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On rappelle les épisodes précédents à l’attention des étourdis, avec une pensée particulière pour ce quadragénaire de gauche qui récemment confiait lire peu de romans contemporains, peu de romans en général, mais avoir lu tout Houellebecq qu’il tenait pour, je cite, un grand écrivain. Les épisodes : Gaëlle Bantegnie, membre du collectif Othon, chanteuse des Femmes (http://www.les-femmes.propagande.org/), puis de La maman et la putain (https://www.youtube.com/watch?v=te8wGXGkcEc), puis élue miss Nutella en 2006 par quatre voix contre cinq, a publié à ce jour deux romans chez Gallimard : France 80, Voyage à Bayonne (http://begaudeau.info/2012/09/10/blog-phrase-numero-10/)
Elle en publie ces jours ci un troisième, Au pays d’Alice, chez le même éditeur. Si les littéraires convaincus que l’évocation  d’une fille par sa mère ne fait pas littérature consentent à passer outre leur risible réticence pour ouvrir ce roman, ils verront qu’il porte, par et dans la langue, des enjeux décisifs. Ni plus ni moins que : comment suis-je au monde? Ou encore : qu’est-ce qui m’agit dans une situation donnée, quotidienne ou plus rare? D’où viennent et que produisent les idées-affects qui me traversent?
En somme : quelle machine suis-je?

sinoza gaellisé

-Espèce de grosse tare !

-De grosse quoi ?

-Tare

-C’est une insulte ça ?

-Non, c’est un mot

 

Je lave, m’habille, rassemble mes affaires pour la maternité, un gros sac que j’ai déjà préparé. C’est pour aujourd’hui, lundi 5 juillet 2010, j’aurais préféré un chiffre pair.`

 

A 20 heures, Antoine est encore là, assis sur un fauteuil en skaï, des restes de repas sur la table. Quand les contractions se déclenchent, je lui demande de me faire la conversation pour oublier la douleur. Il ne voit pas trop quoi me dire, finit par m’expliquer le phénomène de la tectonique des plaques.

 

Alice se met à hurler. L’un après l’autre nous la prenons dans nos bras, en veillant à bien maintenir sa tête comme nous l’a conseillé la puéricultrice, nous la berçons aussi puisque ce sont des choses qui se font.

 

La grande émotion que je ressens, dans la chambre 103 de la maternité, ne vient pas seulement du fait qu’il y a là, dans son berceau en plexiglas, un enfant, alors qu’avant il n’y avait rien, mais que personne ne sait ce qu’est un être humain de quelques heures et que cette étrangeté, au lieu de susciter le rejet ou l’indifférence, va être immédiatement accueillie par la famille comme faisant partie de son propre corps alors que rien, dans ce qu’on peut apercevoir du comportement de la petite fille qui vient de naître, ne permet de l’attester. Alice, puisque c’est ainsi qu’elle a été baptisée, pourrait être portée par d’autres bras, sentir la chaleur et l’odeur d’autres corps dans l’espace d’une autre chambre, et non seulement elle y survivrait mais elle n’aurait aucun souvenir de sa séparation avec sa famille biologique ni avec la femme qui lui a donné naissance.

 

Je reste donc éveillée, l’atlas routier sur les genoux afin de calculer le nombre de kilomètres qu’il nous reste à parcourir jusqu’à Grandchamps-des-Fontaines et, alors que nous venons à peine de dépasser celle qui déjà s’éloigne derrière nous, la distance qui nous sépare de la prochaine aire d’autoroute. Je suis aux aguets, attentive aux minutes qui nous éloignent de celles que, tous les trois embarqués dans la même voiture, nous venons tout juste de vivre, et que mon angoisse actuelle a pour effet de saisir avec une acuité particulière, comme si ce qui me revenait en ce moment précis, moi qui ne conduis pas et ne dors pas non plus comme un bébé d’une semaine dans l’inconscience du temps, c’était juste, non pas de me préparer à donner le biberon ou de changer Alice, mais de me souvenir de ces instants-là.

 

Chaque progrès accompli signe la perte de l’enfant qu’elle a été et cela nous rend tristes.

 

Quand elle n’apprécie pas sa purée de poireaux, elle la recrache dans son assiette ou dans ma main si elle se trouve à sa portée. Et presque à chaque fois, son père et moi intervenons afin de lui inculquer les règles et valeurs propres à une bonne éducation. Non, ce n’est pas vrai, on ne se pose jamais la question en ces termes. Je ne me dis jamais Tiens c’est aujourd’hui lundi, je vais enseigner telle règle à Alice. Ce genre d’apprentissage a toujours lieu en situation et presque toujours sous le coup d’une émotion, si bien que je ne sais plus très bien moi-même si c’est la règle qui m’importe ou le fait que ma fille se conforme à ce que me commandent mes affects.

 

Est-ce que je veux qu’Alice aille au lit à 21h parce que c’est bon pour elle, pour son développement, pour son bien-être de bébé ou parce que c’est moi qui suis fatiguée ? Faute de se poser la question clairement, on s’est pris le chou bien souvent. La règle qu’on impose à Alice de se coucher à 21h n’étant pas une justification assumée de notre désir d’être tranquilles, se transforme immédiatement en une croyance en son bien-fondé. Je ne peux pas fixer des règles sans m’imaginer qu’elles ont un fondement rationnel.

 

Je lui demande si elle croit en Dieu. Elle ne me répond pas. On longe une église, ça m’amuse de lui poser la question. Elle trouve l’édifice très ancien. Elle ne dit pas édifice ni ancien. Elle dit vieille maison. Je lui précise que c’est une église. Elle en a déjà vues, en a même visité à l’occasion. Une fois devant le porche du bâtiment, elle dit Tiens il y en a une autre. Elle ne dit pas Tiens, elle ne dit jamais Tiens. Juste il y en a une autre.

 

Réveillée à 8 heures, habillée sans prendre le temps de me laver ni de petit-déjeuner, c’est d’abord au plaisir de ma douche et de mon café en solo que je pense quand j’ordonne à Alice de se presser. C’est ce que je devrais lui expliquer alors qu’elle se tortille en hurlant dans les draps de mon lit défait. L’école n’est obligatoire qu’à partir de six ans, je n’ai pas de cours au lycée aujourd’hui, je suis donc disponible pour te garder mais je n’ai aucune envie de le faire parce que je préfère être seule. Tu vois ? Elle ne verrait pas. Elle verrait très bien. Protesterait parce qu’elle aussi aurait envie de rester à la maison, de prendre un bain avec ses grands mammifères en plastique, lion, rhinocéros, tigre, éléphant puis de boire un biberon de lait réchauffé au micro-ondes. Elle commencerait à pleurnicher, irait se réfugier en pyjama dans un coin du placard en hurlant qu’elle ne veut pas aller à l’école, pressentant bien qu’après trois sommations, incapable d’anticiper sur mon propre énervement, je la tirerais de là, portes-manteaux brinquebalant, comme un haltérophile sans ceinture lombaire, jusqu’à laisser tomber sur le lit son corps de 15 kilos que la privation du plaisir de rester à la maison en pyjama aura non seulement tendu mais aussi fait rougir par endroits.

 

Je me souviens de Mme Cachin, professeur d’EPS au collège qui, observant mes doigts agripper les barres asymétriques, me fit remarquer que je devais être bien nerveuse pour me grignoter ainsi les extrémités, transformant l’évidence de cet auto-érotisme buccal en symptôme d’un dérèglement psychologique. Alors, je recouvrirais moi-même le bonheur simple de la succion des doigts et de l’arrachage d’ongles d’une signification pathologique qui en modifierait à jamais le goût. Plus tard, devenue adepte de la manucure en institut, je transformerais ce plaisir gentiment auto-phage en un soin du corps socialement acceptable.

 

Je remonte la couette sur ses épaules, geste qui ne l’empêchera nullement de glisser durant la nuit, mais qui me rassure sur l’attention que je suis capable de porter à ma fille alors qu’elle dort et ne s’en rend pas compte. Geste qui vient aussi finaliser, comme le plat de la main qu’on passe incidemment sur une nappe fraîchement repassée, les efforts qu’on a fait pour réussir une action, qui vient couronner le sentiment d’un travail bien fait.

 

A force de tout recouvrir sous des significations flottantes, le terme amour ne dit pas non plus ce qu’est agir pour tenir en vie son enfant. L’amour n’inclut pas de s’occuper d’un enfant, s’occuper d’un enfant n’inclut pas l’amour.

 

Je veille à ce que Maman Renard soit toujours à portée de main afin qu’Alice ne souffre d’aucun manque affectif. Je suis assez flattée que ma fille ait choisi Maman Renard, en guise d’objet transitionnel, plutôt que la grenouille Betty ou l’hippopotame Georges qui sont quand même moins classes.

 

Alice saute sur mon lit ensoleillé, libre, en culotte. Je serais incapable de faire comme elle, je n’ai plus les tendons élastiques, je sens mes articulations travailler, la lourdeur de mon grand corps, si j’essayais, je risquerais de péter le sommier, ça ne me viendrait plus à l’idée, j’ai aimé cela pourtant, enfant, sur le lit de mes parents qui me disaient Attention ne saute pas sur le lit comme ça, tu vas finir par le casser, mais il ne cassait pas, il n’a jamais cassé puis j’ai cessé de sauter, j’ai cessé d’en avoir envie, j’ai oublié que j’en avais eu envie.

 

Je les tiens par la main sur le trottoir. Elles cueillent des fleurs roses qui émergent de la clôture d’un voisin et me les offrent. Emilie porte une jupe jaune comme un citron, Alice une robe orangée comme un abricot. Dans ma veste verte, je suis une courgette.

 

C’est en observant ma fille immédiatement prise en charge par Tata Annie, que je me rends compte qu’il m’est difficile de suivre une conversation en m’occupant d’Alice, que j’ai du mal en somme à faire deux choses en même temps, ce que ma mère, de façon approximative, appelait le don d’ubiquité, qui lui semblait propre aux femmes tant elle avait pu constater que les hommes, quand ils discutent, ne parviennent pas à s’occuper d’autre chose et surtout pas des enfants. Ce qui voudrait dire, que contrairement à ce que je pensais, je ne suis pas vraiment une femme.

 

La scène prend une tournure plus dramatique quand je reviens dans la chambre. Ma mère en sanglots se cramponne à mon père, lui disant qu’elle ne veut pas mourir, qu’elle nous aime trop, ce qui m’arrache à mon tour quelques larmes. C’est émouvant mais j’ ai un doute. Je n’arrive pas à croire que j’assiste aux derniers instants de ma mère, la scène ressemble plutôt à une répétition générale de ce que pourrait être sa propre mort. Je fais l’expérience, pour du beurre, de la mort de ma mère. Que l’instant de sa mort subite dure à ce point avère qu’elle n’est pas en train de mourir.

