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LA POLITESSE, J-1

En 2014, le toujours inventif magazine Décapages m’a commandé, ainsi qu’à d’autres auteurs, un texte sur le rapport aux lecteurs. La formulation de la commande m’échappe un peu un an après, quelque chose comme « racontez une belle histoire avec un lecteur », ou « quel serait le lecteur idéal ? ». En gros, l’idée était de raconter un fait vrai impliquant un lecteur sous un angle heureux. Ce qui a donné le texte ci-dessous.
Il m’a paru une bonne introduction à la La politesse – dont a rédaction s’achevait à l’époque. C’est à ce titre que nous le mettons en ligne la veille de la sortie.
On peut le manger sans crainte de prémâcher la lecture du livre. Le mettre comme une prise en bouche.

La politesse j moins un

Lecteur mode d’emploi

Admettons qu’un individu, appelons-le Bruce, soit pris d’un désir saugrenu de vous lire.
Admettons que son désir soit davantage qu’une velléité. Que Bruce trouve l’énergie et la disponibilité d’esprit d’aller au-delà des quatre pages lues dans le métro au retour de la librairie ou bibliothèque où il s’est procuré, bizarrement, un roman de vous.
Admettons que sa bonne première impression ne se démente pas au long des 252 pages, et que dans la foulée il se rende au salon du livre de Montigny où je signe l’ouvrage en question.
Admettons qu’il se glisse dans la queue de quatre personnes dont mon oncle et ses deux filles jumelles formée à cet instant devant ma table de dédicaces. Puis que vienne son tour. Et que la conversation tant attendue s’engage.
Et que très vite elle coince.
Bruce balbutie, Bruce rougit. Ne sachant par quel bout commencer, il ne commence pas. N’arrive à dire qu’une chose, c’est qu’il aurait tant de choses à dire. Evidemment compréhensif, rendu évidemment vertueux par ce shoot d’amour, l’auteur le rassure, on a tout le temps, plus personne ne viendra puisque toutes mes connaissances sont déjà passées, allez je vous offre un verre, on pourra mieux causer.
Mais à la buvette rien ne se décoince. Même détendu par son rosé à 2 euros, Bruce n’aligne pas trois mots. Ne lui viennent que des redondances, des tautologies – j’ai tellement aimé ce livre que j’y pense encore.
L’auteur pourrait s’en contenter. Après tout c’est toujours bon à prendre. En fait non. En fait il est embarrassé aussi. Les critiques agacent, les compliments embarrassent. Qu’y répondre ? A son tour d’être répétitif : merci… c’est gentil… ca me touche beaucoup.
En somme, ce qui se fabrique là est un semblant de parole. Ce qui se dit là pourrait tout aussi bien se dire d’un autre livre, d’un film, d’une voiture, d’un décor d’intérieur.
Ça ne va pas.
Heureusement Gérard Mandrin passe par là. Coach en communication spécialisé dans les blocages spécifiques du champ littéraire, il connaît par cœur ce type d’impasse. Et connaît encore mieux le moyen d’en sortir.
La solution, dit-il à Bruce et l’auteur aussi surpris que soulagés par cette intrusion-diversion, c’est de parler de quelque chose. C’est de parler d’un point précis du roman. Une page, une phrase, et sur cette terre ferme la conversation pourra avancer.
-Mais il y a encore un risque que je me perde en superlatifs, observe Bruce
-Et on en reprendra pour deux heures de rien, complète l’auteur.
Gérard salue la pertinence de l’objection. Mais a-t-il décrété que le passage extrait devait l’être à fin d’éloge ? Au contraire, une fois formulées les compliments généraux, une fois étalé un tapis de bienveillance qui rendra toute remarque ultérieure recevable, Bruce peut commencer à formuler, sinon des réserves, des questions. Non plus ce qui l’agrée dans ce livre, mais ce qui le travaille. Ce qui, à son sens, appelle discussion. Par exemple, cette idée, énoncée à la page 200, que le bonheur résiderait dans l’autosuffisance affective. Deux problèmes se posent : est-ce si souhaitable de se passer d’autrui ? Est-ce possible ?
Le duo a pris son envol. Examinant à deux voix ces problèmes, les voilà qui parlent, enfin. Les voilà partis pour une heure et 6 bières où se noie leur gêne. Le rapport entre les locuteurs, non pas s’équilibre totalement – ne rêvons pas —, mais les positionne cote à cote face à une question.
Mandrin peut se retirer. Il a fait son travail. Il est content de lui. Enfin il est content d’imaginer cette scène. Si cette scène avait lieu il en serait content. Quand elle aura lieu vraiment, il agira exactement comme dans sa projection fantasmatique. Reste à attendre qu’elle ait lieu. Reste à attendre que Bruce existe.

