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Un Deux Un Deux

En 2010, nous étions, Mélanie Mary et moi, à Avignon, pour faire trois lectures de Un deux un deux fraîchement écrite. C’était donc il y a trois ans. Il en aura fallu autant pour que la pièce se donne un dispositif de production viable.

Emmanuel Ethis, jeune directeur inventif de la fac d’Avignon, nous avait conviés à en parler.

Des passages de cet échange ont été retirés, car ils déflorent un peu trop la pièce. On mettra donc en ligne l’intégralité de la conférence quand elle aura été vue par la France entière au Théatre de Belleville, cet automne.

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Conférence sur « Un deux un deux »
François Begaudeau, auteur
Mélanie Mary, comédienne
présentée par Emmanuel Ethis, directeur de la faculté d’Avignon

Université d’Avignon, 16 juillet 2010

 

François Begaudeau :

Nous sommes à Avignon avec Mélanie pour deux lectures de cette pièce que j’ai écrite qui s’intitule Un deux un deux. C’est une pièce à deux voix, elle et lui, qui se parlent. Ce que nous voulions essayer de vous exposer, c’est dans quelle situation nous sommes. En d’autres termes, comment cette pièce a été écrite ? Puisqu’il y a un procédé d’écriture un peu particulier. Et puis, où elle en est de l’état de sa production ? Parce que c’est intéressant, pour tout le monde. C’est un exemple d’une pièce parmi quatre cent mille qui cherchent des financements, pour être jouées. Comme on est au milieu du gué en ce moment, c’est intéressant d’en parler.

Mélanie Mary :

Moi je suis metteur en scène et comédienne et je travaille principalement sur des auteurs contemporains comme Michel Vinaver, Mohammed Khaireddine, Daniel Danis. En tant qu’interprète et metteur en scène, mon rôle est de travailler et de rencontrer les auteurs que je mets en scène. Je cherchais ainsi un auteur pour ma deuxième mise en scène. J’ai assisté par hasard à une lecture de Fin de l’histoire, sur Florence Aubenas et il y avait tout ce que je cherchais. Il y avait une parole abondante, rapide, drôle. Ca parlait des femmes et de l’émancipation féminine, du présent, du réel. L’écriture était précise. Il y avait une vraie attention sur la parole juste. Je lui ai alors demandé s’il avait un texte. On a échangé plusieurs textes jusqu’à ce qu’il y ait une scène, qu’il avait écrite pour une autre circonstance. Je lui ai alors dit : « Oui, ça vaut le coup de continuer ensemble ». Je lui ai proposé cette sorte de dialogue, de pouvoir écrire « à deux cerveaux », comme il le dit lui-même dans l’entretien qu’il a fait dans la terrasse. L’idée était d’échanger une matière actuelle, de discuter ensemble, de créer un processus de mise en commun d’une matière afin que ce dialogue, qui est entre elle et lui, un dialogue amoureux, dix étapes de la vie d’un couple, puisse se faire en commun. Le processus d’écriture continue ainsi puisqu’à chaque fois que nous la lisons, nous la réajustons. Nous sommes en travail complet, ce que nous permet le fait que la scène ne soit pas encore clairement mise en scène ni produite. Nous sommes dans cette phase là, intermédiaire, du projet.

François Begaudeau :

Quelques précisions sur ce que Mélanie appelle une scène, et que j’appelais fragment à l’époque. Une jeune femme m’avait invité pour une rencontre littéraire à Lille, et m’avait dit : « J’aimerais bien que vous m’écriviez un monologue que je dirais à cette occasion là ». Ca l’amusait de faire ça. J’ai donc essayé de lui écrire un monologue mais comme je ne la connaissais pas, je n’étais pas très inspiré. Je n’avais jamais vu sa tête, son corps, sa voix. Je séchais et j’ai opté pour le dialogue. Je lui ai dit : « J’ai écrit un dialogue et on le dira tous les deux si vous le voulez ». Ce dialogue était effectivement un dialogue amoureux. Il s’agit d’un petit sketch de dix minutes entre une Elle et un Lui, très abstraits, absolument pas définis ni en âge, ni sociologiquement ou autre. Ce fragment s’intitulait Dis-moi que tu m’aimes. Il commençait par elle qui disait à lui ou lui qui disait à elle : « Dis-moi que tu m’aimes ». Ils glosaient ensuite tous les deux sur cette formule bizarre. Quel est l’intérêt de ce dire « je t’aime » dans un couple ? Est-ce qu’un « je t’aime » est une preuve de quelque chose ? Est-ce qu’un « je t’aime » contient toujours une part de vérité ? Est-ce qu’il est nécessaire de se dire « je t’aime » quand on est absolument sûr de l’amour ? Est-ce qu’il peut y avoir de l’amour sans ce décret qu’on appelle performatif. Le performatif c’est une formule dont l’énoncé même fait acte. On prend toujours deux exemples à la fac, au lycée ou en hypocagne : Je te baptise et Je t’aime. Il y a un geste qui se joint au baptême, qui se joint à l’énoncé, mais le fait même que ce soit décrété fait baptême déjà en soi. «  Je t’aime » n’est pas simplement l’expression d’un état amoureux, le « je t’aime » il le produit. C’est intéressant, au théâtre, une parole qui fait acte, un acte de parole au sens strict, parce que le théâtre c’est ça.

Avec Mélanie, nous est venue l’idée de construire une pièce qui serait divisible en tout un tas de fragments, chaque fragment correspondant à un jalon d’une histoire d’amour, estampillé par une formule canonique du discours amoureux. Le premier fragment s’intitule « On pourrait se voir un jour ? ».

Mélanie Mary :

L’idée était d’interroger le quotidien essentiellement, ces phrases-là qu’on se dit tous dans le quotidien d’un couple, d’une histoire. L’idée était de commencer chaque fois par cette phrase pour interroger le quotidien, le plus simple, de partir de sujets qui nous concernent tous. L’objectif était de ne pas faire une grande histoire d’amour, une histoire des passions, mais plutôt aller du côté de la tendresse, du côté du rire, des choses qui soient moins énormes que ce que le théâtre traite d’habitude. Nous souhaitions être dans des plus petits sujets, être au plus proche de ce qu’il se passe vraiment dans le réel. Réfléchir sur l’amour c’était également réfléchir sur le théâtre avec cette même logique où le « je t’aime », quand je te le dis, il faut que tu y crois pour que ça existe. Au théâtre c’est la même chose. Si je suis là c’est parce que vous croyez qu’il y a une réalité qui est digne d’intérêt et que vous croyez à la fiction qui est en train de se passer.

