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Une Nouvelle pour l’été

Chacun sait, dans le champ éditorial, que les recueils de nouvelles se vendent mal. Et les recueils collectifs, encore plus mal. Pourtant les éditeurs persistent à foncer dans ce mur, gageant peut-être que le prestige de ce genre d’objet littéraire compensera le fiasco financier – fiasco il est vrai modique puisqu’un livre se fabrique littéralement à peu de frais, raison pour laquelle on en publie tant.

En 2012, Véronique Ovaldé, éditrice quand elle n’écrit pas des romans très recommandables, a demandé à neuf auteurs de plancher sur une nouvelle dont le thème-tremplin serait les vampires. Il en est résulté un livre paru dans la collection Points.

http://www.librairielarosedesvents.com/livre/3590699-bienvenue-en-transylvanie-neuf-histoires-de-v–inconnu-points.

Véronique ne m’en voudra pas de mettre en ligne ma contribution d’alors. On pourra la lire en attendant la nouvelle, plus longue, commandée par Grazia il y a deux mois et qui sera jointe au magazine courant juillet. La lecture des deux en un seul été autorisant chacun à prétendre qu’il n’aura pas complètement endormi son cortex entre deux mini-golfs.

Je n’avais pas relu cette nouvelle depuis sa publication. J’en reporte ici deux fois le texte : d’abord dans sa version publiée, puis, à la suite, dans une version augmentée des remarques stylistiques (en gras) que m’inspire cette relecture évidemment crispée. Après quoi les neuf présents lecteurs numériques se précipiteront pour acheter le recueil, ce qui triplera ses ventes et tout le monde sera content.

 

Frédéric Jourdain

La première fois c’était à Tours. Javais 23 ans. Jaurai eu 23 ans de paix.

A l’époque il existait un service quon appelait militaire. Etudiant en lettres modernes, on mavait affecté au secrétariat dun lieutenant-colonel qui navait jamais vu la guerre mais perdrait un index six mois plus tard en taillant un conifère de sa propriété de Haute-Savoie dont il vantait la flore à longueur des journées creuses que nous passions lun en face de lautre puisquainsi étaient configurés les bureaux des officiers de la caserne Beaumont aujourdhui fac de médecine.

-Faudrait que vous voyiez ça, Bégaudeau! Un jardin dEden !

Le sentiment dinutilité qui le minait mavait été bien utile. Dès mon incorporation je lavais vu sactiver, enchainant les coups de fil, rédigeant lui-même des lettres pailletées de points dexclamation à lattention de qui de droit, pour que ladministration mautorise à dormir hors les murs, et pourquoi pas dans un des studios que le 152ème régiment dinfanterie possédait aux lisières de la ville. Ainsi à 18h on me voyait passer la grille en civil et rallier dun pas leste larrêt de bus. Il arrivait aussi que je mattarde dans le centre, avec des bidasses hébétés par labsurdité de leur journée, ou en tête à tête avec Frédéric Jourdain dont jaimais la conversation et voir sagiter les lèvres pourpres.

Jai dexcellentes raisons de me rappeler celle du 21 mars 1996. Bientôt tous les téléphones seraient sans fil, et la télé remplacée par une offre multiple d’écrans intégrés, c’était la prophétie de Frédéric. Pour autant il ne prévoyait pas quelle se réaliserait sans lui broyé en 98 par un camion frigorifique sur une rocade de la périphérie de Toulouse. Il nest pas établi quun prophète doive tout anticiper. Jai réglé la tournée et attrapé le dernier bus investi par les employées de ménage du quartier administratif. La plupart étaient jeunes, pas encore mères et donc disponibles pour travailler après la désertion des bureaux. Assoupie, celle den face me laissait le loisir de détailler son visage de vingt ans, cerné mais sans rides. Sur le pont de Saint-Cosmes elle a commencé à émettre un léger ronflement. Sa veste de jean était ouverte sur une blouse dont elle avait déboutonné le haut par cette chaleur. Tombant alternativement à droite et à gauche, sa tête a trouvé son point de stabilité en cassant sa nuque sur le haut du siège, la bouche entrouverte moffrant alors une vue sur quelques dents. A quoi avait ressemblé ses deux premières décennies? Quel fatum de précarité lui avait mis un balai dans les mains à l’âge où elles ne devraient que caresser des peaux dhomme ? Si javais eu un gâteau je laurais glissé entre ses lèvres là maintenant, comme une lettre dans la fente dune boite.

Trop de centimètres nous séparaient pour que jidentifie lodeur quelle dégageait. Une de ces mauvaises odeurs dont une petite dose est agréable aux narines. Sont-ce les narines qui jouissent quand on sent ? En tout cas ce sont elles que jai approchées de l’échancrure de sa blouse. La fille assise à coté ma demandé ce que je faisais. A sa voix elle était plus vieille. Jai dit que je sentais et c’était bien vrai, je sentais, je reniflais, concluant à un mélange de parfum et de détergent. Ou alors c’était son odeur foncière, organique, son odeur propre. On pouvait limaginer propre mais je la préférais comme là, corps de fin de journée imprégné de réel, empreint de ville. Du bout de la langue jai parcouru son cou de bas en haut, leffleurant à peine, son dernier ronflement tout juste fendu dun hoquet. Il n’était pas impossible quelle trouve cela agréable et feigne le sommeil en guise dautorisation à continuer. Ou bien elle rêvait quune langue lui léchait le cou, remontait vers loreille, cherchait la parcelle d’épiderme idoine. La voisine ma ordonné darrêter. Jai trouvé lordre raisonnable et jai mordillé loreille, du moins ai-je cru que c’était loreille que je voulais mordre comme la fréquentation de lautre sexe men avait à la longue transmis le réflexe, mais non ce n’était pas loreille, c’était le cou, c’était au niveau du cou que ça se passait. Je nai pas trouvé raisonnable de tirer la peau du cou entre mes dents pour la sectionner. Elle a rêvé quune morsure lui arrachait un cri et ce n’était pas un rêve puisque je lai entendu, et les passagères aussi. A moins que nous ayons tous pénétré son rêve. Ce nest pas ce quont cru les filles du bus. Elles ont trouvé ce cri réel et ont crié à leur tour. Jai résisté aux mains qui mont agrippé et ceinturé pour marracher à elle. Résister n’était pas raisonnable. Elle ne ronflait plus, ne dormait plus, s’était animée, se débattait sans comprendre ce qui lui arrivait. Personne ne comprenait ce qui arrivait. Une fois décroché delle, un chœur aigu ma sommé de quitter le bus que le chauffeur avait immobilisé sur le parking dun Mondial Moquette éteint et silencieux.

Je nai du qu’à la pleine lune et aux pancartes phosphorescentes de retrouver la direction de Saint-Pierre-des-Corps. Il men a couté un quart dheure de marche parmi phares et faisceaux. A lapproche de limmeuble jai contourné le bloc pour éviter un groupe de jeunes arabes. Ça ma fait deux minutes de plus.

La glace du lavabo scellé dans un angle ma fait voir que javais saigné des lèvres, mais quune fois le sang sec gratté aucune lésion napparaissait. De fait je navais été mordu aux lèvres ni par la dormeuse, ni par ses protectrices. Le sang qui tachait maintenant un kleenex bouchonné dans la corbeille ne mappartenait pas. En allumant ma télé, jai repensé à Frédéric. Repensé nest pas le mot. Plus exactement une loupiote neuronale sest furtivement allumée quand jai appuyé sur le bouton veilleuse de la télécommande. Pendant combien dannées des postes meubleraient-ils encore les salons ? Le Soir 3 relevait et annonçait des températures élevées pour saluer larrivée du printemps. Sur France 2 des experts se montraient pessimistes quant à la possibilité de paix dans les Balkans.

Le lendemain et les jours suivants je suis rentré de la caserne à pied. Même en prenant le bus de 18H j’étais sûr dy trouver une des filles habituelles, peut-être même la dormeuse dont, flexibilité oblige, les horaires variaient. Je navais pas très envie de ça. Jen ressentais une gêne avant lheure. Par extension de la gêne, je me dispensais aussi de bus du matin.

On ne savait jamais.

Au bout dun mois au régime dune heure de marche matin et soir, jai demandé au lieutenant-colonel d’œuvrer pour quon me réintègre à ma chambrée de référence. Son irritation devant une requête à rebours du bon sens fut vite supplantée par ladrénaline dune nouvelle mission de pilonnage des troupes administratives dont sans surprise il dénonçait les lourdeurs.

C’était encore un fier service quil me rendait. Il était assez fier de me le rendre. Le jour de la quille, jai glissé une lettre cachetée sous son appui-main, pariant quil nen découvrirait les accents lyriques que quelques semaines plus tard, quand je serai à 200 kilomètres de là, préparant fébrilement ma première année denseignement au cours de laquelle Sophie, prof danglais néo-titulaire, minitierait au poker, dabord sur une table du CDI un jour de grève, ensuite en salle des profs après les cours, enfin dans son studio meublé un soir de novembre et aux alentours de 23h nous nous sommes embrassés sur le canapé puis dans son lit où un laborieux effeuillage mutuel na pas affaibli mon érection.

Sur le moment je ne me suis pas dit que c’était ma première fille depuis le bus de Tours. Autre chose occupait ma pensée, si on peut appeler pensée le galimatias dun cerveau en pleine activité sexuelle.

La retombée de tension consécutive nous ayant précipités dans le sommeil sans les rituels davant coucher, les volets ouverts ont laissé passer le jour qui ma réveillé à 8H10.

Deux reproductions de Monet se regardaient dun mur à lautre. Je nen connaissais quune. Jimaginais sombre leau sous la nappe de nénuphars. Une nuisette à pois enveloppait le dossier dune chaise encombrée de livres bilingues. Jai eu la tentation sans suite de me lever les feuilleter. Sophie dormait sur le dos, tête légèrement désaxée du buste. Je lui ai envié cette faculté. Dormir sur le ventre entravait la respiration et laissait les bras indécis sur la position à prendre. Mes lèvres ont glissé sur son épaule, laissant un peu de bave, moins quun escargot. Elle a cru que je requérais du sexe et pivoté sur le flanc pour moffrir ses fesses et son cou brulant. Elle a salué la première morsure dun gémissement ambigu et ponctué la seconde dun cri qui la éjectée du lit. Pour la première fois je la voyais nue en pied, petits seins juvéniles et tétanisée par une stupeur qui est devenu de leffroi quand elle a passé un doigt sur son cou. Jai pensé à lindex amputé du lieutenant-colonel. Je me suis excusée. Elle est allée sessuyer dans la cuisine. En mhabillant jai entendu leau couler. Un roi de cœur était retourné contre la moquette du salon. Elle ma demandé de messuyer aussi et de partir. Je suis parti sans messuyer. Dreux dormait encore. Même ensoleillée cette Toussaint allait être extrêmement maussade.

Le lendemain la taille du lycée polyvalent ma permis d’éviter sans trop de manœuvres Sophie quun reliquat de machisme me faisait supposer désireuse dune mise au point. En réalité elle en avait encore moins envie que moi et sest employée à ne plus me croiser jusqu’à la fin de lannée et sa mutation en Haute-Garonne.

Elle n’était pas femme de ménage, je navais pas entaillé son cou dans un bus de nuit mais dans un lit de jour, et javais couché avec elle. Seuls le sommeil et la jeunesse relative de la victime liaient les deux incidents. Pourtant il me semblait avoir déjà regardé des jeunes femmes dormir sans les mordre, ne serait-ce que Pascale avec qui javais souvent partagé le matelas au sol de ma chambre nantaise.

Peut-être le phénomène ne pouvait-il avoir lieu quen région Centre.

Jaurais pu multiplier les expériences pour circonscrire le champ d’étude : regarder une fille dormir à Bordeaux, Brest, Lens, dans un pays étranger puis extra-européen, puis à Tours hors dun bus, puis à Dreux hors dun lit. Mais lheure n’était pas à tenter le diable. Si cela suffisait à m’épargner la honte démunie dans laquelle mavait laissé les deux incidents, mieux valait tout bonnement se passer de sexe et damour.

On y parvient.

Et à anticiper les situations à risques.

La vigilance mest devenue une seconde nature, l’évitement un réflexe. Trois, puis quatre, puis cinq précautions valaient toujours mieux quune. Je déclinais les week-ends en gite rural entre collègues, changeais de place quand je sentais une voisine de cinéma prise de somnolence, boycottais les hôpitaux emplis de gens assommés par les cachets, tachais de ne pas me retrouver seul avec une fille même très en éveil, sortais peu le soir, ne sortais plus, écoutais les fictions radiophoniques de France-Culture, limitais ma vie extérieure aux impératifs professionnels, passais pour revêche ou homosexuel.

Avant le retour dun voyage scolaire à Rome par train de nuit, jai avalé une grosse dose de somnifères pour ériger un mur dinconscience entre moi et la voiture où les élèves finiraient par sendormir, parmi lesquels des filles. Jeanne et Philippe, profs dhistoire et de philo, ne pourraient pas compter sur moi pour la corvée de surveillance. Ils se relaieraient pour des rondes. A laube Jeanne saccorderait une pause thé au bar puis me secouerait tendrement le bras à larrivée en gare de Montparnasse. Elle nen reviendrait pas dune larve pareille. En plaisanterait encore dans le bus 57 direction Père Lachaise. Evoquerait à nouveau ce voyage lors de notre premier restaurant, et aussi mes absences aux fêtes de fin de trimestre. J’étais quand même un drôle de type. Elle aimait bien les drôles de types. Elle aimait bien penser à moi. Elle aimerait bien quon sorte marcher Boulevard Haussmann et quon sembrasse devant limmeuble Apple en se frottant mutuellement les bras pour se réchauffer. Elle était, comment dire, un peu amoureuse et moi aussi.

Longtemps, sous des prétextes divers et chaque fois moins crédibles, jai ajourné le saut dans la case suivante de la marelle de lamour. Jeanne a fini par me soupçonner impuissant, ou apeuré par le sexe. C’était un soupçon pénible à essuyer. Mon existence était devenue une succession de petites choses pénibles. Il me venait des envies de course éperdue vers nulle part pour me fausser compagnie. Un soir davril je me suis laissé porté vers son lit. Chacun tremblait pour des raisons différentes. Je fuyais sa bouche pour mieux justifier que je nuse pas de la mienne. C’était risible et invivable. La vie était emplie de moments invivables. Jai renfilé mon jean et mes baskets qui à l’époque étaient des Reebok. Je lai fait lentement et je suis parti dans la nuit. Jeanne ne ma pas retenu.

A la station Barbès je me souviens quun rat léchait le rail de la ligne 4.

Comme je navais aucun repère en la matière, jai choisi le cabinet de psychiatre le plus proche, dans un immeuble de lavenue Ledru-Rollin où exerçait aussi un conseiller immobilier. C’était un psychiatre chauve et affable. Il ma demandé si un traumatisme avait précédé, de près ou de loin, l’épisode du bus. Jai demandé ce quil entendait par de loin. Il a eu un geste pour dire aussi loin que vous voulez, alors jai parlé de mon coma après une chute de vélo, en début de CM2. Un coma dune heure, selon le pompier qui mavait apporté les premiers soins à même le bitume, secondée par ma mère accourue.

Probablement cinéphile, mon vis-à-vis a retiré ses lunettes et léché le bout dune branche avant de demander quel genre de rapports javais avec ma mère. Des rapports normaux, jai dit. Du reste je venais de publier une pièce quil était loisible de lire comme une adresse tendre à celle qui mavait mis au monde et nourri. Il ma demandé si javais une sœur. Jen avais une, et aussi un père et un frère. Javais tout ce quil est possible davoir ! ai-je plaisanté. Il a signé le prolongement de mon arrêt maladie.

Sur un site dévolu aux addictions au sang, un spécialiste expliquait quil s’était installé à Créteil parce que des dégâts de voirie aussi importants quinexplicables sy étaient produits dans les années 80. Un signe de grande vigueur souterraine du paravivant ! a-t-il précisé en me faisant asseoir dans son salon aux volets clos.

Il a commencé par mesurer mes incisives latérales, tout en précisant que la longueur remarquable que leur prêtait limaginaire collectif était assez rare. On avait même connu des spécimens édentés qui incisaient la peau avec une lame et y appliquaient la bouche seulement après. Dans ce cas on parlait de succion plutôt que de morsure.

Etais-je un gros mangeur de viande ? Jai répondu que oui, plutôt. Viande crue ? Disons quelle ne me rebutait pas. Et le boudin ? Oui jaimais beaucoup.

En revanche je navais ni gout particulier pour les excréments, ni appétence pour ma propre chair, ni ancêtres dans la partie orientale de lEurope à peine entrevue lors dun voyage à Auschwitz avec des élèves de troisième en 2004. Je naimais pas beaucoup les cimetières, naurait pas volontiers dormi dans un cercueil, ne m’étais pas senti revigoré après avoir mordu les deux filles, dont je navais de toute façon récolté que quelque gouttes de sang, autant que je puisse en juger.

A ce propos avaient-elles, ces deux filles, développé à leur tour des comportements de réhydratation globulaire ? Pas à ma connaissance.

Mes deux premiers livres portaient-ils de près ou de loin sur les transfusions vitales ? Non plus.

Il ma resservi du thé puis plongé son regard dans le mien, toujours cinéphile. Plongé son regard dans le mien est lexpression approximative qui mest venue.

-Etes-vous bien sûr de ne pas être mort ?

Jai cassé un sucre pour nen larguer quune moitié dans la tasse. Le professeur Romero na pas attendu ma réponse.

-Il en faut peu pour quun mort devienne vampire. Quun chien ou un chat enjambe le cadavre et hop : le mort est converti. Du coup il sanime aussitôt, sanime si tôt quil se croit vivant, pense quil a juste perdu connaissance, et je vous laisse imaginer le malentendu.

-Oui.

Ça marche aussi avec les hyènes mais par chez nous la probabilité est faible.

Le soir au téléphone ma mère ma remercié pour lenvoi de la pièce, elle ne lavait pas encore lue mais mavait entendu en parler chez Ruquier où elle mavait trouvé une petite mine. Je lui ai demandé si elle se souvenait de mon accident de vélo de CM2 et de la durée pendant laquelle j’étais resté seul inanimé avant que des gens puis le pompier soccupent de moi. Elle a réfléchi pour me faire plaisir mais non, elle ne pouvait pas savoir, puisque par définition elle n’était pas là. Un bout de temps, quand même. Une départementale de Vendée en plein hiver cest assez désert. Disons un bon quart dheure.

Un bon quart dheure.

En un bon quart dheure un chien avait pu menjamber. Ou un chat. Il nen manquait pas à la campagne. Ni de boudin, quon ficelait dans la grange après avoir saigné le cochon. Il y avait une certaine cohérence dans tout ça. Rien nexcluait que je sois mort. C’était sans doute ça lexplication. Jaurais pu men alarmer mais le fait que personne ne sen soit rendu compte en trente ans prouvait que c’était une nouvelle dimportance mineure. J’étais mort et ça ne changeait pas grand chose.

 francois vampire

Frédéric Jourdain

La première fois c’était à Tours. J’avais 23 ans. J’aurai eu 23 ans de paix.

A l’époque il (la phrase sonnerait mieux sans ce « il » inutile) existait un service qu’on appelait militaire. Etudiant en lettres modernes, on m’avait affecté au secrétariat d’un lieutenant-colonel qui n’avait jamais vu la guerre mais perdrait un index six mois plus tard en taillant un conifère de sa propriété de Haute-Savoie dont il vantait la flore à longueur des journées creuses que nous passions l’un en face de l’autre puisqu’ainsi étaient configurés les (« conformément à la configuration des »? mais ça fait deux fois « des » dans une phrase saturée de génitifs) bureaux des officiers de la caserne Beaumont aujourd’hui fac de médecine.

-Faudrait que vous voyiez ça, Bégaudeau! Un jardin d’Eden !

Le sentiment d’inutilité qui le minait m’avait été bien utile. Dès mon incorporation je l’avais vu s’activer, enchainant les coups de fil, rédigeant lui-même des lettres pailletées de points d’exclamation à l’attention de qui de droit, pour que l’administration m’autorise à dormir hors les murs, et pourquoi pas dans un des studios que le 152ème régiment d’infanterie possédait aux lisières de la ville (en lisière de, non?). Ainsi à 18h on me voyait passer la grille en civil et rallier d’un pas leste l’arrêt de bus. Il arrivait aussi que je m’attarde dans le centre, avec des bidasses hébétés par l’absurdité (excessif, mieux à trouver ; vacuité? plus juste mais c’est pas encore ça) de leur journée, ou en tête à tête avec Frédéric Jourdain dont j’aimais la conversation et voir s’agiter les lèvres pourpres.

J’ai d’excellentes raisons de me rappeler celle (comprend-on qu’il s’agit d’une des conversations avec FJ? Pas bien négocié) du 21 mars 1996. Bientôt tous les téléphones seraient sans fil, et la télé remplacée par une offre multiple d’écrans intégrés, c’était la prophétie de Frédéric. Pour autant il ne prévoyait pas qu’elle se réaliserait sans lui (j’assume l’absence de virgule) broyé en 98 par un camion frigorifique sur une rocade de la périphérie de Toulouse. Il n’est pas établi qu’un prophète doive tout anticiper. J’ai réglé la tournée et attrapé le dernier bus investi par les employées de ménage du quartier administratif (ça va un peu trop vite, là ; souci d’enchainer, toujours, mais qui parfois oublie de poser le jeu : ici, marquer la fin de la conversation avec Frédéric, puis commencer le bus ; séquencer pour mettre à l’aise le lecteur). La plupart étaient jeunes, pas encore mères et donc disponibles pour travailler après la désertion des bureaux (il n’aurait pas été superflu d’ajouter : par les salariés mieux payés qu’elles ; ou quelque chose comme ça). Assoupie, celle d’en face me laissait le loisir de détailler son visage de vingt ans, cerné mais sans rides (sans rides mais cerné?). Sur le pont de Saint-Cosmes elle a commencé à émettre un léger ronflement. Sa veste de jean était ouverte sur une blouse dont elle avait déboutonné le haut par cette chaleur. Tombant alternativement à droite et à gauche (bof ; des deux côtés?), sa tête a trouvé son point de stabilité en cassant sa nuque sur le haut du siège (dossier), la bouche entrouverte m’offrant alors une vue sur quelques dents (on pourrait préciser lesquelles). A quoi avait ressemblé ses deux premières décennies? Quel fatum de précarité lui avait mis un balai dans les mains à l’âge où elles (« celles-ci » serait plus clair, mais je n’aime pas celles-ci, trop scolaire ; souvent la clarté passe par le scolaire, c’est un souci, et c’est souvent dans cet espace que j’écris ; dans cette tension) ne devraient que caresser des peaux d’homme ? Si j’avais eu un gâteau je l’aurais glissé entre ses lèvres là maintenant, comme une lettre dans la fente d’une boite. (ce « fente » est pas trop mal amené. mais est-il assez discret? ou inversement assez suggestif?)

