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en guerre

Extrait de EN GUERRE, Verticales, en librairie depuis le 16 août

Apparu en 1969 sous la plume de l’Américain Harold Bradley, repris en 1974 par le psychanalyste Herbert Freudenberger puis dans un sens inédit par la psychologue Christina Maslach, le terme burn-out demeure longtemps circonscrit à la sphère académique. Ce n’est qu’à l’aube du troisième millénaire, poursuit Wikipédia, que via des supports de grande visibilité comme les revues de santé, les hebdomadaires de psychologie aux ventes exponentielles, les magazines féminins aux tirages jalousés, les mensuels de philosophie sauvés de la faillite par leur spécialisation dans le développement personnel, les séries télé américaines de la troisième génération épandues sur la planète par les plateformes de vidéo, ce n’est qu’à ce moment donc que le terme burn-out s’injecte dans le langage courant, au point d’y rivaliser avec le terme dépression et de s’imposer à l’esprit de Louisa pour nommer la pente comportementale de son compagnon depuis juin.

Verbalisation spontanée qu’avalise le tableau de symptômes qui synthétise la page Internet titrée Burn-out l’explosion silencieuse consultée par elle le 12 août à 23h32. La plupart recoupent ses observations quotidiennes : fatigue chronique, pensées péjoratives, propos cyniques, insomnies, irritabilité accrue, repli, estime de soi en berne, alimentation erratique, rediffusions d’Alerte à Malibu. Quant à la baisse des activités récréatives signalée en colonne 2, elle éclaire assez bien la fréquence sexuelle de son couple, passée de quotidienne à hebdomadaire au cours de la séquence estivale où d’ordinaire elle redouble, puis d’hebdomadaire à inexistante à partir de la période dite de reprise, bien qu’elle ne corresponde pour aucun des deux à une reprise, l’une n’ayant pas pris de congés, l’autre n’ayant pas pris de travail.

Prenant acte de ce que Cristiano ne réagissait plus aux stimuli érotiques dispensés dans l’incidence de la cohabitation, elle a plusieurs fois tâché d’y mettre du sien. Y mettre du sien est l’expression qu’elle utiliserait si elle racontait les aléas de sa sexualité domestique à sa copine Latifa. Louisa dirait aussi : s’occuper de lui. Ou : faire ce qu’il faut. Faire ce qu’il faut et qui suffisait mais ne suffit plus. Cristiano la regarde faire ce qu’il faut deux minutes d’un œil qu’il voudrait moins morne, puis l’écarte d’un geste tendre pour aller s’avachir ailleurs.

Peu à peu cette manifeste absence d’envie lui passe l’envie d’agir contre. Des deux énergies, celle de plus basse intensité a absorbé l’autre, comme un fainéant enrôlerait dans sa sieste un sportif.

De l’affaissement de Cristiano, sa désertion de la salle de musculation Moving express est moins la cause que la conséquence. Plus il se sent faible et moins il a envie de se fortifier. La chair amollie de ses biceps et triceps le désole, mais qu’est-ce qu’il y peut ?

Moyennant quoi burn-out ne convient plus. Cristiano ne brûle pas, il s’éteint. Et tant s’en faut qu’il souffre de la saturation professionnelle qu’évoque un tutoriel de bien-être en finlandais sous-titré. Mais Louisa ne dispose pas du bore-out, au marketing moins performant à cause de sa moindre efficacité phonique, pour acter verbalement son intuition. Elle est donc condamnée à former des phrases de son cru. En bipant un Millenium tome 2 dans le quartier F de l’entrepôt Amazon où elle s’esquinte le dos, il lui vient que Cristiano est plutôt saturé de non-travail. Or pour lui fils de son père le travail est tout. Enlevez le travail il ne reste rien.

Sa compagne pourrait mal le prendre.

Cristiano n’a pas non plus utilisé le forfait de trois rendez-vous psy compris dans le lot du plan social. Les psys c’est pour les femmes. Pour les femmes ou les types pas nets, les types pas droits dans leur froc, les intellos. Dans son entourage il n’y a que sa mère qui ait vu  un psy un, et ça n’a rien changé à son humeur. Elle est demeurée joyeuse comme la pluie.

Louisa propose de laisser la mère en question dans sa cuisine, et rapporte ce qu’elle a retenu d’un autre tutoriel : les dépressifs d’aujourd’hui sont les gagnants de demain.

Je suis pas dépressif, s’insurge Cristiano
Ça va c’est pas une maladie honteuse non plus, le reassure Louisa
Pour Cristiano, si. Comme les hémorroïdes. Ou les troubles de l’érection. La dépression est la maladie des gens faibles que la meute s’ils naissaient loups déclarerait infondés à vivre.

Puisque Cristiano refuse d’être associé à ce mot comme il refuserait un tee-shirt rose, puisque selon lui la voie thérapeutique est un cul-de-sac, puisqu’il ne sort que pour dégourdir sa Honda, Louisa toujours souple infléchit sa stratégie. Elle lui montre des sites de recherche d’emploi. Comme ça, il se débarrasse des intermédiaires entre le travail et lui, ceux-là mêmes dont il a dit la veille qu’il les réunirait bien dans un A320 qu’il crasherait sur une montagne comme l’autre taré allemand.

Et toi tu te crashes avec ? a demandé Louisa
Moi je saute avant, a informé Critiano
Louisa se garde d’entendre dans cette projection un projet, dans ce fantasme un lapsus. Pour une fois que Cristiano l’écoute elle doit pousser son avantage. Il faut battre le fer et elle a oublié la suite de l’expression. Elle explique que les sites de recherche d’emploi sont conçus pour des gens entre parenthèses pas malins. Un enfant pourrait y surfer. Un autiste. Il n’y a qu’à cliquer où c’est indiqué et après se laisser porter. Tiens là par exemple ils proposent un entretien gratuit avec un expert en management du chômage.

Cristiano s’est toujours tenu à distance d’Internet, il ne sait jamais où donner du clic, la profusion de l’offre lui tourne la tête, une tâche à la fois a toujours dit son père, on n’a que deux mains. Il ne se connecte que pour écouter du métal au casque, ayant tôt renoncé à convertir Louisa à la musique qui lui met les poils. Tant pis pour elle, elle ne sait pas ce qu’elle perd. Enfin si elle sait un peu. Au tout début elle a accepté de le suivre au Metal Fest de Chaulnes, car un couple exige des concessions. Elle a serré les dents une heure et promis au retour qu’on ne l’y reprendrait plus, pas plus qu’on ne risque de trouver Cristiano au bord d’un ring où elle exposerait son joli petit nez aux poings d’une sauvage à laquelle il ne se retiendrait pas longtemps de mettre une rouste.

Louisa propose d’utiliser un logiciel qui verrouille tous les sites non présélectionnés. Comme ça on ne se laisse pas dériver vers n’importe quoi tu vois ?

Il voit et pourrait se fâcher. Pourrait trouver vexante cette offre d’assistance. Jusqu’à preuve du contraire, il ne fait pas partie de ces gens qui vivent de la générosité des autres. On est devenu une merde mais on peut encore se torcher tout seul.

au passage, un repêchage pour les étourdis

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Folio/Folio/Molecules

278 Commentaires

  1. J’ai terminé le roman. J’aime beaucoup la fin. On voit bien le lien entre la fin du roman, la prise de conscience de Paul, la rédaction d’Histoire de ta bêtise et tes passages télévisés, pour ces derniers, je doute que tu ailles dans les émissions de télé uniquement pour faire de la promotion. C’est certainement l’élément décisif mais on voit bien que débattre t’anime particulièrement quand même, le boxeur Begaudeau qui souhaite convaincre sinon y’a pas d’enjeu. L’interpellation – tu dois sincèrement penser ou espérer que l’autre peut avoir cette prise de conscience s’il est confronté à quelqu’un qui représente la conséquence d’un système qu’il alimente et dans lequel il écrase l’autre. Ça te lie encore une fois avec l’autre François, et avec Micheal Moore par extension. Ça me paraît symptomatique d’une impuissance à sortir du système capitaliste, d’en arriver là, à devoir interpeller des individus.
    Pour moi l’étourneau d’En guerre c’est le moment de grâce violent et salutaire, c’est la rencontre entre Paul et Louisa, c’est Louisa un peu quoi.
    J’aime bien ce genre de scène, c’est du Michael Mann si je peux me permettre (fin de Collatéral, la déambulation de Dillinger dans le commissariat dans Public Ennemies).

    • Ca pourrait etre aussi du Dreyer. Ou du Pasolini. Ou du pas mal de choses.

      Sur les passages télé je dois donc, pour la 67ème fois, dire que :
      -s’il m’était vraiment donné de ne pas y aller, je n’irais pas.
      -on ne convainc jamais personne, et encore moins à la télé. Je n’ai aucune ambition d’y convaincre qui que ce soit
      « tu dois sincèrement penser ou espérer que l’autre peut avoir cette prise de conscience s’il est confronté à quelqu’un qui représente la conséquence d’un système qu’il alimente et dans lequel il écrase l’autre ». Non.
      Si je pensais qu’une « prise de conscience » était possible, je ne recourrais précisément pas au miracle dans En guerre.

      • Haha la référence à Michael Mann doit faire tellement plaisir à François (@ Schnoups : François est le dernier des Mohicans à ne pas apprécier ce cinéaste-là, il en a fait une démonstration mémorable et douloureuse pour les manniens lors d’un débat chez Transfuge)

      • On est bien reçu ici, ça change, on s’ennuie pas.
        Tu n’étais pas obligé de te répéter une 67ème fois. Je faisais part d’un doute qui est le suivant, je le répète, je pense que l’interpellation du bourgeois de gauche qui est celui qui va recevoir Histoire de… pour en faire une critique ou te recevoir sur un plateau est aussi un moyen de mettre le nez du chat dans sa pisse et de voir si ça donne quelque chose. Donc il y aurait (pour moi) un désir infime de voir le chat se dire que la prochaine fois il ne pissera peut être pas au même endroit. Je ne parlais pas vraiment du face à face Louisa/Paul qui est plutôt un fantasme dans le roman.
        Oui, du Dreyer, du Pasolini… Hier soir mon cerveau a pensé à Michael Mann. Je ne cherchais pas à lui faire plaisir (Charles). J’aime bien Mann moi, Le dernier des Mohicans c’est l’un des films de mon adolescence pour lequel j’ai beaucoup d’affection et que j’aime bien comparer à d’autres (scène de guerre : Falstaff-Welles/Mann/Scorsese), et Collatéral me plait beaucoup. Dans ce film les rencontres se font au hasard d’une déambulation géographique d’un chauffeur de taxi qui tombe sur une femme qui n’est pas de la même classe sociale que son chauffeur. Le lien est renforcé par un hasard « miraculeux » qui renforce la rencontre : un tueur. C’est un artifice pur qui est le moteur de la narration, mais cet artifice est réaliste parce que personnellement j’y ai cru, j’aime bien ça.

        • J’aime bien Collatéral aussi

          • Plus beau rôle pour Tom Cruise, qui n’excelle que lorsqu’il interprète un « méchant ».

          • et dans Mission impossible

        • le « désir « infime » dont tu parles serait alors celui de quiconque débat avec autrui, qu’il s’appelle Bibi ou Freddy, qu’il s’agisse d’une discussion de plateau ou de bar
          oui ce « désir infime » de convaincre fait sans doute partie des mille minimoteurs qui animent une bouche débattante
          mais c’est tout
          parmi les autres minimoteurs figure par exemple celui de jouir de s’écouter parler, de s’écouter penser (en prenant appui sur l’interlocuteur comme un onaniste prend appui sur une image mentale)
          (sur la parole comme auto-érotisme, voir B comme bouche dans D’Ane à zèbre)

          • « le « désir « infime » dont tu parles serait alors celui de quiconque débat avec autrui, qu’il s’appelle Bibi ou Freddy, qu’il s’agisse d’une discussion de plateau ou de bar »
            Oui, mais toi tu es un personnage public ce qui a d’autres implications, c’est vrai que c’est moi qui projette mes propres désirs et visions pour le coup. Ton livre que j’associe avec les œuvres du moment a aussi cette action d’agit prop de mon point de vue, hasard ou pas des concordances des sorties. Tu te retrouves en tant qu’artiste et intellectuel a prendre part activement à un combat médiatique. Même ponctuellement sur le temps de promotion ça a son poids. Étant donné ton engagement politique dans le geste (fort) de l’écriture de Histoire de… on peut être amené à penser que tu es animé par la conviction de convaincre aussi grâce à ces passages télé dans une période politique particulièrement tendue. L’effet d’accumulation m’a induit en erreur aussi : Histoire de et l’interpellation, les passages télé assez remarquables, le face à face Louisa/Paul, le roman En Guerre en lui-même et qui précède Histoire de…
            Pour mieux m’expliquer : j’avais entendu parler de toi avec Hors les murs que j’avais vu et apprécié à l’époque, rare pour moi parce que je snobe beaucoup le cinéma français (à part le documentaire). Puis, un ami m’envoie ton passage à sud radio (un des meilleurs certainement). Ensuite j’en vois passer beaucoup d’autres et je me demande alors qui est ce mec qui devient une espèce de contre Enthoven/contre BHL etc. J’avais presque oublié que tu étais un écrivain et les débats étaient tellement politiques et sensibles parce qu’actuels que tu apparaissais comme un ovni médiatique de l’intellectuel de gauche qui assume pleinement son rôle. C’est frais, on est content. Comme t’es un peu un virtuose du débat on se dit que Histoire de… avait aussi en fin de course ce but appréciable de te retrouver dans la situation d’être soit complètement censuré (moins appréciable), soit invité et avec un livre pareil c’est forcément le ring – donc goût très prononcé du débat musclé donc souhait un peu plus prononcé que d’autres de convaincre. Les intellectuels sont tellement absent en ce moment. Je l’ai vu comme ça, quelqu’un comme toi qui a ce discours là et qui est armé, c’est une force. C’est un peu ça mon profil, quelqu’un comme moi trouverait vraiment dommage de ne plus te voir débattre à la téloche/radio.

          • Tout est clair : qu’est-ce qui fait qu’un écrivain peut passer pour un intellectuel de débat? La fréquentation qu’on en a. Si on le lit, on l’appellera un écrivain ; si on se contente de ses passages télé, où il n’est jamais question de littérature comme on sait, on l’appellera un intellectuel. Ce mot documente donc plutot la vie du récepteur que celle du sujet en question. J’aime bien voir comment les gens me nomment et m’étiquettent : ça ne dit rien sur moi et beaucoup sur eux (et merci à toi, au passage, d’avoir prolongé le geste télévisuel en lecture)
            Moi comme je me fréquente tous les jours, et que je me vois passer 50 % de mon temps à écrire et 0,1 % de mon temps dans des débats plus ou moins foireux, eh bien je me nomme moi-même écrivain.
            Pour le reste : que mes passages télé soient objectivement des éléments du débat public ne signifie pas que j’ai subjectivement envie de participer à ce débat.
            J’ai effectivement « un gout prononcé pour le débat », j’ai même fait un livre sur ce gout prononcé précoce et ses soubassements peu reluisants, mais pour entretenir ce vice j’ai le café et les apéros. Le débat à la télé je m’en passe très bien, voire je me porte beaucoup mieux sans.

          • « Si on le lit, on l’appellera un écrivain ; si on se contente de ses passages télé, où il n’est jamais question de littérature comme on sait, on l’appellera un intellectuel. Ce mot documente donc plutot la vie du récepteur que celle du sujet en question. »
            Oui, c’est une évidence. Je faisais part de la manière dont je t’ai re-découvert, c’est sur le moment que je t’ai vu comme un intellectuel de gauche oui, au sens de Guédiguian ou Ruffin qui se présentent comme des intellectuels, tous deux artistes, soit cinéaste soit écrivain. J’ai vite compris que tu avais écrit un essai et que tu étais l’écrivain de Hors les murs… Je n’étiquette personne, mais quand on « rencontre » quelqu’un on catégorise sans s’en rendre compte et plus on approfondit moins on catégorise.
            « Le débat à la télé je m’en passe très bien, voire je me porte beaucoup mieux sans. »
            J’ai bien compris et je comprends bien.

          • C’est étrange que Guédiguian se présente comme un intellectuel. Mais c’est peut etre l’explication des lacunes de son cinéma.

          • Guédiguian préfère se présenter en tant que producteur parce que ça fait plus technicien et artisan. Il n’aime pas vraiment le mot « artiste » même s’il admire Pasolini qu’il décrit du coup comme un véritable artiste parce que complet, talentueux. Après c’est ce qu’on met dans les mots qui va peser. D’abord il me dit qu’il n’aime pas le mot artiste, puis il enchaîne sur Pasolini et me dit « lui c’est un véritable artiste ». Au sens de Gramsci il accepte de se présenter comme un intellectuel. L’autre François c’est pareil, sa variante c’est « Je ne suis pas intelligent » – « je suis un intellectuel ». Tu as donc une dent contre le mot « intellectuel », je comprends mieux les réactions qui ont précédées.

          • Je n’ai pas spécialement une dent contre le mot intellectuel, ni contre ceux qu’il désigne.
            J’essaie juste d’établir une distinction, au moins relative, entre l’intellectuel et l’artiste -entre des activités qui caractérisent l’intellectuel et celles qui caractérisent l’artiste, devrais-je préciser, car parfois un même individu, alternant les activités, est alternativement l’un et l’autre.

          • OK.
            Mais quand tu dis que ça peut expliquer les lacunes du cinéma de Guédiguian on est amené à penser qu’il y a une connotation un peu négative quand même.

          • Je vais le dire en termes un peu godardiens :
            L’intellectuel : celui qui a quelque chose à dire
            L’artiste : celui qui a quelque chose à faire (un film, un livre, un tableau)
            Si l’artiste se dit intellectuel, il subordonne le faire au dire. Et alors l’oeuvre se referme, se replie, se restreint. Et Guédiguian n’est certes pas l’ami de la complexité.

          • Bin tu vois c’est marrant c’est exactement ce qui me dérange chez Godard et en même temps j’avoue que ça fait parti de son charme. Ce sens de la formule. Ce n’est même plus une définition de l’intellectuel ou de l’artiste, réduire ces termes à ce point. Dire « l’intellectuel est celui qui a quelque chose à dire et l’artiste quelque chose à faire », ça veut tout dire et donc rien dire. Ce sont les beaux slogans, phrases ou mots qu’il met blanc sur noir dans ses Histoires du cinéma et son dernier film qui franchement vaut le détour, encore une fois. Ça a le mérite d’enclencher une réflexion, ça pointe un aspect pertinent mais de façon partielle et forcément incomplète, c’est le pb de ses formules-slogans. Dans ses œuvres ça passe, c’est poétique. Mais s’appuyer sur ces formules dans une réflexion c’est limiter le sens. Si Guédiguian et Ruffin se présentent comme des intellectuels c’est qu’ils considèrent que l’intellectuel se doit d’être dans l’action, dans le faire, c’est ce que je voulais dire en parlant de « l’intellectuel qui assume pleinement son rôle ». En fait ça devient politique justement de mettre en avant le geste « de faire » chez l’intellectuel et pas seulement du dire – on peut aussi ajouter qu’un intellectuel qui n’est pas romancier, cinéaste ou peintre est quelqu’un qui écrit des textes, qu’ils soient restitués dans une conférence ou un article, écrire c’est du « faire ». On peut le penser comme ça aussi : si un artiste (comme Guédiguian ou Ruffin) se dit intellectuel c’est qu’il considère que le terme englobe différentes pratiques.

          • Godard parle du faire et du dire (ou plutot des images qu’il oppose aux mots). Mais le truc sur l’intellectuel et l’artiste, c’et de moi. C’est sans doute lapidaire mais le fruit de longues ruminations. J’expliquerai mieux ce que j’entends par là quand j’aurai le temps. En tout cas une chose sure : une oeuvre, dans son contenu même, c’est du faire et pas du dire. Or une oeuvre ne circule médiatiquement que si on parvient à lui faire dire – au prix d’une trahison, donc.

          • « une oeuvre, dans son contenu même, c’est du faire et pas du dire. Or une oeuvre ne circule médiatiquement que si on parvient à lui faire dire – au prix d’une trahison, donc. »
            Oui, et c’est le cas du critique de cinéma par exemple.

          • Si le critique de cinéma en est un, il ne formule pas ce qu’une oeuvre dit, mais décrit-élucide ce qu’elle fait.

          • Touché Bibi, on est d’accord.
            C’est que je ne lis jamais les critiques de cinéma.

  2. Je n’ai pas encore terminé En guerre (moitié), mais j’ai survolé vos commentaires pour trouver des info sur vos choix d’écriture qui sont assez déroutant, mais dans le bon sens du terme.
    On peut avoir l’impression que c’est froid parce que vous êtes dans un récit qui s’en tient au stricte nécessaire dans les faits. Mais vous êtes aussi dans l’intime.
    L’écriture des dialogues sans tirets c’est très, très efficace et complètement adapté au sujet. J’avoue mon sentiment de lectrice tant que c’est chaud : au début j’avais l’impression que les dialogues représentaient les pensées des personnages. ça devenait presque quelque chose d’irréel voire abstrait parce que pas verbalisé, puis on comprend que ce sont des mots prononcés et finalement j’avais l’impression que les dialogues étaient comme « gravés dans la pierre ». C’est très bizarre parce qu’on passe d’un sentiment d’abstrait à quelque chose de beaucoup plus concret. Ou de pus global en fait, du particulier au général, le présent qui est assez constant participe de ce sentiment (après je suis pas experte en analyse de texte).
    J’avoue également que, comme le fameux EP qui a le mérite de beaucoup vous stimuler – (suis pas allée au delà du 11 nov, je me garde ça pour plus tard. Vous êtes comme Guilaume Meurice qui raconte que si un mec commence son message par « t’es un gros con » il répond à coup sûr tellement il aime discuter avec la contradiction) – Donc, comme EP, je peux facilement être perdue dans ce genre de transcription mais je pense que c’est une question d’habitude. Donc je relis et je trouve ça génial comme truc.

    Encore un truc à chaud, en le lisant au début je me suis dit que vous aviez pensé ce roman comme on pense un scénario. Un scénario que vous avez écrit, littérarisé. Et l’efficacité du sans tiret permet de toucher plus et mieux l’efficacité inégalable du cinéma. Un autre écrivain que je lisais il y a longtemps(T.DAY, mais il faudrait que je vérifie) écrivait aussi de temps à autre des dialogues sans tirets parce qu’il souhaitait atteindre l’efficacité des dialogues cinématographiques.

