens de vous découvrir via le site E&R, du diabolique Alain Soral. Vous ne m’en tiendrez pas rigueur: si vous n’en voulez pas à Chouard d’avoir une fois ou deux discuté avec le diable incarné, vous ne m’en voudrez pas, dans mes errances internetophiles, de fréquenter parfois ce site nauséabond, et d’y trouver des bribes d’intelligence et l’incarnation d’une dimension sociale palpable représentative de ce qui monte de plus en plus dans notre France actuelle (je n’ai pas le vécu pour savoir ce qu’il en est ailleurs). Je crois partager avec vous le respect pour ceux, trop rares, qui continuent, ou essaient, de penser. Je ne me reconnais dans aucune chapelle, je ne suis jamais entièrement d’accord avec tout le monde (vous non plus, je vais expliciter), j’ai simplement le respect et l’attirance pour l’intelligence et la pensée. Dans ces errances internetophiles, souvent nocturnes, il m’arrive aussi bien d’écouter une intervention de Onfray que de regarder une vidéo de Soral. Un podcast de France Culture. Une interview de Michéa. Un sketch de Dieudonné. Une vidéo de Ruffin. Une émission de Jacques Sapir, de Tadéi. Une conférence d’Etienne Chouard. Une interminable note de lecture de Michel Drac. Un entretien de Asselineau. Un reportage sur la pêche à la mouche. Un édito D’apathie (c’est plus douloureux, l’intelligence y est plus rare, mais c’est pédagogique). Et enfin, une interview de vous sur France Culture (à laquelle m’a renvoyé le site d’E&R…).

    Dans cette interview sur France Q, j’ai retrouvé l’intelligence que j’avais découvert 10 minutes plus tôt dans la préface ci-dessus. Mais comme toujours, il y a des détails que je trouve contradictoires, des réflexes idéologiques que je reconnais. Je vais vous donner deux exemples.

    Lorsque vous faites l’analyse de la stratégie de l’utilisation du Front National comme éternel sparring partner de la bourgeoisie qui, du coup, justifie sa légitimité par la négative, je partage le diagnostic mais je trouve que vous n’en tirez pas toutes les conséquences. En effet vous reconnaissez et considérez vous-mêmes le FN comme le pire mais dans le même temps vous déniez une quelconque légitimité à une stratégie électoraliste du « moins pire ». Or il me semble que si on peut faire cette critique aujourd’hui, si on peut considérer que la stratégie du moins pire est une « arnaque », c’est bien que peut-être, en dernière instance (ce n’est pas un gimmick soralien), le moins pire n’est peut-être pas réellement le moins pire. Sur une échelle de valeurs morales, c’est bien que la question se pose et devient légitime: est-ce qu’une politique identitaire, un peu plus stricte sur le contrôle des frontières, un peu plus autoritaire, idéologiquement « francisée » pour reprendre vos mots, est finalement pire que le génocide prolétarien. Il me semble que la particularité de notre époque est que cette question est devenue intelligible. Dire que le Front National, c’est bien le pire, mais que ceux qui votent moins pire sont des égoïstes privilégiant leur intérêt de classe me semble contradictoire… Ceci m’amène au deuxième point, votre biais idéologique.

    En effet, juste derrière, interrogé sur ce que je viens de formuler juste avant, à savoir est-ce que dans ce contexte, le Front National, c’est si terrible que ça, vous vous réfugiez très vite, avec une petite pointe de panique (toute relative, on ne vous ébranle pas avec si peu) derrière la caution de l’antifascisme. Et vous définissez ainsi la fascisme: le fascisme c’est une vision ou une politique identitaire.

    C’est là, qu’à mon sens, vous vous réfugiez de manière un peu trop confortable derrière votre idéologisme. Non, les identitaires ne sont pas nécessairement des fascistes ou, si vous préférez, le fascisme n’est pas réductible à la question identitaire, tout comme le socialisme n’est pas réductible à Staline. Le fascisme, c’est l’exercice d’un pouvoir autoritaire, totalitaire, animé par une idéologie nationaliste. Je ne suis pas identitaire, loin de là (et ce n’est pas une défense animée par la crainte de l’attaque ad nominem, comme vous avec votre antifascisme) mais je peux vous assurer, pour en connaître, qu’il existe des identitaires anti-autoritaristes et anti-racistes. Il est en effet possible de considérer que la préservation des identités, quelles qu’elles soient et où qu’elles existent, qui passe nécessairement par la lutte contre la domination et la prédation capitalistique des identités « autres », et qui s’oppose radicalement à l’uniformisation mondiale par le marché, transformant tout et tous en agents dociles et serviteurs zélés du capital, consommateurs zombies de Paris à Shangaï, bref,qu’une telle lutte politique n’est pas « fasciste ». Et je rejoindrai bien plus volontiers Chouard dans sa définition du fasciste: le fasciste, ce n’est pas celui qui est pour la peine de mort ou vaguement contre les « zarabes », sans trop savoir pourquoi d’ailleurs si ce n’est parce que Eric Zemmour lui a soufflé cette idée à l’oreille, mais le détenteur du capital qui exerce sa prédation sur le reste de l’humanité.

    Bref, mon message est déjà trop long. Je finirai par où j’ai commencé: vive la pensée et l’intelligence critique, vive François Begaudeau.

    Bien à vous.

    • @Stalker: bienvenue Stalker.
      Si je reprends Histoire de ta bêtise François définit le fascisme comme conception substantielle et essentialiste du peuple. Ca pose un cadre très clair.
      Pour ce qui est de la caricature, il suffit de se regarder pour voir à quel point on peut correspondre à cette dernière. Je dis ça en mode inclusif. Et à qui sert la nuance ?

    • bienvenu Stalker
      Je viens de te répondre en trente lignes, qui ont plongé dans le Dark web. Je refais quand j’ai le temps.

