Begaudeau.info, le site officiel de François Bégaudeau

Pas encore membre ? Enregistrez-vous et simplifiez-vous les commentaires !

WE’LL NEVER WALK ALONE

Je n’ai jamais vu les Clash en concert, né trop tard. D’eux à moi, il n’y a que les disques, découverts à titre posthume dans les années 86-7, et des images, dont deux émergent en ces heures rétrospectives.

La première est de cinéma, quoique jaillie du petit écran. Dans Rude Boy, Strummer chante et griffe sa guitare comme il se doit, devant des foules implosives comme il se doit. La surprise est qu’il parle également, et pas la sybilline langue affectée par les rock-singers pris au jeu du mythe. Pas celle, pompeusement sybilline, du fantôme de Vince Taylor en quoi l’a grimé Ossang. Encore moins le silence iconographique dans lequel l’a figé Jarmush dans Mistery train. Devisant avec l’obtus rude boy, le roadie qui endosse l’épaisseur fictionnelle du documentaire, Strummer déploie une parole de comptoir matinal, une parole de fumée froide des lendemains de concert : emportée mais conceptuelle, intransigeante mais dialectique. Oui il faudrait tout foutre en l’air, mais les séduisants nazillons qui le proclament sont des réactionnaires. Oui il n’y a pas de futur, mais cela ne frappe pas d’inanité la politique. Il y a peut-être du Bono avant l’heure dans cet humble pédagogue, d’où la discrète condescendance de certaines oraisons funèbres. Trop gentil pour être rock, le défunt. Mais ce qui excepte Strummer, c’est ce montage inédit à jamais : juste pensée et corps de feu.

La seconde est de pure télé, un moment de Punk decade, numéro des Enfants du rock célébrant les dix ans du punk. Parmi ce fatras fulgure un extrait de concert. On doit être en 77, en tout cas pas après : la prise de vue unique, depuis le bord de scène droit, indique assez la précarité d’une aventure balbutiante. Le public, petit comité compact, ne s’est pas encore prescrit la crête, cherche encore le bouger propre à objectiver ce que lui fait en-dedans cette musique-là (le pogo est en train de s’inventer). Sur scène, moitié gauche de l’écran, Strummer de profil cherche aussi. Privé de la contenance de la guitare, le micro et son pied lui sont un précieux adjuvant. Il les empoigne des deux mains, projette l’ensemble vers le sol, lui penché à la suite, agenouillé presque, libérant un bras prolongé en doigt pour marteler ses paroles édentées. On comprend « what’s my name ? », parce que c’est le refrain-titre d’une chanson connue. Et justement c’en est le final, et Strummer électrifié par le dernier râle de la distorsion se prend le pied dans celui du micro, chavire en arrière, vient se cogner nuque la première contre l’estrade de la batterie. Coup de caisse claire terminal et aussitôt ( c’est du punk, ça enchaîne) riff d’intro du morceau suivant, mais Joe ne s’est pas relevé, ça fait quelques secondes qu’il est comme évanoui dans sa position de chute, cul par-terre et nuque pliée par l’estrade. Tout en continuant à jouer, Simonon (basse) et Jones (guitare) se retournent inquiets, s’interrogent du regard est-ce qu’on continue ?, est-ce que c’est grave ? Est-ce qu’il se reprendra à temps pour le premier couplet qui approche ?, on y sera bientôt, encore quelques notes, encore une boucle de basse, on y est, rouleau de batterie et miracle, Joe d’un seul trait se retourne, empoigne le micro et encore agenouillé éructe pile dans le temps les premiers vers de Garageland. On a eu raison d’avoir confiance, se disent les deux autres. On a toujours raison de compter sur Joe. Avec lui on marchera jamais seul.

2 Commentaires

  1. Le découpage précis des gestes de Strummer (« Il empoigne le micro et son pied des deux mains, projette l’ensemble vers le sol, lui penché à la suite, agenouillé presque, libérant un bras prolongé en doigt » ; « Strummer se prend le pied dans celui du micro, chavire en arrière, vient se cogner nuque la première contre l’estrade » ; « Joe d’un seul trait se retourne, empoigne le micro« ), ainsi que la description du rythme effréné du punk (« C’est du punk, ça enchaîne« ) rendent le texte très vivant, et donnent au lecteur l’impression d’y être, d’assister à la chute, puis à la « résurrection » de Joe Strummer sur scène.

  2. La surprise est qu’il parle également, et pas la sybilline langue affectée par les rock-singers pris au jeu du mythe.
    Non seulement il parle juste Joe mais il a la voix et surtout la diction qui va avec.

Laisser un commentaire