    • Très bien vu, mon line avec Meurice. Que je précise : je crois que lui et moi avons un gout pervers pour la mauvaise foi. Et l’envie non moins perverse de voir jusqu’où elle peut aller. Un mec dit un truc qui clairement ne tient pas. Et pourtant le mec le tient. Jusqu’où va-t-il la tenir, envers et contre les faits (envers et contre la raison la vraie, celle qui s’arrime aux faits)? Combien de temps va-t-il tenir?
      Sur dialogues / cinéma : ce qui te donne absolument raison, c’est d’abord que le dialogue est le seul pont effectif entre littérature et cinéma. C’est ce qu’il y a, en littérature, de plus adaptable au cinéma. J’ai souvent dit qu’Entre les murs était facilement adaptable car c’était un livre de dialogues.
      Une fois ça posé, je ne sais pas ce qu’entend l’écrivain dot tu parles par « efficacité » des dialogues cinéma, mais il est clair que les dialogues de cinéma ont pour eux un élément de justesse, c’est qu’ils ne sont pas séparés du bain matériel dans lequel ils adviennent : corps, voix, espace , atmosphère, volume, etc. Or le dialogue écrit, lui, sépare. Sépare de deux manières : à la ligne + tiret. Il y a là ue convention qui est un mensonge, un mensonge sur la vie. L’ideé serait donc de remettre les paroles dans le flux de la vie, dans le bain de matière dont elles sont une composante pas moins matérielles que les autres. Il y a pas mal de manière de faire. 1 supprimer les incises (ce à quoi je m’emploie depuis le début) 2 supprimer le à la ligne en gardant les tirets (dans Le moindre mal) 3 supprimer le à la ligne et les tirers (dans Jouer juste déjà, et dans certains passages de En guerre (la crise de jalousie de Cristiano). 4 garder le à la ligne supprimer le tiret : En guerre
      Pour complément, je reporte ici une partie de mail écrit à un ami récemment sur l’absence de tirets :  »
      Je la resituerai d’abord dans une réflexion générale sur la présentation des dialogues, qui est un vrai sujet pour moi -et pour une certaine littérature moderne- depuis le début. Fondamentalement la présentation académique, à la ligne tiret, me gene. Elle me gene presque physiquement, parce qu’elle contrevient à mon idéal textuel, qui est le bloc. J’aime qu’un texte forme un bloc, comme il apparaissait déjà dans Jouer juste. Elle me gene aussi théoriquement, c’est à dire en considérant ce qu’elle induit sur le réel, à savoir une distinction entre paroles, pensées et gestes dans une scène donnée. Or tout ça, dans une scène donnée, fonctionne inextricablement. Si deux personnes se parlent en marchant, le parler et la marche sont pris dans un mouvement unique. En somme la convention sépare ce que la vie ne sépare pas.
      Pour essayer de pallier cette fausseté de la distinction, il y a plusieurs protocoles, que j’ai plus ou moins tous expérimentés. Par exemple réinscrire les paroles dans le corps même du texte, avec tirets sans aller à la ligne ou sans tiret (on trouverait ça dans Jouer juste, dans D’ane à zèbre, dans Deux singes, etc). Ce que pratique plus systématiquement En guerre, c’est le style indirect libre, qui intègre les paroles et les pensées à la narration même. On raconte des gens qui parlent, font, pensent, ces trois modalités étant mises sur le même plan.
      Or il arrive que pour plus clarté, et notamment quand il y a davantage que deux locuteurs, on soit quand même obligés d’aller à la ligne. C’est aussi le cas quand le dialogue est vraiment du tac au tac, comme dans le premier échange en boite entre Romain et Louisa. Là, condamnés malgré moi au retour à la ligne, j’essaie de le minimiser : pas d’incises (répondit-elle, etc -dans Entre les murs je m’esquintais pas mal à supprimer les incises, par diverses techniques), et donc, pour la première fois dans mon travail, pas de tirets. Là c’est un pari sur la clairvoyance du lecteur ; mais ce pari s’appuie sur mon expérience de lecteur devant certains romans qui retirent le tiret sans que ca entache la compréhension (le dernier de Sylvain Prudhomme, par exemple). Il s’appuie aussi sur la conviction que le grain de la parole directe se reconnaitra tout de suite, à l’oreille.
      Mais l’essentiel reste ceci : ne pas séparer ce que la vie ne sépare pas. Ce qui s’imposait a fortiori dans un roman dont le motif central est que « tous est dans tout ». C’est aussi en ce sens que je n’ai pas chapitré. »

    • Très bien vu, mon lien avec Meurice. Que je précise : lui et moi avons un gout pervers pour la mauvaise foi. Et l’envie non moins perverse de voir jusqu’où elle peut aller. Un mec dit un truc qui clairement ne tient pas. Et pourtant le mec le tient. Jusqu’où va-t-il la tenir, envers et contre les faits (envers et contre la raison la vraie, celle qui s’arrime aux faits)? Combien de temps va-t-il tenir? Pour moi la mauvaise foi c’est le diable. je suis fasciné par elle comme Bernanos par le diable. Comment sa fait-il que ce mal pur, ce mal persistant et éhonté, existe?
      Sur dialogues / cinéma : ce qui te donne absolument raison, c’est d’abord que le dialogue est le seul pont effectif entre littérature et cinéma. Le dialogue est ce qu’il y a, en littérature, de plus adaptable au cinéma. J’ai souvent dit qu’Entre les murs était facilement adaptable car c’était un livre de dialogues.
      Une fois ça posé, je ne sais pas ce qu’entend l’écrivain dont tu parles par « efficacité » des dialogues cinéma, mais il est clair que les dialogues de cinéma ont pour eux un élément de justesse, c’est qu’ils ne sont pas séparés du bain matériel dans lequel ils adviennent : corps, voix, espace , atmosphère, volume, etc. Or le dialogue écrit, lui, sépare. Sépare de deux manières : à la ligne + tiret. Il y a là une convention qui, comme tote convention, est un mensonge, un mensonge sur la vie. Elle sépare ce qui est lié, elle clarifie ce qui est confus. L’idée serait donc de remettre les paroles dans le flux de la vie, dans le bain de matière dont elles sont une composante pas moins matérielle que les autres. Il y a pas mal de manière de faire. 1 supprimer les incises (ce à quoi je m’emploie depuis le début) 2 supprimer le à la ligne en gardant les tirets (dans Le moindre mal) 3 supprimer le à la ligne et les tirets (dans Jouer juste déjà, et dans certains passages de En guerre (la crise de jalousie de Cristiano). 4 garder le à la ligne supprimer le tiret : En guerre
      Pour complément, je reporte ici une partie de mail écrit à un ami récemment sur l’absence de tirets :
      « Je la resituerai d’abord dans une réflexion générale sur la présentation des dialogues, qui est un vrai sujet pour moi -et pour une certaine littérature moderne- depuis le début. Fondamentalement la présentation académique, à la ligne tiret, me gene. Elle me gene presque physiquement, parce qu’elle contrevient à mon idéal textuel, qui est le bloc. J’aime qu’un texte forme un bloc, comme il apparaissait déjà dans Jouer juste. Elle me gene aussi théoriquement, c’est à dire en considérant ce qu’elle induit sur le réel, à savoir une distinction entre paroles, pensées et gestes dans une scène donnée. Or tout ça, dans une scène donnée, fonctionne inextricablement. Si deux personnes se parlent en marchant, le parler et la marche sont pris dans un mouvement unique. En somme la convention sépare ce que la vie ne sépare pas.
      Pour essayer de pallier cette fausseté de la distinction, il y a plusieurs protocoles, que j’ai plus ou moins tous expérimentés. Par exemple réinscrire les paroles dans le corps même du texte, avec tirets sans aller à la ligne ou sans tiret (on trouverait ça dans Jouer juste, dans D’ane à zèbre, dans Deux singes, etc). Ce que pratique plus systématiquement En guerre, c’est le style indirect libre, qui intègre les paroles et les pensées à la narration même. On raconte des gens qui parlent, font, pensent, ces trois modalités étant mises sur le même plan.
      Or il arrive que pour plus clarté, et notamment quand il y a davantage que deux locuteurs, on soit quand même obligés d’aller à la ligne. C’est aussi le cas quand le dialogue est vraiment du tac au tac, comme dans le premier échange en boite entre Romain et Louisa. Là, condamnés malgré moi au retour à la ligne, j’essaie de le minimiser : pas d’incises (répondit-elle, etc -dans Entre les murs je m’esquintais pas mal à supprimer les incises, par diverses techniques), et donc, pour la première fois dans mon travail, pas de tirets. Là c’est un pari sur la clairvoyance du lecteur ; mais ce pari s’appuie sur mon expérience de lecteur devant certains romans qui retirent le tiret sans que ca entache la compréhension (le dernier de Sylvain Prudhomme, par exemple). Il s’appuie aussi sur la conviction que le grain de la parole directe se reconnaitra tout de suite, à l’oreille.
      Mais l’essentiel reste ceci : ne pas séparer ce que la vie ne sépare pas. Ce qui s’imposait a fortiori dans un roman dont le motif central est que « tous est dans tout ». C’est aussi en ce sens que je n’ai pas chapitré. »

      • ce deuxième post est une correction du premier

        • et donc, j’espère que tu vas pas recommencer, tu sais bien comme les gens sont à l’affût des erreurs, des fautes.
          Les petits gendarmes de la république.

      • c’est très intéressant ces explications , et c’était une bonne expérience que tu faisais là, françois,
        mais il faut croire que le grain de parole de la vie ne se retrouve pas tout à fait dans l’écriture parce que tout le monde n’arrive pas à suivre les dialogues sans tirets pour savoir qui dit quoi,
        il manque les tons différents des voix qu’on ne retrouve pas forcement dans l’écriture. Il n’y a peut-être pas suffisamment de différence entre les constructions de phrases de romain et celles de louisa.
        Leurs langues sont trop proches je dirais, pour faire ce genre d’expérience.

        • @anne-laure

          tout le monde n’arrive pas à suivre les dialogues sans tirets pour savoir qui dit quoi

          genre moi.
          Et je trouve ça très bien de ne pas toujours savoir qui parle. Je crois que l’effet se produisait aussi dans la Politesse et d’une certaine manière, que n’importe qui puisse dire une chose c’est déstabilisant mais c’est aussi assez juste pour une discussion entre deux personnes sur la même longueur d’ondes ?

          • ah ? je ne sais pas si on a le même effet dans la politesse, faudrait reprendre le livre qui est à ma droite dans la bibliothèque pleine de bégaudeau.
            Je dois dire que des livres de françois, la politesse est celui qui me plait le plus.
            Quand j’y repense, mais sans l’avoir relu.
            Les dialogues dans en guerre m’avait gêné dans la ma lecture , j’ai buté dessus me souviens-je.
            Comme je le disais ci-bas, il y a de celà quelques mois.
            Alors que le style de françois me va tout à fait dans ce qu’il décrit à shnoups, parce qu’il est vivant très proche du réel, si on me fait buter dessus je sors de la vie et j’aime pas ça , c’est comme si j’étais morte.
            Ou que le livre redevient livre, un objet inerte donc.
            Pour ce que tu me suggères avec la longueur d’ondes , je veux bien, pourquoi pas,
            mais dans les dialogues romain/louisa, je n’ai pas aimé parce que j’aimais bien les dissocier, cela me paraissait logique.
            Comme on fait dans la vie quoi.
            Enfin moi perso j’aime bien associer les gens et ce qu’ils disent , je me fais ainsi mes petites analyses en cours de route.
            En toute discrétion.

          • mais bon, après , comme je me le dis régulièrement, écrire des livres n’est pas un métier évident, qui demande beaucoup de temps et d’ardeur, et je trouve qu’on n’est vraiment pas délicat de critiquer.
            On se prend pour qui ?

      • Tu souhaites donc effacer la distinction entre pensée, parole et geste dans l’écriture. En fait je comprends mieux pourquoi j’avais l’impression que les paroles des personnages sont des pensées, c’est aussi parce que parfois tu vas à la ligne et tu insères non pas une parole mais une pensée. Tu soulignes à ce moment là que c’est une parole qui n’est pas arrivée jusqu’à la bouche, mais qu’elle en était très proche. C’est une pensée forte, ou proche des paroles lorsqu’on se parle à soi même et qu’on le verbalise. Page 113 : c’est Romain qui commence (je dis ça pour toi) :
        Une origine délinquante, je pense.
        Il était arabe ?
        Je lui ai pas demandé.
        Pourquoi t’oses pas le dire ?
        Pourquoi Romain n’ose-t-il pas le dire ?
        Tu sais je m’en fous c’est pas tous mes frères. […]

        Là c’est un joli exemple de la pensée qui est mise au même niveau que le dialogue. Par contre je ne vois pas le lien entre tes dialogues et le geste, entre la parole et le physique, le mouvement des corps. Tu décris très peu les corps, les gestes, les physiques, les expressions dans En Guerre, je ne sais pas si c’est globalement ton style, j’ai lu Histoire de… seulement. C’est ça qui donne de la froideur au livre mais qui lui confère son aspect d’étude sociologique. Romain le bourgeois de gauche, Louisa des classes populaires, le système capitaliste qui tue Christiano, ce sont autant des archétypes que des personnages.

        Dans la Symphonie des Spectres de John Gardner (j’ai pas le roman sous le bras là pour les exemples) j’ai le souvenir d’avoir été justement très frappée par la beauté de la liaison entre la parole et le corps, la description d’une expression et d’un geste puis c’est le dialogue qui sort, lancé sur la même ligne dans le corps du texte (il ne le fait pas tout le temps). Du genre : Debout, face à sa porte d’entrée, la main dans sa veste et l’autre dans la poche, Romain baisse tout à coup la tête, les yeux fermés, « putain, j’ai oublié mes clefs ». C’est de mon cru c’est pas de la grande volée mais c’est pour illustrer. Bon, Gardner utilise des tirets et guillemets il me semble bien lorsque tout est au même niveau, mais je trouve que là, tout est lié.

        • Très troublée de ton « tu décris très peu les corps » Schnoups.

          Enivré peut-être par les émanations toxiques du caoutchouc enflammé, par les flammes elles-mêmes, Cristiano assène des coups de pieds bottés dans un bouclier. Sa hargne bute sur la placidité du polycarbonate. Il sait l’offensive vaine, sent qu’il ne cherche qu’à se soulager. Son corps combatif éprouve confusément que les CRS servent d’abord à circonscrire une colère qui, frustrée de l’occasion de se donner cours sur le parking d’une usine hors de vue, finirait par se diriger contre les maîtres plutôt que contre leurs boucliers humains.
          Avant le soir force sera revenue à la loi.

          Et j’ai la flemme de recopier la suite mais c’est page 42 et 43 et putain pas un moment où les pensées et le corps de Cristiano ne nous sont pas donnés à parts égales, inextricablement imbriqués.

          C’est bien ce corps, cette carcasse, qu’il doit traîner jusque chez lui pour affronter Louisa à qui il va devoir raconter la big shit de sa journée, et incidemment de leur avenir à deux.
          Et c’est bien ce corps pathétiquement retenu par lui-même pour retarder cette triste échéance qu’on voit et qu’on entend.

          • D’accord avec toi Juliette, les corps existent, on les voit, mais en effet ils ne sont pas décrits.
            Ils sont pris dans des situations, et c’est dans la réaction/ la réponse à tel événement qu’ils existent, et des mots comme coups de pieds, combatif, hargne, ou colère nous renseignent bien sûr sur ce corps là à ce moment là.
            Plus inscrits que décrits ?

          • @lison, Schnoups

            Mais Schnoups donne comme exemple a contrario, pour expliquer ce que François ne fait pas mais que fait par exemple John Gardner, cette séquence inventée par elle : « Debout, face à sa porte d’entrée, la main dans sa veste et l’autre dans la poche, Romain baisse tout à coup la tête, les yeux fermés, « putain, j’ai oublié mes clefs. »

            Et moi je ne vois pas moins de description des corps que son exemple quand je lis dans En guerre page 47:

            Par-dessus le rideau Louisa l’informe que le lave-vaisselle fait des siennes. Cristiano saisit l’aubaine. En se séchant il gagne la cuisine et enfouit sa tête dans les tuyaux. Il lui reste au moins ça. Ses mains, et ce qu’il sait en faire. La remise en route du tambour lui vaut une longue bise de Louisa qui l’accable, il ne la mérite pas, et cependant ce shoot d’estime de soi lui donne le courage de l’aveu. Il a quelque chose à lui dire. Il a à lui dire que c’est fini. Il n’a plus de boulot. Ils ont fini par nous avoir. Il va falloir serrer le budget, il va falloir quitter cette maison. Il est désolé.

            Et puisqu’on parle des corps, je sais pas vous mais moi ces lignes me donnent envie de pleurer tiens.

          • J’insiste Juliette, bien sûr que ces corps existent mais en effet je pense que ça ne passe pas par la description, plutôt par l’inscription du corps dans la situation et ce que la situation lui fait.
            Si on compare :
            « En se séchant il gagne la cuisine et enfouit sa tête dans les tuyaux. Il lui reste au moins ça. Ses mains, et ce qu’il sait en faire »
            et
            « Debout, face à sa porte d’entrée, la main dans sa veste et l’autre dans la poche, Romain baisse tout à coup la tête, les yeux fermés, « putain, j’ai oublié mes clefs ».
            Dans le premier on a un corps( jambes/ tête / mains), des gestes, et la pensée qui va avec, tout en même temps, alors que dans la proposition de Schnoups on a une description préparatoire,détaillée, pour arriver à « Putain j’ai oublié mes clefs ».
            Chez Cristiano, le corps non seulement n’est pas séparé en différents membres, (et la tête c’est aussi les mains) mais le corps et la pensée fonctionnent aussi ensemble.
            Et je pense que la question c’est peut être moins description du personnage que existence/consistance du personnage.

          • D’ac je comprends, mais dans la vie tout va bien en même temps non ? Notre corps ne se fige pas pour penser. J’aime précisément cette imbrication de la pensée dans le mouvement dans En guerre.
            Et pour en revenir à mon trouble, je ne pense pas qu’on puisse dire : « Tu décris très peu les corps, les gestes, les physiques, les expressions dans En Guerre ».

            Certes, l’auteur n’écrit pas que Cristiano a « l’air embêté », « le visage sombre » ou « le regard fuyant » quand il rentre ce soir-là, mais son embarras, son accablement, sa peur d’affronter Louisa sont bien là dans le texte, décrits, donnés à voir au lecteur à travers son corps et ses stratégies d’évitement.
            Donc c’est la manière de le faire qui diffère, j’oserais dire plus subtile, mais on peut difficilement considérer qu’il « décrit peu ». S’il décrivait si peu on ne verrait rien de tout ça, or on voit bien ce qu’il se passe.

          • Donc c’est la manière de le faire qui diffère. D’accord avec toi, et d’accord qu’ elle passe par une imbrication corps/ geste / pensée/ parole, et non par une succession ou décomposition du corps, du geste, de la pensée, de la parole. Ce qui en effet est plus juste.
            C’est montré et pas démontré (écrit et pas décrit ?).
            Qu’en pensent Schnoups et François de cette affaire ?

          • J’en pense que vous faites du très bon boulot sans moi.
            IL faut voir qu’En guerre, notamment, saute d’un point de vue à l’autre, et qu’on est toujours avec quelqu’un. On note ce qu’il fait pense dit ressent. Ce qu’il se voit faire dire penser ressentir. Or un individu ne se décrit pas, et ne décrit pas non plus les autres, sauf lorsqu’il est en posture d’observation (et donc un peu hors des situations, or moi j’aime les personnages-en-situation)
            Dans certains nombreux romans on trouvera un truc comme ça : deux ex-amants ne se sont pas vus depuis vingt ans, l’une attend l’autre dans un hall d’aéroport. On est avec l’arrivant. Et alors une phrase dit : « Il aperçut Madeleine qui agitait le bras. Elle avait un collier de perles. » Cette mention est mensongère, subjectivement mensongère. Tout à son appréhension, à son impatience, à son impatience fébrile, à son anxiété joyeuse, l’arrivant ne voit pas le collier de perles. En tout cas ne s’arrête pas dessus comme la narration s’arrête dessus.
            Une stratégie alors : ne mentionner les éléments descriptifs, que s’ils jouent dans l’action, ou s’ils sont articulés à un affect produit par cette situation. Tout le reste est littérature : phrase tombée du ciel, détail vu par personne, vu du ciel (chose qui devient légitime si le narrateur est en posture d’omniscience et d’ubiquité, si le narrateur est dieu).
            C’est le péché mignon de Maylis : qui aime tellement décrire (et le fait tellement bien), qui aime tellement nommer les fringues, les maquillages, les bijoux, qu’elle le fait souvent en se détachant de la situation, en se détachant de la subjectivité des personnages. Son dernier livre, que j’aime beaucoup, eut été encore meilleur si elle avait renoncé aux personnages, si elle avait pris en charge seule la traversée de ce monde des faussaires. On voit bien, à plusieurs reprises, que les personnages l’embarrassent, qu’elle ne sait pas bien quoi en faire.

        • Si tu me désignes
          -origine portugaise
          -père plombier portugais qui ne jure que par le travail et se retrouve privé de l’usage d’une main
          -mère portugaise dépressive depuis l’exil
          -compagne magrébhine rencontrée à un forum des métiers où il aime transmettre bénévolement
          -ouvrier dans l’automobile (les connecteurs)
          -fan de Metal -en écoute au casque pour ne pas perturber Louisa qui déteste ça
          -motard
          -fréquente une salle de gym
          -hypernerveux depuis l’enfance – eczéma, pétages de plombs réguliers
          -n’aime pas Internet
          -tombe dans les paris sportifs, s’endette avec
          -sujet à la jalousie
          -s’immole par le feu
          Si tu me trouves quelqu’un qui rassemble tous ces éléments, alors je te concéderai que Cristiano est un pur archétype, un personnage-concept destiné seulement à occuper la case « victime du capitalisme ». Et je promettrai, le prochain coup, d’écrire un bon livre.

          • Bonsoir.
            Le bon livre tu l’as déjà écrit et je suis en train de le lire. Je n’ai jamais dit que c’était un « pur archétype ». Ce que je vais faire, c’est que je vais terminer le bouquin déjà, j’en ai lu que 150 pages. Et ensuite on pourra parler du détail.
            Mais comme ça, à chaud, on est avec qui au début de ton roman ? Quand tu dis « Plus juste serait de dire que Romain Praisse et Louisa Makhloufi n’habitent pas la même ville. » ? En quoi observer quelqu’un et se concentrer sur les traits de son visage, sur la courbe d’une ligne est hors situation ? ça veut dire quoi un personnage en situation ? Ce sont des vraies questions, si je discute avec toi c’est pour comprendre, voire apprendre, c’est pas pour s’échauffer, si j’ose dire. Je viens pas troller, je viens discuter.
            Pour ton exemple du collier, je pense justement que quelqu’un de stressé, dans l’émotion peut très bien bloquer sur un détail comme un vêtement ou un collier voyant, pour se détourner de son émotion qui le paralyse en quelque sorte. Après, ce genre d’explication ça me parle dans le sens ou au cinéma, le gros plan est complètement irréaliste à 99% du temps. Une femme sur le quai, elle aperçoit son amant, plan subjectif à hauteur d’homme puis zoom sur le visage del’amant, plan de détail sur le sourire. C’est censé être son point de vue mais c’est impossible.

          • Tu négliges l’aspect le plus important de ce que je disais, c’est la subjectivité, le point de vue. Partant de là, il arrive en effet qu’un individu s’accroche à un détail physique chez un autre dans une situation donnée, soit parce que ce détail intervient dans la situation (auquel cas je le mentionne, comme je le disais), soit parce que le personnage décroche de la situation, et dans ce cas il faudrait le signaler aussi. Signaler cette nouvelle situation, à savoir qu’il est en train d’en décrocher. (sinon ce personnage est tout simplement en train de fusionner avec l’auteur)
            Une chose à ajouter au pot de cette discussion. Il y a tout un tas de détails physiques qui ne me semblent pas intéressants à mentionner. Pourquoi signaler la forme d’un nez ou des « pommettes saillantes »?
            -pour aider à visualiser un visage? Vaine entreprise
            -pour aider à caractériser un personnage? Drole d’entreprise (un nez fin signalerait un esprit fin? Le lecteur nazi approuvera mais sinon?)
            Je ne sais pas moi même si Romain est blond, brun, chatain. Trancher cette question au moment faire sa carte de personnage me parait totalement arbitraire. A moins de trouver à en faire quelque chose (comme avec mon « capitaine Brun » dans Molécules)
            Les fringues sont plus intéressantes, parce que les fringues nous caractérisent (sociologiquement et pas seulement). Là interviendrait autre chose : je ne suis pas très bon en lexique fringues et à vrai dire pas très observateur de ça dans la vie (on trouve un début d’explication à ca dans Histoire de ta bêtise). Donc nommer et décrire des fringues me demanderait une sorte de travail artificiel de documentation que je n’ai pas forcément envie de faire (je l’ai fait, parfois)
            Je préfère les gestes -parce qu’un geste c’est un fait de situation. Un fait de vie.

      • Je dois avouer que ça faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman contemporain d’un auteur qui travaille autant la langue. Je rappelle que je suis arrivée sur ce roman parce que j’ai lu Histoire de, je ne connais pas ton travail d’écrivain. C’est marrant parce que ton style est proche au final de l’auteur que j’ai déjà cité et que je lisais il y a longtemps, auteur de SF/fantastique. C’est un cinéphile qui travaille ses dialogues en s’inspirant de l’aspect percutant des dialogues cinématographiques – romans courts, style épuré, dans l’économie (Thomas Day, c’est aussi l’éditeur de la collection Lunes d’Encre), ça met en valeur les variations et les nuances justement. C’est comme les personnages campés par Takeshi Kitano, il parle très, très peu et quand il ouvre la bouche tout le monde l’écoute. Voilà, donc je ne formulais pas une critique négative mais je faisais plutôt un constat. Tu pousses l’économie plus loin encore, ça ne m’avait par marquée autant chez T.Day. Quand je lis du contemporain je lis de la science fiction, la description apparaît plus importante, c’est lié au genre. Je conseille l’excellent Cleer au passage.

