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LA POLITESSE, J-2.

En 2012, Transfuge prépare un dossier « Où va la littérature française » auquel je suis bien sûr convié à participer. Le libellé du dossier ne me convient pas, trop gros, trop général, mais je me lance quand même, par loyauté au magazine. Et puis il suffit de détourner la commande, ce que je fais dès les premières lignes.
Bricolant récemment une longue critique sur Soumission qu’on pourra lire bientôt dans le même magazine, j’ai relu deux ou trois choses déjà écrites sur Houellebecq, et suis retombé sur ce texte. Evoquant ledit Houellebecq et Despentes pour leur opposer Echenoz, je tente de préciser, contre eux, ou plutôt à côté d’eux, ce que j’appelle le mineur, glissé dans les intervalles des productions majoritaires, de leurs gros sabots thématiques, de leurs grosses pelletées de sens. Majoritaire ne désignant pas simplement le fait quantitatif des ventes en gros, mais aussi une certaine facture littéraire.
Ce texte m’a paru une bonne introduction à la La politesse – qui commençait à s’écrire à la même époque. C’est à ce titre que nous le mettons en ligne à deux jours de la sortie.
On peut le manger sans crainte de prémâcher la lecture du livre. Le prendre comme une mise en bouche.

la politesse teaser j-2

Le mineur, toujours

Où va la littérature française ? Ma foi il est déjà compliqué d’établir où elle est. Compliqué de cartographier cette mosaïque irrégulière de zones pour la plupart inexplorées. Et même en s’y penchant longtemps, la carte demeurera moins riche que le territoire.
Il n’y a pas de littérature française, il y a des milliers de livres écrits en français chaque année. Pour s’en faire une idée, le moindre des efforts serait d’en lire un dixième, et encore l’idée demeurerait-elle grossière, oublieuse de la singularité des meilleures productions, c’est-à-dire de leur composante proprement littéraire. Par définition, un propos général sur la littérature (française ou estonienne) rate la littérature.
Doit-on s’abstenir d’en tenir ? Non, du moment qu’on a conscience que, dégageant des tendances (françaises ou estoniennes), on informe sur la société et non sur la littérature (française ou estonienne) ; en tout cas sur ce qui se joue entre l’une et l’autre. En vertu de quoi la façon la moins inepte de généraliser sur la littérature est de se demander, dans des termes soufflés par Vincent Jaury le maître d’œuvre de ce dossier, quel écrivain se choisit une société donnée.
La société française des années 2000 s’est choisie Houellebecq. Contesté, parfois insulté, aujourd’hui primé, peu importe : le règne dure depuis Les particules élémentaires. Aujourd’hui, quel auteur est comme lui à la fois lu par la majorité de la population lectrice et connu de la population non lectrice ? Lévy, Musso, Werber ? Mais aucun de ceux-là n’est considéré comme un écrivain à part entière, à tort ou à raison. S’agissant de Houellebecq, la qualité d’auteur ne fait de doute qu’aux yeux de quelques énervés à qui on conseillera à nouveau une bonne verveine.
Toute époque a-t-elle un auteur attitré ? Tient-on là un invariant anthropologique ? Peut-être. Peut-être qu’une société a besoin d’un organigramme d’entreprise avec un nom dans chaque case. Un footballeur, un chanteur, un acteur, un homme de télé, un écrivain. Zidane, Johnny, Depardieu, PPDA, Houellebecq.
Condition nécessaire et non suffisante pour être l’écrivain de l’époque : une prose facile qui ne s’écarte jamais du code commun, ce qui exclut les expérimentaux (Houellebecq s’est toujours prévalu d’une indifférence à la forme) et tout autre registre que le récit (si Houellebecq s’en était tenu à la poésie, on ne serait pas en train d’en parler). Oui, mais dans ce cas pourquoi pas Echenoz ? Pourquoi Echenoz, auteur narratif et accessible, presque autant lu et tout aussi goncourisé, n’est pas l’écrivain de l’époque ?
Lui manque-t-il de passer à la télé pour que sa réputation déborde le champ littéraire? Oui, mais entendons-nous bien sur ce critère : l’important n’est pas qu’Echenoz évite la télé, l’important est que, même s’il consentait à y aller, on l’inviterait peu. Parce qu’on le sait incapable de ce que Houellebecq fait très volontiers.
Veut-on parler des propos sulfureux ? Ils ont certes beaucoup concouru à la réputation de notre homme. Au point qu’on pourrait ajouter le soufre au nombre des traits constitutifs de l’écrivain de l’époque, notamment depuis l’avènement (au dix-neuvième ?) du préjugé selon lequel l’écrivain est un homme qui dit non – Hugo exilé est le patron de cette race d’écrivains. Mais alors on en arrive à ce paradoxe d’un marginal occupant le centre, d’un syndicaliste multi-gréviste déclaré employé du mois par la boite. L’entente entre Houellebecq et la société reposerait sur leur mésentente.
A moins qu’il n’y ait ni mésentente, ni soufre. A moins que, Houellebecq déclarant que l’islam est la religion la plus con du monde, la société tremble, non de colère, mais de satisfaction de constater qu’un grand esprit pense comme elle. Même chose quand son dernier roman salue le terroir (vive JP Pernaut) tout en s’amusant de leur retour en grâce via la postmodernité. À ce stade s’avance l’hypothèse trop rapide d’une connivence idéologique entre Houellebecq et la société. Sartre fut l’écrivain des années progressistes, Houellebecq serait celui d’une France dominée par le paradigme réactionnaire.
Trop rapide, oui. En consacrant le moraliste anar de droite Houellebecq et la féministe néo-punk de gauche Despentes, l’automne 2010 a invité à remettre à jour la grille idéologique. A la complexifier. A préciser ce qui, unissant ces deux auteurs par-delà leur émergence tonitruante au milieu des années 90, détermine aujourd’hui l’élection de l’écrivain de l’époque.
