Begaudeau.info, le site officiel de François Bégaudeau

Pas encore membre ? Enregistrez-vous et simplifiez-vous les commentaires !

Deux singes : la postface !

L’an dernier la revue NRF, en la personne de Paul Morand, m’a demandé un texte sur mon rapport à la langue quand j’étais chanteur. J’ai répondu : ma pauvre Cécile, j’ai 73 ans, mais je vais essayer de me souvenir.

La musique du pays

La vie culturelle du lycéen de seize ans que je suis en 87 est binaire. Si la récente acquisition d’un magnétoscope familial ouvre la possibilité que le cinéma devienne un tiers perturbant, pour l’essentiel mon cœur balance entre littérature et rock.

Plus que binaire : symétrique. Deux bandes parallèles qui, sans jamais se croiser, sont déroulées sur le même mode. Le gout du rock, ou plutôt la délimitation mentale d’un périmètre nommé rock conjuguée à la conscience que son exploration méthodique serait source de joie et d’émancipation, m’est venue en fin de collège, en même temps que le goût de la littérature, ou plutôt la délimitation mentale d’un périmètre nommé littérature conjuguée à la conscience que son exploration méthodique serait source de joie et d’émancipation. Une chose est d’aimer les livres piochés au petit bonheur dans les rayonnages de la bibliothèque municipale, ou d’aimer les chansons crachées par radio et télé dans un ordre aléatoire, autre chose d’être le sujet actif de son plaisir esthétique – qui ipso facto devient davantage qu’un plaisir : un enjeu.

Désormais, je coche.

Equipé de mon Anthologie des Lettres françaises acheté en seconde sous l’injonction du prof de français, et de mon Encyclopédie du rock, acheté le même été sous l’injonction de moi, je coche. Gide écrivain majeur du début du siècle et Les Faux Monnayeurs son grand œuvre ? OK je me le procure. Bientôt ce sera lu, ce sera coché. Led Zeppelin IV album majeur des années 70 ? OK je l’emprunte à la médiathèque ; ou je l’achète pour 25 francs à la « Bourse du disque » qui solde des vieux vinyls. Bientôt ce sera écouté, ce sera coché.

Le patrimoine s’est trouvé un soldat. La fréquentation quotidienne de mes profs de parents, fussent-ils de gauche et soucieux de modernité, a infusé en moi la conviction que le monde n’est pas né d’hier. Nous sommes précédés par des siècles de créations devant quoi il convient de s’incliner en silence, comme devant les ruines de Delphes visitées en 79 – et tu vois là François cette pierre c’était un temple. Aux œuvres du patrimoine littéraire ou rock, j’accorde a priori des points respect, et le bénéfice du doute si elles me laissent indifférent. Malraux ou Patti Smith m’ennuient ? Ce n’est pas de leur faute, c’est de la mienne. Je ne suis pas encore à leur hauteur. Alors pour m’élever, je suis bonne élève. Je m’accroche. Je relis la scène du crime augurale de La condition humaine, je réenclenche Horses dans la radio-cassette. Je finis par les aimer très sincèrement.

La symétrie n’est pas parfaite. Bien qu’il soit entendu, en 87, que le rock appartient de droit à la culture, bien que sa présente destitution par la soupe synthétique hausse sa cote en l’intégrant au Musée des Arts, il n’a quand même pas la dignité patrimoniale de la littérature. La messe culturelle du vendredi soir s’appelle Apostrophes, pas Riffs. La littérature est une matière obligatoire dispensée à l’école, pas le rock. La rencontre avec Racine et Sartre a eu lieu dans les classes à plafond haut du lycée Jules Verne, dont l’écrivain posa la première pierre en 1880 ; la rencontre avec les Clash et Springsteen s’est faite entre copains plus ou moins chevelus, dans les interstices de l’emploi du temps officiel, en prenant des airs de clandestinité pour s’échanger des 33tours à recopier sur cassette. Le rock est une marge que structure son opposition à la page. Une culture contre qu’on se complait à nommer contre-culture. Avec sexe et drogue pour relever ce parfum de subversion, même si nous pratiquons assez peu ces sports, surtout le premier.