        C’est peut être la déformation de mon rapport plus important au cinéma qu’à la littérature qui crée mon attachement aux corps et aux visages. Décrire un corps et un visage et leurs gestes/mouvements c’est décrire une personnalité et l’environnement dans lequel elle évolue. Je suis dans une ferme en ce moment et je peux vous assurer que les visages des agriculteurs de 40 ans d’expériences et des citadins de passage sont bien différents, les démarches, la couleur de la peau, les vêtements bien entendu. Il y a une agricultrice ingé en agronomie, une tête qui est devenue une manuelle et une « terrienne », la musculature du corps, la façon de se tenir debout les jambes bien plantées au sol en font une sorte de guerrière incontournable du lieu. Son visage a encore les traits de la citadine éduquée, son regard exprime bien sa détermination, son acharnement, la jouissance dans le défi. Elle est métisse en plus, ce qui explique en partie son perfectionnisme et son ambition justement. Pour moi si on décrit pas tout ça on passe à côté du personnage.
        Bon, ce qui peut être mal pris je le conçois bien c’est le mot « archétype ». Parce qu’en fait dans En Guerre il me semble que les personnages existent plus par leur environnement social, leur travail et leurs idées (en fin de chaîne) que par leurs corps, les traits de leurs visages, leurs démarches, le son de leur voix. C’est comme un dessinateur qui travaillerait plus précisément la maison du héros que son personnage : une silhouette clairement ancrée dans un lieu précisément défini. Mais comme je le disais ça colle au sujet. C’est cohérent.

        • Oups, y’a du bleu partout.

          • Je ne suis pas du tout d’accord avec ton dernier paragraphe. Pour qu’on parle de la même chose, tu pourrais citer un passage d’En guerre où les corps, visages, démarches, son de voix existent moins ?

            Les arguments de Lison et Juliette me semblent très justes : « corps et pensées des personnages imbriqués dans le même mouvement » et « c’est peut-être moins description du personnage que existence/consistance du personnage ».

            En guerre est un roman qui va vite, il se passe plein de trucs en 300 pages, il y a beaucoup de scènes, le récit est riche. Les corps suivent et provoquent le mouvement du récit. Les scènes ne s’arrêtent jamais sur des descriptions hors situation. Le roman ne photographie pas ses personnages.
            Et arrêter le fil du roman pour décrire un corps, faire une photo de ce corps, ce serait peut-être l’absenter.

            Par exemple, Catherine Tendron, pas photographiée, incarnée, même si elle ne l’est que pendant 10 pages. 10 pages qui décrivent son parcours professionnel, son idéologie libérale imprégnée dans son corps qui n’aime pas le conflit, imprégnée dans sa voix (le parler doux), et sa séquestration :
            « Mains symétriques sur les accoudoirs de son siège en cuir beige, elle respire yoga. Inspiration nasale jusqu’à gonfler le ventre, expiration longue jusqu’à le creuser. La peur n’écarte pas le danger. »
            Je vois la pensée de développement personnel de Catherine, son corps qu’elle maitrise, dans une position qui, depuis, a été rendue célèbre par l’allocution de Macron, les mains plaquées sur son sous-main en cuir. Le même body language de mort-vivant.

          • Bonjour Billy,
            Je dois manquer de vocabulaire pour me faire comprendre, je vois que vous répétez beaucoup en situation, hors situation. Prenez en compte mes lacunes. Le paragraphe précédent parle du roman de manière globale.
            Encore une fois le bouquin me plait beaucoup, Ils sont incarnés ces personnages. Ils pensent, ils sont en relation entres eux, y’a de l’interaction etc. Le passage Pirol est un bon exemple, je pense qu’ils représente une personne en particulier mais le traitement du personnage, son passage ponctuel dans le roman, fait de lui tout autant une représentation de l’intellectuel. J’essaie tant bien que mal d’expliquer mon sentiment à la lecture, ce sentiment est peut être bien celui d’une réactionnaire de la littérature (soyons fous). Ou de quelqu’un qui comprend rien, pourquoi pas. Ma manière de présenter les choses peut laisser supposer que le roman est caricatural de mon point de vue, mais non. C’est comme le visionnage d’un film de Loach si vous voulez, jamais de gros plans, toujours un point de vue d’un observateur à hauteur d’homme dans la scène, un réalisme qui ne permet pas certains approfondissement mais qui a de la puissance dans l’émotion et une précision, une fidélité au réel dans la construction du cadre social. Voilà. Je crois que je peux pas faire mieux, je suis un peu limitée.

    • Je commence avec un grand soupir.
      Guillaume Meurice.
      Je ne pourrais rien commencer, volontairement, comme dans une « chronique » de Guillaume Meurice. Ses bidules radiophoniques sont frappés d’insincérité mais parfaitement inoffensifs. Tout le monde le sait, c’est pour ça que ça dure. Moi, personnellement, j’aime quand on m’offense. Un peu.
      On me couvre ici d’opprobre mais je rappelle que mon seul crime aura été cette action, oh combien misérable, de feuilleter un roman sans tiret et de me plaindre de cette absence. J’adore les tirets, ces petits signes qui indiquent sur le papier cette infime fraction de temps où on reçoit un message de l’autre et où on élabore une réponse . D’ailleurs, j’ai fait comme j’ai dit, je les ai remis, à l’encre de Chine, pour que ça tienne. Et comme je me perdais encore, j’ai rajouté les initiales à côté des tirets. L pour Louisa et l’initiale du mec. C’est quand même troublant qu’il y ait deux mondes, c’est ce qu’on nous vend, et qu’ à certains moments dialogués, bah, voilà, on ne retrouve plus son chat naturellement. Qu’importe, la Môdernité justifiera tous les choix, même les plus désastreux.

      • Salut EP,
        Je te réponds sur Meurice.
        Je comprends le propos « il est inoffensif» machin, ça se tient même si ça reste discutable. C’est l’argument de Pierre Carles notamment (le concernant, bien entendu). Après je ne pense pas que son ambition ce soit d’être dangereux. Le travail assez remarquable de Guillaume Meurice c’est de montrer que beaucoup de gens affirment fermement des choses sans vraiment être conscient du véritable sens de leurs propos, et sans vraiment en saisir les conséquences. Il a le mérite de leur poser des questions qui les forcent à développer leur pensée, à la préciser, ça donne des situations comiques parce qu’il a le talent de cadrer chacune de leurs réponses en les menant eux-même face à leurs véritables implications – ses interlocuteurs deviennent soit silencieux soit insultant. C’est ça son travail, c’est quand même vachement fort. Il a le courage et l’intelligence aussi de savoir/vouloir discuter avec tout le monde, avec les gens qui l’insultent ou avec des gens qui votent FN. Quand on l’écoute y’a un plaisir qui est lié à la performance de l’exercice aussi, c’est plus appréciable quand on est de gauche, forcément.
        Je ne vois pas pourquoi tu parles de sincérité, qu’est-ce que tu veux dire en fait ?

        • Ses chroniques sont très artificielles, cousues de gros fil blanc, du choix des interlocuteurs au montage. Avant de partir il sait ce qu’il doit ramener. Et il monte tout en suivant sa ligne directrice. Moi ça ne me fait pas rire, ces manipulations.
          Par ailleurs 7 679 493 voix au premier tour des présidentielles pour Marine Le Pen, je ne vois pas en quoi c’est courageux d’aller discuter avec un de ces votants. On ne va quand même pas lui remettre une croix de guerre.

          • Il a souvent des chroniques où 5 minutes sont occupées par des discussions avec 1, 2 max 3 personnes. Parfois il n’y en a qu’une. Y’a plus artificiel quand même comme dispositif. C’est l’effet comique quand même le but premier. Tu es de gauche EP ?
            On voit bien avec les GJ que les gens ont peur de côtoyer des personnes de bord politique différents. Et surtout avec ceux qui ont déjà voté FN. C’est courageux ne serait-ce que parce que la majorité des gens ne veulent pas le faire, tout simplement. Discuter avec des propos racistes c’est se confronter à de la violence, c’est déroutant, c’est pas facile.

          • Le 1er mai 2016, Guillaume Meurice se rend à un rassemblement du FN au pied de la statue de Jeanne d’Arc. Selon son dispositif, mécanique huilée, il interroge 3 personnes. Les rires gras d’Hippolyte Girardot et consorts éclatent en raison du mauvais usage du mot dérapement par l’interlocuteur. Deuxième interlocuteur, un noir un guadeloupéen, qui situe la Guadeloupe en Amérique centrale et pas en France métropolitaine. Les rires gras éclatent en raison de, je ne sais pas, l’imprécision des propos. Manque d’adjectif.
            Bien sûr on dira : illustration des affres de l’ignorance. De mon point de vue apolitique ce n’est pas drôle, ce n’est pas comique, cinq minutes de remplies mais cinq minutes de perdues à divertir les satisfaits d’eux-mêmes.

          • Ta réponse c’est de la bombe bébé. On termine en beauté avec un belle illustration de ta mauvaise foi et de ton penchant « apolitique » qui te pousse à interpréter avant d’écouter et donc à modifier le sens de la chronique : à modifier les mots employés, le nombre d’interlocuteurs rencontrés, le placement des rires de Meurice et consort, c’est fort quand même.
            Pourquoi Guillaume Meurice insiste sur le « dérapement », parce que le FN se fait le grand défenseur du respect de la langue française, Meurice lui en parle juste après. Pourquoi est-ce que tu zappes la suite ? 2ème interlocuteur qui ne sait pas pourquoi il soutient Marine Le Pen, les réponses aux questions de Meurice : « Je la soutient pour sa gestion euh, euh… pour un peu tout quoi… », 3 ème interlocutrice qui dit qu’elle aime les Le Pen depuis toujours comme elle soutient le pape depuis toujours… Puis vient le Guadeloupéen en quatrième place, le comble de cet homme et qui occupe le début de l’entretien c’est que le gars affirme que la Guadeloupe n’est pas Française et qu’il n’est pas Français (=>mais que lui est là et les autres doivent donc rentrer « chez eux » ? – même ceux qui viennent de Guadeloupe du coup, c’est ce qu’on se dit si on pousse son raisonnement) C’est toujours la cohérence qui les caractérise comme tu peux le constater et c’est ce que soulignent les « rire gras » des gens sur le plateau. Il dit que la Guadeloupe c’est l’Amérique Centrale, parce que c’est plus proche de l’Amérique Centrale que de la France, pour bien justifier à sa manière qu’il est un intrus lui-même, personne ne se marre à ce moment là. Meurice ajoute « Oui, le FN a changé mais il ne faudrait pas remettre en cause l’Empire colonial quand même » – ça change tout. Faut apprendre à écouter avant d’interpréter. Tu n’es pas apolitique, peut être que tu es apartisan, mais tout le monde a un penchant politique, si tu dis ça c’est que tu es « globalement » de droite.

          • Ah, c’est vrai que le Guadeloupéen vient en quatrième position. L’ordre c’est important ; il ne faut pas que j’exagère. L’ordre c’est crucial ; il faut le maintenir. En homme de droite -, tu as soulevé le lièvre, quelle clairvoyance – je devrais le savoir.

          • je vote pour toi , EP.

            ( éventuellement on aimerait connaitre les salaires de ces gens à rires gras de france inter )

          • Mais…je pose ma candidature à rien, à rien de politique en tout cas.
            A une époque vers 17h sur France Inter il y avait l’émission Là-bas si j’y suis. Maintenant il y a ceux qu’il y a. Des comiques, donc. Et comme il n’y a plus d’argent pour l’audiovisuel public, à 1h du matin on écoute encore Guillaume Meurice et à 5h50 (pour ceux qui ne sont pas en plein visionnage des contes de Rohmer en replay sur Arte) Guillaume Meurice à nouveau. Ca doit être un homme de bonne foi puisque sa parole est si largement radiodiffusée. Les émoluments doivent suivre (je ne sais pas, c’est la crise), émoluments auxquels doit se rajouter la publicité gratuite qu’il fait de ses spectacles. Une vraie petite entreprise gérée par un homme courageux qui recueille, au péril de sa vie, la parole des noirs qui « s’auto-excluent » de la France. Décision toute personnelle, à 17h je coupe le son, à 1h du matin je « m’auto-persuade » de dormir et à 5h50 je ne mets plus de réveil, tant pis.

  3. Et BAM dans ta gueule !!!
    J’ai A DO RÉ ce bouquin ; je l’ai trouvé drôle, émouvant mais’surtout crédible. Vous avez décrit une réalité, je crois vous avoir entendu parler de déterminisme de classe et c’est ça on y est !
    Je suis fan de votre façon d’ecrire avec une précision chirurgicale un vocabulaire qui sonne juste c’est puissant, violent (en même temps ça s’appelle en guerre) mais ça tape dans le mille.
    Je ne m’attendais pourtant pas à cette fin mais après tout pourquoi pas, un jour peut être le religieux produira véritablement du bien.
    Et comme dirait l’autre : merci pour ce moment.

    • Merci Valérie
      Si tu reviens j’annule tout.

      • Avec plaisir @François Bégaudeau: MMmm??? C’etait Sarko à Cécilia ça non…

      • Bien.désolée si je raconte des trucs déjà dit.pas le courage de tout lire.Je viens juste de lire cet échange à propos de Bertrand Belin et c’est un bon exemple de la mauvaise foi de certaines personnes.Il suffit de fermer les yeux et le public de Belin est une pure évidence.En plus c’est drôle car ce fameux Belin je l’ai connu personnellement donc son public je le connais bien.PASSONS.En espérant que cette fois je suis au bon endroit pour parler de « en guerre »plus les jours passent plus j’aime ce livre et plus j’aime Louisa.Par ce personnage,son ménage par prévention,ses dessous fushia,…c’est plein d’une douceur infinie.On sent que vous êtes (tu es) profondément touché et plein de tendresse pour ce personnage et donc les classes populaires.C’est très réussi et rare…je lis maintenant « la blessure la vraie »et je remarque, encore,cette douceur…il me semble que c’est le point commun depuis le début ,dans tout ce que je découvre de vous.Une profonde honnêteté intellectuelle,qui ouvre des portes sur la douceur.Bravo.juste.bravo.

        • La douceur n’étant pas le mot le plus fréquent, je suis pas mécontent de l’entendre.
          En l’occurrence avec Louisa je n’ai pas eu à me forcer.

          • Mon fils,écrivain,me dit que c’est plus simple d écrire sur les personnages que l’on préfère,c’est cela que vous voulez dire?

  4. Vos propos :
    le 9 janvier « Le lectorat féminin sous-éduquée désigne une catégorie de femmes peu diplômée, celle des petites employées. »
    le 28 janvier  » la déliquescence culturelle de la bourgeoisie étant ce qu’elle est, on est en train de voir fusionner un lectorat féminin bourgeois et un lectorat féminin classe moyenne « . J’assiste donc, stoïque, en moins d’un mois à l’élargissement progressif, fusionnel ?, du spectre du lectorat féminin sous-éduqué. En fait, la seule constance de vos propos ici c’est le lectorat féminin.
    Même procédé :
    Pour Joël Dicker, le 25 janvier 90% de son lectorat relève du lectorat féminin sous-éduqué. Aujourd’hui, ce spectre-là a un peu pâli et il semble, lui, rétrécir il devient « les 500 000 autres lecteurs procèdent pour une très large part etc ». Que s’est-il passé en trois jours ? J’ai mentionné l’Académie, pas pour désigner ses choix comme gage de qualité littéraire, mais pour faire remarquer que ses prescriptions littéraires n’étaient pas précisément destinées aux femmes peu diplômées.
    Le lectorat qui permet une solide assise financière est plus diffus que celui désigné par Pirlo ; vous en faîtes vous-même la démonstration en éructant sur moi.

    • Pardon, cher EP si bienveillant, d’avoir paru « éructer sur vous », quand je ne suis qu’amour et crème au nougat.
      Quant aux contradictions que vous pointez, elles n’en sont pas
      Je notais juste aujourd’hui que la bourgeoisie était en train d’adopter des pratiques culturelles qui un temps furent l’apanage des classes moyennes. Ce qui élargit encore l’auditoire des écrivains comme Dicker. On constate d’ailleurs une sorte de surconcentration des pratiques culturelles sur certains objets – aux dépens bien sur d’un nombre toujours plus nombreux d’oeuvres totalement délaissées. Mais je ne vous apprends rien. Vous l’avez constaté aussi. En matière de constat objectif, vous n’avez pas de leçon à recevoir de moi.

      • @François Bégaudeau:
        Peut-être n’ai-je ni Dieu ni maître. Qui sait.
        Oui, il y a certainement une surconcentration des pratiques culturelles sur certains objets. Après le débat sera infini sur la qualité de ces objets. Je vous dirais que l’attirance des uns et des autres pour ces objets dépend de leur sensibilité à l’art et vous, vous direz que cette « sensibilité » est déterminée par la classe sociale. Ce qui me fera pouffer, parce que politiquement j’ai toujours pensé à, vécu, une lutte des classes, mais du point de vue des pratiques culturelles, je pense que tout est plus fluide.

        • Le problème n’est pas d’examiner l’évidence tautologique que « l’attirance des uns et des autres pour ces objets dépend de leur sensibilité ». Le problème est de savoir si cette sensibilité est entre autres déterminée par leur appartenance sociale.
          (Je dis « entre autres », car comme je ne suis qu’une moitié de bourrin, j’ai tendance à penser que beaucoup de choses diverses déterminent un gout, par exemple le genre, et que la détermination de classe n’est qu’une de ces choses)
          Puisque tout est « plus fluide » dans les pratiques culturelles, vous me donnerez quelques exemples de gouts qui ne soient pas marqués socialement. Je sais bien que l’exemple n’est pas votre mode de pensée, car votre pensée n’aime pas du tout s’appuyer sur le réel, mais j’ose espérer que pour une fois vous ferez une exception à ce noble cap épistémologique.
          ET bien sur on va s’épargner le coup de l’ouvrier charpentier qui adore Eisenstein. On va parler de tendances générales. Le type de question serait : soit une projection de Potemkine dans un salle d’art et essai en province. Qui est présent? Peut-on soutenir que les présents ne sont pas particulièrement marqués socialement?
          Autre question : peut on dire que l’auditoire de Bertrand Belin ne soit pas marqué socialement?
          Ce sont deux exemples, on peut en examiner 3000 autres. En deux semaines vous avez le temps.

          Et Le lien, vous avez aimé?

          • J’aime les exemples quand ils sont bien choisis et pas amenés de façon tellement scolaire. Vous, c’est comme ça, il faut s’y faire, vous êtes très scolaire – un paragraphe, long de préférence = une idée, avec 2 ou 3 exemples.
            De quel auditoire de Bertrand Belin parlez-vous ? De l’auditoire qu’on force à écouter Bertand Belin parce que le programmateur musical l’a choisi et que donc on va l’entendre toute la journée, toute la semaine, tout le mois avant de passer à autre chose ? Si vous parlez des auditeurs de Bertrand Belin qui achètent ses disques et vont à ses concerts, je ne sais pas qui ils sont, je ne les ai jamais rencontrés.
            Oui, j’ai apprécié le texte de votre pièce. Je l’ai écouté à la radio et je l’ai vu joué au théâtre Montparnasse. J’ai préféré la version radiophonique.

          • Comme vous ne donnez jamais d’exemples, nous n’aurons pas d’exemples de mes exemples -scolaires.
            Puisqu’il est absolument et catégoriquement impossible d’identifier le public de Bertrand Belin, qui se réunit dans des sous-sols interdits au public, nous n’en saurons rien. Nous ne tacherons pas de savoir. Ne pas chercher à savoir est notre façon implacable de ne pas penser.
            Nous voici arrivés au bout de cette discussion captivante, EP. Merci. Merci infiniment.

          • Et donc,
            qu’allez-vous faire ?
            Tatouer sur ma peau :
            – ne pense pas
            – ne sait déchiffrer ni consonne, ni voyelle
            – ne s’intéresse pas aux sous-sols interdits
            – n’aime pas le réel
            – ne donne pas d’exemples
            – ne répond pas dans la minute
            – n’écrit pas plus de cinq lignes en général

            Pour un réaliste votre vision de vous-même comme « amour et crème au nougat » est bien irréelle.
            La gentillesse est de mon côté, indéniablement.
            Merci de me le faire si vivement remarquer.

          • Vous etes d’une gentillesse inégalée.
            Et d’une densité conceptuelle hors norme, comme en témoigne à jamais nos échanges
            A nouveau merci.

          • @elo: c’est gentil de m’aider, merci.J’ai cliqué sur ton lien, j’ai regardé le clip, écouté la chanson, bon, Camelia Jordana et moi, c’est compliqué, tout comme Bertrand Belin et moi c’est compliqué. Qui écoute Bertrand Belin tous les jours ? Qui écoute Camélia Jordana tous les jours ? La responsable du pôle jeunesse de la médiathèque de la ville où je travaillais l’année dernière ? Possible mais pas certain.
            Les pages 105, 111 et 121 du livre que tu cites sont sûrement aussi intéressantes qu’elle sont mystérieuses car plongées, pour ce qui me concerne, dans des sous-sols interdits.

          • @elo:
            Initials B.B., j’ai réécouté l’album. J’aime toujours les chansons 1, 4, 6, 7, 9, 10 et 11. Et comme la 11 est à se flinguer, je repars sur la 1 qui me renvoie vers Dvorak dont le guilleret quatuor américain remet mes pendules à l’heure mais m’éloigne d’un concert de B.B. De toute façon, il ya des limites à tout.

          • @EP: je te remercie de me rappeler l’essentiel.

            ( le compositeur préféré des chirurgiens )

            bises

          • @EP: remarque : à partir de 7 minutes et 16 secondes il y a trop de cuivres à mon goût.
            Il y a des limites aux cuivres.
            On n’est pas des clowns non plus.

            bises , de nouveau.

          • La 9ème symphonie de Dvorak, comme les chirurgiens, les stomatologues, les psychiatres et tant d’autres, doit être prescrite à doses homéopathiques. Sinon, toi tu en penses quoi de B.B., le vrai Bertrand Belin ? Tu l’écoutes ? Tu le lis ?

          • @EP: heu non, moi j’écoute pas bertrand belin.
            Je suis très peu chanson française d’une façon générale.
            Je préfère quand je comprends pas les mots en musique en fait je crois.
            Peut-être parce que le sens trouble la musique.
            Si je veux des mots, je prends un livre.
            Si je veux du pain, je vais pas chez le boucher.

          • @EP: à l’origine de ma non-adhésion à la chanson française, tu vas voir c’est de la psychologie adolescente c’est intéressant, je me souviens bien que c’était avant-tout un geste de mépris envers l’amour de mes congénères pour la france.
            Bref, ça m’est resté.

          • @anne-laure: Mais il, B.B., écrit aussi des livres qui pourraient t’intéresser. Il est publié chez P.O.L comme Charles Juliet. Bref.
            Les mots sont partout, chez le boulanger, chez le boucher, dans la rue, heureusement, pas seulement dans les livres. Mais je comprends à peu près cette idée qu’ils puissent « parasiter » la musique.
            J’ai eu une adolescence tellement policée qu’il n’y avait pas le moindre millimètre laissé à l’amour ou au désamour de la France. Ce n’était vraiment pas la question. Je peux donc écouter indifféremment de la chanson française et toutes les musiques du monde. Amen.

          • @EP: ton ton d’écriture me fait rigoler.
            oui c’est vrai que tu disais que bertrand belin écrivait, j’avais distraitement capté, sans chercher plus avant ce qu’il en était.
            Je suis depuis quelques années une sorte de forcenée de livres de philosophes, c’est pour dire, c’est pas marrant, c’est ma croix que je porte , ouille ça fait mal au dos.