Deux choses les unissent.
La première est moins idéologique que philosophique ; affective, donc. C’est le nihilisme. Dans le sens le plus nietzschéen chez Houellebecq (ressentiment contre la vie), dans un registre plus superficiel, plus proche du No future chez Despentes. Coté Michel : le monde est toujours-déjà un néant ; coté Virginie : néantifions ce monde, achevons-le puisqu’il est presque mort. Des deux cotés : fascination pour la fin, qu’elle prenne la forme de l’extinction de l’espèce ou du brasier terminal – le dénouement du roman dument nommé Apocalypse Bébé évoque immanquablement celui de Plateforme. L’époque qui se donne ces deux-là pour papa et maman est-elle nihiliste ? Pour le moins, la musique dominante en est, plus que jamais, le non. Stéphane Hessel vend 500000 exemplaires d’Indignez-vous. Nous ne sommes pas contents et sommes bien contents de pouvoir compter sur des auteurs pas contents.
La seconde, déterminante pour ce qui nous intéresse, c’est que, nihiliste ou non, Michel et Virginie parlent de la société. C’est leur terrain de jeu. Après avoir travaillé dans le particulier, Virginie s’est donnée une ambition globale. Son dernier roman se structure comme un passage en revue sociologique : un chapitre pour la lesbienne d’avant-garde, un pour le jeune rocker fasco, un pour l’écrivain bourgeois, etc. Quant à Michel, chacun de ses livres se donne pour fil l’exploration d’une question aisément abordable par les pages société des magazines : désarroi masculin, islamisme, misère sexuel et tourisme afférent, clonage, euthanasie, marchandisation de l’art, néo-ruralité.
Pourquoi la société s’est-elle choisie Houellebecq ? Parce qu’il lui parle d’elle. Parce que c’est un romancier essayiste qui tient des propos à incidence sociétale, et que, par suite, la moelle de ses livres est soluble dans ces émissions sociétales à prétexte livresque qu’on appelle émissions littéraires. Convié à une pareille table, Echenoz, revenons-y, resterait muet. Parce que ses romans ne disent rien sur la société. Ou plutôt, rien qui ne soit intimement tressé au texte qui occasionnerait son invitation ; rien qui ne puisse s’exprimer autrement que sur la page, un mot devant l’autre, une phrase après l’autre. Echenoz pas plus qu’un autre ne fait dans l’art pour l’art, mais les éventuelles réflexions sociétales à tirer de Des éclairs, par exemple, n’existent que pétries dans la pâte de la vie de l’inventeur Gregor telle qu’agencée par l’auteur.
Le but ici n’est pas de démontrer que Jean est plus fort que Michel. Il n’est jamais exclu que l’écrivain de l’époque soit un grand écrivain. La charge sociétale de l’œuvre de Houellebecq ne la disqualifie pas, et surtout elle ne l’épuise pas. Houellebecq vaut beaucoup mieux que sa fonction anthropologique. Il y a, chez lui, à coté des réflexions directes qui lui valent l’attention de la société, un travail plus en creux, plus discret, plus textuel, un travail en mineur qui est le propre de cette parole muette nommée littérature, en grande partie intraduisible dans la conversation commune. Ce travail n’est appréhendable que par la lecture, par une lecture textuelle, matérielle, qui ne se contenterait pas d’absorber les propos délivrés par un roman. Qui s’attacherait, davantage qu’à ce qu’il dit, à ce qu’il fait.
Le mineur, oui. Souvent défini, parfois brandi, rarement compris. Mineur s’entend musicalement. Le mineur n’est pas le minoritaire –même s’il y est condamné. Il est le petit, le discret, l’inaperçu. Le mineur ne s’oppose pas au majeur au sens ou prétendrait le contester ou le subvertir ; le mineur n’est pas contre, il préférerait ne pas ; le mineur est sans opinion ; le mineur ne travaille pas dans le négatif, il s’enroule dans la pleine puissance de son écriture ; le mineur ne statue pas sur un territoire prédécoupé qui s’appellerait la société, il invente son propre territoire, emplis d’éléments réalistes et quotidiens assurément empruntés à notre référent commun, mais agencés par lui. Non pas un discours sur la société mais une traversée d’elle. Le mineur découpe un périmètre régi par des évaluations propres, qui en tant que telles sont hors d’atteinte des critères régissant une communauté d’hommes, un pays ; ses mots muets, alignés par des milliers de plumitifs inconnus ou connus (Houellebecq et Despentes compris) sont inaudibles par la société en tant que société.
Tant qu’il y aura des livres et quelques individus pour les lire, le champ littéraire (français ou estonien) comprendra une partie émergée, le domaine du majeur, et une partie potentiellement visible par tous mais vue par peu, le mineur. Coté majeur : une dizaine de noms — de gauche ou de droite, blonds ou bruns – dont l’œuvre se prête, sans y être réductible répétons-le, au commentaire avide de tendances et de généralités. Coté mineur : cette dizaine-là mais sous un autre angle, sous l’angle de la lecture et non du discours, ajoutés à tous ceux qui fabriquent des phrases écrites et les repassent de sorte qu’elles produisent du réel et de la pensée, usine en autogestion qui n’aurait nul compte à rendre à un ensemble qui la dépasse, juste des agencements alternatifs à proposer à quiconque se trouve passer dans le coin, par hasard ou par lassitude du majeur.
La question n’est pas de dessiner le territoire de la littérature française des années 2010, mais de savoir comment le parcourir. En empruntant les voies majeures ou mineures ? Cette question, il appartient à chacun de la trancher chaque jour que la décennie à venir fera : qu’est-ce que je lis et comment je le lis ? Ça commence maintenant.