    • @Stalker: Bonjour Stalker, je me permets de vous répondre sur la partie prétendument caricaturale, en attendant que François exhume ses 30 lignes disparues dans le dark web.
      Les gens décrits dans l’ouvrage de François, c’est moi, en partie, ce sont mes amis, en partie.
      Je me présente. J’ai 30 ans, je suis avocat pénaliste. J’ai grandi dans le trou du cul du centre de la France, dans une ville que j’ai maudite durant toute mon adolescence : ville de vieux, rien à faire, rien à voir. Je l’ai fuie à mes 18 ans, après le bac, pour conquérir Paris, dans la pure tradition balzacienne. J’ai pu le faire parce que je suis issu de la bourgeoisie. Qui dit bourgeois, dit bien informé sur les règles du jeu scolaire et suffisamment nanti pour avoir un logement dans le centre de Paris. Je savais donc que pour « réussir » en droit, il fallait aller à Paris, à la Sorbonne ou Assas, ce que j’ai fait. A la fin de mes études de droit, je fais une école de commerce qui coûte une blinde (merci papa, merci maman) car à l’époque je veux spécialiser dans le droit des affaires. Pourquoi cette matière? Parce que c’est celle qui offre le plus débouchés et qui est la plus rémunératrice. A l’époque je suis de droite, ou de centre droit, je vote Sarkozy même-si-je-ne-suis-pas-d’-accord-avec-tout-ce-qu’il-dit.
      Je fais mes premiers stages dans des cabinets anglo-saxons et me rends compte vite de l’horreur du bordel. La carrière qu’on me propose – bosser de 9h30 jusqu’à Dieu sait quelle heure, y compris le we, y compris en vacances sans jamais savoir quand ça s’arrête – est merdique. Moi qui ai toujours été incapable de bosser après 22h à la fac, même à la veille des partiels, je sens très clairement dans ma chair que cette voie est la dépression assurée. En plus rédiger des contrats, des procès-verbaux d’assemblées générales c’est intellectuellement indigent et tout le monde s’en contrefout. Le métier d’avocat d’affaires est un métier de pute, d’esclave. Je me dis que je vais changer et que je vais faire du contentieux des affaires : en gros je vais défendre devant les tribunaux des entreprises et leurs dirigeants dans des litiges commerciaux. C’est déjà mieux et c’est ce que je fais. Je touche à quelques dossiers de pénal de façon incidente et je me rends compte que ça m’excite beaucoup plus. C’est concomitant à un basculement à gauche : je me mets à voter PS aux municipales. Je vire pénaliste en même temps que socialiste et finis par voter Hamon tandis que je découvre les prisons. Je suis officiellement devenu un bourgeois de gauche.
      J’ai voté Macron au deuxième tour car quand j’ai vu Le Pen au débat de l’entre-deux tours, je me suis dit que ce n’était pas possible, qu’elle était une indécrottable fasciste. Sa façon, brutale, de s’en prendre Macron m’a dégoûté, l’impression d’une brute qui s’en prend au premier de la classe (ce que je n’ai jamais vécu enfant, doucement sur la psychanalyse). Donc je vote Macron, pour le principe, en tout cas c’est ce que je me dis, alors qu’il s’agit sans doute d’une répulsion d’origine bourgeoise.
      Dans mes pratiques culturelles, je ne regarde plus (beaucoup) de séries depuis longtemps (car je reste un cinéphile un peu vénère) et lis davantage de roman et de poésie que d’essais. Mais ce n’est pas le cas de mes amis. Amis qui m’enjoignent à regarder Narcos (« ok t’aimes pas les séries, mais regarde au moins celle-là », je passe pour un snob en plus). Amis avocats qui ouvrent des bars à vins, qui font la tournée des restos validés par le fooding (et le je les y accompagne, naturellement), qui veulent toujours la meilleure expérience qui soit. On boit du vin comme si c’était le sang du christ, on l’analyse comme si on lisait une page de Rimbaud – sauf que moi je suis nul en vin, j’arrive à n’en rien dire d’autre que « c’est bon j’aime bien ». Ils sont bourgeois eux aussi, de gauche Hamon ou macroniens. Ils vomissent Marine le Pen, sauf un, d’extrême droite, qui apporte un peu de piment à nos discussions politiques. Les GJ les saoulent, à des degrés divers. Ca va de « on ne peut laisser ces gens-là décider, ce sont des blaireaux, c’est pour ça qu’on a des élus » à « ok, il faut peut-être un peu de RIC mais ils exagèrent quand même, ils vont trop loin ».
      Je fatigue un peu, je continuerai peut-être plus tard.

      • @Charles: Evidemment on est tous blancs, évidemment on est tous plus ou moins barbus, évidemment on porte des chemises en jean et des baskets, évidemment on a beaucoup écouté et on ecoute toujours de l’electro mais aussi de la chanson française, évidemment on a pris de la MDMA à Berlin dans des boites branchées remplies de parisiens, et de la coke à Paris.

        • Merci pour cette description, c’est passionnant. Je continue l’enquête :
          Est-ce que tes parents sont cathos de droite ? Et toi athée ? (Je pense au passage sur la déchristianisation de la bourgeoisie qui a participé à l’avènement du cool)
          Tu dis « basculement à gauche : je me mets à voter PS ». Tu l’as vraiment vécu comme un basculement ? Parce que bon.
          Tu t’es mis à fréquenter des gens vraiment de gauche ? T’as fait un tour à Nuit debout ? Les discussions sur le site ont participé à ce « basculement » ?

          • @Billy: il faut évidemment entendre de l’ironie dans basculement, je pensais d’ailleurs l’avoir mis entre guillemets. Je préciserai un peu plus tard.
            Oui mes parents sont cathos de droite, moi je suis agnostique mais fasciné par cette religion, qui m’intéresse d’autant plus je ne la pratique plus.

          • Ce post auto-descriptif entre direct dans les annales sélectives du site. Merci Charles. Aux gens de ton type, pour autant que tu en relèves encore, on ne demande guère plus que cette sèche lucidité.

          • Pardon pour basculement. L’émotion à la lecture du post a probablement perturbé mon infaillible radar à ironie.

      • @Charles: Bonjour, les questions qui me viennent en te lisant :

        Pourquoi continues-tu à fréquenter ces personnes, je veux dire en dehors de tes strictes obligations professionnelles ?

        En t’obligeant à faire semblant : as-tu peur d’être rejeté si tu assumes tes positions différentes ?

        Ne t’es tu jamais dis que peut-être l’un d’entre eux fait semblant aussi comme toi ?

        Qu’est-ce qui t’empêche de penser qu’en face de toi, peut-être qu’il y en a un (ou plusieurs) qui se dit : putain, qu’est-ce je fous là avec ces mecs là ?

        • @elo: Bonjour, ces personnes ne se réduisent fort heureusement pas à ces aspects et je ne fais nullement semblant, faire semblant de quoi d’ailleurs?

          • @Charles: Ce n’était pas un jugement encore moins une stigmatisation, juste un vrai questionnement de ma part.

            Parce que je suis personnellement arrivée au point ou après avoir coupé les ponts avec les fillonistes et macronistes qui m’entouraient (et qui se sont révélés comme tels durant la campagne présidentielle), ce qui a fait pas mal le vide, j’arrive de moins en moins à partager quoi que se soit avec les hamonistes aujourd’hui, et les « centre gauche ».

            Beaucoup d’entre eux qui me trouvait extrême lorsque j’affirmais que pour moi péril Macron = péril le Pen avant, pendant et après les élections, « quand même t’exagère… on dirait que t’en fais une affaire personnelle », m’ont envoyé des sms au moment de l’affaire Benalla pour me dire en choeur : « tu avais raison, je suis très déçu par Macron ».

            Mais bon, ça me fait une belle jambe tu vois.

            Là ou j’acceptais encore quelques propositions d’activités communes, je refuse aujourd’hui poliment. J’y arrive plus.

            D’où mes questions.