François Begaudeau :

Pourquoi est-ce que l’amour trouve un espace aussi privilégié d’examen de lui-même que le théâtre ? Parce que le théâtre s’organise autour de la parole. Quelque décor qu’on déploie, quelque jeu de lumière qu’on mette en œuvre, le théâtre est avant tout un lieu où ça parle. Je suppose évidemment que dans l’histoire du théâtre, que je ne connais qu’au millionième, il y a des pièces muettes. On n’a pas dû y couper, elles sont peut-être très bien d’ailleurs. Il y en a aussi où la parole est très rare. Mais le tout-venant du théâtre, notamment les pièces classiques, est essentiellement constitué de paroles. A l’écrit il y a quelques didascalies, mais globalement le texte consiste dans les répliques des personnages. C’est ce titre là que l’amour est un sujet privilégié du théâtre. Car l’amour ce n’est pas que du sentiment, c’est aussi des mots, beaucoup.

Elle et lui s’interrogent sur le statut des mots dans une histoire d’amour. En même temps qu’ils vivent une histoire d’amour, ils réfléchissent à l’amour, donc on pourrait se dire : « Ah c’est vachement théorique. Ah du coup c’est une pièce un peu intello. Les types ils sont constamment en train de parler d’amour plutôt que de le faire. Ca va, c’est un peu du blabla théorico-truc ». Mais une histoire d’amour est beaucoup faite de paroles. On va au cinéma, on va manger une glace, parfois on contemple des paysages en silence (moi j’ai toujours eu un peu de mal, d’ailleurs, ça donne lieu à un échange un peu comique dans la pièce où elle impose le silence pour lui montrer que certains sentiments se passent de mots, et lui n’arrive décidément pas à se taire). Donc oui l’amour c’est tout ça, mais surtout c’est beaucoup de conversations entre les sujets amoureux. On prend d’ailleurs très souvent comme symptôme de l’extinction de l’amour le fait que les amants n’ont plus rien à se dire. « Ah regarde ce couple au restaurant, ils se parlent pas, c’est terrible ». Non seulement on se parle beaucoup quand on s’aime, mais on se parle beaucoup d’amour. Le processus amoureux même inclut la parole sur lui-même. En d’autres termes, le méta-amour fait complètement partie de l’amour. Ainsi, cette pièce qui a l’air parfois de subir une déviance verbale, est finalement beaucoup plus réaliste qu’elle en a l’air.

Mélanie Mary :

L’idée était également de rendre à la parole sa réalité sexuelle c’est-à-dire que le désir est aussi fait de mots, c’est ce que dit François. On nous demande régulièrement : « Quand est-ce qu’ils jouissent ces personnages ? Finalement ils n’arrêtent pas de se parler mais quand est-ce qu’ils jouissent ? » Justement. Nous ne sommes pas dans la résolution. Ca continue à parler. Le sexe se fait également en parlant, en développant une idée en commun et en essayant d’être lucide sur ce qu’il se passe en même temps. Il est vrai que ce n’est pas une pensée évidente, sur quelque chose qui est tellement épidermique comme l’amour, que de poser de la pensée, de poser du rire. Par exemple, moi j’ai commencé à répéter avec un premier comédien qui était très heurté par cette manière un peu distanciée de parler d’amour alors que la pièce est très émouvante. Pour lui, c’était extrêmement cruel que de poser de la pensée sur le plus épidermique, sur quelque chose qui appartient au non dit. Il y a des choses qu’il ne faudra peut-être pas dire, qu’il est dangereux de dire, etc. Et c’est une pièce qui, je pense, dit exactement le contraire c’est-à-dire que la parole c’est du sexe aussi. La parole ensemble c’est du sexe et du présent.

François Begaudeau :

La est éminemment érotique. Et l’érotisme c’est de la pensée. Il y a cette idée très répandue, et sans doute utile à ceux qui la répandent, que l’amour aurait à voir avec quelque chose qui serait infra-conceptuel, et que réciproquement à partit du moment où l’on pense, on n’est plus dans l’amour ; que l’amour évolue dans l’épidermique, le sensuel, le sensoriel, l’intuitif et qu’à ce titre il ne fait pas bon ménage avec la pensée : à partir du moment où on pense l’amour c’est qu’il n’y a plus d’amour, dit-on. Or, si on observe vraiment ce que font les sujets amoureux, et si on s’observe soi-même dans cette posture-là, c’est incroyable comme l’amour fait penser. Chaque fois que je me retrouve dans un contexte amoureux, ça pense. Je ne sais pas si c’est exactement de la pensée, comme c’est dit d’ailleurs dans la pièce : est-ce que c’est de la « pensée pensée » ? Ou est-ce que c’est juste ce que Rancière appelle de la pensivité c’est-à-dire cette machine folle qui s’active dans le cerveau, assez peu dissertative, pas très organisée? Les sujets amoureux théorisent beaucoup, ou affutent leurs théories sur l’amour. Par exemple en permanence se pose une question éminemment philosophique qui est celle de la vérité. La première chose qu’interrogent deux amants potentiels c’est la vérité de leurs sentiments. Est-ce que tu m’aimes vraiment ? Est-ce que ton « je t’aime » contient de l’amour ? Est-ce que tes mots contiennent de la vérité ? Cette batterie de questions appartient à la psychologie amoureuse depuis toujours. C’est toujours : est-ce que tu m’aimes en vérité ? Et ce n’est pas une question de « oui oui mais ça c’est des amoureux pour des films de Desplechin, pour des films de Rohmer, ce sont des bourgeois qui sont passés par la fac donc eux quand ils s’aiment ils font du blabla ». S’il y a vraiment un truc qui fait penser tout le monde, de façon complètement transversale aux classes sociales, c’est l’amour. C’est le lieu de la pensée commune. Donc cette expérience, la plus viscérale de ce qui nous traverse, est aussi la plus conceptuelle. Ce lieu-là m’intéresse beaucoup. Cette connexion entre le conceptuel et l’organique, c’est mon lieu d’écriture.