77 Commentaires

  1. Fort peu cher François,ma profession m’ayant amenée à prendre connaissance de vos ouvrages, je me suis attelée à la lecture de quelques-uns d’entre eux, le coeur allègre et l’oeil avide et joyeux. Après ces tristes moments, je m’avoue heureuse de trouver ce site pour vous faire part de mes impressions. Je ne doute pas un seul instant que vos fidèles fans ainsi que votre ego, ce cher chien de garde, viendront mettre le holà dans mes propos mais je vais quand même perdre cinq minutes de ma précieuse vie ici… juste pour vous signifier que l’image des femmes et de vous-même, dans vos écrits, me donne tout à coup l’envie d’introduire mon gracieux cou dans les wc et de vomir mon dernier bol alimentaire. Par ailleurs, quel est ce besoin qui semble poindre en vous, ce désir d’être un éternel marginal contestataire, alors que de toute évidence vous n’êtes qu’un conformiste dans votre désir de marginalisation? La question n’est pas rhétorique. J’attends votre réponse… pleine de venin, à votre image, j’en suis sûre.

    • bienvenue rachel
      un petit café
      auriez-vous l’amabilité de reporter ici dix phrases ou passages de mes livres qui témoigne d’une image dégradée des femmes?
      merci d’avance

      • et tant qu’à faire dix phrases ou passages qui témoignent, dans mes livres, du fait que je suis un conformiste dans mon désir de marginalisation

    • @Rachel: <<Moi, j'avais une remarque, je trouve que "la politesse" ressemble aussi à Houellebecq (enfin le début me fait penser aux particules élémentaires, et pour l'instant je n'ai pas fini de lire la politesse) parce qu'il y'a aussi une réunion avec un tas de gens qui finalement ne s'intéressent à rien et font semblant de se retrouver autour de valeurs.
      Et puis j'avais une question sur la politesse, qui me fait rire tout seul quand je le lis au café (la dernière fois que je me suis autant amusé à lire un livre c'était "l'antiquité et le nazisme" qui raconte le culte des nazis pour les statues entre autres et il y a aussi un point commun entre la politesse et ce livre) : quand l'élève claque sa langue dans le studio de France Inter , ce moment, vous l'avez recrée pour nous mettre dans le bain de l'absurdité ou bien ça a vraiment eu lieu ? Franchement j'aimerai savoir, parce que dans 'la cantatrice chauve" que je viens de relire il y a aussi le claquement de la langue et je me suis souvent dit que c'était possible que ce soit ainsi.

