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en guerre

Extrait de EN GUERRE, Verticales, en librairie depuis le 16 août

Apparu en 1969 sous la plume de l’Américain Harold Bradley, repris en 1974 par le psychanalyste Herbert Freudenberger puis dans un sens inédit par la psychologue Christina Maslach, le terme burn-out demeure longtemps circonscrit à la sphère académique. Ce n’est qu’à l’aube du troisième millénaire, poursuit Wikipédia, que via des supports de grande visibilité comme les revues de santé, les hebdomadaires de psychologie aux ventes exponentielles, les magazines féminins aux tirages jalousés, les mensuels de philosophie sauvés de la faillite par leur spécialisation dans le développement personnel, les séries télé américaines de la troisième génération épandues sur la planète par les plateformes de vidéo, ce n’est qu’à ce moment donc que le terme burn-out s’injecte dans le langage courant, au point d’y rivaliser avec le terme dépression et de s’imposer à l’esprit de Louisa pour nommer la pente comportementale de son compagnon depuis juin.

Verbalisation spontanée qu’avalise le tableau de symptômes qui synthétise la page Internet titrée Burn-out l’explosion silencieuse consultée par elle le 12 août à 23h32. La plupart recoupent ses observations quotidiennes : fatigue chronique, pensées péjoratives, propos cyniques, insomnies, irritabilité accrue, repli, estime de soi en berne, alimentation erratique, rediffusions d’Alerte à Malibu. Quant à la baisse des activités récréatives signalée en colonne 2, elle éclaire assez bien la fréquence sexuelle de son couple, passée de quotidienne à hebdomadaire au cours de la séquence estivale où d’ordinaire elle redouble, puis d’hebdomadaire à inexistante à partir de la période dite de reprise, bien qu’elle ne corresponde pour aucun des deux à une reprise, l’une n’ayant pas pris de congés, l’autre n’ayant pas pris de travail.

Prenant acte de ce que Cristiano ne réagissait plus aux stimuli érotiques dispensés dans l’incidence de la cohabitation, elle a plusieurs fois tâché d’y mettre du sien. Y mettre du sien est l’expression qu’elle utiliserait si elle racontait les aléas de sa sexualité domestique à sa copine Latifa. Louisa dirait aussi : s’occuper de lui. Ou : faire ce qu’il faut. Faire ce qu’il faut et qui suffisait mais ne suffit plus. Cristiano la regarde faire ce qu’il faut deux minutes d’un œil qu’il voudrait moins morne, puis l’écarte d’un geste tendre pour aller s’avachir ailleurs.

Peu à peu cette manifeste absence d’envie lui passe l’envie d’agir contre. Des deux énergies, celle de plus basse intensité a absorbé l’autre, comme un fainéant enrôlerait dans sa sieste un sportif.

De l’affaissement de Cristiano, sa désertion de la salle de musculation Moving express est moins la cause que la conséquence. Plus il se sent faible et moins il a envie de se fortifier. La chair amollie de ses biceps et triceps le désole, mais qu’est-ce qu’il y peut ?

Moyennant quoi burn-out ne convient plus. Cristiano ne brûle pas, il s’éteint. Et tant s’en faut qu’il souffre de la saturation professionnelle qu’évoque un tutoriel de bien-être en finlandais sous-titré. Mais Louisa ne dispose pas du bore-out, au marketing moins performant à cause de sa moindre efficacité phonique, pour acter verbalement son intuition. Elle est donc condamnée à former des phrases de son cru. En bipant un Millenium tome 2 dans le quartier F de l’entrepôt Amazon où elle s’esquinte le dos, il lui vient que Cristiano est plutôt saturé de non-travail. Or pour lui fils de son père le travail est tout. Enlevez le travail il ne reste rien.

Sa compagne pourrait mal le prendre.

Cristiano n’a pas non plus utilisé le forfait de trois rendez-vous psy compris dans le lot du plan social. Les psys c’est pour les femmes. Pour les femmes ou les types pas nets, les types pas droits dans leur froc, les intellos. Dans son entourage il n’y a que sa mère qui ait vu  un psy un, et ça n’a rien changé à son humeur. Elle est demeurée joyeuse comme la pluie.

Louisa propose de laisser la mère en question dans sa cuisine, et rapporte ce qu’elle a retenu d’un autre tutoriel : les dépressifs d’aujourd’hui sont les gagnants de demain.

Je suis pas dépressif, s’insurge Cristiano
Ça va c’est pas une maladie honteuse non plus, le reassure Louisa
Pour Cristiano, si. Comme les hémorroïdes. Ou les troubles de l’érection. La dépression est la maladie des gens faibles que la meute s’ils naissaient loups déclarerait infondés à vivre.

Puisque Cristiano refuse d’être associé à ce mot comme il refuserait un tee-shirt rose, puisque selon lui la voie thérapeutique est un cul-de-sac, puisqu’il ne sort que pour dégourdir sa Honda, Louisa toujours souple infléchit sa stratégie. Elle lui montre des sites de recherche d’emploi. Comme ça, il se débarrasse des intermédiaires entre le travail et lui, ceux-là mêmes dont il a dit la veille qu’il les réunirait bien dans un A320 qu’il crasherait sur une montagne comme l’autre taré allemand.

Et toi tu te crashes avec ? a demandé Louisa
Moi je saute avant, a informé Critiano
Louisa se garde d’entendre dans cette projection un projet, dans ce fantasme un lapsus. Pour une fois que Cristiano l’écoute elle doit pousser son avantage. Il faut battre le fer et elle a oublié la suite de l’expression. Elle explique que les sites de recherche d’emploi sont conçus pour des gens entre parenthèses pas malins. Un enfant pourrait y surfer. Un autiste. Il n’y a qu’à cliquer où c’est indiqué et après se laisser porter. Tiens là par exemple ils proposent un entretien gratuit avec un expert en management du chômage.

Cristiano s’est toujours tenu à distance d’Internet, il ne sait jamais où donner du clic, la profusion de l’offre lui tourne la tête, une tâche à la fois a toujours dit son père, on n’a que deux mains. Il ne se connecte que pour écouter du métal au casque, ayant tôt renoncé à convertir Louisa à la musique qui lui met les poils. Tant pis pour elle, elle ne sait pas ce qu’elle perd. Enfin si elle sait un peu. Au tout début elle a accepté de le suivre au Metal Fest de Chaulnes, car un couple exige des concessions. Elle a serré les dents une heure et promis au retour qu’on ne l’y reprendrait plus, pas plus qu’on ne risque de trouver Cristiano au bord d’un ring où elle exposerait son joli petit nez aux poings d’une sauvage à laquelle il ne se retiendrait pas longtemps de mettre une rouste.

Louisa propose d’utiliser un logiciel qui verrouille tous les sites non présélectionnés. Comme ça on ne se laisse pas dériver vers n’importe quoi tu vois ?

Il voit et pourrait se fâcher. Pourrait trouver vexante cette offre d’assistance. Jusqu’à preuve du contraire, il ne fait pas partie de ces gens qui vivent de la générosité des autres. On est devenu une merde mais on peut encore se torcher tout seul.

au passage, un repêchage pour les étourdis

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Folio/Folio/Molecules

137 Commentaires

  1. Bonjour,

    Mes collègues et moi-même organisons un colloque sur la francophonie les 19 et 20 mars. Nous serions heureux de vous compter parmi nous autour d’une table ronde consacrée aux littératures francophones et leur traduction. Si cela vous intéresse, les frais de déplacement et de logement sont pris en charge.
    Je vous ai aussi envoyé un message sur twitter.
    à vous lire,
    Yannick Hamon

  2. Le roman connaît un beau succès critique, loué dernièrement par Le Figaro qui fait de François l’héritier de Muray (j’exagère à peine) pour la critique de la bien-pensance (!).

    Ca suit au niveau des ventes?

    • Le Figaro m’a offert aussi ses pages papier -un texte vraiment pas mal d’Astrid de Larminat, chrétienne intense rencontrée via Une certaine inquiétude (texte en tout cas plus amical que l’éloge contrarié livré par Libération.)
      Beaucoup à dire évidemment sur la réception du livre, qui, même globalement amicale, dit toujours beaucoup plus sur le récepteur, et par extension sur un certain état des mentalités, que sur le livre.
      Au niveau des ventes, ca va sans doute se hisser à ma jauge supérieure à moi, celle de la blessure la vraie (j’excepte l’exception Entre les murs), c’est à dire entre 10000 et 15000.

      Parfaitement d’accord sur Shéhérazade. Ce qui s’appelle digérer ses influences (= en jouer)

      Je note pour Carvalho. Ca me fera au moins un bon livre de rentrée à lire, parce que pour l’instant, soit choix soit hasard, je n’ai vraiment pas tapé dans les bons (sauf Léger, Maylis, Bayamack Tam, Chauvier, sachant que je n’ai pas lu le Ferrari ni le Vasset ni quelques autres sans doute intéressants)

      • @François Bégaudeau: Oui beaucoup à dire sur la réception du livre. J’ai l’impression, peut-être fausse, que tu touches avec ce livre un nouveau cercle de lecteurs masculins, trentenaires politisés et peut-être plus amateurs d’essais (cf la discussion sur la sexuation du lectorat). Cela ressortait aussi des réactions à ton itw dans Society qui a pas mal été commenté sur-les-rézo-socios.

        • @Charles: où ça ? où ça commenté l’ITW de Society ?

          En parlant de rézo sociaux, GDL m’a fait bien rire en expliquant sur twitter à ses fans, sans rire du tout lui, que les menaces d’agressions physiques dont Eribon avait dit qu’il était scandaleusement l’objet consistaient en… une invitation à l’entarter lors de son intervention à Nuit Debout.
          (Ce qui n’a pas été fait d’ailleurs)

          et sinon, en passant, pour tout le monde, moi je recommande le dernier roman de Sophie Divry, Trois fois la fin du monde.

          • Oui c’est au programme.

          • @Juliette B: Sur twitter. L’interview a pas mal circulé avec des commentaires élogieux.

        • Oui je me suis bien rendu compte que Society était très lu. Beaucoup de retours. Ca me chagrine un peu – que tant de gens lisent ce magazine macronien, et surtout que cette itw choucroute transcrite à la schlague, dont je ne signerais aucune phrase au mot près, ait été si visible.
          Raboule-t-elle du lecteur ? Pas sûr.
          En tout cas pas Régis Jauffret, qui s’est levé dans un bar me féliciter pour l’itw -mais certes pas pour le roman qu’il ne lira pas plus que les autres.
          En revanche j’ai quelques indices qui accréditent ton intuition sur l’aimantation d’un lectorat plus masculin-jeune.
          Mais si j’attirais seulement un dixième des mecs de gauche qui comme romancier ne lisent que Houellebecq tout en étant convaincus qu’il est anti-libéral (alors qu’il n’est qu’anti-moderne), ma fortune serait faite.