Je reviens à la genèse. Pas celle de la Bible, hein, celle de la pièce. Dans le même temps qu’elle s’écrit, Mélanie fait déjà des essais avec des comédiens dans le role de Lui, puisque, étrangement, elle fait Elle. D’essayer le texte est toujours très fertile. De l’un d’eux, Mélanie me dit qu’il était dans une logique de personnage. Il cherchait vraiment à identifier qui était ce Lui, qui était cette Elle, et ainsi à leur donner une identité. C’est un travail qu’on fait parfois comme comédien en donnant des identifiants psychologiques, sociologiques ou biographiques. Il avait quels rapports avec son papa, tout ça. Or, tout cet aspect est sciemment occulté par la pièce. Elle et Lui sont sur un plateau de théâtre et nous n’en saurons pas plus. Il n’y a pas de hors champ, il n’y a pas de dehors. Elle et Lui, sont là, et ce qui les identifie c’est ce qu’ils manifestent là pendant 1h30 : un corps, une voix, des déplacements, des gestes, et des mots bien sur. Excusez du peu.

Mélanie Mary :

C’est une joute également. C’est une espèce de match, d’action-réaction. On lance un truc, on le saisit puis on renvoie la balle… C’est une écriture qui va très très vite et qui n’est effectivement pas dans la psychologie. Je ne jette absolument pas la pierre à ce comédien, c’est comme ça qu’on nous apprend à jouer aussi. Ca dépend avec qui on joue. Il y a évidemment un règne de la psychologie chez l’acteur qui a besoin de montrer tout le travail qu’il a fait, de montrer l’avant et l’après. Là, ce n’était pas du tout ce travail-là. Il y a juste besoin d’être là, ici, dans des registres très divers parce que certaines fois c’est drôle, d’autres fois c’est philosophique ou encore tendre. Certaines fois c’est sexy, d’autres fois c’est complètement crétin. Ils l’assument et ils en rient ensemble. Il faut ainsi un acteur qui soit capable de passer dans tous ces registres-là et qui ne se la racontent pas trop non plus car il ne faut pas avoir peur de ne pas être drôle parfois : c’est parfois drôle avec des blagues « à deux balles » mais ils aiment bien. Il faut un acteur qui soit capable de passer par tous ces états-là, d’être dans un vrai présent de théâtre. En effet, on improvise également beaucoup dans certains passages. Là, nous le faisons avec François sur les lectures publiques. Il faut qu’il y ait des plages où l’on puisse se surprendre et connaître la partition – c’est comme de la musique – pour improviser et voir ce qu’il se passe en « live » avec le public. Ce n’est pas évident de trouver un acteur qui soit là-dedans. Un acteur qui soit près à le faire, à prendre ce risque-là et qui ait déjà peut-être cette habitude. Au début, nous avons cherché des acteurs de « one man show », des acteurs comiques qui avaient l’habitude du rire, de cette rythmique-là, de la rapidité, du « bide ». Le mec qui fait du « one man » il a l’expérience du « bide » aussi. Nous nous sommes ensuite heurtés à une autre difficulté. L’acteur à qui nous l’avons proposé à ce moment-là ne se voyait pas au théâtre. C’était trop sérieux. Alors je lui expliqué que justement là c’était différent mais pour lui c’était non. De plus, le théâtre est une économie longue. On répète en général au moins six semaines avant de monter une pièce qui, au mieux, se joue quatre mois. Six mois peut-être. Après il y a une tournée. C’est long. Alors que lorsqu’on commence à faire du cinéma ou du « one man » c’est plus court et on gagne plus d’argent. Nous ne sommes pas dans les mêmes logiques. On cherche donc toujours un acteur qui soit capable de passer par tous ces registres-là avec ludisme, en prenant plaisir à jouer.

François Begaudeau :

Je pense qu’il règne toujours une grande confusion autour de cette histoire de psychologie. Souvent, dans la critique de cinéma, de théâtre, ou dans la critique littéraire, on entend : « Cette pièce est bien car elle n’est pas psychologique. Elle n’est pas tombée dans la psychologie ». Il faut noter que le terme psychologie circule beaucoup comme repoussoir et, Mélanie et moi, nous venons de nouveau de l’utiliser comme tel. Surtout pas de psychologie ! Je crois qu’il faut bien s’entendre là-dessus. Je considère que mes écrivains préférés sont des grands psychologues. Molière est un grand psychologue. Les moralistes du 17ème siècle sont beaucoup moins des moralistes au sens où l’on pourrait l’entendre de nos jours, et encore moins des moralisateurs, que des psychologues. J’ai toujours aimé cette littérature-là : La Rochefoucauld, La Bruyère, Pascal (grand psychologue). Et puis Nietzsche, de son propre aveu, est le plus grand psychologue de tous les temps. Quelle est la grande différence ? Quelle est donc le type de psychologie que Mélanie et moi refuserions au sein de cette pièce ? Il s’agit de la psychologie qui pose qu’un être humain serait doté d’une espèce de logiciel psychologique. On pourrait ainsi l’identifier en trois/ quatre mots. Un être qui serait toute sa vie toujours le même. Un personnage qui serait toujours le même tout le temps que dure la représentation, tout le temps que dure l’histoire qu’on nous raconte. Ce personnage-là, nous pouvons dire qu’il est très typé, comme c’était généralement le cas au 17ème, untel est misanthrope, l’autre est jaloux, l’autre encore est avare, etc. Ce sont des traits définis. Notre époque ajoute la conviction que le logiciel psychologique des individus se fossilise assez tôt. Ce qui consacre la domination de la psychanalyse au sein de la psychologie. Il y a cette idée qu’un certain nombre de choses se forment, soit dans la petite enfance, soit un peu après, qui seraient liées au triangle œdipien : le papa, la maman et l’enfant. Ce serait notre foncier psychologique qui serait là, le reste étant un vernis inessentiel. Nous aurions donc une identité psychologique fixe. Alors un acteur qui adhérerait à cette idée, il est normal qu’il demande quel est le logiciel psychologique de son personnage. Que vais-je jouer comme continuité pendant deux heures ? Qu’est-ce qu’il y a au fond de moi ? Quelle est ma clé ? Il s’agit de tout ce système que nous connaissons bien de l’actor’s studio et de plein d’autres succédanés de cette chose-là, qui n’est d’ailleurs pas aussi horrible que ce qu’on le dit, parce que l’actor’s studio a surtout souffert de ces caricatures. Donc j’ai besoin de savoir, pour Elle et Lui par exemple, qui étaient les parents ? Etaient-ils orphelins ? Y avait-il des frères ou des sœurs ? Un frère jumeau mort ? C’est à coté de la plaque bien sur, concernant cette pièce. « Elle » n’a même pas de métiee. Ils ne sont pas identifiés par des choses qui les précéderaient, qui engageraient autre chose que ce qu’ils ont à se dire tous les deux. C’est une espèce de vase clos. Ils sont en réaction avec ce que dit l’autre. Ca donne ce que disait Mélanie : si l’autre propose de penser alors je vais me mettre en position de penser. Si l’autre commence à faire le con, alors je vais me mettre en position « je suis un crétin ». Si l’autre commence à être sensuel et érotique, alors il y aura un moment érotique et sensuel. Tout ce que l’on peut dire de lui et d’elle c’est qu’ils sont la somme des choses qu’ils ont dites et faites pendant une heure et demie. De la psychologie, oui, mais ici et maintenant. De la psychologie situationnelle.