Comme on a dix-sept ans et qu’on est très sérieux, on exagère. A y regarder de près le rock n’est pas si subversif, surtout maintenant que Mick Jagger a 40 ans, comme nos parents (pourquoi pas 70, pendant qu’on y est). Et inversement j’aurais peine à me représenter la littérature comme la maison de la norme, puisque je l’aime d’abord pour ce qu’elle héberge d’esprits frondeurs, de pendus comme Villon, de maudits comme Rimbaud.

Reste une opposition objective, aussi incontestable qu’une leçon de géographie sculptée de chiffres. Quand 95% des livres lus à cette époque sont de langue française —les auteurs étrangers ne sont que recommandés, jamais étudiés —, on peut estimer à 5 % maximum la part de productions nationales dans l’ensemble des disques écoutés. Côté page on parle notre langue maternelle, côté marge on parle l’anglais. Sacré contraste.

Contraste d’autant plus sacré que les 5% ne sont pas exactement ajustés à la quantité de rock local, surtout depuis l’explosion du mouvement dit alternatif au début des années 80. Il y aurait assez de groupes français à disposition pour multiplier par vingt ce pourcentage. Mais on ne le veut pas. On y met une énorme mauvaise volonté. Parce que le rock, voyez-vous, c’est en anglais.

Il se dit souvent que la langue anglaise s’accorde bien à la pulsation rock, qui inversement sied mal à la raideur supposée du français. Thèse de comptoir étayée par des arguments scientifiques (une histoire de nasales et de labiales, m’expliquait hier une amie bilingue) ou de bon sens : la copie paraît toujours plus artificielle que l’original. Mais le nœud anglophone de ma précoce dilection pour le rock n’a pas tenu à ce diagnostic, qu’un seul grand morceau de rock français, et il en existe quelques-uns, suffit à invalider. Si le rock se décline en anglais, c’est parce que l’anglais c’est cool. Pour se parer de la désinvolture revenue de tout par laquelle il entend signifier au monde entier qu’il n’est plus un gamin, l’adolescent dispose de cheveux (qu’il allonge et décoiffe consciencieusement) de fringues (de préférence lâches), et de cette langue qui le gratifie d’une vibe tellement groovy.

Par-delà la sincère adhésion musicale, le rock et sa langue ont été, sont toujours, seront longtemps, même relayés et dépassés par le rap et son flow tout aussi cool, un vecteur d’assouplissement et de déniaisement du corps français. Une façon de se déraciner, de s’arracher à la souche, de se décrotter de la beauferie foncière de ce pays terrien, de ce pays de paysans. Pour un petit français la voie du rock est un exil volontaire, une auto-expatriation. Parfois on verra épinglé à sa veste de jean un badge du drapeau britannique.

D’un point de vue musical, rythmique, euphonique, le rock français est possible. Du point de vue de sa fonction déterritorialisante, c’est juste pas possible – just impossible. Le rock peut être français mais il ne peut pas l’être.

Sauf à se décliner en anglais. Et c’est ce qu’il fait. Dans la continuité peu assumée d’un Claude Moine et d’une Annie Chancel rebaptisés Eddy Mitchell et Sheila, les groupes de cette obédience se donnent des noms de scène comme Starshooter –rival de Téléphone, dont l’injuste réputation de candeur doit sans doute beaucoup à ce nom bassement d’ici—, Satan Joker, Asphalt Jungle. Et puis, dans la mesure du possible, ils écrivent en anglais. Dans la mesure d’une polyglottie dont on sait qu’elle n’est pas le fort de notre peuple auto-suffisant.