    • Le Figaro m’a offert aussi ses pages papier -un texte vraiment pas mal quoique trop collé au récit d’Astrid de Larminat, chrétienne intense rencontrée via Une certaine inquiétude (texte en tout cas plus amical que l’éloge contrarié livré par Libération.)
      Beaucoup à dire évidemment sur la réception du livre, qui, même globalement amicale, dit toujours beaucoup plus sur le récepteur, et par extension sur un certain état des mentalités, que sur le livre.
      Et peut être d’abord ça: tout le monde adore que je déglingue du bobo. Enfin tout le monde adore ce qui est interprété comme un déglingage de bobo que je n’ai pas du tout eu l’intention de mener. D’abord parce que bobo je ne sais pas ce que c’est. Ensuite parce que si ça correspond à quelque chose, Romain n’en est pas un (ou alors il l’est relativement, relativement à Cristiano). Enfin parce que, je le répète, Romain, tout amolli qu’il est, ne mérite pas déglingage. Romain est juste un mec limité -politiquement insuffisant. Le malentendu Muray vient donc de cette donnée éternelle : les gens de droite, amalgamant gauche bourgeoise et gauche sociale, ne peuvent pas s’imaginer qu’il puisse y avoir une critique sociale de la gauche bourgeoise qu’ils honnissent. Je le répète une millième fois : ignorant tout du marxisme, ils ignorent que c’est Marx qui a le premier critiqué cette gauche bourgeoise, qu’il appelle idéaliste
      Au niveau des ventes, ca va sans doute se hisser à ma jauge supérieure à moi, celle de La blessure la vraie (j’excepte l’exception Entre les murs), c’est à dire entre 10000 et 15000.
      Mais moi mon seul but c’est d’avoir le prix André Malraux, pour pouvoir dire au jury tout le mal que je pense de l’homme et de son oeuvre.

      Parfaitement d’accord sur Shéhérazade. Ce qui s’appelle digérer ses influences (= en jouer)

      Je note pour Carvalho. Ca me fera au moins un bon livre de rentrée à lire, parce que pour l’instant, soit choix soit hasard, je n’ai vraiment pas tapé dans les bons (sauf Léger, Maylis, Bayamack Tam, Chauvier, sachant que je n’ai pas lu le Ferrari ni le Vasset ni quelques autres sans doute intéressants)

      • pardon pour les posts en deux temps, ça tient à un problème technique que je ne sais pas résoudre
        en même temps ça fait un docu précieux : le brouillon et le propre
        cadeau à mes fans

    • @Charles: m’a fait bien rire Etienne de Montety quand il s’est demandé avec une grande ingénuité si l’auteur était bien conscient de la charge comique de ce qu’il mettait en place. Bref, si c’était vraiment fait exprès dans le livre quand c’est drôle.

      Et le dépit amoureux de Laporte ferait presque peine à voir si sa bêtise ne nous avait pas si souvent irrité.

      • @Juliette B:

        Oui, ingénuité, c’est le mot, qu’on peut aussi appliquer au vertige ressenti par Lucie Commeaux sur la narration et le style qui viendraient contredire le projet du livre. Les propos de Grégoire Leménager sont plus intéressants.
        Bon, Laporte est un snob, très préoccupé par l’idée qu' »on ne la lui fait pas ». C’est d’ailleurs marrant quand il reproche à François de la condescendance alors que ses propos à lui en dégoulinent.

        • @Charles: elle est marrante Lucie parce qu’à l’entendre, il serait davantage scandaleux de la part d’un auteur de faire buter ses personnages sur les barrières invisibles mais bien réelles de l’espace sociologique qui leur est très tôt assigné, que de constater la même chose dans la vraie vie.

          J’aurais bien aimé entendre François en discuter avec elle.

          • « Houellebecq, lui, il parle du monde. »
            Pour être un grand écrivain, il faudra laisser tomber les petites villes pourries de province, parler du monde, changer d’échelle, et comme en toute chose, avoir la plus grande. Même en oubliant la comparaison pas brillante avec Houellebecq (niveau style, rien à voir quand même), je trouve ces 20 minutes sur En guerre un peu légères.

            Et tant que je suis là à balancer, j’ai trouvé la critique du nouvel obs pas nulle (partagée par Jérémy la semaine dernière), évidemment mieux tenue que celles de La Dispute, mais pas folle non plus. Cette critique ne parle pas de Cristiano, évoque en 2 lignes la guerre sociale, ça rate des trucs.
            Mais j’aime bien la phrase sur les trajectoires « Elles sont déterminées, mais elles le sont par un système tellement complexe qu’elles n’en sont pas moins imprévisibles et qu’il faut tout un roman pour les suivre jusqu’à leur terme. »
            La conclusion sur l’anthropologie des années 2010 est très juste, mais je suis pas fan de l’expression « anthropologie-minute », je vois pas trop ce que ça veut dire. À la rigueur, je dirais anthropologie appliquée, au service de littérature.
            Puis je croyais qu’on ne pouvait employer « s’ébaubir » qu’ironiquement. Ça revient au 1er degré ? c’est une info.
            Du coup les vraies belles critiques que j’ai lues sur En guerre sont toutes écrites par des amateurs. J’aime bien l’idée.

          • je confirme le diagnostic
            la presse écrite : faible
            le texte de l’Obs a quand même un grand mérite, c’est de produire une sorte de critique mimétique

          • Et sur la vitesse du récit : c’est impressionnant tout ce qui se passe dans En guerre (rien qu’au début du roman, les actions s’enchaînent : grève, séquestration, chômage, dépression, agression…). Cette densité des actions, est-ce que c’est un corollaire du froid (celui d’Haneke et sa team) ?
            Peut-être. Comme le récit est elliptique, qu’il ne s’appesantit jamais, il file. On s’était dit que le récit des Filles d’Avril de Franco allait vite. Comme Happy end, Despues de Lucia…

          • Hier une membre du club de lectures de Manosque a parlé de la construction du récit dans des termes dont je ne trouve pas l’équivalent dans la presse du haut.
            C’était le départ d’En guerre : un récit. J’ai d’abord réglé l’ossature assez précisément. Elle est assez fournie. La vitesse vient beaucoup de là : je m’occupe d’abord de restituer un processus, et le processus comprend beaucoup d’étapes. Je m’attarde peu. Tout le truc étant d’arriver à fabriquer, sans s’attarder, des scènes.
            Haneke oui très fort là-dessus : parvient à jouer le processus ET la scène.

          • Je lui aurais dit ce que je dis à tous ceux qui trouvent le livre « violent », « noir » « pessimiste » : qu’est-ce qui est violent au juste? Un ouvrier qui se suicide ou le récit d’un ouvrer qui se suicide?
            Lucie, que est tout sauf bete, me prete un projet qui n’est pas le mien : faire sortir les gens de leur condition. Or le premier mouvement d’En guerre, plus concrètement, plus littérairement, a comme horizon de faire se rencontrer deux personnages, et de le faire sans rien lâcher sur la vraisemblance sociale.

      • @Juliette B: Laporte, c’est depuis la place de parking.

  3. Je suis là à l’instant petit chapitre 24, page 301, d’un roman de 944 pages et après je commencerai peut-être le livre de la rentrée littéraire 2018 que j’ai choisi et après peut-être cet « En guerre ». De toute façon, je retarde toujours l’entrée dans un roman social. J’ai eu l’occasion de le feuilleter hier, en fait de lire quelques pages au hasard et soudain de m’agacer des dialogues sans tiret.J’ai aussi pu suivre la conversation, enfin plus exactement les échanges polis, entre l’auteur et un autre auteur Pascal Manoukian qui a bien défendu son bifteck au « rendez-vous littéraire de la fnac ». Je ne sais pas si j’y ai cru mais elle était mignonnette cette anecdote autour du nuts…ah ces familles où on partage gentiment le nuts en trois ! Pas de chocolat chez François Bégaudeau mais apparemment des descriptions de prolétaires. Prolétaire du XXIème siècle une certaine Louisa, prolétaire du XXème siècle son compagnon qui travaille/ travaillait à l’usine. On ne saura rien sur ce qui demeure et ce qui ne demeure pas…enfin, si, quelques pistes, la sauvagerie existe toujours mais il parait que désormais la langue feutre la violence. En tout cas, chez les gens bien élevés, c’est certain, la langue feutre la violence. Ca aurait fait ma journée s’il y avait eu sur ce « plateau » (et les photos Instagram prises par les sexagénaires connectées) un peu de sang suite à une empoignade virile autour d’un « tant mieux si les journalistes sont déclassés et précarisés, ils s’intéresseront un peu plus aux questions sociales qui soucient bien plus les Français que les questions identitaires », « comment osez-vous dire ça, vous n’avez pas d’empathie pour ces jeunes gens qui partent aux terribles frontières de la Syrie dans des conditions misérables… pour vous informer », mais évidemment pas de poing levé, pas de sang ni de dent cassée, Eduardo Castillo n’a pas eu de sa suave voix acidulée à appeler au calme… Chacun est allé tendrement, côte à côte, devant sa pile de livres à signer.

    • @EP: Du même auteur, la lecture de La politesse pourrait à mon avis vous profiter davantage.

    • Un petit point éthique en deux temps :
      1 nul n’est tenu de lire un livre. Corollaire : nul n’est tenu de lire En guerre. Les 580 autres romans de la rentrée suffisent à nourrir dix ans de lecture.
      2 si en revanche un individu se trouve tenté de juger ce roman dispensable, alors la moindre des choses est de le lire, au-delà d’un simple feuilletage. Après quoi je serais ravi d’en parler avec ledit individu, dans cet espace ou ailleurs. Ravi d’évoquer par exemple les dialogues sans tirets. Non tant pour le convaincre de ne pas s’en agacer – je ne peux rien contre cet agacement- mais au moins pour restituer la réflexion formelle qui m’a conduit, dans ce livre-ci, à présenter les dialogues de cette façon.