          • Tu es en bon chemin vers la lumière Elo. La lumière qui éclaire d’abord des gens, des existants, des existantes
            C’est auprès d’eux qu’il faut se tenir
            Par exemple je pioche et je tombe sur la carte https://next.liberation.fr/livres/2019/01/30/emma-goldman-rouge-passion_1706446

          • @Charles: parce que tu vois, et j’en terminerai là : ce vote Macron, premier ou/et deuxième tour, je me le mange tous les jours, avec toutes ses conséquences désastreuses et mortifères.

            Et que se sont les mêmes aujourd’hui, quand je souligne à quel point ça me fait peur à moi que tranquillement, à la nuit tombée, une poignée vote des lois de plus en plus liberticides, répressives, à quel point ça me bouleverse moi tous ces morts, estropiés, tabassés GJ, qui me disent encore : « t’exagères… vas au Vénézuéla, tu verras ce que c’est qu’un vrai système répressif et autoritaire ! ».

            Je me dis : « Mais jusqu’ou va-t-il falloir que cela aille pour qu’ils ouvrent les yeux ? Descendent de leur arbre ? ».

            Et non, je t’avoue, je n’ai plus le coeur à aller boire un verre de vin (une bière en ce qui me concerne) en feignant passer un bon moment à les écouter dire que les GJ ils exagèrent quand même. Et que moi aussi j’exagère quand même.

          • @Charles: en fait non, j’en termine pas là, mais ne le prends pas de manière perso, c’est juste un témoignage, une réflexion commune peut-être pour ceux qui auront envie d’en discuter, ou pas : alors sans doute que ces gens ne sont pas réductibles à ça. Qu’ils sont par ailleurs, rigolos, gentils, qu’avant j’avais plaisir à parler philosophie, cinéma, photo, littérature avec eux… mais maintenant, de moins en moins.

            Tu vois par exemple ce matin, j’ai relayé sur ma page FB (pour la 2e fois) en quinze jours une itw de François, en indiquant cette fois qu’ayant lu son livre, j’ai trouvé cela « très intelligent et aussi une très belle langue, fluide, élégante et incisive. Et éclairant pour la compréhension de ce que nous vivons actuellement, je vous le conseille. ». J’ai eu une quinzaine de likes, comme la première fois… (sur 5000 amis).

            Dans les 5 minutes, j’ai eu la réponse qui suit d’un « ami » FB : « Je trouve troublant qu’il accompagne son discours d’expressions en contradiction avec toute forme de générosité. J’ai grand peine à écouter une personne, comme lui ,qui développe une pensé prétendu d’intérêt général derrière les expressions négatives que traduit sa pensé sur son visage. Mais je me trompe sans doute sur le fond. Quand à la question de la bourgeoisie ? La bourgeoisie financière, est-elle vraiment de même nature que celle des siècles précédent qui fut issu des gains du commerce, de l’industrie ? Il me semble que ce point de départ est un peu bric à brac non ? quand à répondre au même tropisme comme il dit. La révolution Française n’est-elle pas le fait de la bourgeoise ? D’ailleurs ce n’est pas pour rien si Macron parle du manque de « la figure du rois ». Depuis la révolution il y a toujours eu la survivance d’une idéologie favorable à un état aux valeurs monarchiques. Puis l’Etat Bonapartiste (ou le régalien s’exprime avec l’autorité de l’usurpateur) et les républicains (avec des élus qui du fait de leur conditions de notables ont toujours atermoyer les progrès sociaux). Il ne nous manque plus qu’une dictature populaire pour achever cette aventure : Faut-il l’espérer ? Pour ma part je ne le pense pas. »

            Ce à quoi j’ai répondu : « Pour la première partie de ton commentaire, je ne comprends pas ce que tu écris, ou trop, et en ce cas tu es libre de le penser, moi de ne pas avoir envie d’y répondre. Pour la deuxième partie, tu détournes ses propos, donc je n’ai pas envie d’y répondre non plus. Lis son livre, et on reparle. Quant à ta conclusion : « Il ne nous manque plus qu’une dictature populaire pour achever cette aventure : Faut-il l’espérer ? Pour ma part je ne le pense pas. », tu es sur ce point complètement d’accord avec lui. Ce qui m’amène à sa suite à te dire : prends le risque de mettre tes peurs de côté et de t’ouvrir. Ce qui peut inclure de le lire, ce qui évitera ces projections, déformations et raccourcis de sa pensée. ».

            Deux, trois personnes ont liké, et écrit que je leur ai donné envie de l’acheter, là où ils avaient auparavant seulement relevé ses prestations médiatiques brillantes. C’est toujours ça de pris.

            Pour autant, je suis allé voir le profil de cet « ami », que je ne connaissais pas aussi impulsif. C’est un artiste, la cinquantaine, centre gauche.

            Je t’avoue que le bloquer m’a traversé l’esprit, et puis non. Mais je t’avoue aussi que je n’ai plus trop le gout à discuter littérature, cinéma, photographie ou philosophie avec lui. Et les autres comme lui.

            Finalement, seraient-ce les situations qui révèleraient les caractères ?

          • tiens tiens, « centre gauche »
            ne cherche pas plus loin
            depuis le début de cette affaire, c’est bien le centre gauche qui se montre le plus agressif – et c’est bien normal

          • @elo: Je ne me sens pas stigmatisé, t’inquiète. Je comprends ce que tu dis/ressens mais je n’ai pas ce problème, et pour cause je suis en couple depuis deux ans Avec une filloniste droit dans ses bottes. J’ai toujours eu des amis/meufs qui ne pensaient pas tout à fait comme moi mais moins souvent des amis qui venaient d’un milieu social très différent.
            Ca me rappelle une soirée chez un pote mélenchoniste pédé qui vient aussi d’un milieu bourgeois (encore plus que moi). Y avait tous ses potes également mélenchonistes, dont pas mal d’homos non-binaire friendly. Crois-moi que j’ai passé une très mauvaise soirée à parler politique et Benalla alors même que j’étais assez proche d’eux idéologiquement. Pas à cause de mon ami, qui assume son côté bourgeois et prends les gens comme ils sont. Non, à cause de ses potes qui te prennent un peu de haut ou te font ressentir très fort ton appartenance à la bourgeoisie alors qu’ils viennent de te parler du Burning man et de son équivalent européen dont j’ai oublié le nom dont ils reviennent. Burning man où on ne trouve que des prolos et pas du tout des banquiers d’affaires naturellement. Et les bourgeois qui miment la subversion, qui veulent à tout prix cacher leurs origines et habitus bourgeoises en mettant en avant leur côté open, c’est vraiment ce qu’il y a de pire. Je préfère encore passer la soirée avec mon pote catho tradi de droite qui prend de la coke et du tramadol (il le fait moins maintenant) en te faisant écouter des chants nazis.
            Néanmoins j’ai aussi mes limites. J’avais un très bon ami lepéniste, raciste qui considère que Mandela était un terroriste, bon ben là j’ai dû couper court.