Trop de centimètres nous séparaient pour que j’identifie l’odeur qu’elle dégageait. Une de ces mauvaises (faible ; piquantes?) odeurs dont une petite dose est agréable aux narines. Sont-ce les narines qui jouissent quand on sent ? En tout cas (Un peu lourd ; « en tout cas » revient trop souvent chez moi; la moindre des choses eut été de le placer derrière : « ce sont elles en tout cas que » ; ou d’utiliser « pour le moins », que j’aime bien. « Quoi qu’il en soit » est trop lourd) ce sont elles que j’ai approchées de l’échancrure de sa blouse. La fille assise à coté m’a demandé ce que je faisais. A sa voix elle était plus vieille. J’ai dit que je sentais et c’était bien (toujours dispensable; tic) vrai, je sentais, je reniflais, concluant à un mélange de parfum et de détergent. Ou alors c’était son odeur foncière, organique, son odeur propre. On pouvait l’imaginer propre mais je la préférais comme là (comme telle?), corps de fin de journée imprégné de réel, empreint de ville. Du bout de la langue j’ai parcouru (plus juste, plus conforme à un sujet agi plutôt qu’agissant aurait été: « Le bout de ma langue a parcouru ». Je m’étonne de ne pas l’avoir écrit comme ça) son cou de bas en haut, l’effleurant à peine, son dernier ronflement tout juste fendu (doute. « secoué » serait plus classique mais plus juste ; troué? non plus) d’un hoquet. Il n’était pas impossible qu’elle trouve cela (ma langue ; la langue) agréable et feigne le sommeil en guise d’autorisation à continuer. Ou bien elle rêvait qu’une langue lui léchait le cou, remontait vers l’oreille, cherchait la parcelle d’épiderme idoine (ce n’est pas le mot ; mot séduisant et donc tentant, j’aurais du y résister). La voisine m’a ordonné d’arrêter. J’ai trouvé l’ordre raisonnable et (j’aime bien ce « et ». tout y est) j’ai mordillé l’oreille, du moins ai-je cru que c’était l’oreille que je voulais mordre comme la fréquentation de l’autre sexe m’en avait à la longue transmis le réflexe, mais non ce n’était pas l’oreille, c’était le cou, c’était au niveau du cou que ça se passait (« ça se passait au niveau du cou »). Je n’ai pas trouvé raisonnable de tirer la peau du cou entre mes dents pour la sectionner. Elle a rêvé qu’une morsure lui arrachait un cri et ce n’était pas un rêve puisque je l’ai entendu, et les passagères aussi. A moins que nous ayons tous pénétré son rêve. Ce n’est pas ce qu’ont cru les filles du bus. Elles ont trouvé ce cri réel et (une virgule serait mieux) ont crié à leur tour. J’ai résisté aux mains qui m’ont agrippé et ceinturé pour m’arracher à elle. Résister n’était pas raisonnable (voilà une phrase qui dit mieux que le narrateur est agi plutôt qu’ agissant). Elle ne ronflait plus, ne dormait plus, s’était animée, se débattait sans comprendre ce qui lui arrivait. Personne ne comprenait ce qui arrivait. Une fois décroché d’elle, un chœur aigu (incorrection syntaxique que je m’autorise souvent, voir La politesse partie 3) m’a sommé de quitter le bus que le chauffeur avait immobilisé sur le parking d’un Mondial Moquette éteint et silencieux.

Je n’ai du qu’à la pleine lune et aux pancartes phosphorescentes de retrouver la direction de Saint-Pierre-des-Corps. Il m’en a couté un quart d’heure de marche parmi phares et faisceaux. A l’approche de l’immeuble j’ai contourné le bloc pour éviter un groupe de jeunes arabes. Ça m’a fait deux minutes de plus.

La glace du lavabo scellé dans un angle m’a fait voir que j’avais saigné des lèvres, mais qu’une fois le sang sec gratté aucune lésion n’apparaissait. De fait je n’avais été mordu aux lèvres ni par la dormeuse, ni par ses protectrices. Le sang qui tachait maintenant un kleenex bouchonné dans la corbeille ne m’appartenait pas. En allumant ma télé, j’ai repensé à Frédéric. Repensé n’est pas le mot. Plus exactement une loupiote neuronale s’est furtivement allumée quand j’ai appuyé sur le bouton veilleuse de la télécommande. Pendant combien d’années des postes meubleraient-ils encore les salons ? Le Soir 3 relevait et annonçait des températures élevées pour saluer l’arrivée du printemps. Sur France 2 des experts se montraient pessimistes quant à la possibilité de paix dans les Balkans. (une seule info aurait suffi)

Le lendemain et les jours suivants je suis rentré de la caserne à pied. Même en prenant le bus de 18H j’étais sûr d’y trouver une des filles habituelles, peut-être même la dormeuse dont, flexibilité oblige, les horaires variaient. Je n’avais pas très envie de ça. J’en ressentais une gêne avant l’heure. Par extension de la gêne (pas très heureux, beaucoup mieux à trouver), je me dispensais aussi de bus du matin.

On ne savait jamais.

Au bout d’un mois au régime d’une heure de marche matin et soir, j’ai demandé au lieutenant-colonel d’œuvrer pour qu’on me réintègre à ma chambrée de référence. Son irritation devant une requête à rebours du bon sens fut vite supplantée par l’adrénaline d’une nouvelle mission de pilonnage des troupes administratives dont sans surprise (« bien sûr ») il dénonçait les lourdeurs.

C’était encore un fier service qu’il me rendait. Il était assez fier de me le rendre (ce « fier » redoublé n’est pas un jeu de mots mais une réactivation de l’expression figée « fier service » ; donc je maintiens). Le jour de la quille, j’ai glissé une lettre cachetée sous son appui-main, pariant qu’il n’en découvrirait les accents lyriques que quelques semaines plus tard, quand je serai à 200 kilomètres de là, préparant fébrilement ma première année d’enseignement au cours de laquelle Sophie, prof d’anglais néo-titulaire, m’initierait au poker, d’abord sur une table du CDI un jour de grève, ensuite en salle des profs après les cours, enfin dans son studio meublé un soir de novembre et aux alentours de 23h nous nous sommes embrassés sur le canapé puis dans son lit où un laborieux effeuillage mutuel n’a pas affaibli mon érection. (ici la fluidité se gagne encore contre une certaine avancée calme et parcimonieuse dans le récit ; c’est par ce genre d’opérations qu’on passe du coté des auteurs difficiles ; mais le résultat est stylistiquement assez heureux ; sachant que cette accélération peut aussi témoigner d’une fatigue de l’écrivant -l’heure arrive où on expédie ; la qualité du romancier est l’endurance, comme on sait)

Sur le moment je ne me suis pas dit que c’était ma première fille depuis le bus de Tours. Autre chose occupait ma pensée, si on peut appeler pensée le galimatias d’un cerveau en pleine activité sexuelle.

La retombée de tension consécutive nous ayant précipités dans le sommeil sans les rituels d’avant coucher, les volets ouverts ont laissé passer le jour qui m’a réveillé à 8H10. (là encore, je fagote trois phases en une phrase : gain de fluidité, perte de clarté)

Deux reproductions de Monet se regardaient d’un mur à l’autre. Je n’en connaissais qu’une. J’imaginais sombre l’eau sous la nappe de nénuphars. Une nuisette à pois enveloppait le dossier d’une chaise encombrée de livres bilingues. J’ai eu la tentation sans suite de me lever les feuilleter. Sophie dormait sur le dos, tête légèrement désaxée du buste. Je lui ai envié cette faculté. Dormir sur le ventre entravait la (« ma » n’aurait laissé aucun doute : c’est de « mon » sommeil que je parle) respiration et laissait les bras indécis sur la position à prendre. Mes lèvres ont glissé sur son épaule, laissant un peu de bave, moins qu’un escargot (laissant moins de bave qu’un escargot? laissant un peu de bave mais moins qu’un escargot?). Elle a cru que je requérais (c’est « quémandais » qui s’imposait, faute d’inattention) du sexe et pivoté sur le flanc pour m’offrir ses fesses et son cou brulant. Elle a salué la première morsure d’un gémissement ambigu et ponctué la seconde d’un cri qui l’a éjectée du lit. Pour la première fois je la voyais nue en pied, petits seins juvéniles et tétanisée par une stupeur qui est devenu de l’effroi (a tourné effroi?) quand elle a passé un doigt sur son cou. J’ai pensé à l’index amputé du lieutenant-colonel. Je me suis excusée. Elle est allée s’essuyer dans la cuisine. En m’habillant j’ai entendu l’eau couler. Un roi de cœur était retourné contre la moquette du salon. Elle m’a demandé de m’essuyer aussi et de partir. Je suis parti sans m’essuyer. Dreux dormait encore. Même ensoleillée cette Toussaint allait être extrêmement maussade.

Le lendemain la taille du lycée polyvalent m’a permis d’éviter sans trop de manœuvres (supprimable, alourdit la phrase) Sophie qu’un reliquat de machisme me faisait supposer désireuse d’une mise au point. En réalité elle en avait encore moins envie que moi et s’est employée à ne plus me croiser jusqu’à la fin de l’année et sa mutation en Haute-Garonne.

Elle n’était pas femme de ménage, je n’avais pas entaillé son cou dans un bus de nuit mais dans un lit de jour, et j’avais couché avec elle. Seuls le sommeil et la jeunesse relative de la victime liaient les deux incidents. Pourtant il me semblait avoir déjà regardé des jeunes femmes dormir sans les mordre, ne serait-ce que Pascale avec qui j’avais souvent partagé le matelas au sol de ma chambre nantaise.

Peut-être le phénomène ne pouvait-il avoir lieu (se déclencher) qu’en région Centre.

J’aurais pu multiplier les expériences pour circonscrire le champ d’étude : regarder une fille dormir à Bordeaux, Brest, Lens, dans un pays étranger puis extra-européen, puis à Tours hors d’un bus, puis à Dreux hors d’un lit. Mais l’heure n’était pas à tenter le diable. Si cela suffisait à m’épargner la honte démunie dans laquelle m’avait laissé les deux incidents, mieux valait tout bonnement se passer de sexe et d’amour.

On y parvient.

Et à anticiper les situations à risques.

La vigilance m’est devenue une seconde nature, l’évitement un réflexe. Trois, puis quatre, puis cinq précautions valaient toujours mieux qu’une. Je déclinais les week-ends en gite rural entre collègues, changeais de place quand je sentais une voisine de cinéma prise de somnolence, boycottais les hôpitaux emplis de gens assommés par les cachets, tachais de ne pas me retrouver seul avec une fille même très en éveil, sortais peu le soir, ne sortais plus, écoutais les fictions radiophoniques de France-Culture, limitais ma vie extérieure aux impératifs professionnels, passais pour revêche ou homosexuel. (je relis sans trop de crispation ce paragraphe)

Avant le retour d’un voyage scolaire à Rome par train de nuit, j’ai avalé une grosse dose de somnifères pour ériger un mur d’inconscience entre moi et la voiture où les élèves finiraient par s’endormir, parmi lesquels des filles. Jeanne et Philippe, profs d’histoire et de philo, ne pourraient pas compter sur moi pour la corvée de surveillance. Ils se relaieraient pour des rondes. A l’aube Jeanne s’accorderait une pause thé au bar puis me secouerait tendrement le bras à l’arrivée en gare de Montparnasse. Elle n’en reviendrait pas d’une larve pareille. En plaisanterait encore dans le bus 57 direction Père Lachaise. Evoquerait à nouveau ce voyage lors de notre premier restaurant, et aussi mes absences aux fêtes de fin de trimestre. J’étais quand même un drôle de type. Elle aimait bien les drôles de types. Elle aimait bien penser à moi. Elle aimerait bien qu’on sorte marcher Boulevard Haussmann et qu’on s’embrasse devant l’immeuble Apple en se frottant mutuellement les bras pour se réchauffer. Elle était, comment dire, un peu amoureuse et moi aussi.

Longtemps, sous des prétextes divers et chaque fois moins crédibles, j’ai ajourné le saut dans la case suivante de la marelle de l’amour. Jeanne a fini par me soupçonner impuissant, ou apeuré par le sexe. C’était un soupçon pénible à essuyer. Mon existence était devenue une succession de petites choses pénibles. Il me venait des envies de course éperdue vers nulle part pour me fausser compagnie. Un soir d’avril je me suis laissé porté vers son lit. Chacun tremblait pour des raisons différentes (par ici le style se simplifie, c’est peut-être une bonne chose ; peut-être que la plume s’est assoupie en chauffant, phénomène souvent constaté). Je fuyais sa bouche pour mieux justifier que je n’use pas de la mienne. C’était risible et invivable. La vie était emplie de moments invivables. J’ai renfilé mon jean et mes baskets qui à l’époque étaient des Reebok. Je l’ai fait lentement et je suis parti dans la nuit. Jeanne ne m’a pas retenu.

A la station Barbès je me souviens qu’un rat léchait le rail de la ligne 4. (voilà une phrase assumable sans difficultés ; si cette nouvelle n’était pas de moi et que j’avais à en faire un commentaire critique, je la citerais juste pour le plaisir)

Comme je n’avais aucun repère en la matière, j’ai choisi le cabinet de psychiatre le plus proche, dans un immeuble de l’avenue Ledru-Rollin où exerçait aussi un conseiller immobilier. C’était un psychiatre chauve et affable. Il m’a demandé si un traumatisme avait précédé, de près ou de loin, l’épisode du bus. J’ai demandé ce qu’il entendait par de loin. Il a eu un geste pour dire aussi loin que vous voulez, alors j’ai parlé de mon coma après une chute de vélo, en début de CM2 (très laid, et même peut-être incorrect). Un coma d’une heure, selon le pompier qui m’avait apporté les premiers soins à même le bitume, secondée par ma mère accourue.

Probablement cinéphile (très elliptique, mais là pour le coup comprenne qui peut et veut), mon vis-à-vis a retiré ses lunettes et léché le bout d’une branche avant de demander quel genre de rapports j’avais avec ma mère. Des rapports normaux, j’ai dit. Du reste je venais de publier une pièce qu’il était loisible de lire comme une adresse tendre à celle qui m’avait mis au monde et nourri. Il m’a demandé si j’avais une sœur. J’en avais une, et aussi un père et un frère. J’avais tout ce qu’il est possible d’avoir ! ai-je plaisanté. Il a signé le prolongement de mon arrêt maladie.

Sur un site dévolu aux addictions au sang, un spécialiste expliquait qu’il s’était installé à Créteil parce que des dégâts de voirie aussi importants qu’inexplicables s’y étaient produits dans les années 80. Un signe de grande vigueur souterraine du paravivant ! a-t-il précisé en me faisant asseoir dans son salon aux volets clos. (ici la compression du récit marche plutôt bien ; même si ça sent aussi la fatigue de l’écrivant ; écueil connu, mais que les repassages du texte auraient du gommer ; un bon truc pour ça est de commencer le repassage par le milieu : ainsi une plus grande énergie sera consacré à ce qui, placé en fin, a pu être expédie par la fatigue)

Il a commencé par mesurer mes incisives latérales, tout en précisant que la longueur remarquable que leur prêtait l’imaginaire collectif était assez rare. On avait même connu des spécimens édentés qui incisaient la peau avec une lame et y appliquaient la bouche seulement après (l’idée ici, comme dans presque tout le texte, est de soustraire le mot vampire ; avec le risque que ça nuise à la clarté). Dans ce cas on parlait de succion plutôt que de morsure.

Etais-je un gros mangeur de viande ? J’ai répondu que oui, plutôt. Viande crue ? Disons qu’elle ne me rebutait pas. Et le boudin ? Oui j’aimais beaucoup.

En revanche je n’avais ni gout particulier pour les excréments, ni appétence pour ma propre chair, ni ancêtres dans la partie orientale de l’Europe à peine entrevue lors d’un voyage à Auschwitz avec des élèves de troisième en 2004 (à placer plutôt après « entrevue »). Je n’aimais pas beaucoup les cimetières, n’aurait pas volontiers dormi dans un cercueil, ne m’étais pas senti revigoré après avoir mordu les deux filles, dont je n’avais de toute façon récolté que quelque gouttes de sang, autant que je puisse en juger.

A ce propos avaient-elles, ces deux filles, développé à leur tour des comportements de réhydratation globulaire ? Pas à ma connaissance.

Mes deux premiers livres portaient-ils de près ou de loin sur les transfusions vitales ? Non plus.

Il m’a resservi du thé puis plongé son regard dans le mien, toujours cinéphile (discutable, comme redite). Plongé son regard dans le mien est l’expression approximative qui m’est venue.

-Etes-vous bien sûr de ne pas être mort ?

J’ai cassé un sucre pour n’en larguer qu’une moitié dans la tasse. Le professeur Romero n’a pas attendu ma réponse.

-Il en faut peu pour qu’un mort devienne vampire. Qu’un chien ou un chat enjambe le cadavre et hop : le mort est converti. Du coup il s’anime aussitôt, s’anime si tôt qu’il se croit vivant, pense qu’il a juste perdu connaissance, et je vous laisse imaginer le malentendu.

-Oui.

-Ça marche aussi avec les hyènes mais par chez nous la probabilité est faible.

Le soir au téléphone m’a mère m’a remercié pour l’envoi de la pièce, elle ne l’avait pas encore lue mais m’avait entendu en parler chez Ruquier où elle m’avait trouvé une petite mine. Je lui ai demandé si elle se souvenait de mon accident de vélo de CM2 et de la durée pendant laquelle j’étais resté seul inanimé avant que des gens puis le pompier s’occupent de moi. Elle a réfléchi pour me faire plaisir mais non, elle ne pouvait pas savoir, puisque par définition elle n’était pas là. Un bout de temps (« un bon bout de temps » rendrait mieux compte de l’oralité), quand même. Une départementale de Vendée en plein hiver c’est assez désert. Disons un bon quart d’heure.

Un bon quart d’heure. (rythmiquement il aurait fallu : « Un bon quart d’heure, ai-je songé en raccrochant » Scolaire mais payant.)

En un bon quart d’heure un chien avait pu m’enjamber. Ou un chat. Il n’en manquait pas à la campagne (Les plaines marécageuses du Sud-Vendée n’en manquaient pas, écrirais-je aujourd’hui). Ni de boudin, qu’on ficelait dans la grange après avoir saigné le cochon. Il y avait une certaine cohérence dans tout ça (j’aime bien cette phrase). Rien n’excluait que je sois mort. C’était sans doute ça (répétitif avec celui de la ligne précédente ; et dispensable, en plus : « C’était sans doute l’explication » marche aussi bien) l’explication. J’aurais pu m’en alarmer mais le fait que personne ne s’en soit rendu compte en trente ans prouvait que c’était une nouvelle d’importance mineure (que cette révélation était d’une importance mineure). J’étais mort et ça ne changeait pas grand chose.

141 Commentaires

  1. J’aime bien cette nouvelle dont la fin me rappelle la fin du Sixième Sens, récemment révu. Trouvé les corrections intéressants – Merci François pour ces aperçus du processus de l’écriture. Cependant, j’aime plus l’original. Je pense que les prémiers essais, les plus spontanés sont souvent les meilleurs.

    • @Anglophone: Dans la série des histoires de gens qui se rendent compte un peu tard qu’ils sont morts il y a the others.
      J’aime bien ce film.

      • @anne-laure: Oui, et pour une nouvelle tournure sur le thème, il y a « Un homme d’exception » de Ron Howard avec Russell Crowe que j’aime bien. Ou se trouve la frontière entre la folie de la génie, creative et estimée, et la folie méprisée et punie?

  2. De mémoire j’avais préfére celle de François (ben ouic’est comme ça) et celle de Jakuta Alikavazovic. à relire .
    Frédéric Jourdain moi non plus. Sauf qu’il est prof de lettres,alors on peut avancer comme clin d’oeil : Monsieur Jourdain Bourgeois Gentilhomme qui fait de la prose sans le savoir ; Frédéric Moreau et son Education Sentimentale : ce serait une nouvelle d’initiation,et le jeune homme ferait son éducation vampirale? Bien tiré par les cheveux. Bon j’essaie …
    François Begaudeau a dit : « L’art est quelque chose d’extrêmement sérieux et j’aime bien quand il est pratiqué sérieusement, notamment du point de vue de la justesse…L’autre modalité de l’art est complètement inverse. je dirais que j’ai deux passions,c’est le vrai et le faux,et quand j’écris ces deux passions me tiennent…Ce serait dommage de se passer d’une capacité exceptionnelle de l’art,d’inventer du faux, de jouer avec le faux. Et ça c’est la partie ludique de l’art. Vous pouvez tout dire avec les mots. J’essaie de tresser ces deux modalités de la langue. »

    • @patricia: très intéressantes, ces interprétations. Et les propos de François s’appliquent bien à ce récit.

    • @patricia: Meuh non , il est pas prof de lettres Frédéric. Tu confonds avec le narrateur qui n’est pas prof d’ailleurs mais étudiant en lettre moderne.
      C’est le truc trouble de l’affaire, le titre de la nouvelle n’est pas le personnage principal.
      C’est fait exprès pour nous troubler car françois est un troublateur.
      Frédéric est son ami de l’armée , son ami beauf qu’on retrouve dans les deux singes si je ne me trompe pas.
      Et il est mort.

      • @anne-laure: en effet c’est le mystère de la nouvelle,ce Frédéric Jourdain aux lèvres pourpres . J’avais compris que c’était le narrateur qui faisait des études de lettres (il devient prof à la fin),et ce détail de « lettres » m’a fait penser à un clin d’oeil vers la littérature.
        Frédéric est dans les Deux Singes? Je vais aller y voir.
        L’anecdote du doigt coupé du lieutenant colonel aussi. On est toujours « en lisière ».Il y a sûrement d’autres choses à repérer encore : c’est bien François.

      • @anne-laure @patricia: mais oui Watson, Frédéric aux lèvres pourpres, celui des deux singes, serait donc le vampire qui a transmis son statut de vampire au narrateur !

        • @Juliette B: Mais non Sherlock : frédéric est juste un prophète, pas un vampire.
          (ah non mais n’importe quoi)
          Un prophète aux lèvres pourpres.
          Reprenez donc un p’tit verre d’absinthe tiens, faut vous requinquer mon vieux.

          • @anne-laure:
            Watson, je suis effondré
            Nous nous sommes complètement fourvoyés
            Le Frédéric des Deux Singes s’appelle Auffrais et aurait dû le rester.
            Mon esprit embrumé l’a rebaptisé Jourdain quand vous avez parlé de « son ami de l’armée »
            Accablé, je vous écris depuis le phare de Scalpay où je me suis réfugié,
            Ici nul témoin des affres insondables dans lesquels cette erreur m’a plongé
            Je scrute l’horizon mais la mer, cette fois, ne m’est d’aucun réconfort
            Baker Street est bien loin
            Je ne sais si j’oserai à nouveau m’y montrer
            Est-ce la fin Watson ? Est-il possible que les seules solutions désormais à ma portée soient celles à 7% ?

            Votre très fidèle et dévoué
            Sherlock

            PS: Cessez d’importuner Mrs Hudson, elle n’a pas à expier vos humeurs. En outre, elle fait très bien le thé.

          • Cher Lock, rassure-toi. L’écho avec le Frédéric Auffrais de Deux singes est tout à fait assumé, bien que je n’eusse pas cru que quiconque eut pu l’apercevoir. Ce n’est certes pas le même nom, mais bien le même prénom et la même périoe. C’est-à-dire que c’est lui mais pas lui. C’est la petite épaisseur de reverie entre la vie et la fiction. De même que le professeur agrégé François Bégaudeau a bien enseigné à Dreux et fait l’armée à Tours, mais n’a jamais accompagné un périple à Auschwitz ni à Rome. Quant à savoir s’il a mordu des cous de jeunes femmes, c’est une autre affaire.

        • @anne-laure @patricia: d’ailleurs, d’après ce site de vampires dysorthographiques http://devenir-vampire.skyrock.com/2715216190-Comment-devient-on-vampire.html, « il faut savoir, que dans 99.9% des cas, l’on devient vampire, à la suite d’une romance avec l’un de ces êtres de la nuit ».
          Or dans les deux singes, le narrateur a un petit faible pour Frédéric dont il partage la chambre à l’armée je crois. De là à imaginer un bisou dans le cou il n’y a qu’un pas, que je franchis…

          • @anne-laure; @patricia: et pourquoi qu’un prophète i serait pas aussi vampire ? passez-moi donc ma petite boîte blanche là sur la table Watson…

          • @Juliette B: Vous me fatiguez Sherlock, ce n’est pas parce qu’on a les lèvres pourpres qu’on est systémiquement vampire, vous avez la fâcheuse tendance à prendre vos désirs pour la réalité en ce moment, cela vous trouble.
            Et si vous preniez quelques jours de vacances en mer du nord hein ? Un petit séjour sur votre domaine écossais ?

          • @anne-laure:
            d’accord, je cours sur l’île Harris renforcer la connectivité entre mon précunéus adjacent et mon cortex préfrontal médian;
            et travailler mon humilité;
            pendant ce temps, soignez donc la dépendance à votre moi en ligne;
            ainsi nous serons heureux
            http://www.slate.fr/story/67489/sherlock-holmes

          • @Juliette B: La dépendance aux lignes est plutôt votre souci cher ami, si je n’m’abuse , si je pouf pouf ( rire étouffé qu’on appelle un pouffement ).
            Bien.
            Je connais cette histoire d’aveuglement de l’attention avec vidéo de joueurs de basket et de singe à la con qui passe.
            C’est très intéressant, cela a à voire surtout avec comment le conditionnement des consignes du jeu aveugle, ou du moins rend le cerveau opaque à ce qui n’est pas dans le cadre du jeu.
            Selon si on est obéissant ou pas, joueur ou pas aussi, je dirais.
            Etonnant non ?
            C’est par cette technique qu’on peut pratiquer l’hypnose. Entre autres.
            Mais dans ce domaine vous vous y connaissez bien plus que moi il me semble non ?
            Pas tout compris le lien avec la connectivité internet en revanche, vous m’expliquerez après votre reconnexion de zones de cortex.