            Alors il ne me reste pas beaucoup de place pour les écrivains.
            J’avais jamais trop aimé les livres de toutes façons.

          • @EP: tiens par exemple tu vois, ce qui est bien avec le latin, c’est que je comprends rien.
            C’est juste la voix humaine au même titre que les autres sons.

            c’est pour illustrer ce que je suppose que tu avais bien compris en effet.

          • @anne-laure: Oui, c’est un très beau psaume.
            Liturgie et philosophie. Il faut faire attention quand même. Un peu de littérature c’est bien parce que c’est plus crasseux ; ça éloigne un peu de la préciosité. Et puis la littérature de bonne facture est traversée par la métaphysique, forcément. Mais ça fait mal à l’âme. La philosophie ça s’arrête au cerveau.

          • @EP: Oh, toi, tu serais du genre à adorer les frères karamazov que ça m’étonnerait pas.
            Je trouve que la philosophie sent bien le corps humain tout entier. Lorsqu’elle est bien faite avec du beurre dedans.
            Je trouve que c’est un rapport humain très fort, de mon corps à l’écoute du corps d’un autre.
            Je ne sais pas comment t’expliquer ça.
            La littérature serait un poil trop dispersée pour moi, trop diffuse, ferait intervenir trop de monde. J’aime bien les relations exclusives faut croire.
            Et entre nous ce qui peut me dissuader de lire des romans ( ou poésie pourquoi pas , d’ailleurs on m’a donné depuis un moment un livre de michaux que j’ai toujours pas entamé ), c’est qu’il y en a un océan de mauvais et que c’est pas évident d’en trouver un bon.
            non ?
            Faudrait peut-être indiquer aux gens de ne pas produire de livres s’ils ne sont pas fait pour écrire, qu’ils arrêtent de nous submerger de faux-espoirs.
            Mais ce serait pas très sympa.

          • @EP: d’ailleurs je me dis parfois, d’une façon générale, qu’il y a trop de gens qui se prennent pour des artistes alors qu’ils ne devraient pas.
            ça nous soulagerait le monde de bien des lourdeurs.

          • @anne-laure: J’essaie de lire mes contemporains maintenant. En ce moment, je lis essentiellement des auteurs vivants. Mais c’est cyclique. Le cycle, c’est un peu contraignant (que des femmes, que telle partie du monde, que tel sujet, que telle période…) Mais quand vient le terme du cycle, tout à l’intérieur du cycle n’a pas pu être mauvais, et au pire je me dis que c’était un mauvais cycle, mais que le suivant, comme en économie, sera ascendant. Face à l’offre pléthorique de littérature, à mon avis, il faut accepter de se tromper, faire confiance aux valeurs sûres, lire/écouter les critiques sans trop y croire. Et puis être fataliste : lire un mauvais livre, ce n’est pas la fin du monde. De toute façon, qu’est-ce qu’un mauvais livre ? Chanson douce de Leïla Slimani m’a déplu mais il a plu à beaucoup d’autres. Qui a raison ?
            Les philosophes traitent beaucoup de la question de l’artiste, de l’art, de l’esthétique, ils devraient te donner quelques pistes, en tout cas plus que moi, pour répondre à tous tes pourquoi. Nous sommes dans une époque d’accumulation des choses donc d’accumulation des pourvoyeurs de ces choses que cela soit des choses utilitaires ou non utilitaires. Demander à des pourvoyeurs de choses d’être clairvoyants sur la qualité de leurs choses, ça me semble être une entreprise perdue d’avance. Le temps qui passe réajustera tout.

          • rarement vu autant de lignes pour si peu dire

          • @EP: ahlala , chanson douce , un peu plus et on me le faisait lire mais j’avais l’intuition que ça s’engageait mal entre ce livre et moi, j’ai réussi à l’esquiver.
            Je suis bien d’accord avec ce que tu dis sur l’accumulation des objets, c’est tout à fait dans ce cadre que se situe la surproduction de livres.
            Et avec cela, dans la tambouille du cadre, une petite déviance névrotique de devenir créateur et trice, dans la méthode de comme on nous avait bien dit de faire à l’école. Ajoutons à cela une pincée de besoin de développement personnel comme préconisé dans les écoles de management.
            Avec peut-être des rêves de gloire etc , c’est tout comme simone ( weil ) me raconte dans son livre que je lis actuellement.
            Elle me parle de la gloire et de l’humilité.
            Écrivain c’est tout de même un peu le dessus du gratin, c’est l’emmental râpé fondu et doré.
            On n’en sort pas des vieilles valeurs.
            mais vas-y , raconte ce que tu lis et valides , pour voir.

          • @anne-laure:
            Je crois que la création ne peut commencer que lorsqu’on a réussi à sortir de l’emprise des dogmes de l’école. Je crois qu’il est essentiel d’avoir intégré des savoirs et des savoir-faire et peut-être même des savoir-être et qu’ensuite il faut tout faire exploser à la manière d’un artificier c’est-à-dire » sous contrôle » pour que ça reste accessible. Encore que ça, ça se discute.
            Les écoles de management sont très friandes de psychologie mais à des fins mercantiles. Au besoin de développement personnel, d’estime de soi, elles forcent leurs étudiants, futurs dirigeants, à répondre par des produits et des services nouveaux ou recyclés d’où cours de yoga, livres de méditation, coach de tri de penderie, produits bio, stage régénérant d’une semaine à notre-des-landes etc etc
            *
            Zadie Smith Swing time.
            Jérôme Ferrari A son image.
            Deux valeurs sûres.
            Isabelle Monnin Les gens dans l’enveloppe Le concept est intéressant. L’auteur a acheté des photos sur Internet. Elle imagine l’histoire, la vie des gens sur les photos (première partie) puis ensuite elle mène l’enquête et retrouve ces gens. Je ne sais pas si je valide la première partie rédigée sous forme de prose poétique (une sorte).
            @François Bégaudeau: vous ne boudez plus, c’est fini. Ce n’est pas parce qu’on ne parle pas de soi, de sa petite vie, des petites anecdotes de son petit quotidien dans son petit immeuble de sa petite ville de son petit petit pays qu’on ne dit rien.

          • j’attends une ligne

          • @EP: mmmh je sais pas si tes choix de bons livres m’emballent des masses,
            au niveau de l’exigence littéraire je me fie pas mal à françois bégaudeau , ici présent,
            par exemple j’ai lu selon ses goûts un roman de jean echenoz,
            je m’en vais le titre je crois,
            et alors a priori le récit n’est pas captivant, l’histoire d’un type qui tient une galerie d’art , qui quitte sa femme , qui se tape des gonzesses, marché de l’art et histoires de cul, bof bof,
            mais le style de cet écrivain m’avait bien entrainé , je ne pourrais te préciser en quoi c’est lointain,
            mais il fait des petits trucs très discrets qui te font réaliser que : ah oui ! quand même !!
            très discrets ou carrément pas discrets : du genre il te raconte un personnage un chapitre sur deux et tout à coup il te raconte que bon, ce type le gonfle un peu, il est insipide , alors il parle d’autre chose.
            Je sais plus très bien mais bon, un écrivain qui te parle comme ça en cours de route, qui change son programme, c’est pas commun.
            Je crois que c’est ainsi que j’aime la littérature, lorsqu’elle est bizarre.
            Lorsque la forme commune dérive.
            Comme tu dis : feux d’artifice. Pas forcément dans la forme en elle-même , mais dans l’effet que cela te fait dans la tête.
            Et pour en revenir au début du fil de la discute : peu d’écrivains en sont caps, à mon avis, mais j’ai pas lu tous les écrivains du monde.

          • @EP: et pour en revenir à un autre moment du fil de la discute,
            selon moi la bonne littérature se fait dans l’humilité, quand l’écrivain s’écrase comme une merde , tu vois mieux ?

          • @EP: ce qui vaut pour l’art en général,
            pour la vie en particulier me disait simone, lorsqu’elle me racontait l’histoire de ce pauvre petit vagabond autrichien qui avait besoin de gloire pour compenser.

          • @anne laure: ces trois livres ne sont pas des recommandations mais juste ce que j’ai lu dernièrement. On me demande régulièrement ce que je lis, je rechigne toujours à le dire, je finis par obtempérer et porte t-on attention à mes réponses ? Non, jamais. François Bégaudeau devrait donc saluer ta dévotion.

            Humilité de l’écrivain, peut-être, mais il faut quand même un certain aplomb pour écrire, pour penser que ce qu’on va écrire n’a pas déjà été mieux dit par quelqu’un d’autre, ne pourra pas être mieux dit par quelqu’un d’autre. En, plus il y a tellement de fausse humilité en circulation que je me méfie.

            Pourquoi t’intéresses-tu à la gloire ?

          • Pour ne pas entacher notre belle entente, j’ai préféré ne pas commenter les lignes sur le livre d’Isabelle Monnin, parfaite démonstration de sentimentalisme embrigadé.

          • @EP: Oh pardon, c’est vrai que j’ai été peu attentive à ta réponse sur ce que tu lis, parce qu’en l’attendant j’étais barrée en parallèle dans une sorte d’épuration de la littérature, je faisais le tri, mettais echenoz de côté etc
            cela dit j’avais fureté légèrement sur le net pour voir de quels livres tu parlais.
            Bon alors je reformule ma question et te demande trois des livres que tu as vraiment aimés.

            La gloire j’y pensais pas forcément c’est simone qui me mettait le nez dedans,
            mais il est vrai que déjà les passages de l’éthique de spinoza qui en parlaient me captivaient, me faisaient rire en même temps ,
            c’est que cela doit être l’un de mes sujets préférés j’imagine.
            Peut-être bien parce que comme toi, je me méfie je suis à l’affût de la fausse humilité ( et depuis que je suis tout petite ).
            Et ici, je ne sais pas si c’est le faux ou l’humilité l’élément qui m’importe vraiment.
            En fait.

          • @EP: tiens bah regarde donc ce qu’elle me met sous le nez encore, juste après m’avoir parlé des scientifiques qui passent à côté de la réalité à force de chercher la gloire, l’admiration , la reconnaissance :
            ( t’es pas obligé de lire hein , c’est long )

            Y a-t-il beaucoup de livres ou d’articles qui donnent l’impression que l’auteur,
            d’abord avant de commencer à écrire, puis avant de livrer la copie à l’impression, s’est
            demandé avec une réelle anxiété : « Est-ce que je suis dans la vérité ? » Y a-t-il
            beaucoup de lecteurs qui, avant d’ouvrir un livre, se demandent avec une réelle
            anxiété : « Est-ce que je vais trouver là de la vérité ? » Si l’on proposait à tous ceux
            qui ont pour profession de penser, prêtres, pasteurs, philosophes, écrivains, savants,
            professeurs de toute espèce, le choix, à partir de l’instant présent, entre deux
            destinées : ou sombrer immédiatement et définitivement dans l’idiotie, au sens littéral,
            avec toutes les humiliations qu’un tel effondrement entraîne, et en gardant seulement
            assez de lucidité pour en éprouver toute l’amertume ; ou un développement soudain et
            prodigieux des facultés intellectuelles, qui leur assure une célébrité mondiale
            immédiate et la gloire après leur mort pendant des millénaires, mais avec cet
            inconvénient que leur pensée séjournerait toujours un peu en dehors de la vérité ;
            peut-on croire que beaucoup d’entre eux éprouveraient pour un tel choix même une
            légère hésitation ?

          • @EP: elle-ar-rê-te pas , elle est coquine.

          • @EP: plus loin elle me copie une phrase de l’évangile, sur le sujet de l’humilité :
            « Quiconque s’élève soi-même sera abaissé, quiconque s’abaisse soi-même sera
            élevé »
            on ne sait pas qui le dit , j’imagine que c’est jésus.

          • @anne-laure: toute la Bible est marquée du sceau de l’humilité. Elle sort cette petite phrase comme ça Simone ? C’est la conclusion de la parabole du pharisien et du publicain. Ça parle d’humilité, certes, mais aussi de la justice de Dieu.
            Contemporaine de Simone Weil, j’aime Irène Nemirovsky découverte grâce au marketing autour de Suite française. Tu as peut-être raison, j’aime les auteurs russes. Et ces dernières années, je n’ai pas non plus oublié Canada de Richard Ford et les premières pages autour d’une mouche de Purge de Sofi Oksanen.
            @François Bégaudeau: Il y a des silences parlants. Vous n’avez pas besoin de commenter les lignes sur Isabelle Monnin pour que je sache ce que vous en pensez. Sentimentalisme, peut-être, elle a dû prendre des leçons chez son ami Christophe Honoré.

          • embrigadé

          • @EP: oui, elle me sort ça comme ça.
            Nan mais je sais plus très bien, y a un contexte, elle me parlait de la parabole des ouvriers viticoles,
            mais oui tu as raison cette phrase est en lien avec la balance qui pèse les âmes pour avoir accès au paradis ou à l’enfer, le dieu qui juge le bien et le mal, le dieu Jéhovah de l’ancien testament que les romains ont cru malin de mettre en valeur ces enculés , pour faire passer les chrétiens pour des imbéciles,
            ils ont cru que c’était lui, dieu.
            Bon alors évidement si on est un bon athée comme il se doit on ne croit pas à ces foutaises, de vie après la mort et de châtiment divin.
            Mais on peut penser cette phrase en tant que concept philosophique, en tant que pensée bien toute insérée sur le temps de la vie humaine.
            J’y vois alors une sorte de règle de vie sociale.
            Je te laisse cogiter là-dessus si tu veux.

            Merci pour tes livres que tu aimes, je tacherai de m’y mettre un jour.
            Pour le moment c’est Canada qui m’inspire le plus.

          • @anne-laure: une règle de vie sociale pour la vie humaine…mais on sera élevé par qui si on ne croit pas en Dieu ?
            Je sais que toi ça ne te plaira pas, mais j’ai bien aimé aussi New York Odyssée de Kristopher Jansma. Le titre anglais correspond mieux encore au contenu du livre, c’est Why we came to the city. Roman parfaitement « bourgeois », oui, mais aussi parfaitement tragique et interrogateur. « Et s’il y avait Quelque Chose là-haut qui était au courant de tout cela, eh bien qu’Il aille se faire foutre, que Ses plans aillent se faire foutre, que ce qui était écrit aille se faire foutre. »
            @François Bégaudeau: oui vous avez écrit embrigadé, ce mot que je n’ai pas voulu relever pour plus de confort. Donc je vais dire n’importe quoi, ce qui me passe par la tête, embrigadé par les magazines féminins.

          • On a bien noté les conseils lecture, en revanche tu as oublié de donner le nom de l’élève de quatrième dont tu cites une rédaction
            Du coup, comment la retrouver?

          • @François Bégaudeau: Pourquoi avez-vous besoin de retrouver cet élève ? Vous avez besoin de conseils rédactionnels peut-être ?
            Je vous signale, au passage, que les conseils de lecture ne vous étaient pas adressés. Ils étaient pour Anne-Laure. Vous, je crois qu’on vous conseille d’aller vous délecter des érudits délices que procure Saint-Sulpice.

          • bien envoyé
            tu pars quand?

      • Densité conceptuelle hors norme = charabia. Mais je vous pardonne.
        C’est quand même étrange que le fort en concepts que vous êtes ait du mal à conceptualiser que des gens vont passer leur vie sans se préoccuper de Bertrand Belin, sa vie, son oeuvre. Comme je n’ai pas le souci de Bertrand Belin, qui me fait juste vaguement penser à une marque de gâteaux ou à un éditeur de manuels scolaires, je ne vois pas pourquoi je vous parlerais de son auditoire. Croyez-moi, je pourrais vous raconter n’importe quoi, mais juste pour vous faire plaisir. Nous n’en sommes pas là. Ne vous en déplaise Bertrand Belin ne fait pas partie de mon réel. Donc, rien sur Bertrand Belin. Par contre, le réel, dont vous ne voulez pas parler, c’est que j’ai entendu et vu votre pièce de théâtre, vous savez celle que vous m’avez indiquée. Oui ou non, le comédien Pierre Palmade est un cran en-dessous Matthieu Cruciani et c’est dérangeant pour bien des raisons ?

  5. Bonjour,

    Mes collègues et moi-même organisons un colloque sur la francophonie les 19 et 20 mars. Nous serions heureux de vous compter parmi nous autour d’une table ronde consacrée aux littératures francophones et leur traduction. Si cela vous intéresse, les frais de déplacement et de logement sont pris en charge.
    Je vous ai aussi envoyé un message sur twitter.
    à vous lire,
    Yannick Hamon

  6. Le roman connaît un beau succès critique, loué dernièrement par Le Figaro qui fait de François l’héritier de Muray (j’exagère à peine) pour la critique de la bien-pensance (!).

    Ca suit au niveau des ventes?

    • Le Figaro m’a offert aussi ses pages papier -un texte vraiment pas mal d’Astrid de Larminat, chrétienne intense rencontrée via Une certaine inquiétude (texte en tout cas plus amical que l’éloge contrarié livré par Libération.)
      Beaucoup à dire évidemment sur la réception du livre, qui, même globalement amicale, dit toujours beaucoup plus sur le récepteur, et par extension sur un certain état des mentalités, que sur le livre.
      Au niveau des ventes, ca va sans doute se hisser à ma jauge supérieure à moi, celle de la blessure la vraie (j’excepte l’exception Entre les murs), c’est à dire entre 10000 et 15000.

      Parfaitement d’accord sur Shéhérazade. Ce qui s’appelle digérer ses influences (= en jouer)

      Je note pour Carvalho. Ca me fera au moins un bon livre de rentrée à lire, parce que pour l’instant, soit choix soit hasard, je n’ai vraiment pas tapé dans les bons (sauf Léger, Maylis, Bayamack Tam, Chauvier, sachant que je n’ai pas lu le Ferrari ni le Vasset ni quelques autres sans doute intéressants)

      • @François Bégaudeau: Oui beaucoup à dire sur la réception du livre. J’ai l’impression, peut-être fausse, que tu touches avec ce livre un nouveau cercle de lecteurs masculins, trentenaires politisés et peut-être plus amateurs d’essais (cf la discussion sur la sexuation du lectorat). Cela ressortait aussi des réactions à ton itw dans Society qui a pas mal été commenté sur-les-rézo-socios.

        • @Charles: où ça ? où ça commenté l’ITW de Society ?

          En parlant de rézo sociaux, GDL m’a fait bien rire en expliquant sur twitter à ses fans, sans rire du tout lui, que les menaces d’agressions physiques dont Eribon avait dit qu’il était scandaleusement l’objet consistaient en… une invitation à l’entarter lors de son intervention à Nuit Debout.
          (Ce qui n’a pas été fait d’ailleurs)

          et sinon, en passant, pour tout le monde, moi je recommande le dernier roman de Sophie Divry, Trois fois la fin du monde.

          • Oui c’est au programme.

          • @Juliette B: Sur twitter. L’interview a pas mal circulé avec des commentaires élogieux.

        • Oui je me suis bien rendu compte que Society était très lu. Beaucoup de retours. Ca me chagrine un peu – que tant de gens lisent ce magazine macronien, et surtout que cette itw choucroute transcrite à la schlague, dont je ne signerais aucune phrase au mot près, ait été si visible.
          Raboule-t-elle du lecteur ? Pas sûr.
          En tout cas pas Régis Jauffret, qui s’est levé dans un bar me féliciter pour l’itw -mais certes pas pour le roman qu’il ne lira pas plus que les autres.
          En revanche j’ai quelques indices qui accréditent ton intuition sur l’aimantation d’un lectorat plus masculin-jeune.
          Mais si j’attirais seulement un dixième des mecs de gauche qui comme romancier ne lisent que Houellebecq tout en étant convaincus qu’il est anti-libéral (alors qu’il n’est qu’anti-moderne), ma fortune serait faite.

    • Le Figaro m’a offert aussi ses pages papier -un texte vraiment pas mal quoique trop collé au récit d’Astrid de Larminat, chrétienne intense rencontrée via Une certaine inquiétude (texte en tout cas plus amical que l’éloge contrarié livré par Libération.)
      Beaucoup à dire évidemment sur la réception du livre, qui, même globalement amicale, dit toujours beaucoup plus sur le récepteur, et par extension sur un certain état des mentalités, que sur le livre.
      Et peut être d’abord ça: tout le monde adore que je déglingue du bobo. Enfin tout le monde adore ce qui est interprété comme un déglingage de bobo que je n’ai pas du tout eu l’intention de mener. D’abord parce que bobo je ne sais pas ce que c’est. Ensuite parce que si ça correspond à quelque chose, Romain n’en est pas un (ou alors il l’est relativement, relativement à Cristiano). Enfin parce que, je le répète, Romain, tout amolli qu’il est, ne mérite pas déglingage. Romain est juste un mec limité -politiquement insuffisant. Le malentendu Muray vient donc de cette donnée éternelle : les gens de droite, amalgamant gauche bourgeoise et gauche sociale, ne peuvent pas s’imaginer qu’il puisse y avoir une critique sociale de la gauche bourgeoise qu’ils honnissent. Je le répète une millième fois : ignorant tout du marxisme, ils ignorent que c’est Marx qui a le premier critiqué cette gauche bourgeoise, qu’il appelle idéaliste
      Au niveau des ventes, ca va sans doute se hisser à ma jauge supérieure à moi, celle de La blessure la vraie (j’excepte l’exception Entre les murs), c’est à dire entre 10000 et 15000.
      Mais moi mon seul but c’est d’avoir le prix André Malraux, pour pouvoir dire au jury tout le mal que je pense de l’homme et de son oeuvre.

      Parfaitement d’accord sur Shéhérazade. Ce qui s’appelle digérer ses influences (= en jouer)

      Je note pour Carvalho. Ca me fera au moins un bon livre de rentrée à lire, parce que pour l’instant, soit choix soit hasard, je n’ai vraiment pas tapé dans les bons (sauf Léger, Maylis, Bayamack Tam, Chauvier, sachant que je n’ai pas lu le Ferrari ni le Vasset ni quelques autres sans doute intéressants)

      • pardon pour les posts en deux temps, ça tient à un problème technique que je ne sais pas résoudre
        en même temps ça fait un docu précieux : le brouillon et le propre
        cadeau à mes fans

    • @Charles: m’a fait bien rire Etienne de Montety quand il s’est demandé avec une grande ingénuité si l’auteur était bien conscient de la charge comique de ce qu’il mettait en place. Bref, si c’était vraiment fait exprès dans le livre quand c’est drôle.

      Et le dépit amoureux de Laporte ferait presque peine à voir si sa bêtise ne nous avait pas si souvent irrité.

      • @Juliette B:

        Oui, ingénuité, c’est le mot, qu’on peut aussi appliquer au vertige ressenti par Lucie Commeaux sur la narration et le style qui viendraient contredire le projet du livre. Les propos de Grégoire Leménager sont plus intéressants.
        Bon, Laporte est un snob, très préoccupé par l’idée qu' »on ne la lui fait pas ». C’est d’ailleurs marrant quand il reproche à François de la condescendance alors que ses propos à lui en dégoulinent.

        • @Charles: elle est marrante Lucie parce qu’à l’entendre, il serait davantage scandaleux de la part d’un auteur de faire buter ses personnages sur les barrières invisibles mais bien réelles de l’espace sociologique qui leur est très tôt assigné, que de constater la même chose dans la vraie vie.

          J’aurais bien aimé entendre François en discuter avec elle.

          • « Houellebecq, lui, il parle du monde. »
            Pour être un grand écrivain, il faudra laisser tomber les petites villes pourries de province, parler du monde, changer d’échelle, et comme en toute chose, avoir la plus grande. Même en oubliant la comparaison pas brillante avec Houellebecq (niveau style, rien à voir quand même), je trouve ces 20 minutes sur En guerre un peu légères.