Quand des circonstances à la fois logiques et aléatoires me bombardent chanteur-parolier d’un groupe de punk-rock, en 92, j’ai mille raisons d’écrire les textes dans ce que Thierry Roland appelle la langue de Shakespeare. Non seulement je souscris au programme anti-terroir, non seulement j’aspire au cool comme tous mes semblables de la Fac de Lettres et Sciences humaines de Nantes, mais en plus il n’est pas de pratique du rock aussi peu littéraire que la mienne. Certains traduisent et épluchent les paroles des chansons, d’autres publient des livres d’exégèse (en 89 j’en lis un sur les textes de Dylan qui me tombe des mains), moi je comprends le dixième de ce que baragouinent Iggy Pop et ses cousins, et le peu que je comprends je le chante sans en questionner le sens. Quelques phrases écrites au bic sur ma trousse (hope I’d died before I get old) n’attestent pas que ma fibre rock passe pas par là. Elle passe par les mots – peu d’instrumentaux dans la discothèque rock —, mais au sens où ils sont une pâte. Une pâte anglaise. Une pate à mâcher (chewing-gum) puis à cracher sous la forme d’un babil dument nommé yaourt.

Paradoxal pour un littéraire ? Pour l’hypokhâgneux que je suis devenu ? Il n’y a pas de paradoxes, il n’y a que des logiques tordues. C’est précisément parce que je fréquente assidument la littérature que j’ai ma dose, et que du rock j’attends d’autres types d’extase. Ma réticence simultanée à un cinéma littéraire (Wenders) est faite du même bois. A cette époque, et peut-être encore aujourd’hui, le rock et le cinéma me tiennent lieu, non de contre-pouvoir, mais de contrepoint, de compensation à l’immersion livresque. Le dehors de la bibliothèque.

Puisque les paroles on s’en fout, je me foutrai de celles que le groupe me presse d’écrire. Je ne chercherai pas à faire littérature, ni même à faire sens. Donc je manierai l’idiome originel du rock, sûr que le public n’y entendra rien, n’y entendra que le chewing-gum que je veux qu’il entende. D’ailleurs en général le processus s’enclenche comme ça. Me passant et repassant les lignes de guitare enregistrées au magnéto par un de mes acolytes, mon chant sort d’abord sous forme de sons inarticulés, à stricte vocation mélodique. Et si jamais ce yaourt ressemble à un lexème, c’est plus sûrement tonight que canapé. Ma langue et le cerveau qui la dirige sont en position rock, en position anglais.

Or un esprit curieux qui éplucherait les paroles reportées sur le livret de nos quatre albums ne trouverait aucune chanson en anglais, si ce n’est un pot-pourri ludique de titres des Ramones. Il trouverait des mots comme fantôme, salive, paradis, patron, oui assurément c’est du français.

Je vois au moins neuf explications à ce fait inattendu, à ce coup de théâtre. J’en retiens trois.

1 En 92 j’ai 21 ans et je suis très politisé. C’est-à-dire que je suis lesté d’opinions et résolu à en gratifier mes semblables. Si j’étais les autres je serais ravi de pouvoir profiter de mes lumières. La tribune punk-rock m’en offre l’occasion unique, puisque je n’écris pas encore de romans ou d’articles. Donc j’écrirai des textes qui produisent du sens, et pour ça je suis mieux armé en français, langue dans laquelle je me pique d’exceller – ce qui nous mène au point 2.

2 En 92 j’ai 21 ans et je veux qu’on m’aime. Comme je ne dispose plus du foot puisque l’imposture de ma suprématie de cour d’école a été découverte, il me reste ma langue. Bien pendue. Ce serait dommage de ne pas profiter d’une situation qui me permet de la faire briller. Donc j’écrirai des textes ourlés de style, et pour ça je suis mieux armé en français.

La troisième explication est moins relative aux affres testiculaires de la vingtaine, et très dérogatoire à ce que ce texte a essayé de démontrer jusqu’ici. Ecrire en anglais je trouve ça ridicule en fait. Se donner un nom à consonance anglo-saxonne, encore plus. Le nôtre, Zabriskie Point, adopté à l’unanimité d’une table alcoolisée, m’embarrassera longtemps avant que le providentiel goût de la planète cool pour les abréviations supprime le second mot, que le film qu’il cite invite à prononcer comme dans check point. On dira les Zabriskie, puis les Zab, ce sera un soulagement.