(…)

Tout ceci fait que la pièce n’est finalement jamais terminée. Nous l’avons lue encore ce matin et il y a encore quatre ou cinq répliques que j’ai envie de virer. Je ne les supporte plus. Elles ne me font plus rire. Je les trouve lourdes. Je pense qu’elles ne marchent pas. Elles ne produisent pas l’effet que j’en escomptais sur le public.

Peut-être que tu pourrais parler de la production ? On va parler un peu de sous aussi parce que nous sommes essentiellement là pour ça. Regardez, il y a une petite boite là où vous pouvez verser ce que vous voulez au-delà de cent euros.

Mélanie Mary :

Vous serez adhérents à Un deux un deux association. Nous sommes là en lecture car la pièce n’est pas encore produite afin de la montrer au public ainsi qu’aux professionnels à Avignon. Elle n’est pas produite et elle met du temps à se produire pour des raisons très concrètes. La première, nous le savons tous, il y a beaucoup moins d’argent dans la culture. Il y a une politique beaucoup moins volontariste là-dessus. Dans un deuxième temps, je suis un jeune metteur en scène et une jeune comédienne. Je n’ai jamais fait le choix des deux. Je joue dans les spectacles que je mets en scène. Je trouve qu’être sur le plateau, être à l’intérieur et à l’extérieur, évidemment accompagnée d’une équipe compétente, c’est très bien. C’est bien de pouvoir expérimenter les choses qui se produisent également sur le plateau et de ne pas être uniquement à l’extérieur en analyse des choses. En ce sens, je n’ai jamais eu le temps d’implanter ma compagnie dans un lieu. Quels sont les moyens pour une jeune compagnie de théâtre pour se professionnaliser ? Les subventions que va lui donner la région éventuellement, les subventions publiques également. Pour cela, il faut faire un travail d’implantation dans une région. Ca passe par des ateliers, par un partenariat avec des théâtres, des résidences qui font un travail vers les collèges, les lycées, etc. C’est un travail que je n’ai jamais eu le temps de faire avec ma compagnie parce que je n’ai jamais renoncé à jouer. Ca prend donc du temps de parler aux tutelles qui pourraient donner ces subventions-là et ainsi de pouvoir accéder au théâtre subventionné qui lui n’est fait que de ce réseau national. En outre, il ne s’agit que de la deuxième pièce de théâtre de François. La première va être jouée pour la première fois l’année prochaine. Elle s’intitule Le problème et va être jouée notamment au Théâtre du rond point à Paris, ainsi qu’au Théâtre Marigny, en province, avec Emmanuelle Devos et Jacques Bonnaffé dans une mise en scène d’Arnaud Meunier. François n’est donc pas identifié comme un auteur de théâtre. Il nous faut donc faire tout ce boulot-là de parler à des directeurs de théâtre qui le connaissent en tant que romancier, critique, toutes les choses qu’il peut faire. Auteur de théâtre, voilà un domaine qu’on ne connaît pas. Qu’est-ce que ça donne ? Ca aussi ça prend beaucoup de temps. On l’a ainsi fait en lecture. L’enjeu de la première lecture était d’inviter des théâtres très différents bien que ciblés un minimum, mais des théâtres autant privés que publics pour voir à qui ça allait plaire et qui allait y être réceptifs. Moi je n’en savais rien. Je me demandais. Ainsi, au fur et à mesure, nous avons vu à qui nous pouvions nous adresser et qui était intéressé. De fait, tout ceci prend du temps et c’est pourquoi nous nous sommes rencontrés en janvier 2009, nous sommes en juillet 2010, et nous sommes encore en train de chercher une production. Cependant, des choses se dessinent très concrètement. C’est cette logique du même qui règne partout c’est-à-dire qu’il faut, pour qu’une chose soit programmée, qu’elle soit identifiée et qu’on la connaisse. On prend très peu de risques, de moins en moins, en termes de création. Il y a de moins en moins de choses qui nous permettent de le faire.