            Et tant que je suis là à balancer, j’ai trouvé la critique du nouvel obs pas nulle (partagée par Jérémy la semaine dernière), évidemment mieux tenue que celles de La Dispute, mais pas folle non plus. Cette critique ne parle pas de Cristiano, évoque en 2 lignes la guerre sociale, ça rate des trucs.
            Mais j’aime bien la phrase sur les trajectoires « Elles sont déterminées, mais elles le sont par un système tellement complexe qu’elles n’en sont pas moins imprévisibles et qu’il faut tout un roman pour les suivre jusqu’à leur terme. »
            La conclusion sur l’anthropologie des années 2010 est très juste, mais je suis pas fan de l’expression « anthropologie-minute », je vois pas trop ce que ça veut dire. À la rigueur, je dirais anthropologie appliquée, au service de littérature.
            Puis je croyais qu’on ne pouvait employer « s’ébaubir » qu’ironiquement. Ça revient au 1er degré ? c’est une info.
            Du coup les vraies belles critiques que j’ai lues sur En guerre sont toutes écrites par des amateurs. J’aime bien l’idée.

          • je confirme le diagnostic
            la presse écrite : faible
            le texte de l’Obs a quand même un grand mérite, c’est de produire une sorte de critique mimétique

          • Et sur la vitesse du récit : c’est impressionnant tout ce qui se passe dans En guerre (rien qu’au début du roman, les actions s’enchaînent : grève, séquestration, chômage, dépression, agression…). Cette densité des actions, est-ce que c’est un corollaire du froid (celui d’Haneke et sa team) ?
            Peut-être. Comme le récit est elliptique, qu’il ne s’appesantit jamais, il file. On s’était dit que le récit des Filles d’Avril de Franco allait vite. Comme Happy end, Despues de Lucia…

          • Hier une membre du club de lectures de Manosque a parlé de la construction du récit dans des termes dont je ne trouve pas l’équivalent dans la presse du haut.
            C’était le départ d’En guerre : un récit. J’ai d’abord réglé l’ossature assez précisément. Elle est assez fournie. La vitesse vient beaucoup de là : je m’occupe d’abord de restituer un processus, et le processus comprend beaucoup d’étapes. Je m’attarde peu. Tout le truc étant d’arriver à fabriquer, sans s’attarder, des scènes.
            Haneke oui très fort là-dessus : parvient à jouer le processus ET la scène.

          • Je lui aurais dit ce que je dis à tous ceux qui trouvent le livre « violent », « noir » « pessimiste » : qu’est-ce qui est violent au juste? Un ouvrier qui se suicide ou le récit d’un ouvrer qui se suicide?
            Lucie, que est tout sauf bete, me prete un projet qui n’est pas le mien : faire sortir les gens de leur condition. Or le premier mouvement d’En guerre, plus concrètement, plus littérairement, a comme horizon de faire se rencontrer deux personnages, et de le faire sans rien lâcher sur la vraisemblance sociale.

      • @Juliette B: Laporte, c’est depuis la place de parking.

  7. Je suis là à l’instant petit chapitre 24, page 301, d’un roman de 944 pages et après je commencerai peut-être le livre de la rentrée littéraire 2018 que j’ai choisi et après peut-être cet « En guerre ». De toute façon, je retarde toujours l’entrée dans un roman social. J’ai eu l’occasion de le feuilleter hier, en fait de lire quelques pages au hasard et soudain de m’agacer des dialogues sans tiret.J’ai aussi pu suivre la conversation, enfin plus exactement les échanges polis, entre l’auteur et un autre auteur Pascal Manoukian qui a bien défendu son bifteck au « rendez-vous littéraire de la fnac ». Je ne sais pas si j’y ai cru mais elle était mignonnette cette anecdote autour du nuts…ah ces familles où on partage gentiment le nuts en trois ! Pas de chocolat chez François Bégaudeau mais apparemment des descriptions de prolétaires. Prolétaire du XXIème siècle une certaine Louisa, prolétaire du XXème siècle son compagnon qui travaille/ travaillait à l’usine. On ne saura rien sur ce qui demeure et ce qui ne demeure pas…enfin, si, quelques pistes, la sauvagerie existe toujours mais il parait que désormais la langue feutre la violence. En tout cas, chez les gens bien élevés, c’est certain, la langue feutre la violence. Ca aurait fait ma journée s’il y avait eu sur ce « plateau » (et les photos Instagram prises par les sexagénaires connectées) un peu de sang suite à une empoignade virile autour d’un « tant mieux si les journalistes sont déclassés et précarisés, ils s’intéresseront un peu plus aux questions sociales qui soucient bien plus les Français que les questions identitaires », « comment osez-vous dire ça, vous n’avez pas d’empathie pour ces jeunes gens qui partent aux terribles frontières de la Syrie dans des conditions misérables… pour vous informer », mais évidemment pas de poing levé, pas de sang ni de dent cassée, Eduardo Castillo n’a pas eu de sa suave voix acidulée à appeler au calme… Chacun est allé tendrement, côte à côte, devant sa pile de livres à signer.

    • @EP: Du même auteur, la lecture de La politesse pourrait à mon avis vous profiter davantage.

    • Un petit point éthique en deux temps :
      1 nul n’est tenu de lire un livre. Corollaire : nul n’est tenu de lire En guerre. Les 580 autres romans de la rentrée suffisent à nourrir dix ans de lecture.
      2 si en revanche un individu se trouve tenté de juger ce roman dispensable, alors la moindre des choses est de le lire, au-delà d’un simple feuilletage. Après quoi je serais ravi d’en parler avec ledit individu, dans cet espace ou ailleurs. Ravi d’évoquer par exemple les dialogues sans tirets. Non tant pour le convaincre de ne pas s’en agacer – je ne peux rien contre cet agacement- mais au moins pour restituer la réflexion formelle qui m’a conduit, dans ce livre-ci, à présenter les dialogues de cette façon.

      Point éthique numéro 2. Sur les rencontres publiques.
      1 Hier nous disposions d’une demi-heure, et nous étions deux. C’est peu pour en arriver à dire des choses passionnantes. Ce qui fait d’un segment de parole comme celui-ci un non-objet de pensée. Si vraiment vous etes intéressé par ma pensée sur les questions sociales, je vous renvoie au livre, ou à d’autres écrits, voire à des prises de paroles plus longues et donc plus parlantes.
      2 « sang » et « empoignade virile » me semblent des métaphores très largement outrées pour rendre compte de l’hyper-bref échange d’hier sur l’état de la corporation journalistique. En tout cas sachez que la mini-pique que j’ai formulée sur cette question était d’une violence extrêmement feutrée au regard de la consternation dans laquelle m’a plongé la lecture du roman de Manoukian (lui n’a pu etre consterné par le mien, puisqu’il ne l’a pas lu)
      3 quant à sa réponse, que vous relayez ici, pour faire valoir la fragile condition des reporters, elle était à coté du sujet. Ce n’est évidemment pas de cette infime minorité très spécifique des reporters que je parlais, mais des journalistes qui, censés rendre compte de la société française, accordent, par pente idéologique à corréler avec leur passif bourgeois, une part dérisoire à la violence sociale, lui préférant la scène étatico-électorale, ou, je le maintiens, des problématiques dites identitaires.
      J’ai « osé dire ça », parce que c’est la réalité. A moins que vous n’ayez des éléments concrets à produire susceptibles de me démentir. Sentez-vous libre.

      • @François Bégaudeau: Quel crédit accorder à ces points éthiques lorsque, d’emblée, dans le deux de votre un vous mentez ? Et, concernant, le trois de votre deux, j’aime beaucoup vous entendre parler de politique, on sent votre passion et votre réflexion, mais ne me demandez-pas de produire des éléments concrets susceptibles de quoi que ce soit. C’est au-dessus de mes capacités ; une certaine éthique m’oblige à l’avouer. Et puis il y a l’hygiène de vie : jamais de politique avec des individus inconnus.
        J’irai au-delà du simple feuilletage de votre roman et j’aurai le bon goût, moi, de ne pas le faire sur une plage comme le font les commentateurs « en page Dis-moi du site à partir du 28 août ».

        • je veux bien que vous m’expliquiez où est le mensonge

          • @François Bégaudeau: Je n’ai jamais eu la tentation de juger votre roman dispensable.
            Ça ne correspond à aucune réalité, c’est une invention, un mensonge destiné à servir votre point éthique. On ne juge pas un livre qu’on n’a pas lu ; c’est sûr, certain, évident… sauf que je n’ai rien jugé du tout.

          • Ah mais dispensable, c’est moi qui le pense
            Je pense que tout roman est dispensable, d’où le point 1. Chacun peut se dispenser de lire ces objets dispensables.
            Votre phrase sur les tirets est un jugement -une impression où germe un jugement. Une appréciation. L’agacement est une appréciation, accessoirement négative.

          • En l’occurrence, ce serait vraiment intéressant de rattacher cette absence de ponctuation lorsqu’il s’agit d’introduire la parole rapportée et de la considérer comme un véritable fait d’écriture (qu’on trouve dans beaucoup de livres de François). De voir ce qu’elle induit dans la configuration générale de la narration : je n’acte pas la puissance d’un narrateur omniscient en introduisant de façon très formalisée la transmission du parole, pour bien dissocier les voix de chacun. De toute façon, la question de la voix narrative dans les bouquins de François mériterait un examen précis, il y aurait plein de choses à dire. Parce que cette voix se mélange fréquemment à des passages discursifs, pour créer une sorte d’effet d’horizontalité. Ou comment le politique infuse dans l’écriture, quoi.

          • pardon, « de rattacher cette absence de ponctuation à l’expression d’un fait d’écriture ».

          • Super post Jérémy, ça va vite. Et tu veux pas t’y coller ? à l’examen précis de la question de la voix narrative dans les bouquins de François ?

          • @Billy: Envie ++, temps, pas assez. Faut déjà que je retrouve « Figures III ». Tu veux pas le faire aussi ?

          • @Jérémy:

            je n’acte pas la puissance d’un narrateur omniscient en introduisant de façon très formalisée la transmission du parole, pour bien dissocier les voix de chacun.

            Spontanément j’entends ce que tu dis, et puis dans un 2e temps je m’interroge. En quoi le narrateur serait-il moins omniscient en rapportant de façon moins formelle – sans guillemets par exemple – la parole qui circule ? Autant je vois comment le procédé fait gagner le récit en fluidité et naturel, autant je n’ai pas moins le sentiment, au fond, que le narrateur a bien les choses en main ici aussi dès lors que, d’une façon ou d’une autre, on passe par lui pour savoir ce qu’il se passe et est dit.

            Je suis peut-être pas très claire, je fais un peu l’avocat du diable peut-être aussi, mais c’est pour mieux comprendre.

          • Mes amis, vous avez tous les deux raison.
            Il ne peut y avoir, en littérature, qu’une impression d’horizontalité, et non pas une horizontalité irréelle. Le narrateur a évidemment toujours la main. Sauf qu’il feint donc de ne pas l’avoir. Et cette feinte, en art, a autant de poids que la vérité. En art fusionnent ce qui est et l’impression qu’on en a, le vrai et le faux.

          • Mes amis, vous avez tous les deux raison.
            Il ne peut y avoir, en littérature, qu’une impression d’horizontalité, et non pas une horizontalité réelle. Le narrateur a évidemment toujours la main. Sauf qu’il feint donc de ne pas l’avoir. Et cette feinte, en art, a autant de poids que la vérité. En art fusionnent ce qui est et l’impression qu’on en a, le vrai et le faux.

          • doublon encore, pb technique
            mais de l’un à l’autre, irréelle a été dument corrigé par réelle

          • transmission de la parole, désolé

          • @Juliette B: c’est très vrai et ça relève de l’artifice qu’évoque François. Maintenant, il y a des artifices qui sont peut-être plus voyants que d’autres ou qui le sont devenus : je ne pense pas que le discours indirect libre cher à Flaubert ait la même efficacité à brouiller les pistes qu’autrefois. Je pense au contraire qu’on y voit encore plus la présence d’un narrateur, parce que c’est devenu le fait narratif même, canonique d’une forme de tradition littéraire (l’usage s’est figé). Je me suis fait la réflexion en lisant Ferrari (il y a un discours indirect libre qui m’a piqué les yeux, je le trouvais très convenu -alors que le reste est plutôt formidable-)

          • @François Bégaudeau: Merci. Comment penses-tu les échanges verbaux entre tes personnages quand tu écris ? Ils naissent complètement dans l’écriture ou tu commences par les voir dans ta tête au style direct avant de les fondre après à ta manière en écrivant ?

          • Je peux dire les choses comme ça: j’évite autant que possible le style direct, du moins sa mise en forme canonique. Disons que j’essaie le plus possible d’intégrer les paroles au cours de la narration. De sorte que paroles et actes soient mis sur le même plan -une façon d’objectiver les paroles, ou de signifier qu’elles sont des actes au même titre qu’un déplacement, qu’un geste. C’est ce qui produit le style indirect libre, qui peut aussi concerner les pensées des personnages, que, de même, j’essaie de ne pas dissocier des pensées propres du narrateur. Ainsi les pensées sont à leur tour mises sur le même plan que les actes (signifiant par là qu’un individu n’est pas plus propriétaire de ses pensées qu’il ne l’est des situations qui l’agissent. Le but étant encore de ne rien détacher de rien (tout mettre sur le même plan, ce que Jeremy appelait l’horizontalité, est une option présente depuis le début, le système formel de Jouer juste était déjà pensé dans cette optique).
            Que tout soit dans tout.
            Ce qui s’imposait plus que jamais dans En guerre, dont le « tout est dans tout » est à la fois le mantra et l’hypothèse à vérifier.
            Il arrive que les paroles des personnages s’inscrivent dans un dialogue. Là il est encore possible, par divers protocoles, d’intégrer le dialogue au récit, sans les marqueurs attitrés (à la ligne, tiret). C’est par exemple ce que je fais dans la scène de la première agression. Mais à d’autres moments, la scène est presque réductible à sa part dialoguée (c’est notamment absolument vrai des échanges facebook, où les personnages n’existent pas autrement que dans ce qu’ils se disent). Dans ce cas je me résine au « à la ligne », parce que c’est plus lisible comme ça (et qu’une conversation facebook se présente effectivement comme ça). Mais pour préserver une textualité qui évoque physiquement le « tout est dans tout » (marquée par exemple par l’absence de chapitres), j’ai décidé de retirer les tirets. J’en avais l’intention depuis longtemps, ayant observé que ça marchait très bien dans quelques livres de chez Minuit, et c’est la lecture du dernier Prudhomme, peu avant de me lancer dans l’écriture, qui m’a définitivement convaincu qu’on s’en passait très bien.

          • @Jérémy: Ah ça m’intéresse bien ce que tu dis sur le Ferrari parce que j’ai eu un mouvement de rejet face à son écriture, qui me fatiguait beaucoup quand j’ai commencé à le lire. Bon c’est un truc assez inavouable si l’on considère que plein de gens au jugement sûr (m’)en ont dit du bien donc je vais le reprendre plus tard, mais là en démarrant j’ai très vite cané, j’avais le sentiment d’étouffer sous les mots.

          • @Jérémy: j’ai pas le niveau pour ça, il me manque du vocabulaire technique, des références, de la culture quoi. Mais je peux participer à hauteur de mes compétences : descriptions de passages que j’aime bien et photos de cul (le shooting Fin de l’histoire était particulièrement réussi).

          • @François: Merci pour ta réponse, et tes renvois précis au texte qui permettent de comprendre, vais continuer à réfléchir à ça.

          • @Juliette B: étouffer sous les mots : tu trouvais ça très verbeux ?

          • merci François pour ces explications. Ca donne vraiment de coller au texte pour illustrer. En ce qui concerne ce que je dis sur le style indirect libre, ça mériterait vraiment des nuances. Tout dépend comme il s’intègre dans le flux narratif. Le passage dans le récit de Ferrari est le suivant : « Elle avait promis à ses parents de dîner avec eux. Il haussa les épaules. Ne pouvait-elle rester un jour de plus ? ». Ce style indirect libre là, dans cette configuration, me paraît artificiel, accentué par cette syntaxe si littéraire qui consiste à privilégier l’inversion verbe-sujet. On ne trouverait pas ça dans un récit de François, par exemple. Ce ne serait pas sa manière à lui de faire apparaître le procédé (cf. ses explications). Après, je répète, ça n’enlève rien à la grande qualité du bouquin.

          • Exemple très parlant, vraiment.
            Et je crois que l’académisme de ce style indirect là tient en grande partie au temps : temps du passé, imparfait. Ferrari ne pourrait pas écrire autrement qu’aux temps du récit canoniques (passé simple / imparfait), parce qu’il ne peut écrire hors d’un certain romanesque (qui chez lui produit soit du souffle, soit de la pompe, ca dépend des pages)
            Modifions pour voir : « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. Ne peut-elle pas rester un jour de plus ?. »
            C’est tout de suite un peu moins pataud.
            Mais il reste encore un truc à modifier, qui est bien sur l’inversion du sujet. L’inversion su sujet est un marqueur de langue écrite. En la maintenant, on prive la phrase de tout grain d’oralité. Or elle doit e avoir un, afin de créer l’hybridation entre oral et écrit, entre discours et narration, qui fait la force du SIL.
            Ce qui donnerait : « Elle avait promis à ses parents de dîner avec eux. Il haussa les épaules. Elle ne pouvait pas rester un jour de plus ? ».
            C’est mieux. Et au présent :
            « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. Elle ne peut pas rester un jour de plus? »
            Mais je peux oraliser un peu plus, pour donner de la vie à cette putain de phrase. Qu’on entende un minimum qu’elle est sortie d’une bouche, dans une situation donnée.
            Par exemple je peux retirer le « ne » : « « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. Elle peut pas rester un jour de plus? »
            Mais c’et faible. Alors je peux travailler à donner un peu de style à cette phrase orale. Un peu de bagout. Un peu de couleur. Un peu d’humour rapide. Avec des degrés :
            « « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. C’est vraiment impossible de rester un jour de plus? »
            « « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. Rester un jour de plus ce serait vraiment la mort ? »
            « « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. Rester un jour de plus c’est vraiment une épreuve insurmontable? »
            « « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. Rester un jour de plus ça lui arracherait la gueule?  »
            « « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. Ca lui fait si mal au cul de rester un jour de plus? »
            « « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. On sent de la bouche ou quoi? »
            Evidemment Ferrari ne pourrait pas donner dans ce registre.

          • vraiment envie

          • je dirais même que si, à ce moment-là, le récit se contentait du haussement d’épaule, il serait plus juste. Parce que dans le contexte très explicite des retrouvailles entre les deux personnages, il n’y a pas besoin de cette question.

          • @Jérémy: oui.

            Par exemple page 19, quand il parle des photos de famille qu’Antonia « manipulait avec un soin extrême » et qu’il ajoute « comme de fragiles et précieuses icônes », cet ajout m’agace. Je le trouve inutile.

            Ensuite quand il explique « ces photos ne présentaient pourtant aucun intérêt particulier » et ajoute « On trouvait les mêmes dans toutes les familles, qui racontaient toutes la même histoires, mettant en scène les mêmes personnages : les nouveau-nés en robe de dentelles, les premières communiantes, les jeunes mariés, etc etc jusqu’à Psaumes.

            Là j’en peux plus,
            J’ai honte mais j’en peux plus,
            Des photos de famille quoi, on voit, on a vu,
            et je pense : tu vas pas nous en chier une pendule non plus.

            Je vois pas l’intérêt de l’énumération, je vois pas non plus sa beauté, je comprends qu’il veut sans doute signifier l’accumulation, mais ça m’ennuie parce qu’elle était déjà là pour moi, elle avait déjà été signifiée par le fait qu’Antonia « passe de longs moments à (les) examiner attentivement, une à une, après les avoir étalées sur la table de la salle à manger ».

            Bon je ris en l’écrivant, pas exclu que je suis fatiguée et impatiente.
            Et puis j’ai pas été assez loin, faut que je le reprenne et continue. Mais plus tard vu comment je le reçois là.

          • @Jérémy: mon oui répondait à ton « verbeux ? », mais il s’intègre assez au post que tu as ajouté après.

          • que je suis sois

          • @François: génial.
            je crois que c’est le moment pour moi de remercier Limule, il devrait feuilleter tes livres et en lire des passages au hasard plus souvent.

          • @François : merci pour ces fructueuses réécritures. J’avoue que la dernière m’a beaucoup fait rire. Non, on ne conçoit pas que Ferrari soit dans ce registre. Je pense qu’assez tôt, les énoncés que tu proposes sont en rupture avec ce qui précède (le très classique haussement d’épaule). La solennité du moment exclut même qu’on puisse plaisanter par des effets de contrastes. J’allais dire que je te reconnais bien là.

            J’ai une autre proposition, plus monologue intérieur:

            Je suis sûr qu’en lui annonçant un dîner chez mes parents, ce con-là va hausser les épaules, comme dans les récits classiques, et qu’il va se fendre d’une phrase au style indirect libre.

            – Ne peut-elle pas rester un jour de plus ?

            Qu’est-ce que je disais.

          • @Juliette B: j’avoue que ces passages ne sont pas les meilleurs. Je n’ai pas encore fini, je ferai le point dans quelques jours.

          • je reprends, rupture de construction.

            Je suis sûr que si je lui annonce un dîner chez mes parents, ce con-là va hausser les épaules, etc

          • @Jérémy: Ca m’intéressera de te lire. De mon côté je l’ai repris ce matin.

          • Pour prolonger l’échange, je mets une partie de l’article sur « Entre les murs » issu de l’Encyclopedia Universalis. Je ne suis vraiment pas d’accord avec un certain nombre de commentaires, mais le texte a le mérite de se coltiner l’écriture et de proposer quelques réflexions intéressantes. Ce passage, par exemple :

            La valeur du livre de François Bégaudeau est sans doute plus proprement littéraire. On pourra, par exemple, pointer la construction du roman, assez mystérieuse au demeurant : cinq chapitres dont les titres sont des nombres entre 25 et 30 – s’agit-il d’un choix aléatoire parmi les jours de présence du narrateur au collège (cent trente-six en tout, lit-on à la première page) ? Chacun de ces chapitres, comme le faisait Hitchcock glissant sa facétieuse silhouette dans un plan de film, s’ouvre sur un individu sans lien apparent avec l’intrigue, désigné par son âge approximatif et sa qualité de fumeur, jusqu’à cet homme de trente – trente-cinq ans qui pourrait bien, au dernier chapitre intitulé « Trente » (les « trente jours qui restent à tirer » ?), être l’auteur lui-même. On saluerait aussi la virtuosité d’une écriture au plus proche sinon du réel, du moins du théâtre, qui procède par saynètes ou grandes scènes, uniques (l’Aïd, la sortie au musée) ou récurrentes (le conseil de discipline, le conseil de classe). Comment ne pas penser alors à ce « Conseil de classe très ordinaire » de Patrick Boumard, grand succès dramatique des années 1980 ?

            Le plus convaincant d' »Entre les murs » réside pourtant ailleurs, dans un travail de l’énonciation qui conduit à une authentique réflexion sur notre langue. Par un effet certes conscient mais ici très efficace, le roman brouille les pistes de l’énonciation, mêlant le discours des élèves à celui du narrateur, de l’administration, des collègues, des exemples grammaticaux, des « grands textes de la littérature ». Sont ainsi mis à vue dans un continuum énonciatif déroutant du fait de l’absence de guillemets et de signes diacritiques, le monologue désespéré du prof de gym, le monologue intérieur du narrateur ou la tirade de Perdican interprétée par un élève. « J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé » Qui parle, qui dit « je » ?

          • c’est du gros niveau oui
            et le dernier paragraphe est très juste

          • se coltiner dans le sens faire l’effort. C’est un des mérites de ce texte : on a quelqu’un qui travaille sur le style.

          • @François: oui, en le relisant, je me dis que c’est du beau boulot. C’est le début de l’article que j’aime moins.

        • @EP:

          • @Zyrma: Doucement Zyrma, tu vas déconcentrer EP dans la lecture de son roman de 944 pages.

            (enfin un peu de cul sur ce site)

          • c’est presque aussi bien que l’inconnue qui m’a envoyé par facebook une photo de Molécules posé sur son cul
            moi j’appelle ça une littéraire

          • @Zyrma:
            c’est soft, sur la photo le livre est posé SUR mon maillot de bain

          • tiens en parlant de bon goût, je signale à ceux que ça intéresse que Blanche Gardin est ce soir à 21H sur C8.