      • Bien que fan de la cantatrice, ce claquement de langue n’y fait pas référence. Il relève plutot d’une observation factuelle. Certaines personnes font ça pour dire « ouais, carrément ». J’aime bien relever les petits traits précieux de la pantomime humaine.
        Pour le reste, cette scène est inventée. Je voulais, dans le premier fragment, faire signe vers Entre les murs, dont Dico était un des personnages récurrents, et pour ainsi dire le point d’insubordination -il n’y avait rien à en tirer et de scène en scène tout empirait. Pourquoi cette référence? Pour suggérer que l’auteur qui va se balader là était celui qui se baladait dans l’école dix ans plus tot. Et qu’il reconduit le dispositif d’observation, en l’appliquant cette fois au champ culturel. Voilà voilà, Youpi.

      • @Youpi: OK, bon, je suis un peu déçu que la cantatrice ne soit pas dans le coup. Mais, comme on dit, le patron, c’est le lecteur; je me suis fait un film. D’ailleurs, y aura-t-il une version filmée ? Je pense que ce serait drôle. Vous seriez dans un monde de statues, le seul à être encore vivant, les autres étant figés dans leurs bons mots. Il faudrait aussi figurer le sous-prolétatariat littéraire, véritables bêtes de somme sous-utilisées. Une sorte de « Edge of tomorrow », avec toujours le même scénario et l’impossibilité d’y échapper. Il manque pour l’instant une histoire d’amour. Youpi.

        • Il me plait bien ce pitch.
          Et l’histoire d’amour se trouve dans le fragment III19
          De fait une productrice m’a demandé récemment si les droits étaient libres. J’ai dit oui, et bon courage.

          • @François Bégaudeau: En fait, je suis en train de le lire et j’en suis au deux, au début. C’est pas avouable, mais je lis super lentement, et d’habitude je ne lis pas de romans. Je suis content que ça vous plaise. Personnellement, je vous bien un court métrage, ça irait très bien, avec des mannequins, un peu « quatrième dimension ». Je cède mes droits d’auteur pour celui ou celle qui prend l’idée. Bonne nuit. Youpi.

          • @François Bégaudeau: Véronique Genest a-t-elle lu le roman ? Je l’ai revu dans Julie Lescaut l’autre jour. Evidemment, ce n’est pas possible ce que vit le narrateur. J’ai beau essayé d’imaginer, je ne vois pas.
            Sinon, j’ai une autre idée pour l’adaptation du roman. Vous connaissez le scientifique japonais qui a crée un clone à son image qu’il dirige depuis internet pour le remplacer lors de conférences scientifiques ? En fait, il faudrait que vous envoyiez votre clone aux salons littéraires et que vous le commandiez depuis chez vous. C’est l’avenir. Après votre clone pourrait venir vous assassiner dans votre salon à vous . Ce serait un peu comme dans « le magnifique » (avec Belmondo) mais à l’envers. Le clone ne supporterait plus de toujours dire la même chose.
            Sinon, une question sérieuse : pourquoi sur Bfm tv on ne vous a pas invité à parler du collège ? A la place, il y avait une auteure dont les propos frisaient carrément le racisme. Elle a conté l’histoire de sa fille blanche dont la peau blanche subjuguée les enfants noirs de la crèche , ce qui fait que, refusant qu’elle devienne une princesse blanche parmi les enfants noirs, elle l’a retirée « car ce n’est pas comme ça qu’il faut l’élever ». Elle a eu l’honnêteté de dire qu’elle n’avait pas lu le nouveau programme du collège. La journaliste non plus. Donc, que faisait-elle là ? En plus, elle n’avait rien à vendre (elle n’a pas parlé de bouquin)En fait, comme dans votre roman, les gens ne lisent plus. Ils balancent leurs préjugés sortis de Madame Figaro et puis ils font le show. Sinon, j’aimerai bien que vous racontiez ce que vont vous dire les gens dans les futurs salons où vous irez. Bonne journée. Youpi.

          • Je suis régulièrement invité à parler de l’école ici ou là. Je décline systématiquement, pour des raison qu’un lecteur de la Politesse peut comprendre.

          • @François Bégaudeau: A « j’aimerais », j’ai oublié le « s », ce n’est qu’un souhait pas un ordre, ce que vous aviez compris évidemment. Mais bon, respectons les règles. Youpi.