François Begaudeau :

A ce jour (2010, ndlr), j’ai effectivement écrit deux pièces et j’ai les deux extrêmes. La première pièce que j’ai écrite, elle a été éditée par le théâtre ouvert parce que j’avais travaillé avec eux. Ils publient des pièces aux éditions Tapuscrits. Elles sont ainsi mises à disposition de metteurs en scène. Jusqu’ici ça ne mange pas de pain, on écrit une pièce, on connaît des gens qui la publient, des metteurs en scène la lisent et éventuellement, ils ont dans l’idée de la monter. C’est ce qu’aurait pu faire Mélanie. Elle aurait pu lire Le problème, trouver la pièce intéressante et décider de la mettre en scène, et galérer ou pas. Ce qu’il s’est passé dans ce cas, c’est qu’ Arnaud Meunier, a décidé de la monter. Ce n’etait pas gagné, il faut trouver de l’argent, le théâtre coûte très cher et ne rapporte pas beaucoup. Mais voilà il va trouver une comédienne connue, Emmanuelle Devos. Parce qu’elle a aimé le texte, parce qu’il y a eu une connexion qui a permis qu’elle lise le texte quand on lui a demandé de le faire – car ce n’est pas toujours le cas – elle accepte et d’un seul coup les portes s’ouvrent. Vous avez là la « success story » qui passe par l’acteur, comme souvent dans le cinéma et le théâtre. L’embrayeur fondamental de l’économie du cinéma et du théâtre c’est l’acteur. Qu’on l’appelle « bankable «  veut bien dire ce que ça veut dire. Ensuite, Jacques Bonnaffé est arrivé ce qui a permis de valider tout ça et que des théâtres de province soient intéressés. Tant qu’il n’y a pas cette espèce d’embrayeur-là, il faut s’en remettre au bon vouloir des directeurs de théâtre qui, pour les raisons exposées par Mélanie, ne sont pas toujours prêts à le faire. En outre, ils n’ont pas une grande latitude. Je commence à le comprendre en mettant un orteil dans le théâtre. Je parlais avec le type – j’ai oublié son nom – du théâtre de l’Odéon qui est censé être lecteur de pièces au théâtre de l’Odéon. Ce type était extrêmement lucide et très drôle puisque belge. Si si j’ai constaté ça chez les belges. Je ferai une autre conférence sur la drôlerie des belges. Il ne se racontait pas d’histoires et m’a dit : « Je ne sers à rien. Je suis censé lire des pièces, les repérer, suggérer au conseil d’administration de l’Odéon ainsi qu’au directeur une pièce car le texte est formidable et qu’il serait intéressant de la monter… mais ce n’est évidemment pas comme cela que ça se passe ». Ca passe par tout un tas d’autres biais. Il y a des montages préalables qui sont souvent liés à un metteur en scène, à un comédien, ou encore à l’alliance des deux. Le texte est presque secondaire au sein du processus de financement et de production d’une pièce de théâtre. Je dis ça sans aucune mauvaise humeur. C’est un biais comme un autre pour pouvoir monter des choses. Ce n’est pas plus con que le texte finalement. D’ailleurs le fait que Le problème soit promis à une espèce de vie scénique tout à fait satisfaisante et que Un deux un deux rame derrière n’induit à aucun moment, à mes yeux en tout cas, que l’une soit meilleure que l’autre. Rien à voir avec la qualité de la pièce.

Mélanie Mary :

Le problème et Un deux un deux sont des histoires qui vont se croiser puisque je vais être l’assistante d’Arnaud Meunier sur Le problème. Les scènes qui programment Le problème commencent désormais à s’intéresser à Un deux un deux beaucoup plus concrètement. Je suis très heureuse qu’il y ait ce partage de pensée et de travail autour du théâtre de François. Je pense qu’il s’agit d’une démarche saine à l’inverse de se dire qu’un metteur en scène monte le même auteur. Arnaud et moi on s’est rencontrés et avons vu chacun le travail de l’autre. C’est ainsi que nous avons conclu qu’il serait très intéressant de travailler sur le même auteur parce qu’il y a des choses plus ou moins similaires dont tout le monde peut profiter. Tout ceci me plaît beaucoup. Il y a un échange sur deux économies différentes, deux metteurs en scène différents. C’est bien que ça puisse circuler et qu’on ne soit pas constamment renvoyés dos à dos dans notre pratique, isolés, et que ça prenne cinquante ans avant qu’il y ait des choses qui se passent. Ensemble c’est toujours bon. Attention au slogan !

François Begaudeau :

Une chose est commune à Arnaud Meunier et Mélanie, pour les connaître tous les deux un peu mieux dans leur rapport au théâtre, c’est qu’ils sont extrêmement dévoués au texte. Ce sont des personnes pour qui le geste de mise en scène est avant tout : « Je lis le texte. Je ne le lâche pas. Je le regarde à la virgule près et j’essaie déjà de rentrer dans le trip… » Ils travaillent de façon extrêmement studieuse, précise, pointilleuse… Au passage ils enculent quelques de mouches, et ma fois certaines mouches apprécient.

Arnaud me disait que le metteur en scène avait pris le pouvoir dans les années 1960/ 1970. Arnaud met souvent en scène Michel Vinaver qui a été le premier à dire que ce n’était plus possible. Ils prennent le pouvoir sur une pièce c’est-à-dire qu’ils sont reconnaissables dans la mise en scène beaucoup plus qu’à l’écriture. L’équilibre s’est rompu. Lorsque j’entends les metteurs en scène parler de leur travail, ils sont sans doute talentueux, mais cela me donne l’impression que c’est la prime à celui qui mettrasa touche. Or, Mélanie et Arnaud ne sont pas du tout comme ça. Arnaud a un petit nom en tant que metteur en scène, il pourrait se la péter, mais non. J’ai l’impression qu’il n’a pas de sur-moi d’auteur. Il place plutôt son plaisir et sa volonté de puissance dans l’idée d’être parfaitement littéral. Il est évidemment très agréable de travailler avec des personnes comme ça, même si je n’avais aucunement l’intention de me mêler de la mise en scène du Problème. Je vais les laisser travailler tous les deux avec les comédiens et l’équipe et je le ferai avec d’autant plus de sérénité que le texte passe en premier. Ce sont des personnes qui aiment le texte et la textualité tout simplement.