          • @Charles: merci pour l’ambiance coke tramadol chants nazis , je ris.
            ( l’ambiance précédente était carrément moins rigolote mon pauv’bichon t’as vraiment pas d’chance )

          • @François : merci.. très beau. je vais creuser, ne connaissais… j’aime tout particulièrement la chute : « J’en étais arrivée à la certitude que derrière chaque acte politique de ce genre se trouvait une personnalité impressionnable, excessivement sensible et de nature douce. ». Me trouble.

            Car sur ce point c’est drôle, je me suis faite la réflexion il y a quelques mois, après une période de grande mélancolie post-élection où je n’arrivais plus à parler de politique, mutisme complet : « je suis prête à mourir aujourd’hui, demain, pour mes idéaux ». Et ce n’était pas par romantisme. Du tout.

            Drôle aussi car depuis plusieurs mois, mes potes anars, libertaires, punks, zadistes, me disent régulièrement sur Fb que je suis une anarchiste. Ce à quoi jusque là je répondais par une pirouette Arendienne (oui, désolée) : « Même si je trouve tout un tas de choses admirables dans l’anarchisme (ça c’est pas de Arendt mais de moi), je ne suis pas persuadée de m’inscrire dans un quelconque système en « isme » (ça c’est l’emprunt à Arendt).

            Mais bon, j’entends, à creuser, c’est ce que j’ai décidé en découvrant ce site, ici. Faire le vide autour de soi a du bon : tellement plus de temps pour lire…. et ça c’est chouette (bon, même si j’y consacre déjà pas mal de temps, depuis toujours). Je vais m’atteler à ces penseurs que j’ai certes lu, mais pas assez, ou pas avec assez d’attention.

            Pour l’anecdote aussi : j’ai proposé il y a quelques semaines un projet de docu sur une petite ville paumée du nord, picarde et cheminotte, complètement détruite après la première guerre mondiale, qui s’est vue complètement reconstruite dans le style flamboyant art déco par un substantiel don du roi de l’acier, Carnégie… dont Emma Goldman parle dans cet article : « Avec d’autres «camarades», ils décident de réagir aux incidents qui ont éclaté à Pittsburgh entre la Carnegie Steel, qui possède de grandes aciéries dans la région, et ses salariés. » (simple ouvrier écossais misérable, Carnégie émigre aux USA et devient la 4e fortune mondiale de tous les temps, l’incarnation parfaite du « self-made man » et de l’American Dream », développant par suite une philosophie de la philanthropie, plus connue sous le nom de « Gospel of Wealth », un mélange d’idées puritaines et de darwinisme social où se dessine une société organisée selon le schéma des classes sociales).

            Mon propos à travers ce film est de découvrir si outre le visage de la ville, qui s’en est trouvé bouleversé en 1922, ou point où on s’est mise à la surnommée « La reconstruction Carnégie » il a aussi tenté d’imposer (à travers sa fondation, lui est mort en 1919) son Gospel of Wealth dans cette toute petite cité cheminotte de l’Aisne… ça emballe France 3 (avec qui je suis en train de signer un autre film) et Weo, chaine régionale concurrente. Tout n’est donc pas complètement pourri au Royaume du Danemark.

            Vais je vers la lumière ? Je n’en sais rien. ce que je sais c’est que tout ce que fais à titre personnel, au quotidien, tous ces combats, mes luttes, qui sont des toutes petites choses mais auxquelles je me raccroche en me disant que je fais quelque chose, et que ce quelque chose me permet de me regarder dans une glace le matin sans détourner les yeux, ne me consolent pas, plus de ce qui est advenu.

            Ce qui ne m’empêche pas d’avoir des moments de gaité, de joies, et même de grand fou-rires. Le plus souvent possible.

            Mais, une profonde gravité aussi.
            Je crois que pour le temps qui me reste à vivre, je suis désormais, et le resterai, inconsolable.
            Est-ce ça la lumière ?
            Peut-être.

          • Qui te finance, à priori?

          • ben tiens : « l’ami FB, artiste, la cinquantaine, centre gauche » si prompte à dire n’importe quoi sur mon post Histoire de ta bêtise sans l’avoir lu, vient de liker mon post de ce matin (emprunt ici à Yeux Bleus, merci) sur l’expo Musée Sacem LE PUNK FRANÇAIS A 40 ANS !

            Evidemment…

            A moins que se soit la photo dont je l’ai assortie, de la série de Jean Gaumy, Mont de Marsan, 5 et 6 Août 1977, qu’il a liké ?

            https://www.magnumphotos.com/arts-culture/music/jean-gaumy-when-punk-came-to-rural-france/

            Chaque jour, chaque occasion amène son lot d’illustrations dans les faits d’Histoire de… .

            Finalement, c’est assez jouissif d’appuyer sur un bouton en sachant pertinemment quelle lumière va s’allumer en face.

            Manu sort de mon corps !

          • @François Bégaudeau : as-tu reçu mon message en réponse à ta question sur qui me finance à priori ?

            je te l’ai envoyé hier en mp avec la passerelle possible vers ton projet Mayenne (plutôt que d’encombrer la discussion ici de détails culinaires « fabrication de documentaires » n’intéressant sans doute pas les autres sitistes), mais comme c’était la première fois que j’usais de ce procédé, dans la case « nom », j’ai mis bêtement mon nom au lieu de mon pseudo… Donc peut-être noyé dans tous ceux que tu reçois ?)

            sinon, je peux ré-écrire ici (moins dans le détail) le montage financier à priori de mes films.

          • Pas reçu
            Mais je crois que tu peux en parler ici.

          • @François Bégaudeau : si ton choix de diffuseur est salle de ciné, je ne suis pas qualifiée.

            si ça inclue chaine tv, je viens d’avoir mon prod au tel pour mes/nos films.
            J’en ai profité pour prendre des infos sur Mayenne à partir de ce que j’ai compris « en gros » de ton projet, le sujet, l’angle.

            Il connaît parfaitement Pays de la Loire (réal lui même, il a aussi fait 2 docus là-bas) et qui ça pourrait éventuellement intéresser.

            Il a conclu en me disant : « Discutes-en avec lui, lis son projet, et si ça t’intéresse tu m’en parles. En ce cas, je sais à qui le proposer ».

    • @Stalker:

      Bonjour M. Begaudeau.

      Je suppose que votre réponse est définitivement perdue. Dommage, elle m’intéressait sincèrement mais passons.