 

-Si tu manges bien tes pâtes, tu auras droit à une mousse au chocolat en dessert.

Le regard de ma fille s’illumine, elle entame son plat. Vu le taux d’obésité infantile en France, je me demande si la promesse d’une mousse au chocolat comme gage de tranquillité est une bonne idée. Je ne le fais pas remarquer à ma mère. En plus, je trouve bizarre de faire dépendre un plaisir d’une bonne action. Si tu es gentille, tu auras droit à ta sucrerie. Si tu fais ce que tu n’aimes pas, tu auras droit à ce que tu aimes. Il vaudrait quand même mieux que la bonne action soit un plaisir, ça serait plus simple. Que manger une mousse au chocolat soit une bonne action.

 

-A New York, j’ai vu une peau de serpent toute déchirée et un cristal.

-Tu as vu ça dans un rêve ?

-Non, à New York

 

 

253 Commentaires

  1. Bon les filles je fais un peu de ménage : je transfère dis moi chez Spinoza :

    patricia / 8 septembre 2015

    « rien ne dit en effet que la narratrice regrette les gestes qu’elle fait à ce propos.
    Elle constate qu’elle les fait. » Oui anne-laure je suis d’accord ,aucun jugement dans le livre,même quand on la sent ironiser sur sa pratique,ça reste du constat.
    Répondre

    anne-laure / 8 septembre 2015

    @patricia: ben oui j’ai raison.
    Tu sais que ce matin j’ai lu les commentaires que vous aviez écrit sur le livre de Gaëlle que je m’interdisais de lire jusqu’alors car je suis folle et j’ai remarqué qu’on a écrit toutes les deux à peu près la même phrase : » ce livre me passionne « .
    C’est rigolo.
    Répondre
    Juliette B / 8 septembre 2015

    @patricia: parce que l’important dans l’histoire ce n’est pas qu’elle ait raison ou tort d’agir comme ça, l’important c’est qu’etant ce qu’elle est elle agit spontanément comme ça avec sa fille et que les règles, les lois qu’elle lui impose reposent avant tout sur l’arbitraire de sa personne.
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    anne-laure / 8 septembre 2015

    @Juliette B: elle lui impose , elle lui impose pas, ça dépend.
    Nous y reviendrons dans un prochain épisode.
    Répondre
    patricia / 8 septembre 2015

    @Juliette B: vanité de la relation parent/ enfant,qu’elle constate,et pourtant elle le fait. C’est aussi quelque chose qui me plaît dans ce livre : elle n’est pas l’intello qui élève son enfant en échappant aux travers du commun des mortels : Alice a longtemps une tétine ,elle regarde des DVD.On peut dire que Gaëlle est une mère plutôt ordinaire. mais le livre ne sert pas à décrire ce que fait cette mère avec sa fille, c’est un constat :par ex,constater que les comportements éducatifs ont une autre motivation réelle que l’éducation,ou qu’en éducation un train peut en cacher un autre : ex l’heure du coucher, ex la crise d’autorité/d’opposition pour mettre un manteau avant de sortir : ces scènes banales ont une portée tout autre parce que Gaëlle se dédouble en personnage et narratrice,qu’elle se voit agir et que ça la fait penser.

  2. @shash : la la lè reu

  3. Je trouve aussi significatif ce dont tu ne parles pas dans ce livre : par ex la nouvelle relation au travail : prof de philo, c’est beaucoup de boulot à la maison :comment ça se passe? Ou ce dont parlaient François et Joy dans Parce que ça nous plaît : l’enfant et l’irruption de la nécessité d’introduire de l’organisation dans la vie quotidienne (toujours aussi pertinent ce livre,à chaque fois que je l’ouvre il m’ accroche).
    Mais ce n’est pas le sujet : tu ne fais pas la chronique de la nouvelle vie d’une femme qui a un enfant. Je me répète, tu fais un travail philosophique. C’est ça qui ,pour moi, donne sa spécificité à ce livre.

  4. Je trouve juste ce qui est dit sur la distance,et le nouveau rapport à l’espace :
    Par l’activité de la mère avec Alice,qui est corps : »petits doigts qui s’approchent d’une perle échouée sur la moquette que je ramasse juste avant qu’elle ne la porte à sa bouche… »paragraphe écrit en plan séquence que tu avais signalé, Acratie.
    En tenant Alice : »Je suis debout,son buste est blotti contre le mien,sa tête enfouie dans mon cou,sur mon avant-bras gauche reposent ses fesses rebondies par l’épaisseur de sa couche,je sens ses jambes qui pendent dans le vide effleurer mon ventre. C’est elle désormais qui s’adapte à la forme de mon corps immobile. j’embrasse une dernière fois la pièce du regard puis je ferme les yeux. L’espace est aboli. »
    « je suis sa cabane vivante. »

    Et le retour à l’espace adulte, à l’espace public : »A partir de cet instant,alors que je descends l’escalier sans faire de bruit,c’est ma figure de mère qui commence à s’étioler,comme si ma fille avait à elle seule le pouvoir d’en dessiner les contours. »

    Au plus près,simple, et exactement juste.ça nous arrive directement à l’intérieur.
    C’est extra que tu viennes nous voir, Gaëlle.Et c’est extra ce que tu nous fais vivre avec ton livre .Envie de te faire un grand sourire.

    Pas de côté : cette expérience particulière de la distance,je trouve qu’on la (re)vit avec un parent très âgé : le rapprochement des corps, des visages, qui avait cessé pendant le temps de la vie « adulte ». A nouveau une mobilisation complète des corps dans la relation. C’est aussi ce qui ajoute au deuil une dimension physique.

  5. Dès les premières pages, il y a quelque chose d’hésitant, d’emprunté,qui ne correspond pas à la jeune femme ,professeur de philosophie, qu’on imagine. De puéril : »éviter de mettre les doigts dans la litière des chats ». « Je suis bien tranquille dans mon lit. je peux le relever ou l’abaisser avec une manette, c’est chouette ». De naïf ,au sens étymologique de « né : il me semble que tout est là :au moment où Alice va naître, elle va naître aussi,comme mère. C’est un peu le « je sais que je ne sais rien » de Socrate, mais pas intellectuel : vécu. C’est là l’expérience inédite,l’arrivée dans une nouvelle personne. Comme Alice au pays des merveilles,elle va ouvrir des portes et entrer dans de l’inconnu.
    Il me semble que c’est cela, ce livre : pas seulement l’observation d’un enfant, mais,par l’existence de cette enfant,l’expérience d’un nouvel état,celui de mère. Elle s’éveille à cet état comme Alice s’éveille au monde.
    A part quelques gestes acquis auprès des infirmières, rien de ce qui est connu dans ce domaine ne peut, ne vient l’aider,faire un bout de chemin à sa place,elle a tout à vivre,et c’est en cela que, selon moi, ce livre est complètement philosophique : ce n’est pas le journal d’une mère,c’est l’expérience, par une adulte, d’une nouvelle naissance.
    Du coup elles sont deux,à vivre ça à la fois ensemble, et en parallèle, chacune à sa façon,chacune avec son être propre. La mère n’est pas l’adulte qui a 30 ans de plus,d’expérience,de connaissances,comme mère elle part à zéro,en même temps que sa fille.
    Chaque chapitre commence par quelques lignes d’Alice,onomatopées, baragoin,bouts de mots associés,son langage : elle crée son bout de chapitre, comme elle est,et la mère crée son bout, comme elle est.A égalité d’invention, de création, de jeu, de découverte.
    Par exemple, de même qu’Alice voit le monde à la hauteur de ses yeux, »je me tiens le plus souvent à hauteur d’Alice,c’est à dire accroupie ou debout mais tête baissée » :et c’est un nouveau monde.
    « Nouvelle découpe du temps, scandée par son horloge biologique à elle ».
    Un nouveau « quant à soi »,qui inclut Alice,et une vigilance constante même en pensant à autre chose (épisode The Voice),reconfiguration du cerveau.
    Le constat des modes d’existence d’Alice amène le constat de l’état d’adulte, l’encombrement du cerveau par des chaines de réflexion automatiques, la rigidification du corps(Sur le trajet de l’école,le contrôle de la mère et la liberté,la créativité physique d’Alice.)
    Le réveil esthétique : c’est comme ça que je lis le passage de la courgette : avec Alice, les couleurs prennent une vie concrète, se réveillent matière.
    Je reprendrai le constat de l’imposture de l’éducation,très finement montrée.Sur l’imposture de l’adulte aussi ( » Une fois son amie partie,Alice prend de bonnes résolutions. Plus de couches ! Plus de tétine ! Plus de lait dans un biberon !Plus de crise de nerfs ! Plus rien de bébé, comme Nina. )Elle est tout excitée. Comme moi quand je décide d’arrêter de fumer »)
    Le chapitre sur le vocabulaire à propos du sexe d’Alice est drôle et éclairant :se manifeste au grand jour l’état réel du rapport des deux parents,intellectuels évolués,avec le sexe,et « les couches de représentations plus ou moins flottantes que je n’avais jamais pris la peine d’élucider « .Cet état qui se transmet en malice chez Alice .

    Beaucoup de remarques encore : ce livre me passionne. A suivre. Continuer à vous lire .

    • J’adhère tout à fait à ce que tu dis Patricia et cela m’éclaire.
      La mère est naïve en effet, au sens où elle découvre (d’une autre manière mais tout autant que l’enfant) ce qui lui arrive. Elle n’a pas d’arrière-pensée sur ce qui lui arrive, juste des pensées qui adviennent comme le reste. Pas une Pensée qui prendrait le dessus en quelque sorte. Et c’est vrai, que de ce point de vue mère et fille sont à égalité. Une égalité de condition pour ainsi dire. Les entrées de chapitres avec les vraies paroles d’Alice que j’ai retranscrites sont là pour cette raison.

    • @patricia: c’est pas The Voice, mais La nouvelle star. bon…

      • @patricia: ah mais alors là patricia, je m’invective, m’insurge, m’incommode: ça n’a rien mais rien à voir, désolée

        – sur la forme, ces 2 émissions sont aussi différentes que toi et moi,

        • @shash: Pardon pardon pardon shash juré craché je ne le ferai plus.

          • @patricia: c’est la première et dernière fois patricia, tu m’as bien compris?
            allez, tu peux retourner jouer,

  6. Lu ,emballée. Ce livre est remarquable de justesse, d’attention fine au réel,d’intelligence retenue et à l’oeuvre. Pour moi c’est exactement ça, ça devrait être ça, la philosophie.
    je vais lire vos posts,pour ne pas tout répéter. Mais j’ai très envie, répétition ou non, de dire cette lecture.