Emmanuel Ethis (directeur de la fac d’Avignon)

Vous êtes tout simplement en train de reposer des questions qui taraudent le festival d’Avignon. En effet, depuis quelques années, la place du texte est questionnée dans ce festival dont on en fait la critique. Il y a de moins en moins de paroles, de moins en moins de textes. Or, vous remettez la parole au centre et c’est sans doute une question très importante. Par ailleurs, vous la remettez à travers une histoire d’amour. Nous avons bien compris dans cette dialectique qu’une histoire d’amour passe par la parole. Vous avez l’air de dire oui. Néanmoins, c’est presque inévitable quand on est sur une scène de théâtre. Il est vrai également qu’une histoire d’amour qui passe par des mots est très compliquée. En effet, on se rend compte au moment où l’on prononce ces mots – je t’aime – que c’est d’une banalité absolue. C’est d’une banalité absolue parce que tout le monde les dit. C’est la seule manière d’exprimer les choses, par la parole. En outre, on pense tous dire quelque chose d’exceptionnel qui est au fond, quelque chose de profondément banal. Ainsi, c’est toute la valeur que nous allons mettre dans le sentiment qui l’accompagne qui va décrire ce qu’on imagine être, quelque chose d’absolu. On se rend compte également que les mots nous emprisonnent dans les histoires d’amour. Par ailleurs, le fait même de dire « une histoire d’amour » est presque quelque chose de contradictoire. En effet, par tout ailleurs, une histoire est déterminée par un début, donc par une fin. Sinon, il ne s’agit pas d’une histoire. C’est autre chose. Nous sommes au sein d’un espace narratif. Ainsi, l’expression « histoire d’amour » renvoie à un concept qui nous oblige à terminer cette histoire. Si nous ne la terminons pas, alors ce n’est pas une histoire d’amour, c’est juste de l’amour. En ce sens, je pense que la plus belle histoire d’amour jamais vue au cinéma doit sans doute être celle de Thelma et Louise. En effet, elles arrivent à un absolu où il faut mourir en même temps. On prouve qu’on a atteint le summum et qu’on ne peut aller au-delà. Mieux vaut mourir tout de suite parce que sinon, on sera obligé de conclure cette histoire d’une manière ou d’une autre, pour en vivre peut-être une autre, et une autre, et une autre… Je pense que cette parole-là est absolument passionnante.

Mélanie Mary :

Dans notre cas, il y a vraiment une histoire d’amour. Ce n’est pas seulement une conquête amoureuse. On a souhaité montrer ce couple au quotidien qui passe par différentes étapes et qui essaie de créer un équilibre, une sorte de fil sur lequel ils arrivent à construire une durée, à continuer. Ils ne se prennent jamais le mur de l’absolu tout en sachant très bien que c’est constitutif de l’amour et d’une certaine exigence vis-à-vis de la vie, de l’autre et de soi-même. Ils finissent par déterminer qu’il ne faut faire ni du lourd ni du léger, mais du « lourd/ léger ». Ils comprennent que c’est tout un travail et que l’amour c’est du travail. Ca peut être drôle de travailler sur ça. Ce que nous avons raconté finalement, c’est comment ça dure, comment ça se constitue, comment ça continue. L’une des clés c’est qu’ils essaient de préserver, dans une attention très exacte, les mots. Ils font attention à ce qu’ils se disent l’un l’autre. Il y a un dosage de vannes et de sérieux sans jamais en être dupes.

François Begaudeau :

La douleur, la souffrance, la séparation, la déchirure sont considérés dans le champ artistique, comme plus solubles dans l’art que des sentiments comme la tendresse, la douceur. La douceur c’est les jours qui passent par exemple, un couple pris dans sa quotidienneté sans événement. Quel art essaie de restituer ça ? Le théâtre a une vraie propension à aller du côté de l’amour là où ça se déchire, là où c’est tragique, là où c’est… théâtral. Ca donne évidemment de très grandes pièces. Ca donne également quelques automatismes qui sont assez peu interrogés. Un film sorti il y a deux mois. C’est Emmanuel Béart et son conjoint qui l’ont fait. Ils racontent leur propre histoire. Ca m’intéresse toujours : ça donne quoi un vrai couple à la ville qui se montre à la scène ? Qu’est-ce qu’il va montrer de lui ? Par ailleurs, je sais que le couple en question existe toujours. Or, qu’est-ce qu’ils projettent de leur histoire à l’écran ? Tout ce qui va mal ! C’est un film extrêmement tragique, extrêmement douloureux, extrêmement éploré, extrêmement écorché… Ils se déchirent tout le temps. Il est bizarre que ce couple qu’on imagine très bien derrière la caméra, sur le plateau, complice et heureux, soit le contraire devant la caméra. A partir du moment où ils se mettent en scène, toute la bonne humeur, la complicité, la tendresse… tout est oublié. Parce qu’ils pensent tous les deux que la tendresse ce n’est pas artistique. Ce qui est artistique c’est quand on se tape dessus et qu’on se dit « Ouais y a pas d’amour, je le sais, au revoir… » C’est très étonnant lorsqu’on y pense. J’aimerais bien qu’il y ait un vrai couple à la ville qui se raconte tel qu’il est à la scène, dans sa quotidienneté, qui est plus riche et complexe qu’on ne le dit. Ce n’est pas un long fleuve tranquille. Ca sinue. Ca zigzague. Ça s’aime moyen ou ça s’aime beaucoup, selon les jours. Voilà comment les gens vivent, mais le cinéma et le théâtre ne nous en donnent aucune nouvelle.

Emmanuel Ethis :

L’espace de la déchirure ou de la séparation n’est évidemment ni plus intéressant ni mieux mais ça nous aide surtout à vivre. En effet, nous vivons tous des drames et ça nous rassure que de les voir à l’écran. Nous nous disons que c’est finalement encore plus dramatique lorsque c’est filmé là-bas. Il ne faut pas oublier que ces espaces de représentations nous aident à vivre. Savoir que tout va bien pour les autres… Si, ça nous aide peut-être à imaginer que nous pourrions aller mieux. Nous sommes d’une société éminemment sadomasochiste, comme le soulignait Olivier Py il y a quelques années, donc hyper pessimiste par rapport à ça et on adore se faire mal. C’est un petit peu comme les chansons d’amour. Elles sont terriblement mélancoliques. Par ailleurs, ça vend mieux. C’est très intéressant de voir ce qui se vend.