        • @Youpi: Véronique Genest, on sait pas trop mais en ce qui concerne certaine Fabienne E., tu trouveras un indice sur le facebook de notre hôte,

          • @shash: merci shash

  2. J c’est bien jeudi 5?

  3. – lisant ceci: …/ « Quiconque cherche à savoir ce que fait vraiment la télévision, et qu’elle se garde bien de dire, devra intégrer à sa documentation l’ouvrage de Patrick Tudoret- L’Ecrivain sacrifié, vie et mort de l’émission littéraire, un livre qui dépasse largement le sujet annoncé. Ce qu’il montre parfaitement, je crois, c’est qu’après vingt ou trente ans de balbutiements, la télévision est enfin devenue elle-même: une machine à retirer la parole », François Taillandier, Livres Hebdo / …

    * ça m’a ramené à ce qu’écrivit notre hôte récemment:

    …/ Je donnerai bientôt quelques informations complémentaires sur la fabrication de cette émission. On pourra ainsi à nouveau mesurer à quel point les radios et télés sont des machines à perdre -des machines à rendre tout moins vivant, moins talentueux, moins puissant que ça pourrait. /…

    et puis, j’ai trouvé ça
    http://www.letemps.ch/Page/Uuid/ae7ea156-3110-11de-aa95-bcd5cb55b730/La_mort_du_livre_%C3%A0_la_t%C3%A9l%C3%A9vision

  4. Propos hyper intéressant, François. Un constat, parce que le sujet est très vaste : on l’a déjà dit, lorsque la charge sociétale d’une oeuvre est forte, la réception de celle-ci éclipse largement le travail sur la forme, ne s’en soucie pas, l’ignore. Les deux « Entre les murs » -livre et film- ont été ratés par beaucoup pour ce qui est de leur construction formelle.

    Je ne pense pas qu’un livre dont le sujet est l’école puisse se permettre des audaces d’écriture. A quelques exceptions près, beaucoup d’éditeurs ne miseraient pas un centime sur un auteur qui, à partir d’un sujet potentiellement rassembleur, choisirait une forme minoritaire, le punirait même pour cette faute de goût. Les sujets sociétaux rapportent trop de frics, on ne prendra aucun risque. C’est pour cette raison d’ailleurs que, se conformant à cette règle, un certain nombre d’écrivains proposent des textes médiocres. Hier, je réécoutais une émission de France-Inter, avec Mara Goyet : elle prétendait qu’elle faisait de la littérature à partir d’un même sujet, l’école. Je me suis dit : « Littérature, tu déconnes ? ». C’est le prototype même du livre -uniquement- sociétal. Il suffit d’extraire une seule phrase de Goyet pour comprendre qu’il n’y a globalement rien d’intéressant en terme d’écriture, qu’il n’y absolument rien de littéraire dans ses bouquins. Et elle le sait, sinon elle aurait investi la forme depuis longtemps, ce qu’elle ne fait pas puisqu’elle a envie que ses livres se vendent.

    S’il y a des sujets qui passionnent ou embarrassent fortement les moeurs d’une communauté donnée, il est évident que les affects qui s’exprimeront occulteront largement des questions formelles : « Les Fleurs du Mal » n’ont absolument pas été condamnées pour des questions d’écriture, mais pour le caractère licencieux de certains sujets et de ce que Baudelaire en disait. Quand « Thérèse Raquin » crée un scandale, on se fout complètement de l’esthétique naturaliste, ce qu’on retient c’est l’immoralité d’un récit où il est question d’adultère, de meurtre, de cadavre gonflé d’eau à la morgue : il est intéressant de relire à ce sujet -car il a un caractère exemplaire- l’article de Ferragus, « La littérature putride »-.

    Est-ce qu’un Houellebecq moins indifférent à la forme, cassant d’un livre à l’autre un certain nombre de codes, refusant de jouer la même partition, vendrait autant de livres ? Je ne pense pas. Le public aime, je pense, cette musique un peu tapageuse, un peu scandaleuse sertie dans un écrin classique. Son oeuvre est d’autant plus recevable qu’elle fait allégeance à des codes d’écriture qui l’ont précédée : de ce point de vue le roman « Soumission » est assez emblématique, très XIXème, traversée par des références à des auteurs de ce siècle. Hélas, je ne pense pas qu’en ce qui concerne ce dernier bouquin, il y ait beaucoup de « travail en creux » à analyser.

