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LA POLITESSE, JOUR J

Lorsque, dans le processus de fabrication d’un livre, les dernières corrections ont été faites et que les épreuves partiront bientôt à l’imprimerie, il est temps de se demander quoi mettre en quatrième de couverture.
La question se pose souvent en ces termes : un extrait ou un résumé ?
Pour ce qui me concerne je préfère toujours largement un extrait. Il est arrivé que les gens de Verticales me convainquent de mettre un résumé. Ils ont pour La politesse, commencé par m’en proposer un. Qui, comme d’habitude, ne m’a pas plu. Ce qui m’a conduit à leur proposer plusieurs extraits qui pourraient tenir lieu de quatrième de couve

On connaît peut-être celui finalement retenu, disponible aujourd’hui dans pas mal de librairies malgré la réticence de pas mal de libraires :

La politesse bégaudeau jour j

« La Voix du Nord demande si les deux auteurs se sentent particulièrement concernés par le thème de ce soir, Écrire la vie.
Nous nous sentons particulièrement concernés. Nous ne voyons pas ce que nous pourrions écrire d’autre.
En poussant un peu, nous pourrions démontrer qu’écrire la vie est un pléonasme.
— Mais est-ce que ce n’est pas voué à l’échec ?
Nous pensons que si. Nous persistons néanmoins dans cette gageure. Nous serons bientôt au Salon du livre. »

 

Voici les autres extraits, finalement non retenus donc 

 

Dans le casque ma voix est autonome. On se demande qui parle et qui lui souffle.
-Posons à rebours que l’art ne saurait être rémunéré. A l’aune d’une norme amateure, le praticien s’autogratifiera de sa pratique sans s’attrister de la quantité dérisoire de récepteurs.
-Et comment il bouffe ?
-On y réfléchit. On se promène.

*

Nuque à peine raide j’écoute le suivant, sans rides, confesser qu’il aurait très envie de me connaître.
-Mais pas l’écrivain, l’homme.
-C’est pas complètement disjoint.
-Le personnage public ne m’intéresse pas.
-Les livres c’est pas public
-Pourtant vous les publiez
-Ce qu’il y a dedans est privé.
-Mais destiné au public. Ce qui m’intéresse c’est la vraie personne, pas son image.
-Dans les livres c’est pas l’image.
-Mais moi je veux connaître l’homme, pas l’écrivain.
-C’est pas complètement disjoint.
-Le personnage public ne m’intéresse pas.
Je suis très calme. Les gifles sont des caresses.
-Là les yeux dans les yeux c’est vous. Maintenant je vous connais mieux. J’avais très envie de vous connaître.

*

Un individu disgracieux aurait une petite question à me poser c’est possible ? Bien sûr que c’est possible. Je suis toujours content de dialoguer sur mon travail.
-J’ai envoyé un roman à plein d’éditeurs et je ne reçois que des lettre-type de refus.
-Ça ne veut pas forcément dire que le roman est bon.
-C’est un thriller politique. Un chômeur d’Arras exaspéré par les paillettes du show-biz descend à Paris assassiner une star de la télé-réalité. C’est autobiographique.
-Vous avez tué une star de la téléréalité ?
-Disons que parfois j’ai des pulsions de meurtre. J’en ai eu une sur vous quand vous avez contredit Coffe au Grand Journal.
-J’ai fait ça moi ?
-Je crois me souvenir.
-Si ça doit être un motif de meurtre, autant vérifier.
Avant d’agir il vérifiera c’est promis.

*

La production a sottement pensé que les invités apprécieraient de voyager dans la même voiture. A cette loterie je me retrouve face à une primo-romancière. Je choisis de préférer le labeur d’une conversation à 40 minutes de silence chargé. Comment a-t-elle réussi à se faire publier ? Le culot de l’ivresse. Elle a abordé Jean-Marc Roberts à une remise de prix arrosée de kir. Il a promis de lire les trois chapitres déjà écrits. Elle les a envoyés le lendemain et le surlendemain il lui proposait de rémunérer la fin de la rédaction.
-J’en ai pleuré de joie.
Il ne faudrait pas laisser croire que cet épisode réel est représentatif. Ni que l’heureuse élue vivra désormais de sa plume. Avant cela elle devra exercer pendant trente ans son métier d’attachée de presse aux éditions du CNRS, à serrer les dents devant les auteurs qui l’engueulent parce qu’ils n’ont pas d’articles.

*

-Page 46, votre narrateur dit qu’il se fiche de la francophonie.
-Disons qu’il n’est pas accessible à la nostalgie coloniale.
-Mais vous écrivez en français.
-J’habite aux Buttes-Chaumont.
-Et vous ?
Vous c’est moi.
-Moi j’évolue dans un cadre étroitement hexagonal qu’élargirait l’annexion souhaitable de la Wallonie.
La voix de Saint-Pierre et Miquelon trouve que c’est dommage. La France n’est pas le nombril du monde.
-Mais mon nombril est en France
-Laissez deux minutes votre nombril.
-Je pourrais aussi me supprimer.
-Tout le monde a une bonne raison de le faire.