François Begaudeau :

Ce que nous entendons nous par banal n’est pas dans le sens de vieux universaux qui traversent la vie des uns et des autres : l’amour, la séparation, les enfants, etc. Ce que j’appelle le banal c’est le quotidien. Et ce n’est pas banal ! Le quotidien concerne tout le monde, même Robert De Niro ou moi. Au bout du compte, il y a un élément commun dans notre vie à Robert et à moi Même s’il habite une grande maison en Californie et que moi c’est moins mon cas, il y a quand même un moment où il y a de la quotidienneté chez lui. Il est soumis aux mêmes petites problématiques Comment je parle à ma meuf ? Qu’est-ce que je lui offre ? Comment est-ce qu’on se parle quand on va au restaurant ? Comment est-ce qu’on couche ensemble ? Est-ce qu’on en parle, de coucher ensemble ? Oui, Robert a plein de soucis. Il devrait venir voir la pièce.

 

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135 Commentaires

  1. une création théâtrale de 2004, qui s’intitule « unplusun » : sur le couple mais le couple qui vit ensemble, mais le couple décrit dans sa part (majeure)d’animalité : plus de cris et de postures animalières (voir la petite vidéo : réjouissante)que de véritables dialogues et de recherche sur le couple avec les mots, comme c’est le cas/le fil conducteur dans « un deux un deux »
    je trouve intéressant de ramener ici une autre oeuvre de théâtre sur un thème proche mais avec un traitement différent :
    http://www.singedebout.com/portfolio/unplusun/

    • @Helene: compagnie singe debout, c’est rigolo.

      • @patricia: oui, comme quand le metteur en scène Jean-Yves Ruf dit qu’il prenait sa mère pour une vache, la confusion humain-animal est réjouissante, et j’aime beaucoup quand il dit que pour lui c’était l’asile ou les planches.
        je suis très fan des gens fêlés, pour le côté incongru et décalé de leurs faits, gestes et pensées, et pour la dimension de différence qu’ils apportent. je crois d’ailleurs qu’on est tous un peu fêlés, certains le reconnaissent, en rient, en jouent, le positivent ou au contraire le repérant en sont honteux, le cachent. je crois que c’est plutôt bon de laisser vivre ce qui est spécial en nous.
        à propos d’homme fêlé et de différence, je viens de terminer un superbe livre dont le narrateur est un homme de 37 ans qui vit dans la campagne norvégienne avec sa soeur aînée, les parents sont morts. cet homme est à part, fait des efforts énormes pour essayer de se faire comprendre de sa soeur, se faire accepter des villageois, essaie de s’ajuster sous la pression de sa soeur au modèle ambiant(travailler, être un homme responsable, fort, fiable, fûté) mais difficile/impossible pour une carpe de devenir un lapin. pas capable de mener à bien un travail agricole ou forestier il est déclassé dans la petite société où il vit, malgré le souci des gens de ne pas être blessants, et même si petit à petit au gré de circonstances favorables il arrive à prendre confiance en lui, mais ça reste très précaire.
        en dehors de son incapacité à travailler et à mener une vie sociale standard sur un temps prolongé, il a une façon de penser et de communiquer qui reste largement incomprise des autres, qui eux pensent utile et malin, alors que lui a un mode de pensée magique et existentiel (il voit dans la passée d’une bécasse au-dessus de la maison un signe de chance, dans les coups de bec de l’oiseau dans la vase une façon de lui parler, il s’effraie de voir deux yeux qui le fixent des profondeurs du lac quand sa vieille barque prend l’eau), dans lequel la nature occupe une place centrale, fait priorité pour lui (quand il parle avec sa soeur, c’est toujours au sujet d’un fait lié à la nature, sa soeur invariablement ne voit jamais en quoi cela est important, ne sait que tenter de le rassurer quand elle voit qu’il est très perturbé), avec laquelle il est en symbiose (il est traversé par les éclairs d’un orage, il est envahi mentalement par la menace virtuelle des fausses oronges, champignons vénéneux qu’il voit partout), le rend heureux (la bécasse) ou malheureux (la bécasse tuée), présage de bons ou de mauvais événements le concernant (un des deux trembles qui portent son nom et celui de sa soeur est foudroyé après un orage et il se demande qui de sa soeur ou de lui est menacé), va jusqu’à déterminer son existence : il laisse finalement la nature décider de sa vie (continuer à vivre avec sa soeur et son nouveau compagnon ou mourir noyé, selon que le vent va se lever ou non sur le lac où il s’est volontairement immergé et tente de rejoindre la rive). drôle de pari dont l’enjeu est sa vie ou sa mort et le hasard laissé au vent qui lèvera la vague qui le noiera il est lui-même les dés dans les mains de la nature. très belle fin de ce livre qui se termine par un pari, un pari extrême.
        c’est en recherchant des commentaires sur ce livre que je suis arrivée sur une vidéo de Jean-Yves Ruf au sujet de ce livre (les oiseaux de Tarjéi Vesaas), qui m’a mené vers la bio wikipédia de J-Y Ruf où j’ai découvert qu’il n’était pas prof comme je l’avais d’abord pensé mais acteur, metteur en scène, sur Strasbourg, avait mis en scène de nombreuses pièces, dont une « Erwan et les oiseaux » (qui a retenu mon attention, parce qu’Erwan et parce que les oiseaux) et une autre « unplusun », titre que je n’ai pas compris d’emblée, puis que j’ai rapproché de « un deux un deux », joli titre aussi qui suggère en soi pas mal de choses sur le couple : on est un, on est deux, puis de nouveau un etc (dans un couple on fusionne par moments, les moments de complicité, à d’autres moments du couple – les plus nombreux ? – on n’est que soi); « un deux un deux » comme quand on teste le micro avant un concert, histoire de voir si le son passe, comme dans un couple : le son, le sens passent-ils ?