      Point éthique numéro 2. Sur les rencontres publiques.
      1 Hier nous disposions d’une demi-heure, et nous étions deux. C’est peu pour en arriver à dire des choses passionnantes. Ce qui fait d’un segment de parole comme celui-ci un non-objet de pensée. Si vraiment vous etes intéressé par ma pensée sur les questions sociales, je vous renvoie au livre, ou à d’autres écrits, voire à des prises de paroles plus longues et donc plus parlantes.
      2 « sang » et « empoignade virile » me semblent des métaphores très largement outrées pour rendre compte de l’hyper-bref échange d’hier sur l’état de la corporation journalistique. En tout cas sachez que la mini-pique que j’ai formulée sur cette question était d’une violence extrêmement feutrée au regard de la consternation dans laquelle m’a plongé la lecture du roman de Manoukian (lui n’a pu etre consterné par le mien, puisqu’il ne l’a pas lu)
      3 quant à sa réponse, que vous relayez ici, pour faire valoir la fragile condition des reporters, elle était à coté du sujet. Ce n’est évidemment pas de cette infime minorité très spécifique des reporters que je parlais, mais des journalistes qui, censés rendre compte de la société française, accordent, par pente idéologique à corréler avec leur passif bourgeois, une part dérisoire à la violence sociale, lui préférant la scène étatico-électorale, ou, je le maintiens, des problématiques dites identitaires.
      J’ai « osé dire ça », parce que c’est la réalité. A moins que vous n’ayez des éléments concrets à produire susceptibles de me démentir. Sentez-vous libre.

      • @François Bégaudeau: Quel crédit accorder à ces points éthiques lorsque, d’emblée, dans le deux de votre un vous mentez ? Et, concernant, le trois de votre deux, j’aime beaucoup vous entendre parler de politique, on sent votre passion et votre réflexion, mais ne me demandez-pas de produire des éléments concrets susceptibles de quoi que ce soit. C’est au-dessus de mes capacités ; une certaine éthique m’oblige à l’avouer. Et puis il y a l’hygiène de vie : jamais de politique avec des individus inconnus.
        J’irai au-delà du simple feuilletage de votre roman et j’aurai le bon goût, moi, de ne pas le faire sur une plage comme le font les commentateurs « en page Dis-moi du site à partir du 28 août ».

        • je veux bien que vous m’expliquiez où est le mensonge

          • @François Bégaudeau: Je n’ai jamais eu la tentation de juger votre roman dispensable.
            Ça ne correspond à aucune réalité, c’est une invention, un mensonge destiné à servir votre point éthique. On ne juge pas un livre qu’on n’a pas lu ; c’est sûr, certain, évident… sauf que je n’ai rien jugé du tout.

          • Ah mais dispensable, c’est moi qui le pense
            Je pense que tout roman est dispensable, d’où le point 1. Chacun peut se dispenser de lire ces objets dispensables.
            Votre phrase sur les tirets est un jugement -une impression où germe un jugement. Une appréciation. L’agacement est une appréciation, accessoirement négative.

          • En l’occurrence, ce serait vraiment intéressant de rattacher cette absence de ponctuation lorsqu’il s’agit d’introduire la parole rapportée et de la considérer comme un véritable fait d’écriture (qu’on trouve dans beaucoup de livres de François). De voir ce qu’elle induit dans la configuration générale de la narration : je n’acte pas la puissance d’un narrateur omniscient en introduisant de façon très formalisée la transmission du parole, pour bien dissocier les voix de chacun. De toute façon, la question de la voix narrative dans les bouquins de François mériterait un examen précis, il y aurait plein de choses à dire. Parce que cette voix se mélange fréquemment à des passages discursifs, pour créer une sorte d’effet d’horizontalité. Ou comment le politique infuse dans l’écriture, quoi.

          • pardon, « de rattacher cette absence de ponctuation à l’expression d’un fait d’écriture ».

          • Super post Jérémy, ça va vite. Et tu veux pas t’y coller ? à l’examen précis de la question de la voix narrative dans les bouquins de François ?

          • @Billy: Envie ++, temps, pas assez. Faut déjà que je retrouve « Figures III ». Tu veux pas le faire aussi ?

          • @Jérémy:

            je n’acte pas la puissance d’un narrateur omniscient en introduisant de façon très formalisée la transmission du parole, pour bien dissocier les voix de chacun.

            Spontanément j’entends ce que tu dis, et puis dans un 2e temps je m’interroge. En quoi le narrateur serait-il moins omniscient en rapportant de façon moins formelle – sans guillemets par exemple – la parole qui circule ? Autant je vois comment le procédé fait gagner le récit en fluidité et naturel, autant je n’ai pas moins le sentiment, au fond, que le narrateur a bien les choses en main ici aussi dès lors que, d’une façon ou d’une autre, on passe par lui pour savoir ce qu’il se passe et est dit.

            Je suis peut-être pas très claire, je fais un peu l’avocat du diable peut-être aussi, mais c’est pour mieux comprendre.

          • Mes amis, vous avez tous les deux raison.
            Il ne peut y avoir, en littérature, qu’une impression d’horizontalité, et non pas une horizontalité irréelle. Le narrateur a évidemment toujours la main. Sauf qu’il feint donc de ne pas l’avoir. Et cette feinte, en art, a autant de poids que la vérité. En art fusionnent ce qui est et l’impression qu’on en a, le vrai et le faux.

          • Mes amis, vous avez tous les deux raison.
            Il ne peut y avoir, en littérature, qu’une impression d’horizontalité, et non pas une horizontalité réelle. Le narrateur a évidemment toujours la main. Sauf qu’il feint donc de ne pas l’avoir. Et cette feinte, en art, a autant de poids que la vérité. En art fusionnent ce qui est et l’impression qu’on en a, le vrai et le faux.

          • doublon encore, pb technique
            mais de l’un à l’autre, irréelle a été dument corrigé par réelle

          • transmission de la parole, désolé

          • @Juliette B: c’est très vrai et ça relève de l’artifice qu’évoque François. Maintenant, il y a des artifices qui sont peut-être plus voyants que d’autres ou qui le sont devenus : je ne pense pas que le discours indirect libre cher à Flaubert ait la même efficacité à brouiller les pistes qu’autrefois. Je pense au contraire qu’on y voit encore plus la présence d’un narrateur, parce que c’est devenu le fait narratif même, canonique d’une forme de tradition littéraire (l’usage s’est figé). Je me suis fait la réflexion en lisant Ferrari (il y a un discours indirect libre qui m’a piqué les yeux, je le trouvais très convenu -alors que le reste est plutôt formidable-)

          • @François Bégaudeau: Merci. Comment penses-tu les échanges verbaux entre tes personnages quand tu écris ? Ils naissent complètement dans l’écriture ou tu commences par les voir dans ta tête au style direct avant de les fondre après à ta manière en écrivant ?

          • Je peux dire les choses comme ça: j’évite autant que possible le style direct, du moins sa mise en forme canonique. Disons que j’essaie le plus possible d’intégrer les paroles au cours de la narration. De sorte que paroles et actes soient mis sur le même plan -une façon d’objectiver les paroles, ou de signifier qu’elles sont des actes au même titre qu’un déplacement, qu’un geste. C’est ce qui produit le style indirect libre, qui peut aussi concerner les pensées des personnages, que, de même, j’essaie de ne pas dissocier des pensées propres du narrateur. Ainsi les pensées sont à leur tour mises sur le même plan que les actes (signifiant par là qu’un individu n’est pas plus propriétaire de ses pensées qu’il ne l’est des situations qui l’agissent. Le but étant encore de ne rien détacher de rien (tout mettre sur le même plan, ce que Jeremy appelait l’horizontalité, est une option présente depuis le début, le système formel de Jouer juste était déjà pensé dans cette optique).
            Que tout soit dans tout.
            Ce qui s’imposait plus que jamais dans En guerre, dont le « tout est dans tout » est à la fois le mantra et l’hypothèse à vérifier.
            Il arrive que les paroles des personnages s’inscrivent dans un dialogue. Là il est encore possible, par divers protocoles, d’intégrer le dialogue au récit, sans les marqueurs attitrés (à la ligne, tiret). C’est par exemple ce que je fais dans la scène de la première agression. Mais à d’autres moments, la scène est presque réductible à sa part dialoguée (c’est notamment absolument vrai des échanges facebook, où les personnages n’existent pas autrement que dans ce qu’ils se disent). Dans ce cas je me résine au « à la ligne », parce que c’est plus lisible comme ça (et qu’une conversation facebook se présente effectivement comme ça). Mais pour préserver une textualité qui évoque physiquement le « tout est dans tout » (marquée par exemple par l’absence de chapitres), j’ai décidé de retirer les tirets. J’en avais l’intention depuis longtemps, ayant observé que ça marchait très bien dans quelques livres de chez Minuit, et c’est la lecture du dernier Prudhomme, peu avant de me lancer dans l’écriture, qui m’a définitivement convaincu qu’on s’en passait très bien.

          • @Jérémy: Ah ça m’intéresse bien ce que tu dis sur le Ferrari parce que j’ai eu un mouvement de rejet face à son écriture, qui me fatiguait beaucoup quand j’ai commencé à le lire. Bon c’est un truc assez inavouable si l’on considère que plein de gens au jugement sûr (m’)en ont dit du bien donc je vais le reprendre plus tard, mais là en démarrant j’ai très vite cané, j’avais le sentiment d’étouffer sous les mots.

          • @Jérémy: j’ai pas le niveau pour ça, il me manque du vocabulaire technique, des références, de la culture quoi. Mais je peux participer à hauteur de mes compétences : descriptions de passages que j’aime bien et photos de cul (le shooting Fin de l’histoire était particulièrement réussi).

          • @François: Merci pour ta réponse, et tes renvois précis au texte qui permettent de comprendre, vais continuer à réfléchir à ça.

          • @Juliette B: étouffer sous les mots : tu trouvais ça très verbeux ?

          • merci François pour ces explications. Ca donne vraiment de coller au texte pour illustrer. En ce qui concerne ce que je dis sur le style indirect libre, ça mériterait vraiment des nuances. Tout dépend comme il s’intègre dans le flux narratif. Le passage dans le récit de Ferrari est le suivant : « Elle avait promis à ses parents de dîner avec eux. Il haussa les épaules. Ne pouvait-elle rester un jour de plus ? ». Ce style indirect libre là, dans cette configuration, me paraît artificiel, accentué par cette syntaxe si littéraire qui consiste à privilégier l’inversion verbe-sujet. On ne trouverait pas ça dans un récit de François, par exemple. Ce ne serait pas sa manière à lui de faire apparaître le procédé (cf. ses explications). Après, je répète, ça n’enlève rien à la grande qualité du bouquin.