37 Commentaires

  1. @François Bégaudeau: si j’étais le Bruce de mon auteur préféré, voici aussi ce que je lui lirais devant mon verre de rosé à 2 euros et mes 6 bocks de bière:
    … / J’en étais là de ma rêverie, nonchalamment étendu dans un fauteuil, laissant errer mon esprit, à son gré; état délicieux, où l’âme est honnête sans réflexion, l’esprit juste et délicat sans effort; où l’idée, le sentiment semble naître en nous de lui-même, comme d’un sol heureux; mes yeux étaient attachés sur un paysage admirable, et je disais: L’abbé a raison, nos artistes n’y entendent rien, puisque le spectacle de leurs plus belles productions ne m’a jamais fait éprouver le délire que j’éprouve; le plaisir d’être à moi, le plaisir de me reconnaître aussi bon que je le suis, le plaisir de me voir et de me complaire, le plaisir plus doux encore de m’oublier. Où suis-je dans ce moment? Qu’est-ce qui m’environne? Je ne le sais, je l’ignore. Que me manque-t-il? Rien. S’il est un dieu, c’est ainsi qu’il est. Il jouit de lui-même. Un bruit entendu au loin, c’était le coup de battoir d’une blanchisseuse, frappa subitement mon oreille; et adieu mon existence divine. Mais s’il est doux d’exister à la façon de Dieu, il est aussi quelquefois assez doux d’exister à la façon des hommes. Qu’elle vienne ici seulement, qu’elle m’apparaisse, que je revoie ses grands yeux, qu’elle pose doucement sa main sur mon front, qu’elle me sourie…/ …
    – p.41 et 42, Promenade Vernet, 4e site, l’ami Diderot, librairie générale française 2004 –

  2. la politesse -> anagramme <- tels à poils :- )

    en illustre du fait sociétal/rapport au littéraire et à l’objet qu’il produit qui, à la radio/tv fait faire à l’émission plus d’audience quand la personne est questionnée plutôt que l’artisan de l’écriture,

    @Helene: la couv à l’envers c’est juste un clin d’oeil à une affiche récente du festival de cannes – pas la dernière – (certaine palme d’or était à ce prix, une sorte de donnant/donnant oui et l’équipe du film ‘entre les murs’ peut enfin vivre tranquille depuis hier)

  3. je reviens sur la photo
    Drucker écrasé par le format, ce n’est peut-être pas voulu
    Drucker qui tient le livre à l’envers, ok. pourquoi ne pas y mettre du sens, y voir un message sur l’incapacité des médias à « lire » les livres (cf l’actualité précédente avec les médias qui ne voient dans les livres que des occasions de développer des thématiques « sociétales »)
    vues les lettres du sachet à l’envers, cela voudrait dire que la photo est le reflet d’un miroir. là pas forcément de message, en tout cas je n’en vois pas et ça me va bien comme ça aussi

  4. bonne histoire
    ensuite mes réserves
    la première n’en est pas une véritablement : je me suis perdue dans les personnes
    d’abord la file des 4 mais c’est normal, c’est fait pour qu’on compte et on recompte pour ne pas trouver le compte (4-3)
    ensuite la fin de l’histoire (la chute)où il y a Gérard Mandrin et Bruce qui disparait (s’il existait) et l’auteur qui n’y est plus non plus (ne disparait pas lui mais n’est pas mentionné non plus)
    ce n’est donc pas une réserve
    la seule réserve la voici : l’épilogue est trop poussé :
    « Mandrin peut se retirer. Il a fait son travail. Il est content de lui. Enfin il est content d’imaginer cette scène. Si cette scène avait lieu il en serait content. Quand elle aura lieu vraiment, il agira exactement comme dans sa projection fantasmatique. Reste à attendre qu’elle ait lieu. Reste à attendre que Bruce existe. »
    m’aurait suffi : « Mandrin peut se retirer. Il a fait son travail. Il est content de lui. Enfin il est content d’imaginer cette scène. »
    « imaginer cette scène » fait comprendre que cette scène n’est pas réelle. Joli dénouement narratif. Si l’histoire se terminait sur ça, il faudrait reprendre la phrase pour la faire tomber un peu mieux comme le pli d’un vêtement.
    mais ce n’est pas la dernière phrase, d’autres viennent à la suite qui redisent la même chose en la reformulant : « Si cette scène avait lieu », « Quand elle aura lieu vraiment », « comme dans sa projection fantasmatique », »attendre qu’elle ait lieu »
    ces répétitions et cette redondance ne sont pas des fautes de style, on n’est plus dans le style mais le message, qui n’est pas copain avec la légèreté et la discrétion
    message de dégringolade si on peut dire, jusqu’au doute que le lecteur fantasmé, espéré existe réellement
    dans cette petite histoire on passe d’un échange ordinaire auteur-lecteur à un échange exceptionnel (discussion sur une question posée dans le livre, avec des bières)et on finit sur l’irréalité d’un tel échange (les trois temps). il semblerait qu’on retrouve ces trois temps dans « la politesse » mais pas agencés dans le même esprit, le 3ème temps étant occupé par (comment dire ? puisque c’est vague de ne pas avoir été encore lu) une séquence toute positive, constructive