Ainsi j’en arrive, très sensiblement, mes tripes s’en souviennent, à trouver grotesque une posture linguistique que je trouvais le sommet de la classe. Et à me moquer gentiment de toutes ses occurrences dans la vie française underground (sous terre).

Qu’est-ce qui coince ? Peut-être d’abord l’analogie, sans doute injuste mais rédhibitoire, de ces postures avec les gesticulations des managers prompts à s’acheter des galons anglo-saxons pour signifier qu’ils ont rompu avec le vieux capitalisme à la papa, à la française ; l’analogie, aussi, avec certaines mœurs d’une certaine bourgeoisie branchée, culturelle disons, au sein de laquelle il est entendu que chacun parle anglais, connaît New York, adooore cette ville, est total jetlag quand elle en revient, quand ce n’est pas de Londres, ville tellement moins ringarde que Paris, dès que je peux je m’y installe, etc.

Serais-je en train d’entonner à mon tour le refrain contempteur sur l’élite mondialisée ? J’ai la prétention de penser que mon rejet est un poil plus subtil. Le problème avec ce qu’il convient plutôt d’appeler le dandysme mondialisé des usagers du rock, c’est qu’il n’est pas du tout de dimension mondiale. Godard disait une fois que la vraie mondialisation ce serait d’entendre de la musique vénézuélienne dans un ascenseur polonais. Plutôt que la dissémination identitaire, la convergence vers le cool anglo-saxon crée une reterritorialisation dans des codes figés. Tous se distinguent pareillement — oxymoron.

Par ailleurs ce quelque part à quoi assigne le mimétisme anglo-saxon est en fait un nulle part. Souvent dans les années 90, je me trouve dans une fête parisienne où ça danse sous la houlette d’un DJ d’un soir qui passe des vinyls. So vintage. Beaucoup de mèches pop-anglaise, de chemises étriquées, de jeans serrés, de filles trendy, parées de fringues au mauvais gout étudié. Qui sont ces gens ? Quelle est leur vie ? Je ne peux rien en savoir. Ni exactement où nous sommes, puisque cette scène pourrait aussi bien se passer sur tous les points du globe où a germé le dandysme pop. Tout ça ne me parle de rien. Comme les textes de ceux, presque tous, qui parmi eux fabriquent des chansons, avec talent souvent.

Sur le moment je ne l’ai pas théorisé en ces termes, mais je pense que j’ai écrit en français pour que mes textes parlent depuis quelque part, émergent d’une situation, le mienne, et d’un corps, le mien. D’un corps qui, à son corps défendant mais tant pis, évolue dans un espace donné, possède un périmètre de manœuvre par définition limitée. Je n’ai pas de sympathie particulière pour la France, encore moins de fierté à y être né, mais voilà j’y suis né et j’y habite, et j’y parle la langue locale, tout cela je ne saurais le nier, l’effacer, le gommer, sauf au prix d’un mensonge qui me projetterait dans la ouate informe où évolue la bourgeoisie de partout et nulle part.

Le groupe Zabriskie Point a fini par s’éteindre, en 99, dans l’indifférence totale de ma mère. Il n’était que temps. Sept ans c’est au moins quatre de trop pour l’incandescence rock. Les membres sont rentrés à la maison, où ils ont rendu leurs oreilles disponibles à d’autres groupes, de préférence aussi frais et simiesques qu’ils l’avaient été en 92. Embarras de choix. Le punk-rock est éternel. Il n’a jamais cessé, ne cessera plus. Sous son étendard continueront à advenir des artistes remarquables et peu remarqués.

Avec le troisième millénaire nous est arrivé Justin(e). Un groupe français. Un groupe de Loire-Atlantique. Un groupe de Treillières, et qui ne s’en cache pas. Qui honore même ce village en appelant son dernier album en date Treillières Uber Alles.