    • Bonjour. Merci d’avoir été si réactifs et d’avoir déjà autant commenté mon livre.
      Je prends un peu les discussions en cours mais je peux vous dire en quelques mots les intentions qui ont présidé à l’écriture:
      -Ne pas hiérarchiser, faire en sorte que tout soit déposé sur un même plan ( les pensées, les mots, les actions, les affects etc..).
      -Rendre compte de la contingence complète des actions . Il y a bien du Spinoza là-dedans : il n’y pas un Sujet qui déciderait souverainement de ses actes mais des faisceaux de causes qui nous poussent à agir sans qu’on sache pourquoi. J’ai voulu autant que possible restituer cela.
      A la rigueur, ce sont des orientations d’écriture qui pourraient valoir pour n’importe quel sujet. Il se trouve que j’écris sur ma fille, sur mes relations à elle. Ce qui n’est pas anodin parce que justement, être parent (jouer au parent), c’est se mettre en position de Super Sujet Souverain. C’est la position d’autorité qui veut cela  : je suis auteur de mes actes/ je suis un modèle pour l’enfant/ je suis son guide/je sais ce qui est bien ou mal/bon ou mauvais/j’ai toutes les raisons de le savoir. Je ne peux pas faire autrement que de jouer ainsi au parent et pourtant, c’est un leurre, je ne suis qu’une machine traversée par des affects et des causes multiples. Je suis une machine, pas plus et pas moins que l’enfant.
      Bon voilà, c’est un peu abstrait ce que je dis-là mais c’était en gros l’idée.

      • @gaelle: Je te remercie pour ce préambule à ma lecture qui débutera je pense ce week-end.
        Dimanche.
        C’ est bien dimanche.
        Mais zattention : maintenant que je connais plus précisément le cadre je vais scruter tout ce qui dépasse.

        L’œil du lynx , la patience du serpent.

        et puis après on s’appelle on s’fait une bouffe ?

        • ah bah non finalement dimanche j’ai rendez-vous avec gilles, le frère d’odile.
          bon: remettons à plus tard.

      • @gaelle: C’est la bonne surprise surprise du matin de te trouver ici.
        Je retiens immédiatement : »-Ne pas hiérarchiser, faire en sorte que tout soit déposé sur un même plan ( les pensées, les mots, les actions, les affects etc..). »
        Là tu parles d’une intention d’auteure. Et on lit dans ton livre que tout est déposé ainsi parce que tout est vécu ainsi. Notamment dans l’épisode Nouvelle star où la narratrice est sollicitée par la conscience du bien-être physique, son corps soulagé de la fatigue la renvoie à la séparation corps-esprit à laquelle elle n’adhère pas, en même temps l’émission commence, Antoine commente les chances des deux finalistes, elle lui répond tout en continuant à gamberger parce que  » Je suis un amas de cellules organisées de telle façon que je peux faire et penser tout cela, tout en me représentant que c’est bien peu … » et tout cela c’est la vie aux aguets avec Alice, le chocolat, l’émission, le café tiède, Dieu et les  » expérimentations empirico-matérialistes »… Le lecteur suit le rythme de ces pages, rythme soutenu dont la maitrise laisse penser qu’il n’y a pas de stress, justement parce que tout est sur le même plan, horizontal.

        Quand tu fais apparaitre un changement de plan, il est spatial. Et c’est alors qu’apparait le stress (par exemple celui de la mère qui n’est pas « à la hauteur »), lorsque tu évoques une vie de mère la tête en bas, mouvement vertical, concentrée sur les objets à ramasser, tu écris même que c’est la perte de la vision panoramique, horizontale, qui t’affecte. Corréler de cette façon le stress à la verticalité qui réduit le champ de vision et ne constitue pas un plan pour penser, comparer, observer, me parait super éclairant.

        A la réflexion, il me semble que cette affaire de plans est partout présente dans le livre. Dans ces exemples, elle ajoute à la lecture une dimension supplémentaire, physique, mais elle est aussi présente dans la langue, dans les dialogues avec Alice au sujet des repas, les moments où l’adulte choisit de ne pas expliciter certains mots.

        • @Acratie: » A la réflexion, il me semble que cette affaire de plans est partout présente dans le livre. »
          Oui : c’est une entrée qui rend compte à la fois du physique et de la pensée ,que Gaëlle cherche à dé-différencier ,me semble-t-il.
          « Corréler de cette façon le stress à la verticalité qui réduit le champ de vision et ne constitue pas un plan pour penser, comparer, observer, me parait super éclairant.  » : de 2 façons il me semble (tu diras si je me trompe) : à la fois perte des outils de fonctionnement de l’adulte,et entrée dans un nouveau plan,point de vue et dimension,donc ouverture.

          • @patricia: Cette histoire de verticalité je suis allée la chercher page 176 pour la mettre en rapport avec les pages Nouvelle star qui elles parlent d’horizontalité. En fait, ma question en lisant le livre était parfois celle du stress, de son absence plutôt. Il était question de la multitude de sollicitations que reçoit une mère tout au long de la journée, je dis mère car il est peu question de vie professionnelle, de supermarché, d’embouteillages, de relations…, mais toutes ces sollicitations étaient traitées calmement, pensées sans stress. Il m’a semblé que la réponse se trouvait page 176 : « Perdre la vision panoramique panoramique des lieux me rend nerveuse, voilà. » Peut-être trop rapidement j’en ai conclu que l’horizontalité -tout mettre sur un même plan, tout à égalité, visible, en relation- rendait le moment moins stressant ; au contraire, le changement de plan, le passage à la verticalité du corps renvoyant à l’inverse de l’intention de Gaëlle de « Ne pas hiérarchiser », rendait le moment stressant.
            C’est vrai que je m’éloigne de la relation enfant-adulte là. Je ne suis pas sûre d’avoir bien compris ce que tu veux dire : « entrée dans un nouveau plan,point de vue et dimension,donc ouverture », ce serait justement prendre le point de vue de l’enfant ? donc il y a horizontalité là je crois, pas de souveraineté verticale.

        • @Acratie: je vais relire. J’ai lu très vite .
          Cette question de verticalité/horizontalité : pour l’instant je vois surtout de l’inédit, de l’autre.
          Et le stress : c’est drôle,mais à la lecture, elle en parle, mais on ne le sent pas (tu le dis aussi). Et moi pour l’instant j’attribue cela au projet de Gaëlle,qui est(selon moi) de se tenir par l’écriture à un poste d’observation(je reviens toujours à la philosophie),et non pas d’exprimer des sentiments ou de produire du jugement sur la situation. je ne vois rien de psychologique dans ce roman. Par ex quand elle emploie l’expression « m’affecte ».
          Je vais relire.
          Mais ce n’est peut être pas

          • @patricia: le dernier bout de phrase est du brouillon,genre « ce n’est peut être pas à cela que tu pensais dans ton post.

          • @patricia: Le livre n’a rien de démonstratif en effet, c’est moi qui me permets d’avancer des conclusions. Pffff…

      • @gaelle: mais dis moi gaelle, je suis à la page 43 et tout à coup je me demande si les phrases en italiques de début de chapitres auxquelles j’y comprends que dalle ne sont pas des restitutions d’enregistrements de la voix d’Alice.
        Tout à coup je réalise et je suis émue.

        Les petits d’hommes qui s’essayent au langage moi ça me donne envie de chialer.

        • @anne-laure: Gaëlle nous avait écrit ceci le 3 sept : »Et c’est vrai, que de ce point de vue mère et fille sont à égalité. Une égalité de condition pour ainsi dire. Les entrées de chapitres avec les vraies paroles d’Alice que j’ai retranscrites sont là pour cette raison. »

          • @patricia: Ah pardon merci.
            Mais j’ai une cervelle super performante capable d’occulter tout ce qui se dit sur le contenu du livre avant que je ne le lise tu sais.
            Je suis mon propre tyran.
            Je suis pénible avec moi-même.

          • @patricia: Après la question de l’ égalité ça se discute, l’une a la technique de l’écriture et pas l’autre, l’une arrive très bien à se faire comprendre alors que l’autre…moui, bon.
            Voyons la suite.

          • @patricia: et ça me fait penser à daniel mon vieux gros débile préféré quand il peine à nous faire comprendre ce qu’il veut ( des trucs cons du genre des cachets qu’il a déjà eu ) parce qu’il pousse d’avantage des cris de bêtes que des mots, et son grand oui de soulagement avec tout le corps qui va avec lorsqu’on parvient à le comprendre.
            J’adore quand il fait ça et j’me dis que ça doit être épuisant de vivre dans un monde où la majorité parle et impose son mode de langage.
            Je comprends qu’il s’énerve des fois, qu’il veuille nous foutre des baffes.

      • @gaelle: ton livre me passionne et je ne l’ai pas encore fini ( ouaip j’continue à te parler comme si tu nous lisais encore , hop tranquille décontractée du gland ).
        Juste je reviens sur la réaction de l’Alice de chez moi quand elle a vu ton roman-récit posé sur la mini-étagère de bordel à caser quelque part.
        Elle était toute heureuse que je lise un livre qui parle d’elle.
        Qu’est-ce qu’elle est cruche.
        Elle aura 14 ans demain, tu vois l’genre.
        Jamais j’aurais cru produire un enfant aussi bête moi qui m’exerce à chaque instant de ma conscience de maintenir un niveau d’intelligence digne de ce nom.

        • « à maintenir » serait plus correct me semble-t-il.
          Bref.

        • et venant de lire l’ épisode de la cicatrice au genou, je me remets dans un épisode de la vie de mon alice qui m’ avait marqué et avec lequel j’avais envie d’illustrer ce que je racontais à Helene plus bas à propos de ce qui nous lie à nos enfants.
          J’avais envie de, je l’ai pas fait et maintenant je le fais :
          Lorsqu’Alice avait trois ans elle est tombée du haut du lit très haut , lit à échelle, de son grand frère.
          Elle avait profité que les parents étaient occupés par des travaux à la con de peinture de salon pour faire l’imbécile sur le lit de son frère et donc boum aie cri de panique du frère et pleurs.
          Alice se cachant le visage je la croyais défigurée ou pire avec un trou béant dans le crâne ou les vertèbres brisées, tétraplégie, mort etc.
          Alice était cassée et comme le décrit gaelle, je m’inquiétais de l’intégrité de son corps que je m’étais appliquée à faire neuf, à maintenir neuf.
          Comme certains le font avec leurs bagnoles en effet.
          Même qu’ils mettent dans leurs bagnoles des désodorisants à base d’odeurs de plastique neuf pour continuer à croire que le temps ne passe pas.
          Finalement elle avait un longue plaie du cuir chevelu, à la limite du front.
          Je ressentais comme une impression de beau gâchis de mon travail si bien fait tout en étant préoccupée des séquelles esthétiques possibles de cette plaie, qu’elles ne gâchent pas la vie d’Alice.
          Et donc urgence pédiatrique et donc suture de la plaie avec Alice détendue ,contente de tout ce soin qu’on lui porte pour un grosse connerie qu’elle a faite.
          Même pas mal.
          En revanche, et je suis encore perplexe sur la nature de ce phénomène, moi qui depuis quelques années était infirmière et donc habituée à la vision des plaies impressionnantes, je n’ai pas supporté de voir ce qui se passait avec la peau du crâne de ma fille.
          J’étais pas loin du malaise et j’ai dû quitter la salle d’opération, sans regrets parce que de toutes façons Alice rigolait bien grâce au protoxyde d’azote , n’avait pas besoin de moi.
          Je me disais que cela allait au-delà de ce rapport de possession d’objet, que cela avait un lien avec nos instincts de bête, de femelle soignante programmée pour la survie de ses petits, que la faille dans la peau représentait une faille dans le programme, une perte de repère du corps de ce pour quoi il est fait : affolement, gros malaise.
          Un truc comme ça.