            Elle est belle votre ile d’Ecosse, vous y serez bien.
            Moi je reste à Londres hélas mais je compte bien bourrer la bonne, et pas qu’une fois, pour passer le temps.

            Bien à vous.
            Votre Watson chéri.

          • @Juliette B:
            systématiquement j’voulais dire bien sûr et non pas systémiquement, parce qu’on voyait pas le rapport.
            J’étais pas attentif pardonnez moi Holmes.

            Bon…miss marple ? ( ah non c’ est pas ça je sais plus son nom à cette pouffiasse )

          • Désolé de ne pas m’être mêlé à la glose collective de la nouvelle. J’ai cependant tout suivi, avec allégresse.

          • @François: j’avais choisi étudiante de traquer ce type d’énigmes dans les ouvrages de Modiano; un vieux prof m’avait alors conseillé de lire Borges et proposé Les impostures du récit comme titre du mémoire resté inachevé

          • Modiano ou Borgès…
            Moi aussi parfois j’hésite entre un radis et une pizza.

        • @Juliette B: Cher ami, j’ai bien fait de vous conseiller de prendre du repos, vous vous attachiez trop à la cohérence du monde, vous y cherchiez trop de logique sans admettre qu’elle vous dépasse.
          Vous tombiez dans un excès de maitrise, le pendant de la faiblesse de l’esprit, de la fatigue en ce qui vous concerne.
          Vous en demandiez trop à vous même , vous vous surmeniez.
          Il valait mieux en effet que vous refassiez une grande santé.
          Figurez vous que le nom Auffrais me ramène à mes souvenirs d’enfance, lorsque mère me faisait profiter des joies de la côte océanique française ( père restant à londres car son poste de professeur en médecine légale lui prenait tout son temps). Nous résidions dans un hôtel particulier avec trois vieilles femmes.
          La première était une femme calme et tendre.
          Je me souviens que mère avait participé à vider ses appartements après son décès.
          On lui avait dit de garder les objets qu’elle voulait. Elle a gardé quelques livres, des exemplaires de l’illustrations. Vous savez ce superbe magazine moderne parisien dont vous vous régaliez pendant notre périple français ?
          Vous êtes moqueur Holmes quand vous vous y mettez.
          La deuxième était une femme très gentille au corps masculin et qui possédait une cage pleine de serins qui piaillaient en permanence.
          Je me demandais comment elle pouvait supporter ça.
          La gentillesse ? Ou bien elle était sourde.
          Nous l’avions accompagnée un jour dans sa résidence de Donges , vous savez là où l’on raffine l’or noir. C’est par là que tout à commencer, ça me fait rêver…
          Je me souviens qu’elle possédait un flacon de parfum avec le nom de cette ville noté dessus.
          Ce parfum était très intriguant.
          Je me demandais s’il sentait le pétrole ou bien si le pétrole sentait le parfum.
          La troisième femme était une femme toujours fâché, désagréable. Une sorte de chien de garde, un doberman. Elle ne vaut pas la peine que j’en parle.
          Oh vous voyez, vous me faites divaguer holmes.
          Il faut dire que depuis Londres nous voyons peu le ciel.
          Bien à vous kiss kiss bisou bisou.
          Ps : Madame Hudson passe son temps à me dire qu’elle va faire du thé et le fait, je crois qu’elle évite ainsi tout rapprochement physique.
          Sa stratégie est ridicule vous ne trouvez pas ?

          • @anne-laure: By jove Watson, je commençais à m’apaiser et vous me relancez: ces serins, ce doberman, qui les nourrie désormais ?

            votre S.H.

            ps: buvez le thé de Mrs Hudson et allez plutôt voir Suzie, elle ne vous a jamais refusé ses faveurs.

          • @Juliette B: Suzie ? Hé bien holmes , voulez vous que je chope la syphilis ? Je vous rappelle que nous n’avons pas encore inventé les antibiotiques.
            La pudibonderie de miss hudson m’inspire confiance.
            mais peut-être suis-je trop naïf.
            méfions nous des apparences.
            Les femmes sont diaboliques, j’aurais tendance à l’oublier.

          • Pour ceux qui auraient repéré que la raffinerie de donges n’existait pas quand j’ y étais j’ai à préciser que je connais bien marty mc fly, c’ est un ami intime de maman.
            et toc.

    • @patricia: à propos de Frédéric Jourdain, on pourrait extrapoler aussi en disant qu’il y a peut-être autour de ce personnage des références chrétiennes : le fleuve Jourdain, la figure de prophète du personnage (même si c’est un prophète « de pacotille », des temps actuels, qui prophétise sur les nouvelles technologies), le pourpre des lèvres qu’on associe au sang, qui est assez présent dans la fin de vie du Christ.
      et de mêler ces évocations chrétiennes avec la légende du vampire, athée. qu’il peut être intéressant de rapprocher le temps d’une nouvelle, peut-être histoire de faire apparaître la part d’hémoglobine dans l’histoire du Christ, on peut imaginer d’autres choses.

      • @Helene: en tout cas, comme dirait François,qqchose à chercher du côté des Deux Singes et autres prophètes de fantaisie. au boulot.

      • @Helene:bien vu le fleuve Jourdain !

      • @Helene: pensé au Jourdain du pays de jésus aussi, ‘videmment.
        Si je me souviens bien c’ est là qu’il a été immergé par son cousin jean-bat , une sorte de hippie ascétique érmitique qui se nourrissait uniquement de sauterelles et de dialogues avec dieu.
        Un peu barré le mec.
        J’l’aime bien.

        • @anne-laure: il y a de la géopolitique dans cette nouvelle (le Jourdain, la Palestine) – faut pas s’arrêter à la région Centre et aux départementales vendéennes.
          ça nous fera le feuilleton de l’été tiens

  3. oublié de cliquer

    • du pur bégaudeau cette nouvelle 😉
      Ne passant pas par l’accueil pour me rendre jusqu’au dis-moi j’ai failli la louper.
      104 commentaires tout a été dit … sauf un détail qui m’a fait tressauter.

      « A l’aube Jeanne s’accorderait une pause thé au bar puis me secouerait tendrement le bras à l’arrivée en gare de Montparnasse. Elle n’en reviendrait pas d’une larve pareille. En plaisanterait encore dans le bus 57 direction Père Lachaise. »
      Or donc le 57 rentre dans Paris à porte d’Italie et se dirige vers le nord-est pour rejoindre le terminus porte de Bagnolet – effectivement proche du cimetière du Père Lachaise, rien à redire sur ce point.
      Mais comment Jeanne et son amoureux somniférisé ont-ils pu emprunter un bus 57, après une arrivée à gare Montparnasse ?!? il manque une correspondance !
      Je proposerais bien le 91, Montparnasse-Bastille, mais alors pourquoi quitter le 91 pour le 57, alors qu’à Bastille (terminus du 91) le 69 emmène directement à Lachaise ?
      Cette ellipse m’intrigue, qu’ont-ils donc fait après Montparnasse, de si peu avouable ?

      • @yeux bleus: Bah ? tu bosses à la ratépé yeux bleus ?
        Ben ça alors, je tombe des nues.
        Moi qui pensais que tu étais prof.
        D’ailleurs j’ai bien des choses à te dire sur ton réseau dont tu es si fière, parce que bonjour le plan galère d’aujourd’hui des trains de la ligne 10 de 19 heures toutes les 9 minutes au lieu de 3 avec les gens qui s’entassent comme au japon dans les wagons au risque de se faire pincer les fesses par les portes.

        ( mais qu’est-ce qu’on a rigolé sur ce bout d’fesse )

        • @anne-laure: ni prof ni à la ratp, Watson
          on s’est ratées de peu, hier j’ai pris la ligne 10 vers 18h30
          te voilà donc dans l’enfer parisien, tu visites des apparts pour ton fiston ?

          • @yeux bleus: Où suis-je donc allé chercher que tu étais prof ? peut-être que je confonds avec Cédric qui pourtant est un homme et qui est le frère de …je ne sais plus.

            Mmmh et alors c’ est donc TOI qui retardais en bout de ligne les trains direction gare d’Austerlitz ?
            Comment faisais-tu pour distraire ainsi les conducteurs ?
            tours de magie ? jonglerie ? histoires drôles ?

            Je n’ai pas trouvé infernal d’être à paris, c’ était plutôt rigolo.
            Et même la longue rue des entrepreneurs qui n’entreprennent rien d’autre que d’être restaurateurs.
            Mais je pense qu’on se lasse vite d’en rire.

      • @yeux bleus:

        le 69 emmène directement à Lachaise

        Ben dis donc, la vie sexuelle des parisiens est effrayante.
        J’préfère pas y penser.

      • les voilà démasqués
        rien n’échappe à yeux perçants bleus

  4. Frédéric Jourdain
    La première fois c’était à Tours. J’avais 23 ans. J’aurai eu 23 ans de paix.
    (est-ce que « j’aurais eu » ne conviendrait pas mieux à l’esprit final du texte ?)

    A l’époque il (la phrase sonnerait mieux sans ce « il » inutile) existait un service qu’on appelait militaire.
    (Je ne trouve pas : le « il » fait mieux glisser que « à l’épok existait t’un service k’on appelait »)

    Etudiant en lettres modernes, on m’avait affecté au secrétariat d’un lieutenant-colonel qui n’avait jamais vu la guerre mais perdrait un index six mois plus tard en taillant un conifère de sa propriété de Haute-Savoie dont il vantait la flore à longueur des journées creuses que nous passions l’un en face de l’autre puisqu’ainsi étaient configurés les (« conformément à la configuration des »? mais ça fait deux fois « des » dans une phrase saturée de génitifs) bureaux des officiers de la caserne Beaumont aujourd’hui fac de médecine.
    (« vu la configuration des bureaux des officiers à la caserne Beaumont « /ou maintenir « puisqu’ainsi étaient configurés »,dans un paragraphe volontairement interminable, en ajoutant la lourdeur de la langue militaire)

    aux lisières de la ville (en lisière de, non?)
    je dirais oui

    . Ainsi à 18h on me voyait passer la grille en civil et rallier d’un pas leste l’arrêt de bus. Il arrivait aussi que je m’attarde dans le centre, avec des bidasses hébétés par l’absurdité (excessif, mieux à trouver ; vacuité? plus juste mais c’est pas encore ça) de leur journée, ou en tête à tête avec Frédéric Jourdain dont j’aimais la conversation et voir s’agiter les lèvres pourpres.
    (pourquoi pas simplement « hébétés par leur journée » ? hébété est un mot épais,je trouve qu’il suffit. Et vu ce qu’on sait des journées de caserne, on comprend. Ou « hébétés par leur journée à la caserne »)

    J’ai d’excellentes raisons de me rappeler celle (comprend-on qu’il s’agit d’une des conversations avec FJ? Pas bien négocié)
    (Oui, ça se comprend bien je trouve)

    du 21 mars 1996. Bientôt tous les téléphones seraient sans fil, et la télé remplacée par une offre multiple d’écrans intégrés, c’était la prophétie de Frédéric. Pour autant il ne prévoyait pas qu’elle se réaliserait sans lui (j’assume l’absence de virgule)
    j’aime bien ce rythme qui donne de l’humour au texte)

    broyé en 98 par un camion frigorifique sur une rocade de la périphérie de Toulouse. Il n’est pas établi qu’un prophète doive tout anticiper. J’ai réglé la tournée et attrapé le dernier bus investi par les employées de ménage du quartier administratif (ça va un peu trop vite, là ; souci d’enchainer, toujours, mais qui parfois oublie de poser le jeu : ici, marquer la fin de la conversation avec Frédéric, puis commencer le bus ; séquencer pour mettre à l’aise le lecteur).
    (je ne trouve pas : on suit sans difficulté et le travail sur le rythme ,avec du lent lourd et du rapide,va bien avec le faux réel de la nouvelle)

    La plupart étaient jeunes, pas encore mères et donc disponibles pour travailler après la désertion des bureaux (il n’aurait pas été superflu d’ajouter : par les salariés mieux payés qu’elles ; ou quelque chose comme ça).
    (est ce que « après les autres, une fois les bureaux désertés » : trop plat ?)

    Assoupie, celle d’en face me laissait le loisir de détailler son visage de vingt ans, cerné mais sans rides (sans rides mais cerné?)
    (J’aime mieux la première formulation,plus inhabituelle )

    Sur le pont de Saint-Cosmes elle a commencé à émettre un léger ronflement. Sa veste de jean était ouverte sur une blouse dont elle avait déboutonné le haut par cette chaleur. Tombant alternativement à droite et à gauche (bof ; des deux côtés?)
    (« à droite et à gauche » rend mieux le mouvement)

    , sa tête a trouvé son point de stabilité en cassant sa nuque sur le haut du siège (dossier)
    (« le haut du dossier » ?)

    , la bouche entrouverte m’offrant alors une vue sur quelques dents (on pourrait préciser lesquelles)
    (le « quelques » n’est pas très heureux. Qualifier après ? « sur des dents régulières /sur des incisives un peu trop longues /sur des incisives irrégulières » risque de cliché)

    A quoi avait ressemblé ses deux premières décennies? Quel fatum de précarité lui avait mis un balai dans les mains à l’âge où elles (« celles-ci » serait plus clair, mais je n’aime pas celles-ci, trop scolaire ; souvent la clarté passe par le scolaire, c’est un souci, et c’est souvent dans cet espace que j’écris ; dans cette tension)
    (on comprend suffisamment avec le pluriel .)

    ne devraient que caresser des peaux d’homme ? Si j’avais eu un gâteau je l’aurais glissé entre ses lèvres là maintenant, comme une lettre dans la fente d’une boite. (ce « fente » est pas trop mal amené. mais est-il assez discret? ou inversement assez suggestif?)
    (je l’ai trouvé très réussi à la première lecture :juste assez suggestif sans lourdeur. Fait sourire)

    Trop de centimètres nous séparaient pour que j’identifie l’odeur qu’elle dégageait. Une de ces mauvaises (faible ; piquantes?) odeurs dont une petite dose est agréable aux narines.
    (est ce que « une de ces odeurs » ne suffirait pas ? le lecteur y mettrait ce qu’il veut)

    Sont-ce les narines qui jouissent quand on sent ? En tout cas (Un peu lourd ; « en tout cas » revient trop souvent chez moi; la moindre des choses eut été de le placer derrière : « ce sont elles en tout cas que » ; ou d’utiliser « pour le moins », que j’aime bien. « Quoi qu’il en soit » est trop lourd) ce sont elles que j’ai approchées de l’échancrure de sa blouse.
    (« En tout cas ce sont elles » va bien. « ce sont elles en tout Ka Ke » ne serait pas heureux.Cependant le « elles » est il assez clair ? Est ce que qqch comme « J’ai approché les miennes » ne serait pas plus clair, et permettrait de supprimer « en tout cas » ?)

    La fille assise à coté m’a demandé ce que je faisais. A sa voix elle était plus vieille. J’ai dit que je sentais et c’était bien (toujours dispensable; tic)
    (oui)

    vrai, je sentais, je reniflais, concluant à un mélange de parfum et de détergent. Ou alors c’était son odeur foncière, organique, son odeur propre. On pouvait l’imaginer propre mais je la préférais comme là (comme telle?)
    (« comme là « est mieux,plus naturel)

    , corps de fin de journée imprégné de réel, empreint de ville. Du bout de la langue j’ai parcouru (plus juste, plus conforme à un sujet agi plutôt qu’agissant aurait été: « Le bout de ma langue a parcouru ». Je m’étonne de ne pas l’avoir écrit comme ça)
    (d’accord avec toi)

    son cou de bas en haut, l’effleurant à peine, son dernier ronflement tout juste fendu (doute. « secoué » serait plus classique mais plus juste ; troué? non plus) d’un hoquet.
    (« ponctué » ?)

    Il n’était pas impossible qu’elle trouve cela (ma langue ; la langue)
    (j’aime mieux « cela » : c’est ce que fait la langue qui est agréable non ?)

    agréable et feigne le sommeil en guise d’autorisation à continuer. Ou bien elle rêvait qu’une langue lui léchait le cou, remontait vers l’oreille, cherchait la parcelle d’épiderme idoine (ce n’est pas le mot ; mot séduisant et donc tentant, j’aurais du y résister).
    (mais quoi d’autre ? « une certaine parcelle d’épiderme » c’est plat. Le fait que « idoine » ait un sens mal connu va bien avec l’idée du texte :il lui fait rêver « idoine » mais c’est lui qui le pense, sans bien savoir ce qu’il veut – agi, pas actif)

    La voisine m’a ordonné d’arrêter. J’ai trouvé l’ordre raisonnable et (j’aime bien ce « et ». tout y est) j’ai mordillé l’oreille, du moins ai-je cru que c’était l’oreille que je voulais mordre comme la fréquentation de l’autre sexe m’en avait à la longue transmis le réflexe, mais non ce n’était pas l’oreille, c’était le cou, c’était au niveau du cou que ça se passait (« ça se passait au niveau du cou »).
    (oui )

    Je n’ai pas trouvé raisonnable de tirer la peau du cou entre mes dents pour la sectionner. Elle a rêvé qu’une morsure lui arrachait un cri et ce n’était pas un rêve puisque je l’ai entendu, et les passagères aussi. A moins que nous ayons tous pénétré son rêve. Ce n’est pas ce qu’ont cru les filles du bus. Elles ont trouvé ce cri réel et (une virgule serait mieux)
    (oui)
    ont crié à leur tour. J’ai résisté aux mains qui m’ont agrippé et ceinturé pour m’arracher à elle. Résister n’était pas raisonnable (voilà une phrase qui dit mieux que le narrateur est agi plutôt qu’ agissant). Elle ne ronflait plus, ne dormait plus, s’était animée, se débattait sans comprendre ce qui lui arrivait. Personne ne comprenait ce qui arrivait. Une fois décroché d’elle, un chœur aigu (incorrection syntaxique que je m’autorise souvent, voir La politesse partie 3)
    oui, dans certains cas c’est injustifié que ce soit une incorrection)

    m’a sommé de quitter le bus que le chauffeur avait immobilisé sur le parking d’un Mondial Moquette éteint et silencieux.

    Le Soir 3 relevait et annonçait des températures élevées pour saluer l’arrivée du printemps. Sur France 2 des experts se montraient pessimistes quant à la possibilité de paix dans les Balkans. (une seule info aurait suffi)
    (oui)

    Le lendemain et les jours suivants je suis rentré de la caserne à pied. Même en prenant le bus de 18H j’étais sûr d’y trouver une des filles habituelles, peut-être même la dormeuse dont, flexibilité oblige, les horaires variaient. Je n’avais pas très envie de ça. J’en ressentais une gêne avant l’heure. Par extension de la gêne (pas très heureux, beaucoup mieux à trouver),
    (à supprimer tout simplement ? « on ne savait jamais »qui vient après suffirait)
    je me dispensais aussi de bus du matin.
    On ne savait jamais.
    Au bout d’un mois au régime d’une heure de marche matin et soir, j’ai demandé au lieutenant-colonel d’œuvrer pour qu’on me réintègre à ma chambrée de référence. Son irritation devant une requête à rebours du bon sens fut vite supplantée par l’adrénaline d’une nouvelle mission de pilonnage des troupes administratives dont sans surprise (« bien sûr ») il dénonçait les lourdeurs.
    C’était encore un fier service qu’il me rendait. Il était assez fier de me le rendre (ce « fier » redoublé n’est pas un jeu de mots mais une réactivation de l’expression figée « fier service » ; donc je maintiens). Le jour de la quille, j’ai glissé une lettre cachetée sous son appui-main, pariant qu’il n’en découvrirait les accents lyriques que quelques semaines plus tard, quand je serai à 200 kilomètres de là, préparant fébrilement ma première année d’enseignement au cours de laquelle Sophie, prof d’anglais néo-titulaire, m’initierait au poker, d’abord sur une table du CDI un jour de grève, ensuite en salle des profs après les cours, enfin dans son studio meublé un soir de novembre et aux alentours de 23h nous nous sommes embrassés sur le canapé puis dans son lit où un laborieux effeuillage mutuel n’a pas affaibli mon érection. (ici la fluidité se gagne encore contre une certaine avancée calme et parcimonieuse dans le récit ; c’est par ce genre d’opérations qu’on passe du coté des auteurs difficiles ; mais le résultat est stylistiquement assez heureux ; sachant que cette accélération peut aussi témoigner d’une fatigue de l’écrivant -l’heure arrive où on expédie ; la qualité du romancier est l’endurance, comme on sait)
    (d’accord pour ce rythme, cf ce que je pense du rythme de l’ensemble de la nouvelle plus haut)

    Sur le moment je ne me suis pas dit que c’était ma première fille depuis le bus de Tours. Autre chose occupait ma pensée, si on peut appeler pensée le galimatias d’un cerveau en pleine activité sexuelle.
    La retombée de tension consécutive nous ayant précipités dans le sommeil sans les rituels d’avant coucher, les volets ouverts ont laissé passer le jour qui m’a réveillé à 8H10. (là encore, je fagote trois phases en une phrase : gain de fluidité, perte de clarté)
    (pas de perte de clarté, et la fluidité c’est mieux)

    Deux reproductions de Monet se regardaient d’un mur à l’autre. Je n’en connaissais qu’une. J’imaginais sombre l’eau sous la nappe de nénuphars. Une nuisette à pois enveloppait le dossier d’une chaise encombrée de livres bilingues. J’ai eu la tentation sans suite de me lever les feuilleter. Sophie dormait sur le dos, tête légèrement désaxée du buste. Je lui ai envié cette faculté. Dormir sur le ventre entravait la (« ma » n’aurait laissé aucun doute : c’est de « mon » sommeil que je parle) respiration et laissait les bras indécis sur la position à prendre.
    (j’aime mieux la première version : c’est un commentaire général qui se tient. Sinon il faudrait aussi changer en « mes bras »
    , lourd)

    Mes lèvres ont glissé sur son épaule, laissant un peu de bave, moins qu’un escargot (laissant moins de bave qu’un escargot? laissant un peu de bave mais moins qu’un escargot?).
    (j’aime mieux la 3ème formule)

    Elle a cru que je requérais (c’est « quémandais » qui s’imposait, faute d’inattention) du sexe et pivoté sur le flanc pour m’offrir ses fesses et son cou brulant. Elle a salué la première morsure d’un gémissement ambigu et ponctué la seconde d’un cri qui l’a éjectée du lit. Pour la première fois je la voyais nue en pied, petits seins juvéniles et tétanisée par une stupeur qui est devenu de l’effroi (a tourné effroi?)
    (« une stupeur devenue effroi » ?)

    quand elle a passé un doigt sur son cou. J’ai pensé à l’index amputé du lieutenant-colonel. Je me suis excusée. Elle est allée s’essuyer dans la cuisine. En m’habillant j’ai entendu l’eau couler. Un roi de cœur était retourné contre la moquette du salon. Elle m’a demandé de m’essuyer aussi et de partir. Je suis parti sans m’essuyer. Dreux dormait encore. Même ensoleillée cette Toussaint allait être extrêmement maussade.
    Le lendemain la taille du lycée polyvalent m’a permis d’éviter sans trop de manœuvres (supprimable, alourdit la phrase)
    (oui)
    Sophie qu’un reliquat de machisme me faisait supposer désireuse d’une mise au point. En réalité elle en avait encore moins envie que moi et s’est employée à ne plus me croiser jusqu’à la fin de l’année et sa mutation en Haute-Garonne.
    Elle n’était pas femme de ménage, je n’avais pas entaillé son cou dans un bus de nuit mais dans un lit de jour, et j’avais couché avec elle. Seuls le sommeil et la jeunesse relative de la victime liaient les deux incidents. Pourtant il me semblait avoir déjà regardé des jeunes femmes dormir sans les mordre, ne serait-ce que Pascale avec qui j’avais souvent partagé le matelas au sol de ma chambre nantaise.
    Peut-être le phénomène ne pouvait-il avoir lieu (se déclencher) qu’en région Centre
    .(« se déclencher »)


    . Il me venait des envies de course éperdue vers nulle part pour me fausser compagnie. Un soir d’avril je me suis laissé porté vers son lit. Chacun tremblait pour des raisons différentes (par ici le style se simplifie, c’est peut-être une bonne chose ; peut-être que la plume s’est assoupie en chauffant, phénomène souvent constaté). Je fuyais sa bouche pour mieux justifier que je n’use pas de la mienne. C’était risible et invivable. La vie était emplie de moments invivables. J’ai renfilé mon jean et mes baskets qui à l’époque étaient des Reebok.
    (« mon jean et mes Reebok » ?)