  2. Les dates sont passées, alors on n’en parle plus? Comment se passe la fin des représentations ? Que fait-on du décor? Est-ce que les acteurs/auteurs/metteurs en scène, équipe technique continuent à se voir pendant quelque temps? Est-ce qu’une réunion de bilan a lieu?
    Comment quitte-t-on un texte qui vous a occupé l’esprit pendant plusieurs mois? Comment quitte-t-on ses partenaires?
    Est-ce qu’on est vidé? est-ce qu’on est galvanisé à l’idée de pouvoir se lancer dans autre chose? Est-ce qu’on ressent de la fatigue? de la tristesse? de la plénitude?la satisfaction du contrat accompli?
    Un Deux Un Deux, François,il est rangé dans un rayon à côté du Problème et du Foie? Est-ce qu’il traîne encore sur ta table?Est-ce que ça te fait plaisir, quand par hasard tu tombes sur la couverture? Est-ce que tu es content de ce texte? Est-ce que tu changerais des choses si tu avais à le reprendre?
    Est-ce que ça a été une aventure nourrissante?Est-ce que ton intérêt s’est maintenu tout le long des représentations, ou rapidement tu es passé à un autre travail,puis un autre, et celui-là reculait dans l’ordre des priorités?
    Est-ce que tu as envie, parfois, d’aller traîner tes guêtres devant ce théâtre,ou tu en as soupé de cet endroit pour longtemps?
    Est-ce que Un Deux Un deux va être édité ?
    Est-ce que tu as repéré des procédés dans ton écriture que tu ne reprendras pas,ou que tu reprendras? Est-ce que le public t’a appris par son attitude des choses sur ta pièce?
    Foie, Le problème, On stage, Un Deux Un Deux, est-ce qu’il y en a une qui t’est plus chère? Une que tu trouves mieux réussie?
    Est-ce que tu as envie d’en parler ou pas tout de suite ou non c’est du passé?

    • Les dates sont passées, alors on n’en parle plus? c’est pas exclu
      Comment se passe la fin des représentations ? bien
      Que fait-on du décor? on le donne à Emmaus
      Est-ce que les acteurs/auteurs/metteurs en scène, équipe technique continuent à se voir pendant quelque temps? Non, mais là il sont potes d’avant
      Est-ce qu’une réunion de bilan a lieu? Oui
      Comment quitte-t-on un texte qui vous a occupé l’esprit pendant plusieurs mois? On réfléchit au suivant, c’est ce que fait Mélanie
      Comment quitte-t-on ses partenaires? on leur offre des Smarties
      Est-ce qu’on est vidé? les acteurs sans doute un peu
      est-ce qu’on est galvanisé à l’idée de pouvoir se lancer dans autre chose? sais pas, à demander à Mélanie et François
      Est-ce qu’on ressent de la fatigue? de la tristesse? de la plénitude?la satisfaction du contrat accompli? tout dépend de comment ça s’est passé. là ca s’est passé pas trop mal, mais pas si bien
      Un Deux Un Deux, François,il est rangé dans un rayon à côté du Problème et du Foie? je range mal, je perds tout, y compris livres
      Est-ce qu’il traîne encore sur ta table? non
      Est-ce que ça te fait plaisir, quand par hasard tu tombes sur la couverture? y en a pas, il est pas publié, Magnard a refusé, trop cru pour les jeunes
      Est-ce que tu es content de ce texte? globalement oui
      Est-ce que tu changerais des choses si tu avais à le reprendre? oui, comme sur tous les autres textes sauf Tu seras écrivain mon fils.
      Est-ce que ça a été une aventure nourrissante? faudrait demander à Mélanie
      Est-ce que ton intérêt s’est maintenu tout le long des représentations, ou rapidement tu es passé à un autre travail,puis un autre, et celui-là reculait dans l’ordre des priorités? Je n’ai vu que 5 représentations. Plus, ce serait un peu répétitif
      Est-ce que tu as envie, parfois, d’aller traîner tes guêtres devant ce théâtre,ou tu en as soupé de cet endroit pour longtemps? ce théatre ne m’évoque pas grand chose si ce n’est le fait que la presse n’a pas daigné s’y déplacer
      Est-ce que Un Deux Un deux va être édité ? pas à l’ordre du jour. Aucune proposition
      Est-ce que tu as repéré des procédés dans ton écriture que tu ne reprendras pas,ou que tu reprendras? oui
      Est-ce que le public t’a appris par son attitude des choses sur ta pièce? oui, autant qu’on puisse dire « le public »
      Foie, Le problème, On stage, Un Deux Un Deux, est-ce qu’il y en a une qui t’est plus chère? Une que tu trouves mieux réussie? Je crois que là-dessus je partage l’avis unanime : Le foie est au-dessus. mais j’aime aussi beaucoup la pièce jouée récemment à Sainté, Le monde est un ours. J’espère qu’elle sera rejouée.
      Est-ce que tu as envie d’en parler ou pas tout de suite ou non c’est du passé? Je suis toujours partant pour parler d’oeuvres, des miennes comme des autres.

      • @François Bégaudeau: merci François.
        Dommage de ne pas pouvoir lire ce texte. Est-ce qu’il n’y a pas des possibilités genre souscription et édition comme les mémoires des étudiants?
        Le Monde est un ours : je découvre. Elle est récente? Tu l’as évoquée sur le site? Là aussi, édition?
        On sait qu’il y a des déperditions dans les textes écrits, mais là, un texte qui a donné lieu à des représentations, qui a pris vie,c’est difficile à accepter qu’il n’en reste pas trace . remarque naïve.
        Est-ce que c’est douloureux pour toi? Ou c’est la loi du genre et tu arrives à faire avec sans être atteint?
        Le public : est-ce qu’il y a des représentations où le public est vraiment différent des autres jours?Est-ce qu’au bout d’un certain nombre de gens, on n’arrive pas toujours à de l’à peu près semblable?

        • Pas mal de tes questions devraient etre posées aux comédiens. Pour moi ces trois mois de réprésentations n’ont pas été si substantiels. Mon boulot c’était avant.
          Je me fous totalement du fait que la pièce ne soit pas publiée. Une pièce c’est fait pour etre jouée, elle l’a été, le sera à nouveau, tout va bien.

          Le monde est un ours : écrite pour etre jouée pendant Fete du livre de Sainté. J’espère qu’elle sera rejouée (c’est ce qui est arrivée à Non-réconciliés, écrite dans les mêmes circonstances et rejouée au printemps)

          • @François Bégaudeau: Les comédiens n’auraient pas envie de venir sur ton site faire Un Deux Un Deux avec nous?

          • je vais demander à Mélanie de répondre à tes questions

          • @François Bégaudeau: merci ça m’intéresserait beaucoup.

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