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La Grande Histoire, on y retourne.

Nul n’est censé savoir que le théâtre de La Comédie de Saint-Etienne se trouve à Saint-Etienne, ni qu’il comprend une école supérieure de théâtre, ni qu’on y entre sur concours et y reste trois années au terme desquelles la promotion propose une pièce. Pour celle formée en 2011, j’ai écrit La Grande Histoire, pièce en trois actes pour douze comédiens, donnée en mai-juin 2014 à Saint-Etienne, puis Dijon, puis Paris au théâtre de la Colline, dans une mise en scène de Benoit Lambert.

Isabelle Duprez est, pour le coup nul ne l’ignore, membre du collectif Othon. C’est notamment elle qui incarnait Jeanine, dans Teaser, et Sophie Marceau dans Lol. Par ailleurs Isabelle dirige un atelier théâtre à Paris. Cette année, elle a choisi de travailler sur La Grande Histoire avec sa troupe. La pièce sera jouée le 20 juin. Pour réserver : https://www.yesgolive.com/la-boite-aux-lettres/la-grande-histoire

A ce jour la pièce n’est pas publiée. En voici le début :

Un rang de onze chaises face public. Occupées par les comédiens, immobiles et comme sans vie. Habillés comme ils le sont tous les jours.
Debout derrière eux apparaît un homme que son maquillage effémine. Il y a un trouble sur le genre, renforcée par sa tenue qui mêle des éléments connotant le masculin et le féminin.
Pendant son monologue liminaire, il-elle donnera à chacun son costume. Une fois équipé, chacun se changera dans les zones obscures du plateau. Les costumes évoqueront les années 30-40.
Il-elle s’adresse au public. Ton légèrement sardonique. Dans le corps de sa phrase, variations inattendues de timbre, de ton. Sourires ambigus. Grimaces. Alternance d’enjouement et de moue. Sourires parfois coupés nets. Gestes maniérés. Une sorte d’élégance désuète, dandy. Le cabotinage d’un bateleur. On l’appelle La Grande Histoire.

La Grande Histoire

Comme je suis contente. Comme je suis heureux. Content d’être là, heureuse d’attirer à nouveau votre attention.

Il-elle regarde le public

Vous êtes très attentifs !

Il semblerait que je vous intéresse. Il semblerait que je vous… fascine.

Il-elle sourit.

Vous êtes vraiment  incorrigibles.

Vous ne vous lasserez donc jamais ? Vous ne vous lasserez jamais de votre maitresse millénaire ?

Il-elle jauge le public. Comme s’il attendait vraiment une réponse.

Toujours vous revenez à moi.

Il-elle minaude.

Je vous plais. Je vous trouble.

Ce qui vous trouble, je crois, c’est la nature de mon jeu. Je suis ambigu. C’est ainsi que vous dites, ambigüe. On ne voit pas bien où je veux en venir, hein ? Moi je vois… J’ai ma ligne, je tiens mon cap. J’avance portée par de grandes idées !! De grandes idées réversibles. En chemin c’est souvent que les grandes idées se retournent comme une crêpe, c’est perturbant, vous n’y comprenez plus rien, vous êtes troublés, vous êtes….oui c’est ça fascinés.

Une fois j’ai entendu l’un d’entre vous dire – les gens l’écoutaient car il avait une veste—, je l’ai entendu dire, je cite : « La seule chose qui permet au Mal de triompher est l’inaction des hommes de bien ».

Un temps. Il-elle semble apprécier.

C’est vrai. C’est très vrai. Et l’inverse aussi est vraie ! Il-elle essaie : La seule chose qui permet au Bien de triompher est l’inaction des hommes de Mal. Oui ça marche ! (il-elle s’extasie puis se rembrunit aussitôt)

C’est pourquoi je déteste (il-elle appuie violemment ce « déteste » violemment) qu’on me prenne pour l’agent du Mal. Ou l’agent du Bien – c’est égal. Cette poésie morale est tellement simpliste. Tellement univoque. Je suis tellement plus complexe… Tellement plus… subtile.

Il-elle se fige soudain, semble attraper un air qui passe. Le chante à voix basse et très aigu : Pleased to meet you, hope you’ve guessed my name. But what’s puzzling you is the nature of my game.

Clamant soudain : Les ignorants qui ne m’auraient pas reconnu doivent savoir qu’on m’appelle La Grande Histoire !