    Je l’ai fait lentement et je suis parti dans la nuit. Jeanne ne m’a pas retenu.
    A la station Barbès je me souviens qu’un rat léchait le rail de la ligne 4. (voilà une phrase assumable sans difficultés ; si cette nouvelle n’était pas de moi et que j’avais à en faire un commentaire critique, je la citerais juste pour le plaisir)
    (OUI)
    Comme je n’avais aucun repère en la matière, j’ai choisi le cabinet de psychiatre le plus proche, dans un immeuble de l’avenue Ledru-Rollin où exerçait aussi un conseiller immobilier. C’était un psychiatre chauve et affable. Il m’a demandé si un traumatisme avait précédé, de près ou de loin, l’épisode du bus. J’ai demandé ce qu’il entendait par de loin. Il a eu un geste pour dire aussi loin que vous voulez, alors j’ai parlé de mon coma après une chute de vélo, en début de CM2 (très laid, et même peut-être incorrect).
    (« à dix ans » ?)


    Sur un site dévolu aux addictions au sang, un spécialiste expliquait qu’il s’était installé à Créteil parce que des dégâts de voirie aussi importants qu’inexplicables s’y étaient produits dans les années 80. Un signe de grande vigueur souterraine du paravivant ! a-t-il précisé en me faisant asseoir dans son salon aux volets clos. (ici la compression du récit marche plutôt bien ; même si ça sent aussi la fatigue de l’écrivant ; écueil connu, mais que les repassages du texte auraient du gommer ; un bon truc pour ça est de commencer le repassage par le milieu : ainsi une plus grande énergie sera consacré à ce qui, placé en fin, a pu être expédie par la fatigue)
    (tiens, idée)

    Il a commencé par mesurer mes incisives latérales, tout en précisant que la longueur remarquable que leur prêtait l’imaginaire collectif était assez rare. On avait même connu des spécimens édentés qui incisaient la peau avec une lame et y appliquaient la bouche seulement après (l’idée ici, comme dans presque tout le texte, est de soustraire le mot vampire ; avec le risque que ça nuise à la clarté).
    (« ça va bien)

    Dans ce cas on parlait de succion plutôt que de morsure.
    Etais-je un gros mangeur de viande ? J’ai répondu que oui, plutôt. Viande crue ? Disons qu’elle ne me rebutait pas. Et le boudin ? Oui j’aimais beaucoup.
    En revanche je n’avais ni gout particulier pour les excréments, ni appétence pour ma propre chair, ni ancêtres dans la partie orientale de l’Europe à peine entrevue lors d’un voyage à Auschwitz avec des élèves de troisième en 2004 (à placer plutôt après « entrevue »). Je n’aimais pas beaucoup les cimetières, n’aurait pas volontiers dormi dans un cercueil, ne m’étais pas senti revigoré après avoir mordu les deux filles, dont je n’avais de toute façon récolté que quelque gouttes de sang, autant que je puisse en juger.
    A ce propos avaient-elles, ces deux filles, développé à leur tour des comportements de réhydratation globulaire ? Pas à ma connaissance.
    Mes deux premiers livres portaient-ils de près ou de loin sur les transfusions vitales ? Non plus.
    Il m’a resservi du thé puis plongé son regard dans le mien, toujours cinéphile (discutable, comme redite).
    (est ce que « il m’a resservi du thé, a replongé son regard dans le mien » ne suffirait pas ?)

    Plongé son regard dans le mien est l’expression approximative qui m’est venue.
    -Etes-vous bien sûr de ne pas être mort ?
    J’ai cassé un sucre pour n’en larguer qu’une moitié dans la tasse. Le professeur Romero n’a pas attendu ma réponse.
    -Il en faut peu pour qu’un mort devienne vampire. Qu’un chien ou un chat enjambe le cadavre et hop : le mort est converti. Du coup il s’anime aussitôt, s’anime si tôt qu’il se croit vivant, pense qu’il a juste perdu connaissance, et je vous laisse imaginer le malentendu.
    -Oui.
    -Ça marche aussi avec les hyènes mais par chez nous la probabilité est faible.
    Le soir au téléphone m’a mère m’a remercié pour l’envoi de la pièce, elle ne l’avait pas encore lue mais m’avait entendu en parler chez Ruquier où elle m’avait trouvé une petite mine. Je lui ai demandé si elle se souvenait de mon accident de vélo de CM2 et de la durée pendant laquelle j’étais resté seul inanimé avant que des gens puis le pompier s’occupent de moi. Elle a réfléchi pour me faire plaisir mais non, elle ne pouvait pas savoir, puisque par définition elle n’était pas là. Un bout de temps (« un bon bout de temps » rendrait mieux compte de l’oralité)
    (ça ferait répétition avec le « bon quart d’heure »,et celui-là est plus important)

    , quand même. Une départementale de Vendée en plein hiver c’est assez désert. Disons un bon quart d’heure.
    Un bon quart d’heure. (rythmiquement il aurait fallu : « Un bon quart d’heure, ai-je songé en raccrochant » Scolaire mais payant.)
    (« non, en rester là rend la réflexion)

    En un bon quart d’heure un chien avait pu m’enjamber. Ou un chat. Il n’en manquait pas à la campagne (Les plaines marécageuses du Sud-Vendée n’en manquaient pas, écrirais-je aujourd’hui). Ni de boudin, qu’on ficelait dans la grange après avoir saigné le cochon. Il y avait une certaine cohérence dans tout ça (j’aime bien cette phrase). Rien n’excluait que je sois mort. C’était sans doute ça (répétitif avec celui de la ligne précédente ; et dispensable, en plus : « C’était sans doute l’explication » marche aussi bien) l’explication. J’aurais pu m’en alarmer mais le fait que personne ne s’en soit rendu compte en trente ans prouvait que c’était une nouvelle d’importance mineure (que cette révélation était d’une importance mineure).
    (« que c’était une révélation d’importance mineure » je trouve que ça met moins en valeur « révélation » )
    J’étais mort et ça ne changeait pas grand chose. »

    Très plaisant ce que tu fais et nous proposes là François !
    Je n’ai pas eu le temps de lire les propositions des autres sitistes, pardon s’il y a des redites.
    Je viens de remarquer le nom du psy : professeur Romero (rire)

  5. Il arrivait aussi que je m’attarde dans le centre, avec des bidasses hébétés par l’absurdité (excessif, mieux à trouver ; vacuité? plus juste mais c’est pas encore ça) de leur journée

    inanité ?

    J’ai d’excellentes raisons de me rappeler celle (comprend-on qu’il s’agit d’une des conversations avec FJ? Pas bien négocié) du 21 mars 1996.

    oui on comprend très bien rien à changer

    Quel fatum de précarité lui avait mis un balai dans les mains à l’âge où elles (« celles-ci » serait plus clair, mais je n’aime pas celles-ci, trop scolaire ; souvent la clarté passe par le scolaire, c’est un souci, et c’est souvent dans cet espace que j’écris ; dans cette tension) ne devraient que caresser des peaux d’homme ?

    j’aime bien cette explication, m’intéresse ta cuisine

    Si j’avais eu un gâteau je l’aurais glissé entre ses lèvres là maintenant, comme une lettre dans la fente d’une boite. (ce « fente » est pas trop mal amené. mais est-il assez discret? ou inversement assez suggestif?)

    Pour moi il est parfait. Mais je suis très étonnée des interrogations d’Hélène et Anne-Laure à ce sujet: l’allusion sexuelle est à mes yeux évidente. Tu as amené la chose avec les peaux d’homme qu’elles devraient caresser et tu vas la continuer avec l’échancrure de la blouse. Pas de doute. Si j’ai tort ça veut dire que je suis obsédée; si j’ai raison qu’elles ne le sont pas assez.

    Trop de centimètres nous séparaient pour que j’identifie l’odeur qu’elle dégageait. Une de ces mauvaises (faible ; piquantes?) odeurs dont une petite dose est agréable aux narines. Sont-ce les narines qui jouissent quand on sent ?

    non piquantes c’est cliché mauvaises c’est bien, c’est neutre et le lecteur peut choisir laquelle

    En tout cas ce sont elles que j’ai approchées de l’échancrure de sa blouse. La fille assise à coté m’a demandé ce que je faisais. A sa voix elle était plus vieille. J’ai dit que je sentais et c’était bien vrai, je sentais, je reniflais, concluant à un mélange de parfum et de détergent. Ou alors c’était son odeur foncière, organique, son odeur propre. On pouvait l’imaginer propre mais je la préférais comme là (comme telle?), corps de fin de journée imprégné de réel, empreint de ville. Du bout de la langue j’ai parcouru (plus juste, plus conforme à un sujet agi plutôt qu’agissant aurait été: « Le bout de ma langue a parcouru ». Je m’étonne de ne pas l’avoir écrit comme ça) son cou de bas en haut, l’effleurant à peine, son dernier ronflement tout juste fendu (doute. « secoué » serait plus classique mais plus juste ; troué? non plus) d’un hoquet. Il n’était pas impossible qu’elle trouve cela (ma langue ; la langue) agréable et feigne le sommeil en guise d’autorisation à continuer. Ou bien elle rêvait qu’une langue lui léchait le cou, remontait vers l’oreille, cherchait la parcelle d’épiderme idoine (ce n’est pas le mot ; mot séduisant et donc tentant, j’aurais du y résister). La voisine m’a ordonné d’arrêter. J’ai trouvé l’ordre raisonnable et (j’aime bien ce « et ». tout y est) j’ai mordillé l’oreille, du moins ai-je cru que c’était l’oreille que je voulais mordre comme la fréquentation de l’autre sexe m’en avait à la longue transmis le réflexe, mais non ce n’était pas l’oreille, c’était le cou, c’était au niveau du cou que ça se passait (« ça se passait au niveau du cou »). Je n’ai pas trouvé raisonnable de tirer la peau du cou entre mes dents pour la sectionner. Elle a rêvé qu’une morsure lui arrachait un cri et ce n’était pas un rêve puisque je l’ai entendu, et les passagères aussi. A moins que nous ayons tous pénétré son rêve. Ce n’est pas ce qu’ont cru les filles du bus. Elles ont trouvé ce cri réel et (une virgule serait mieux) ont crié à leur tour. J’ai résisté aux mains qui m’ont agrippé et ceinturé pour m’arracher à elle. Résister n’était pas raisonnable (voilà une phrase qui dit mieux que le narrateur est agi plutôt qu’ agissant). Elle ne ronflait plus, ne dormait plus, s’était animée, se débattait sans comprendre ce qui lui arrivait. Personne ne comprenait ce qui arrivait. Une fois décroché d’elle, un chœur aigu (incorrection syntaxique que je m’autorise souvent, voir La politesse partie 3) m’a sommé de quitter le bus que le chauffeur avait immobilisé sur le parking d’un Mondial Moquette éteint et silencieux.

    Rien à changer pour moi, ni fendu, ni cela, ni idoine; peut-être le bout de ma langue ok et le silencieux peut-être.
    En tout cas (héhé) c’est mon moment préféré, là où le récit bascule où le personnage sort des clous; je vois un animal qui renifle un humain, parcourt le corps de son museau. On part dans une autre dimension.

    Le Soir 3 relevait et annonçait des températures élevées pour saluer l’arrivée du printemps. Sur France 2 des experts se montraient pessimistes quant à la possibilité de paix dans les Balkans. (une seule info aurait suffi)

    En même temps ça dit bien ici et là-bas

    Le jour de la quille, j’ai glissé une lettre cachetée sous son appui-main, pariant qu’il n’en découvrirait les accents lyriques que quelques semaines plus tard, quand je serai à 200 kilomètres de là, préparant fébrilement ma première année d’enseignement au cours de laquelle Sophie, prof d’anglais néo-titulaire, m’initierait au poker, d’abord sur une table du CDI un jour de grève, ensuite en salle des profs après les cours, enfin dans son studio meublé un soir de novembre et aux alentours de 23h nous nous sommes embrassés sur le canapé puis dans son lit où un laborieux effeuillage mutuel n’a pas affaibli mon érection. (ici la fluidité se gagne encore contre une certaine avancée calme et parcimonieuse dans le récit ; c’est par ce genre d’opérations qu’on passe du coté des auteurs difficiles ; mais le résultat est stylistiquement assez heureux ; sachant que cette accélération peut aussi témoigner d’une fatigue de l’écrivant -l’heure arrive où on expédie ; la qualité du romancier est l’endurance, comme on sait)

    Oui heureux et pas difficile là je trouve (pourtant je suis fatigable en lecture);
    L’endurance, encore de la cuisine intéressante

    Dormir sur le ventre entravait la (« ma » n’aurait laissé aucun doute : c’est de « mon » sommeil que je parle) respiration et laissait les bras indécis sur la position à prendre. Mes lèvres ont glissé sur son épaule, laissant un peu de bave, moins qu’un escargot (laissant moins de bave qu’un escargot? laissant un peu de bave mais moins qu’un escargot?).

    Oui là clairement problème: j’ai cru que c’était le ventre de l’autre pas le tien. Mais l’escargot rien à changer ça roule

    Peut-être le phénomène ne pouvait-il avoir lieu (se déclencher) qu’en région Centre.

    c’est bien avoir lieu, on pense pas qu’un phenomène extraterrestre se déclenche mais bien qu’il a eu lieu quelque part

    (je relis sans trop de crispation ce paragraphe)

    Là tu me fais rire (de ne pas oser dire : j’suis très content de moi là)

    Longtemps, sous des prétextes divers et chaque fois moins crédibles, j’ai ajourné le saut dans la case suivante de la marelle de l’amour. Jeanne a fini par me soupçonner impuissant, ou apeuré par le sexe. C’était un soupçon pénible à essuyer. Mon existence était devenue une succession de petites choses pénibles. Il me venait des envies de course éperdue vers nulle part pour me fausser compagnie. Un soir d’avril je me suis laissé porté vers son lit. Chacun tremblait pour des raisons différentes (par ici le style se simplifie, c’est peut-être une bonne chose ; peut-être que la plume s’est assoupie en chauffant, phénomène souvent constaté). Je fuyais sa bouche pour mieux justifier que je n’use pas de la mienne. C’était risible et invivable. La vie était emplie de moments invivables. J’ai renfilé mon jean et mes baskets qui à l’époque étaient des Reebok. Je l’ai fait lentement et je suis parti dans la nuit. Jeanne ne m’a pas retenu.

    Pauvre garçon, pauvre fille, c’est très beau (aucune ironie chez moi là).

    En un bon quart d’heure un chien avait pu m’enjamber. Ou un chat. Il n’en manquait pas à la campagne (Les plaines marécageuses du Sud-Vendée n’en manquaient pas, écrirais-je aujourd’hui). Ni de boudin, qu’on ficelait dans la grange après avoir saigné le cochon. Il y avait une certaine cohérence dans tout ça (j’aime bien cette phrase). Rien n’excluait que je sois mort. C’était sans doute ça (répétitif avec celui de la ligne précédente ; et dispensable, en plus : « C’était sans doute l’explication » marche aussi bien) l’explication. J’aurais pu m’en alarmer mais le fait que personne ne s’en soit rendu compte en trente ans prouvait que c’était une nouvelle d’importance mineure (que cette révélation était d’une importance mineure). J’étais mort et ça ne changeait pas grand chose.

    Oui le boudin ça m’a bien plu ici et le reste aussi, tu réussis toujours très bien tes fins je trouve; je changerais pas nouvelle par révélation.
    Ca t’agace peut-être quand on te parle d’autres écrivains à qui on pense après t’avoir lu; tant pis; moi après la lecture – pas pendant – j’ai pensé à Laura Kasishke pour la façon dont elle donne aux choses comme les arbres ou les fleurs, et aux animaux comme un écureuil ou une biche renversée, une présence presque humaine; et aux humains quelque chose de très animal.

    Quoiqu’il en soit (héhé) bien du plaisir à te lire et à avoir lu les autres en parler.

  6. « Chacun sait, dans le champ éditorial, que les recueils de nouvelles se vendent mal. »

    Ce qui n’est pas le cas aux US par exemple, où c’est une forme qui est autant prise au sérieux que le roman, pour différentes raisons.
    Du coup François est-ce que cette nouvelle a été ecrite avec moins de soin, de relecture, de réflexion que celles qu’on accordent à un roman?
    C’est ce que certaines de tes remarques semblent indiquer mais je me trompe peut-être. Est-ce un exercice d’écriture rapide?

  7. j’aurais aimé que mon post soit miniaturisé
    et la mise en forme reprise (les phrases en gras, mes phrases soulignées)
    hélas

