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Épisode 2 : Ma révolution porte ton nom

Par Jérôme Le Blanc

L’informatique une révolution ?

L’informatique, contraction d’information et d’automatique, désigne -ça tombe bien- les techniques de traitement automatique de l’information. Un mot-valise, comme la moumoute du capitaine caverne. Et que je te dégaine un smartphone, un PC, une carte à puce, un ordinateur portable, un robot lunaire, un scanner médical, un GPS, ou même -j’ai bon espoir- une montre qui ouvre les huîtres les mois en R. Certains n’hésitent pas à brandir le terme de Révolution, au sens où certaines inventions technologiques majeures peuvent provoquer des bouleversements des structures sociales, économiques et politiques : l’informatique combinerait les mérites de l’imprimerie de Gutenberg et de la machine à vapeur de James Watt.

L’ordinateur aurait modifié l’organisation du travail aussi bien que les relations entre les individus. On souligne la tertiarisation de l’économie, on parle de mondialisation, on dit société de l’information. Tout le monde est devenu marxiste : définitivement la technique détermine les rapports sociaux. Après tout, hein. Jacques Ellul, sociologue qui a beaucoup réfléchi sur l’impact de la technique sur le social, disait « Il faut accepter pour révolution ce que les hommes de telle époque ont vécu en tant que révolution et ont eux-mêmes nommé ainsi ». C’est pas mal ça. Comme il a oublié d’être bête il précise quand même qu’on ne peut pas parler de révolution sans traiter des rapports que les individus établissent avec l’État. La sociologue américaine Theda Skocpol résume ça dans une jolie formule : « bringing the state back in »1.

L’État c’est ce pouvoir auquel les individus confient le soin de gouverner tout ou partie de leur condition. En d’autres termes l’État c’est la loi. La Révolution consiste donc à renverser un gouvernement afin de substituer à la loi une autre loi. Sur ces bases on pourrait dire que l’informatique a sans doute permis une évolution de la structure mais n’a pas remis en cause le modèle de gouvernance. Révolutionner n’est pas faire la Révolution. Elle aurait même plutôt contribué par la circulation rapide et sans frontière de l’information à une extension du puissant modèle occidental qu’on appellera pour faire vite «démocratie républicaine ». Si on considère en supplément que les évolutions sociales se constituent autour de la notion de propriété et du droit qui la régit, loin de produire la moindre révolution, l’informatique tend à rendre encore plus tendue la question de la propriété intellectuelle.

L’informatique une arme pour la faire ?

Et là on me dit d’accord mais regarde les révolutions arabes, l’informatique a permis de fédérer et de coordonner très vite un grand nombre de personnes. Les machines se connectant entre elles à travers le web, il se dessinerait un espace de liberté permettant non seulement l’expression des peuples écrasés sous un joug totalitaire mais également l’existence de communautés par delà les frontières et le contrôle des États. Mieux l’information est diffusée en direct sur Youtube, de la main à la main, de l’oeil à l’oeil pour être exact, Fatima debout poing levé dans la nuit de la Place Tahrir, moi affalé sur un transat au soleil de la terrasse du Balto. Pas de filtre, pas de censure.

Oui mais non. Bien au contraire. Les machines ne se connectent pas directement les unes aux autres.

  1. Elles sont liées entre elles à travers des machines plus grosses, des câbles souterrains et sous-marins qui sont la propriété des Fournisseurs d’Accès à Internet. Les investissements sont si coûteux qu’à l’exception de la Birmanie les FAI sont toujours des sociétés de droit privé. Un État peut toutefois ordonner des mesures de filtrages à ces FAI pour censurer ou couper l’internet. L’Egypte de Moubarack avait ainsi réussi à se déconnecter quelques heures du réseau mondial. Sur la carte suivante produite par Reporter Sans Frontière on notera que la France de l’HADOPI 2 apparaît parmi les pays espionnant les internautes.

cyber censure RSF

  1. Les machines communiquent entre elles à travers des logiciels ou des services fournis par des sociétés privées. Ainsi des fameux « réseaux sociaux »3, Facebook, Twitter ou du tentaculaire Google. L’utilisation gratuite de ces services implique pour l’utilisateur la cession d’un certain nombre de ses droits et données personnelles : j’autorise le site à dresser mon profil afin de me soumettre de la publicité personnalisée. Ces sites fréquentés massivement par des centaines de millions d’utilisateurs sont évidemment la cible privilégiée des agences d’espionnage. Les révélations d’Edouard Snowden ne sont surtout pas une surprise et la réaction outrée de l’innocente Europe face aux pratiques de la NSA américaine fait rigoler tout le monde, sauf Richard Virenque qui a rappelé que l’expression « à l’insu de mon plein gré » est une marque déposée par lui.

Un État par dessus les États

Qu’il s’agisse de la machine elle-même, des programmes qui l’animent, de l’accès à l’internet ou des services web, on constate de fait une certaine crispation des Etats face à la concentration d’outils de production et de communication désormais incontournables entre les mains de quelques sociétés privées. Les relations que les gouvernements entretiennent avec Microsoft, Apple, Google, Facebook ou, localement, avec certains FAI qui cumulent l’activité Internet et Téléphonie conduisent à l’ambivalence. Encadrer, contrôler, légiférer, soutenir ? Un peu de tout ça. On entretient avec ces entreprises des relations quasi diplomatiques. On accuse mais pas trop fort, on met éventuellement à l’amende mais pas trop cher, on courtise aussi mais non on ne couche pas, quand même, allons.