          Bon et alors quand Alice a fait sa première crise d’épilepsie à l’ âge 4 ans, j’vous raconte pas la sensation de néant, de fatalité qui m’est tombée dessus en attendant les résultats du scanner cérébral.
          Très étrange sensation.
          Je pense qu’en la décortiquant on pourrait y trouver le plaisir qu’enfin il se passe quelque chose, qu’enfin me voilà mobilisée pour quelque chose de grave, d’important.

          • quoiqu’en y repensant, je n’ai pas le souvenir d’avoir fait un malaise quand félix s’ est pété le bras.
            Peut-être parce qu’on ne voit pas à vu d’œil comment le corps est abimé avec une fracture.
            Ou peut-être parce que c’ était moi qui lui avait pété le bras en le lançant sur le lit pour qu’il vole comme superman.

          • tout ça pour lui prouver que j’avais raison de dire que superman était beaucoup plus fort que batman.
            Mais aussi beaucoup plus con.

  7. comme le titre de ta nouvelle « trompe le monde » empruntait le titre d’un album des Pixies, on dirait que le titre « au pays d’Alice » reprend le titre de l’opéra créé en novembre 2014 par Ibrahim Maalouf et Oxmo Puccino : https://www.youtube.com/watch?v=oBIC8LV5tZo

  8. pour info :
    à la Librairie de Paris 7,9,11 place de Clichy 75017 Paris
    01 45 22 47 81

    Vendredi 11 septembre à partir de 18h30

    rencontre avec Gaëlle Bantegnie pour son nouveau roman Au pays d’Alice

  9. j’ai décidé d’avancer dans le livre à coups d’extraits sur lesquels je reviens pour dire ce que j’en ai pensé.

    Il y a quelques mois me promenant avec Antoine dans le bois de Vincennes glacé, j’avais d’abord pensé l’appeler Aline, mais m’étais ravisée aussitôt à cause de la consonance trop prolo du prénom et du chanteur à moustache qui l’a crié pour qu’elle revienne. Devant le château, remontant nos cols à moumoute parce qu’il faisait vraiment froid, nous nous sommes décidés pour le prénom d’Alice qui, idéale signature sonore de ce que nous étions socioculturellement, flattait nos oreilles rougies par le vent.

    – « j’avais d’abord pensé l’appeler Aline mais m’étais ravisée aussitôt à cause de la consonance trop prolo du prénom et du chanteur à moustache qui l’a crié pour qu’elle revienne »
    très bien les causes : le prolo, court, vrai, incisif, auquel s’enchaîne le chanteur, et non la chanson, et l’excellente tournure, non correcte mais qui suit prolo et on embarque sans problème dans l’oralité, ça marche même très bien.
    – « nous nous sommes décidés pour le prénom d’Alice qui, idéale signature sonore de ce que nous étions socioculturellement, flattait nos oreilles rougies par le vent. »
    bien ramassé le « idéale signature sonore de ce que nous étions socioculturellement », ce qui n’était pas évident (à ramasser)vu l’idée que ça reprend, assez complexe, que je comprends comme : les prénoms sont choisis par les parents pour refléter leur appartenance à une catégorie socio-culturelle/ le fait de le savoir ne nous amène pas à vouloir et décider de nous extraire de ce que nous identifions comme un déterminisme (en choisissant le prénom Aline par exemple)/ conscients de ce déterminisme nous y abondons/ (je rajoute et m’interroge : en cela (le fait de savoir ses choix déterminés et de les assumer) nous sommes libres ? plus libres que ceux qui ne se représentent pas comme déterminés, plus libres que ceux qui se sachant déterminés pensent devenir libres en faisant des choix disctints de ce qu’ils considèrent être leur conditionnement socio-culturel ?)
    le glissement du choix du prénom d’Aline à Alice, soit un simple changement de lettre, fonctionne bien narrativement, colle avec l’opération d’ajustement mental dans le cerveau des parents au moment du choix d’un prénom pour leur enfant pour le conformer à leur habitus socio-culturel, leur carte mentale.
    « nous nous sommes décidés pour le prénom d’Alice … qui flattait nos oreilles rougies par le vent » : j’aime bien ces « oreilles » qui sont à la fois flattées « sonorement » par le prénom conforme (les oreilles « sociales »), tandis qu’elles sont « rougies » par le vent, gelées (les oreilles « physiques »). et c’est bien, rougies « par le vent », et pas « par le froid », « froid » déjà utilisé et figure de style (substitution de vent à froid).
    – j’aime énormément aussi la mise en scène de la situation du choix du prénom de l’enfant à naître, un des passages obligés, clés, dans le parcours grossesse : 1 dans le bois de Vincennes, 2 devant le château, 3 les cols à moumoute remontés. ça a du chien, style royal, même si « moumoute » ça ancre en même temps et de nouveau, par l’oralité, dans une réalité plus prosaïque. Gaëlle s’autorise des envolées mais ne perd pas la terre de vue.
    – sinon j’ai un peu de mal avec la météo, un peu trop appuyée de prime abord, même si elle joue un rôle dans la narration, fait partie du décor, montre la différence de température à quelques mois d’intervalle entre les moments du choix du prénom (froid glacial) et de l’accouchement (forte chaleur de juillet): « le bois de Vincennes glacé », « remontant nos cols à moumoute parce qu’il faisait vraiment froid » (un peu lourd le « parce que… », on devine pourquoi ils remontent leur col de veste, on est déjà dans l’ambiance avec le bois de Vincennes « glacé » mais peut-être voulu cette lourdeur, un nouveau marquage d’oralité, de nouveau pour ramener un peu de réel, qui n’est pas toujours raffiné, et ça devient acceptable, et même plus – ça devient du style – si on suit ce raisonnement), « les oreilles rougies par le vent ». météo insistante, utilisée pour structurer le passage (météo en début, milieu, fin de paragraphe) ? autrement, la météo semble un élément sur lequel Gaëlle aime s’appuyer on dirait.

    • L’insistance sur le temps, peut-être un peu volontariste en effet, vient de l’envie, à l’oeuvre dans tout le livre et qui culminera avec un fameux chapitre central de réflexion devant The voice, entre chocolat à manger et fille à border, de montrer qu’on pense toujours en situation, les pieds dans un espace-temps donné. Qu’à ce titre penser est un acte aussi incarné, matériel, corporel que marcher, manger, boire, avoir froid. Et donc un acte toujours relatif. En poussant un peu il est permis de croire qu’un autre prénom eut été choisi s’il avait fait beau.
      Genre Mélissa
      Métisse d’Ibiza, comme on sait.

      • @François Bégaudeau:
        sur la glace lisse
        glisse Alice ?
        Nan ?

          • oui musicalement elle serait plus proche de Frankie Vincent
            Le collectif Othon est assez fan de cette chanson notamment : https://www.youtube.com/watch?v=H81l8PXGFrw

          • @françois: Ah ouais pas mal. J’aime beaucoup les chœurs.
            Y m’fait un peu de peine quand même.
            ‘ti bonhomme.
            Heureusement qu’il s’en fout au final.

        • @Acratie: bon allez je vais me payer le livre au lieu de faire des bêtises.

          ( aaaah sacré francky )

        • @Acratie: me le payer l’acheter et pas me le payer me le cogner.
          décidément, j’en loupe pas une.
          Et plus tard, je me le cognerai.

          • @anne-laure: J’avais compris. Quant à Francky c’est une vieille histoire entre nous.

        • @Acratie: m’étonne pas, je ne sais pas s’il existe au moins une femme au monde qui n’ a pas eu d’histoire avec francky vas y c’ est bon.
          c’ est bon bon bon.
          frrrruit de la passion.

        • @Acratie: Naaaaan c’ est pô vrai, j’viens d’comprendre.
          Ne m’dis pas que t’as travaillé dans le resto de Francky ?
          Hé ben c’ est du propre.
          Hé ben bravo Acratie.

        • @Acratie: et dire que tu sais même pas faire les acras , franchement, ça me dégoute.

      • @François Bégaudeau:

        montrer qu’on pense toujours en situation, les pieds dans un espace-temps donné

        c’est intéressant de le relever, de l’affirmer, de le montrer. ce en quoi le livre est philosophique, ce que tu pointais dans un message précédent.
        je m’interroge sur ce que ça induit cette pensée en situation :
        – des pensées multiples : au vu des multiples configurations espace-temps possibles. se trouver sous un pommier en été peut donner l’idée de la loi de la gravitation universelle. se les geler devant un château français peut donner l’idée du prénom Alice.
        – des pensées conditionnées : par le contexte espace-temps habituel, répété, les conditions de vie d’un individu. un jeune qui rentre de soirée toujours en taxi n’aura pas les mêmes pensées qu’un jeune qui rentre toujours à pied.
        – des pensées qui peuvent varier, en lien avec un environnement habituel qui varie. mais je crois que tu défends plutôt dans « deux singes ou ma vie politique » l’idée d’une pensée invariante, liée à l’être profond, invariant. je me demande ce que tu aurais à dire par rapport à ça, si tu identifierais dans ton parcours des espaces-temps (pas des personnes, des rencontres)qui ont pesé sur tes pensées.
        je me suis éloignée de l’idée de départ, soit l’impact de l’espace-temps sur la pensée et l’idée qu’on ne peut envisager la pensée autrement qu’incarnée. désolée j’aime bien dériver, au risque de me perdre.
        moins philosophique, pas moins intéressante, la façon de Gaëlle de bousculer le niveau de langue attendu d’un roman, par des incursions de langage ordinaire. ça me plait de lire des phrases qui naviguent entre les deux registres, qu’elle n’écrive pas que de façon classique, que le vêtement craque par moments.
        je retourne à la lecture

    • je ne posterai pas d’autres extraits. après plusieurs dizaines de pages, j’ai lâché l’affaire. le livre ne m’est pas devenu précieux, comme ça aurait dû se passer. je n’épilogue pas.