    • puniraient

    • @Jérémy: Dans ce que tu dis Jérémy, les auteurs feraient le choix, ou leur livre s’inscrirait dans un choix : une thématique concernant la société et qui intéresserait à ce titre les lecteurs,ou pour faire vite, la littérature,où l’écrivain se coltine la question de la forme, laquelle n’intéresse pas beaucoup les lecteurs. (pardon d’être si schématique).
      Si on prenait Le Moindre mal,pour voir. J’ai été frappée par la séance de questions réponses à laquelle avait participé François :assez vite, on a glissé vers les problèmes de la médecine,avec à l’extrême une dame disant : je n’ai pas lu votre livre mais je sors de l’hôpital alors ça m’intéresse.
      Et François amené – politesse vis à vis de ces gens fort courtois avec son livre?- à donner son opinion sur la médecine. Cela paraissait un sympathique moment d’échange entre un auteur et des lecteurs (?), mais je me suis dit qu’on se retrouvait,polémique en moins, dans la situation d’Entre les murs,où se posait la question de l’école.
      Alors est ce que cette situation est propre à la collection,où l’intérêt est la vie des autres? Est ce que du coup ce type d’échanges ne te gênait pas, François, tu jouais le jeu de cette collection? Est ce que tu aurais voulu qu’on s’intéresse davantage à l’écriture,et par exemple quelle question d’écriture aurais tu voulu traiter, que le thème a étouffée? Est ce que ce livre est hors littérature?
      Qu’est ce qu’on trouverait comme roman actuel à thématique évidente et qui serait de la littérature? Tu en vois?

      • @patricia: Je pense que la dualité exprimée dans ces termes est trop rapide.

        D’ailleurs, l’article de François essaie de la dépasser : en dépit de sa forte charge sociétale, l’oeuvre de Houellebecq offre « un travail en creux, plus discret, plus textuel », sur le mode du mineur, sauf que dans « Soumission » je ne vois pas trop ce qu’on a à se mettre sous la dent, en ce qui concerne la forme. Il n’y a rien d’innovant.

        Le parallèle que tu établis entre « Le moindre mal » et « Entre les murs » est intéressant : forte charge sociétale pour les deux récits, même si l’école est un sujet beaucoup plus clivant, puisque des camps s’affrontent, les profs ne sont pas tous d’accord entre eux (sur la pédagogie, par exemple -quand ils s’y intéressent-). En ce qui concerne les infirmières, il y a un gros consensus pour dire qu’il y a une dégradation des conditions de travail. Donc on prend moins de risques à rencontrer des infirmières que des profs, lorsqu’on vient d’écrire un ouvrage. Autre truc : François n’est pas une ancienne infirmière, c’est un ancien enseignant. Ca a aussi compté dans la manière dont certains ont reçu « Entre les murs ». Bref, faudrait creuser.

        Maintenant, on ne peut pas en vouloir à des gens qui ne s’intéressent pas à des questions d’écriture, mais questionnent la thématique du livre, interpellant l’auteur à ce sujet. La réception d’un texte ne peut pas être prescrite.

        Il est plus embarassant que des gens dont l’intention est de consacrer un article, une interview à un auteur ne le questionnent pas sur des questions d’écriture. Parce qu’alors le rapport n’est plus le même : il ne s’agit pas d’une échange informel, mais d’un travail qui investit le champ littéraire.

        • @Jérémy: oui je pensais bien que le présenter comme une alternative était simpliste,je voulais seulement poser les deux aspects.De toute façon on est dans du fin,du dosage,toute sorte d’éléments jouent. Et puis on ne peut pas estampiller comme ça un roman.La question est beaucoup plus complexe, plus subtile.
          « Il est plus embarassant que des gens dont l’intention est de consacrer un article, une interview à un auteur ne le questionnent pas sur des questions d’écriture. Parce qu’alors le rapport n’est plus le même : il ne s’agit pas d’une échange informel, mais d’un travail qui investit le champ littéraire. » : je suis d’accord avec toi,avec seulement la réserve du support,du media : qui parle ,à qui?

          • @patricia: Est-ce que tu peux développer « qui parle à qui » ? Ca m’intéresse.

      • Pour un ivre qui entre dans Raconter la vie, on ne peut s’attendre à grand chose d’autre.
        Et puis le contexte de ce dispositif annonçait la couleur : leur idée est souvent de faire des débats autour de questions de société, à l’occasion d’un livre. Donc en y allant je savais ce qu’il en serait. ET puis ma foi je ne déteste pas parler de ces questions, donc ca passe.

    • @Jérémy: l’islam est la religion la plus con du monde
      sous réserve que ce soient les mots stricto sensu de Houellebecq
      sans tenir compte du sens de cette phrase ni de son ton polémique
      le mot « con » parle de lui-même
      il n’est pas moderne cet auteur !!
      « con » plutôt que « conne »
      les deux peuvent se dire mais le choix de l’un ou de l’autre n’est pas anodin
      choisir « con », c’est se rattacher à une certaine façon de vivre et de penser
      pas moderne
      est-ce qu’une forme non moderne nous intéresse ?