          • Exemple très parlant, vraiment.
            Et je crois que l’académisme de ce style indirect là tient en grande partie au temps : temps du passé, imparfait. Ferrari ne pourrait pas écrire autrement qu’aux temps du récit canoniques (passé simple / imparfait), parce qu’il ne peut écrire hors d’un certain romanesque (qui chez lui produit soit du souffle, soit de la pompe, ca dépend des pages)
            Modifions pour voir : « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. Ne peut-elle pas rester un jour de plus ?. »
            C’est tout de suite un peu moins pataud.
            Mais il reste encore un truc à modifier, qui est bien sur l’inversion du sujet. L’inversion su sujet est un marqueur de langue écrite. En la maintenant, on prive la phrase de tout grain d’oralité. Or elle doit e avoir un, afin de créer l’hybridation entre oral et écrit, entre discours et narration, qui fait la force du SIL.
            Ce qui donnerait : « Elle avait promis à ses parents de dîner avec eux. Il haussa les épaules. Elle ne pouvait pas rester un jour de plus ? ».
            C’est mieux. Et au présent :
            « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. Elle ne peut pas rester un jour de plus? »
            Mais je peux oraliser un peu plus, pour donner de la vie à cette putain de phrase. Qu’on entende un minimum qu’elle est sortie d’une bouche, dans une situation donnée.
            Par exemple je peux retirer le « ne » : « « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. Elle peut pas rester un jour de plus? »
            Mais c’et faible. Alors je peux travailler à donner un peu de style à cette phrase orale. Un peu de bagout. Un peu de couleur. Un peu d’humour rapide. Avec des degrés :
            « « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. C’est vraiment impossible de rester un jour de plus? »
            « « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. Rester un jour de plus ce serait vraiment la mort ? »
            « « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. Rester un jour de plus c’est vraiment une épreuve insurmontable? »
            « « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. Rester un jour de plus ça lui arracherait la gueule?  »
            « « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. Ca lui fait si mal au cul de rester un jour de plus? »
            « « Elle promet à ses parents de dîner avec eux. Il hausse les épaules. On sent de la bouche ou quoi? »
            Evidemment Ferrari ne pourrait pas donner dans ce registre.

          • vraiment envie

          • je dirais même que si, à ce moment-là, le récit se contentait du haussement d’épaule, il serait plus juste. Parce que dans le contexte très explicite des retrouvailles entre les deux personnages, il n’y a pas besoin de cette question.

          • @Jérémy: oui.

            Par exemple page 19, quand il parle des photos de famille qu’Antonia « manipulait avec un soin extrême » et qu’il ajoute « comme de fragiles et précieuses icônes », cet ajout m’agace. Je le trouve inutile.

            Ensuite quand il explique « ces photos ne présentaient pourtant aucun intérêt particulier » et ajoute « On trouvait les mêmes dans toutes les familles, qui racontaient toutes la même histoires, mettant en scène les mêmes personnages : les nouveau-nés en robe de dentelles, les premières communiantes, les jeunes mariés, etc etc jusqu’à Psaumes.

            Là j’en peux plus,
            J’ai honte mais j’en peux plus,
            Des photos de famille quoi, on voit, on a vu,
            et je pense : tu vas pas nous en chier une pendule non plus.

            Je vois pas l’intérêt de l’énumération, je vois pas non plus sa beauté, je comprends qu’il veut sans doute signifier l’accumulation, mais ça m’ennuie parce qu’elle était déjà là pour moi, elle avait déjà été signifiée par le fait qu’Antonia « passe de longs moments à (les) examiner attentivement, une à une, après les avoir étalées sur la table de la salle à manger ».

            Bon je ris en l’écrivant, pas exclu que je suis fatiguée et impatiente.
            Et puis j’ai pas été assez loin, faut que je le reprenne et continue. Mais plus tard vu comment je le reçois là.

          • @Jérémy: mon oui répondait à ton « verbeux ? », mais il s’intègre assez au post que tu as ajouté après.

          • que je suis sois

          • @François: génial.
            je crois que c’est le moment pour moi de remercier Limule, il devrait feuilleter tes livres et en lire des passages au hasard plus souvent.

          • @François : merci pour ces fructueuses réécritures. J’avoue que la dernière m’a beaucoup fait rire. Non, on ne conçoit pas que Ferrari soit dans ce registre. Je pense qu’assez tôt, les énoncés que tu proposes sont en rupture avec ce qui précède (le très classique haussement d’épaule). La solennité du moment exclut même qu’on puisse plaisanter par des effets de contrastes. J’allais dire que je te reconnais bien là.

            J’ai une autre proposition, plus monologue intérieur:

            Je suis sûr qu’en lui annonçant un dîner chez mes parents, ce con-là va hausser les épaules, comme dans les récits classiques, et qu’il va se fendre d’une phrase au style indirect libre.

            – Ne peut-elle pas rester un jour de plus ?

            Qu’est-ce que je disais.

          • @Juliette B: j’avoue que ces passages ne sont pas les meilleurs. Je n’ai pas encore fini, je ferai le point dans quelques jours.

          • je reprends, rupture de construction.

            Je suis sûr que si je lui annonce un dîner chez mes parents, ce con-là va hausser les épaules, etc

          • @Jérémy: Ca m’intéressera de te lire. De mon côté je l’ai repris ce matin.

          • Pour prolonger l’échange, je mets une partie de l’article sur « Entre les murs » issu de l’Encyclopedia Universalis. Je ne suis vraiment pas d’accord avec un certain nombre de commentaires, mais le texte a le mérite de se coltiner l’écriture et de proposer quelques réflexions intéressantes. Ce passage, par exemple :

            La valeur du livre de François Bégaudeau est sans doute plus proprement littéraire. On pourra, par exemple, pointer la construction du roman, assez mystérieuse au demeurant : cinq chapitres dont les titres sont des nombres entre 25 et 30 – s’agit-il d’un choix aléatoire parmi les jours de présence du narrateur au collège (cent trente-six en tout, lit-on à la première page) ? Chacun de ces chapitres, comme le faisait Hitchcock glissant sa facétieuse silhouette dans un plan de film, s’ouvre sur un individu sans lien apparent avec l’intrigue, désigné par son âge approximatif et sa qualité de fumeur, jusqu’à cet homme de trente – trente-cinq ans qui pourrait bien, au dernier chapitre intitulé « Trente » (les « trente jours qui restent à tirer » ?), être l’auteur lui-même. On saluerait aussi la virtuosité d’une écriture au plus proche sinon du réel, du moins du théâtre, qui procède par saynètes ou grandes scènes, uniques (l’Aïd, la sortie au musée) ou récurrentes (le conseil de discipline, le conseil de classe). Comment ne pas penser alors à ce « Conseil de classe très ordinaire » de Patrick Boumard, grand succès dramatique des années 1980 ?

            Le plus convaincant d' »Entre les murs » réside pourtant ailleurs, dans un travail de l’énonciation qui conduit à une authentique réflexion sur notre langue. Par un effet certes conscient mais ici très efficace, le roman brouille les pistes de l’énonciation, mêlant le discours des élèves à celui du narrateur, de l’administration, des collègues, des exemples grammaticaux, des « grands textes de la littérature ». Sont ainsi mis à vue dans un continuum énonciatif déroutant du fait de l’absence de guillemets et de signes diacritiques, le monologue désespéré du prof de gym, le monologue intérieur du narrateur ou la tirade de Perdican interprétée par un élève. « J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé » Qui parle, qui dit « je » ?

          • c’est du gros niveau oui
            et le dernier paragraphe est très juste

          • se coltiner dans le sens faire l’effort. C’est un des mérites de ce texte : on a quelqu’un qui travaille sur le style.

          • @François: oui, en le relisant, je me dis que c’est du beau boulot. C’est le début de l’article que j’aime moins.

        • @EP:

          • @Zyrma: Doucement Zyrma, tu vas déconcentrer EP dans la lecture de son roman de 944 pages.

            (enfin un peu de cul sur ce site)

          • c’est presque aussi bien que l’inconnue qui m’a envoyé par facebook une photo de Molécules posé sur son cul
            moi j’appelle ça une littéraire

          • @Zyrma:
            c’est soft, sur la photo le livre est posé SUR mon maillot de bain

          • tiens en parlant de bon goût, je signale à ceux que ça intéresse que Blanche Gardin est ce soir à 21H sur C8.

          • @François Billy :

            c’est presque aussi bien que l’inconnue qui m’a envoyé par facebook une photo de Molécules posé sur son cul
            moi j’appelle ça une littéraire

            C’est bon Billy, tu peux nous dire que c’est toi.

          • Tu vois j’ai même pas besoin de le dire.

        • @EP: qu’est-ce que ça veut dire « hygiène de vie : jamais de politique avec des inconnus » ?

          • @Jérémy: C’était pour dire que je n’allais pas répondre à la question qui m’était posée parce que pour préserver mon intégrité physique et ma santé mentale j’évite les discussions d’ordre politique avec les gens que je ne connais pas.

          • @EP: moi, c’est pareil, jamais la première fois.

          • @Jérémy: Si tu le dis.

      • @François: ce que je note, c’est que tu lis les ouvrages de tes interlocuteurs, mais pas eux.

        • eux ne te lisent pas.

        • Anecdote à Strasbourg
          Rencontre publique avec 4 auteurs de la rentrée. Avant, au café, le modérateur demande si nous nous sommes lus. Bilan : l’auteur sexagénaire n’a rien lu des autres, les deux auteures se sont lues (je le note) mais n’ont pas lu les deux autres, et bibi a lu les trois
          Remarque d’une des auteures?
          A merci pour cet effort
          B putain mais tu lis beaucoup alors?
          C c’est le coté prof, ça

          • C, la salope.
            Mais malgré cette anecdote de qualité, malgré la Politesse, c’est quand même marrant les rencontres littéraires des fois ?
            C’est une question hyper naïve mais une vraie question.
            J’adore les rencontres-ciné : on voit le film, on en discute après. Mais les rencontres littéraires qui veulent faire dialoguer ceux (parmi les écrivains et parmi le public) qui ont lu et ceux qu’ont pas lu, ça me paraît bâtard.

          • anecdote édifiante

    • Un petit point éthique en deux temps :
      1 nul n’est tenu de lire un livre. Corollaire : nul n’est tenu de lire En guerre. Les 580 autres romans de la rentrée suffisent à nourrir dix ans de lecture.
      2 si en revanche un individu se trouve tenté de juger ce roman dispensable, alors la moindre des choses est de le lire, au-delà d’un simple feuilletage. Après quoi je serais ravi d’en parler avec ledit individu, dans cet espace ou ailleurs. Ravi d’évoquer par exemple les dialogues sans tirets. Non tant pour le convaincre de ne pas s’en agacer – je ne peux rien contre cet agacement- mais au moins pour restituer la réflexion formelle qui m’a conduit, dans ce livre-ci, à présenter les dialogues de cette façon.