Le poids de ces entreprises dans l’économie mondiale est considérable. Je me suis amusé à rapprocher les données 2012 de la CIA sur le PIB nominal des Pays des données 2013 du cabinet PwC  sur la capitalisations boursière (valeur marchande) des principales entreprises. La valeur d’Apple est plus important que le PIB de l’Autriche ( 416 milliards de $ contre 398), celle de Google plus importante que le PIB de la Grèce ( 263 milliards contre 250), Microsoft vaut autant que le PIB d’Israël ( 240 milliards).

On n’affronte pas ces entreprises, on transige. Leurs outils sont en outre indispensables à la production de la richesse intérieure de chaque pays. Qu’y pourrait donc l’utilisateur lambda ? Trois attitudes sont possibles, les unes n’excluant pas nécessairement les autres

  1. utiliser l’outil tel qu’il est proposé en adaptant ses pratiques à la réalité de l’utilisation de mes données et, en particulier ,veiller à régler correctement les quelques paramètres susceptibles de protéger au mieux mes données personnelles

  2. s’impliquer dans les associations de défense des libertés utilisateurs, à défaut les soutenir et s’informer de leurs combats et recommandations. Je pense notamment concernant l’internet à la quadrature du net qui défend à la table des politiques la neutralité du net

  3. adopter des logiciels libres et ainsi rejoindre la communauté de ceux qui pensent non à renverser le système mais à forger en toute indépendance des outils efficaces, évolutifs, modifiables et sécurisées.

On terminera bientôt cette présentation globale des problématiques par un épisode sur la philosophie du libre et sa manifestation radicale qu’est l’hacktivisme puis on passera à des fiches pratiques.

Modestement, se responsabiliser et faire le choix de s’affranchir de ce qu’on peut sans nécessairement renoncer à tout. Tranquillement. Remplacer ceci ? Ah oui c’est simple, c’est bien, c’est faisable. Mais passer à ça ? Non ça j’aime trop, je suis trop habitué. S’émanciper à son rythme, prendre ses repères, se sentir dans sa zone de confort. Moi + toi + lui. Pas à pas, ma révolution porte ton nom.

 

NOTES
  1. Ramener l’État au coeur du débat []
  2. surveillance des téléchargements illégaux []
  3. Ensemble de sites internet permettant de se constituer un réseau d’amis ou de connaissances tout en fournissant à leur membres des outils et interfaces d’interactions et de communication. []

8 Commentaires

  1. http://www.youtube.com/watch?v=tztUbIPb5oQ

    Je crois que je l’avais déjà posté, mais ce qui nous intéresse, enfin moi, c’est à 1:05:36, « Haker la politique »

    Quand je vois des petites structures qui donnent des ressources à la population de pays en guerres afin qu’il aient accès à l’information, çe me fait quelque chose.

    D’où mon appréhension d’un calculateur quantique dans ce cas. Rien que niveau cryptologie, même si on s’y met tous, entre ceux qui savent faire des trucs et les manches qui sont juste d’accord pour filer de la ressource,(hors run évidemment) c’est mort.

    • @Pleutre: Linux je veux bien, mais taper une ligne de code incompréhensible pour utiliser un périphérique, c’est chaud.

      En même temps, je veux vraiment m’y mettre, parce que c’est passionnant, et quand t’as un minimum de savoir faire, tu paramètre ta machine et les accès comme tu veux. Mais du coup, je vais partir sur l’UNIX pour bien capter la base. Tu parles avec la machine, c’est juste génial ! (Un pote qui maitrisait grave m’a expliqué deux trois conneries et s’est amusé de ma fascination.)

      Bref. 🙂

  2. Merci pour cet article qui apporte un éclairage sur le fonctionnement du Web, et ce que l’on ignore, que l’on méconnaît, ou dont on n’a pas spontanément conscience, comme :

    – le fait que, en dehors des pays occidentaux, tous les pays du monde n’ont pas forcément un accès libre et illimité à Internet, même si la révolution informatique a pour but de développer la « circulation rapide et sans frontière de l’information« . Ça peut donner l’impression que certains pays fonctionnent selon un système moyenâgeux, mais c’est malheureusement la réalité. Par exemple, récemment, des personnes s’étant rendues à Cuba m’ont dit que, dans les foyers cubains, les gens étaient surveillés par le système communiste, lorsqu’ils allaient sur Internet, genre de chose qui peut paraître aberrant, si l’on se place du point de vue des pays occidentaux.

    – le fait qu’il existe une sorte de lien politico-économique entre certains sites et le système capitaliste, puisque beaucoup de sites sont chapeautés par des sociétés privées, alors que, à première vue, on peut avoir l’impression que lesdits sites apparaissent comme par magie sur Internet, sans sociétés privées derrière. En tout cas, on ne se pose pas forcément la question d’emblée en surfant sur Internet.

  3. Merci pour cet épisode 2.

    + contribution de Sophie Hunger

  4. si je me faisais dédicacer les textes de jérôme le blanc par jérôme le blanc, je crois que je lui demanderais de me dessiner un capitaine caverne

    + bien que leur mise en ligne pourrait, si g bien compris, signifier la fin de la brève histoire de l’escroquerie informatique, vivement les fiches pratiques,

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