      Pour approfondir ce que je disais dans mon premier message, et vous l’aurez compris, est-ce que cette réaction de défense, celle de se réfugier derrière la caution « antifasciste », n’est pas, aujourd’hui, un réflexe « petit bourgeois » dont la finalité est bien la préservation, consciente ou non, de son privilège de classe. Celui, en l’occurrence, de continuer à fréquenter plateaux télés, émissions de radio, et autres mondanités dont en réalité, ceux qui ne sont pas bourgeois n’ont plus rien à faire…

      Il n’y a aucun sens aujourd’hui, à se déclarer fasciste. Personne ne le fait, personne ne le fera (pas mêmes les honnis Soral and co). En revanche, se déclarer antifasciste a bien, par la négative un sens. Dans ce contexte en effet, faire une telle profession de foi ne consiste-t’il pas, intrinsèquement, à continuer de se déclarer bourgeois et à « donner des gages »?…

      C’est une question ouverte, je n’affirme absolument rien vous concernant, mais j’ai été surpris, au milieu de propos pertinents et intelligents, à trouver cette forme de soumission: « non, non, non, je vous rassure, je ne suis pas fasciste, ni homophobe, ni raciste, ni antisémite, etc… ».

      bien à vous.

      • Ces allégations tombent un peu mal, à l’heure où, de toute évidnece, je suis boycotté par au moins le service public. Il semblerait donc que les médias bourgeois n’aient pas trouvés convaincants mes protestations d’allégeance antifascistes.
        Sur la présence à la télé, j’ai déjà dit dix fois que c’était là un passage obligé pour qui veut faire connaitre les livres qu’il écrit et en vivre. C’est à dire qu’à la différence de Soral, moi je n’ai pas envie de gagner ma vie en faisant des videos sur Internet et de pontifie dans des confs : moi j’écris des romans, ce sont des objets autrement plus fragiles économiquement, et qui demandent à être défendus y compris dans le mainstream.
        Sur le moment de 7 secondes à la Grande table, plusieurs choses :
        1 si tu t’intéresses à ma pensée, j’aimerais que ce soit sur la foi de mes livres et non de mes passages radio. Tu me demandes de prendre le maquis, à ton tour prends le : laisse les médias et lis de livres, et de préférence les miens.
        2 une interview n’est pas un livre. Elle doit etre prise comme une situation. Une situation d’interlocution. Au moment où j’arrive à la Grande table, j’ai déjà fait quatre ou cinq interviews où les journalistes me tannent sur ma supposée préférence pour Marine par rapport à Macron. J’ai donc décidé de couper court à ces parasitages, et de leur clouer le bec en disant qu’en matière d’antifascisme je les attends tous. C’est une stratégie de combat, et surement pas une marque d’allégeance.
        3 Maintenant, plutot que de nous embourber tous les deux dans le commentaire du commentaire, revenons au point, revenons au réel. Toute stratégie et analyse de communicant mises à part. Revenons à deux réels, le mien, et le réel du réel.
        Le mien : je SUIS antifasciste. En RÉALITÉ je tiens le fascisme pour un ramassis de petits voyous ressentimentaux.
        Le réel du réel : la réalité c’est que partout dans le monde des pédés se font emmerder, tabasser, humilier enfermer. D’où que je tienne l’homophobie pour une des plus tristes des passions tristes. La réalité c’est que partout dans le monde les femmes subissent le joug patriarcal, des coercitions, des violences, et les limitations insidieuses du libéralisme et de paternalisme. D’où que je sois un indéfectible féministe, et un spectateur attristé du virilisme pathétique d’un Soral. La réalité c’est que partout de misérables blaireaux tiennent le juif pour le responsable de tous les maux du monde, ce qui me semble une pathologie abetissante. D’où que je ne sois pas antisémite, n »ayant pas pour objectif mon abetissement.
        Partout où je le pourrai, et par stricte allégeance à la justesse, je répéterai donc que je suis féministe, ami de la cause homosexuelle et de la cause des juifs.
        Et toi? Vas-tu me dire que le féminisme est une idée bourgeoise? Et que le geste anti-bourgeois ultime est de frapper un pédé en meute?

  6. Bonjour François,

    J’ai vu une de vos intervention sur un plateau TV et j’ai eu l’envie très sincère de vous rencontrer, j’ai comme vous 46 ans, je suis issue du milieu pauvre de l’immigration et ma vie est un vrai jeux de hasard auquel je donne progressivement un sens… j’ai été policier un an, puis fonctionnaire à la mairie et fonctionnaire à l’hopital sous l’influence des parents mais je n’ai jamais pu rester fonctionnaire… heureusement qu’une erreur judiciaire m’a condamné à perpétuité par contumax avant de se raviser pour me condamné à 7 ans… du coup mon casier judiciaire a calmé les ardeurs de ceux qui voulaient me savoir à l’abri dans le fonctionnariat… bref aujourd’hui je suis auteur humoriste et comédien et j’ai écrit des scénarios issues du point de vue des non bourgeois pour ne pas citer les pauvres et… j’aimerai beaucoup partager une conversation avec vous pour essayer de trouver l’ADN commun de la conversation entre tous ses mondes et pourquoi pas construire une religion ensemble (lol)…
    j’espère que mes fautes d’orthographes ne vous décourageront pas et que votre instinct vous fera prendre la bonne décision concernant mon souhait de vous rencontrer… cela dit réfléchissez bien car la « justice » m’a tout de même mis une fausse perpéte pour m’intimider avant de me mettre 7 ans pour avoir gardé le silence…

    Du coup je vais m’intéresser à vos oeuvres vous m’avait l’air convainquant… bon courage pour la suite. HD

    PS: si vous voulez vous rassurer physiquement sur moi, tapez Hammy dimaria sur le net… et pour mon passé judiciaire mon nom de scène si dessus est l’anagramme de mon vrai nom. J’espère que mon, PS, n’a provoqué chez vous aucune convulsion en souvenir du passé.
    Bien à vous !