Il y avait la grande Maria, elle se produisait sur les planches du monde entier, acclamée partout, tragédienne remarquable, boulevardière indépassable, la Grande Maria c’était le théâtre à elle toute seule, ah oui ! Eh bien moi je suis la Grande Histoire. Sourire à l’assistance, bras ouverts.

Je date. Je date un peu. Je commence à sérieusement dater. Je suis aussi vieille que la sénile humanité, j’ai toujours été là à sa disposition, ombre et tuteur, ange gardien et diable escorte, prête à m’ébranler à la moindre invitation, à la moindre de vos démangeaisons. Je vous démange. Je vous gratte. Il vous manque votre dose. Vous vous agitez et me voici. La pierre qui bouge me libère et je surgis, petit lézard exposé au grand air pour grossir en reptile géant, effrayant, admirable.

Un temps

Les humains ne savent pas se tenir. C’est tellement humain. Les humains ont fait mon succès. Je leur dois tout. A partir d’eux je ne me suis plus ennuyé. A partir d’eux tout est devenu captivant. Ça ne s’est jamais arrêté.

Admiratif.

Du coup j’ai pris le rythme. Les rares moments d’accalmie me sont devenus insupportables. Je ne les supporte plus.

Il-elle se tient le front, simulant une migraine.

Ces dernières vingt années, j’ai fulminé, désespéré. La fête était donc finie ? La Grande Guerre était mon cadeau de départ à la retraite ? Oh c’est vrai que j’ai adoré (il-elle se souvient d’un amant sublime). Vous aussi vous avez adoré. Vous ne vous en remettez pas. Sans cesse vous y revenez. Les tranchées, la boucherie, le gaz moutarde, les exécutions de mutins. Oui nous sommes d’accord c’est un chef-d’oeuvre. Tant et si bien que j’ai cru un temps que ce sommet découragerait d’avance quiconque voudrait l’égaler, le dépasser. Je fulminais. Je désespérais.

Et puis j’ai réfléchi.

Il-elle cherche.

J’ai cherché comment faire plus fort, plus grand, plus beau, plus terrible.

Puis sourit.

J’ai trouvé.

Ça n’a pas été si difficile. Il en faut peu aux humains pour s’exciter. Et puis ils sont si oublieux. C’est humain. Leurs blessures à peine pansées les voilà qui déjà se redressent et se portent volontaires pour aller se faire broyer. Ils en redemandent ! Ils en veulent ! Ils sont très très motivés !

Approchez, petites créatures insatiables.

Venez vous frotter à moi.

Venez jouer à la Grande Histoire.

 

15 Commentaires

  1. Bonjour François; pas trop compris pourquoi le personnage défini par toi dans la pièce comme masculin était hier soir interprétée par une femme; du coup, l’ambiguïté de genre intéressante dans l’extrait de la pièce que tu avais posté disparaît…
    Le texte, lui, ne m’a pas déçu et même j’y reviendrai bien tant sa fluidité vous touche par sa profondeur en même temps qu’elle vous glisse entre les doigts comme la vie court dans la pièce.
    J’ai été génée par le parti-pris de surjeu du personnage de la Grande Histoire, son texte est assez fort en termes d’assurance tranquille, d’ironie, de sarcasme, d’impatience parfois pour qu’il faille doubler physiquement tout cela; il me semble au contraire qu’un jeu assez détaché mettrait d’autant plus en valeur à la fois le personnage qui n’a rien à prouver à personne et la force intrinsèque du texte;
    As-tu imagine un acteur, comédien quand tu écrivais ce personnage ? As-tu jamais imaginé l’interpréter toi-même ? Spontanément je te verrais bien là.

    • Il faut voir que les comédiens d’hier étaient amateurs, et au théâtre ca fait une sacrée différence. Surtout pour une pièce aussi écrite. Donc la metteure en scène a fait avec ce qu’elle avait sous la main, et c’est plutot une fille qui s’est imposée pour jouer la Grande Histoire. L’année dernière, elle était jouée par un comédien plus ou moins travesti. C’était évidemment plus conforme à e que j’ai imaginé. Comme d’ailleurs l’ensemble de la proposition. Mais le comédien, fût-il pro, ne s’amusait pas encore assez. Ne variait pas assez. Très vite il se limitait, comme celle d’hier soir, au registre sarcastico-sardonique (je lui avait parlé du joker de Batman, et c’était une belle connerie, qui lui a mis le diable dans la tête). Alors que, comme tu l’entrevois, ce role offre une gamme musicale beaucoup plus large.
      De là à le jouer moi-même, je ne sais pas trop. Pas d’actualité. Comme du reste la reprise pro de cette pièce. Trop chère.