*

Son départ me laisse en rade. Quand tu es embarrassé, dis-toi que personne ne te voit embarrassé. Chacun est absorbé par son embarras. Les salariés de Petro plus espèrent un repreneur égyptien. Robert Solé a écoulé tous ses exemplaires de La vie éternelle de Ramsès II. Je vais me dégourdir dans le parc. Au bord d’un marigot nappé de nénuphars, une association caritative propose une démonstration de jeu de paume. Il règne une insouciance d’avant 4 août.

*

Une brune m’attend sur le trottoir sans un regard pour la vitrine qu’illumine un florilège de mon œuvre sous une photo d’avant les cheveux gris. A l’en croire on s’est croisés quand elle travaillait dans l’édition. On va dire que je m’en souviens. Depuis elle a quitté ce marigot, trop d’égos trop d’aigreur. Elle le récite comme une formule usitée. Pas vu pas pris, trop bon trop con, trop d’egos trop d’aigreur. Je rappelle que sur un radeau de naufragés la tendance est le cannibalisme.
-Ça dispense pas d’être poli.

*

Des pas de femme courent derrière moi, me rattrapent, s’arrêtent. Elle a l’air ému, et pour cause. Ce n’est pas tous les jours qu’on me rencontre. A sa demande je confirme que je suis moi.
-Alors ce truc doit être à vous.
Ce truc est mon pass Navigo.
-Merci madame.

*

Une étudiante demande que son copain nous prenne en photo. Nous tachons de sourire. Diderot demande si politesse n’est pas l’art de se passer des vertus qu’elle imite. M’ayant chaudement remercié elle sort un manuscrit de son chapeau.
-C’est l’histoire d’une étudiante qui veut tuer un leader politique. Du coup elle égorge le patron de Goldman-Sachs. Mais la banque continue à sévir, elle se sent impuissante. Comment je peux le publier ?
-Faites-vous des amis parisiens riches.
Son copain est plongé dans une BD d’Heroic fantasy fraichement acquise.
-Vous voulez bien le lire et me donner votre avis ?
-Peut-être qu’on a des goûts très différents.
-J’en sais rien. J’ai pas lu votre livre.
-J’en ai fait un autre.
-Lisez-moi s’il vous plaît.
-Demandez à Anna Gavalda, elle a le bras plus long
-Vous avez son numéro ?

*

Deux autres s’avancent que leurs yeux sans cils révèlent chinoises. Elles sont en France pour une année d’études.
-D’études de quoi ?
-Science économie.
-Pourquoi vous trainez ici ?
-Lire important pour économie.
-C’est tout ?
-Aussi économie important pour lire.
-Vous allez racheter le Salon ?
-Salon oui. Paris c’est belle ville !
-Vous allez racheter la France ?
-France c’est beau pays !
-Vous êtes au courant que c’est pas rentable ?
Pour la dédicace elles aimeraient que je recopie les idéogrammes reportés au dos d’une carte postale du Flore.

*

Le libraire local libère d’un gros carton les ouvrages commandés pour l’occasion. Nous pouvons commencer. Nous aurons fini dans une petite heure. Aucune des questions n’induira que le questionneur m’ait lu. Pouvez-vous nous parler de ce roman ? Qu’avez-vous pensé de sa réception ? Comme un con je réponds. Je suis trop poli, lui pas assez. Si je lui refilais trois grammes de politesse chacun serait mieux dosé. A sa décharge il ne m’aime pas.

*

Nous sommes ravitaillés en vin et justement Pivot publie bientôt un dictionnaire amoureux de la France viticole. Il y célèbre les noces de Bacchus et d’Orphée, avec une mention spéciale pour le festival Des mots en bouteille, à Saint-Bartigneau.
-Y a aussi Lire entre les vignes, à Grignand
-Ou La grappe des pages, à Noziac.
-Ou Mi-livre mi-raisin, à Picherolles.
Nous trinquons aux ventes de livres de cuisine qui remontent la moyenne générale. On nous retirera notre langue mais pas notre palais. Lui au moins n’est pas délocalisable.
-Le Louvre a prêté des œuvres pour cent ans au musée d’Abou Dhabi, et pour quoi faire je te prie?
-Ils ont même importé la Sorbonne !
-Autant installer la Savoie au Burundi.
On convient que les patrons qui veulent partir n’ont qu’à partir. Si l’herbe est plus verte ailleurs, qu’ils la broutent, nous on préfère celle d’ici. Le Francebashing ça va deux minutes.
-C’est quoi ?
-C’est quand on n’aime pas la France
-Qui n’aime pas la France ?
-Des gens qui n’ont jamais mangé de foie gras.