  7. Salut François,

    Autant le dite de suite, j’ai adoré ton livre. Nouveau bobo, extirpé de la classe ouvrière, pur produit de « l’ascenseur social », je me doutais que ce livre était pour moi. Je l’ai découvert au travers d’un de mes podcasts France culture auquel je suis abonné (nouveau bobo, je te dis). Tu étais l’invité de « la grande Table » dans le cadre de ton tour des médias- ça je l’ai vu après en allant sur YouTube.
    J’ai tout de suite aimé ton discours. Certes, tu avais toujours ton côté « tête à claque », ce côté philosophe qui se la pète un peu en s’écoutant parler  » qu’elles sont belles les phrases que j’aligne ». Je me souvenais vaguement de toi au travers de quelques une de tes critiques du Cercle à l’époque ou j’étais encore abonné de Canal, mais ça c’était avant l’arrivée de Netflix… Y avait surtout « Entre les Murs » qui même si ca datait un peu, me laissait un excellent souvenir : un gars qui aime transmettre le savoir aux gamins et qui en plus chantait du punk rock ne pouvait pas être un mauvais bougre.
    Du coup, fallait que je lise ton livre. Lundi dernier au boulot un petit tour sur Fnac.com; malheureusement le livre est épuisé. Là je me suis dit que l’effet Gilet Jaune marchait à plein pot et que ce c… avait eu le nez creux en sortant son bouquin à ce moment précis.
    Samedi matin, direction Orly. Comme toujours quand je prends l’avion pour le boulot, je pars super tôt. Application G7 pour le taxi, personne sur la route. Parfait, j’aurais le temps de flanner un peu au Relais H. Là je me souviens que je voyage en classe affaire : pas la peine de se ruiner en journaux et hebdomadaires. Coté librairie. Je vois que le S. King a encore sorti un bouquin. Ce n’est plus un nègre qu’il a ce bon Stephen, c’est tout le continent africain qui bosse pour lui…Je regarde sans trop y croire s’ils ont Histoire de ta Bêtise. Fallait pas rêver non plus ! Pas grave je me dis que je me consolerai en regardant quelques films dans l’avion. La dernière fois, j’avais par hasard regarder « En guerre » avec Vincent Lindon (tiens, le même titre que ton dernier bouquin ?!) J’avais aussi voté Macron la dernière fois, mais je sentais bien que quelque chose clochait…
    Ca m’a rattrappé dans le salon Air France. Là tranquille avec mon cappucino et mes viennoiseries, je fais un nouveau tour sur le site de la fnac. Ton bouquin est de nouveau en vente: quand même, les editeurs connaissent leur boulot. Je suis bien avancé : je vais passer deux semaines en Amérique du sud, je vais avoir du mal à trouver ton brûlot. Ebook alors ? Zut, j’ai pas ramener ma tablette, encore jamais lu un bouquin sur mon téléphone. Je pianote discrètement la numéro de CB: au boulot, on nous a dit que c’était dans les salons d’aéroport et dans les avions qu’on se faisait le plus espionner. En quelques instants, ton livre est dans mon téléphone. Application Kobo obligatoire pour lire le livre. Je télécharge l’appli. Tiens j’ai déjà deux bouquin chez eux: discours sur l’origine de l’univers d’Étienne Klein et Affliction de Russel Banks. Et en anglais s’il vous plait. Tout cadre qui se respecte doit maîtriser la langue de Shakespeare…
    J’ai donc lu ton bouquin au dessus de l’Atlantique; y’en a bien qui accouche dans le métro 🙂

    Bon je vois que j’ai été super long, compliqué d’écrire sur un téléphone de m… Plus le temps pour développer… Si quand même juste quelques lignes parmis d’autres qui m’ont marqué:

    « Tu ne m’as jamais fait mentir. »

    Chiche ?

    Daniel

    • Je ne comprends pas bien les proportions et dosages de ce post.
      Mais je mets un 456ème petit baton dans la colonne tête à claques.

    • @dan: merci daniel , tu es fantastique.
      Et connais-tu l’application koober ? tu gagneras du temps ( cling : clin d’oeil )

      • tout à coup ça me rappelle un souvenir de ma première rencontre avec internet. Il y a une vingtaine d’années.
        C’était par le biais d’une petite machine grise foncée qui se connectait sur la ligne téléphonique et qui faisait tuuuuuuu-scrrrrrrgggllltuuuuuuu. On l’appelait le modem.
        Je l’ai laissé tomber par la fenêtre du 4ème étage de l’immeuble où je vivais. Dans le quartier de rivière salée de nouméa, quartier construit pour les travailleurs de la société le nickel, la SLN.
        Et chbing il était tout cassé.

  8. Bonjour François

    Je t’ai découvert sur France inter et sur France 5. Tes interviews m’ont interpellées. Ton ton posé, sans invective, m’a permis d’écouter vraiment ce que tu racontais. Et j’ai eu envie de te lire.

    Au début, je ne comprenais pas le titre du livre. j’ai vite compris!

    J’ai lu ton livre, crayon à la main. c’est rare! Tu m’interpellais, alors je te répondais en marge. Mais là, j’ai envie de t’écrire directement. Je te fais mentir: je valide ton livre!

    Ce matin, j’ai terminé ton livre. La claque! et pourtant, tu t’en doutes, je suis non-violente et je n’aime pas le conflit! C’est typique. Mais là, j’ai reçu une sacrée claque.

    Je ne pense pas en terme de structure, de système. Je me méfie de la radicalité. Je fuis le conflit.Tu me reconnais? Pourtant je me « pensais » « de gauche ». Pourquoi tous ces  » « ? Parce qu’après la lecture de ton livre, je m’aperçois que, finalement, je ne « pense » pas, je ne problématise pas.

    J’ai un bac+4 en éco, pas en philo… Et j’occupe un poste de cadre dans la fonction publique. Je mets en œuvre la politique de l’emploi sur un territoire. et je m’aperçois, à 46 ans, que je ne pense pas! Cruel…

    Tu me fais constater que malgré tout ce que j’imagine, je suis imprégnée de l’idéologie bourgeoise alors que je ne suis pas libérale, je ne crois ni au marché, ni à la croissance et encore moins au mérite. Troublant !

    Troublée, je l’ai aussi été par la page 210 de ton livre. J’ai, il y a quelques années, développé mon activité de praticienne en massage bien-être et somatothérapeute (les thérapeutes qui travaillent à partir des somatisations). Je souhaite accompagner les personnes vers le bien-être, la réparation sans remettre en cause l’origine du mal-être…

    Avant la lecture de ton livre, je n’avais pas conscience de ce que je jouais. Maintenant, c’est pus compliqué. « penser contre soi est une gageure », je te le confirme.

    • belle honnêteté
      si ce livre a un intérêt, c’est dans le fait qu’il élargit le spectre de la bourgeoisie, dans la fait qu’il embrasse large
      il y a donc les bourgeois, mais aussi les corps embourgeoisés, et là nous sommes très nombreux à être concernés
      nous le sommes tous, prolos compris, moi compris, moi aussi je suis en partie « libéralisé », c’est écrit dans le livre
      quelque pertinence ou réconfort qu’on y trouve, le tsunami thérapeutique est le premier vecteur (avec le tsunami techno) de la libéralisation des corps (autant que de leur « libération ») et des esprits
      si suite il devait y avoir à ce livre, elle porterait spécifiquement là-dessus

      • @François Bégaudeau:

        En quoi accompagner une personne au niveau thérapeutique contribuerait à la libéralisation des corps? Penses tu que prendre soin d’un individu, c’est l’empêcher de se révolter?

        J’ai vraiment du mal avec l’analyse systémique…

        Tu parles aussi du tsunami techno. Est ce que tu vises par là le transhumanisme?

        • La question n’est pas de savoir ici si l’accompagnement thérapeutique d’une personne est bon ou mauvais. Certaines y trouvent leur compte, d’autres non. Mais de savoir quel monde est dessiné par cette industrie des services thérapeutiques, extrememement puissante, qui a un grand pouvoir de colonisation des esprits. Dernier exemple en date : j’ai interrogé toute la semaine des femmes sur leurs pratiques culturelles. J’ai entendu beaucoup de lexique thérapeutique, très peu de lexique esthétique. Le thérapeutique a très largement colonisé l’art.
          Cette colonisation a, entre autres effets, celui de reléguer en marge la captation sociale, économique, psychologique, et structurelle, des situations de vie. Pendant cette semaine le grand absent aura été le lexique social. Pas une n’a articulé ses pratiques culturelles avec des questions d’habitus.
          A ce titre, et sous couvert de libérer les individus, le paradigme thérapeutique participe très largement de leur docilité et de leur embrigadement.
          Il faut le dire : des centaines de millions d’individus se pensent désormais à travers ce prisme psy-thérapeutique. C’est la religion de l’époque.