      Point éthique numéro 2. Sur les rencontres publiques.
      1 Hier nous disposions d’une demi-heure, et nous étions deux. C’est peu pour en arriver à dire des choses passionnantes. Ce qui fait d’un segment de parole comme celui-ci un non-objet de pensée. Si vraiment vous etes intéressé par ma pensée sur les questions sociales, je vous renvoie au livre, ou à d’autres écrits, voire à des prises de paroles plus longues et donc plus parlantes. Après quoi vous serez très bien armé et équipé pour me démontrer que je pense comme une quiche.
      2 « sang » et « empoignade virile » me semblent des métaphores très excessives pour rendre compte de l’hyper-bref échange d’hier sur l’état de la corporation journalistique. En tout cas sachez que la mini-pique que j’ai formulée sur cette question était d’une violence extrêmement feutrée au regard de la consternation dans laquelle m’a plongé la lecture du roman de Manoukian (lui n’a pu etre consterné par le mien, puisqu’il ne l’a pas lu) ; un roman de mauvais journaliste, pourrait-on dire : ruisselant de morale et de discours.
      3 quant à sa réponse, que vous relayez ici, pour faire valoir la fragile condition des reporters, elle était à coté du sujet. Ce n’est évidemment pas de cette infime minorité très spécifique des reporters que je parlais, mais des journalistes qui, censés rendre compte de la société française, accordent, par pente idéologique à corréler avec leur passif bourgeois, une part dérisoire à la violence sociale, lui préférant la scène étatico-électorale, ou, je le maintiens, des problématiques dites identitaires.
      J’ai « osé dire ça », parce que c’est la réalité. A moins que vous n’ayez des éléments concrets à produire susceptibles de me démentir. Sentez-vous libre.

    • @<a href="#comment-75 […] En fait de lire quelques pages au hasard et soudain de m'agacer des dialogues sans tiret" […]

      Le procédé s'appelle le style indirect libre et favorise le dynamisme du récit. On demandera à l'auteur de confirmer, je souffre d'un manque cruel d’omniscience, et crois le ou non, ça me navre.

      J'étais aussi à la Fnac, hier, on a en commun de ne pas avoir tout à fait commencé le livre. J'en avais lu 7% selon les estimations de Kobo. C'est plutôt mince, voir anorexique pour en parler.

      En revanche, on a pas vécu la même expérience, ou on avait pas le même révérenciel : Tu devais être assis au centre, alors que j'étais à droite.

      La rencontre a pour moi été bien fournie au regard du temps de parole. Un archétype de ce que j'ai entendu et compris qui pourrait se synthétiser : "la machine sociale, vectrice d'inégalités : un intérêt certain à sa mise en bouche". On quémandera une seconde lecture dans le but, a terme, de présenter cette problématique devant un jury de master 2.

      Oui, François a légèrement chatouillé un certain type de journalisme, ce fut, en toute subjectivité, en deçà de ce qu'il aurait mérité. Permet-moi cependant d'émettre un petit doute sur la probabilité qu'il attaque, gratuitement, parce que la nature même de cet acte n'aurait pu en être autrement, des types qui risquent leurs vie en zone de guerre pour informer l'outrecuidant occidental de ce qu'il se passe hors de ses frontières, et, en sous texte, de ce qui peut lui pendre au nez. Là, c'est moi qui titille un peu, mon côtés troll.

      Il a été agréable avec tout le monde, même le type qui a voulu lui parler d'entre les murs ( le 2782 ème, j'ai compté) fut traité avec égard.

      En revanche, si tu invoques son curage de nez en dernière partie comme manque de respect impartial à son lectorat, je rejoindrais tes rangs. C'est aussi inadmissible que Bernard Minet qui chante Bioman ivre sur la scène principale du TGS.

      • C’était pas la même rencontre, Pleutre. EP était présent à Paris, toi à Toulouse
        Oui je fais une tournée mondiale des Fnac
        Lundi prochain, Fnac d’Istanbul. 17h30. Juste à coté du Starbuck.

        • @François Bégaudeau: Quand je te dis que mes tentatives de sociabilisation me foutent dans la merde. 😀
          Le quiproquo aura au moins pour lui d’avoir été drôle.

          • rire

          • @Pleutre: j’étais à Paris…et les pages que j’ai lues ne ressemblaient pas à du style indirect libre mais à un dialogue sans tiret. Deux personnages qui conversent ; l’auteur va à la ligne mais ne met pas de tiret. Au bout d’un moment la question pour moi fut…mais qui parle ? Après tout une confusion est vite arrivée et ça peut tout changer.

          • Décidément il semblerait qu’il y ait pas mal d’inconvénients à feuilleter plutot que lire. Par exemple on peine d’autant plus à reconnaitre qui dit quoi dans un dialogue qu’on ignore tout des personnages (avec lesquels les 150 pages qui précèdent auraient pu, va savoir, nous familiariser)
            Peut-etre faudrait-il remettre au gout du jour la lecture d’un livre, aux dépens de son feuilletage. Je ne sais pas. C’est une question.

          • @François:

            Peut-etre faudrait-il remettre au gout du jour la lecture d’un livre, aux dépens de son feuilletage. Je ne sais pas. C’est une question.

            Et mettre au chômage tout une corporation? Sans cœur va.

          • en tant que témoin au procès des dialogues sans tirets, je lève la main droite et je jure de dire toute la vérité rien que la vérité jusqu’à ce que la mort nous sépare :
            – j’ai lu le livre en entier et il est vrai que par deux fois au moins je me suis perdue dans les dialogues à ne plus savoir qui disait quoi, à devoir m’arrêter pour me sortir du livre pour reprendre plus haut, en me disant que ah oui c’est vrai c’est un livre, ah oui c’est de la littérature,
            et j’aimais pas trop ça

          • « C’est une question ». Quelle question ? Vous ne posez pas de questions vous donnez des réponses. Ce n’est pas pareil. De toute façon feuilleter n’exclut pas de lire. Les points éthiques exposés plus hauts, je les ai, non pas survolés, mais lus. Et j’étais, je suis, parfaitement d’accord avec l’idée qu’il faut lire avant de porter « appréciation » ou même « jugement » pour reprendre vos grands mots. Je répondais simplement à Pleutre à propos du passage que j’ai lu.
            Et la question des tirets je la règlerai de façon impérieuse s’il le faut. Je prendrai un crayon et je les mettrai moi-même.

          • voilà, bonne idée

            feuilleter n’exclut pas de lire
            lire n’exclut pas de feuilleter
            on peut aussi lire sans avoir feuilleté
            et feuilleter sans lire après

            c’est passionnant cette conversation

          • @EP: je te suggère de rétablir un peu de ponctuation dans les bouquins de Claude Simon. Parce que franchement, faut pas exagérer.

          • Jérémy, je ne vais pas me chamailler sur Claude Simon, le Nouveau Roman, la sacralisation de la littérature et/ou des auteurs. Non. Je vais être aimable et te dire que tu as raison : la question de la voix narrative dans les romans de François Bégaudeau mériterait très certainement un examen précis tant elle est dérangeante (troublante).

            Passionnant ou pas, pfff, j’ai choisi l’option je feuillette puis je lis. J’ai lu ou entendu ici et là que le roman commençait vraiment avec un plan social, une histoire d’amour etc mais pas du tout le roman commence bien page 9 avec quoi, un mini chapitre (il y aurait aussi à dire sur le découpage des choses), sur une ville. J’ai eu la tentation de garder en tête tous les petits détails distillés sur cette ville pour lui donner un nom puis je me suis dit qu’il fallait se raviser. Le nom de la ville n’a aucune importance. Il nous est simplement rappelé que l’urbanisme, l’organisation politique de la ville, cloisonne les gens. Rien de nouveau, mais le roman rentre immédiatement dans l’universel. Cette ville pourrait être n’importe où dans le monde.
            Passée cette introduction solennelle, rupture de style. On va à l’usine.
            Certains commentateurs commentent que l’auteur aurait opté pour un style accéléré à cet endroit parce que les plans sociaux, c’est de la redite, ça nous est « familier » à force de répétition. Ah bon ? Je trouve que la rapidité du style nous aide plutôt à comprendre qu’au final on ne comprend rien à ce qu’est un plan social, à comment on en arrive là, que ça va trop vite, qu’il y a trop d’informations pour la plupart abstraites…mais qu’à la fin c’est irrémédiablement : décembre un travailleur reçoit une lettre lui annonçant le rachat de l’entreprise, mars suivant, il pousse la porte de Pole Emploi.
            Dès l’entrée à l’usine, la voix narrative, s’invite. Elle est derrière le dos du lecteur qui l’entend clairement ; elle est incisive, accusatrice et semble presser le lecteur de se positionner sur ce qui se passe. Elle est en colère cette voix narrative si je ne me trompe pas. Mais, moi, lecteur, colère ou pas, je la prie de parler plus doucement comme je le ferais si j’étais à sa place. Mais ça ne va pas être possible, bien sûr.
            Je trouve, comme tout le monde, le passage dans le bureau de la DRH particulièrement réussi. Antioxydants versus Anti-Occident. Je ne sais plus si elle est là mais je demande à la voix narrative « Qu’est-ce que ces ouvriers croient être venus chercher dans ce bureau ?, Toi qui leur parles à l’oreille dis-leur que c’est déjà fini, qu’il n’y a pas, là, de jolie lutte collective mais une lutte individuelle, que la seule chose que Catherine Tendron peut donner à chacun c’est un chèque plus ou moins gros pour régler leurs dettes ».
            Après j’ai rencontré Cristiano et je le trouve chiant. Pourtant il a giflé Catherine Tendron. Une gifle à 20 000€. C’est cher. J’espère que ça valait le coup.

          • Ce roman de 45 pages a l’air pas mal.

          • J’ai dû rater un point éthique. Il faut lire sans désemparer. Puis s’exprimer. Et je n’ai pas suivi la règle.
            Tenons comptabilité puisque vous aimez les chiffres ; ce roman compte 296 pages environ. J’en suis, tout de suite, à la page 84 exactement, « Cristiano sert un poing de triomphe. » (à propos d’un pari en ligne).

          • Et donc nous aurons trente lignes de vous toutes les 80 pages? Je m’en réjouis. Ca nous fera une sorte de journal de lecture. Pour l’instant c’est passionnant. Dire d’un personnage qu’il est chiant est passionnant (on croise les doigts pour qu’il meure)

          • Passionnant/pas passionnant. Je ne savais pas que j’avais pour mission de vous passionner. Vous passionner pour quoi faire ?

            Aujourd’hui, dimanche 18 novembre 2018, j’en suis page 207. « Pauvre type. Pauvre Louisa ».
            Cristiano est mort ; il s’est assassiné. Il a perdu son poste à l’usine. Le monde s’écroule. Non, plus encore, il a perdu son poste à l’usine ET sa femme le trompe. Le monde s’écroule. Il se suicide. Il s’immole. Il aurait pu se pendre, se jeter d’un pont ou de plusieurs étages , prendre des drogues, foncer dans un mur à pleine vitesse en moto mais il choisit de s’immoler. Pourquoi un tel mode opératoire ? Est-il poursuivi par l’idée du sacrifice ? Un sacrifice qui satisferait qui ? Et pourquoi se suicider d’abord ? Un acte tellement égoïste et tellement dérisoire.
            Pauvre Louisa. J’espère qu’elle va vite sécher ses larmes et reprendre ses combats de boxe. J’espère qu’elle va vivre, qu’elle va continuer à porter de la dentelle, des mini jupes, des talons hauts, du maquillage, qu’elle va continuer à écouter Christophe Maé et à lire des livres utiles. Peut-être que ça ne lui permettra pas de briller au micro des rencontres littéraires « Désir de lire » mais, visiblement, cela ne l’empêche pas de remarquer la cruauté lorsqu’elle se présente.