*

A la sortie une stagiaire m’invite à laisser un message aux gens qui ont liké la page facebook de l’émission. Les yeux dans le mini-objectif de sa webcam je dis bonjour à tous merci de nous avoir suivis. On croirait ponctue-t-elle que j’ai fait ça toute ma vie. J’ai gagné le droit de tirer d’une boite cinq papiers griffés de questions. Modèle Grand Journal. Les questions sont : êtes-vous Mac ou PC, êtes-vous avion ou train, êtes-vous farce ou sauce, êtes-vous dindon ou coq. Les réponses respectives sont : Mac, avion, farce, dindon.

*

La descente d’un livre irrite, son éloge rend bègue. L’unique réflexe viable de remercier annule la louange en induisant qu’elle est pure politesse. Un compliment est irrecevable, une pique inoubliable. Publier est impossible. Le ministre du redressement productif veillera à ce que le plan social de Peugeot soit social

*

Nous sommes douze dont trois membres de l’équipe. Un homme est présent que son épouse a du forcer. Simone propose de commencer par mon dernier de 450 pages dont elle a beaucoup aimé les 70 premières. On passe vite au précédent qui lui a donné moins de mal. Après quoi les gens posent des questions sur les médias qui nous manipulent et comment résister. Au fil de mes réponses autorisées se dessine le mode d’emploi pour une société parfaite.

*

Sur le lino traine un valet de trèfle dont l’orientation diagonale pointe la ZAD de Notre-dame-des-Landes. Elle est là à portée de pieds. Un pas de côté et nous y serions. Au lieu de quoi un journaliste régional juste arrivé sollicite une interview. Légère, l’interview, car leur supplément week-end entend éviter les sujets anxiogènes. En l’espèce, anxiogène veut dire compliqué veut dire que nous ne parlerons pas de livres. Il a vu sur Wikipedia que j’avais passé des années à Nantes, quels souvenirs j’en garde ?
-Ceux que j’ai racontés dans mon dernier livre.
-Il s’appelle comment ?
-Parmi vous j’aurai peu joui.

*

Noémie aussi est enchaîinée à un métier. Jadis elle m’a photographié dans un vidéo-club. Le but était d’illustrer ma fréquentation des vidéo-club. Cette fois elle demande de mimer le plaisir de lire. Après réflexion, je pointe un pouce sur mon genou relevé. Elle dit ah oui très bien et shoote trois fois. J’explique que j’ai mimé spécifiquement le plaisir du polar, d’où le genou.

*

Valère confie qu’il est partie prenante du salon : il s’est bougé pour qu’EDF mette de l’argent et que le journal du comité d’entreprise rende compte des débats. Tout partenaire est le bienvenu quand il s’agit d’éduquer le peuple.
-Pourquoi pas le rémunérer plutôt ?
-S’il n’est pas éduqué il mettra son fric dans des conneries.
Il faut l’éduquer à mettre son fric dans la culture qui l’éduque.

858 Commentaires

  1. je partage ITW François a/s la politesse http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=1146821#

  2. j’aime bien le lien fourni hier vers les lignes d’un certain jean-louis pierre (trois fêtes au calendrier catho, quels généreux parents pour ce gros gourmand de jlp), lien vers son article de la fin janvier dans dijon-hebdo.

    Faisant un peu office de course en taxi de la gare au festival littéraire-artistique pour le narrateur-auteur de La politesse, ces lignes permettent peut-être à notre hôte de sentir déjà un peu, en amont de sa participation au festival clameurs de Dijon, la ville, les occupations et préoccupations de ses habitants et les mets et gourmandises avec lesquels on agrémentera possiblement sa venue:

    – une salariée de la Chocolaterie de Bourgogne en bas et nuisette demandera-t-elle à François Bégaudeau de lui rendre unique un de ses ouvrages?
    – des ouvriers syndiqués lui proposeront-ils de participer à la future ré-ouverture de la Lib de l’U en format scop ou d’être des becs sucrés qui encouragent avec gourmandise les 310 salariés de la C2B?
    – Foenkinos l’entraînera-t-il pour un after à la fête du pinot noir?
    – d’égal à égal du haut de son 1.85, Bilou proposera-t-il un bas de fer potache à mon idole histoire de lui dégourdir phalanges, carpe et métacarpes avant sa-ses obligations de séances dédicaces?
    – Fagoté un peu à la cetelem, quelqu’un du public l’interrogea-t-il sur l’extraordinaire biodiversité du monde végétal et sa nécessaire préservation?

    Vous le saurez en contactant sa nièce par mail à
    ohnina@vox.sit
    ou en consultant dès le 15 juin en ligne ou sur papier le prochain dijonlhebdo

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