Qu’est-ce qui fait qu’un bled de 3000 habitants est mis « au-dessus de tout » et « au-dessus-de nous », comme dit la chanson éponyme, par un groupe qui a parfaitement assimilé et ruminé ses références musicales anglo-saxonnes ? Gloriole régionaliste ? Chauvinisme terroir ? Evidemment pas, si ce n’est sous les espèces de l’ironie, celle de la référence historique et allemande du titre, celle de formules comme «  les vertus périurbaines ont fait de nous des merveilles ». Pour les connaître un peu, les Justin(e), internationalistes invétérés, n’ont jamais prétendu que Treillières soit autre chose qu’un trou. Pour autant il ne s’agit pas exactement de deuxième degré. Pas exactement. C’est le cran juste avant. Le premier degré et demi, cran de l’art. En l’occurrence : un repère intermédiaire entre la creuse mythologie des racines et l’usine à gaz dandy-mondiale. Entre deux sottises identitaires, entre la fierté d’être français et la fierté d’être un anglais adoptif, il y a la tranquille reconnaissance du lieu où j’évolue. Les Justin(e) ont grandi là, ils le notent. Où qu’on soit on est de quelque part. Ou, plus irréprochablement encore : où qu’on soit on est quelque part.

Un jour on quitte Treillières. Le quittant, on se retrouve forcément quelque part. On se retrouve par exemple en Seine-et-Marne. Dans le 77. On s’y installe avec une fille qu’on aime, c’est là que naitra l’enfant du couple. On s’appelle Alex, on est le chanteur du groupe Justin(e), et comme on n’a pas peur de se situer, de se localiser, comme on n’a pas peur de la matière, de la prose, du quotidien, du quelconque, on se dit que de cette nouvelle implantation on va tirer une chanson. Elle s’appellera BB77 et elle prendra acte de ce que, sauf rente à vie, il faut bien se poser quelque part pour gagner sa croute, et parfois on ne décroche pas le meilleur lot, on manque de bol au tirage au sort, on se retrouve « dans le Sud-Est du 77 », ce quelque part ressemble à nulle part, « la ville la plus proche c’est Provins », fief de « Christian Jacob ». C’est un peu à se pendre mais c’est comme ça. On va faire avec. Où je suis s’appelle un lieu, et il faut composer avec. On va tacher de ne pas trop le subir (« le week-end on essaiera de s’en aller ») mais il faudra bien y consentir. Consentir au quelque part.

Et l’enfant aussi, à qui Alex, soutenu par une voix de femme, la mère, adresse la chanson. « On est désolés », mon petit, désolés de te faire naitre dans ce département. Il va falloir t’y faire, « trouver ton plaisir dans le 77 / trouver de quoi t’instruire dans le 77 ».

Tu vas y arriver.

Ici tu vas t’instruire et jouir, puisque c’est toi qui t’y trouves. Le lieu où j’habite est glorieux puisque j’y habite. En attendant de partir tu y fais ton trou qui se remplit. Se remplit de toi. Par la grâce de ta présence ce sale lieu devient un haut lieu. Et bientôt « tout le monde voudra y venir, dans le 77 ».

Fan de rock débutant, j’avais lu qu’il venait de cette musique qu’on appelle la country, de son croisement avec le blues né aussi dans le Sud. Country voulait dire pays, je le savais mais je n’en tirais aucune conséquence. Si les pionniers du rock chantaient leur pays, les écouter nous dépayserait du mien, la Vendée, la Loire-Atlantique, la France. Plus tard je m’y mettrais, je prendrais le micro et je tacherais de prendre les accents de là-bas, du pays d’accueil de nos rêveries. C’était couru d’avance.

Les faits m’ont détrompé.

Jouer du rock c’est faire comme les américains, oui, mais au sens de : s’assumer d’un pays – jamais le même d’une année ou d’une décennie sur l’autre, mon nomadisme est une somme de sédentarités. Pétrir sa mélodie dans la boue où je patauge aujourd’hui, et demain est une autre boue. Le rock ne se joue pas la tête ailleurs, mais les pieds dans la terre, et les voilà qui battent le rythme, collant au sol, s’en décollant, collant, décollant, je foule puis me défoule, ça ne cesse jamais, poum-tchac, poum au sol et tchac au ciel, j’ai des hauts et des bas, je suis ici et là, je suis un countryman ambulant, un plouc aventurier. Enraciné nulle part et paysan partout.