  10. Chaque progrès accompli signe la perte de l’enfant qu’elle a été et cela nous rend tristes.

    oui, dans un parc tu croises des petits enfants rigolos et tu es traversée de deux sentiments qui vrillent un peu le ventre: le plaisir de ce que ça te rappelle, cette vitalité tourbillonnante qui rend parfois si joyeux, et la conscience que c’est fini; cette personne avec qui tu as connu ça, grâce à qui tu étais aux premières loges du spectacle n’existe plus.

    • @Juliette B: mais Gaëlle Bantegnie le dit là en très peu de mots, qui se suffisent, ramassant toutes nos histoires.

      • @Juliette B: Et ça peut faire écho : chaque livre lu n’est plus à lire, chaque paysage découvert n’est plus à découvrir. La conscience de la finitude se définit peut-être avec plus d’acuité, ou de cruauté si elle se révèle, quand on observe le petit enfant grandir. Et plus encore je crois si on sait que cet enfant sera unique. Chaque instant devient précieux. Putain ça fait peur.

        • @Acratie: Est-ce qu’en gros, en un peu gros, ce qui participe à ce que ‘Au pays d’Alice’ puisse faire événement avec son dernier objet littéraire c’est le fait que son auteur prend le temps d’écrire sur comment la narratrice déroule (a déroulé) sa vie, sa croissance, sa métamorphose, à tous les niveaux, en partant du début de vie d’un être vivant bien disponible et auprès duquel elle est présente chaque jour, sa fille? Là où, dans le gros morceau de consécration à soi, de travail dédié au comment le narrateur des 2 singes trouve matière à penser et à écrire avec comment il peut fonctionner (avec l’entourage au sens large) Bantegnie partirait ici de son enfant pour s’atteler à se penser aussi?

          • … / à ce qu’‘Au pays d’Alice’ puisse faire événement avec son dernier comme objet littéraire / …

          • @shash: C’est comme tu dis, ça pense, mais c’est aussi très léger parce que la pensée chope le lecteur au détour de l’anecdote, au fur et à mesure que le lien s’établit et que la narratrice est faite mère. La forme est légère et dense à la fois, la construction de la phrase par exemple induit une façon de penser, comme signalé par Fleur PLF A peine retranscrit déjà corrigé: « elle ne dit jamais Tiens ». Je pose un énoncé sur la table et tout de suite je viens le rectifier, l’ajuster. On pourrait séparer le monde en deux (ouais, j’aime bien séparer les mondes) sur ce type de modulation, les uns la trouvant superflue, les autres essentielle, parce qu’honnête., les indications anodines témoignent en creux, sans démonstration aucune, d’un certain rapport adulte-enfant, très délicat : « je ne leur précise pas que ce n’est pas un livre mais un album photo » ;  » je ne lui explique pas ce qu’est un prêtre ni un presbytère », la présence du rose dans l’univers de cette petite fille qui n’est interrogée qu’après que la lectrice ne se soit elle-même impatientée, histoire de bien renvoyer la question. Oups j’en dis trop peut-être là. Mais pour répondre à ta question, ça pense, oui. Et beaucoup à dire aussi sur ces mots d’Alice qui entament les chapitres et l’installent clairement comme sujet.

  11. @Shash: oui, ma remarque sur la fulgurance de démarrage de course des enfants hier et l’extrait où Alice saute sur son lit que tu me cites font écho.
    Gaëlle Bantegnie identifie bien les choses: les tendons, les articulations qui ne suivent plus car le corps a vieilli; et l’envie de sauter sur le lit qui n’est plus là, qu’on nous a appris à remiser au placard comme à ranger notre chambre.

    Eux les petits sont encore tout à leur vitalité et leur mobilité folles, qui est aussi celle de l’esprit, comme le montre bien je trouve GB dans l’extrait sur grosse tare – « c’est une insulte ça ? non c’est un mot » – et celui sur New York: « Tu as vu ça dans un rêve ? Non, à New York ».
    C’est encore la mobilité qui est à l’oeuvre là, la rapidité de leur cerveau comme de leurs jambes à passer d’un registre à l’autre, de façon anarchique et un peu folle à nos yeux d’adultes qui avons appris à séparer nos registres de discours; à qui on a appris qu’il fallait le faire pour se comprendre.

  12. … / Je les tiens par la main sur le trottoir. Elles cueillent des fleurs roses qui émergent de la clôture d’un voisin et me les offrent. Emilie porte une jupe jaune comme un citron, Alice une robe orangée comme un abricot. Dans ma veste verte, je suis une courgette. / …

    J’aime bien cette petite vrille joueuse et joyeuse de fin d’extrait avec les métaphores (ça en est?): jusque là, jaune comme, orangée comme, puis verte -> je suis – faut dire aussi que la courgette est un légume ;- ) dont la saveur est à révéler, seule c’est assez fadasse –

    Ca joue avec la langue, ça laisse présager une lecture qui ne fait pas que ronronner, ça file envie oui,

    – Et le geste avec la couette sur les épaules? dire ce geste comme elle le fait en proposant de penser cette image un peu éculée (beaucoup d’albums pour enfants avec ce geste encore illustré du parent veillant le sommeil et couvrant son enfant) un instant chargé en certain instinct maternel, s’y arrêter, ça l’fait.

    Je n’ai encore rien lu de Gaëlle, je vais m’y atteler,

    • @shash, fb:

      cette petite vrille joueuse et joyeuse

      je fais le lien entre le joyeux et Spinoza, qui recommande, est recommandé, semble être nune ou la clé de lecture.
      je crois qu’on peut lire cette auteure sans connaître forcément Spinoza mais qu’il y a un bonus à la lire en connaissant ce philosophe.
      j’ai demandé à Google un Spinoza pour les nuls et trouvé facilement : http://coursphilosophie.free.fr/philosophes/spinoza.php
      bien des choses auquelles j’adhère (panthéisme, animisme, éthique…) mais difficile de l’appréhender dans sa globalité pour le moment.

    • – premier bouquin de Gaëlle que je trouve à acheter facile dans une librairie, je me l’offre, peut-être celui du jambon de bayonne ^^

      Mais compte pas me taper Spino, bises,

    • @shash: Je viens de le lire. Je suis de plus en plus admirative de la précision avec laquelle Gaëlle B décrit les évènements et situations que nous connaissons tous, et de ce que cette précision nous permet de reconnaitre ou de retrouver au plus profond de nos propres expériences. Je trouve que ce sont les pensées et les actes tels qu’ils sont décrits, scrutés, qui donnent forme à l’histoire et c’est parfois tellement juste que c’est aussi angoissant et excitant que d’assister à une intervention chirurgicale, parce que c’est trop (« trop » au sens plus qu’on espère), trop vite, trop de pensées exigeant chacune une attention particulière. Comme les pages haletantes et drôles traitant de « l’expérience empirico-matérialiste », comme ces lignes, que je ne retrouve pas, qui disent que mère et fille n’ont pas été présentées, que leurs regards ne sont pas croisés, et qui renvoient à la façon dont s’établissent les relations humaines, à la reconnaissance de l’autre comme être humain, par le premier regard échangé.
      Je me réjouis par avance de pouvoir échanger sur ce livre.

      • @Acratie: Ce sera avec plaisir et un peu de patience des 2 côtés alors, le temps que je rentre à Paris,
        Après, j’ai cru comprendre que pas mal de sitistes y ont déjà roulé le nez, si c’est plus fort que vous, bien sûr commencez sans moi, j’essaye de pas trop tarder ;- )

        En attendant, à ma bibli d’accueil, tombée sur un Jean Philippe Toussaint, surprenant, méthodique pointilleux, j’en suis à la moitié et pour l’instant, il y dédie ses lignes à une fille qu’il aime et à une ville qu’il découvre une nuit, il écrit avec des pointes de drôlerie franches et inattendues qu’il dissémine avec parcimonie, dans un périple amoureux bordélique de rupture et pas, ça ne me déplaît pas,
        …/Il y avait ceci, maintenant, dans notre amour, que, même si nous continuions à nous faire dans l’ensemble plus de bien que de mal, le peu de mal que nous nous faisions nous était devenu insupportable./ … – p.82, Faire l’amour, les éditions de minuit, 2002 –
        A la place de Jean-Phi, j’aurais été plus chiche dans ces lignes extraites en ponctuation mais c’est un de mes défauts,

        On peut aussi s’y régaler de très très belles lignes d’alpagues sexuelles, électriques, à cran, très vivantes,

        • @shash: … / Emilie porte une jupe jaune comme un citron, Alice une robe orangée comme un abricot. Dans ma veste verte, je suis une courgette. / …
          et puis peut-être du jeu sur les formes aussi, un peu de géométrie littéraire: Emilie et Alice plutôt rondouillettes en jupe et robe, ressemblent aux agrumes cités
          La narratrice en veste (pantalon?) est longue, plutôt longiligne, elle aurait pu être asperge, elle est courgette.

        • Toussaint est une valeur sûre. Par chez lui, ça écrit. Pas comme chez Binet, Despentes et autres majoritaires qui semblent s’etre ligués pour en finir avec l’écriture.

      • Tu en parles en pointant ce qui me semble la force de ce livre. L’événement qu’il est.

      • @Acratie: Je termine le livre à l’instant, j’y reviendrais sans doute mais j’ai retrouvé ce qui m’avait tant plus dans Voyage à Bayonne, cette mise à plat, ce retour systématique sur ce qui vient d’être livré. Je reprends le passage cité par François:

        Je lui demande si elle croit en Dieu. Elle ne me répond pas. On longe une église, ça m’amuse de lui poser la question. Elle trouve l’édifice très ancien. Elle ne dit pas édifice ni ancien. Elle dit vieille maison. Je lui précise que c’est une église. Elle en a déjà vues, en a même visité à l’occasion. Une fois devant le porche du bâtiment, elle dit Tiens il y en a une autre. Elle ne dit pas Tiens, elle ne dit jamais Tiens. Juste il y en a une autre.