          Le tsunami techno ce n’est pas cet hypothétique transhumanisme, qui fait miroiter du grand pire effrayant pour ne pas voir le présent, moins spectaculaire, plus retors : notre quotidien technologisé, en douceur..

          • @François Bégaudeau:
            merci pour ta réponse.

            Je considère qu’en thérapie, j’accompagne les personnes pour qu’elles puissent reprendre leur propre pouvoir, pouvoir d’agir, pouvoir d’être au delà des injonctions de la famille voire de la société.

            Tu vois, de mon côté, ma conscience politique se met à bouger en même temps que je reprends mon pouvoir de bouger dans mon corps, dans ma vie. Ton livre participe à mes prises de conscience et, au minimum, à mon questionnement.

            La thérapie contribue à me réveiller plutôt qu’à m’endormir docilement dans mes certitudes.

          • « La thérapie contribue à me réveiller plutôt qu’à m’endormir docilement dans mes certitudes. »
            Alors je souhaite qu’il en soit de même pour tous les soignés.
            En tout cas pour l’instant, après 40 ans de règne du thérapeutique, on ne voit pas le début d’une esquisse de trace d’arrachement des corps à la docilité.

        • @bea:
          j’aurais besoin d’une précision. Quelle différence fais tu entre libéralisation des corps et marchandisation des corps?

          • Bonne question. Une question qui invite à préciser les termes est toujours une bonne question.
            A première vue je vois l’un comme la conséquence de l’autre. C’est bien la marchandisation qui est le plus grand vecteur d’uniformisation des moeurs, des gouts, des attitudes. La marchandisation de l’informatique aura façonné des corps liquides, des corps libéraux.
            Je vais vite, on creusera.
            Je développe un peu ces points dans une pièce jouée l’an dernier et qui vient de paraitre : « Nous sommes plus grands que notre temps »

  9. Cher Francois,
    Malgré le niveau un peu intimidant des commentaires précédents j’ose tout de même rajouter quelques lignes.

    Je dois être dans une phase nihiliste car je me suis lancé dans cette histoire de ma bêtise avec la certitude que j’allais rire un peu jaune. La présence de quelques albums de Morrissey sur mon étagère me désignait clairement comme cible mais au final il y a pire que moi.

    Le passage sur l’âme fonctionnaire est tous simplement brillant. Grâce à vous je sais maintenant qui je suis et d’où je viens. Je reverserai à l’œuvre de votre choix (fondation Begaudeau pour le bien être de Francois Begaudeau) 10% de ce que j’aurais claqué si je n’avais pas lu ça…

    Et le cool… J’aimerais avoir 20% du talent critique des commentateurs précédents pour exprimer ca par des mots mais n’en étant pas pourvu, je ne peux que vous dire que j’ai ricané méchamment non stop à la lecture de ce passage. Cette purée cool avait été très bien décrite aussi, par Marin de Viry dans le « Matin des abrutis ». J’imagine que dans son cas c’était plutôt un plaidoyer inverse au votre pour le bon vieux dandisme bourgeois à l’ancienne mais le diagnostic n’est pas si éloigné du votre.

    En tout cas merci beaucoup.
    Amicalement,
    Vincent

    • @d2dfa2: sur la partie fonctionnaire je suis bien d’accord, elle m’a apporté un éclairage nouveau sur moi, même si je ne m’en suis pas servie à mon épreuve écrite de concours interne ce matin (pas consciemment en tout cas)

      • @Zyrma: Vous avez fait le choix de la sécurité Zyrma, mais dans ce type de concours les examinateurs sont eux-aussi fonctionnaires!
        Je m’imagine dans leur tête face à un candidat qui sans provocation aucune m’expliquerait que la certitude de l’absence de conséquence d’un travail mal fait rend grandiose la perspective de bien le faire!
        Je crois que je serai ému mais il n’est pas impossible non plus qu’une crise bourgeoise me prenne. Bref vous avez sans doute fait le bon choix…

    • @d2dfa2: point 10 % : en tant que fonctionnaire depuis 16 ans je trouve que la partie fonctionnaire est discutable,
      notamment sur le confort psychologique qu’elle laisse paraître, dans le ton d’écriture de françois. A une phrase détail près. Je sais plus laquelle je suis une grosse feignasse je vais pas chercher.
      Tu as raison de dire : âme fonctionnaire.
      Dans ce sens je comprends mieux, un fantôme de ce qui reste de la vie réelle de fonctionnaire. Dans la vie de françois j’entends.
      Toujours la même histoire : les idées mais pas le réel.

      point 20 % : en tant qu’individu ne fréquentant que très très peu des bourgeois cools, je m’en rends compte en lisant ( et me disant que putain comme ces gens ont l’air chiants ) je n’accroche pas trop sur le passage cool-mode-art , j’y vois pas trop mon intérêt.
      C’est à dire que je ne sens pas l’influence sur mon monde.
      Ou si peu.
      C’est pas gênant.

      Je viens de lire le passage : pensée magique , et j’aime beaucoup.
      ( rrraaaah bah enfin que j’me dis )
      J’applaudis comme une guenon chimpanzée.

      Bon j’arrête de lire quand on attaque la partie plus-value parce que je sens que ça va m’être pénible.
      Il me faudra faire des efforts.
      C’est pour quand j’aurai la patate.

      • et alors hier avant de dormir , faut croire que j’avais la patate, j’ai surmonté le mot plus-value et j’ai tout lu jusqu’au bout d’un trait.
        J’en aurais bien pris 200 pages de plus.

    • @d2dfa2: nota bene : je me permets de te répondre parce que comme de par hasard les passages qui t’emballent sont ceux pour lesquels j’ai quelques réticences.

      Faut dire qu’en tant que fonctionnaire de police je me pose là.

      • et en feuilletant un paris-match ce matin pendant que véro se faisait couper les cheveux pour boire un chocolat,
        je repensais au bourgeois de fer au bourgeois de velours ,
        à la main de fer dans un gant de velours j’ai percuté après coup,
        j’aime bien cette idée,
        j’aurais dit : une forme d’autorité qui s’installe par la séduction. Pour faire simple.
        J’aime bien ce fil du mensonge dans le livre.
        D’autre part je pense que la perfidie est une tactique que j’aime assez, j’ai de la tendresse pour cette forme de l’esprit.
        Je la regardais par le miroir, véro avait du chocolat autour de la bouche on aurait dit un clown.