            La voix narrative s’est tue ou a été très discrète toutes ces pages. Mais elle laisse son empreinte. D’une situation générale contrariante découle une situation intime contrariée. Quelque chose comme ça.
            Je rature dans ma sorte de journal de lecture le mot chiant accolé à Cristiano.

          • sage rature

          • Finalement c’est une fin américaine. Une happy end. Tout rentre dans l’ordre dans ce roman.
            Le narrateur ne nous a pas expliqué le choix du mode de suicide de Cristiano. Il/ elle a un peu cherché mais pas beaucoup. Ça reste un suicide dont les causes naviguent entre déception professionnelle, déception sentimentale, dépression. Triste vie de Cristiano.
            Il ne sera même pas vengé par sa veuve. On marque à la joue Catherine Tendron mais Paul Kremer sera, lui, épargné, mieux il fera rédemption. J’aime le lire mais je n’y crois pas un instant. Ce n’est pas possible.
            Je suis d’avis qu’il fallait durement blesser Paul Kremer et faire entrer un petit rouge-gorge. Cet oiseau dont on dit qu’au début il avait un plumage brunâtre, mais voletant auprès de Jésus crucifié, il s’est posé sur son épaule et avec son bec a ôté quelques épines de sa tête. Une goutte du sang du Christ est alors tombé sur sa gorge et depuis son plastron est rouge.
            Bien heureusement ce n’est pas le sage lecteur qui décide ; il y aurait trop d’enfantillages.

          • Il fallait bien deux mois de feuilletage puis lecture pour en arriver à signifier à l’auteur que le miracle de Paul Kremer tient du miracle, et que l’étourneau est un moineau.
            Merci

          • Non, non, je l’ai feuilleté une fois et lu une fois. Je lis lentement et ce n’est pas un crime.
            Un miracle. Ah, vraiment…Une fantaisie plutôt.
            Votre roman est ancré dans un béton comment aurais-je pu y voir un miracle ? N’importe quoi.

          • Comment y voir un miracle? En déchiffrant les voyelles et les consonnes qui composent un certain nombre de phrases de ce roman. Celles qui nomment Etourneau l’auteur dont le pseudo est Pirlo, double probable de l’auteur qui est, dans cet objet de papier, le seul véritable instigateur du miracle (moyennant quoi le miracle procède effectivement de la fantaisie littéraire). Celles qui mettent dans la bouche d’une oratrice de Nuit debout la parabole de l’Evangile sur les oiseaux, et qu’on retrouvera dans la bouche du patron Kremer sur l’épaule duquel se pose un étourneau.
            Mais repérer ces phrases demande peut-être un peu trop d’attention.

          • Pirlo ? Il se cache sous la table dès qu’il aperçoit à un « entretien public » un homme en colère de moins de 50 ans qui porte un perfecto avec des muscles dessous…donc j’ai eu du mal à l’imaginer en faiseur de miracle.

          • Oui merci je suis au courant de cette scène, qu’on pourrait, dans un grand moment de bienveillance, mettre sur le compte d’une forme d’auto dérision de l’auteur.
            Mais ce n’est évidemment pas de la réalité effective d’une capacité au miracle du personnage de Pirlo que je parlais
            Je ressaisissais, pour la gouverne de ceux que ça intéresse, le maillage de signes qui organisent l’idée du miracle, et indiquent sa nature : Kremer bascule par l’intercession d’un étourneau, lequel étourneau renvoie à l’écrivain fictif Pirlo dont c’est le vrai nom, lequel, par son ascendance vendéenne avérée par la terminaison en -eau, ainsi que par son pseudo parfois utilisé par l’écrivain réel Bégaudeau, renvoie audit Bégaudeau. C’est donc bien Bégaudeau, qui, secondé de son apôtre le Macintosh de marque Apple, fabrique ce miracle de papier.

          • Vous vous doutez bien que tous les lecteursconsommateurs littéraires ne connaissent pas vos petits détails biographiques…
            Par ailleurs, moi, un miracle de papier, je ne sais pas ce que c’est.

          • Il y a certes un détail biographique qu’on n’est pas censé savoir, c’est Pirlo
            Mais Bégaudeau-Etourneau, ça pourrait éveiller l’attention. Doublé de la mention de l’origine vendéenne de ce Etourneau.
            Cela dit je n’ai jamais prétendu que tout ça doive etre absolument perçu et compris. Mais puisque vous parliez de miracle, en regrettant l’absence du motif, et l’absence d’oiseau pour le porter, je vous signalais que ce motif et l’oiseau afférent sont bel et bien objectivement là dans le livre, en connaissance de cause de l’auteur.

            Dans un livre il ne peut y avoir qu’un miracle de papier. Comme du reste il n’y a que des humains de papier. Et des actes de papier.
            Il y a de beaux miracles dans Ordet, Théorème, Sous le soleil de Satan, L’humanité, mais ce ne sont que des miracles de pellicule.

          • Je n’ai pas parlé de miracle. J’ai juste précisé que je n’ai pas cru à une histoire dans votre roman. Vous, vous précisez que je n’ai pas compris, par manque d’attention, que ce n’était pas une histoire mais un miracle. Et vous embrouillez encore plus les choses en reprécisant que vous avez accompli un « miracle de papier » avec votre apôtre en forme de pomme.
            Miracle de papier, miracle de pellicule, miracle de la vie tout ça ce sont bien des histoires. La question c’est y croire ou ne pas y croire. Je fais le plus d’efforts possible pour être crédule, toujours, mais parfois ça ne prend pas comme pour Paul Kremer. Ce n’est pas bien grave, j’ai cru à d’autres passages.

          • « ce n’était pas une histoire mais un miracle »
            je ne comprends pas cette formule

          • Enlever le mot histoire de ma « formule ». Je n’ai pas compris qu’il y avait un miracle dans votre roman. D’ailleurs il n’y a toujours pas de miracle malgré vos explications. Il y a juste l’histoire ou le récit de la rédemption de Paul Kremer.

          • @EP: Je m’immisce parce que je sens que vous galérez : la rédemption de Paul Krémer constitue un miracle dans le sens où cette partie du livre ne se situe pas dans un registre de vraisemblance et n’est pas réaliste, au contraire du reste de l’histoire. Cette incise quasi fantastique (si vous préférez ce terme à celui de miracle) est délibérée, donc il est normal qu’elle ne soit pas crédible puisque ce n’est pas son but. Elle était par ailleurs annoncée, ou soutenue, par un certain nombre de signes que François avait disséminés dans le roman et qu’il a rappelés ici, elle n’est pas ex nihilo.

          • J’aime autant ne pas utiliser le terme fantastique. Un miracle peut parfaitement se produire dans un roman réaliste. Et un miracle peut parfaitement se passer de signes. Des signes…On dirait de la superstition. En plus dans le roman ces signes sont de si basse intensité qu’ils sont inaudibles (enfin, pour qui n’a pas son master es François Bégaudeau).
            Quel est donc le but de cette incise quasi fantastique, comme vous dîtes ?

          • Ce miracle n’a pas d’autre but que lui-même, comme toute chose dans un livre.

            Concernant le master es bégaudeau, j’ai déjà répondu. Vous n’avez pas répondu à ma réponse.

          • sauver tous les autres (vous compris)
            moi j’ai mon diplôme !

          • Le miracle montre qu’un riche (par exemple Paul Kremer) subit autant le libéralisme qu’un prolo (par exemple Louisa). Le riche n’est pas libre, et dans le roman, Paul et moi, nous nous en apercevons quand Paul se libère de sa richesse.
            Mais sa richesse est si confortable, comment Paul pourrait s’apercevoir de cet asservissement sans ce miracle ? pourquoi voudrait-il se libérer de cette (attention formule) « prison dorée » ? Le roman a besoin de cette prise de conscience miraculeuse pour développer la libération de Paul. C’était déjà le miracle de la Bonne nouvelle, une pièce de théâtre que j’aime bien.

            Je connaissais pas Pirlo, mais je savais que François s’appelait François. Culture générale. Du coup, dès que j’ai vu apparaître dans ce roman un écrivain qui s’appelait François, j’ai tiqué. Brillant je sais.

          • @EP: Je me joins à l’excellent commentaire de Billy. Je rajouterais que cette incise quasi fantastique apporte un peu de gaieté et de légèreté au récit – de la fantaisie en somme – qui permet une respiration dans le livre et ainsi de ne pas étouffer sous le carcan réaliste. Et aussi une note d’humour, différente de l’ironie froide qui parcourt le livre.

          • « étouffer sous le carcan réaliste » ? Pas convaincue par ton expression, ça m’énerve presque (et donc oui, ça m’excite). Je veux comprendre ce que tu dis : En quoi le réalisme est un carcan en art ?

          • @Billy: Il aurait sans doute été plus juste de me part d’écrire « un » carcan réaliste, plutôt que « le » carcan réaliste. Car le réalisme n’est au fond qu’un mode d’écriture, un style de narration, qui fait la part belle aux détails qui sonnent vrais ou l’on s’attarde sur des éléments, concrets, qui nous font reconnaître le monde dans lequel sinon on vit du moins duquel on est entouré.
            Quand bien même François ne sacrifie pas intégralement à ce régime d’écriture, car après tout le nom de la ville n’est pas citée, ni ses rues, quartiers, le roman se caractérise par sa saisie sociologique, qu’il revendique lui-même. De l’infra sociologie, celle qui s’attarde sur les micros faits (la barbe, l’épilation, les bars à vin). Il est indéniable que cela singularise « en guerre », cela a d’ailleurs été le sujet principal de la réception du livre. Il s’agit donc bien d’un choix de l’auteur, de règles qu’il se donne. Pour faire court, il s’agit d’un genre. Le réalisme, ou tout du moins ce réalisme sociologique-là n’est une approche neutre, par défaut de l’écriture d’un roman. Et comme tout corps de règles – c’est à donc à ce titre qu’il s’agit d’un carcan -, son respect intégral et scrupuleux pourrait être étouffant. D’où la respiration produite par le miracle décrit plus haut.
            Autre chose, il ne t’aura pas échappé qu’on utilise l’expression « roman réaliste » quand l’auteur s’emploie à raconter une réalité sociale dure. Ainsi on ne qualifie pas comme telle toute la littérature new-yorkaise de ces 30 années qui décrivent la vie des yuppies, aussi précisément narrée soit-elle. Et donc « en guerre » n’y échappe pas. Si François travaille le réel, il choisit d’en extraire une partie assez raide : licenciements, dépression, suicide, adultère qui finit mal. Ce ne sont pas des maux exotiques, j’entends bien, on pourrait sans doute dire qu’ils concernent une majorité de gens mais il y a indiscutablement un effet de concentration et de compression de ces malheurs dans le roman. Après tout, François aurait très bien pu raconter l’histoire d’une femme de ménage et de son mari maçon à qui il n’arrive aucun drame social ni tragédie intime, cela n’aurait pas été moins juste. Donc ce choix de montrer une réalité brutale pourrait être assommant si François ne ménageait pas des moments drôles ou plus légers, comme ce fameux miracle. Bref, s’il faisait comme les Dardenne à montrer des prolos qui font la gueule et à qu’il arrive toutes les horreurs du monde.