          • @François Billy :

            c’est presque aussi bien que l’inconnue qui m’a envoyé par facebook une photo de Molécules posé sur son cul
            moi j’appelle ça une littéraire

            C’est bon Billy, tu peux nous dire que c’est toi.

          • Tu vois j’ai même pas besoin de le dire.

        • @EP: qu’est-ce que ça veut dire « hygiène de vie : jamais de politique avec des inconnus » ?

          • @Jérémy: C’était pour dire que je n’allais pas répondre à la question qui m’était posée parce que pour préserver mon intégrité physique et ma santé mentale j’évite les discussions d’ordre politique avec les gens que je ne connais pas.

          • @EP: moi, c’est pareil, jamais la première fois.

          • @Jérémy: Si tu le dis.

      • @François: ce que je note, c’est que tu lis les ouvrages de tes interlocuteurs, mais pas eux.

        • eux ne te lisent pas.

        • Anecdote à Strasbourg
          Rencontre publique avec 4 auteurs de la rentrée. Avant, au café, le modérateur demande si nous nous sommes lus. Bilan : l’auteur sexagénaire n’a rien lu des autres, les deux auteures se sont lues (je le note) mais n’ont pas lu les deux autres, et bibi a lu les trois
          Remarque d’une des auteures?
          A merci pour cet effort
          B putain mais tu lis beaucoup alors?
          C c’est le coté prof, ça

          • C, la salope.
            Mais malgré cette anecdote de qualité, malgré la Politesse, c’est quand même marrant les rencontres littéraires des fois ?
            C’est une question hyper naïve mais une vraie question.
            J’adore les rencontres-ciné : on voit le film, on en discute après. Mais les rencontres littéraires qui veulent faire dialoguer ceux (parmi les écrivains et parmi le public) qui ont lu et ceux qu’ont pas lu, ça me paraît bâtard.

          • anecdote édifiante

    • Un petit point éthique en deux temps :
      1 nul n’est tenu de lire un livre. Corollaire : nul n’est tenu de lire En guerre. Les 580 autres romans de la rentrée suffisent à nourrir dix ans de lecture.
      2 si en revanche un individu se trouve tenté de juger ce roman dispensable, alors la moindre des choses est de le lire, au-delà d’un simple feuilletage. Après quoi je serais ravi d’en parler avec ledit individu, dans cet espace ou ailleurs. Ravi d’évoquer par exemple les dialogues sans tirets. Non tant pour le convaincre de ne pas s’en agacer – je ne peux rien contre cet agacement- mais au moins pour restituer la réflexion formelle qui m’a conduit, dans ce livre-ci, à présenter les dialogues de cette façon.

      Point éthique numéro 2. Sur les rencontres publiques.
      1 Hier nous disposions d’une demi-heure, et nous étions deux. C’est peu pour en arriver à dire des choses passionnantes. Ce qui fait d’un segment de parole comme celui-ci un non-objet de pensée. Si vraiment vous etes intéressé par ma pensée sur les questions sociales, je vous renvoie au livre, ou à d’autres écrits, voire à des prises de paroles plus longues et donc plus parlantes. Après quoi vous serez très bien armé et équipé pour me démontrer que je pense comme une quiche.
      2 « sang » et « empoignade virile » me semblent des métaphores très excessives pour rendre compte de l’hyper-bref échange d’hier sur l’état de la corporation journalistique. En tout cas sachez que la mini-pique que j’ai formulée sur cette question était d’une violence extrêmement feutrée au regard de la consternation dans laquelle m’a plongé la lecture du roman de Manoukian (lui n’a pu etre consterné par le mien, puisqu’il ne l’a pas lu) ; un roman de mauvais journaliste, pourrait-on dire : ruisselant de morale et de discours.
      3 quant à sa réponse, que vous relayez ici, pour faire valoir la fragile condition des reporters, elle était à coté du sujet. Ce n’est évidemment pas de cette infime minorité très spécifique des reporters que je parlais, mais des journalistes qui, censés rendre compte de la société française, accordent, par pente idéologique à corréler avec leur passif bourgeois, une part dérisoire à la violence sociale, lui préférant la scène étatico-électorale, ou, je le maintiens, des problématiques dites identitaires.
      J’ai « osé dire ça », parce que c’est la réalité. A moins que vous n’ayez des éléments concrets à produire susceptibles de me démentir. Sentez-vous libre.

    • @<a href="#comment-75 […] En fait de lire quelques pages au hasard et soudain de m'agacer des dialogues sans tiret" […]

      Le procédé s'appelle le style indirect libre et favorise le dynamisme du récit. On demandera à l'auteur de confirmer, je souffre d'un manque cruel d’omniscience, et crois le ou non, ça me navre.

      J'étais aussi à la Fnac, hier, on a en commun de ne pas avoir tout à fait commencé le livre. J'en avais lu 7% selon les estimations de Kobo. C'est plutôt mince, voir anorexique pour en parler.

      En revanche, on a pas vécu la même expérience, ou on avait pas le même révérenciel : Tu devais être assis au centre, alors que j'étais à droite.

      La rencontre a pour moi été bien fournie au regard du temps de parole. Un archétype de ce que j'ai entendu et compris qui pourrait se synthétiser : "la machine sociale, vectrice d'inégalités : un intérêt certain à sa mise en bouche". On quémandera une seconde lecture dans le but, a terme, de présenter cette problématique devant un jury de master 2.

      Oui, François a légèrement chatouillé un certain type de journalisme, ce fut, en toute subjectivité, en deçà de ce qu'il aurait mérité. Permet-moi cependant d'émettre un petit doute sur la probabilité qu'il attaque, gratuitement, parce que la nature même de cet acte n'aurait pu en être autrement, des types qui risquent leurs vie en zone de guerre pour informer l'outrecuidant occidental de ce qu'il se passe hors de ses frontières, et, en sous texte, de ce qui peut lui pendre au nez. Là, c'est moi qui titille un peu, mon côtés troll.

      Il a été agréable avec tout le monde, même le type qui a voulu lui parler d'entre les murs ( le 2782 ème, j'ai compté) fut traité avec égard.

      En revanche, si tu invoques son curage de nez en dernière partie comme manque de respect impartial à son lectorat, je rejoindrais tes rangs. C'est aussi inadmissible que Bernard Minet qui chante Bioman ivre sur la scène principale du TGS.

      • C’était pas la même rencontre, Pleutre. EP était présent à Paris, toi à Toulouse
        Oui je fais une tournée mondiale des Fnac
        Lundi prochain, Fnac d’Istanbul. 17h30. Juste à coté du Starbuck.

        • @François Bégaudeau: Quand je te dis que mes tentatives de sociabilisation me foutent dans la merde. 😀
          Le quiproquo aura au moins pour lui d’avoir été drôle.

          • rire

          • @Pleutre: j’étais à Paris…et les pages que j’ai lues ne ressemblaient pas à du style indirect libre mais à un dialogue sans tiret. Deux personnages qui conversent ; l’auteur va à la ligne mais ne met pas de tiret. Au bout d’un moment la question pour moi fut…mais qui parle ? Après tout une confusion est vite arrivée et ça peut tout changer.

          • Décidément il semblerait qu’il y ait pas mal d’inconvénients à feuilleter plutot que lire. Par exemple on peine d’autant plus à reconnaitre qui dit quoi dans un dialogue qu’on ignore tout des personnages (avec lesquels les 150 pages qui précèdent auraient pu, va savoir, nous familiariser)
            Peut-etre faudrait-il remettre au gout du jour la lecture d’un livre, aux dépens de son feuilletage. Je ne sais pas. C’est une question.

          • @François:

            Peut-etre faudrait-il remettre au gout du jour la lecture d’un livre, aux dépens de son feuilletage. Je ne sais pas. C’est une question.

            Et mettre au chômage tout une corporation? Sans cœur va.

          • en tant que témoin au procès des dialogues sans tirets, je lève la main droite et je jure de dire toute la vérité rien que la vérité jusqu’à ce que la mort nous sépare :
            – j’ai lu le livre en entier et il est vrai que par deux fois au moins je me suis perdue dans les dialogues à ne plus savoir qui disait quoi, à devoir m’arrêter pour me sortir du livre pour reprendre plus haut, en me disant que ah oui c’est vrai c’est un livre, ah oui c’est de la littérature,
            et j’aimais pas trop ça

          • « C’est une question ». Quelle question ? Vous ne posez pas de questions vous donnez des réponses. Ce n’est pas pareil. De toute façon feuilleter n’exclut pas de lire. Les points éthiques exposés plus hauts, je les ai, non pas survolés, mais lus. Et j’étais, je suis, parfaitement d’accord avec l’idée qu’il faut lire avant de porter « appréciation » ou même « jugement » pour reprendre vos grands mots. Je répondais simplement à Pleutre à propos du passage que j’ai lu.
            Et la question des tirets je la règlerai de façon impérieuse s’il le faut. Je prendrai un crayon et je les mettrai moi-même.

          • voilà, bonne idée

            feuilleter n’exclut pas de lire
            lire n’exclut pas de feuilleter
            on peut aussi lire sans avoir feuilleté
            et feuilleter sans lire après

            c’est passionnant cette conversation

          • @EP: je te suggère de rétablir un peu de ponctuation dans les bouquins de Claude Simon. Parce que franchement, faut pas exagérer.

          • Jérémy, je ne vais pas me chamailler sur Claude Simon, le Nouveau Roman, la sacralisation de la littérature et/ou des auteurs. Non. Je vais être aimable et te dire que tu as raison : la question de la voix narrative dans les romans de François Bégaudeau mériterait très certainement un examen précis tant elle est dérangeante (troublante).

            Passionnant ou pas, pfff, j’ai choisi l’option je feuillette puis je lis. J’ai lu ou entendu ici et là que le roman commençait vraiment avec un plan social, une histoire d’amour etc mais pas du tout le roman commence bien page 9 avec quoi, un mini chapitre (il y aurait aussi à dire sur le découpage des choses), sur une ville. J’ai eu la tentation de garder en tête tous les petits détails distillés sur cette ville pour lui donner un nom puis je me suis dit qu’il fallait se raviser. Le nom de la ville n’a aucune importance. Il nous est simplement rappelé que l’urbanisme, l’organisation politique de la ville, cloisonne les gens. Rien de nouveau, mais le roman rentre immédiatement dans l’universel. Cette ville pourrait être n’importe où dans le monde.
            Passée cette introduction solennelle, rupture de style. On va à l’usine.
            Certains commentateurs commentent que l’auteur aurait opté pour un style accéléré à cet endroit parce que les plans sociaux, c’est de la redite, ça nous est « familier » à force de répétition. Ah bon ? Je trouve que la rapidité du style nous aide plutôt à comprendre qu’au final on ne comprend rien à ce qu’est un plan social, à comment on en arrive là, que ça va trop vite, qu’il y a trop d’informations pour la plupart abstraites…mais qu’à la fin c’est irrémédiablement : décembre un travailleur reçoit une lettre lui annonçant le rachat de l’entreprise, mars suivant, il pousse la porte de Pole Emploi.
            Dès l’entrée à l’usine, la voix narrative, s’invite. Elle est derrière le dos du lecteur qui l’entend clairement ; elle est incisive, accusatrice et semble presser le lecteur de se positionner sur ce qui se passe. Elle est en colère cette voix narrative si je ne me trompe pas. Mais, moi, lecteur, colère ou pas, je la prie de parler plus doucement comme je le ferais si j’étais à sa place. Mais ça ne va pas être possible, bien sûr.
            Je trouve, comme tout le monde, le passage dans le bureau de la DRH particulièrement réussi. Antioxydants versus Anti-Occident. Je ne sais plus si elle est là mais je demande à la voix narrative « Qu’est-ce que ces ouvriers croient être venus chercher dans ce bureau ?, Toi qui leur parles à l’oreille dis-leur que c’est déjà fini, qu’il n’y a pas, là, de jolie lutte collective mais une lutte individuelle, que la seule chose que Catherine Tendron peut donner à chacun c’est un chèque plus ou moins gros pour régler leurs dettes ».
            Après j’ai rencontré Cristiano et je le trouve chiant. Pourtant il a giflé Catherine Tendron. Une gifle à 20 000€. C’est cher. J’espère que ça valait le coup.

          • Ce roman de 45 pages a l’air pas mal.

          • J’ai dû rater un point éthique. Il faut lire sans désemparer. Puis s’exprimer. Et je n’ai pas suivi la règle.
            Tenons comptabilité puisque vous aimez les chiffres ; ce roman compte 296 pages environ. J’en suis, tout de suite, à la page 84 exactement, « Cristiano sert un poing de triomphe. » (à propos d’un pari en ligne).

          • Et donc nous aurons trente lignes de vous toutes les 80 pages? Je m’en réjouis. Ca nous fera une sorte de journal de lecture. Pour l’instant c’est passionnant. Dire d’un personnage qu’il est chiant est passionnant (on croise les doigts pour qu’il meure)

          • Passionnant/pas passionnant. Je ne savais pas que j’avais pour mission de vous passionner. Vous passionner pour quoi faire ?

            Aujourd’hui, dimanche 18 novembre 2018, j’en suis page 207. « Pauvre type. Pauvre Louisa ».
            Cristiano est mort ; il s’est assassiné. Il a perdu son poste à l’usine. Le monde s’écroule. Non, plus encore, il a perdu son poste à l’usine ET sa femme le trompe. Le monde s’écroule. Il se suicide. Il s’immole. Il aurait pu se pendre, se jeter d’un pont ou de plusieurs étages , prendre des drogues, foncer dans un mur à pleine vitesse en moto mais il choisit de s’immoler. Pourquoi un tel mode opératoire ? Est-il poursuivi par l’idée du sacrifice ? Un sacrifice qui satisferait qui ? Et pourquoi se suicider d’abord ? Un acte tellement égoïste et tellement dérisoire.
            Pauvre Louisa. J’espère qu’elle va vite sécher ses larmes et reprendre ses combats de boxe. J’espère qu’elle va vivre, qu’elle va continuer à porter de la dentelle, des mini jupes, des talons hauts, du maquillage, qu’elle va continuer à écouter Christophe Maé et à lire des livres utiles. Peut-être que ça ne lui permettra pas de briller au micro des rencontres littéraires « Désir de lire » mais, visiblement, cela ne l’empêche pas de remarquer la cruauté lorsqu’elle se présente.

            La voix narrative s’est tue ou a été très discrète toutes ces pages. Mais elle laisse son empreinte. D’une situation générale contrariante découle une situation intime contrariée. Quelque chose comme ça.
            Je rature dans ma sorte de journal de lecture le mot chiant accolé à Cristiano.

          • sage rature

          • Finalement c’est une fin américaine. Une happy end. Tout rentre dans l’ordre dans ce roman.
            Le narrateur ne nous a pas expliqué le choix du mode de suicide de Cristiano. Il/ elle a un peu cherché mais pas beaucoup. Ça reste un suicide dont les causes naviguent entre déception professionnelle, déception sentimentale, dépression. Triste vie de Cristiano.
            Il ne sera même pas vengé par sa veuve. On marque à la joue Catherine Tendron mais Paul Kremer sera, lui, épargné, mieux il fera rédemption. J’aime le lire mais je n’y crois pas un instant. Ce n’est pas possible.
            Je suis d’avis qu’il fallait durement blesser Paul Kremer et faire entrer un petit rouge-gorge. Cet oiseau dont on dit qu’au début il avait un plumage brunâtre, mais voletant auprès de Jésus crucifié, il s’est posé sur son épaule et avec son bec a ôté quelques épines de sa tête. Une goutte du sang du Christ est alors tombé sur sa gorge et depuis son plastron est rouge.
            Bien heureusement ce n’est pas le sage lecteur qui décide ; il y aurait trop d’enfantillages.

          • Il fallait bien deux mois de feuilletage puis lecture pour en arriver à signifier à l’auteur que le miracle de Paul Kremer tient du miracle, et que l’étourneau est un moineau.
            Merci

          • Non, non, je l’ai feuilleté une fois et lu une fois. Je lis lentement et ce n’est pas un crime.
            Un miracle. Ah, vraiment…Une fantaisie plutôt.
            Votre roman est ancré dans un béton comment aurais-je pu y voir un miracle ? N’importe quoi.

          • Comment y voir un miracle? En déchiffrant les voyelles et les consonnes qui composent un certain nombre de phrases de ce roman. Celles qui nomment Etourneau l’auteur dont le pseudo est Pirlo, double probable de l’auteur qui est, dans cet objet de papier, le seul véritable instigateur du miracle (moyennant quoi le miracle procède effectivement de la fantaisie littéraire). Celles qui mettent dans la bouche d’une oratrice de Nuit debout la parabole de l’Evangile sur les oiseaux, et qu’on retrouvera dans la bouche du patron Kremer sur l’épaule duquel se pose un étourneau.
            Mais repérer ces phrases demande peut-être un peu trop d’attention.

          • Pirlo ? Il se cache sous la table dès qu’il aperçoit à un « entretien public » un homme en colère de moins de 50 ans qui porte un perfecto avec des muscles dessous…donc j’ai eu du mal à l’imaginer en faiseur de miracle.

          • Oui merci je suis au courant de cette scène, qu’on pourrait, dans un grand moment de bienveillance, mettre sur le compte d’une forme d’auto dérision de l’auteur.
            Mais ce n’est évidemment pas de la réalité effective d’une capacité au miracle du personnage de Pirlo que je parlais
            Je ressaisissais, pour la gouverne de ceux que ça intéresse, le maillage de signes qui organisent l’idée du miracle, et indiquent sa nature : Kremer bascule par l’intercession d’un étourneau, lequel étourneau renvoie à l’écrivain fictif Pirlo dont c’est le vrai nom, lequel, par son ascendance vendéenne avérée par la terminaison en -eau, ainsi que par son pseudo parfois utilisé par l’écrivain réel Bégaudeau, renvoie audit Bégaudeau. C’est donc bien Bégaudeau, qui, secondé de son apôtre le Macintosh de marque Apple, fabrique ce miracle de papier.

          • Vous vous doutez bien que tous les lecteursconsommateurs littéraires ne connaissent pas vos petits détails biographiques…
            Par ailleurs, moi, un miracle de papier, je ne sais pas ce que c’est.

          • Il y a certes un détail biographique qu’on n’est pas censé savoir, c’est Pirlo
            Mais Bégaudeau-Etourneau, ça pourrait éveiller l’attention. Doublé de la mention de l’origine vendéenne de ce Etourneau.
            Cela dit je n’ai jamais prétendu que tout ça doive etre absolument perçu et compris. Mais puisque vous parliez de miracle, en regrettant l’absence du motif, et l’absence d’oiseau pour le porter, je vous signalais que ce motif et l’oiseau afférent sont bel et bien objectivement là dans le livre, en connaissance de cause de l’auteur.

            Dans un livre il ne peut y avoir qu’un miracle de papier. Comme du reste il n’y a que des humains de papier. Et des actes de papier.
            Il y a de beaux miracles dans Ordet, Théorème, Sous le soleil de Satan, L’humanité, mais ce ne sont que des miracles de pellicule.

          • Je n’ai pas parlé de miracle. J’ai juste précisé que je n’ai pas cru à une histoire dans votre roman. Vous, vous précisez que je n’ai pas compris, par manque d’attention, que ce n’était pas une histoire mais un miracle. Et vous embrouillez encore plus les choses en reprécisant que vous avez accompli un « miracle de papier » avec votre apôtre en forme de pomme.
            Miracle de papier, miracle de pellicule, miracle de la vie tout ça ce sont bien des histoires. La question c’est y croire ou ne pas y croire. Je fais le plus d’efforts possible pour être crédule, toujours, mais parfois ça ne prend pas comme pour Paul Kremer. Ce n’est pas bien grave, j’ai cru à d’autres passages.

          • « ce n’était pas une histoire mais un miracle »
            je ne comprends pas cette formule

          • Enlever le mot histoire de ma « formule ». Je n’ai pas compris qu’il y avait un miracle dans votre roman. D’ailleurs il n’y a toujours pas de miracle malgré vos explications. Il y a juste l’histoire ou le récit de la rédemption de Paul Kremer.

          • @EP: Je m’immisce parce que je sens que vous galérez : la rédemption de Paul Krémer constitue un miracle dans le sens où cette partie du livre ne se situe pas dans un registre de vraisemblance et n’est pas réaliste, au contraire du reste de l’histoire. Cette incise quasi fantastique (si vous préférez ce terme à celui de miracle) est délibérée, donc il est normal qu’elle ne soit pas crédible puisque ce n’est pas son but. Elle était par ailleurs annoncée, ou soutenue, par un certain nombre de signes que François avait disséminés dans le roman et qu’il a rappelés ici, elle n’est pas ex nihilo.

          • J’aime autant ne pas utiliser le terme fantastique. Un miracle peut parfaitement se produire dans un roman réaliste. Et un miracle peut parfaitement se passer de signes. Des signes…On dirait de la superstition. En plus dans le roman ces signes sont de si basse intensité qu’ils sont inaudibles (enfin, pour qui n’a pas son master es François Bégaudeau).
            Quel est donc le but de cette incise quasi fantastique, comme vous dîtes ?

          • Ce miracle n’a pas d’autre but que lui-même, comme toute chose dans un livre.

            Concernant le master es bégaudeau, j’ai déjà répondu. Vous n’avez pas répondu à ma réponse.

          • sauver tous les autres (vous compris)
            moi j’ai mon diplôme !

          • Le miracle montre qu’un riche (par exemple Paul Kremer) subit autant le libéralisme qu’un prolo (par exemple Louisa). Le riche n’est pas libre, et dans le roman, Paul et moi, nous nous en apercevons quand Paul se libère de sa richesse.
            Mais sa richesse est si confortable, comment Paul pourrait s’apercevoir de cet asservissement sans ce miracle ? pourquoi voudrait-il se libérer de cette (attention formule) « prison dorée » ? Le roman a besoin de cette prise de conscience miraculeuse pour développer la libération de Paul. C’était déjà le miracle de la Bonne nouvelle, une pièce de théâtre que j’aime bien.

            Je connaissais pas Pirlo, mais je savais que François s’appelait François. Culture générale. Du coup, dès que j’ai vu apparaître dans ce roman un écrivain qui s’appelait François, j’ai tiqué. Brillant je sais.

          • @EP: Je me joins à l’excellent commentaire de Billy. Je rajouterais que cette incise quasi fantastique apporte un peu de gaieté et de légèreté au récit – de la fantaisie en somme – qui permet une respiration dans le livre et ainsi de ne pas étouffer sous le carcan réaliste. Et aussi une note d’humour, différente de l’ironie froide qui parcourt le livre.

          • « étouffer sous le carcan réaliste » ? Pas convaincue par ton expression, ça m’énerve presque (et donc oui, ça m’excite). Je veux comprendre ce que tu dis : En quoi le réalisme est un carcan en art ?

          • @Billy: Il aurait sans doute été plus juste de me part d’écrire « un » carcan réaliste, plutôt que « le » carcan réaliste. Car le réalisme n’est au fond qu’un mode d’écriture, un style de narration, qui fait la part belle aux détails qui sonnent vrais ou l’on s’attarde sur des éléments, concrets, qui nous font reconnaître le monde dans lequel sinon on vit du moins duquel on est entouré.
            Quand bien même François ne sacrifie pas intégralement à ce régime d’écriture, car après tout le nom de la ville n’est pas citée, ni ses rues, quartiers, le roman se caractérise par sa saisie sociologique, qu’il revendique lui-même. De l’infra sociologie, celle qui s’attarde sur les micros faits (la barbe, l’épilation, les bars à vin). Il est indéniable que cela singularise « en guerre », cela a d’ailleurs été le sujet principal de la réception du livre. Il s’agit donc bien d’un choix de l’auteur, de règles qu’il se donne. Pour faire court, il s’agit d’un genre. Le réalisme, ou tout du moins ce réalisme sociologique-là n’est une approche neutre, par défaut de l’écriture d’un roman. Et comme tout corps de règles – c’est à donc à ce titre qu’il s’agit d’un carcan -, son respect intégral et scrupuleux pourrait être étouffant. D’où la respiration produite par le miracle décrit plus haut.
            Autre chose, il ne t’aura pas échappé qu’on utilise l’expression « roman réaliste » quand l’auteur s’emploie à raconter une réalité sociale dure. Ainsi on ne qualifie pas comme telle toute la littérature new-yorkaise de ces 30 années qui décrivent la vie des yuppies, aussi précisément narrée soit-elle. Et donc « en guerre » n’y échappe pas. Si François travaille le réel, il choisit d’en extraire une partie assez raide : licenciements, dépression, suicide, adultère qui finit mal. Ce ne sont pas des maux exotiques, j’entends bien, on pourrait sans doute dire qu’ils concernent une majorité de gens mais il y a indiscutablement un effet de concentration et de compression de ces malheurs dans le roman. Après tout, François aurait très bien pu raconter l’histoire d’une femme de ménage et de son mari maçon à qui il n’arrive aucun drame social ni tragédie intime, cela n’aurait pas été moins juste. Donc ce choix de montrer une réalité brutale pourrait être assommant si François ne ménageait pas des moments drôles ou plus légers, comme ce fameux miracle. Bref, s’il faisait comme les Dardenne à montrer des prolos qui font la gueule et à qu’il arrive toutes les horreurs du monde.