    • Effectivement je ne pense pas que Marin de Viry parle exactement du même point de vue. Même si je le trouve toujours assez intéressant, cet homme -ce qui confirme que le mieux qu’il puisse arriver à la bourgeoisie, intellectuellement parlant, est d’être réactionnaire, ou dandy – l’un étant la version élégante de l’autre.

  10. Pendant que je t’ai sous la main, je voudrais revenir sur les rapports de cet essai avec Deux singes. Est-ce qu’il n’y pas un léger renoncement ou retour en arrière par rapport à ton auto-analyse dans Deux singes? Tu écrivais à l’époque que tu voulais expliquer pourquoi tu n’étais pas devenu un intello de gauche, pas un Julien Coupat. Alors certes, Histoire de la bêtise n’est pas un essai très classique, mais tu y revendiques ou tu t’identifies plutôt comme un intellectuel dans celui-ci. Tu te situes clairement dans le débat d’idées, tu cites beaucoup de philosophes, tu parles de politique aussi bien dans son acception noble que vulgaire. Bref, c’est un livre d’intellectuel, impur certes. Est-ce que le François de 2013 aurait imaginé que le François de 2019 puisse écrire un tel livre où il descend dans l’arène des idées?

    • très bonne question, mais tu auras quand même remarqué
      -que je n’ai pas écrit d’essais depuis Deux singes, tenant le cap littéraire
      -que cet essai est une commande
      -qu’il a une facture très particulière, très subjective, très… littéraire. Que je serais vraiment très emmerdé de parler depuis nulle part comme Coupat -et toujours aussi inapte à ses postures.
      -que ce que je décris comme pervers tient vraiment du littéraire plutot que de l’intellectuel : à savoir privilégier la beauté d’une pensée à son efficace politique.
      La réponse à ton autre question peut avoir sa place ici : j’ai croisé Branco qui m’a dit sa volonté de « faire des trucs ensemble » (sexuels j’imagine), Chouard m’a envoyé texto, message facebook et message tel pour « qu’on se voie », les mecs de Fakir Paris m’invitent à un café. Et ok à tous je dis ma sympathie et et que oui on va pendre un café. Sauf que je vois bien ma réaction organique à ces sollicitations. Ma réaction organique est : un café mais pas plus. Pas le temps. Autre chose à foutre. Et cet autre chose je sais bien ce que c’est.

      • @François Bégaudeau: Merci pour ta réponse, qui me rassure un peu.
        Pour Branco, il est mignon quand même, tu peux envisager un coït rapide après le café (un quickie comme on dit chez les bourgeois cool).

      • @François Bégaudeau: faire de la voile à la baule avec emmanuel todd ?
        j’ai commencé ce matin l’histoire de ta bêtise et j’imaginais en effet, avec joie ( comme l’hymne européen ), les intellectuels qui pouvaient s’y intéresser, dont juan dont toddy dont fredo et je sais plus si j’avais pensé à ruffin mais pourquoi pas etc
        Qui prendraient un grand plaisir en te lisant.
        Et le plaisir c’est déjà ça de gagné.
        T’as bien raison de ne boire que des cafés avec eux. Je suis bien contente de toi.
        Mais des cafés décaféinés hein.

      • sinon j’ai pas compris la phrase sur l’égalitarisme et je sais pas ce que c’est un vélo elliptique, j’ai fait : ( ? ).
        Mais le détail du chardonnay m’a bien amusée parce qu’hier justement à la table du resto du bowling, deux en ont choisi et bu.
        Mais le bowling c’est pas génial comme jeu à la longue, on s’ennuie et on a mal aux bras.
        Chardonnay me fait toujours penser à chardonneret , l’oiseau.

      • @François Bégaudeau: ah bah du coup j’en suis déjà à la page 90, j’ai lâché simone, c’est très très bien c’est presque parfait j’ai eu deux orgasmes.
        Pour le moment j’aime surtout le passage sur :
        – la pensée
        et celui sur :
        – les idéologies

      • @François Bégaudeau: et puisque que tu parlais de ta crasse , hier j’écoutais ça ,
        pour illustrer

      • @François Bégaudeau: sinon, je ne connaissais pas les mots barycentre et salmigondis, j’en suis fort aise,
        salmigondis me fait penser à des saumons qui remontent les rivières pour se reproduire, retour à la source, je suis sûre que je suis bonne en étymologie là-dessus

      • @François Bégaudeau: j’aime aussi beaucoup les pages 100-101, la cent une c’est exactement ce que j’avais envie de dire depuis longtemps nom de d’là.
        Et ça m’arrive comme ça d’un coup par la grâce de dieu.

        J’aimerais bien en savoir plus sur le renversement lexical de la cent ( en bas ), parce que me demande pourquoi depuis quinze ans. Kessissépassé en 2004. J’ai pas tout pigé.

      • @François Bégaudeau: 2003 plutôt. Rapport à l’année d’écriture.

  11. Juste pour le rire : https://www.nouveau-magazine-litteraire.com/critique-non-fiction/bêtise-de-la-facilité

    Critique écrite par :

    Agathe Cagé est politiste, présidente de l’agence de conseil COMPASS LABEL et ancienne directrice adjointe du cabinet de Najat Vallaud-Belkacem. Elle vient de publier Faire tomber les murs entre intellectuels et politiques (Fayard, collection Raison d’agir).

    • J’ai pas ri.
      Elle a une lecture très malhonnête. Et pour compléter le CV d’Agathe, j’ajoute que son bouquin est publié dans la collection dirigée par Najat Vallaud-Belkacem, et que le titre original était « Faire tomber les murs entre intellectuels et politiques. Par contre les murs qui nous séparent du peuple, on va les garder »

      • @Billy: C’est cette malhonnêteté à son paroxysme qui confine à une bêtise comique qui justifie entièrement le livre justement. Elle n’a absolument rien à dire sur le fond du livre et dresse des parallèles foireux avec la réaction du gouvernement face aux GJ. C’est en réalité le plus bel éloge qu’on peut faire du livre.

        • D’accord avec toi Charles : texte complètement inoffensif du fait de sa médiocrité.
          C’est marrant parce que je parlais récemment à l’attachée de presse de Fayard du passage de cette Agathe à la Grande table. Et, délicatement car nous partageons donc le même éditeur, je lui disais : c’état d’un scolaire accablant. Je vous recommande ce moment. Qui confirme avec éclat que le centre-gauche (Cagé est comme sa soeur dans l’orbite de Place publique) est peut etre un espace sociologique (celui du bourgeois de gauche) mais pas un espace de pensée.
          Mais la couve des inrocks sur Raphael G va nous relancer tout ça
          (malgré la joyeuse polémique à la clé)

    • @Charles: Belle erreur/ lapsus aussi dans la présentation de son livre dans le Magazine littéraire : la collection n’est pas Raison d’agir mais Raison de plus…Raison d’agir étant la petite (par le format) et précieuse collection initiée par Bourdieu et continuée par d’autres.
      http://www.raisonsdagir-editions.org/

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