    Frédéric Jourdain
    La première fois c’était à Tours. J’avais 23 ans. J’aurai eu 23 ans de paix.
    A l’époque il (la phrase sonnerait mieux sans ce « il » inutile) existait un service qu’on appelait militaire (« un service qu’on appelait militaire » : c’est bien de détacher service et militaire, ça rappelle qu’il s’agit d’un service, ce que ça peut avoir d’incongru – je ne dirais pas ça à un militaire évidemment). Etudiant en lettres modernes, on m’avait affecté au secrétariat d’un lieutenant-colonel qui n’avait jamais vu la guerre (comme on n’a jamais vu la mer – joli) mais perdrait un index six mois plus tard en taillant un conifère de sa propriété de Haute-Savoie dont il vantait la flore à longueur des journées creuses que nous passions l’un en face de l’autre puisqu’ainsi étaient configurés les (« conformément à la configuration des »? mais ça fait deux fois « des » dans une phrase saturée de génitifs) bureaux des officiers de la caserne Beaumont aujourd’hui fac de médecine.
    -Faudrait que vous voyiez ça, Bégaudeau! Un jardin d’Eden ! (je m’interroge sur cette phrase : elle n’apporte rien de nouveau, pour couper le paragraphe, l’aérer ?)
    Le sentiment d’inutilité qui le minait m’avait été bien utile (je viens juste de voir le balancement inutilité/utile). Dès mon incorporation je l’avais vu s’activer (bien observé que quand on a un sentiment d’inutilité, on s’active – cf ma collègue Danièle), enchainant les coups de fil, rédigeant lui-même des lettres pailletées de points d’exclamation à l’attention de qui de droit, pour que l’administration m’autorise à dormir hors les murs, et pourquoi pas dans un des studios que le 152ème régiment d’infanterie possédait aux lisières de la ville (en lisière de, non?). Ainsi à 18h on me voyait passer la grille en civil et rallier d’un pas leste l’arrêt de bus. Il arrivait aussi que je m’attarde dans le centre, avec des bidasses hébétés par l’absurdité (excessif, mieux à trouver ; vacuité? plus juste mais c’est pas encore ça) de leur journée, ou en tête à tête avec Frédéric Jourdain dont j’aimais la conversation et voir s’agiter les lèvres pourpres.
    J’ai d’excellentes raisons de me rappeler celle (comprend-on qu’il s’agit d’une des conversations avec FJ? Pas bien négocié – d’excellentes raisons ?) du 21 mars 1996. Bientôt tous les téléphones seraient sans fil, et la télé remplacée par une offre multiple d’écrans intégrés, c’était la prophétie de Frédéric. Pour autant il ne prévoyait pas qu’elle se réaliserait sans lui (j’assume l’absence de virgule) broyé en 98 par un camion frigorifique (très bien le « frigorifique » qui détache du cliché d’une mort par camion) sur une rocade de la périphérie de Toulouse. Il n’est pas établi qu’un prophète doive tout anticiper. J’ai réglé la tournée et attrapé le dernier bus investi par les employées de ménage du quartier administratif (ça va un peu trop vite, là ; souci d’enchainer, toujours, mais qui parfois oublie de poser le jeu : ici, marquer la fin de la conversation avec Frédéric, puis commencer le bus ; séquencer pour mettre à l’aise le lecteur) (« du quartier administratif » : peut-être rajouter que ce quartier est « excentré », pour ne pas qu’un lecteur ahuri se demande si ces femmes de ménage ne travaillent pas sur le site militaire, présenté juste avant comme un ensemble essentiellement administratif). La plupart étaient jeunes, pas encore mères et donc disponibles pour travailler après la désertion des bureaux (il n’aurait pas été superflu d’ajouter : par les salariés mieux payés qu’elles ; ou quelque chose comme ça). Assoupie, celle d’en face me laissait le loisir de détailler son visage de vingt ans, cerné mais sans rides (sans rides mais cerné? aux yeux cernés ?). Sur le pont de Saint-Cosmes elle a commencé à émettre un léger ronflement (chouette phrase : qui commence légèrement romantique et finit grossièrement comique). Sa veste de jean était ouverte sur une blouse (pas anodin ce vêtement) dont elle avait déboutonné le haut par cette chaleur (torride…). Tombant alternativement à droite et à gauche (bof ; des deux côtés?), sa tête a trouvé son point de stabilité en cassant sa nuque sur le haut du siège (dossier) (il y aurait le mot « dodeliner de la tête » – j’aime bien « en cassant la nuque »), la bouche entrouverte m’offrant alors une vue sur quelques dents (on pourrait préciser lesquelles). A quoi avait ressemblé ses deux premières décennies? Quel fatum de précarité lui avait mis un balai dans les mains à l’âge où elles (« celles-ci » serait plus clair, mais je n’aime pas celles-ci, trop scolaire ; souvent la clarté passe par le scolaire, c’est un souci, et c’est souvent dans cet espace que j’écris ; dans cette tension) ne devraient que caresser des peaux d’homme ? (chouette phrase : certes emphatique, mais concrète et sociale – où on retrouve ces « mains », si parlantes, non pas en elles-mêmes, mais par ce sur quoi elles agissent, sur les conditions de vie de la personne) Si j’avais eu un gâteau (j’ai un problème personnellement à faire rentrer ce « gâteau » tel que je me l’imagine – énorme – dans une fente) je l’aurais glissé entre ses lèvres là maintenant, comme une lettre dans la fente d’une boite. (ce « fente » est pas trop mal amené. mais est-il assez discret? ou inversement assez suggestif?) (un léger malaise à l’évocation de cette scène, qui me renvoie vers des séquences de thriller où des psychopathes introduisent des papillons ou des larves dans la bouche de leurs victimes mortes. Je ne sais pas quel était l’effet escompté par cette scène. Si c’était érotique, mince je suis passée à côté).
    Trop de centimètres (ça aurait pu être autre chose que « centimètres » mais c’est bien, c’est concret et gradué, ça prépare une approche graduelle) nous séparaient pour que j’identifie l’odeur qu’elle dégageait. Une de ces mauvaises (faible ; piquantes? « mauvaises » me va, c’est simple, c’est bien le simple aussi) odeurs dont une petite dose est agréable aux narines. Sont-ce les narines qui jouissent quand on sent ? En tout cas (Un peu lourd ; « en tout cas » revient trop souvent chez moi; la moindre des choses eut été de le placer derrière : « ce sont elles en tout cas que » ; ou d’utiliser « pour le moins », que j’aime bien. « Quoi qu’il en soit » est trop lourd) ce sont elles que j’ai approchées de l’échancrure de sa blouse. La fille assise à coté m’a demandé ce que je faisais (« la fille assise à côté » : d’elle ou de moi ?). A sa voix elle était plus vieille. J’ai dit que je sentais et c’était bien (toujours dispensable; tic) vrai, je sentais, je reniflais, concluant à un mélange de parfum et de détergent. Ou alors c’était son odeur foncière, organique, son odeur propre (j’enlèverais « son odeur propre » : « « odeur foncière, organique » est plus fort et suffisant, et « propre » est répété dans la phrase suivante, dans un autre sens, certes ; il y aurait un effet voulu ?). On pouvait l’imaginer propre mais je la préférais comme là (comme telle?), corps de fin de journée imprégné de réel, empreint de ville. Du bout de la langue j’ai parcouru (plus juste, plus conforme à un sujet agi plutôt qu’agissant aurait été: « Le bout de ma langue a parcouru ». Je m’étonne de ne pas l’avoir écrit comme ça) son cou de bas en haut, l’effleurant à peine, son dernier ronflement tout juste fendu (doute. « secoué » serait plus classique mais plus juste ; troué? non plus) d’un hoquet. Il n’était pas impossible qu’elle trouve cela (ma langue ; la langue) agréable et feigne le sommeil en guise d’autorisation à continuer. Ou bien elle rêvait qu’une langue lui léchait le cou, remontait vers l’oreille, cherchait la parcelle d’épiderme idoine (ce n’est pas le mot ; mot séduisant et donc tentant, j’aurais du y résister). La voisine m’a ordonné d’arrêter. J’ai trouvé l’ordre raisonnable et (j’aime bien ce « et ». tout y est) j’ai mordillé l’oreille, du moins ai-je cru que c’était l’oreille que je voulais mordre comme la fréquentation de l’autre sexe m’en avait à la longue (« à la longue » : l’expérience sexuelle qu’on se prête à 23 ans) transmis le réflexe, mais non ce n’était pas l’oreille, c’était le cou, c’était au niveau du cou que ça se passait (« ça se passait au niveau du cou »). Je n’ai pas trouvé raisonnable (encore « raisonnable » : on garde un mot qui fait ses preuves) de tirer la peau du cou entre mes dents pour la sectionner (technique : effectivement il faut tirer un peu la peau pour pouvoir sectionner). Elle a rêvé qu’une morsure lui arrachait un cri et ce n’était pas un rêve puisque je l’ai entendu, et les passagères aussi. (chouette phrase : elle a rêvé qu’elle criait mais ce n’était pas un rêve parce que les autres ont entendu le cri, et pas parce que son cri l’a réveillée, ce qui aurait été plus classique, et aurait amputé la scène d’une partie de sa dimension collective). A moins que nous ayons tous pénétré son rêve. (encore mieux). Ce n’est pas ce qu’ont cru (« à moins que »…« ce qu’ont cru » : jolie focale sur des versions différentes de la réalité, entre le narrateur et les filles du bus) les filles du bus (bus peuplé « que » de filles, à l’exception du narrateur : pas réaliste, on est dans une autre dimension, d’autres dimensions). Elles ont trouvé ce cri réel et (une virgule serait mieux) ont crié à leur tour. (belle dynamique de la scène) J’ai résisté aux mains qui m’ont agrippé et ceinturé pour m’arracher à elle. Résister n’était pas raisonnable (voilà une phrase qui dit mieux que le narrateur est agi plutôt qu’ agissant). Elle ne ronflait plus, ne dormait plus, s’était animée, se débattait sans comprendre ce qui lui arrivait. Personne ne comprenait ce qui arrivait. Une fois décroché d’elle, un chœur aigu (incorrection syntaxique que je m’autorise souvent, voir La politesse partie 3) m’a sommé de quitter le bus que le chauffeur avait immobilisé sur le parking d’un Mondial Moquette éteint et silencieux (chouette le début en « chœur », auquel on accole « antique » par réflexe scolaire et la chute en moquette ; bien la chute sur «éteint et silencieux » : le calme après la scène dans le bus où on s’accrochait/arrachait/se débattait, selon sa place).
    Je n’ai dû qu’à la pleine lune et aux pancartes phosphorescentes (« qu’aux pancartes phosphorescentes sous la pleine lune », pour se passer du « et » ?) de retrouver la direction de Saint-Pierre-des-Corps. Il m’en a couté un quart d’heure de marche parmi phares et faisceaux (ce 1/4h de coma seul sur la départementale qu’on retrouve à la fin de la nouvelle ?). A l’approche de l’immeuble j’ai contourné le bloc pour éviter un groupe de jeunes arabes (« immeuble, bloc, arabes » ou comment par trois mots poser un lieu, sans écrire « cité »). Ça m’a fait deux minutes de plus.
    La glace du lavabo scellé dans un angle (« scellé dans un angle » : même remarque que pour « camion frigorifique » : le détail qui fait reconnaître le réel) m’a fait voir que j’avais saigné des lèvres, mais qu’une fois le sang sec gratté aucune lésion n’apparaissait. De fait je n’avais été mordu aux lèvres ni par la dormeuse, ni par ses protectrices (j’aime bien : « la voisine », « la dormeuse », « la protectrice » – ça me fait penser aux personnages de théâtre). Le sang qui tachait maintenant un kleenex (mot autorisé au scrabble) bouchonné (bouchonné par quelle action ?) dans la corbeille ne m’appartenait pas. En allumant ma télé, j’ai repensé à Frédéric (chouette phrase : qui rend compte de nos associations d’idées et des objets qui nous rappellent des souvenirs, des gens – en serrant une éponge je pense souvent à Pascal, un de mes colocataires étudiants, bien névrosé, qui m’avait engueulé à cause d’une éponge pas suffisamment essorée à son goût). Repensé n’est pas le mot. Plus exactement une loupiote neuronale s’est furtivement allumée quand j’ai appuyé sur le bouton veilleuse de la télécommande (je peux dire que je n’aime pas cette phrase ? elle décortique : « la loupiote neuronale » et elle rame : « quand j’ai appuyé sur le bouton veilleuse de ma télécommande». pardon). Pendant combien d’années des postes meubleraient-ils encore les salons ? Le Soir 3 relevait et annonçait des températures élevées pour saluer l’arrivée du printemps. Sur France 2 des experts se montraient pessimistes quant à la possibilité de paix dans les Balkans. (une seule info aurait suffi) (le narrateur ne regarde que des chaînes publiques)
    Le lendemain et les jours suivants je suis rentré de la caserne à pied. Même en prenant le bus de 18H j’étais sûr d’y trouver une des filles habituelles, peut-être même la dormeuse dont, flexibilité oblige, les horaires variaient. Je n’avais pas très envie de ça. J’en ressentais une gêne avant l’heure (« une gêne avant l’heure » : peu rencontré, joli). Par extension de la gêne (pas très heureux, beaucoup mieux à trouver), je me dispensais aussi de bus du matin.
    On ne savait jamais. (on imagine aisément cette phrase s’imagine en conclusion du paragraphe précédent ; c’est mieux de la détacher : plus novateur dans le style et cette phrase banale « mise en exergue » lui donne plus d’intensité)
    Au bout d’un mois au régime d’une heure de marche matin et soir, j’ai demandé au lieutenant-colonel d’œuvrer pour qu’on me réintègre à ma chambrée de référence. Son irritation devant une requête à rebours du bon sens fut vite supplantée par l’adrénaline d’une nouvelle mission de pilonnage des troupes administratives dont sans surprise (« bien sûr ») il dénonçait les lourdeurs (je n’ai pas compris en quoi consiste cette « mission de pilonnage des troupes administratives » – juste noté que le vocabulaire militaire, d’action – pilonnage, troupes – est associé à « administratif », synonyme d’immobilisme).
    C’était encore un fier service qu’il me rendait. Il était assez fier de me le rendre (ce « fier » redoublé n’est pas un jeu de mots mais une réactivation de l’expression figée « fier service » ; donc je maintiens). (j’aime bien ces deux phrases, ça fonctionne bien : on l’imagine bien les mots de « fier service » dans la bouche du gradé et -son auto-satisfaction manifeste à rendre ce service – les deux phrases se complètent en douceur malgré/grâce à la répétition de « fier ») Le jour de la quille, j’ai glissé une lettre cachetée (« cachetée » : la marque d’antan, d’un temps révolu, comme l’est le service militaire) sous son appui-main (après avoir pensé glisser un gâteau dans une fente), pariant qu’il n’en découvrirait les accents lyriques (« lyriques » tient la main à « cachetée » – j’aime bien ne pas savoir ce qui est écrit dans cette lettre et ne pas me le demander) que quelques semaines plus tard, quand je serai à 200 kilomètres de là, préparant fébrilement ma première année d’enseignement au cours de laquelle Sophie, prof d’anglais néo-titulaire, m’initierait au poker, d’abord sur une table du CDI un jour de grève, ensuite en salle des profs après les cours, enfin dans son studio meublé un soir de novembre et aux alentours de 23h nous nous sommes embrassés sur le canapé puis dans son lit où un laborieux effeuillage mutuel n’a pas affaibli mon érection. (ici la fluidité se gagne encore contre une certaine avancée calme et parcimonieuse dans le récit ; c’est par ce genre d’opérations qu’on passe du coté des auteurs difficiles ; mais le résultat est stylistiquement assez heureux ; sachant que cette accélération peut aussi témoigner d’une fatigue de l’écrivant -l’heure arrive où on expédie ; la qualité du romancier est l’endurance, comme on sait) (il me semble que le récit des rencontres amoureuses et leur développement est toujours fait par petites touches, en une seule phrase, en une phrase-paragraphe. Histoire de rendre compte, s’en s’appesantir, sur un mode humoristique souvent).
    Sur le moment je ne me suis pas dit que c’était ma première fille depuis le bus de Tours. Autre chose occupait ma pensée, si on peut appeler pensée le galimatias (j’aime bien ce mot, ça me rappelle comment ça s’écrit) d’un cerveau en pleine activité sexuelle.
    La retombée de tension consécutive (évocateur, concision marrante) nous ayant précipités dans le sommeil sans les rituels d’avant coucher (ou plutôt d’après partie à quatre jambes), les volets ouverts ont laissé passer le jour qui m’a réveillé à 8H10. (là encore, je fagote trois phases en une phrase : gain de fluidité, perte de clarté)
    Deux reproductions de Monet se regardaient d’un mur à l’autre (j’ai mis un moment à comprendre que les tableaux étaient disposés latéralement – et je n’en suis pas encore sûre – et à situer la fenêtre aux volets ouverts – pas très important). Je n’en connaissais qu’une. J’imaginais sombre l’eau sous la nappe de nénuphars. Une nuisette à pois enveloppait le dossier d’une chaise encombrée de livres bilingues. J’ai eu la tentation sans suite de me lever les feuilleter. (« tentation sans suite »… la phrase est-elle utile ?) Sophie dormait sur le dos, tête légèrement désaxée du buste. Je lui ai envié cette faculté. Dormir sur le ventre entravait la (« ma » n’aurait laissé aucun doute : c’est de « mon » sommeil que je parle) respiration et laissait les bras indécis sur la position à prendre. Mes lèvres ont glissé sur son épaule, laissant un peu de bave, moins qu’un escargot (laissant moins de bave qu’un escargot? laissant un peu de bave mais moins qu’un escargot? Je trouve la phrase bien telle qu’elle est). Elle a cru que je requérais (c’est « quémandais » qui s’imposait, faute d’inattention ah, je comprenais « requérais ») du sexe et pivoté sur le flanc pour m’offrir ses fesses et son cou brulant (elle a les cheveux courts Sophie). Elle a salué la première morsure d’un gémissement ambigu (j’aime bien « a salué »)et ponctué la seconde d’un cri qui l’a éjectée du lit (j’aime bien le cri qui éjecte). Pour la première fois je la voyais nue en pied, petits seins juvéniles (délicat comme description) et tétanisée par une stupeur qui est devenu de l’effroi (a tourné effroi?) quand elle a passé un doigt sur son cou (« tétanisée, stupeur, effroi »: si on n’a pas compris l’ambiance…). J’ai pensé à l’index amputé du lieutenant-colonel. Je me suis excusée (excusé ?). Elle est allée s’essuyer dans la cuisine (pourquoi dans la cuisine ? pourquoi un lieu ?). En m’habillant j’ai entendu l’eau couler. Un roi de cœur était retourné contre la moquette du salon (clin d’œil ciné ? on comprend qu’il s’agit d’une carte sans que ce soit mentionné, « retourné » et « moquette » suffisent à l’évoquer). Elle m’a demandé de m’essuyer aussi et de partir (phrase nécessaire ? qu’apporte-t-elle ? que signifie-t-elle ? qu’elle est moins effrayée puisqu’elle peut lui parler ? qu’il reste planté dans l’appartement irrésolu ?). Je suis parti sans m’essuyer (de nouveau l’écart entre ce que les autres lui demandent de faire et ce qu’il fait, comme dans la scène du bus). Dreux dormait encore. Même ensoleillée cette Toussaint allait être extrêmement maussade.
    Le lendemain la taille du lycée polyvalent m’a permis d’éviter sans trop de manœuvres (supprimable, alourdit la phrase) Sophie qu’un reliquat de machisme me faisait supposer désireuse d’une mise au point (le rapport entre le machisme et les mises au point ?). En réalité elle en avait encore moins envie que moi et s’est employée à ne plus me croiser jusqu’à la fin de l’année et sa mutation en Haute-Garonne (« et sa mutation en Haute-Garonne » complète utilement une phrase qui aurait parue triste et banale sans ça).
    Elle n’était pas femme de ménage, je n’avais pas entaillé son cou dans un bus de nuit mais dans un lit de jour, et j’avais couché avec elle. Seuls le sommeil et la jeunesse relative de la victime liaient les deux incidents. Pourtant il me semblait avoir déjà regardé des jeunes femmes dormir sans les mordre, ne serait-ce que Pascale avec qui j’avais souvent partagé le matelas au sol de ma chambre nantaise.
    Peut-être le phénomène ne pouvait-il avoir lieu (se déclencher) qu’en région Centre.
    J’aurais pu multiplier les expériences pour circonscrire le champ d’étude : regarder une fille dormir à Bordeaux, Brest, Lens, dans un pays étranger puis extra-européen, puis à Tours hors d’un bus, puis à Dreux hors d’un lit. Mais l’heure n’était pas à tenter le diable. Si cela suffisait à m’épargner la honte démunie (« la honte démunie » : la honte laisse toujours démunie… pour accentuer l’effet ?) dans laquelle m’avait laissé les deux incidents (m’avaient laissé ?), mieux valait tout bonnement se passer de sexe et d’amour.
    On y parvient.
    Et à anticiper les situations à risques.
    La vigilance m’est devenue une seconde nature, l’évitement un réflexe. Trois, puis quatre, puis cinq précautions valaient toujours mieux qu’une. Je déclinais les week-ends en gite rural entre collègues, changeais de place quand je sentais une voisine de cinéma prise de somnolence, boycottais les hôpitaux emplis de gens assommés par les cachets, tachais de ne pas me retrouver seul avec une fille même très en éveil, sortais peu le soir, ne sortais plus, écoutais les fictions radiophoniques de France-Culture, limitais ma vie extérieure aux impératifs professionnels, passais pour revêche ou homosexuel. (je relis sans trop de crispation ce paragraphe)
    Avant le retour d’un voyage scolaire à Rome par train de nuit, j’ai avalé une grosse dose de somnifères pour ériger un mur d’inconscience entre moi et la voiture où les élèves finiraient par s’endormir, parmi lesquels des filles. Jeanne et Philippe, profs d’histoire et de philo, ne pourraient pas compter sur moi pour la corvée de surveillance. Ils se relaieraient pour des rondes (comme des militaires, parallèle entre armée et école ?). A l’aube Jeanne s’accorderait une pause thé au bar puis me secouerait tendrement (secouer « tendrement » ? ça anticipe la suite tendre entre eux ?) le bras à l’arrivée en gare de Montparnasse. Elle n’en reviendrait pas d’une larve pareille. En plaisanterait encore dans le bus 57 direction Père Lachaise. Evoquerait à nouveau ce voyage lors de notre premier restaurant, et aussi mes absences aux fêtes de fin de trimestre. J’étais quand même un drôle de type. Elle aimait bien les drôles de types. Elle aimait bien penser à moi. Elle aimerait bien qu’on sorte marcher Boulevard Haussmann et qu’on s’embrasse devant l’immeuble Apple en se frottant mutuellement les bras pour se réchauffer. Elle était, comment dire (magnifique retenue qui donne une très belle phrase), un peu amoureuse et moi aussi. (plusieurs temps de conjugaison dans ce paragraphe : passé composé, conditionnel (c’est juste ?), imparfait, présent – très bien fait, bien enchaînés)
    Longtemps, sous des prétextes divers et chaque fois moins crédibles, j’ai ajourné le saut dans la case suivante de la marelle de l’amour (« la marelle de l’amour » : je retiens le côté enfantin, innocent qui s’en dégage) Jeanne a fini par me soupçonner impuissant, ou apeuré par le sexe. C’était un soupçon pénible à essuyer (« essuyer » pour renvoyer à la précédente expérience du narrateur ?). Mon existence était devenue une succession de petites choses pénibles. Il me venait des envies de course éperdue vers nulle part pour me fausser compagnie (je pense aux personnes pédophiles ou autres particularités sexuelles). Un soir d’avril je me suis laissé porter vers son lit. Chacun tremblait pour des raisons différentes (par ici le style se simplifie, c’est peut-être une bonne chose ; peut-être que la plume s’est assoupie en chauffant, phénomène souvent constaté). Je fuyais sa bouche pour mieux justifier que je n’use pas de la mienne. C’était risible et invivable. La vie était emplie de moments invivables. J’ai renfilé mon jean et mes baskets qui à l’époque étaient des Reebok. Je l’ai fait lentement et je suis parti dans la nuit. Jeanne ne m’a pas retenu.
    A la station Barbès je me souviens qu’un rat léchait le rail de la ligne 4. (voilà une phrase assumable sans difficultés ; si cette nouvelle n’était pas de moi et que j’avais à en faire un commentaire critique, je la citerais juste pour le plaisir)
    Comme je n’avais aucun repère en la matière (est-ce qu’il était possible de le dire autrement ?), j’ai choisi le cabinet de psychiatre le plus proche, dans un immeuble de l’avenue Ledru-Rollin où exerçait aussi un conseiller immobilier. C’était un psychiatre chauve et affable (très bonne description). Il m’a demandé si un traumatisme avait précédé, de près ou de loin, l’épisode du bus. J’ai demandé ce qu’il entendait par de loin. Il a eu un geste pour dire aussi loin que vous voulez, alors j’ai parlé de mon coma après une chute de vélo, en début de CM2 (très laid, et même peut-être incorrect). Un coma d’une heure, selon le pompier qui m’avait apporté les premiers soins à même le bitume, secondée par ma mère accourue.
    Probablement cinéphile (très elliptique, mais là pour le coup comprenne qui peut et veut), mon vis-à-vis a retiré ses lunettes et léché le bout d’une branche avant de demander quel genre de rapports j’avais avec ma mère. Des rapports normaux, j’ai dit. Du reste je venais de publier une pièce qu’il était loisible de lire comme une adresse tendre à celle qui m’avait mis au monde et nourri (on voit bien laquelle). Il m’a demandé si j’avais une sœur. J’en avais une, et aussi un père et un frère. J’avais tout ce qu’il est possible d’avoir ! ai-je plaisanté. Il a signé le prolongement de mon arrêt maladie.
    Sur un site dévolu aux addictions au sang, un spécialiste expliquait qu’il s’était installé à Créteil parce que des dégâts de voirie aussi importants qu’inexplicables s’y étaient produits dans les années 80. Un signe de grande vigueur souterraine du paravivant ! a-t-il précisé en me faisant asseoir dans son salon aux volets clos. (ici la compression du récit marche plutôt bien ; même si ça sent aussi la fatigue de l’écrivant ; écueil connu, mais que les repassages du texte auraient du gommer ; un bon truc pour ça est de commencer le repassage par le milieu : ainsi une plus grande énergie sera consacré à ce qui, placé en fin, a pu être expédie par la fatigue) (un peu confus pour moi : des addictions au sang à des dégâts de voirie à du paravivant : du mal à préciser les différentes propositions, de là à passer rapidement de l’une à l’autre, avec le raccourci du site au cabinet !!– cela dit, peut-être pas nécessaire d’écouter les lecteurs les plus bouchés comme moi)
    Il a commencé par mesurer mes incisives latérales (les incisives sont toujours latérales ?), tout en précisant que la longueur remarquable que leur prêtait l’imaginaire collectif était assez rare. On avait même connu des spécimens édentés qui incisaient la peau avec une lame et y appliquaient la bouche seulement après (l’idée ici, comme dans presque tout le texte, est de soustraire le mot vampire ; avec le risque que ça nuise à la clarté). Dans ce cas on parlait de succion plutôt que de morsure.
    Etais-je un gros mangeur de viande ? J’ai répondu que oui, plutôt. Viande crue ? Disons qu’elle ne me rebutait pas. Et le boudin ? Oui j’aimais beaucoup.
    En revanche je n’avais ni gout particulier pour les excréments, ni appétence pour ma propre chair, ni ancêtres dans la partie orientale de l’Europe à peine entrevue lors d’un voyage à Auschwitz avec des élèves de troisième en 2004 (à placer plutôt après « entrevue »). Je n’aimais pas beaucoup les cimetières, n’aurait pas volontiers dormi dans un cercueil, ne m’étais pas senti revigoré après avoir mordu les deux filles, dont je n’avais de toute façon récolté que quelque gouttes de sang, autant que je puisse en juger.
    A ce propos avaient-elles, ces deux filles, développé à leur tour des comportements de réhydratation globulaire ? Pas à ma connaissance.
    Mes deux premiers livres portaient-ils de près ou de loin sur les transfusions vitales ? Non plus.
    Il m’a resservi du thé puis plongé son regard dans le mien, toujours cinéphile (discutable, comme redite). Plongé son regard dans le mien est l’expression approximative qui m’est venue.
    -Etes-vous bien sûr de ne pas être mort ?
    J’ai cassé un sucre pour n’en larguer (« larguer » : pourquoi ?) qu’une moitié dans la tasse. Le professeur Romero n’a pas attendu ma réponse.
    -Il en faut peu pour qu’un mort devienne vampire. Qu’un chien ou un chat enjambe(«pour emjamber » il faut avoir des jambes) le cadavre et hop : le mort est converti. Du coup il s’anime aussitôt, s’anime si tôt qu’il se croit vivant, pense qu’il a juste perdu connaissance, et je vous laisse imaginer le malentendu.
    -Oui.
    -Ça marche aussi avec les hyènes mais par chez nous la probabilité est faible (on peut enlever «mais par chez nous la probabilité est faible » ?) .
    Le soir au téléphone m’a mère m’a remercié pour l’envoi de la pièce, elle ne l’avait pas encore lue mais m’avait entendu en parler chez Ruquier où elle m’avait trouvé une petite mine. Je lui ai demandé si elle se souvenait de mon accident de vélo de CM2 et de la durée pendant laquelle j’étais resté seul inanimé avant que des gens puis le pompier s’occupent de moi. Elle a réfléchi pour me faire plaisir mais non, elle ne pouvait pas savoir, puisque par définition elle n’était pas là. Un bout de temps (« un bon bout de temps » rendrait mieux compte de l’oralité), quand même. Une départementale de Vendée en plein hiver c’est assez désert. Disons un bon quart d’heure.
    Un bon quart d’heure. (rythmiquement il aurait fallu : « Un bon quart d’heure, ai-je songé en raccrochant » Scolaire mais payant.)
    En un bon quart d’heure un chien avait pu m’enjamber. Ou un chat. Il n’en manquait pas à la campagne (Les plaines marécageuses du Sud-Vendée n’en manquaient pas, écrirais-je aujourd’hui). Ni de boudin, qu’on ficelait dans la grange après avoir saigné le cochon. Il y avait une certaine cohérence dans tout ça (j’aime bien cette phrase) (oui, il y a une « certaine » cohérence entre le chien, le chat et le boudin – on dirait une histoire pour enfants). Rien n’excluait que je sois mort. C’était sans doute ça (répétitif avec celui de la ligne précédente ; et dispensable, en plus : « C’était sans doute l’explication » marche aussi bien) l’explication. J’aurais pu m’en alarmer mais le fait que personne ne s’en soit rendu compte en trente ans (le récit a duré 7 ans – pas vu le temps passer – ça ferait 20 ans qu’il est mort s’il est devenu vampire à 10 ans ? peut-être que je ne devrais pas compter) prouvait(un autre mot que « prouvait » ?) que c’était une nouvelle d’importance mineure (que cette révélation était d’une importance mineure). J’étais mort et ça ne changeait pas grand chose.