      • @Helene: On ne va pas juger la modernité littéraire de Houellebecq sur une formule, extraite de son contexte. Ce n’est pas représentatif. On le jugera sur sa production écrite, sur son travail d’écrivain.

        • @Hélène:

          choisir « con », c’est se rattacher à une certaine façon de vivre et de penser
          pas moderne
          est-ce qu’une forme non moderne nous intéresse ?

          Tu peux préciser stp ?

          • @Jérémy: si je dois préciser, je vais vers des représentations autour de ce mot
            « con » pour ne pas faire l’accord adjectif-nom, pour se démarquer, mot chargé d’un brin d’élitisme
            on peut aller plus loin dans les représentations mais je crois que ça suffit
            quelle peut être ta réaction ?

          • @Hélène: Ma réaction par rapport à « con » ? Rien de vraiment formel. Le propos est suffisamment chargé au niveau du sens. Trop.

        • @Jérémy: oui c’est sage c’est raisonnable
          et puis un autre jour, ce n’est pas l’actualité ici

  5. sinon le texte lui-même est très bien 🙂
    je retiens que le problème ce n’est pas tellement les écrivains eux-mêmes, certains d’entre eux, les plus médiatiques, mais leur réception par « la société »
    Houellebecq à côté de ses thèmes « sociétaires » a une écriture particulière, qui fait valeur en littérature
    pourtant il est dit aussi que Houellebecq a toujours prétendu être indifférent à la forme
    alors un écrivain pourrait-il être « mineur » à son insu ?
    on dirait que les lecteurs sont mis sous les projecteurs : qu’ils passent de figurants à peut-être acteurs à part entière

  6. La photo que tu proposes,tirée d’Apostrophe, est peut-être le rectangle de la couverture ? Est ce que c’est Albert Cohen, au fond? Les deux autres visages ne me sont pas inconnus mais je ne peux pas mettre des noms. Qui y arrive?

  7. bien la photo, plus précisément le montage photo : le livre « la politesse » comme dessus de table ou table, autour de laquelle sont rassemblées plusieurs personnes du milieu littéraire et/ou intellectuel je suppose (merci à la personne qui me soufflera leur nom)et accoudé Pivot. le sens de ce montage est assez évident je crois.

    • @Helene:pile sur la photo : Laurel et Hardy se seraient touché le bout du nez en disant : « Shakespeare, Lamartine, qui est ce qui passe par la cheminée, le père Noêl? la fumée? »

    • @Helene: je crois que c’est jean gabin, michel serres, bernard pivot et henri dès

      • on peut gagner 300€ sur Nostalgie si on reconnait 3 voix
        ici on ne gagne rien je crois à reconnaître les têtes sur la photo
        sinon Belette aurait eu 400€ ou 4 smac, au choix
        sinon je ne sais pas comment elle a fait. Bernard Pivot est peut-être son père et elle voit cette photo sur la cheminée tous les dimanches quand elle va manger un poulet chez ses parents

        • mes posts pour meubler l’intervalle avant la parution du livre
          à propos de l’intro à cette page, à ce texte préliminaire à la lecture de « la politesse » :
          ce texte est empreint de délicatesse
          questions :
          – à quelles tournures reconnait-on cette délicatesse ?
          – y a-t-il des aspérités tout de même dans ce discours assez uniformément délicat ?
          – quel rapport entre délicatesse et politesse ?

          • @Helene: je dirais que la délicatesse est plus de l’ordre de l’affectif(je tiens compte de l’autre,je suis attentif, respectueux,voire gentil),que la politesse est philosophique et politique(qu’est ce que je suis, comment je me situe par rapport au monde que je suis amené à fréquenter).

          • merci pour ta réponse Patricia
            j’ai dit que l’intro était délicate mais je me suis peut-être trompée : elle est peut-être polie ou la fois délicate et polie ; à ton avis ?
            sinon je remarque que mes questions 1 et 2 ne t’ont pas du tout intéressée 😉 trop faciles ? trop scolaires ? trop dirigées ?

          • @Helene: si si tes questions m’intéressent bien, mais il faut que j’étudie le texte de plus près,et je n’ai pas le temps tout de suite,mais à suivre…

        • @Helene: entre 400 euros et 4 smack, à choisir, je prends le bouquin

          • le livre, ça ne sera pas possible, belette
            simplement parce que ça ne va pas par 4

  8. Belle entrée dans la question de la littérature,qui éclaire l’écriture et la réception, qui distingue sans exclure .Fine manière d’engager le lecteur. Discrète illustration du titre, La Politesse.On est chez toi, François.
    J-2,mais c’est déjà du plaisir.