          • Je ne me retrouve en rien dans ces découpes. Ma pratique de l’art, de la littérature en particulier, comme producteur et comme récepteur, ne correspond en rien à cette façon d’en poser les termes. Il y a là au moins quatre discordes :
            1 le réalisme. Ce terme est flou et mérite une grande précision. Si réalisme désigne l’ambition de capter le réel, alors il est certain que l’art EST réaliste, toujours. Du moins que je ne connais pas d’artiste digne de ce nom qui n’ait voulu capter du réel. Qui n’ait voulu RENDRE LE RÉEL -quelle magnifique tournure, tout y est. Ce qui distingue des oeuvres, ce n’est donc pas cette option réaliste unanime, mais le type de réel qu’elles captent, ou ce que l’artiste semble penser que le réel est. Exemple radical mais rigoureux : quand un peintre chrétien peint une crucifixion, il pense faire oeuvre de réalisme, puisque lui croit à la Passion du Christ. Et quand Proust examine la réminiscence, il donne dans la phénoménologie réaliste des sensations.
            Conclusion : En guerre est réaliste, une Crucifixion est réaliste, Tropismes, de Sarraute, est réaliste, Proust est réaliste.
            Or une dommageable coutume nous a habitués à appeler « réalistes » des oeuvres qui semblent se pencher sur un seul type de réel : le réel social, et notamment le réel des pauvres. L’amalgame vient de Zola, bien sûr, avec au passage l’oubli que Zola aura passé la moitié de son temps à restituer des milieux riches. Tu ne fais pas cet amalgame, Charles, puisque tu parles des yuppies. En revanche tu cèdes à la coutume en appelant réaliste En guerre, alors que tu n’appellerais pas réaliste un livre ou un film tache de disséquer les affects d’une passion amoureuse close sur elle-même. D’un Bergman tardif tu ne diras pas que c’est du réalisme. Et c’est bien dommage. Car c’en est : il s’agit bien de capter le réel d’une turbulence conjugale. C’est bien dommage parce que c’est ce qui sous-tend ton second égarement.
            2 Car pas plus que tu ne parleras de réalisme à propos de Bergman ou Desplechin – alors que le second restitue réalistement les névroses et fantasmes de ses personnages-, tu ne parleras de « carcan réaliste ». Traine là l’idée, quand même, que le réel social est un carcan, et non pas le réel « psychologique » au sens classique. C’est bien cette distinction que tu devrais interroger, Charles, c’est là vraiment le coeur impensé de ton raisonnement. Pourquoi donc l’examen méticuleux de la haine de la figure de la mère – motif central du desplechinisme- serait moins un carcan que l’examen méticuleux d’un rapport de classes? Sachant bien qu’il me semblait, avec En guerre, avoir contribué à donner du « social » une idée un peu plus vaste que celle de la simple étude des rapports de classes. Que justement un artiste est porté sur le social quand il ressent puissamment que « social » englobe en fait tous les faits humains, y compris les plus intimes (qui donc ne le sont pas tant que ça), les plus personnels (et qui donc ne le sont pas tant que ça). Sachant bien aussi que, de même qu’il n’y pas de grand art réaliste qui n’interroge ce que c’est que le réel même, En guerre porte en son coeur une réflexion sur ce caractère englobant de la donne sociale, à travers la question de la causalité du suicide de Cristiano.
            3 le plus important : si tu savais, Charles, comme le réel est pour moi, quand j’écris, tout sauf un carcan. Comme il est très exactement le contraire. C’est le réel qui donne des idées, qui nourrit, qui alimente, qui stimule, qui dynamise. C’est le réel qui fait l’oeuvre, par intercession de la main qui le saisit. Je ne me sens donc jamais contraint par le réel, c’est l’inverse : j’en redemande toujours, pour toujours mieux activer la machine, y compris la machine à fictionner. Inversement je me vois parfois à sec, je me vois piétiner : c’est que je suis en train de m’avancer dans un terrain sans consistance, et qui ne repose sur rien. C’est une sensation physique, concrète. Je sais qu’alors je suis nulle part. Et le nulle part c’est 5 lignes et on arrete tout. Comme il arrive qu’on se rend quelque part et qu’une fois sur place on se dise : y’a rien ici. Rien c’est à dire: pas de réel. Un déficit de. Donc essayons un autre lieu. Parfois je me lance dans une scène et au bout de 5 lignes je vois qu’il n’y a rien dedans : abandon. Par exemple il y a une scène que j’ai eu du mal à écrire dans En guerre et dont aujourd’hui encore je suis insatisfait, c’est celle où l’employée des impots visite Louisa. J’avançais avec elles dans la maison et rien ne venait, tout ça me semblait vide, sans doute parce que la situation était artificielle.
            C’est le réel qui fait l’art. Le réel n’est pour l’art jamais un carcan, qu’il s’agisse du réel d’une usine, d’une psyché, d’une résurrection, d’un premier pas sur la Lune.
            J’ajoute une nuance, plus constructiviste : si le réel n’est pas un carcan pour l’art, c’est aussi que cela marche souvent dans l’autre sens, à savoir que le premier est subordonné au second. En effet c’est l’art qui produit le réel. C’est l’écriture qui produit le réel. Dans le temps de l’écriture même le réel n’existe pas comme un dehors aux limites desquelles l’écriture devrait se plier, il advient par elle. On n’écrit pas pour exprimer, disais-je dans le long texte Transfuge -sous peine de se condamner au médiocre. On n’écrit pas pour exprimer une parcelle de réel, mais pour la faire exister. Ce qui est encore plus vrai pour la pensée : je n’écris pas pour exprimer une pensée, mais c’est l’écriture même qui me fait penser (ca j’en eu la sensation précoce par la critique du cinéma : je sortais assez sec d’un film, et puis j’écrivais dessus et alors la pensée venait, l’écrit dépliait les sensations-idées qui s’étaient tassées en moi pendant la projection.
            4 si le réel n’est pas un carcan, c’est qu’il est vaste, composite, infini. Le réel c’et l’infini à portée des caniches. Ainsi un même fragment de réel recèle toutes les humeurs, tous les plis. Et donc la « légèreté » n’est pas, dans En guerre, un contrepoint au réel, et qui nous fait échapper à son carcan. Elle est une modalité du réel même. Tout l’effort stylistique étant d’inscrire diverses modalités dans la même scène, et, idéalement, dans la même phrase. Si dans les scènes d’affrontement à l’usine, tu ne sens pas en même temps la lourdeur du conflit et son écrin burlesque, c’est que j’ai raté ma page. Même chose dans les scènes de séquestration : grosse tension mais grosse rigolade. Je crois. Mais toi non. Toi visiblement tu ne respires qu’au moment du miracle. Bon.
            Etant bien entendu que ce miracle est, pour qui croit à Saint François, un moment réaliste. Ce qui nous renvoie à mon 1 et enclenche une lecture circulaire et sans fin du présent post.

          • ça calme

          • @François: Merci pour cette longue et intéressante réponse.
            Je comprends ton acception du terme réaliste mais si tout est réel – les fées comme les plans sociaux- ce que je peux accepter, alors l’expression est d’un intérêt opératoire nul (car il n’est pas discriminant). L’origine de notre désaccord tient peut-être à cela : je pars d’un terme connu, peut-être imprécis certes, pour développer un argumentaire alors que tu réfutes ce postulat. Par conséquent, tu ne peux que t’opposer à ce qui en découle.
            Oublions le terme réaliste si tu veux. Tu reconnais tout de même que ton roman a une assise concrète qui le distingue des autres livres? Qu’il a une visée sociologique? Donne-moi le terme qui te convient le mieux, plutôt que réaliste on peut même dire chocolat si tu veux.
            Je sais bien que le réalisme a, traditionnellement, à voir avec « le réel des pauvres » puisque je l’écris moi-même dans le post auquel tu réponds. Mais encore une fois, ce livre témoigne d’une volonté de saisir la vie d’individus qui affrontent des situations violentes, socialement (licenciement, précarité) et intimement (dépression, suicide). Et qui le fait au moyen de descriptions précises de la vie concrète de ces gens. Avec des commentaires sociologiques sur la mode de la barbe chez les trentenaires, l’épilation intégrale chez les prolos, le goût des bars à vin chez la classe moyenne intellectuelle etc…
            Tu as raison de dire que je ne parlerais pas d’un carcan réaliste chez Desplechin, car encore une fois j’emploie une expression selon une acception commune, mais je pourrais dire qu’il y a un carcan psychologique qui se manifeste par un régime de l’hystérie, surtout dans Rois et reines, le Desplechin que j’aime le moins. Car comme j’ai essayé, vainement, d’expliquer, le réalisme n’est pas moins un carcan qu’un autre genre. Tu me dis que ça vient à toi naturellement, que c’est ta façon d’écrire et de penser ton activité, très bien mais quelle différence cela fait? Tu écris selon un mode, réaliste/chocolat, pendant toute une partie du livre jusqu’au miracle. Il y a bien une rupture dans la narration, une incise fantaisiste.
            Tu dis que tout réel contient tout et donc que la légèreté ne saurait s’y opposer puisqu’elle y est contenue. Sauf que, le réel n’est pas le réalisme, car comme je l’ai souligné, tu optes pour le récit d’un réel dur et violent, qui de par sa brutalité, est plus saillant et marquant que le reste du réel que tu traites, de façon plus périphérique. Par exemple, si dans un film on raconte l’histoire d’un mec qui a un cancer incurable, dans une optique réaliste, c’est à dire conforme à ce que vit la majorité des gens qui en sont touchés dans la vraie vie. Si le cinéaste n’est pas un bourrin, il y aura sans doute à divers moments des touches d’humour car l’humour fait partie de la vie et donc de la maladie. Est-ce que pour autant, à la fin du film, se terminant par la mort du cancéreux, tu auras envie de te marrer? Probablement pas. Parce que même si le film a fait droit à la multiplicité du réel, il n’en reste pas moins que le coeur du film est l’histoire d’un mec qui meurt du cancer. Que cette tragédie, bien qu’entourée de moments moins tragiques, pèse suffisamment lourd pour faire pencher tes affects du côté de la tristesse que celui de la joie. A la fin, malgré les blagues, tu auras quand même envie de pleurer.
            Revenons à « En guerre ». Ce livre raconte la relation sentimentalo-sexuelle entre une prolo et un petit bourgeois vouée à l’échec, sur fond de précarité. Relation qui va être perturbée par le mari de la prolo et notamment par son suicide. Oui le livre ne raconte pas que ça, oui il y a de l’humour, de l’ironie, de la bienveillance envers les personnages, you name it. Mais il n’empêche que ça reste le fait majeur du livre, son noyau qui par sa noirceur pèse plus que les parties légères disséminées. Puis il y a le miracle qui advient, qui est un bloc narratif léger en soi alors que jusqu’à cet événement la légèreté se trouvait dans des petites touches, des petits éléments. Ce qui a donc pour effet d’alléger le récit. Ce qui ne veut pas dire que jusque-là le livre avait irrespirable et assommant. Mais je pense que si tu n’avais pas choisi de raconter ce miracle mais qu’à la place tu avais fait le récit d’un autre naufrage, d’un autre drame, d’une autre tragédie, j’aurais peut-être trouvé ça trop lourd in fine. Mais si le livre s’était arrêté avant ce miracle peut-être que je n’aurais trouvé le livre trop dur non plus. Je veux dire par là que cet épisode n’était pas nécessaire mais en tout en cas profitable.
            J’ai vraiment l’impression d’expliquer des évidences mais bon.

          • « Que cette tragédie, bien qu’entourée de moments moins tragiques, pèse suffisamment lourd pour faire pencher tes affects du côté de la tristesse que celui de la joie. A la fin, malgré les blagues, tu auras quand même envie de pleurer. »
            Non, trois fois non. Je l’ai dit, je le redis : si un film ou un livre sont bons, s’ils sont de l’art, alors ils me mettent en joie, quand bien même ils se termineraient par un cataclysme. Et si larmes il y a, ce sont des larmes jouissives (non pas des larmes de joie : des larmes jouissives). Ainsi l’art organise une intrication entre joie et peine, entre tragédie et euphorie. Et donc non, trois fois non, la tragédie n’est pas « entourée » de moments moins tragiques, elle délivre en soi de l’euphorie, de même que les gestes de luttes CRS-ouvriers sont inextricablement violents et burlesques. Quelqu’un qui me dit qu’il a aimé mon livre bien qu’il ait trouvé ça très noir doit vraiment mettre au clair ce paradoxe intenable. Quelque chose ne va pas dan scette formulation, qui doit etre résolu, que Nietzsche a le premier résolu dans La naissance de la tragédie.
            « Tu reconnais tout de même que ton roman a une assise concrète qui le distingue des autres livres? ». Non. trois fois non. Le livre de Vanessa Schneider sur sa cousine a une assise très concrète. Elle y raconte leur vie réelle, tissée de souvenirs très concrets. Elle y raconte la très concrète sodomie subie par Maria, et sa concrète dépression-déchéance jusqu’à la fin. De même que les Malheurs du bas a l’assise concrète d’une documentation sur le viol. Ce qui va donc me distinguer de ces deux là, c’est le type de réel appréhendé, c’est la conception du réel (Schneider et Bayard pensent qu’e les corps sont dissociés du corps social, tout le débat est là, toute la discorde), c’est les fragments de vie arrachés à cet ensemble qui s’appelle le réel dans lequel puisent tous les livres ou presque. Et puis l’autre mode de distinction c’est le style : le mode de saisie. La phrase. Là-dessus il serait intéressant de comparer avec un auteur « social » comme Mordillat, qui a pu croiser les mêmes réalités ouvrières. La phrase, comme d’habitude, est l’absente des débats. Et ca tombe bien mal pour moi, qui met à peu près tout dans cette unité.

            Par ailleurs le passage sur la barbe, ou autre, n’est pas un « commentaire », c’est une captation d’un phénomène, comme Proust propose un mode de captation de tel geste mondain. Dans les deux cas, la visée est la justesse. RENDRE le phénomène le plus justement possible.
            A ce titre le passage sur la barbe ne dissemble pas d’autres captations. Par exemple la saisie de la vibration sexuelle qui saisit Louisa au moment où Cristiano lui fait une crise de jalousie. Vibration qu’on pourrait rapporter, entre autres, à l’imprégnation sociale de codes virils qui ont cours dans les quartiers populaires.
            Tout est dans tout, et c’est bien pourquoi je rechigne à parler de roman sociologique. Mon roman n’est pas moins psychologique que sociologique, simplement il décline, comme Molécules qui n’était pas classiquement social, la conviction spinoziste que les affects sont toujours-déjà médiés par des données du corps social (sans tomber je crois dans des conditionnements grossiers).

          • @François: J’ai l’impression qu’on est partis sur un bon dialogue de sourds mais je continue quand même. Je réponds tout de suite sur les larmes jouissives, plus tard sur le reste.
            Evidemment qu’on prend du plaisir à pleurer devant un film triste, sinon on n’irait jamais en voir. Pareil pour les films d’horreur car on aime avoir peur. Et si on éprouve de la joie à ressentir ces affects tristes, ce n’est pas que par complexion nietzschéenne, c’est parce que se joue là un phénomène de catharsis bien connue : on apprécie d’autant plus une situation extrême qu’on s’en sait écarté par sa position de spectateur.

          • non, trois fois non
            pas la catharsis
            toute la pensée de l’art de Nietzsche se forge contre cette idée de catharsis, qui n’avait que trop duré
            la catharsis : se soulager du pire
            Nietzsche : jouir du pire

          • @François: Mais on jouit de toute façon du pire, même dans la catharsis, puisqu’on prend du plaisir à lire/voir des horreurs. Je ne vois pour ma part aucune contradiction dans le fait d’apprécier une oeuvre très noire. Oui je comprends qu’il y a du burlesque quand la fille possédée de l’exorciste vomit partout et qu’elle insulte tout le monde mais cela relève du plaisir médié de la transgression, d’ailleurs le film a terrorisé ses spectateurs, ils ne les a pas fait rire. Donc pour toi il y aurait aussi une « contradiction intenable » à aimer un film qui nous a fait très peur? Et ce qui fait que l’Exorciste est un chef d’oeuvre, c’est que l’horreur y est bien dosée, qu’elle va crescendo en prenant son temps. Si cela n’avait été qu’un déluge d’images horrifiques pendant 2h cela aurait eu peu d’intérêt.

          • La contradiction intenable est dans : j’aime ce livre MAIS c’est très noir. L’absence de contradiction serait dans : j’aime ce livre très noir. Et par extension : si je l’aime c’est qu’il n’est pas très noir. Plus précisément : mon expérience de lecture n’a pas été noire -puisque je l’aime. Ce livre n’est pas très noir, puisqu’il m’illumine.

            Ce n’est pas un dialogue de sourds que nous avons là, mais nous avons perdu le sujet, qui était cette affaire de carcan. Hier j’ai revu Cris et chuchotements et je me suis dit : je ne sais pas ce que Charles en penserait, mais de toute façon il ne parlerait pas de « carcan réaliste » à propos de ce huis clos violent entre soeurs. Il dirait : étouffant, asphyxiant, peut être même glauque, morbide, mais il ne dirait pas : carcan réaliste. Tout le débat est là : les affects familiaux ne seraient pas perçus comme relevant du réalisme, autant que le seraient une étude des rapports de classes au sein du même manoir.
            (d’ailleurs au passage ce film est intéressant en ce qu’il mais tout ça sur le même plan : la maladie qui frappe cette famille est immédiatement vue comme une maladie sociale, une maladie de classe.)

          • Je rate 4 posts et ça y est je suis à la ramasse. Je reprends la conversation à mon rythme de débile. Charles, quand tu as parlé de « carcan réaliste », je me suis tout de suite dit que l’expression n’était pas juste, que c’était une expression de droite (je ne réduis pas ta pensée à ça, mais je réduis cette expression à ça). Le réel n’est pas un carcan, ni même un cadre, c’est la matière même de l’œuvre (comme mieux dit par François). Du coup, tu ne dis plus carcan, tu dis « genre réaliste » et j’aurais du mal à le définir. Ça ne désignerait donc pas la part du réel que les œuvres captent ou créent, mais la façon dont elles le captent ou créent ? je sais pas. Dans les bouquins « réalistes » que sont la blessure la vraie, Molécules, et En guerre, il y a toujours de l’étrangeté (du fantastique?) qui surgit du réel : le rire inextinguible de la blessure la vraie, le sauvetage de Gilles dans Molécules, et la libération de Paul d’enguerre. Et cette étrangeté appartient au réel. De la même façon, on a déjà parlé du travail de Kechiche sur la durée, sur la séquence, qui est réaliste et hallucinatoire dans le même mouvement.

            François, pourquoi tu as gardé la visite de l’employée des impôts à Louisa si tu n’en es pas content ? Moi, j’ai un petit plaisir de montage à ce moment-là. J’aime le décalage temporel entre Romain et Louisa que cette scène crée. Pendant la visite, Louisa a enterré Cristiano, continue à vivre dans la maison, s’est réorganisée seule. Alors qu’au bloc de texte suivant, Romain est encore à la soirée de la bagarre à panser ses côtes. Louisa a une semaine d’avance sur lui au bas mot, avance qu’elle conservera (il est à la traine quand elle veut les faire payer, quand elle veut un enfant).

          • J’ai gardé pour tout ce que tu dis. Narrativement cette case là me plaisait bien -qu’on retrouve Louisa sous l’angle de cette Sophie qu’on quitterait peu de temps après. Ca permettait la disjonction temporelle avec Romain, et d’ellipser les premières semaines post-Cristiano de Louisa (je n’avais pas très envie de me coltiner le juste après)
            Donc dans la structure la case était parfaite ; restait à la remplir, et c’est jamais vraiment venu. Sans doute parce qu’il manque un acte, un fait, un tiers personnage qui créerait une vraie situation avec ces deux là. Ici, et ce n’est pas sans rapport avec la discussion sur le carcan, on a affaire à une situation créée. Créée par Sophie, à titre thérapeutique. Ce n’est pas une situation formée par une conjonction de faits objectifs (quand bien même ces faits objectifs seraient le produit de l’imagination de l’auteur). Et c’est sans doute ça que je paye. Dans le petit soliloque muet qui accompagne les heures d’ordi solitaire, j’appelle ça « etre nulle part ». « T’es nulle part, là », voilà ce que je me dis. Un peu comme il m’arrive de penser qu’un acteur, dans un film ou une scène, « n’a rien à jouer ». Là Louisa et Sophie n’ont rien à jouer (enfin pas grand chose à jouer, n’exagérons rien, si j’ai gardé la scène c’est que j’y aime quelques trucs quand même).

          • Billy oui voilà pourquoi j’aime aussi ce passage ! mais je n’en avais pas conscience

          • @François:

            Je ne pense pas que je parlerais d’un carcan réaliste pour Cris et chuchotements, plutôt de caracan intimiste. Mais comme je l’ai dit précédemment, par cette expression, je faisais une référence à une acception commune du terme réalisme, que je ne discutais, là est mon crime. Acception selon laquelle le réalisme s’attache à la description minutieuse des conditions matérielles de production et plus simplement de vie des personnages. Définition marxisante du réalisme en somme – quelle ironie. Mets ça sur le compte de ma mauvaise conscience bourgeoise.

          • Je mets ça sur le compte d’une vielle approximation sur le terme, dont tu n’es pas responsable. Et Marx non plus, chez qui je n’ai jamais vu de définition du réalisme.
            En revanche il est probable que Marx ait pensé qu’on ne parle pas sérieusement de la vie d’un individu si l’on occulte son affection par le corps social, dans le sens le plus large qui soit (dans le sens où la lente soumission du corps du fumeur, de quelque extraction qu’il soit, à l’interdiction de fumer dans les cafés, au point de renverser cette nécessité en vertu, est un phénomène social ; dans le sens où le truffaldisme de Louis Garrel est un phénomène social, etc)

      • @Billy: Un miracle ne montre rien. Il se produit. Le reste c’est de l’opinion, de l’interprétation, du bla-bla de narrateur.
        Je n’irai pas sonder la qualité de ma culture générale encore moins celle de ma brillance, ne ressentant aucun besoin de justifier que, lorsque je lis un François écrivain écrire sur un François écrivain dans un roman, je ne vois qu’un exercice de mentir vrai.

        • c’est à dire?

          • @François Bégaudeau: C’est-à-dire qu’à la page 172 je suis face à un « écrivain fictif » ; il est vrai mais irréel. Si c’est sur le mentir vrai que portait la question.
            Si c’est sur mon avis de la démonstration de Billy que portait la question, son commentaire me laisse sans voix c’est-à-dire que je n’ai rien à en dire.