Note

On pourra écouter BB77 : http://www.youtube.com/watch?v=f1BkZ_c5r_I

11 Commentaires

  1. Un texte vraiment très beau, alluré et réussi, qui – c’est tout dire – n’est pas indigne – et n’est pas le contraire – du « Portrait du sartrien en cinéphile » du pourtant indépassable Thierry Saunier.
    Mais indépassable n’est pas synonyme d’inégalable, comme dirait Renaud Lavillenie.

    Je signale aux sitistes que la NRF (qui a fait des progrès depuis 1996) en cours, sous le titre « Enfances de la littérature » comporte un texte de FB, qui conclut le volume.

    Enfin c’est mieux visé, toutes choses inégales par ailleurs, de commencer par Led Zep IV que par Les Faux-Monnayeurs.

  2. J’ai commis, sur mon deblog-notes ce que je n’ose appeler « critique » car contrairement à ce que recommande Tristan Bernard, j’ai lu l’ouvrage, ce qui n’a pu que m’influencer.

    • Franchement ce texte mérite beaucoup plus le nom de critique que pas mal de ceux, élogieux ou négatifs, commis sur le livre depuis un mois. Vous citez beaucoup, et vos mots semblent vraiment ajustés à votre expérience de lecture. Et puis vous faites un sort au motif simiesque ; tout le monde n’a pas eu ce scrupule. Merci.

  3. « y revenir » de Dominique Ané (conseillé par anne-laure ici en 2012),autobiographie du chanteur Dominique A, qui porte sur son rapport à sa ville natale Provins (dans le 77)a sa place ici selon moi
    un bloggeur parle très bien de ce livre et de la réflexion du chanteur sur l’impact d’un lieu (une petite ville de province ici)sur un individu : http://culturezvous.com/dominique-ane-y-revenir/

  4. Très beau texte, et beau clin d’oeil à Justin(e).
    Petit souvenir personnel (si je puis me permettre): en 2008, Justin(e) vient jouer dans ma ville, à Laval, j’arbore un tee-shirt des Zab’ qui commence à se faire vieux mais que j’ai ressorti pour l’occasion, et le groupe joue une reprise de « Je suis une machine ». Alex me fait signe de monter sur scène, et je m’exécute – moment de gloire, j’ai la force des machines !

    • Cette force est à tout le monde.
      Tu as bien fait de la prendre au passage.

  5. ce texte fournit des clefs supplémentaires d’explication sur ton parcours, ce que je trouve intéressant.
    je partage ce que tu dis en t’appuyant sur la chanson de Justin(e)que l’endroit où l’on vit importe peu, peut être fade, les gens vivent indépendamment du lieu, développent leur valeur sur place indépendamment de l’endroit lui-même. à condition quand même que cet endroit ne soit pas complètement pourri, destructeur. je pense que le lieu, dans sa beauté, sa fréquentation, etc a un impact sur l’individu jour après jour. mais je m’éloigne un peu de ton idée, celle du rock français qui s’assume et s’en fiche de la langue, du lieu.

    • il y a un concept intéressant et très galvaudé de Deleuze : la déterritorialisation
      passons sur le détail (je ne suis pas moi-même très au clair avec ce concept), mais une chose : il n’y a pas detérritorialisation sans un ici à quoi on s’arracherait. Sachant que cet arrachement est reconductible. Vivre ici et ne cesser de s’en décoller. Mais vivre ici. Mais ne cesser de s’en décoller. Je me fous de la France mais c’est mon ici.

  6. Voici le fameux texte dont tu m’avais parlé ! Je ne regrette pas de l’avoir patiemment attendu : il est excellent ! Un nouveau « Défense et illustration de la langue française » (par le le rock)! Chapeau!

    • ce texte doit beaucoup à BB77, de Justine. C’est en ruminant ce morceau que tout s’est éclairé.

Laisser un commentaire