    • m’aurait suffi : « Mandrin peut se retirer. Il a fait son travail. Il est content de lui. Enfin il est content d’imaginer cette scène. »
      La « scène » dont parle Gerard est celle où il intervient. Ce qui induit juste qe cette scène seulement a été imaginée, et pas ce qui précède.
      Donc ajouter que Bruce non plus n’existe pas n’est pas redondant. C’est aller encore plus loin : non seulement la scène optimale lecteur-auteur n’existe pas, mais le lecteur non plus.
      Erreur donc de lecture.

      • @François Bégaudeau: ah non là je crois que c’est toi qui ne m’as pas bien lu.
        ta mise au point n’en est pas une, c’est bien comme ça que j’avais lu le texte : il y a avant Mandrin et après et l’après seul passe de réel à imaginaire sur la fin
        le fait de poser comme imaginaire cette scène du dialogue auteur-lecteur grâce à l’intermédiation de Mandrin contient en elle-même (on comprend de suite) que ce dialogue est voué à l’échec, qu’il n’y a pas de lecteur pour se tenir aux côtés de l’auteur, alors pas besoin de développer en le disant
        d’ailleurs, au-delà de ta fable, nos incompréhensions mutuelles au sujet de sa compréhension en sont comme un prolongement, une illustration supplémentaire, que sincèrement j’aurais préféré ne pas donner
        pas heureuse

        • désolé, je maintiens
          1 la scène Gerard-Bruce-auteur n’a pas eu lieu
          2 Bruce n’existe pas
          ce sont deux informations différentes. Mentionner l’une après l’autre n’est pas une redondance.

          • @François Bégaudeau: Gérard et l’auteur sont une et même personne ?

          • non

          • @François Bégaudeau: j’avais un léger doute ; ça aurait été un scénario trop complexe, pas bon ; et puis l’intermédiaire, le tiers sont des bons persos dans une histoire, comme l’amie de la mère dans « le foie », qui dénoue une relation conflictuelle par des massages, comme Gérard Mandrin tente de le faire ici avec des conseils en communication.
            sur notre différence de point de vue, je veux bien reconnaître que je ne maîtrise pas parfaitement le mot « redondance », que je devrais donc éviter d’utiliser, au moins sans recherche, comme « autobiographique » par ailleurs, et bien d’autres mots encore. pourtant, le fait de ne pas utiliser les bons mots ne veut pas forcément dire que l’idée sous-jacente est fausse, elle est juste mal servie.

          • si l’idée est qu’une information est inutile, puisqu’ayant déjà été livrée, eh bien non il n’y a pas d’autre mot pour ça

            la question étant donc : si je veux signaler que Bruce n’existe pas, je fais comment?

          • @François Bégaudeau: dit comme ça je comprends.
            vu ma totale incompréhension d’il y a 3 jours, c’est quasi miraculeux
            maintenant je me demande pourquoi tu as poussé l’histoire jusqu’à ce que Bruce le lecteur n’existe pas. l’envie (le plaisir ?) de pousser à l’extrême la relation de l’écrivain et du lecteur, la situation de la réception d’un livre ?