          • ce livre de fiction contiendrait donc des personnages fictifs, dont un qui serait un écrivain fictif?
            Louisa Makhloufi serait une prolétaire fictive?
            on en apprend de belles
            et on tombe de haut

          • Au début, je n’avais pas écrit écrivain fictif, j’avais écrit autre chose et puis j’ai relu votre commentaire du 28/11 où vous parliez d’écrivain fictif. Alors, j’ai repris vos mots (et j’ai mis les guillemets)…pour voir.
            Si j’ai bien suivi, personne ne vous a encore soupçonné de vous cacher derrière Louisa Makhloufi. Donc que vient-elle faire là ?

          • Une réponse serait : en effet.

          • En effet, en effet est bien commode et fonctionne à toutes les sauces.
            En effet, c’est vous qui parliez d’écrivain fictif.
            En effet, ce livre de fiction contient des personnages fictifs dont un écrivain périphérique dont vous faites ici grand cas.
            En effet, Louisa Makhloufi est une femme fictive.
            En effet, je réponds toujours à toutes les questions.

          • écrivain dont je n’ai fait « grand cas » que par extension de la discussion sur le miracle
            écrivain dont je n’aurais fait aucun cas si un troll n’avait pas pigné à propos d’un miracle

          • Vous redécouvrez les vertus d’un peu de ponctuation ou peut-être est-ce un effet d’optique. Les trolls ne voient pas bien, ça je le sais.
            Je ne savais pas, en revanche, que leurs commentaires avaient une fonction performative. Bof, vous avez parlé de cet écrivain fictif parce que ça vous plaisait de le faire et certainement pas à cause de moi. Je ne tiens pas votre plume.

          • On trouvera dans cet espace la trace nette de la façon dont j’en suis venu à parler de cet écrivain fictif, dans le cadre d’une réflexion sur le statut miraculeux de la conversion finale. Je vous laisse vérifier.

          • C’est le 28 novembre que vous vous être lancé dans des explications alambiquées et qu’est apparu cet écrivain fictif dont la mère ne lit pas les livres.

          • Bonne première étape : vous avez retrouvé le document. Maintenant vous pouvez vérifier, en remontant un peu, pourquoi je me suis lancé dans ces « explications alambiquées »
            Allez, un petit effort.

          • On peut tout remonter et tout redescendre si vous voulez, pour moi il n’y a pas de miracle dans votre livre. C’est vous qui introduisez ce mot et qui dites faire advenir ce miracle par la voie d’un écrivain fictif. Vous invoquez Pialat ou Bernanos, mais quel rapport ? Eux sont clairs. Miracle = Dieu. Et ils ne s’embarrassent pas d’agents économiques. Qu’est-ce que Dieu viendrait foutre dans la petite vie d’un patron d’entreprise ? Dans cette boue-là, bassement humaine ? Et qu’est-ce que les mots de l’Evangile viennent foutre place de la République d’ailleurs ? Qu’est-ce que ce mélange des genres ? L’écrivain fictif de votre roman ne règle rien du problème Kremer. C’est Louisa M. qui fait le job, se détourne de lui, s’ôte elle-même l’épine du pied dans un moment de raison, très humain. Bon. Comme vous êtes le créateur de Louisa M. vous êtes à la manoeuvre d’une opération pas miraculeuse mais raisonnable assortie d’un discours philosophico-économique qui vous regarde.
            Je vous signale que j’essayais de changer de sujet.

          • Pardon je n’avais pas vu. Donc quel était le sujet suivant?

          • Je rappelle le postulat de départ : c’est vous qui mettez l’écrivain fictif sur la table et en faites une sorte de messie.
            Pour moi, il n’y a pas de messie mais il est là cet écrivain. Il a bien fallu que je me l’explique. J’ai pensé au plus simple : il fait indirectement partie de l’entourage de Louisa et l’auteur nous sert une ou deux tartes à la crème sur le milieu littéraire au passage. Le seul point, à mon avis, intéressant, vraiment intéressant, dans ces quelques pages sur l’écrivain fictif c’est pourquoi sa mère ne lit pas ses livres au-delà du c’est mal écrit. Donc je vous pose la question, puisque vous semblez dans de bonnes dispositions, pourquoi la mère de cet écrivain fictif ne lit pas ses livres ? Pourquoi l’écrivez-vous ?

          • Ce gros dossier n’est qu’effleuré, mais la raison principale en est notifié : cette mère prise un autre genre de littérature, celle de son fils lui tombe des mains. Quant à savoir pourquoi je l’écris, c’est simple : parce que c’est vrai, et que ça me semble intéressant.
            Pour complément d’enquête, Le lien se joue à partir du 22 janvier, au Théatre Montparnasse.

            Qu’est-ce qui vous semble des « tartes » à la crème dans les propos sur le milieu littéraire? (qui sont, je le précise à nouveau, des propos sur le champ littéraire et non le milieu)

          • Je passe sur le « messie », rien dans le texte ou dans ce que j’ai dit ici ne le laisse entendre.
            Mais l’hypothèse que l’écrivain puisse etre dans l’entourage de Louisa est bien étrange. Cet écrivain apparait dans les pages parce qu’il est l’invité d’une rencontre littéraire qu’anime Romain. Principe qui court tout au long du livre : la DRH apparait parce que les camarades de Cristiano la séquestrent ; Sophie apparait parce que c’est à elle que Cristiano demande un briquet pour s’immoler, etc. Un procédé narratif classique, qui me permettait d’ajouter des touches au tableau général.

          • Je n’aime pas « lectorat féminin sous-éduqué féru de romans de consolation ». Je trouve ces mots tendancieux. Pourquoi votre écrivain s’en prend à ce lectorat-là ? Pourquoi procès n’est-il jamais fait aux lecteurs de Tintin sur lesquels Pirlo ne pourra pas non plus compter ?
            Je veux bien croire que je vis de façon anachronique, mais 22 janvier c’est long. J’ai donc demandé à ma propre mère si elle lirait le livre de littérature de son fils écrivain. Elle a eu l’air enthousiaste et elle a dit oui, bien sûr. Et je lui ai demandé si elle lirait son deuxième roman si le premier ne lui avait pas plu et elle a répondu que certainement pas. Bref, elle n’est pas fiable.
            Pour le reste il me semble avoir précisé Pirlo = entourage indirect de Louisa. Mais bon, d’accord, il apparait dans l’environnement professionnel de Romain. Je n’avais pas envie d’écrire Romain donc j’ai mis Louisa.(Inutile d’en faire un énième point éthique, je sais que c’est mal).

          • Vous avez dit « tarte à la crème ». Une idée « tarte à la crème », c’est, strictement, une idée rebattue, répétée, une idée qui est devenue un poncif, un lieu commun. Elle peut etre juste mais elle est rebatttue, donc. Par exemple dire que les états devraient de toute urgence s’unir pour sauver le climat car « la maison brule » est une tarte à la crème juste.
            Or là ce n’est plus du tout ce que vous reprochez à la page Pirlo. Vous dites, non pas qu’elle y aligne des clichés, mais que vous « n’aimez pas ». En fin vous n’aimez pas une phrase, puisque vous n’en citez qu’une. Nous voici donc sur une autre affaire que celle de la tarte à la crème, morte-née. Nous voici donc sur la phrase, qui n’en est même pas une, « « lectorat féminin sous-éduqué féru de romans de consolation ». Vous n’aimez pas car c’est « tendancieux ». Là encore vous utilisez un mot assez inadéquat, car c’est »douteux », que vous voulez dire. Et douteux voudrait dire (oui je suis désormais expert dans le décryptage de votre verbe approximatif, et complaisamment indexé à une mauvaise foi dont il faudra bien dire un jour le ressort) qu’en fait c’est assez misogyne. ET la misogynie porterait sur « sous-éduquée ». Attention Begaudeau est en train de nous dire que les femmes sont bêtes. C’es douteux. C’est pas bien.
            Voyons maintenant ça de près. « Eduqué » n’et pas une catégorie morale (la bêtise ici disséquée tient évidemment encore àla prééminence accordée à la morale), mais une catégorie sociologique. Ce qu’on appelle population éduquée c’et en gros une population diplômée. Le lectorat féminin sous-éduquée désigne une catégorie de femmes peu diplomée, celle des petites employées. On sait, études à l’appui, que c’est la catégorie qui lit les auteurs best-sellers qu’on connait, et qui lit surtout les romans qui prolifèrent dont l’horizon est la résilience du personnage, ce que j’appelle « de consolation ». Il suffit de se promener en librairie Le gros du lectorat de roman, ce sont elles, à toute âge. Ce lectorat, peu sensible des formes qui ne soient pas du récit-standard et à des récits qui ne consolent pas mais font jouir du pire, ne lit jamais d’auteurs Verticales, POL, Minuit. Jamais Quintane ni Bégaudeau, ni à vrai dire Kafka ou Bolano. François Pirlo a donc tout a fait raison de voir que, s’il ne vend pas en masse, c’est parce que cette masse objective ne le lira jamais. Il fait là une auto-analyse de sa situation qui souffre peu de contestation.
            Pourquoi ne parle-t-il pas des lecteurs de tintin? Eh bien tout simplement parce qu’il parle de roman. Il compare donc ce qui est comparable. Du reste on trouverait beaucoup de lecteurs de tintin qui sont aussi des lecteurs de littérature -ils sont même parfois de très bons écrivains comme Philippe Vasset. Donc pourquoi je ne parle pas de lecteurs d tintin? Parce que ce serait hors de propos et faux (ce qui, à mon sens suffit, à balayer une idée, mais peut etre me trompé-je) Mais certes une petite précaution morale pour mettre à l’aise les moralineux aurait du me faire écrire que Pirlo compte également peu de lecteurs parmi les fans de tuning.

            Bonus
            « Pirlo = entourage indirect de Louis » est faux aussi. Pirlo et Louisa ne se croiseront jamais, sauf conjonction hasardeuse de faits nécessaires. Sauf si le romancier le décide.
            Mais je note que lorsque vous écrivez « entourage de Louisa », il faut lire « entourage de Romain ». Ca doit etre un code de l’armée américaine.

            La prochaine fois on en vient au point ou pas?

          • Est-ce bien nécessaire de s’énerver de la sorte ?
            Surtout que ça vous fait dérailler complètement.
            S’en prendre au lectorat féminin c’est très commun, s’en prendre au lectorat féminin, études à l’appui, c’est vraiment très commun.
            Je regrette, mais écrire ou dire à une « catégorie » qu’elle est sous-éduquée ce n’est pas douteux, ce n’est pas misogyne, c’est tendancieux. Et, comme si le tableau, n’était pas suffisamment complet vous en rajoutez une couche en expliquant que sous-éduqué c’est comme peu diplômé. Peut-être, mais à l’oreille ça ne sonne pas exactement pareil. Quand Emmanuel Macron susurre à des femmes qu’elles sont pour la plupart des illettrées ceci expliquant, parait-il, leur avenir à Pôle Emploi, sans doute statistiques à l’appui : les mots sont violents. Les mots sont violents. Nulle morale.
            Et comme par hasard, ces catégories sont féminines. Pour les catégories masculines, les procédures changent. Les études sont au tiroir, un petit exemple suffira et fera office de loi. Et ne comparons pas ce qui n’est pas comparable, et bla bla bli et bla bla bla.
            Ce n’est quand même pas de ma faute si votre écrivain s’en prend précisément aux lectrices. Peut-être faudrait-il penser à un précis édictant ce que les femmes devraient lire ? Biberonnons-les au Bégaudeau, exit Katherine Pancol, la Terre tournera plus rond et le monde ne regardera pas ailleurs quand la maison brûle.

          • On se demande bien qui s’énerve ici, et qui déraille. En tout cas me mettre sur le même plan que Macron n’est pas du tout une marque de déraillement.
            Vous vous acharnez à ne pas comprendre, ou à ne comprendre que ce qui vous arrange pour épancher une hostilité dont il faudra bien un jour dire le vrai ressort.
            Je reprends donc, sans énervement aucun :
            Ce que la sociologie appelle « éduqué » revient à « diplomé » -ou : à niveau de qualification. Sous-éduqué veut donc dire sous-diplomé.
            Si sous-diplomé a l’air d’etre une insulte pour vous, elle ne l’est en aucun cas pour moi. Vous avez l’air de penser que le diplome est un gage d’intelligence, ce n’est pas mon cas. Et donc la sous-éducation, ou la sous-diplomation, n’est en aucun cas une tare à mes yeux. Je crois meme que le grand problème de bien des gens, nos gouvernants en tête, c’est d’etre excessivement éduqués, excessivement diplomés.
            Il n’y a donc pas à postillonner d’indignation à partir de ce qui n’était qu’une analyse objective. Pirlo ne s’en prend à personne, il analyse sa situation objective d’écrivain, sa situation économique. Le lectorat massif est composé de cette catégorie sociale, qui ne le lit pas. Un auteur qui n’a pas ce lectorat est voué à la minorité, voire à l’anonymat.
            Si cette catégorie se mettait subitement à lire en masse Pirlo, la Terre ne tournerait pas plus rond, la maison ne cesserait pas de bruler, mais il serait beaucoup plus riche. D’où la stratégie de survie sociale énoncée par lui dans les ligne suivantes.

            La prochaine fois on en vient au point ou pas?

          • en tout cas merci de me permettre de fournir aux sitistes une documentation live sur certains aspects de la vie publique

          • @EP: moi j’aime bien quand françois écrit :

            La prochaine fois on en vient au point ou pas?

            parce que j’aime bien la recherche de la cause des causes des causes et trois petits points de suspension, comme les trois petits cochons,
            je crois que c’est parce que j’aime bien l’infini,
            je suis une sorte de poète,

            bon allez j’avoue : c’est que j’aime la psychologie,
            allez vas-y raconte

          • @EP: m’enfin, quand françois dit, quand françois répète plutôt, pour être plus précise dans ce que j’aime ,

            attention il est têtu comme un âne

          • @François Bégaudeau:

            une documentation live sur certains aspects de la vie publique

            ah ça je confirme,
            de première bourre

          • encore un p’tit mois?

          • @François Bégaudeau: tant que tu veux, toujours contente de revisiter En guerre

          • @Juliette: sauf que là on se croirait plutôt dans La politesse, livre que je conseillerais à EP , qui peut l’aider en partie pour répondre à ses interrogations ,
            je pense

          • @anne-laure: Ah mais EP a déjà reçu ce bon conseil de sitiste figure-toi. Remonte le fil tu verras.

          • @juliette: aaaaah pardon , j’avais oublié au fur et à mesure , c’est le problème de l’étirement du temps

          • Les sociologues comme tous les chercheurs posent des questions, émettent des hypothèses, croisent des données et répondent en gardant un sens critique. Votre Pirlo est un romancier bien affirmatif. Mais bon, admettons : il a raison.
            Voyez comme je n’épanche aucune hostilité.N’épanchant aucune hostilité je n’ai aucun ressort à révéler ni aucune matière psychologique à faire explorer à Anne-Laure. Vous deux, vous avez vraiment l’esprit romanesque. L’étirement du temps, tout ça. Oui, sur un forum le temps s’étire, si on veut le faire accélérer on s’y prend autrement.

          • Votre première intrusion ici consistait, en amont de la lecture d’En guerre, à exprimer une crainte (sincère, n’en doutons pas) quant au caractère étroitement sociologique du roman. Quelques mois plus tard, il semblerait donc qu’à l’inverse En guerre n’emprunte pas assez à la sociologie, et par exemple n’emprunte pas à son « sens critique ».
            Je passe sur la réversibilité de cette dichotomie (la sociologie étant parfois très assertive, et le roman parfois très incertain de ses propres énoncés)
            Je passe car à vrai dire le roman est le genre attitré du registre hypothétique. Parce qu’il est roman, il va sans dire que ses énoncés, comme ses personnages, comme ses situations, procèdent de l’hypothèse, qu’ils revêtent un tour assertif ou non. C’est le contrat implicite de la littérature, qui lui épargne les précautions locutoires si pesantes dans le registre universitaire : l’auteur propose des agencements de sens, le lecteur en dispose. Une sorte de vérité émerge lorsque, dans le fil de la lecture, le lecteur valide les hypothèses, autrement dit reconnait pour juste ce qui est avancé.
            Par exemple je viens de lire dans un roman : « J’étais devenu journaliste pour me laver du mensonge ». Mon problème avec cet énoncé n’est pas qu’il soit assertif, qu’il avance sans modalisations du genre « je pense que », « il me semblait que ». Mon problème est que cet énoncé me semble fake. Me semble simplifier à l’excès, et dans un sens assez auto-complaisant, un processus sans doute bien plus complexe. Lecteur souverain, je ne valide pas.
            Là question demeure donc, s’agissant du passage d’En guerre dont vous vous éloignez bien vite : est-il vrai ou non que le lectorat massif de roman est, dans la France des années 2010, un lectorat féminin sous-éduqué au sens sociologique du terme? Est-il bien vrai que, par suite, touchant ce lectorat, un romancier s’assure une certaine solidité économique? En l’état vous ne m’avez pas convaincu du contraire – vous n’avez que juger moralement cette proposition analytique, sans en examiner la véracité. Il n’est pas trop tard. A la semaine prochaine.

          • @EP: aucun matière psychologique ça veut dire qu’on est mort,
            sauf si on croit aux fantômes ( ce qui est une croyance dans une forme de psychologie éternelle, ou du moins de psychologie des limbes )

          • Le palmarès des ventes de livres 2018 est bizarre et je ne sais pas trop qui lit quoi. Celui qui vend le plus de livres c’est Guillaume Musso. Qui lit Guillaume Musso sinon un peu tout le monde ? Et qui lit Sylvain Tesson (180 000 exemplaires de son récit autour d’Homère, c’est beaucoup) ? Et qui lit Joël Dicker ? Je ne vois pas où est « le lectorat féminin sous-éduqué » là-dedans ? Cette sortie de Pirlo est un mouvement d’humeur.
            *
            Ce n’est quand même pas très réglo de citer une petite phrase sortie de tout contexte et de la qualifier de « fake ». Je suppose que vous crieriez au scandale si on vous faisait la même chose. Donc je ne vois pas trop où vous voulez en venir. Un autre mouvement d’humeur probablement. Le vôtre.
            *
            Anne-Laure, je ne crois pas aux fantômes.

          • Chaque semaine EP nous revient avec du gros matos conceptuel, ou informatif. Là c’est plutot de l’informatif : « Celui qui vend le plus de livres c’est Guillaume Musso. Qui lit Guillaume Musso sinon un peu tout le monde ? Et qui lit Sylvain Tesson (180 000 exemplaires de son récit autour d’Homère, c’est beaucoup) ? Et qui lit Joël Dicker ? » Une mine d’infos.
            Merci pour tous ces éclaircissements. Que je me permets de compléter un chouya.
            « Qui lit Guillaume Musso sinon un peu tout le monde ? » Non, pas tout le monde. Pas moi, visiblement pas vous, pas le lectorat éduqué, et pas le lectorat masculin sous-éduqué. C’est à dire qu’il est lu par le lectorat féminin sous-éduqué.
            Et qui lit Joël Dicker ? 90 % de son lectorat relève du lectorat féminin sous-éduqué
            Jusqu’ici, le « mouvement d’humeur » de Pirlo a au moins le bénéfice de le rendre clairvoyant.
            Mais alors Sylvain Tesson? Il est vrai que le lectorat de Tesson est plus mixte et plus éduqué ». En revanche il est âgé, relativement bourgeois, et droitier. Ce qui nous renvoie à d’autres aspect de l’analyse de Pirlo : la droitisation, le vieillissement et l’embourgeoisement du lectorat, dont Pirlo va jusqu’à suggérer que ce sont là trois phénomènes en un. Décidément son mouvement d’humeur le rend clairvoyant.
            Et nous voyons ces jours ci qu’un aspect de son analyse, à savoir que la société rétribue les livres qui parlent sa langue, le sociétal, se vérifie aussi à travers le sort comptable fait à Histoire de ta bêtise.
            Mais gageons que dans une semaine, EP saura nous démontrer, faits à l’appui comme à son habitude, qu’en fait Pirlo se trompe sur sa situation économique. Et ceux qui objecteraient que ça fait 8 semaines qu’on attend cette démonstration sont des impatients. EP prend son temps, ce qui est une bénédiction en ces temps de clics hystériques.

          • @EP: moi non plus,
            je crois en la puissance du vivant qui arrive à nous faire croire que les fantômes existent

          • (Je peux parfaitement répondre en moins d’une semaine).
            Si mes arguments sont faibles (voire inexistants) les vôtres le sont tout autant. Ce lectorat féminin sous-éduqué garde tout son mystère. Joël Dicker a eu le prix de l’Académie française en plus du Goncourt des lycéens. A l’Académie ils sont tellement séniles…ils n’ont pas compris que c’était un roman de chick lit. Ça devrait vous plaire, les vieux, bourgeois, qui votent à droite ont lu, en 2012 au moins, la même chose que des jeunes femmes au smic.
            Non, je n’ai jamais dit que je dirais quelque chose de la situation économique de Pirlo. Je peux seulement vous dire c’est que je n’ai pas pleuré sur sa situation. S’il comprend les clés du marché, s’il refuse de s’y soumettre, très bien, mais qu’il ne vienne pas se plaindre. D’ailleurs, il ne se plaint pas, il fait la tournée des usines en friche transformées en centres d’art et ça le rend ironique et heureux. Tant mieux.

          • Bravo pour le rythme
            Il n’a jamais été question de juger le discours de Pirlo sur son potentiel affectif (le plaindre) ou moral (trouver que c’est un chic type), mais sur sa véracité. En deux mois il n’a toujours pas été démontré qu’il ne l’est pas (vérace).
            Sinon le quota de deux erreurs factuelles par post est respecté, ce qui en cinq lignes mérite un second bravo. Ces deux erreurs tiennent de l’équivalence erronée :
            1 Livre pour lectorat féminin sous-éduqué = chick lit. Voilà qui est bien misogyne. Voilà qui est sous-estimer le sous-éduqué. Amélie Nothomb, Marc Lévy, Alexandre Jardin, ne font pas de la chick lit. En revanche ils sont lus par ce que j’appellerais le lectorat féminin sous-éduqué.
            2 Prix Académie française* = label littéraire. Qu’une centaine de barbons incontinents et droitiers aient primé Joel Dicker sans le lire n’entache en rien une donnée sociologique factuelle : les 500000 autres lecteurs de Dicker procèdent pour une très large part de ce que j’appellerais le lectorat féminin sous-éduqué.
            * Sur l’Académie française je vais éviter de vous embarrasser en recommandant L’ancien Régime, sortie en 2016. Pour la double raison que
            1 c’est un livre
            2 il est de moi

          • Une autre équivalence erronée pour la route : une lectrice sous-éduquée n’est pas forcément « au SMIC ».
            Occasion de préciser que, la déliquescence culturelle de la bourgeoisie étant ce qu’elle est, on est en train de voir fusionner un lectorat féminin bourgeois et un lectorat féminin classe moyenne – de la même façon que toutes celles là regardent 10% à la télé (sur cette uniformisation des pratiques culturelles, voir Bernard Lahire). Cette fusion se fait autour de livres de moyenne littérature comme la série Millenium, ou les romans de Fred Vargas. Elle n’a pas lieu sur les livres de Chevillard, Quintane, Jean Rollin, etc.

  8. Pour info aux nouveaux arrivants on trouve aussi des commentaires sur En guerre en page Dis-moi du site à partir du 28 août.
    Bisou Bisou

  9. Geai rai mi, à tente ah!

    La lettre additionne l’alerte, au suivi de Sa quantité… Dans un mot!

    Qui ne se peut qu’affirmer notre mort prochaine.

    La vitalité d’esprit, en jouant aux maux subits par les pauvres gens
    n’existera plus!

    Tout passe!

    Comprendre, est une autre perspective, où il ne faut surtout pas perdre son temps à le perdre!

    À Expliquer.
    François… Être qualitatif, valeureux, subconscient, véritable
    en sa pure humanité.

    Pace Di Core

  10. Soulever le silence du petit « SI TOI RIEN », restera l’homme à contourner sans « À RAIE »… QUE ceux qui détiennent la « PAS RÔLE », ne l’offrirons jamais dans
    un noble partage familial… PATRIE… Famille à un « BANG QUAI » où le « BÂT EAU » si NOIX!
    Mais « Les Pôles y Tiquent »…
    N’Anôn Pas!
    Pace Salute

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