    • @Helene:

      je l’aurais glissé entre ses lèvres là maintenant, comme une lettre dans la fente d’une boite. (ce « fente » est pas trop mal amené. mais est-il assez discret? ou inversement assez suggestif?) (un léger malaise à l’évocation de cette scène, qui me renvoie vers des séquences de thriller où des psychopathes introduisent des papillons ou des larves dans la bouche de leurs victimes mortes. Je ne sais pas quel était l’effet escompté par cette scène. Si c’était érotique, mince je suis passée à côté).

      Une lettre glissée dans une boite aux lettres serait érotique ? Allons bon.
      Faire l’analogie avec cette image serait plutôt une façon de marquer l’inertie de la jeune fille, traitée en objet au travail comme dans le bus.
      Enfin, un objet considéré inerte par son employeur comme par ce bégaudeau-vampire.
      Bégaudeau-vampire ne fait que prolonger ce qui était déjà établi.
      Je trouve que cette image ridiculise un peu la jeune fille, rend la scène imaginaire bizarre comique et cruelle.
      Tout ce que j’aime d’ailleurs soit-dit en passant.

      • ( nan mais parce que si on va part là, le dossier d’une chaise en bois est érotique aussi )

  8. tous les lecteurs de la nouvelle ont compris pourquoi la nouvelle s’intitule « Frédéric Jourdain » ?

    • @Helene: Heuuuu chaipas, Jourdain c’ est pas le nom du malade imaginaire de molière ?

    • @Helene: Ou bien c’ est pour noter , qu’il y a des gens morts vraiment morts parce qu’ écrabouillés par des camions , et des gens morts vivants parce que vampires.

      • @anne-laure, jeanne: ce qui est sûr c’est qu’a été organisé un assez général brouillage des repères que peut avoir un lecteur:
        – dans le temps : tantôt des années (1996, 1998), tantôt des durées ou des âges (23 ans, 30 ans), des éléments indicatifs de temps (CM2)
        – des identités : le narrateur, son ami Frédéric Jourdain, conscrit, prophète, et quoi d’autre ? , le titre qui jett le doute sur l’identité du narrateur,
        – des mémoires : mémoire fluctuante de la mère sur l’accident
        – des savoirs : ceux du psychiatre ou de l’expert en addiction aux sang (ça existe comme spécialité ?)

        • et ce dispositif me rappelle celui du texte du narrateur à la recherche du lecteur idéal, mis en ligne peu avant le lancement de « la politesse », où il y avait un doute sur l’existence même de ce lecteur, posé en amont, que je n’avais pas perçu et du coup je ne me représentais pas correctement les situations qui en découlaient. de mémoire comme ici à vrai dire
          soit on est rigoureux et on arrive à dégager une vérité ou une représentation personnelle de la nouvelle convaincante. soit on se dit que c’est du jeu, un jeu sur l’illusion, et sur les multiples réalités possibles, et sur la réalité possible de choses qu’on ne sait pas – puisqu’on ne sait pas tout – et on s’accommodera d’approximation et de plusieurs représentations possibles de l’histoire ou en adoptera une (vivant, mort, vampire ou survivant ?) au feeling. mon problème, c’est que je ne me trouve bien dans aucune de ces options possibles pour le lecteur(pas assez structurée pour la 1ère, pas assez détendue pour la 2de).

          • @Helene:
            Je te réponds sans avoir lu – ou sans m’en souvenir – ce texte sur la recherche du lecteur idéal.
            Mais en quoi te sens- tu inconfortable, toi? Par exemple en cela que tu ne peux vraiment démêler si le protagoniste est vampire ou pas
            ? Il faut voir que le personnage de la nouvelle ne le sait pas lui-même tout à fait. Et que donc si doute il y a c’est un doute qui te rapproche de lui. Qui est utile à te rapprocher de lui.
            Ça a un sens, ce que je dis?

          • @Jeanne: oui ça a un sens bien sûr. tu es en train de me dire que mon sentiment d’inconfort vient de mon identification au narrateur. pas faux, je m’identifie sans peine à ce personnage qui a des pulsions de mordre dans des contextes érotiques,à la différence près que lui c’est le cou qui est visé. je m’identifie à sa démarche de questionnement.
            merci pour ton analyse. je n’y aurais pas pensé.
            par contre j’ai pensé que ce narrateur est embarqué, fasciné par le mouvement du glissement : glisser un gâteau dans la bouche dans la dormeuse du bus, glisser un pli sous le sous-main du lieutenant-colonel, glisser le bout de sa langue sur le cou de deux femmes, le rat qui lèche le rail, le glissement de l’escargot qui laisse une trace de bave, les glissements de terrain peut-être bien aussi (les dégâts de voirie occasionnés par du « paravivant »). tous ces glissements mettent peut-être en scène un vers du paranormal, ou au moins vers de l’inexpliqué.
            je vais bientôt glisser sur des rails. j’ai emporté de la lecture pour la route (histoire de ne pas m’endormir et d’exposer mon cou à je ne sais quoi), en particulier l’histoire d’un individu qui subit au début de sa vie les caprices de son corps, en passant de larve à libellule.

          • @Helene:
            Le glissement oui, je n’avais pas vu que c’était un motif récurrent.

  9. Merci d’avoir mit en ligne un de tes texte et ton auto-correction. Le démarche est louable.

    « Avant le retour d’un voyage scolaire à Rome par train de nuit, j’ai avalé une grosse dose de somnifères pour ériger un mur d’inconscience entre moi et la voiture où les élèves finiraient par s’endormir, parmi lesquels des filles. Jeanne et Philippe, profs d’histoire et de philo, ne pourraient pas compter sur moi pour la corvée de surveillance. Ils se relaieraient pour des rondes. A l’aube Jeanne s’accorderait une pause thé au bar puis me secouerait tendrement le bras à l’arrivée en gare de Montparnasse. Elle n’en reviendrait pas d’une larve pareille. En plaisanterait encore dans le bus 57 direction Père Lachaise. Evoquerait à nouveau ce voyage lors de notre premier restaurant, et aussi mes absences aux fêtes de fin de trimestre. J’étais quand même un drôle de type. Elle aimait bien les drôles de types. Elle aimait bien penser à moi. Elle aimerait bien qu’on sorte marcher Boulevard Haussmann et qu’on s’embrasse devant l’immeuble Apple en se frottant mutuellement les bras pour se réchauffer. Elle était, comment dire, un peu amoureuse et moi aussi. »

    C’est mon paragraphe préféré. Je trouve que l’utilisation du futur comme ellipse dynamise brillamment la séquence.

    Par contre, j’ai pas du tout aimé :

    « Je n’ai du qu’à la pleine lune et aux pancartes phosphorescentes de retrouver la direction de Saint-Pierre-des-Corps »
    Je n’ai , non? J’ai buté sur cette phrase.

    Pendant combien d’années des postes meubleraient-ils encore les salons ? Le Soir 3 relevait et annonçait des températures élevées pour saluer l’arrivée du printemps. Sur France 2 des experts se montraient pessimistes quant à la possibilité de paix dans les Balkans. (une seule info aurait suffi) —> Pour moi, il en aurait fallut trois. La troisième aurait fait office de conclusion de la séquence.

    « Probablement cinéphile (très elliptique, mais là pour le coup comprenne qui peut et veut)« —-> je me risque à citer un Nom, Brian Depalma? Je suis surement à cotés de la plaque, mais cette séquence me fait penser à ses reprises psychologiques hitchcockienne. Ouais Depalma ou Hitchcock.

    « J’aurais pu multiplier les expériences pour circonscrire le champ d’étude : regarder une fille dormir à Bordeaux, Brest, Lens, dans un pays étranger puis extra-européen, puis à Tours hors d’un bus, puis à Dreux hors d’un lit. Mais l’heure n’était pas à tenter le diable. Si cela suffisait à m’épargner la honte démunie dans laquelle m’avait laissé les deux incidents, mieux valait tout bonnement se passer de sexe et d’amour.

    On y parvient.
     » Très très bon aussi, pour moi.

    C’était encore un fier service qu’il me rendait. Il était assez fier de me le rendre. Le jour de la quille, j’ai glissé une lettre cachetée sous son appui-main, pariant qu’il n’en découvrirait les accents lyriques que quelques semaines plus tard, quand je serai à 200 kilomètres de là, préparant fébrilement ma première année d’enseignement au cours de laquelle Sophie, prof d’anglais néo-titulaire, m’initierait au poker, d’abord sur une table du CDI un jour de grève, ensuite en salle des profs après les cours, enfin dans son studio meublé un soir de novembre et aux alentours de 23h nous nous sommes embrassés sur le canapé puis dans son lit où un laborieux effeuillage mutuel n’a pas affaibli mon érection. Tu dis : (ici la fluidité se gagne encore contre une certaine avancée calme et parcimonieuse dans le récit ; c’est par ce genre d’opérations qu’on passe du coté des auteurs difficiles ; mais le résultat est stylistiquement assez heureux ; sachant que cette accélération peut aussi témoigner d’une fatigue de l’écrivant -l’heure arrive où on expédie ; la qualité du romancier est l’endurance, comme on sait) Pour moi, ça va beaucoup trop vite, le passage à l’enseignement, c’est à dire une orientation de vie, aurait mérité quelques mots de plus. Cette première année d’enseignement aurait mérité, à mon sens, qu’on l’introduise brièvement.

    Contrairement à mon habitude, je pars de ce que j’adore à ce que j’aime moins.

    Dans l’ensemble c’est vraiment cool et la chute ( la fin quoi) est magique.

    • @Pleutre: « Par contre, j’ai pas du tout aimé :  » Une idée avortée, j’ai pas tout supprimé, en fait ça parlait du truc que je mentionne à la fin, sauf que je savais pas ce qu’étais « la quille » et dans la précipitation j’ai pas cherché, du coup ça m’apparaissait complètement incompréhensible. Mea culpa.

      • @Pleutre: On peut pas éditer, du coup je vais faire un dernier post. Tu dis au début que t’es étudiant en lettre moderne. Ca pourrait introduire l’enseignement, mais au court de ma lecture, l’info est passé à la trappe, absorbé par le reste. Un petit rappel ou une liaison aurait facilité ma compréhension. Mais peut être que je suis simplement idiot, et que tout le monde à compris sauf moi 😀

  10. -Faudrait que vous voyiez ça, Bégaudeau! Un jardin d’Eden !

    L’irruption de cette injonction aux accents militaires (ellipse de la forme impersonnelle, tournures exclamatives) secoue le lecteur en même temps que le personnage. Comme si, chaloupés par la phrase précédente, nous étions soudain ramenés à une plus brutale réalité. De l’ordre du réveil. En même temps, cette réalité n’est pas si évidente, parce que la métaphore biblique -de surcroît dans la bouche d’un militaire- crée une forme de dissonance.

    Le sentiment d’inutilité qui le minait [jeu de mots] m’avait été bien utile. Dès mon incorporation je l’avais vu s’activer, enchainant les coups de fil, rédigeant lui-même des lettres pailletées [j’aime bien ce mot, presque un maniérisme comique chez un personnage qu’on ne présuppose pas maniéré] de points d’exclamation à l’attention de qui de droit [formule administrative joliment ironique], pour que l’administration m’autorise à dormir hors les murs [je pense à « entre les murs », expression devenue proverbiale], et pourquoi pas dans un des studios que le 152ème régiment d’infanterie possédait aux lisières de la ville (en lisière de, non? je dirais que oui). Ainsi à 18h on me voyait passer la grille en civil et rallier d’un pas leste [je trouve ce « leste » trop scolaire] l’arrêt de bus. Il arrivait aussi que je m’attarde dans le centre, avec des bidasses hébétés par l’absurdité (excessif, mieux à trouver ; vacuité? plus juste mais c’est pas encore ça) de leur journée, ou en tête à tête avec Frédéric Jourdain dont j’aimais la conversation et voir s’agiter les lèvres pourpres. [l’attelage syntaxique de cette fin de phrase me plaît]

    • J’ai d’excellentes raisons de me rappeler celle du 21 mars 1996. Bientôt tous les téléphones seraient de nouveau sans fil, et la télé remplacée par une offre multiple d’écrans intégrés, c’était la prophétie de Frédéric. Pour autant il ne prévoyait pas qu’elle se réaliserait sans lui broyé en 98 par un camion frigorifique sur une rocade de la périphérie de Toulouse. Il n’est pas établi qu’un prophète doive tout anticiper [ces trois phrases fonctionnent presque comme une blague en trois temps : contexte-chute-commentaire de la chute -je renvoie à Christine Berrou « Ecrire un one man show », tout le propos sur la grammaire de l’humour, un bouquin que j’aime beaucoup, j’en reparlerai-] . J’ai réglé la tournée et attrapé le dernier bus investi par les employées de ménage du quartier administratif [empressement à investir le bus pour côtoyer la faune des ménagères qui s’y trouvent] . La plupart étaient jeunes, pas encore mères et donc [j’aime bien ce binôme de prépositions assez ironique] ces disponibles pour travailler après la désertion des bureaux. Assoupie, celle d’en face me laissait le loisir de détailler son visage de vingt ans, cerné mais sans rides. [« cerné » : le corps qui porte les traces d’une rude quotidienneté. Connotation du mot : « cerné » par le narrateur]

      • @Jérémy: avec ton [j’aime bien ce binôme de prépositions assez ironique] notamment, j’aime que tu prennes ta place de récepteur du texte, la même place que Dumont trouve important de laisser au spectateur de ses films aussi, et ça m’allège le truc car
        sur ses prépositions, je reçois plutôt à chaque lecture la suite [et donc disponibles pour travailler après la désertion des bureaux] et tout le truc sensuel que le narrateur développe sur l’odeur du corps plein de réel, le mélange avec l’odeur (âcre?) de détergent, le boulot et les horaires flexibles de cette première victime qui vont lui faire faire le choix de la marche à pieds,

        – As-tu le recueil toi? et lu les co-auteurs de nouvelles de notre hôte?

        • @pam59: « l’odeur du corps plein de réel », oui, c’est tout à fait ça. j’avais acheté le recueil et téléchargé sur ma liseuse. J’ai lu la nouvelle de François en premier, j’ai lu celle de Foenkinos (aucun souvenir) et les autres, non. Et toi ? Tu as lu le recueil ?

          • @Jérémy: du cou ^^
            je viens de lire celle de David, merci :- )
            hyper rythmée, phrases courtes, jeu permanent avec les expressions et clichés sur les vampires avec lesquelles il s’amuse sans faiblir jusqu’au retournement de cape de fin: j’ai a do ré, merci Jeremy,

            … /La nuit était tombée subitement sur St Maur (ce n’est pas une ville qui aime les transitions) /… p.49

          • @pam59: je vais relire.

          • @pam59: Je viens de lire la nouvelle de Martin Page. Vraiment très bien.

          • @Jérémy: Bienvenue en Transylvanie, issu de la nouvelle de Martin Page:
            …/ Un homme siffla à son passage. Elle (Astrid) pensa à ces poissons que l’on dresse à bouger leurs nageoires dès qu’on leur présente un morceau de plastique coloré. Même mal élevés, les gens sont toujours très bien éduqués/…p.90,
            Sur les stimuli érotiques, Houellebecq:
            …/ Soumettez l’homme à des impulsions érotiques (extrêmement standardisées d’ailleurs, les décolletés et les mini-jupes ça marche toujours, tetas y culo disent de manière parlante les Espagnols) il éprouvera des désirs sexuels; supprimez lesdites impulsions, il cessera d’éprouver ces désirs et en l’espace de quelques mois, parfois de quelques semaines, il perdra jusqu’au souvenir de la sexualité, jamais en réalité cela n’avait posé le moindre problème aux moines et d’ailleurs moi-même, depuis que le nouveau régime islamique avait fait évoluer l’habillement féminin vers davantage de décence, je sentais peu à peu mes impulsions s’apaiser, je passais parfois des journées entières sans y songer./…

            – La concision de Martin Page dans la brève situation qu’il fait traverser à son perso ainsi que la rapide analyse pavlovienne et l’association d’idées de celle-ci, c’est élégant,
            Page n’est pas dans la démo, la dénonciation à 2 balles, son perso fait face à un comportement, note que ça se passe ainsi après, dans cette nouvelle, j’ai surtout lu qu’on retrouve le fait que le perso principal se sent mal depuis des années,
            Chez Page comme chez notre hôte, le perso principal est un peu soulagé quand il commence à piger ce que peut-être il est.

            Me dirais-tu ce qui te plaît en particulier dans le ‘Je pleure pour ne plus être malheureuse’ de Page?

            – J’ai pour ma part un gros faible pour la nouvelle de Régis de Sà Moreira –

        • @pam59: moi je n’avais lu que la nouvelle de François quand j’ai rendu le livre. bête

      • Sur le pont de Saint-Cosmes elle a commencé à émettre un léger ronflement /Notation réaliste, personnage exténué par son quotidien./. Sa veste de jean était ouverte sur une blouse /deux identités cohabitent : celle de la femme que ce jean inscrit dans une forme de modernité et celle de la travailleuse acharnée, que son habit de travail semble ne jamais quitter, comme le signe d’une aliénation / dont elle avait déboutonné le haut par cette chaleur. Tombant alternativement à droite et à gauche, sa tête a trouvé son point de stabilité en cassant sa nuque sur le haut du siège /belle géométrie/, la bouche entrouverte m’offrant alors une vue sur quelques dents /si effectivement des canines avaient été mentionnées, on aurait pu parler d’une fausse piste/. A quoi avait ressemblé ses deux premières décennies ? Quel fatum de précarité lui avait mis un balai dans les mains à l’âge où elles ne devraient que caresser des peaux d’homme /je me dis tiens : pour la première fois, notre narrateur est incertain./ ? Si j’avais eu un gâteau je l’aurais glissé entre ses lèvres là maintenant, comme une lettre dans la fente d’une boite. /irréel du passé proprement fantasmatique/
        Trop de centimètres nous séparaient pour que j’identifie l’odeur qu’elle dégageait
        /irruption du motif olfactif et conséquemment de l’animalité du narrateur/. Une de ces mauvaises odeurs dont une petite dose est agréable aux narines /tournure typique de l’écriture réaliste : l’inclusion du particulier dans une catégorie : chez Maupassant, par exemple, « c’était une de ces servantes dont on dira volontiers, etc. ». Sont-ce les narines qui jouissent quand on sent ? En tout cas ce sont elles que j’ai approchées de l’échancrure de sa blouse. La fille assise à coté m’a demandé ce que je faisais. A sa voix elle était plus vieille /mais pas à son apparence physique, comme si l’hypertrophie de certains sens aveuglait littéralement le protagoniste./

        • @Jérémy: tu te fais solo le boulot dans ton petit sas de lecture et on en profite, cool :- )

          …/ La fille assise à coté m’a demandé ce que je faisais. A sa voix elle était plus vieille /…
          comm jerem:mais pas à son apparence physique, comme si l’hypertrophie de certains sens aveuglait littéralement le protagoniste./
          ici, plus connement, je comprenais jusqu’ici que le narrateur, obnubilé entier par la meuf harassée assoupie, n’avait pas du tout calculé, vu sa voisine, qu’il l’entendait juste (c’est par sa voix que son existence même arrivait et je comprenais qu’elle était elle plus vieille que la victime-zéro – comme s’il avait manqué alors les mots précisant ‘plus vieille que cette fille assise en face de moi’ –
          mais il est vrai que plus haut, on peut lire le fameux …/ La plupart étaient jeunes, pas encore mères /… et que ce ‘la plupart’ témoigne d’une sorte de regard panoramique que le narrateur a effectué, quoique

          Sur l’âge, le ’20 ans’qui est l’âge où les mains … / ne devraient que caresser des peaux d’homme /… tellement idéaliste, comme signifiant le désir du narrateur de recevoir ses caresses peut-être, un narrateur à la fois attentif, sensible à la précarité des meufs au boulot et à côté du monde du travail de 1996, de sa loi du marché déjà en marche,

          • @pam59: très juste. On a connu des vampires moins attentifs à la gent féminine. Peut-être faudrait-il mettre en perspective ce narrateur-là avec d’autres avatars de Dracula.

          • @pam59: si l’on considère Dracula comme la matrice littéraire des personnages vampiriques, ce qui me paraît assez justifiable.

        • J’ai dit que je sentais et c’était bien vrai, je sentais, je reniflais, concluant à un mélange de parfum et de détergent.

          [La phrase affine par répétition la puissance du mot « sentir » au cas où, influencés par la grande tradition du récit à la française, nous n’aurions pas compris qu’il n’avait ici aucune valeur psychologique. « Reniflais » en élucide le sens. L’ambivalence du parfum renvoie à la double identité du personnage déjà induite par les vêtements : jean/blouse. Pas plus que le narrateur, cette jeune femme ne semble échapper à l’équivoque de la situation. Impression confirmée par ce qui suit dans le paragraphe.]

          Ou alors c’était son odeur foncière, organique, son odeur propre.

          [Trois adjectif sémantiquement équivalents qui disent la volonté de savoir. Une sorte d’acharnement lexical qui annonce l’agression.]

          On pouvait l’imaginer propre mais je la préférais comme là, corps de fin de journée imprégné de réel, empreint de ville.

          [Très jolie expression : « corps de fin de journée imprégné de réel ». L’usage de cette abstraction en guise de parfum démultiplie les impressions olfactives, si on admet la complexité du réel.]

          Du bout de la langue j’ai parcouru son cou de bas en haut, l’effleurant à peine, son dernier ronflement tout juste fendu d’un hoquet.

          [L’apposition qui conclut la phrase crée une drôle d’impression, par son caractère inattendu : comme une irruption du ronflement.]

          Il n’était pas impossible qu’elle trouve cela agréable et feigne le sommeil en guise d’autorisation à continuer.

          Ou bien elle rêvait qu’une langue lui léchait le cou, remontait vers l’oreille, cherchait la parcelle d’épiderme idoine.

          [Le récit sème des éléments d’incertitudes pour brouiller les pistes : l’ambiguïté de cette jeune femme s’actualise par l’usage un subjonctif ici assez voluptueux -« feigne »-, qui installe la douceur pour mieux la briser (d’un coup de dents).]

          La voisine m’a ordonné d’arrêter. J’ai trouvé l’ordre raisonnable et j’ai mordillé l’oreille.

          [Jubilatoire contradiction soulignée par la conjonction pas du tout additive. L’usage d’un « cependant » aurait alourdi l’énoncé, complètement même. Je m’interroge : et si on supprime « et », est-ce que c’est encore plus ironique ?]

          du moins ai-je cru que c’était l’oreille que je voulais mordre comme la fréquentation de l’autre sexe m’en avait à la longue transmis le réflexe, mais non ce n’était pas l’oreille, c’était le cou, c’était au niveau du cou que ça se passait

          [l’agresseur avance en tâtonnant, profondément équivoque, habitué à la fréquentation des femmes, mais ici, devenu autre, les redécouvrant jusqu’à réinvestir de nouvelles zones de désir. Indices de ce tâtonnement : modalisation « du moins », le très instinctif démonstratif « ça » qui réfère confusément à la zone recherchée. Belle harmonie imitative : style qui progresse et tâtonne à l’unisson du protagoniste.]

          . Je n’ai pas trouvé raisonnable de tirer la peau du cou entre mes dents pour la sectionner.

          [La sonorité du mot « sectionner », sa première syllabe, ce mot m’a toujours parlé : on entend l’image. Reprise ironique du mot  » raisonnable » comme un écho insolent -refus tout aussi péremptoire- à l’injonction de la voisine.]

          Elle a rêvé qu’une morsure lui arrachait un cri et ce n’était pas un rêve puisque je l’ai entendu, et les passagères aussi.

          [phrase déclarative puis négative. La confusion entre rêve et réalité, motif récurrent du récit fantastique, transite par un changement de point de vue : d’abord celui de la passagère, puis celui du narrateur et, comme un effet d’amplification, par l’ensemble des passagers. Progression très réussie.]

          A moins que nous ayons tous pénétré son rêve.

          [comment semer la confusion. Phrase purement fantastique.]

          Ce n’est pas ce qu’ont cru les filles du bus. Elles ont trouvé ce cri réel et ont crié à leur tour.

          [Ballottés d’un énoncé à un autre, d’une hypothèse à une autre, nous sommes. C’est Todorov qui se régalerait. Mais Todorov n’a peut-être pas lu ce texte. On croit avoir cet avantage sur lui. Pas une peur diffuse ici, mais une peur qui se diffuse.]

          J’ai résisté aux mains qui m’ont agrippé et ceinturé pour m’arracher à elle.