        A peine retranscrit déjà corrigé: « elle ne dit jamais Tiens ». Je pose un énoncé sur la table et tout de suite je viens le rectifier, l’ajuster. On pourrait séparer le monde en deux (ouais, j’aime bien séparer les mondes) sur ce type de modulation, les uns la trouvant superflue, les autres essentielle, parce qu’honnête.
        On ajuste mais on observe aussi, froidement. Une page entière qui ne fait que décrire les mouvements du corps d’une petite fille qui rentre chez elle après l’école. On la prend au portail, on la lâche devant chez elle, juste ça, tellement banal et mille fois vu qu’on ne le regarde plus, le regard glisse et pourtant il suffit de s’y arrêter pour que tout de suite ça questionne. Qu’est-ce qui fait qu’un jour on arrête. De courir, de sauter sur un lit, « j’ai cessé de sauter, j’ai cessé d’en avoir envie, j’ai oublié que j’en avais eu envie ».
        Honnêtes aussi les pages sur le bulletin scolaire, « je ne prends pas du tout au sérieux et en même temps je prends très au sérieux ces évaluations, ce qui ne manque pas de provoquer chez moi une forte irritation qui précipite ma sortie hors de mon lit. »
        Equation impossible, je condamne le procédé tout en y accordant de l’importance, impossible mais bien réel le « C’est bien ma chérie » soufflé à l’oreille de l’enfant qui s’endort. Nina l’amie d’Alice repart chez elle avec son père qui est venue la chercher.
        « Alice regarde toujours Dora sur le canapé. Intervention politesse ».
        Ou comment rendre compte en deux mots d’un tiraillement qui ailleurs prendrait deux pages.
        Je vais attendre que d’autres sititstes l’aient lu, et on reparlera aussi des pages 99 et suivantes, « A force de tout recouvrir sous des significations flottantes, le terme amour ne dit pas non plus ce qu’est agir pour tenir en vie son enfant ».
        Voilà quelques mots à chaud, encore toute à ma joie.

        • @fleur parmi les fleurs: Je repense à ces pages qui suivent la copie du bulletin scolaire de petite section de maternelle. Comment l’auteur s’y prend pour se moquer, sans discours et sans acrimonie, de ces « évaluations des acquis » totalement ridicules. Ces pages m’ont tellement réjouie, je les ai trouvées tellement drôles, gratuites et évidentes que j’ai presque senti le malin plaisir qu’a eu l’auteur à les écrire. Juste ça : Comme elle n’exécute que parfois mais pas toujours une consigne simple, elle refuse de me laisser tranquille dans la cuisine.

      • @Acratie: Il y a aussi un truc super fort que j’ai du mal à commenter, c’est à quel point l’écriture rend compte de la simutanéité des pensées qui la traversent, cf le génial passage du chocolat chaud au café.On questionne « l’attention permanente et sous-jacente » à l’enfant, ce qui est quand même à mon sens la bonne grosse claque qu’on se prend en devenant parent.

        • @fleur parmi les fleurs: L’enchainement ininterrompu des actions aussi. Pages 49-50 : « petits doigts qui s’approchent d’une perle échouée sur la moquette que je ramasse juste avant qu’elle ne la porte à sa bouche, bouche que j’essuie… » etc. On passe de la bouche aux jambes, des jambes aux fesses, des fesses aux mains, et ça n’en finit pas, comme les chansons en laisse (trois p’tits chats-chapeau d’paille-paillasson).
          Tout va si vite et s’accumule, les pensées, les tâches à accomplir. Et le temps passe. Je suis aux aguets attentive aux minutes qui nous éloignent de celles que, tous les trois embarqués dans la même voiture, nous venons juste de vivre, et que mon angoisse actuelle a pour effet de saisir avec une acuité particulière, comme si ce qui m’incombait en ce moment précis, moi qui ne conduis pas et ne dors pas non plus comme un bébé d’une semaine dans l’inconscience du temps, c’était juste, non pas de me préparer à donner le biberon ou de changer Alice, mais de me souvenir de ces instant-là.
          Vertigineux, oui.

      • @Acratie: une dernière phrase pour m’amuser: « Alors je les ferme (les yeux) et je vois Alice à qui je n’ai pas arrêté de penser depuis le début de la soirée et depuis qu’elle est née. » C’est grâce au second « et » que la phrase déchire. Si on le remplace par une virgule elle perd tout son punch. Le fait d’opposer un temps court (la soirée donc) à un temps beaucoup plus long rend compte de l’aspect vertigineux de la chose. Non?

    • … / Emilie porte une jupe jaune comme un citron, Alice une robe orangée comme un abricot. Dans ma veste verte, je suis une courgette. / …
      et puis peut-être du jeu sur les formes aussi, un peu de géométrie littéraire: Emilie et Alice plutôt rondouillettes en jupe et robe, ressemblent aux agrumes cités
      La narratrice en veste (pantalon?) est longue, plutôt longiligne, elle aurait pu être asperge, elle est courgette.

      • Emilie, Alice et Gaelle se retrouvent sur le même plan.

        • @François Bégaudeau: @shash: sur le même plan et pas sur le même plan.
          j’imaginais une sorte de jeu collectif où les gamines s’attribuent des fruits qui leur plaisent bien en fonction de leurs couleurs de fringues.
          Et puis à l’adulte, Gaëlle, on lui attribue la couleur d’un légume fade ( comme vous le disiez shash) , que personne n’aime.
          Je dis bien : personne.
          Ce qui donne à la fin de cette série de phrases comme un abattement des épaules de l’adulte j’ai envie de dire.

          • @anne-laure: s’il n’y a que moi pour les défendre, je serais celle-là: j’aime les courgettes les petites sont les meilleures.
            j’texplique: tu la coupes en deux dans le sens de la longueur; tu la fais cuire 3 mn à la vapeur ou 4 ou 5 mn au micro-ondes; tu la laisses refroidir et la mets au frigo; pendant ce temps là tu fais une vinaigrette avec de l’huile d’olive, du sel, du poivre et du viandox (oui du viandox pas du vinaigre), tu peux rajouter des petits bouts d’ail et du curcuma en poudre si tu aimes ça, tu mélanges. Tu sors ta courgette froide du fridge et dessus tout le long tu verses une ligne de ta vinaigrette. Et voilà.

          • @Juliette B : bien vu, les posts-blagues/recettes de cuisine sont très appréciées par les dames sur ce site,

          • @Juju B: ah ouais ? et tu connais les aubergines au roquefort ?
            Les courgettes, non seulement c’ est fade mais en plus c’ est moche.
            Je suis désolée Juliette, on ne les sauvera pas quand viendra le déluge.

            Alors que l’abricot tu vois, c’ est mignon tout rond avec une forme discrète de petites féfesses douces de bébé.
            Alors que le citron tu vois, brille par sa couleur uniforme et éclatante , on ne voit que lui, sa peau luisante et rude lui donne l’aspect d’un fruit surnaturel, un surfruit.

          • @Juju B: Ps : chez nous on n’est pas trop viandox, on est plutôt maggi.

          • @anne-laure: c’est la seule recette que je connais, je pouvais quand même pas rater une occasion de la placer; mais sinon, moi quand gaëlle B dit ça, j’entends les visions/délires/lectures de la réalité dans lesquels nous emmènent les enfants, la 4e dimmension dans laquelle ils sont et nous on est plus et c’était bien quand on y était pourtant.

          • @anne-laure: tu m’fais rire parce qu’on alterne aussi avec maggi chez moi rapport à la vinaigrette.

          • @anne-laure: non je crois que c’est gaelle qui se prend au jeu et se voit en courgette, pas les enfants qui la traitent de courgette (ils ont autre chose à faire); faudrait qu’elle nous dise.

          • @Juju B: Oui j’avais cette possibilité sous le coude aussi, que tout était dans la tête de Gaëlle.
            Qu’elle s’amusait à se dénigrer en se prenant pour une courgette.

            maggi ou soyo ou vinaigre balsamique.
            mais ail surtout.
            contre les vampires.

          • @Juju B: ce qui nous fait trois possibilités :
            -jeu inventé par les gamines et l’adulte qui subit.
            -jeu collectif et chacun choisi son fruit ( car la courgette est un fruit , hé oui )
            -jeu qui n’existe que dans la petite tête de l’adulte qui délire sur l’esthétisme de la situation.

            mais bon, si on commence à pinailler comme ça on n’ a pas fini.

          • -jeu qui n’existe que dans la petite tête de la narratrice qui délire sur l’esthétisme de la situation.

          • @anne-laure: je penche pour la 3 mais sans la réduire à l’esthétisme de la situation; je remplacerai ça par le plaisir de la situation (imaginer quel fruit/légume chacun est en se prenant vraiment au jeu); ce qui n’exclut pas qu’elle en voit la beauté, de ce plaisir.

          • @anne-laure: (je savais que la tomate était un fruit, mais pas la courgette, tu me troues encore cul là)

          • @Juju B: Ouais j’ai dit esthétisme pour faire ma crâneuse mais je sais toujours pas ce que ça veut dire.
            esthétisme pas dans le sens beau, dans le sens comment les choses s’agencent dirait bégaudeau le bien nommé.
            Il dit que les choses s’agencent.

            possibilité 4 :
            -un vieux clodo schizo passe par là et scande une petite chanson de sa création sur le sujet des couleurs et des fruits.
            Inspiré le mec.

        • @François Bégaudeau: @shash: ce qui me donnait plutôt l’impression d’un bon foutage de gueule.

        • @François Bégaudeau:
          … / Emilie, Alice et Gaelle se retrouvent sur le même plan. /…
          aussi oui,

          quel statut paradoxal que celui de parent: être môme encore et pu, être môme encore, et pu,

          Ce soir, en rentrant, j’ai roulé quelques mètres derrière un p’tit gars qui faisait du weeling sur son bmx: plein milieu de route, crâneur à mort, c’te kif qu’il prenait,
          Et comme dit côté passager: « pas de casque, pas de lumière, qu’est-ce que t’attends pour le doubler, c’est qu’il est dangeureux ce p’tit con »
          – Et toi, tu serais pas un peu vieux con des fois? »

          • @shash: quoique môme, ça joue aussi au parent,
            complexe l’affaire,

  13. j’aime bien Gaëlle Bantegnie, et sa trogne dans celle de Spinoza.
    le thème ne m’intéresse absolument pas mais je vais faire l’effort parce qu’elle a de bons antécédents (ses deux précédents livres).

    • quel thème ne t’intéresse pas?