          • peut-etre pour signifier que finalement l’expérience majoritaire d’un auteur est de travailler et vivre sans lecteur

          • @François Bégaudeau:

            « peut-etre pour signifier que finalement l’expérience majoritaire d’un auteur est de travailler et vivre sans lecteur »

            Ca me fait penser à cette phrase des « Lois de l’attraction » prononcée par un vingtenaire à un autre vingtenaire : « Tu ne connaîtras jamais personne »

          • @François Bégaudeau: « peut-etre pour signifier que finalement l’expérience majoritaire d’un auteur est de travailler et vivre sans lecteur »

            Ca me fait penser à cette phrase des « Lois de l’attraction » prononcée par un vingtenaire à un autre vingtenaire : « Tu ne connaîtras jamais personne »

          • belle phrase, limpidement cruelle

          • @François Bégaudeau: une expérience est un fait, indéniable
            mais sur la façon dont tu exprimes ce qui est ta propre expérience, je réagis forcément de ma place de lecteur :
            bien sûr je voyais bien d’un côté « l’auteur », de l’autre le « sans lecteur », l’absence de lecteur « de qualité » ou « éclairé » mais pour relier les deux je ne m’attendais pas à des verbes aussi forts que : « travailler et vivre »
            travailler sans lecteur, ça peut se comprendre : pas de lecture des lecteurs du livre en cours de constitution
            vivre sans lecteur : plus existentiel peut-être, et vague ; ne se bornerait pas exprimer qu’un auteur ne rencontre pas à l’occasion de ses livres les lecteurs qu’il espère

          • disons, plus techniquement, qu’un auteur passe son temps à vivre parmi des non-lecteurs
            rien de déprimant à cela, c’est statistique (à quelques exceptions près)

          • @François Bégaudeau: oui, de toute façon pas à l’aise avec ce que j’avais écrit : « le lecteur de qualité » ; je préfère largement le constat que l’absence de lecteur(s) est d’ordre quantitatif : peu de lecteurs autour de moi

          • @François Bégaudeau: dernière chose sur l’introuvable Bruce : dès lors que l’auteur l’invite à boire un rosé à la buvette, on pourrait se douter déjà de l’aspect imaginaire de la scène : cette « buvette » qui était au coeur d’une phrase d’un roman, que tu avais analysée ici mais qu’il est difficile de retrouver précisément

  5. Beau, brilliant texte! Belle écriture! Passionnant! Quelles idées originaux!! 😉

    Si la commande était de décrire un rapport avec un lecteur/lectrice, j’imagine que tes rapports sur ce site avec tes fans attentifs, perspicaces, éloquents et intelligents (present company included) t’aurait donné des materiaux riches.

  6. Deux problèmes se posent : est-ce si souhaitable de se passer d’autrui ? Est-ce possible ?
    ce n’est ni possible ni souhaitable en ce qui me concerne.

    • pareil pour moi
      mais il faut tenir 6 bières belette 😉
      si pour illustrer notre opinion on racontait la vie sur ce site, 6 bières ne suffiraient pas alors…

  7. Bonne idée. On fera ça la prochaine fois.

  8. En dehors du propos global lui-même, j’aime beaucoup l’hypallage de l’énoncé « Admettons qu’il se glisse dans la queue de quatre personnes dont mon oncle et ses deux filles jumelles formée à cet instant ». Quel dommage que l’accord de « formée » résolve tout… je trouve l’ambiguïté véritablement surréaliste, poétique : l’image me parle.

  9. Si j’avais été Bruce, et à la réponse aux deux problèmes qui se posent : est-ce si souhaitable de se passer d’autrui ? Est-ce possible ?
    J’aurais dit que : oui mais tu vois ben qu’c’ est pas possib hein ? tu vois ben.
    Et puis je serais parti.

  10. Je note aussi qu’il faut au moins 6 bières pour noyer la gêne. Cela dit, j’ai toujours cru aux vertus de la bière. Et de l’humour. Les deux ensemble, je te dis pas.

  11. La grande qualité de cet écrivain-là -aidé par l’indispensable Gérard-, c’est qu’il se tient à distance d’une mythologie qui sur-représente la figure de l’auteur en même temps qu’elle désincarne le texte, en fait le résultat d’une production spontanée. Dans sa circulation médiatique, l’auteur est aussi responsable de l’impression qu’il produit : s’il s’agit de répondre aux éloges par des banalités, sa nature démiurgique est préservée. Celui-par-lequel-la-littérature advient est vénéré par-ceux-auquels-elle-s’adresse-.

    Au Salon du Livre et dans d’autres salons, un certain nombre d’auteurs qui vendent font des provisions d’amour auxquels ils répondent par de gentils mots d’amour. Ils font aussi le boulot commercial. Et quand il s’agit spécifiquement de littérature, ils participent à des tables rondes, des émissions sous le grand chapiteau, où l’entre-soi littéraire est préservé puisque le public n’est là que pour regarder (poser quelques questions éventuellement).

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