          [Belle synecdoque : les autres passagers réduits à des mains. Je pense à une armée de zombies. Qui sont les vivants, finalement ? Usage très parlant du mot « arracher ». En creux et en croc : la violence de l’assaut.]

          Résister n’était pas raisonnable.

          [Raisonnable : troisième occurrence. Tout aussi polysémique : pas raisonnable, parce qu’il risquerait de les mettre tous en charpies ou parce qu’il risquerait pour sa propre vie ? L’incandescent désir joint aux représentations que j’ai du vampire me laisse supposer un personnage aux forces décuplées. Purement spéculatif. Le récit ne le dit pas explicitement.]

          Elle ne ronflait plus, ne dormait plus, s’était animée, se débattait sans comprendre ce qui lui arrivait.

          [Belle accumulation qui dit le mouvement, l’affolement. Est-ce qu’on ne pourrait pas même arrêter la phrase à « comprendre » ?]

          Personne ne comprenait ce qui arrivait.

          [reprise des verbes qui indique la contamination -vampirique ?- par la peur]

          Une fois décroché d’elle, un chœur aigu m’a sommé de quitter le bus que le chauffeur avait immobilisé sur le parking d’un Mondial Moquette éteint et silencieux.

          [la rupture de construction décroche la première partie de l’énoncé, l’arrache au reste de la phrase, comme la foule des passagers extirpe le dents du narrateur de sa cible. Très bon décrochage comique : le Mondial Moquette, notation presque triviale dans cette intensité dramatique. La tension retombe. Fin de l’épisode.]

          • Je n’ai du qu’à la pleine lune [au thème du vampirisme s’adjoint celui de la lycanthropie]

            et aux pancartes phosphorescentes de retrouver la direction de Saint-Pierre-des-Corps [en la circonstance, Saint-Pierre-des-Corps la bien nommée, me dis-je].

            Il m’en a couté un quart d’heure de marche parmi phares et faisceaux [disjoints de leurs sources de lumière, ces rayons semblent encore plus inquiétants].

            . A l’approche de l’immeuble j’ai contourné le bloc pour éviter un groupe de jeunes arabes [cette phrase me fait bien rire et je n’ai même pas envie d’expliquer pourquoi].

            Ça m’a fait deux minutes de plus.

            La glace du lavabo scellé dans un angle [je me dis : déjà dans la maison. Changement d’espace qui me paraît trop rapide.]

            m’a fait voir que j’avais saigné des lèvres, mais qu’une fois le sang sec gratté [ce morceau de phrase me semble lourd : c’est la présence de la deuxième complétive avec le participe passé qui me fait tiquer] aucune lésion n’apparaissait.

            De fait je n’avais été mordu aux lèvres ni par la dormeuse, ni par ses protectrices. [Etrange phrase, inattendue, comme l’expression d’un fantasme. Érotique.]

            Le sang qui tachait maintenant un kleenex bouchonné dans la corbeille ne m’appartenait pas.

            [tout est dans le « maintenant ». C’est lui qui ancre l’incertitude. L’avènement de l’illogique atteint l’enchaînement temporel des faits.]

            En allumant ma télé, j’ai repensé [je ne suis pas fan des formes itératives. En même temps ici, je ne vois pas quel autre verbe employer.]

            à Frédéric. Repensé n’est pas le mot. [je suis content de cette rétroaction, je n’aime pas ce mot] Plus exactement une loupiote neuronale s’est furtivement allumée quand j’ai appuyé sur le bouton veilleuse de la télécommande [la concomitance des deux phénomènes est amusante. Mais je n’aime pas « loupiote ». En même temps, « loupiote neuronale », c’est une trouvaille.]

            Pendant combien d’années des postes meubleraient-ils encore les salons [de nouveau ces futurs dans le passé qui ont valeur d’anticipations. Je me dis qu’on parle ici d’un monde déjà mort.] ?

            Le Soir 3 relevait et annonçait des températures élevées pour saluer l’arrivée du printemps [la météo est intemporelle. On note la métonymie. Soir 3 pour un présentateur de météo. Pourquoi ? Parce que les présentateurs des journaux tardifs s’effacent complètement derrière les informations qu’ils égrènent, contrairement à leurs collègues du 13h et du 20h. Deuxième division du journalisme. On ne les identifie pas. Qui se souvient de Catherine Matausch ?]. Sur France 2 des experts se montraient pessimistes quant à la possibilité de paix dans les Balkans. [Francois dit qu’une information aurait suffi. Tout dépend si l’on veut faire zapper ou non le personnage].

            Le lendemain et les jours suivants je suis rentré de la caserne à pied. [très belle expression d’une angoisse en creux : celle que le narrateur éprouve par rapport à ce qu’il se croit capable d’accomplir.]

            Même en prenant le bus de 18H j’étais sûr d’y trouver une des filles habituelles, peut-être même la dormeuse [cette catégorisation générique me plaît] dont, flexibilité oblige, les horaires variaient. Je n’avais pas très envie de ça. [cette dernière phrase me paraît inutile. L’idée est immanente aux premiers énoncés de ce paragraphe.]

            J’en ressentais une gêne avant l’heure. Par extension de la gêne, je me dispensais aussi de bus du matin. [psychose très amusante du vampire, ]
            On ne savait jamais.

            Au bout d’un mois au régime d’une heure de marche matin et soir, j’ai demandé au lieutenant-colonel d’œuvrer pour qu’on me réintègre à ma chambrée de référence. Son irritation devant une requête à rebours du bon sens fut vite supplantée par l’adrénaline d’une nouvelle mission de pilonnage des troupes administratives [trop de compléments de nom] dont sans surprise il dénonçait les lourdeurs [« lourdeurs », tiens. J’en parlais.]

            C’était encore un fier service qu’il me rendait. Il était assez fier de me le rendre. [et assez fier de le souligner par une formule réitérante efficace.]

            Le jour de la quille, j’ai glissé une lettre cachetée sous son appui-main, pariant qu’il n’en découvrirait les accents lyriques que quelques semaines plus tard, quand je serai à 200 kilomètres de là, préparant fébrilement ma première année d’enseignement au cours de laquelle Sophie, prof d’anglais néo-titulaire, m’initierait au poker, d’abord sur une table du CDI un jour de grève, ensuite en salle des profs après les cours, enfin dans son studio meublé un soir de novembre et aux alentours de 23h nous nous sommes embrassés sur le canapé puis dans son lit où un laborieux effeuillage mutuel n’a pas affaibli mon érection.

            [phrase filandreuse vraiment intéressante, dont l’ampleur permet de ramasser un certain nombre de faits en un seul mouvement, qui est une accélération. Ce qui retient mon attention : « et aux alentours… », point de bascule. Rupture syntaxique avec ce qui précède, car à l’enchâssement des subordonnées succède un lien de coordination, au futur dans le passé succède un passe composé de l’actualisation : nous y sommes, ils l’ont fait. Hyper efficace.]

            Sur le moment je ne me suis pas dit que c’était ma première fille depuis le bus de Tours. Autre chose occupait ma pensée, si on peut appeler pensée le galimatias d’un cerveau en pleine activité sexuelle.
            La retombée de tension consécutive nous ayant précipités dans le sommeil sans les rituels d’avant coucher [trop périphrastique à mon goût], les volets ouverts ont laissé passer le jour qui m’a réveillé à 8H10 [je préfère cette deuxième partie].

          • Deux reproductions de Monet se regardaient d’un mur à l’autre [connotation éminemment fantastique de ces regards réciproques. Belle idée.]

            . Je n’en connaissais qu’une. J’imaginais sombre l’eau sous la nappe de nénuphars [me revient un film de Dario Argento, « Le syndrome de Stockholm », je crois, où le personnage incarné par sa fille se perd dans la contemplation d’un tableau. La toile s’anime.]

            Une nuisette à pois enveloppait le dossier d’une chaise encombrée de livres bilingues [on est chez une prof]. J’ai eu la tentation sans suite [j’aime bien ce « sans suite », cette espèce de papillonnage plutôt désinvolte, qui consiste à prélever quelques objets, puis à les poser de nouveau dans un lieu où on ne s’attardera pas]. de me lever les feuilleter.

            Sophie dormait sur le dos, tête légèrement désaxée du buste. Je lui ai envié cette faculté. Dormir sur le ventre entravait la respiration et laissait les bras indécis sur la position à prendre. [très belle séquence]

            Mes lèvres ont glissé sur son épaule, laissant un peu de bave, moins qu’un escargot [on attend la référence à l’escargot, on la pressent].

            Elle a cru que je requérais [j’aime bien ce mot] du sexe et pivoté sur le flanc pour m’offrir ses fesses et son cou brulant [j’aime]. Elle a salué la première morsure d’un gémissement ambigu et ponctué la seconde d’un cri qui l’a éjectée du lit [phrase hyper bien balancée. « Ambigu » nous met sur la voie.] Pour la première fois je la voyais nue en pied, petits seins juvéniles et tétanisée [j’aime bien l’hypallage : on a l’impression que les seins de cette fille sont tétanisés : seul l’accord permet de conclure, mais au départ j’ai eu un doute] par une stupeur qui est devenu de l’effroi quand elle a passé un doigt sur son cou. J’ai pensé à l’index amputé du lieutenant-colonel. Je me suis excusée. Elle est allée s’essuyer dans la cuisine. En m’habillant j’ai entendu l’eau couler [j’aime bien cette gradation. Les phrases prennent de l’ampleur, le récit étire ce moment post-traumatique]. Un roi de cœur était retourné contre la moquette du salon [instantanément : Rohmer, « le rayon vert »]. Elle m’a demandé de m’essuyer aussi et de partir. Je suis parti sans m’essuyer [beau chiasme paradoxal.]. Dreux dormait encore. Même ensoleillée cette Toussaint allait être extrêmement maussade. [surtout à Dreux]

          • Le lendemain la taille du lycée polyvalent m’a permis d’éviter sans trop de manœuvres Sophie qu’un reliquat de machisme me faisait supposer désireuse d’une mise au point [la syntaxe de la phrase reproduit le cheminement intellectuel d’un esprit tortueux].

            En réalité elle en avait encore moins envie que moi et s’est employée à ne plus me croiser jusqu’à la fin de l’année et sa mutation en Haute-Garonne [la mutation laisse supposer, par l’éloignement géographique du lieu d’origine, une fuite terrorisée. L’effet est vraiment drôle. Comme si cette mutation était vraiment une conséquence de l’agression. Si j’extrapole, je pense à ces situations qui mettent en jeu des collègues enseignants, contraints de se croiser tous les jours en salle des profs, mais contents de travailler dans un lycée dont la taille permet d’esquiver plus facilement que dans un collège]

            Elle n’était pas femme de ménage, je n’avais pas entaillé son cou dans un bus de nuit mais dans un lit de jour [parallélisme de construction très réussi, très plaisant]

            et j’avais couché avec elle. Seuls le sommeil et la jeunesse relative de la victime liaient les deux incidents

            [cette retrospection sur le mode de l’enquête policière pose clairement la question de l’identité du narrateur, contraint d’élucider la signification des actes qu’il accomplit] .

            Pourtant il me semblait avoir déjà regardé des jeunes femmes dormir sans les mordre, ne serait-ce que Pascale avec qui j’avais souvent partagé le matelas au sol de ma chambre nantaise

            Peut-être le phénomène ne pouvait-il avoir lieu qu’en région Centre [conclusion absurde, très drôle.].

            J’aurais pu multiplier les expériences pour circonscrire le champ d’étude : regarder une fille dormir à Bordeaux, Brest, Lens, dans un pays étranger puis extra-européen, puis à Tours hors d’un bus, puis à Dreux hors d’un lit [extension du domaine de l’absurde. La bonne idée est exploitée.].

            Mais l’heure n’était pas à tenter le diable. Si cela suffisait à m’épargner la honte démunie dans laquelle m’avait laissé les deux incidents, mieux valait tout bonnement se passer de sexe et d’amour. [est-ce possible pour un vampire digne de ce nom ?]

            On y parvient.
            Et à anticiper les situations à risques.
            La vigilance m’est devenue une seconde nature, l’évitement un réflexe. Trois, puis quatre, puis cinq précautions valaient toujours mieux qu’une.

            [détournement habile du proverbe bien connu, avec un effet d’amplification]

            Je déclinais les week-ends en gite rural entre collègues, changeais de place quand je sentais une voisine de cinéma prise de somnolence, boycottais les hôpitaux emplis de gens assommés par les cachets, tachais de ne pas me retrouver seul avec une fille même très en éveil, sortais peu le soir, ne sortais plus, écoutais les fictions radiophoniques de France-Culture, limitais ma vie extérieure aux impératifs professionnels, passais pour revêche ou homosexuel.

            [les restrictions évoquées en accumulations confinent à l’absurde – effet de rupture, « les fictions radiophoniques de France Culture », la référence à l’homosexualité est aussi à interpréter comme une chute comique.]

            Avant le retour d’un voyage scolaire à Rome par train de nuit, j’ai avalé une grosse dose de somnifères pour ériger un mur d’inconscience entre moi [j’aime bien la métaphore] et la voiture où les élèves finiraient par s’endormir, parmi lesquels des filles. Jeanne et Philippe, profs d’histoire et de philo, ne pourraient pas compter sur moi pour la corvée de surveillance. Ils se relaieraient pour des rondes.

            A l’aube Jeanne s’accorderait une pause thé au bar puis me secouerait tendrement le bras à l’arrivée en gare de Montparnasse. Elle n’en reviendrait pas d’une larve pareille. En plaisanterait encore dans le bus 57 direction Père Lachaise. Evoquerait à nouveau ce voyage lors de notre premier restaurant, et aussi mes absences aux fêtes de fin de trimestre.

            [série de futurs dans le passé très équivoque : à la fois une anticipation très fataliste et de notre point de vue, l’impression d’événements déjà advenus. Ces verbes sont tellement ambigus qu’on ne sait parfois si on a affaire à du discours ou à du récit : exemple, « elle n’en reviendrait pas d’une larve pareille… ». Père Lachaise : un indice, si l’on se réfère à la mort du personnage -la fin-]

            J’étais quand même un drôle de type

            [même remarque. Ambiguïté de la voix narrative. Qui parle ? Le narrateur ? Jeanne ? Les deux phrases qui suivent nous incitent à privilégier la deuxième hypothèse].

            Elle aimait bien les drôles de types. Elle aimait bien penser à moi. Elle aimerait bien qu’on sorte marcher Boulevard Haussmann

            [polyptote qui crée un curieux, original décalage : aux deux premiers énoncés coupés de la situation d’énonciation succède un énoncé ancré dans la situation d’énonciation : en l’occurrence, l’expression d’un désir, celui du personnage. Le lecteur se trouve soudain dans l’ici et le maintenant d’une requête.]

            et qu’on s’embrasse [les deux présents actualisent un discours indirect] devant l’immeuble Apple en se frottant mutuellement les bras pour se réchauffer. Elle était, comment dire, un peu amoureuse.

            [que de précautions pour le dire, comme une mise à distance]

          • ——– Message original ——–

            Le lendemain la taille du lycée polyvalent m’a permis d’éviter sans trop de manœuvres Sophie qu’un reliquat de machisme me faisait supposer désireuse d’une mise au point

            [la syntaxe de la phrase reproduit le cheminement intellectuel d’un esprit tortueux].

            En réalité elle en avait encore moins envie que moi et s’est employée à ne plus me croiser jusqu’à la fin de l’année et sa mutation en Haute-Garonne [la mutation laisse supposer, par l’éloignement géographique du lieu d’origine, une fuite terrorisée. L’effet est vraiment drôle. Comme si cette mutation était vraiment une conséquence de l’agression. Si j’extrapole, je pense à ces situations sentimentales qui mettent en jeu des collègues enseignants, contraints de se croiser tous les jours en salle des profs, mais contents de travailler dans un lycée dont la taille permet d’esquiver plus facilement que dans un collège]

            Elle n’était pas femme de ménage, je n’avais pas entaillé son cou dans un bus de nuit mais dans un lit de jour [parallélisme de construction très réussi, très plaisant]

            et j’avais couché avec elle. Seuls le sommeil et la jeunesse relative de la victime liaient les deux incidents

            [cette rétrospection sur le mode de l’enquête policière pose clairement la question de l’identité du narrateur, contraint d’élucider la signification des actes qu’il accomplit] .

            Pourtant il me semblait avoir déjà regardé des jeunes femmes dormir sans les mordre, ne serait-ce que Pascale avec qui j’avais souvent partagé le matelas au sol de ma chambre nantaise

            Peut-être le phénomène ne pouvait-il avoir lieu qu’en région Centre [conclusion absurde, très drôle.].

            J’aurais pu multiplier les expériences pour circonscrire le champ d’étude : regarder une fille dormir à Bordeaux, Brest, Lens, dans un pays étranger puis extra-européen, puis à Tours hors d’un bus, puis à Dreux hors d’un lit [extension du domaine de l’absurde. La bonne idée est exploitée.].

            Mais l’heure n’était pas à tenter le diable. Si cela suffisait à m’épargner la honte démunie dans laquelle m’avait laissé les deux incidents, mieux valait tout bonnement se passer de sexe et d’amour. [est-ce possible pour un vampire digne de ce nom ?]

            On y parvient.
            Et à anticiper les situations à risques.
            La vigilance m’est devenue une seconde nature, l’évitement un réflexe. Trois, puis quatre, puis cinq précautions valaient toujours mieux qu’une.

            [détournement habile du proverbe bien connu, avec un effet d’amplification]

            Je déclinais les week-ends en gite rural entre collègues, changeais de place quand je sentais une voisine de cinéma prise de somnolence, boycottais les hôpitaux emplis de gens assommés par les cachets, tachais de ne pas me retrouver seul avec une fille même très en éveil, sortais peu le soir, ne sortais plus, écoutais les fictions radiophoniques de France-Culture, limitais ma vie extérieure aux impératifs professionnels, passais pour revêche ou homosexuel.

            [les restrictions évoquées en accumulations confinent encore une fois à l’absurde – effet de rupture, « les fictions radiophoniques de France Culture », la référence à l’homosexualité est aussi à interpréter comme une chute comique.]

            Avant le retour d’un voyage scolaire à Rome par train de nuit, j’ai avalé une grosse dose de somnifères pour ériger un mur d’inconscience entre moi [j’aime bien la métaphore] et la voiture où les élèves finiraient par s’endormir, parmi lesquels des filles. Jeanne et Philippe, profs d’histoire et de philo, ne pourraient pas compter sur moi pour la corvée de surveillance. Ils se relaieraient pour des rondes.

            A l’aube Jeanne s’accorderait une pause thé au bar puis me secouerait tendrement le bras à l’arrivée en gare de Montparnasse. Elle n’en reviendrait pas d’une larve pareille. En plaisanterait encore dans le bus 57 direction Père Lachaise. Evoquerait à nouveau ce voyage lors de notre premier restaurant, et aussi mes absences aux fêtes de fin de trimestre.

            [série de futurs dans le passé très équivoque : à la fois une anticipation très fataliste et de notre point de vue, l’impression d’événements déjà advenus. Ces verbes sont tellement ambigus qu’on ne sait parfois si on a affaire à du discours ou à du récit : exemple, « elle n’en reviendrait pas d’une larve pareille… ». Père Lachaise : un indice, si l’on se réfère à la mort du personnage -la fin-]

            J’étais quand même un drôle de type

            [même remarque. Ambiguïté de la voix narrative. Qui parle ? Le narrateur ? Jeanne ? Les deux phrases qui suivent nous incitent à privilégier la deuxième hypothèse].

            Elle aimait bien les drôles de types. Elle aimait bien penser à moi. Elle aimerait bien qu’on sorte marcher Boulevard Haussmann

            [polyptote qui crée un curieux, original décalage : aux deux premiers énoncés coupés de la situation d’énonciation succède un énoncé ancré dans la situation d’énonciation : en l’occurrence, l’expression d’un désir, celui du personnage. Le lecteur se trouve soudain dans l’ici et le maintenant d’une requête.]

            et qu’on s’embrasse [les deux présents actualisent un discours indirect] devant l’immeuble Apple en se frottant mutuellement les bras pour se réchauffer. Elle était, comment dire, un peu amoureuse

            [que de précautions pour le dire, comme une mise à distance]

          • Longtemps, sous des prétextes divers et chaque fois moins crédibles, j’ai ajourné [le verbe confirme ce que la phrase précédente laisse pressentir] le saut dans la case suivante de la marelle de l’amour [la métaphore -belle idée- s’insère dans une dernière partie surchargée de prépositions : « dans », « de », « de ».]

            Jeanne a fini par me soupçonner impuissant, ou apeuré par le sexe. C’était un soupçon pénible à essuyer. Mon existence était devenue une succession de petites choses pénibles [j’aime bien cette phrase]. Il me venait des envies de course éperdue vers nulle part pour me fausser compagnie [problème d’identité : le malheur ne vient que de cette difficile appréhension de lui-même.] Un soir d’avril je me suis laissé porter [forme passive très caractéristique dont il manque l’agent. Quelle est cette force qui influe ? Efficace]vers son lit. Chacun tremblait pour des raisons différentes [très jolie phrase dont la concision dit tout]. Je fuyais sa bouche pour mieux justifier que je n’use pas de la mienne. C’était risible et invivable [j’aime]. La vie était emplie [je n’ai jamais aimé ce mot : « empli »] de moments invivables. J’ai renfilé mon jean et mes baskets qui à l’époque étaient des Reebok. Je l’ai fait lentement et je suis parti dans la nuit [double sens temporel et spatial de cette préposition : je sais que c’est le sens spatial qui prévaut, mais j’aime penser que la fuite puisse être temporellement actée.] . Jeanne ne m’a pas retenu. [je me dis que Jeanne est un beau personnage.]
            A la station Barbès je me souviens qu’un rat léchait le rail de la ligne 4.
            Comme je n’avais aucun repère en la matière [quelle matière ?], j’ai choisi le cabinet de psychiatre le plus proche, dans un immeuble de l’avenue Ledru-Rollin où exerçait aussi un conseiller immobilier. C’était un psychiatre chauve et affable. Il m’a demandé si un traumatisme avait précédé, de près ou de loin, l’épisode du bus [vulgate psychanalytique : le traumatisme initial.]. J’ai demandé ce qu’il entendait par de loin. Il a eu un geste pour dire aussi loin que vous voulez, alors j’ai parlé de mon coma après une chute de vélo, en début de CM2. Un coma d’une heure, selon le pompier qui m’avait apporté les premiers soins à même le bitume, secondée par ma mère accourue.
            Probablement cinéphile, mon vis-à-vis a retiré ses lunettes et léché le bout d’une branche [connotation animalière du mot « lécher »]. avant de demander quel genre de rapports j’avais avec ma mère [deuxième élément de la vulgate psychanalytique : chercher le traumatisme en furetant du côté de la mère.]

            Des rapports normaux, j’ai dit. [ce verbe de parole postposé, comme un discours martelé].

            Du reste je venais de publier une pièce qu’il était loisible [j’aime bien ce mot] de lire comme une adresse tendre à celle qui m’avait mis au monde et nourri. Il m’a demandé si j’avais une sœur. J’en avais une, et aussi un père et un frère. J’avais tout ce qu’il est possible d’avoir ! ai-je plaisanté. Il a signé le prolongement de mon arrêt maladie. [rapport de cause à effet entre les deux phrases. Je le trouve assez drôle.]

            Sur un site dévolu aux addictions au sang [me dérange la répétition de « au »], un spécialiste expliquait qu’il s’était installé à Créteil parce que des dégâts de voirie aussi importants qu’inexplicables s’y étaient produits dans les années 80. Un signe de grande vigueur souterraine du paravivant ! a-t-il précisé en me faisant asseoir dans son salon aux volets clos.
            Il a commencé par mesurer mes incisives latérales, tout en précisant que la longueur remarquable que leur prêtait l’imaginaire collectif était assez rare [geste accompli en toute quiétude, sans même que soit interrogée l’existence des vampires]

            . On avait même connu des spécimens édentés qui incisaient la peau avec une lame et y appliquaient la bouche seulement après. Dans ce cas on parlait de succion plutôt que de morsure.

            [la neutralité du discours scientifique valide le surnaturel]

            Etais-je un gros mangeur de viande ? J’ai répondu que oui, plutôt. Viande crue ? Disons qu’elle ne me rebutait pas. Et le boudin ? Oui j’aimais beaucoup.