  2. encore oublié de cliquer en dessous.la faute au ravissement.

  3. C’est pétillant et apéritif. Dès le début je me mets à sourire,de contentement, de reconnaissance, d’attente joyeuse. Quel plaisir ça doit être pour l’acteur ici, les acteurs tout le long,un texte comme celui-là.
    Je suis particulièrement sensible au travail sur le rythme : il me semble que presque tout est dans le rythme. Je retiens par exemple :
    « Vous aussi vous avez adoré. Vous ne vous en remettez pas. Sans cesse vous y revenez. Les tranchées, la boucherie, le gaz moutarde, les exécutions de mutins. Oui nous sommes d’accord c’est un chef-d’oeuvre. Tant et si bien que j’ai cru un temps que ce sommet découragerait d’avance quiconque voudrait l’égaler, le dépasser. Je fulminais. Je désespérais.

    Et puis j’ai réfléchi. »

    magnifique.bravo.

    Et une souscription pour éditer le texte?

    • Je signale qu’ISa à du couper dans le texte pour la représentation du 20. Et qu’il n’y aura sans doute pas 5 chansons comme lors de la création de la pièce. Elle fait avec les moyens du bord.

  4. Comme je suis content. Comme je suis heureuse.

  5. …/ un homme que son maquillage effémine /…

    pas
    un homme maquillé en femme
    un homme maquillé comme une femme
    un homme au visage efféminé ->
    un homme
    que son maquillage
    effémine

    un homme (n’importe lequel? on peut imaginer tous les hommes?)
    un homme que SON maquillage (un homme qui a son maquillage, qui se maquille, c’est un homme qui se maquille – comment aime-t-il se maquiller?)
    un homme que son maquillage effémine (il le fait à sa patte, ce maquillage c’est du rouge à lèvres? du fard sur les paupières? du noir sur des longs cils et du blush qui fait scintiller son visage?)

    Cette phrase est open, laisse chacun total libre de prendre La Grande Histoire et d’en faire la créature qui le trouble, qui l’intrigue, le chahute: pour mélanger les genres, chacun sa recette

    – j’aime comment cette phrase happe de suite la représentation mentale, la projection des mots vers la gueule de la Grande Histoire et ce qui me ravit aussi c’est qu’en imaginant le cortex qui, via la rétine, imprimerait l’image mentale sur un écran, personne aurait vraiment la même,

    Avec les lignes du début de la pièce publiées ici, on est invité à donner un moment de vie à La grande Histoire, qu’elle nous emmène où et comme elle le veut

    l’excitation-effet au démarrage du train fantôme.

    • @shash: le genre aurait pu se glisser dans le nom de la chimère : Le Grande Histoire ou La Grand Histoire

    • @shash:

      j’aime comment cette phrase (un homme que son maquillage effémine)happe de suite la représentation mentale

      dans les « phrases qui happent l’imagination », moi c’est un truc bête, vraiment, les premiers mots :

      Un rang de onze chaises face public

      ce rang, c’est d’emblée pour moi les onze cartes qu’on étale sur un rang, face cachée, puis on en étale une deuxième rangée en recouvrant à moitié la première rangée, face cachée toujours, puis une 3ème rangée face visible et le jeu peut commencer. c’est la « réussite ». tu connais ? on « réussit » quand on arrive à reconstituer toutes les cartes en famille roi-dame-valet etc en alternant le noir et le rouge ou le rouge et le noir. et je fais le voeu que cette pièce de théâtre qui débute sur une rangée de onze chaises soit une réussite.

      • @Helene: idem pour les voeux,

        les chaises, ça me fait un poil moins délirer que le keum que son maquillage effémine, c’est à cause de pour ça,

        cependant, je ne dirais pas que c’est le fait qu’une vie ne suffirait pas si on décidait de s’arrêter sur chaque phrase que concocte François Bégaudeau qui me donne parfois un sourire léger vrillé de côté,

  6. …/ un homme que son maquillage effémine. /…

    je suis juste dingue de cette phrase
    entre autres

    (+ la tof en une du site pour entrer ici claque trop: bien vu et fait webmaster)

  7. Je vais essayer de venir, inch’Allah.

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