          • Je ne me retrouve en rien dans ces découpes. Ma pratique de l’art, de la littérature en particulier, comme producteur et comme récepteur, ne correspond en rien à cette façon d’en poser les termes. Il y a là au moins quatre discordes :
            1 le réalisme. Ce terme est flou et mérite une grande précision. Si réalisme désigne l’ambition de capter le réel, alors il est certain que l’art EST réaliste, toujours. Du moins que je ne connais pas d’artiste digne de ce nom qui n’ait voulu capter du réel. Qui n’ait voulu RENDRE LE RÉEL -quelle magnifique tournure, tout y est. Ce qui distingue des oeuvres, ce n’est donc pas cette option réaliste unanime, mais le type de réel qu’elles captent, ou ce que l’artiste semble penser que le réel est. Exemple radical mais rigoureux : quand un peintre chrétien peint une crucifixion, il pense faire oeuvre de réalisme, puisque lui croit à la Passion du Christ. Et quand Proust examine la réminiscence, il donne dans la phénoménologie réaliste des sensations.
            Conclusion : En guerre est réaliste, une Crucifixion est réaliste, Tropismes, de Sarraute, est réaliste, Proust est réaliste.
            Or une dommageable coutume nous a habitués à appeler « réalistes » des oeuvres qui semblent se pencher sur un seul type de réel : le réel social, et notamment le réel des pauvres. L’amalgame vient de Zola, bien sûr, avec au passage l’oubli que Zola aura passé la moitié de son temps à restituer des milieux riches. Tu ne fais pas cet amalgame, Charles, puisque tu parles des yuppies. En revanche tu cèdes à la coutume en appelant réaliste En guerre, alors que tu n’appellerais pas réaliste un livre ou un film tache de disséquer les affects d’une passion amoureuse close sur elle-même. D’un Bergman tardif tu ne diras pas que c’est du réalisme. Et c’est bien dommage. Car c’en est : il s’agit bien de capter le réel d’une turbulence conjugale. C’est bien dommage parce que c’est ce qui sous-tend ton second égarement.
            2 Car pas plus que tu ne parleras de réalisme à propos de Bergman ou Desplechin – alors que le second restitue réalistement les névroses et fantasmes de ses personnages-, tu ne parleras de « carcan réaliste ». Traine là l’idée, quand même, que le réel social est un carcan, et non pas le réel « psychologique » au sens classique. C’est bien cette distinction que tu devrais interroger, Charles, c’est là vraiment le coeur impensé de ton raisonnement. Pourquoi donc l’examen méticuleux de la haine de la figure de la mère – motif central du desplechinisme- serait moins un carcan que l’examen méticuleux d’un rapport de classes? Sachant bien qu’il me semblait, avec En guerre, avoir contribué à donner du « social » une idée un peu plus vaste que celle de la simple étude des rapports de classes. Que justement un artiste est porté sur le social quand il ressent puissamment que « social » englobe en fait tous les faits humains, y compris les plus intimes (qui donc ne le sont pas tant que ça), les plus personnels (et qui donc ne le sont pas tant que ça). Sachant bien aussi que, de même qu’il n’y pas de grand art réaliste qui n’interroge ce que c’est que le réel même, En guerre porte en son coeur une réflexion sur ce caractère englobant de la donne sociale, à travers la question de la causalité du suicide de Cristiano.
            3 le plus important : si tu savais, Charles, comme le réel est pour moi, quand j’écris, tout sauf un carcan. Comme il est très exactement le contraire. C’est le réel qui donne des idées, qui nourrit, qui alimente, qui stimule, qui dynamise. C’est le réel qui fait l’oeuvre, par intercession de la main qui le saisit. Je ne me sens donc jamais contraint par le réel, c’est l’inverse : j’en redemande toujours, pour toujours mieux activer la machine, y compris la machine à fictionner. Inversement je me vois parfois à sec, je me vois piétiner : c’est que je suis en train de m’avancer dans un terrain sans consistance, et qui ne repose sur rien. C’est une sensation physique, concrète. Je sais qu’alors je suis nulle part. Et le nulle part c’est 5 lignes et on arrete tout. Comme il arrive qu’on se rend quelque part et qu’une fois sur place on se dise : y’a rien ici. Rien c’est à dire: pas de réel. Un déficit de. Donc essayons un autre lieu. Parfois je me lance dans une scène et au bout de 5 lignes je vois qu’il n’y a rien dedans : abandon. Par exemple il y a une scène que j’ai eu du mal à écrire dans En guerre et dont aujourd’hui encore je suis insatisfait, c’est celle où l’employée des impots visite Louisa. J’avançais avec elles dans la maison et rien ne venait, tout ça me semblait vide, sans doute parce que la situation était artificielle.
            C’est le réel qui fait l’art. Le réel n’est pour l’art jamais un carcan, qu’il s’agisse du réel d’une usine, d’une psyché, d’une résurrection, d’un premier pas sur la Lune.
            J’ajoute une nuance, plus constructiviste : si le réel n’est pas un carcan pour l’art, c’est aussi que cela marche souvent dans l’autre sens, à savoir que le premier est subordonné au second. En effet c’est l’art qui produit le réel. C’est l’écriture qui produit le réel. Dans le temps de l’écriture même le réel n’existe pas comme un dehors aux limites desquelles l’écriture devrait se plier, il advient par elle. On n’écrit pas pour exprimer, disais-je dans le long texte Transfuge -sous peine de se condamner au médiocre. On n’écrit pas pour exprimer une parcelle de réel, mais pour la faire exister. Ce qui est encore plus vrai pour la pensée : je n’écris pas pour exprimer une pensée, mais c’est l’écriture même qui me fait penser (ca j’en eu la sensation précoce par la critique du cinéma : je sortais assez sec d’un film, et puis j’écrivais dessus et alors la pensée venait, l’écrit dépliait les sensations-idées qui s’étaient tassées en moi pendant la projection.
            4 si le réel n’est pas un carcan, c’est qu’il est vaste, composite, infini. Le réel c’et l’infini à portée des caniches. Ainsi un même fragment de réel recèle toutes les humeurs, tous les plis. Et donc la « légèreté » n’est pas, dans En guerre, un contrepoint au réel, et qui nous fait échapper à son carcan. Elle est une modalité du réel même. Tout l’effort stylistique étant d’inscrire diverses modalités dans la même scène, et, idéalement, dans la même phrase. Si dans les scènes d’affrontement à l’usine, tu ne sens pas en même temps la lourdeur du conflit et son écrin burlesque, c’est que j’ai raté ma page. Même chose dans les scènes de séquestration : grosse tension mais grosse rigolade. Je crois. Mais toi non. Toi visiblement tu ne respires qu’au moment du miracle. Bon.
            Etant bien entendu que ce miracle est, pour qui croit à Saint François, un moment réaliste. Ce qui nous renvoie à mon 1 et enclenche une lecture circulaire et sans fin du présent post.

          • ça calme

          • @François: Merci pour cette longue et intéressante réponse.
            Je comprends ton acception du terme réaliste mais si tout est réel – les fées comme les plans sociaux- ce que je peux accepter, alors l’expression est d’un intérêt opératoire nul (car il n’est pas discriminant). L’origine de notre désaccord tient peut-être à cela : je pars d’un terme connu, peut-être imprécis certes, pour développer un argumentaire alors que tu réfutes ce postulat. Par conséquent, tu ne peux que t’opposer à ce qui en découle.
            Oublions le terme réaliste si tu veux. Tu reconnais tout de même que ton roman a une assise concrète qui le distingue des autres livres? Qu’il a une visée sociologique? Donne-moi le terme qui te convient le mieux, plutôt que réaliste on peut même dire chocolat si tu veux.
            Je sais bien que le réalisme a, traditionnellement, à voir avec « le réel des pauvres » puisque je l’écris moi-même dans le post auquel tu réponds. Mais encore une fois, ce livre témoigne d’une volonté de saisir la vie d’individus qui affrontent des situations violentes, socialement (licenciement, précarité) et intimement (dépression, suicide). Et qui le fait au moyen de descriptions précises de la vie concrète de ces gens. Avec des commentaires sociologiques sur la mode de la barbe chez les trentenaires, l’épilation intégrale chez les prolos, le goût des bars à vin chez la classe moyenne intellectuelle etc…
            Tu as raison de dire que je ne parlerais pas d’un carcan réaliste chez Desplechin, car encore une fois j’emploie une expression selon une acception commune, mais je pourrais dire qu’il y a un carcan psychologique qui se manifeste par un régime de l’hystérie, surtout dans Rois et reines, le Desplechin que j’aime le moins. Car comme j’ai essayé, vainement, d’expliquer, le réalisme n’est pas moins un carcan qu’un autre genre. Tu me dis que ça vient à toi naturellement, que c’est ta façon d’écrire et de penser ton activité, très bien mais quelle différence cela fait? Tu écris selon un mode, réaliste/chocolat, pendant toute une partie du livre jusqu’au miracle. Il y a bien une rupture dans la narration, une incise fantaisiste.
            Tu dis que tout réel contient tout et donc que la légèreté ne saurait s’y opposer puisqu’elle y est contenue. Sauf que, le réel n’est pas le réalisme, car comme je l’ai souligné, tu optes pour le récit d’un réel dur et violent, qui de par sa brutalité, est plus saillant et marquant que le reste du réel que tu traites, de façon plus périphérique. Par exemple, si dans un film on raconte l’histoire d’un mec qui a un cancer incurable, dans une optique réaliste, c’est à dire conforme à ce que vit la majorité des gens qui en sont touchés dans la vraie vie. Si le cinéaste n’est pas un bourrin, il y aura sans doute à divers moments des touches d’humour car l’humour fait partie de la vie et donc de la maladie. Est-ce que pour autant, à la fin du film, se terminant par la mort du cancéreux, tu auras envie de te marrer? Probablement pas. Parce que même si le film a fait droit à la multiplicité du réel, il n’en reste pas moins que le coeur du film est l’histoire d’un mec qui meurt du cancer. Que cette tragédie, bien qu’entourée de moments moins tragiques, pèse suffisamment lourd pour faire pencher tes affects du côté de la tristesse que celui de la joie. A la fin, malgré les blagues, tu auras quand même envie de pleurer.
            Revenons à « En guerre ». Ce livre raconte la relation sentimentalo-sexuelle entre une prolo et un petit bourgeois vouée à l’échec, sur fond de précarité. Relation qui va être perturbée par le mari de la prolo et notamment par son suicide. Oui le livre ne raconte pas que ça, oui il y a de l’humour, de l’ironie, de la bienveillance envers les personnages, you name it. Mais il n’empêche que ça reste le fait majeur du livre, son noyau qui par sa noirceur pèse plus que les parties légères disséminées. Puis il y a le miracle qui advient, qui est un bloc narratif léger en soi alors que jusqu’à cet événement la légèreté se trouvait dans des petites touches, des petits éléments. Ce qui a donc pour effet d’alléger le récit. Ce qui ne veut pas dire que jusque-là le livre avait irrespirable et assommant. Mais je pense que si tu n’avais pas choisi de raconter ce miracle mais qu’à la place tu avais fait le récit d’un autre naufrage, d’un autre drame, d’une autre tragédie, j’aurais peut-être trouvé ça trop lourd in fine. Mais si le livre s’était arrêté avant ce miracle peut-être que je n’aurais trouvé le livre trop dur non plus. Je veux dire par là que cet épisode n’était pas nécessaire mais en tout en cas profitable.
            J’ai vraiment l’impression d’expliquer des évidences mais bon.