      • @François Bégaudeau: par thème j’ai voulu dire le sujet du livre : la restitution par Gaëlle Bantegnie de tout ce que lui a inspiré la venue de son enfant, de sa naissance (avec le préalable de la grossesse nécessairement) à ses 4 ans. les extraits que tu as choisi le confirment : grossesse, naissance, éducation, bons mots des enfants, retour sur son enfance…
        ce qui me soucie : j’ai déjà vécu tous ces moments, déjà été traversée moi aussi par des pensées insolites à certains moments. je les ai gardés pour moi, par paresse (pas fait l’effort de Gaëlle de vivre et de s’observer vivre simultanément, d’enregistrer la vie, opté pour vivre seulement, je sais qu’il existe des femmes qui passent une aprtie de leur temps libre à compiler : ma belle-soeur tient à jour un blog sur ses enfants) et pudeur (l’expérience de mère me semble personnelle, mélange d’expérience commune aux autres femmes et d’expérience unique et je ne proposerai pas mon expérience à d’autres femmes : commune : elles la connaissent, n’apprennent rien, unique, différente de la leur : elles n’en ont rien à faire, il n’y a qu’à voir dans les maternités, crèches et écoles ; quant au lectorat masculin je ne sais pas, il m’apparait comme une cible encore plus lointaine, à moins d’une exceptionnelle ouverture d’esprit, un goût prononcé pour l’expérimenttion quelqu’en soit l’objet). manifestement G Bantegnie pense autrement(je spécule mais pense ne pas me tromper de trop), pense que c’est intéressant de témoigner de son expérience personnelle, la partager pour apporter à partir de ce matériau à la réflexion globale sur la parentalité, l’éducation. contribution à l’humanité.
        je vais quand même lire le livre, en quête de surprises. parfois il y a des choses qu’on n’aime pas d’abord puis qu’on se met à aimer.

        • raisonnement que je trouve atterrant, comme tu devrais le pressentir si tu me connais un peu, mais hélas je crois que le majoritaire est avec toi

          • @François Bégaudeau: tu peux expliquer en quoi c’est atterrant ?

          • Comme mille fois expliqué ici et ailleurs, d’où ma suprise de te mettre les deux pieds dedan sans aucun eprécaution locutoire :
            -il n’y a pas de mauvais thèmes, il n’y a que des mauvaises langues
            -aucun thème n’est plus ou moins littéraire qu’un autre ; tout est dans la façon de l’angler, de le tourner, de le penser, bref de le phraser
            Merci Hélène de me procurer l’immense satisfaction intellectuelle de ressasser des évidences.
            Quant à ton truc sur roman ou pas, ca fait aussi mille fois qu’on dit qu’on s’en fout de ce mot dont les éditeurs estampillent tout livre
            On va mettre ca sur le compte de la plage, le cerveau doit pas encore etre complètement d’attaque.

          • @François Bégaudeau: je suis dans une démarche de compréhension et de recherche de la connaissance, chère à Spinoza 😉

          • on s’en branle de spinoza
            maintenant on met le nez dans le texte, sans a priori à la con

          • @François Bégaudeau: je ne comprends pas non plus que ce travail d’observation et d’introspection soit présenté comme un « roman ». je sais ce que c’est un roman, c’est ce qu’elle a fait précédemment, des fictions. j’aurais bien aimé qu’une mère et un petit enfant soient les personnages d’un nouveau roman de G Bantegnie. mais là, de l’autobiographie, pas cette distance au sujet de la maternité et de la petite enfance, bien plus délicat à appréhender, de ma sensibilité de lecteur.
            ce que je pense repose peut-être sur un malentendu ?

          • sans compter que ce que tu dis là est d’évidence contradictoire avec ce que tu alléguais après lecture de Trompe le monde (exigence de vérité plus que de fiction, etc)
            brouillard, brouillard, brume de fin aout

          • @François Bégaudeau: il n’y a pas eu de plage, ça doit plutôt être l’absence de plage l’ explication.
            je compile tes recommandations (je me fais un plaisir de recycler les mots) :
            – s’en branler de Spinoza (alors faut pas lancer sur de fausses pistes en commençant la présentation par lui !)
            – s’en branler de l’étiquette « roman » (apposée par la maison d’édition quand même, pas rigoureux les éditeurs !)
            – s’en branler du sujet

            il n’y a pas de mauvais thèmes, il n’y a que des mauvaises langues

            je lis mauvaises langues comme mauvaises écritures
            d’accord que du côté de l’auteur il n’y a pas de mauvais thèmes, mais du côté du lecteur c’est différent, qui fonctionne à l’affect, le thème lui plait ou pas, lui plait pas à tous les coups
            et je n’ai jamais dit que le sujet de Gaëlle n’était pas littéraire, c’est toi seul qui l’avances, en préambule, le répètes
            – ne pas te faire ressasser des évidences (ça ne m’a pas l’air du tout d’évidences, sinon je n’aurais rien eu à ajouter)
            – mettre le nez dans le texte, zapper les a priori (ça, d’accord)

            sans compter que ce que tu dis là est d’évidence contradictoire avec ce que tu alléguais après lecture de Trompe le monde (exigence de vérité plus que de fiction, etc)

            d’un côté, le fait que je préfère lire un roman abordant le rapport mère-fille plutôt qu’une auto-biographie sur le même thème,
            de l’autre, le fait que j’aime trouver dans une nouvelle une arme du crime plus vraisemblable que du cyanure :
            tu arrives à faire un lien entre les deux ? à y voir des positionnements contradictoires ?
            quand je dis que j’aurais préféré la forme du roman pour « au pays d’Alice », ce n’est pas forcément pour rajouter de la fiction à la réalité, seulement pour franchir le pas du « je » de l’auteur au « elle » d’un narrateur, amener cette distanciation.

          • Tu disais, vie Trompe le monde qu’en matière de crime tu avais besoin de véracité, et donc de sentir que le récit s’appuie sur des faits réels. Tu dis, concernant le « thème » (il n’y a pas de thème, il y a des formes) de la maternité, exactement l’inverse
            C’est pas très au point ton truc, du coup tu fais de l’aviron
            Ce qui est atterrant c’est de comparer d’emblée ce roman, avant lecture, avec des blogs-témoignage de mères, et ceci sans aucune considération pour le recommandant (renverrais-je à un blog-témoignage de mère?), et pour les quelques mots, aussi laconiques que possible, qui étayent son invite ; les blogs en question se demandent-ils « quelle machine suis-je? ».
            Soit X. Il a aimé un livre, par exemple Les Detectives sauvages de Bolano. Il dit à Y son enthousiasme, lui promet bien des joies s’il le lit, et signale incidemment que ça se passe entre Mexique et Espagne. Et là Y dit : ca me dit rien, je suis allé au Mexique, j’ai pas aimé. Que fait X ? Il soupire d’accablement. On le comprend.

          • @François Bégaudeau: … / Et là Y dit: ca me dit rien, j’y suis allé, j’ai pas aimé. /…
            J’ai une cope responsable en agence du budget Kinder, en l’adaptant à peine, ton concept pourrait l’intéresser je crois,

          • @François Bégaudeau: petite précision sur le blog d’Adèle ma belle-soeur : blog fait de photos exclusivement, un commentaire court et humoristique en légende est le seul truc écrit. je ne comparais pas « au pays d’Alice » avec ce blog-là au niveau de l’écriture mais au niveau de l’attitude de la maman, ce que ça dit sur la maman, le fait de photographier quotidiennement ses enfants pour Adèle, le fait de s’astreindre à retenir ou noter des phrases, des situations avec son enfant pour Gaëlle. j’y vois une attitude similaire, un besoin de se souvenir, de fixer le présent, de faire de son enfant, chacune à sa manière (Adèle : la photo, Gaëlle : un roman) un objet (Adèle : un objet visuel, Gaëlle : un objet de réflexion, d’introspection).

          • de pire en pire
            tu veux pas le lire plutot?
            ca sera mieux pour l’humeur de tout le monde

          • @François Bégaudeau: désolée, je ne suis pas d’accord.
            d’abord si Gaëlle Bantegnie lisait ce que j’ai écrit elle comprendrait ce que j’ai voulu dire précisémen, elle comprendrait que je pense sa démarche d’écrivain sur ce livre, sans la juger (objet, c’est péjoratif ?). j’aimerais que tu le fasses, je suis confiante sur sa réaction, sa compréhension.
            et tu me presses de lire le livre, on dirait qu’il n’existe que ça, qu’il ne doit exister que ça comme objet de pensée. pas d’accord : on peut aussi penser préalablement à la lecture la démarche d’écrire ce livre. pourquoi balayer cette pensée-là, périphérique certes, mais pas complètement inintéressante en elle-même ?

          • Je ne la balaye pas comme une pensée périphérique, je la balaye comme une pensée 1 fausse 2 stupide 3 mortifère pour l’art. J’ai essayé de le dire plus délicatement, tu insistes, bam.
            Quant à Gaelle, je ne parlerai pas à sa place, mais crois-moi, pour la connaitre depuis 25 ans, j’ai une petite idée de ce qu’elle pourrait penser en lisant tes trucs.

          • au bas mot, on peut penser que Gaelle estimerait qu’on ne peut rien dire d’une « démarche d’écrivain » sans le lire. CQFD.

          • @François Bégaudeau: j’aimerais que tu le fasses : j’aimerais qu’elle lise mon post.

          • @François Bégaudeau: « on ne peut rien dire d’une démarche d’écrivain sans le lire. »
            en tout cas ce que j’en dis au préalable (en écrivant sur sa fille, elle positionne son enfant comme un objet vis-à-vis d’elle) me semble concorder avec ce que Gaëlle, absente ici, laisse transparaître dans le livre (citation de Gallimard) :

            «– Qu’est-ce que tu écris Maman?
            – J’écris sur toi.
            – Pas partout sur moi.
            – Sur toi.
            – Sur mon cou?»

            « j’écris sur toi »
            elle n’est pas en train de dire que l’objet de son livre est sa fille ?
            ça semble une évidence
            merci de valider a minima les évidences que j’énonce
            et derrière les évidences il y a des choses intéressantes si on veut bien se donner la peine.
            enfant-objet ou enfant-sujet.
            quelle différence entre les deux ?
            enfant-objet pour les besoins du livre, de façon bien circonscrite, enfant-sujet le reste du temps.
            on peut aussi se pencher sur comment se fait le passage d’une relation à un être comme sujet puis comme objet puis de nouveau d’objet à sujet.
            c’est ce que m’inspire l’écriture par Gaëlle d’un livre sur sa fille (sa fille au coeur du dispositif).
            voir si la lecture confirme ou infirme, cette intuition,cette piste de pensée, l’alimente ou la laisse au repos.

          • Effectivement je ne valide pas les évidences que tu énonces, pour la raison simple que ce sont des évidences
            Dire que Gaelle a écrit « sur sa fille » est aussi évident que de dire que l’initiale de son prénom est un G (au passage tu pourrais quand même apercevoir l’opération de littéralisation à l’oeuvre dans le dialogue que tu cites, et qui est son réel interet.)
            Ce que je trouve totalement déplacé dans ce que tu dis, c’est de dire que sa démarche s’apparenterait à celle d’une mère qui tient un journal sur sa fille pour fixer des souvenirs. Gaelle a « ecrit sur sa fille », non pour fixer des souvenirs, comme on immortalise son bébé par des photos qu’on envoie aux amis par mail, mais parce qu’elle a pressenti qu’il y avait là matière à un livre.
            Pourquoi l’a-t-elle senti? Qu’est-ce qui, dans ce qu’elle observait et vivait, lui semblait mériter examen et que cet examen puisse intéresser autrui -les lecteurs. Ce sont des questions auxquelles on ne peut répondre qu’en lisant le livre. CQFD bis. Toi tu persistes à en parler sans le lire, libre à toi, mais ainsi tu te condamnes à dire, au mieux des évidences, au pire des conneries.
            Je te propose désormais que nous ne reparlions de ce livre que quand tu l’auras lu. Et si tu ne le lis pas, ce qui en soi n’a rien de répréhensible, eh bien nous parlerons d’autre chose.