            [belle variété des discours rapportés : indirects/indirects libres ]

            En revanche je n’avais ni gout particulier pour les excréments, ni appétence pour ma propre chair, ni ancêtres dans la partie orientale de l’Europe à peine entrevue lors d’un voyage à Auschwitz avec des élèves de troisième en 2004.

            [l’investigation se poursuit, élimine les hypothèses qui feraient de ce personnage un vampire orthodoxe.]

            Je n’aimais pas beaucoup les cimetières, n’aurait pas volontiers dormi dans un cercueil, ne m’étais pas senti revigoré après avoir mordu les deux filles, dont je n’avais de toute façon récolté que quelque gouttes de sang, autant que je puisse en juger.

            [le propos se définit par une série de négations, élimine les derniers attributs qui l’assimileraient au vampire. Pourtant, les faits induisent le lecteur à croire que c’en est un. Alors quoi ? L’auto-examen du personnage relaie la parole du spécialiste.]

            A ce propos avaient-elles, ces deux filles, développé à leur tour des comportements de réhydratation globulaire [lexique purement médical. Je pense a Van Helsing] ? Pas à ma connaissance [presque un jeu de mot en la circonstance]
            .
            Mes deux premiers livres portaient-ils de près ou de loin sur les transfusions vitales ? Non plus.
            Il m’a resservi du thé puis plongé son regard dans le mien, toujours cinéphile [qui est concerné par cette apposition ?]. Plongé son regard dans le mien est l’expression approximative qui m’est venue.

            -Etes-vous bien sûr de ne pas être mort ? [j’aime beaucoup cette hypothèse, la façon dont elle est amenée, par ce discours direct qui crée un effet de rupture]

            J’ai cassé un sucre pour n’en larguer qu’une moitié dans la tasse. Le professeur Romero n’a pas attendu ma réponse. [c’est à ce moment précis que l’identité du professeur est dévoilée. Forcément au moment où l’hypothèse du zombie est formulée. En tête, les deux films de Romero que j’ai vus et aimés : « La nuit des morts-vivants » et « Zombie »]

            -Il en faut peu pour qu’un mort devienne vampire. Qu’un chien ou un chat enjambe le cadavre et hop : le mort est converti [l’usage de l’adjectif est très drôle]. Du coup il s’anime aussitôt, s’anime si tôt qu’il se croit vivant, pense qu’il a juste perdu connaissance, et je vous laisse imaginer le malentendu [discours prophétique en la circonstance, la fin est proche].
            -Oui. [cette réponse laconique ouvre un champ assez vaste d’hypothèses : le narrateur commence-t-il à se douter ? L’écoute du docteur le rend-il perplexe ?…]
            –Ça marche aussi avec les hyènes mais par chez nous la probabilité est faible.
            Le soir au téléphone ma mère m’a remercié pour l’envoi de la pièce, elle ne l’avait pas encore lue mais m’avait entendu en parler chez Ruquier où elle m’avait trouvé une petite mine [ironie qu’on attribue à la lointaine proximité de la mère avec le texte de son fils. L’information lui parvient de seconde main. La remarque qui clôt la phrase achève de consacrer sa relative indifférence à l’œuvre littéraire de son rejeton]. Je lui ai demandé si elle se souvenait de mon accident de vélo de CM2 [tant qu’à faire, puisque l’anecdotique interpelle sa vigilance, autant la brancher là-dessus] et de la durée pendant laquelle j’étais resté seul inanimé avant que des gens puis le pompier [belle inversion, inattendue : le pompier qui arrive après, dans un monde déjà à l’envers, celui du narrateur] s’occupent de moi. Elle a réfléchi pour me faire plaisir mais non, elle ne pouvait pas savoir, puisque par définition [l’expression, assez didactique, introduit une cruelle distance] elle n’était pas là. Un bout de temps, quand même [la voix du narrateur prend le relais, sur le ton du reproche à peine masqué]. Une départementale de Vendée en plein hiver c’est assez désert. Disons un bon quart d’heure.
            Un bon quart d’heure.
            En un bon quart d’heure [Bel effet de ressassement. Il transmue cette temporalité en indice qui fait écho au discours du docteur] un chien avait pu m’enjamber. Ou un chat. Il n’en manquait pas à la campagne. Ni de boudin, qu’on ficelait dans la grange après avoir saigné le cochon [excursus complètement hors de propos, comique] Il y avait une certaine cohérence dans tout ça. Rien n’excluait que je sois mort [rien ne m’évoque un récit fantastique où pareille situation est évoquée. En revanche, des films oui. Ils ont été déjà mentionnés dans d’autres posts.]. C’était sans doute ça l’explication. J’aurais pu m’en alarmer mais le fait que personne ne s’en soit rendu compte en trente ans prouvait que c’était une nouvelle d’importance mineure. J’étais mort et ça ne changeait pas grand chose [j’aime beaucoup cette fin. L’indétermination marquée par le démonstratif très vague « ça » provoque une sorte de flottement très plaisant, entre désinvolture et mystère.]

          • cet exercice est décidément fécond
            je ne m’explique la répétition au-aux, surtout après repassage commenté
            j’aime bien qu’au passage se droppent quelques notes subjectives pures (genre tu n’aimes pas « empli »)
            j’aime bien, quoi

    • @Jérémy: vraiment bien tes remarques. pourquoi tu ne le fais pas sur l’intégralité du texte ?

      • @Helene: Ordinateur en panne, juste une tablette. Donc moins facile de taper.

        • @Jérémy: je continue sur «  » A l’approche de l’immeuble j’ai contourné le bloc pour éviter un groupe de jeunes arabes [cette phrase me fait bien rire et je n’ai même pas envie d’expliquer pourquoi].  »
          Poursuite de mon petit délire interprétatif ,à la recherche des indices tressés de vrai et de faux : clin d’oeil à l’Etranger : il connaît l’histoire, il ne se fait pas prendre. Comme s’il l’avait déjà vécu. Comme si c’était lui.

          • @patricia: Est-ce que tu peux préciser par rapport à « L’étranger » stp ? Je n’ai pas bien saisi.

      • @Helene: @Jérémy : oui tu soulèves des choses intéressantes.

        « Pendant combien d’années des postes meubleraient-ils encore les salons [de nouveau ces futurs dans le passé qui ont valeur d’anticipations. Je me dis qu’on parle ici d’un monde déjà mort.] ?

        Le Soir 3 relevait et annonçait des températures élevées pour saluer l’arrivée du printemps [la météo est intemporelle. On note la métonymie. Soir 3 pour un présentateur de météo. Pourquoi ? Parce que les présentateurs des journaux tardifs s’effacent complètement derrière les informations qu’ils égrènent, contrairement à leurs collègues du 13h et du 20h. Deuxième division du journalisme. On ne les identifie pas. Qui se souvient de Catherine Matausch ?]. Sur France 2 des experts se montraient pessimistes quant à la possibilité de paix dans les Balkans. [Francois dit qu’une information aurait suffi. Tout dépend si l’on veut faire zapper ou non le personnage]. »
        Par ex sur le temps : il semble que le personnage circule dans de l’étrange : lieux symboliques, comme tu dis : St Pierre des corps, on ne pourrait faire mieux.
        Et temps : sa remarque sur les meubles, les télés lui donnent comme une prescience de l’avenir ; le choix de la chaleur étonnante au printemps : évolution climatique correspondant à l’avenir ; la paix dans les Balkans : on pourrait être au siècle dernier.
        Comme si sa perception des choses était particulière, liée à un état du temps qui ne serait pas le nôtre,et François joue avec ça,déplaçant l’omniscience de l’écrivain sur le narrateur-personnage,et ce procédé de technique littéraire vient se couler dans la narration en se chargeant de l’étrangeté du personnage,confirmant discrètement un état qui interroge.

        • @patricia: oui, exactement. La temporalité du récit est très étrange, de toute façon, absolument troublée. En ce qui concerne l’omniscience, je suis d’accord si l’on considère les faits. La prescience, oui. En même temps, le trouble identitaire qui affecte le personnage comme quasiment tous les personnages fantastiques, entame largement cette impression. Maintenant, si l’on considère que le personnage est mort, on ne s’étonne pas que tout soit vu sur le mode de l’anticipation puisque la mort est une finalité. Mais on a affaire à un personnage qui est mort et ne le sait pas. C’est assez vertigineux. Je vais encore creuser.

  11. Merci François, j’avais aimé cette nouvelle, je suis très content de la retrouver ici.

    On y retourne. Etape par étape.

    La première fois c’était à Tours. J’avais 23 ans. J’aurai eu 23 ans de paix.
    A l’époque il (la phrase sonnerait mieux sans ce « il » inutile. Est-ce que cette forme impersonnelle n’est pas un signe de littérarité. En guise d’ouverture, elle renvoie aussi à ces tournures que l’on trouve dans les contes traditionnels : « il y avait au château », « il était une fois »…) existait un service qu’on appelait militaire. Etudiant en lettres modernes, on m’avait affecté [rupture de construction voulue ? Elle crée l’étrangeté] au secrétariat d’un lieutenant-colonel qui n’avait jamais vu la guerre [autre étrangeté : énoncé qui semble presque paradoxal, si l’on pense à partir d’un cliché] mais perdrait un index six mois plus tard en taillant un conifère de sa propriété de Haute-Savoie [absurde, comique] dont il vantait la flore à longueur des journées creuses [est-ce que « creuses » n’est pas induit par la contenu des propos du lieutenant-colonel ? Si la conversation s’éternise sur un tel sujet, c’est que les journées doivent être sacrément longues…] que nous passions l’un en face de l’autre puisqu’ainsi étaient configurés les (« conformément à la configuration des »? mais ça fait deux fois « des » dans une phrase saturée de génitifs) bureaux des officiers de la caserne Beaumont aujourd’hui fac de médecine.

    Je reviens sur ce futur antérieur : « j’aurai eu 23 ans de paix ». Cette rétrospection qui sonne comme un bilan intrigue d’autant plus qu’elle se situe au tout début du récit. Elle crée donc un effet d’attente. Très réussi, de ce point de vue, je trouve.

  12. Etudiant en lettres modernes, on m’avait affecté au secrétariat d’un lieutenant-colonel qui n’avait jamais vu la guerre mais perdrait un index six mois plus tard en taillant un conifère de sa propriété de Haute-Savoie dont il vantait la flore à longueur des journées creuses que nous passions l’un en face de l’autre puisqu’ainsi étaient configurés les bureaux des officiers de la caserne Beaumont aujourd’hui fac de médecine.

    Question : pourquoi sous-ponctuer à ce point cette phrase? Pour en souligner l’effet comique? Tu ne respectes pas tout le temps les règles de ponctuation dans cette nouvelle je crois que c’est la phrase qui en fait le plus fi.

    • @Charles: puisque tu parles de comique, tu ne trouves pas que l’ironie est présente dans ce délicieux « perdrait » d’anticipation, futur dans le passé qui brouille déjà les cartes et, de fait, s’insère vachement bien dans ce récit fantastique. En tout cas, c’est ce mot qui m’attire l’oeil dans la phrase. Je trouve d’ailleurs que ce futur dans le passé a vocation, dans un certain nombre de cas, à être ironique (cf. Flaubert, Perec).

    • @Charles: en tant que lecteur, je reçois cette phrase comme la manifestation absolue, quasiment absurde -comique- de l’omniscience du narrateur : foisonnement d’informations, capacité à se promener sur l’axe chronologique, presque à sautiller. Ce qui me frappe également : l’imbrication syntaxique -foisonnement de propositions- qui donne l’impression d’une phrase quasiment gigogne et crée une sorte de vertige, qu’aurait largement atténuée l’usage d’une ponctuation.

      • oui, oui, elle est drôle, comique, absurde, fantastique la nouvelle pour l’été de notre François Bégaudeau et vous le dîtes fort bien
        L’enquête pour piger le truc et les hypothèses en mode scientifique le font bien aussi, le registre, les causalités établies
        et elle aussi sacrément émouvante avec un côté romantique aussi,drôlement et absurdement romantique je trouve,

        – Au dos du recueil des neuf nouvelles, il est écrit: …/ parodique, romantique (je l’ai trouvée ^^) gothique ou terrifiante, chacune nous plonge dans un univers et un imaginaire singulier… à nos risques et périls! /…

        j’ai lu celle de Martin Page, elle passe elle aussi par la consulte psy tiens, entre autres,

        • @shash: Nouvelle à chute, on reprend les indices et on mène l’enquête.

        • La vérité et s’il est mort, on dira quand, on dira comment,

          • @shash: tout à fait Arnaud

          • ok, je la prends la porte,

          • @shash: pour voir si c’est là que quelqu’un m’attend
            si c’est là ce quelque part :- )

          • @shash: rire

    • très bon paragraphe
      comique oui
      « aujourd’hui fac de médecine » : pas forcément nécessaire, si ce n’est pour allonger encore un peu la phrase

  13. elle est bien délire ta nouvelle et la relire pour un 3 ou 4e passage de plat me fait toujours aussi plaise

    Bon, pour tes bidasses et leur saloperie de journée: longueur? langueur?

    … / Il arrivait aussi que je m’attarde dans le centre, avec des bidasses hébétés par la longueur de leur journée /… / Il arrivait aussi que je m’attarde dans le centre, avec des bidasses hébétés par la langueur de leur journée /…

    et pour le ronflement de ta victime zéro: … / Le bout de ma langue a parcouru son cou de bas en haut, l’effleurant à peine, son dernier ronflement tout juste – fendu – ( ponctué ça t’irait?) d’un hoquet. /…
    – ton ‘fendu’ ne me gêne pas en fait, et mon ponctué, t’en dis quoi? s’il est un peu simplet il dit aussi la fin de ses ronflements et j’aime assez, même si tu as écris ‘dernier ronflement’ juste avant.

    En fait, tant qu’à changer, moi j’irais carrément plus dans du … / zébré d’un hoquet /… ou … / griffé d’un hoquet /… mais comme ton fendu me plaît,

    Et puis il est grand temps de changer un peu de crémerie, je mets le nez dans les lignes de Martin Page,

    • @shash, FB:
      « Il arrivait aussi que je m’attarde dans le centre, avec des bidasses hébétés par…
      les journées creuses
      reprise des « journées creuses » du lieutenant-colonel
      à moins que les gradés aient des « journées creuses » et les subalternes la même chose mais exprimé de façon plus triviale ou populaire, et il faudrait alors trouver comment le dire (shash tu saurais ?)
      / Le bout de ma langue a parcouru son cou de bas en haut, l’effleurant à peine, son dernier ronflement tout juste – fendu – ( ponctué ça t’irait?) d’un hoquet. /…
      « la pointe » de ma langue ?
      j’aime bien le contraste entre effleurer et ronflement, renforcé par hoquet, et le fait que la délicatesse soit de ce côté-là et la trivialité de l’autre, à contre-pied de ce qui se fait habituellement.
      le « fendu » passe pour moi (de la paresse ?)

    • @shash: après cette nouvelle partiellement autobiographique, je ne comprendrai pas si tu réclames encore une séance avec ton hôte dans les salles obscures 😉

  14. … / Un homme que son maquillage effémine /…
    euh non, pas tant là,

    En revanche, on voit maintenant pourquoi christopher lee est parti, quant à pattinson, paraît qu’il renonce au cinéma Robert,

    – Sinon bonne idée, merci,
    plutôt que de terminer le Soumission (mon mari l’a enfin fini et ramené au pied de mon lit) je vais enfin lire les nouvelles de tes co-écrivains dans ce recueil: Foenkinos, de Sa Moreira, Page, B.Reverdy et cie,
    je commence par celle de Martin tiens,
    car il fait trop frais pour aller au ciné today, on a un putain de temps d’automne et comme ils auront pas modifié leur clim,

    ps: c au moins du vernis pour les ongles le maquillage si délicat non?

    * partie III la politesse: t’as jamais maquillé vampire? super, on t’embauche!
    j’adore,

    • @François Bégaudeau: haro sur le nutella on a dit François même si c’est pour jouer juste,

      – parc’que cette tof sur l’écran, ça file sacrément le désir d’y venir te manger la bouche et le nutella, ça l’fait pas,

      • @sego-shash:
        sur la tof le sweat Rolling Stones me semble suspect
        l’encolure bizarre ainsi que le caractère uni des pulls habituellement portés par ton hôte me font douter
        cette bouche originellement rouge ne serait elle pas un écho à la figure barbouillée du soit disant vampire ?

      • Dans le recueil des neuf histoires de vampires ‘Bienvenue en Transylvanie’ et sa nouvelle titrée ‘Chaque vampire est un groupe’, Jakuta Alikavasovic donne une recette de maquillage sang:

        … / B., qui ne lisait pas, était préposé au faux sang. Je ne sais par quel moyen (nous étions dans les années 80) il trouva la recette de Dick Smith, pionnier du maquillage cinématographique, et dont le mélange (conçu, selon la légende, pour Le Parrain de Coppola) faisait, à l’écran, plus vrai que du vrai sang; ce dernier étant marron et ne devant pas être versé en public. Sirop de maïs, colorants alimentaires, méthylparabène et solution PhotoFlo Kodak, produit qui « favorise un séchage plus rapide et plus uniforme », qui est toxique et dont j’ignore s’il est encore disponible à la vente aujourd’hui. /… – p.121, Points, 2013 –

        Dans cette nouvelle, on fait la connaissance de la Cellule Vampire qui naît d’un malentendu créé par deux phrases dont le titre et la détermination d’un apprenti vampire pourtant équipé d’une méthodologie y défaille au moment de croquer la carotide.

    • … / Bon, pour tes bidasses et leur saloperie de journée: longueur? langueur? /…
      chu con, ia un jeu avec le son [é]: inutilité alors?

      … / Il arrivait aussi que je m’attarde dans le centre, avec des bidasses hébétés par l’inutilité de leur journée /…

      bon, sur-ce, je les rejoins ces bidasses, bises,

      • décidément, ça m’agace un peu ce truc,
        – inutilité c pas ça non plus,
        si tu trouves excessif ton absurdité premier, c’est peut-être que ce mot positionne trop le narrateur comme jugeant à la place de ces bidasses la nature de ce qu’ils font la journée,

        -> oisiveté? ce terme illustre sans trop réduire à néant le temps passé à la caserne, après tout, ien a tant qui y ont trouvé leur compte, dans ce qu’ils en racontent c’est rarement triste
        -> infertilité? jugeant aussi de façon très généralisante en plus
        allez, je propose: hilarité
        et oui jean-pierre c’est

        … / Il arrivait aussi que je m’attarde dans le centre, avec des bidasses hébétés par l’hilarité de leur journée /…

        Dans l’après midi à Paris, j’en ai croisé trois et j’ai bien cru que c’était Omar, Fred, Eric & Ramzy – avec un DES 4 parti pisser – tant casqués, en tenue de camouflage tons végétal/désert sur leS trottoirs bétonnés? ils se marraient: celui momentanément célib, visé un instant par l’un des potes du duo du trottoir d’en face, faisait de son casque un bouclier tandis que son snipper mettait en scène Zidane réagissant à lui seul sait quoi,

        absurdité vacuité inutilité oisiveté infertilité hilarité? eux 3 l’étaient en tous les cas hilares et ça l’est encore d’y penser

        Et toi François, pourquoi tu le trouves excessif ton ‘absurdité’ de 2013 au fait?

  15. Hé ben merci.

    Peut-être le phénomène ne pouvait-il avoir lieu qu’en région Centre.

    et alors ça me fait rire.
    C’est une drôle de théorie mais pas si conne.
    Plausible.

    Moi aussi j’aime bien la phrase du rat qui lèche les rails.
    J’aime bien quand on se souvient des détails.

    Le détail de perdre deux minutes de son temps de parcours pour éviter un groupe d’ arabes aussi.
    ça me fait penser quand je passais devant le bar à chicha pour aller chez mon amant, sauf que j’avais décidé de ne pas perdre mon temps.

    • J’aime bien cette fin, les toutes dernières lignes, j’y vois un discret retournement. Auparavant si l’on s’inquiétait pour le protagoniste, si l’on avait pour lui de l’empathie c’était à cause de sa condition de vampire. Mais là au bout du bout ce qui nous rend triste (ou ce qui me rend triste) c’est cette chose autre et possiblement prealable: cette manière qu’il a de ne pas se prendre suffisamment au sérieux. Sans importance majeure, la nouvelle de sa mort.

      • Dans cette nouvelle, je lis aussi comme un souci de nuire le moins possible aux créatures que le narrateur a en face de lui, tout en s’autorisant aussi ce qui l’agit puisqu’il aime comprendre, expérimenter, sentir les situations qu’il traverse, les personnes qu’il croise plus ou moins longuement. Je trouve cela plutôt romantique.
        Avec le pack d’auto-précautions qu’il fabrique
        de …/ J’aurais pu multiplier les expériences/ à /passais pour revêche ou homosexuel/ … – complété par la prise de somnifère s’il est en présence de filles endormies et, plus tôt dans le texte, avec un retour à la caserne pour dormir –
        le narrateur préfère mettre en veille un pan de son existence, il décide de se passer de sexe et d’amour, il s’ampute de puissance possible en plus pour ne pas nuire à son environnement.
        Puis, de cette mise en veille romantique, on bascule dans une recherche plus active de la résolution du problème car il se confirme que la bizarrerie est invivable, surtout si on tombe amoureux.

        • merci pour tes efforts
          je crois qu’inutilité est très bien, mais l’adjectif a déjà une double occurrence voyante un peu plus haut (avec le colonel)

          • @François Bégaudeau: sinon yavait blumaise, en huit lettres

          • ce gag me rend dingue
            si un jour une fille me le dit sans savoir, comme ça, je l’épouse voire je lui offre mon album Panini 79-80

          • @François Bégaudeau: pareil : j’épouse la fille voire je lui offre mon album panini 81 rox et rouky jamais complété.

      • @Jeanne, FB: Moi je ne savais pas qu’on devenait vampire en se faisant emjamber par un chien ou un chat. c’est une croyance ou une invention ?
        il est quand même peu probable qu’en 1/4h un corps allongé sur une départementale se fasse emjamber par une bête, surtout une bête domestique comme un chien ou un chat (il y a des chats ou chiens sauvages en sud-Vendée ?)
        donc pour moi c’est tranché (même si ça ne peut l’être de façon irréfutable): il n’est pas mort (rangez les mouchoirs). et il n’est pas un vampire. et ce n’est pas une nouvelle de vampire. et c’est chouette cette nouvelle quia cetet chute-là dans un recueil qui compile les nouvelles sur les vampires. parce que j’aime bien les pirouettes.

        • @Helene: mouais t’as raison, vu le lieu il est peu probable de se faire enjamber par un chat ou un chien.
          Plutôt un ragondin ou une vache sauvage je dirais.
          Question de statistiques.

          • @hélène, anne-laure:
            Bonjour,
            Concernant la question de savoir si le personnage a pu ou non se faire enjamber par un chat ou un chien, je ne m’avancerais pas autant que vous. Le niveau de probabilité que le texte laisse entrevoir à ce sujet n’est pas si bas.
            Mais là, Hélène, où je te rejoins un peu quand-même (à moins que ce ne soit toi qui me rejoigne) c’est qu’à la fin du texte, la question du vampire semble s’évacuer un peu.

    • @anne-laure, FB: la phrase du rat et excellente. à peu de frais elle pose un décor, une atmosphère à la fois réaliste et fantastique, sur le fil.
      la région centre, à mon avis c’est mettre la touche finale au tableau de l’ennui lié à la vie militaire, et en même temps envoyer vers autre chose, élargir à d’autres lieux, rendre le questionnement du narrateur
      j’ai relevé aussi le choix de bifurquer pour éviter les arabes. c’est de la géographie urbaine humaine. on pourrait actualiser (ou pas) avec des roms.

      • @Helene:

        à la fois réaliste et fantastique, sur le fil.

        Oui c’ est ça.
        Pour dire qu’on n’a pas besoin d’aller bien loin pour aller vers le fantastique, pas besoin d’imagination, il suffit d’être attentif aux détails du réel et de savoir les décrire.
        C’est qu’en fait c’ est pas si fantastique ( dans le sens irréel ) que ça.
        J’ai d’ailleurs chez moi une rate qui aime me lécher les orteils.
        Ils doivent avoir le même goût que le rail de la ligne 4.

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