  9. Bon, allez, c’est décidé ! Je vais lire ce Transfuge, puis lire Soumission, puis lire La Politesse. Et vive l’anticipation (et même qu’on pourrait aller plus loin que 10 ans plus loin !)
    Et au passage, hier, un des mecs du Masque et la Plume a encensé à mort La Politesse (dans les conseils à la fin de l’émission). Mais je suppose que tout le monde est au courant.

    Ah oui, et aussi, je tenais à parler du fait que le mot « politesse » se fait de plus en plus entendre dans le monde de l’urbanisme (qui est le mien). On l’associe souvent au « vivre ensemble » (expression que j’aime pas trop) du fait de sa racine étymologique (polis, la ville) au même titre que le mot urbanité parle lui-même de politesse. La boucle est bouclé. Mais bref, pour dire qu’il y a un petit (tout petit) usage mouvant de ce mot en ce moment dans le milieu de l’urbanisme.

    • Quiconque « aime pas trop » l’expression vivre-ensemble est un ami
      Quiconque aime super pas l’expression vivre ensemble est un super ami

      • @François Bégaudeau: Pour parler du « vivre-ensemble » on disait « ordre » avant. C’était quand même plus clair.

        • @Charles: « Ambiance » aussi. Entendu dans un conseil de classe, il y a quelques années, le propos d’un principal adjoint : « Le vivre-ensemble du groupe est tout à fait satisfaisant ».

          • @Jérémy: Quelle phrase géniale! Comment peut-on garder son sérieux en la prononçant?

          • @Charles: Comment peut-on garder son sérieux en étant juste à côté, également ?

          • @Charles: Je te jure, grand moment de poufferie intérieure.

          • @Jérémy: Ah ah, merci pour ça. Je me demande au fond, ce que voulais dire ce principal adjoint. Certes pas que les élèves vivaient simplement ensemble. Peut-être qu’ils étaient polis entre eux ? Pourrait-on dire « la politesse du groupe est tout à fait satisfaisante ? ». Jérémy, toi qui y était est-ce loin du compte ?

          • @Max: Je dirais : « la soumission du groupe est satisfaisante ». En gros, ce qu’il voulait dire, c’est qu’ils n’emmerdaient personne. Ils ne s’emmerdaient pas non plus entre eux. Ils s’emmerdaient tout court (dans mon souvenir).

          • @Max: Au passage, merci à toi pour tes explications qui prolongent les commentaires sur « On est en démocratie ». Du coup, je suis allé me renseigner sur Le Corbusier. Mais je n’ai pas tout compris.

          • @Jérémy: Ah ben oui, évidemment, ça parait plus vrai… Mais juste pour être sûr : la référence à Houellebecq est-elle faite exprès ? Si ça t’est venu comme ça c’est quand même marrant !

          • @Jérémy: Ah oui, sur la page de On est en démocratie je m’étais un peu lâché. Que n’as tu pas compris sur Le Corbu (pour les intimes..) ? Je pourrai peut-être t’aider.

          • @Max: Ca a dû infuser, j’ai repris quelques passages aujourd’hui.

          • @Max: Merci à toi, je vais relire ce que j’ai trouvé et je te dis.

          • @Max: J’ai relu des articles sur les unités d’habitation et la Cité Radieuse. C’est plus clair. Est-ce qu’on peut dire que Le Corbusier est vraiment le premier urbaniste utopique ?

          • @Jérémy: ça dépend ce que tu entends par utopique. Je ne pense pas que lui se serait défini comme utopique, bien au contraire il était probablement bien plus persuadé d’être réaliste ou (transposé dans son vocabulaire) d’être moderne et rationnel, et dans sa mégalomanie d’être même le meilleur. Si on le juge utopique parce que ce qu’il a proposé n’a pas marché, alors il y en a bien d’autres avant lui, Charles Fourier, Ebenezer Howard, etc. Donc non, je ne pense pas qu’on puisse dire ça. Mais pourquoi cette question et pourquoi t’intéresses tu particulèrement à lui ?

        • Putain Charles fais gaffe, tu parles comme un anarchiste

      • @François Bégaudeau: Merci. 🙂
        J’ai droit à un badge « ami de François Bégaudeau » et +2000 points ?

    • @Max: le masque et la plume
      http://direct-radio.fr/node/1973
      émission du 1er mars à 50 mn (Arnaud Viviant)

  10. voilà, c’est ça, ce que j’aime François, ce sont tes « agencements » et particulièrement ceux de tes inventions qui créent chez moi beaucoup de surprises, de suites inattendues, une re-visitation de ta part d’un environnement, de références que je connais – et je perçois un potentiel infini de capacité de variations sur un même thème
    (je m’exprime toujours aussi mal, désolée)

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