          • @François Bégaudeau: ta conclusion me va parfaitement.
            et j’entends ce que tu dis avant. je sais bien que si elle a pris ce sujet, c’est qu’il y avait des choses intéressantes à relever, j’ai vécu ces choses, je sais quelles petites pensées déroutantes on peut avoir, je sais que ça fait naître des pensées. je n’ai jamais dit qu’elle le faisait pour se souvenir. mais indirectement ça aboutit à ça, ça fixera des souvenirs, logique puisqu’elle raconte sa vie (les extraits, le début du roman accessible sur le site de Galllimard me permettent d’en juger, je ne mouline pas à vide.)
            l’échange que je cite mère-fille m’a interpellé, pas pour la chute « mignonne », la petite qui prend la réponse de sa mère au premier degré, mais parce que ça commence par la fille qui demande à sa mère ce qu’elle fait et on voit bien la scène, quand les parents sont à côté de leurs enfants mais font autre chose, et la curiosité des petits. la narration est naturelle, pas forcée, elle ne fait que relever. je vais peut-être pouvoir trouver dans les 215 pages de son roman comme dans ce petit extrait cette approche soft, à défaut d’être cueillie par les « douceurs de l’enfance ».

          • @François Bégaudeau: je reviens comme une mouche sur la viande sur l’extrait « qu’est- ce que tu écris maman ? », tu as relevé une « literalisation » dans le dialogue, je m’y arrête.
            « literalisation », ça doit vouloir dire un ou des procédés pour faire littérature, des torsions.
            torsion 1 : à la question « qu’est-ce que tu écris ? » la réponse devrait être selon la logique grammaticale : j’écris un livre, un roman, une histoire : la réponse est « j’écris sur toi ». tu écris « quoi » ? j’écris « sur ». la mère répond « à côté » si on veut bien regarder.
            torsion 2 : déjà relevée : la réaction de la fille (« pas partout sur moi ») opère une torsion de la phrase précédente (« j’écris sur toi »), dont l’énoncé est conservé mais il en est fait une interprétation concrète (écrire sur moi, sur mon corps)alors que le sens premier de la phrase était abstrait (écrire sur quelqu’un en l’intégrant dans un livre).
            la suite de l’échange répète le procédé, l’ancre, en le précisant : écrire partout (sur le corps, avec le stylo) devient écrire sur le cou. la mère ne dément pas, laisse se jouer et vivre le petit malentendu entre elles.
            le fait que la petite fille interprète de cette façon (tu écris sur mon corps)la réponse de sa mère (j’écris sur toi) m’a étonnée : de son interprétation on déduit que sa mère tient un stylo (si elle tapait sur un ordinateur, elle aurait plutôt dit : qu’est-ce que tu « fais » ?), qu’on imagine au-dessus d’une feuille et elle s’imagine que sa mère va écrire avec son stylo sur son corps. il y a une confusion entre les temps : le présent (qu’est-ce que tu fais ? – là, maintenant, en ce moment) et un futur proche (« j’écris sur toi » compris comme « je vais le faire très bientôt »). une confusion dans la succession des temps, une torsion aussi, la torsion 2bis.

          • littéralisation : opération de prendre littéralement une expression ou une tournure
            plus communément nommé « prendre au pied de la lettre »
            c’est en général le lot des idiots -d’où les blagues où des belges achètent une hache pour se fendre la gueule ou des yaourts pour tourner autour du pot
            donc Alice comprend littéralement « sur moi » = sur ma peau
            se reve là une langue idiote, matérialiste, terre-à-terre, qui toujours tachera de voir, perçant le brouillard de mots-écran qui embuent l’expérience d’une mère, ce qu’il en est réellement, ce qu’il en est quand on pense et regarde à plat
            il y a donc là dedans, mine de rien, dit avec la souveraine placidité de Gaelle et en passant par un énoncé d’Alice promue meneuse (inversion de la hiérarchie), un programme indifféremment philosophique et esthétique.

          • @François Bégaudeau: ok. merci pour la rectification. et je crois que ce que tu dis, c’est ta meilleure façon de rendre compte du livre. l’inversion des rôles mère-enfant (par l’effacement contrôlé et placide de la mère)comme programme philosophique, esthétique et… politique. rappelle-toi une question que tu avais posée aux sitistes aux débuts du site : être parent est-ce un métier de gauche ? on y avait répondu comme on pouvait. je me dis que les 215 pages d' »au pays d’Alice » sont la meilleure réponse, à partir de soi, possible.

          • Je ne pense toujours pas qu’on puisse être un parent d gauche. Mais on peut faire un livre qui rende compte de situations de parentalité et qui soit de gauche. Une fois de plus la littérature aura tiré la vie à son meilleur.

        • @Helene: Ma pauvre Helene, me v’là encore sur ton dos.
          C’est du harcèlement.
          Moi aussi de prime abord je n’étais pas excitée par le thème.
          Alice le prénom de la gamine de plus, t’imagine bien que j’avais ma dose à la maison.
          J’ai lu pendant mes vacances les premières pages offertes sur le site de l’éditeur, et là encore , pas très excitée, un peu lasse de me replonger dans les sombres souvenirs que m’évoquait le récit de l’accouchement.
          Et puis de lire les extraits, notamment celui sur la lutte fantasmée avec les cintres bringuebalants , notamment celui sur la comparaison des deux corps qui ne sautent pas tous les deux sur le lit, me voilà plus désirante de lire ce livre.
          Je ne sais pas trop pourquoi.
          Peut-être parce que finalement d’observer l’ évolution d’un enfant, de se comparer à lui, de questionner ce qui nous lie à lui, apporte beaucoup sur la connaissance de l’homme.
          Je crois y voir la part philosophique de cette histoire.

          • @anne-laure: au contraire, ta proposition d’échanger est la bienvenue.
            un extrait m’a intéressé :

            La scène prend une tournure plus dramatique quand je reviens dans la chambre. Ma mère en sanglots se cramponne à mon père, lui disant qu’elle ne veut pas mourir, qu’elle nous aime trop, ce qui m’arrache à mon tour quelques larmes. C’est émouvant mais j’ ai un doute. Je n’arrive pas à croire que j’assiste aux derniers instants de ma mère, la scène ressemble plutôt à une répétition générale de ce que pourrait être sa propre mort. Je fais l’expérience, pour du beurre, de la mort de ma mère. Que l’instant de sa mort subite dure à ce point avère qu’elle n’est pas en train de mourir.

            intéressé par le sujet de la mort de sa mère, de ma mère, ce qui m’attend à un tournant, et par la réflexion finale, sa façon de voir de la vie là où elle avait déjà projeté de la mort, une sorte de jeu joué avec son cerveau pour transformer le plomb en or, le triste en joyeux, ici pour repousser le moment d’être triste.
            toi, tu es intéressée par te comparer à ta fille et par penser le lien entre vous deux. je commence à comprendre. moi je ne me compare jamais à mes enfants, je ne peux pas, ce sont des garçons, qui commencent leur journée en tendant l’oreille à des scores de match de foot annoncés par leur père comme des dépêches de l’afpr. et m’interroger sur le lien entre nous ? l’aîné me dit 3 fois par jour qu’il m’aime, presque toujours quand je lui ai annoncé un truc à bouffer qu’il aime bien, je lui ai fait remarquer, on en rigole. ça suffit à résumer le lien comme on l’appelle. je crois que je suis quand même une mère. j’en rajoute pas sur le chapître.

          • @Helene: je crois que tu m’as mal comprise sur le sujet de fond du livre.
            D’ailleurs, je me disais c’ est marrant parce que j’ai le souvenir lointain, très lointain, un peu flou, en découvrant mon premier enfant, d’avoir eu l’idée d’écrire un livre sur lui.
            Mon enfant en tant qu’être humain, ce que j’en découvre et ce que j’en pense.
            Une sorte d’étude scientifique.
            Mon premier enfant étant un mâle, tu en déduis ce que tu veux.
            On va dire que je trouvais ça trop génial d’avoir mon animal préféré à la maison, et depuis sa naissance.
            On va dire que gaëlle l’amie de françois a écrit le livre que j’aurais pu écrire.
            Alors ça m’intrigue.

          • tu aimeras je pense

          • @Helene: et pour ce qui est du lien des adultes aux enfants, c’ est une matière qui me questionnait justement dernièrement.
            J’t’explique vite fait, je racontais le morceau de docu du Bangladesh que j’ai raconté ici à mon p’tit juju.
            On parle du Bangladesh , que c’ est un pays qui souffre d’une croissance démographique énorme qui n’ arrange rien etc.
            Juju me dit que c’ est pour ça qu’il ne veut pas d’enfant ( bon il me l’avait déjà dit , il radote ). Je lui dis que j’vois pas le rapport parce qu’il est européen à ce que je saches.
            Après ou avant je sais plus , je ne sais comment , Juju me dit : « parait que la perte de son enfant ( sous entendu sa mort ) est la douleur ( sous entendu psychique ) la plus puissante qu’un être humain puisse éprouver. »

            Je lui ai répondu que ça dépend et je me suis mise à cogiter vaguement là-dessus.
            Et puis ce jour j’y repense et je me pose la question, mes enfants sont-ils les êtres que j’aime le plus au monde ?
            Je n’ai pas la réponse.
            Et si oui, est-ce bien normal docteur ?

          • @Helene: et puis au fait, ça y est je sais que c’ est la sauce samouraï et ça arrache putain.
            Faut dire que c’ est la spicy que j’ai chez moi, j’pense qu’elle existe en plus doux.
            Enfin j’espère.

  14. Promis par mon libraire pour mardi prochain. le plaisir ne sera pas seulement dans l’escalier : les extraits que tu as choisis sont réjouissants. Heureusement que ce crétin de Delacour n’a rien compris : ça lui va bien la liberté, à Gaëlle.

  15. Merci bien spinoza, de son prénom : Baruch ?
    ( ah non mais kessesséencore cette imbécilité de prénom )
    ça fait beaucoup d’extraits ça dis donc, c’ est un peu exagéré.
    Mais t’as bien fait, ça marche, ça donne envie.
    Enfin sur moi cela agit du moins.

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