          • « Que cette tragédie, bien qu’entourée de moments moins tragiques, pèse suffisamment lourd pour faire pencher tes affects du côté de la tristesse que celui de la joie. A la fin, malgré les blagues, tu auras quand même envie de pleurer. »
            Non, trois fois non. Je l’ai dit, je le redis : si un film ou un livre sont bons, s’ils sont de l’art, alors ils me mettent en joie, quand bien même ils se termineraient par un cataclysme. Et si larmes il y a, ce sont des larmes jouissives (non pas des larmes de joie : des larmes jouissives). Ainsi l’art organise une intrication entre joie et peine, entre tragédie et euphorie. Et donc non, trois fois non, la tragédie n’est pas « entourée » de moments moins tragiques, elle délivre en soi de l’euphorie, de même que les gestes de luttes CRS-ouvriers sont inextricablement violents et burlesques. Quelqu’un qui me dit qu’il a aimé mon livre bien qu’il ait trouvé ça très noir doit vraiment mettre au clair ce paradoxe intenable. Quelque chose ne va pas dan scette formulation, qui doit etre résolu, que Nietzsche a le premier résolu dans La naissance de la tragédie.
            « Tu reconnais tout de même que ton roman a une assise concrète qui le distingue des autres livres? ». Non. trois fois non. Le livre de Vanessa Schneider sur sa cousine a une assise très concrète. Elle y raconte leur vie réelle, tissée de souvenirs très concrets. Elle y raconte la très concrète sodomie subie par Maria, et sa concrète dépression-déchéance jusqu’à la fin. De même que les Malheurs du bas a l’assise concrète d’une documentation sur le viol. Ce qui va donc me distinguer de ces deux là, c’est le type de réel appréhendé, c’est la conception du réel (Schneider et Bayard pensent qu’e les corps sont dissociés du corps social, tout le débat est là, toute la discorde), c’est les fragments de vie arrachés à cet ensemble qui s’appelle le réel dans lequel puisent tous les livres ou presque. Et puis l’autre mode de distinction c’est le style : le mode de saisie. La phrase. Là-dessus il serait intéressant de comparer avec un auteur « social » comme Mordillat, qui a pu croiser les mêmes réalités ouvrières. La phrase, comme d’habitude, est l’absente des débats. Et ca tombe bien mal pour moi, qui met à peu près tout dans cette unité.

            Par ailleurs le passage sur la barbe, ou autre, n’est pas un « commentaire », c’est une captation d’un phénomène, comme Proust propose un mode de captation de tel geste mondain. Dans les deux cas, la visée est la justesse. RENDRE le phénomène le plus justement possible.
            A ce titre le passage sur la barbe ne dissemble pas d’autres captations. Par exemple la saisie de la vibration sexuelle qui saisit Louisa au moment où Cristiano lui fait une crise de jalousie. Vibration qu’on pourrait rapporter, entre autres, à l’imprégnation sociale de codes virils qui ont cours dans les quartiers populaires.
            Tout est dans tout, et c’est bien pourquoi je rechigne à parler de roman sociologique. Mon roman n’est pas moins psychologique que sociologique, simplement il décline, comme Molécules qui n’était pas classiquement social, la conviction spinoziste que les affects sont toujours-déjà médiés par des données du corps social (sans tomber je crois dans des conditionnements grossiers).

          • @François: J’ai l’impression qu’on est partis sur un bon dialogue de sourds mais je continue quand même. Je réponds tout de suite sur les larmes jouissives, plus tard sur le reste.
            Evidemment qu’on prend du plaisir à pleurer devant un film triste, sinon on n’irait jamais en voir. Pareil pour les films d’horreur car on aime avoir peur. Et si on éprouve de la joie à ressentir ces affects tristes, ce n’est pas que par complexion nietzschéenne, c’est parce que se joue là un phénomène de catharsis bien connue : on apprécie d’autant plus une situation extrême qu’on s’en sait écarté par sa position de spectateur.

          • non, trois fois non
            pas la catharsis
            toute la pensée de l’art de Nietzsche se forge contre cette idée de catharsis, qui n’avait que trop duré
            la catharsis : se soulager du pire
            Nietzsche : jouir du pire

          • @François: Mais on jouit de toute façon du pire, même dans la catharsis, puisqu’on prend du plaisir à lire/voir des horreurs. Je ne vois pour ma part aucune contradiction dans le fait d’apprécier une oeuvre très noire. Oui je comprends qu’il y a du burlesque quand la fille possédée de l’exorciste vomit partout et qu’elle insulte tout le monde mais cela relève du plaisir médié de la transgression, d’ailleurs le film a terrorisé ses spectateurs, ils ne les a pas fait rire. Donc pour toi il y aurait aussi une « contradiction intenable » à aimer un film qui nous a fait très peur? Et ce qui fait que l’Exorciste est un chef d’oeuvre, c’est que l’horreur y est bien dosée, qu’elle va crescendo en prenant son temps. Si cela n’avait été qu’un déluge d’images horrifiques pendant 2h cela aurait eu peu d’intérêt.

          • La contradiction intenable est dans : j’aime ce livre MAIS c’est très noir. L’absence de contradiction serait dans : j’aime ce livre très noir. Et par extension : si je l’aime c’est qu’il n’est pas très noir. Plus précisément : mon expérience de lecture n’a pas été noire -puisque je l’aime. Ce livre n’est pas très noir, puisqu’il m’illumine.

            Ce n’est pas un dialogue de sourds que nous avons là, mais nous avons perdu le sujet, qui était cette affaire de carcan. Hier j’ai revu Cris et chuchotements et je me suis dit : je ne sais pas ce que Charles en penserait, mais de toute façon il ne parlerait pas de « carcan réaliste » à propos de ce huis clos violent entre soeurs. Il dirait : étouffant, asphyxiant, peut être même glauque, morbide, mais il ne dirait pas : carcan réaliste. Tout le débat est là : les affects familiaux ne seraient pas perçus comme relevant du réalisme, autant que le seraient une étude des rapports de classes au sein du même manoir.
            (d’ailleurs au passage ce film est intéressant en ce qu’il mais tout ça sur le même plan : la maladie qui frappe cette famille est immédiatement vue comme une maladie sociale, une maladie de classe.)

      • @Billy: Un miracle ne montre rien. Il se produit. Le reste c’est de l’opinion, de l’interprétation, du bla-bla de narrateur.
        Je n’irai pas sonder la qualité de ma culture générale encore moins celle de ma brillance, ne ressentant aucun besoin de justifier que, lorsque je lis un François écrivain écrire sur un François écrivain dans un roman, je ne vois qu’un exercice de mentir vrai.

        • c’est à dire?

          • @François Bégaudeau: C’est-à-dire qu’à la page 172 je suis face à un « écrivain fictif » ; il est vrai mais irréel. Si c’est sur le mentir vrai que portait la question.
            Si c’est sur mon avis de la démonstration de Billy que portait la question, son commentaire me laisse sans voix c’est-à-dire que je n’ai rien à en dire.

          • ce livre de fiction contiendrait donc des personnages fictifs, dont un qui serait un écrivain fictif?
            Louisa Makhloufi serait une prolétaire fictive?
            on en apprend de belles
            et on tombe de haut

          • Au début, je n’avais pas écrit écrivain fictif, j’avais écrit autre chose et puis j’ai relu votre commentaire du 28/11 où vous parliez d’écrivain fictif. Alors, j’ai repris vos mots (et j’ai mis les guillemets)…pour voir.
            Si j’ai bien suivi, personne ne vous a encore soupçonné de vous cacher derrière Louisa Makhloufi. Donc que vient-elle faire là ?

          • Une réponse serait : en effet.

          • En effet, en effet est bien commode et fonctionne à toutes les sauces.
            En effet, c’est vous qui parliez d’écrivain fictif.
            En effet, ce livre de fiction contient des personnages fictifs dont un écrivain périphérique dont vous faites ici grand cas.
            En effet, Louisa Makhloufi est une femme fictive.
            En effet, je réponds toujours à toutes les questions.

  4. Pour info aux nouveaux arrivants on trouve aussi des commentaires sur En guerre en page Dis-moi du site à partir du 28 août.
    Bisou Bisou

  5. Geai rai mi, à tente ah!

    La lettre additionne l’alerte, au suivi de Sa quantité… Dans un mot!

    Qui ne se peut qu’affirmer notre mort prochaine.

    La vitalité d’esprit, en jouant aux maux subits par les pauvres gens
    n’existera plus!

    Tout passe!

    Comprendre, est une autre perspective, où il ne faut surtout pas perdre son temps à le perdre!

    À Expliquer.
    François… Être qualitatif, valeureux, subconscient, véritable
    en sa pure humanité.

    Pace Di Core

  6. Soulever le silence du petit « SI TOI RIEN », restera l’homme à contourner sans « À RAIE »… QUE ceux qui détiennent la « PAS RÔLE », ne l’offrirons jamais dans
    un noble partage familial… PATRIE… Famille à un « BANG QUAI » où le « BÂT EAU » si NOIX!
    Mais « Les Pôles y Tiquent »…
    N’Anôn Pas!
    Pace Salute

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