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Épisode 0 : Brève histoire de l’escroquerie informatique

par Jérôme Le Blanc

Cartographie libertaire du continent informatique

Parfois mon maître de web m’explique son art.

Tu vois, petit, ça c’est un document Word. Tu l’ouvres et c’est un peu comme une page. Tu peux écrire des mots et même des phrases comme : Alice a mangé son lapin.

Et ça, petit, c’est Internet. Si tu tapes un mot, il ouvrira sur des centaines de pages que tu peux consulter au choix. Par exemple le mot perroquet ouvre sur des photos de perroquet, ou sur une description du volatile. En cherchant un peu tu sauras même pourquoi il a la faculté de répéter les mots humains et de les agencer en J’ai faim ou Coco s’emmerde.

Ma voyant émerveillé, mon maître en Web me met en garde. Il me dit qu’Internet n’est pas un pays pacifié. Que c’est aussi un théâtre d’opérations, comme le Mali mais beaucoup plus grand. Depuis le début et chaque jour davantage, s’y livre une guerre sans merci, dont la ligne de front sépare les forces coercitives et les forces émancipatrices.

Ça m’intéresse. Je lui demande de me raconter cette guerre. Il me dit : il faudra du temps et beaucoup d’épisodes. Je lui dis : je suis prêt.

 

L’industrie informatique s’est hissée en quelques années au troisième rang des secteurs les plus rentables, juste derrière la drogue et le pétrole. On sait le mythe des machines bricolées dans des garages, la culture d’entreprise techno-hippie et les fortunes considérables, ainsi des 60 milliards de $ de Bill Gates. On sait moins comment, dans l’intervalle, la nouvelle pierre angulaire de l’économie moderne a été cimentée à coup d’extorsions, d’appropriations abusives et d’escroqueries. À méditer à l’heure où les tribunaux sont le théâtre d’opération de la guerre des brevets.

L’ère des pionniers

En janvier 75, Ed Roberts, dirigeant d’une fabrique de calculatrices, M.I.T.S, développe le premier micro-ordinateur : L’ALTAIR 8800. Cette machine ne sert quasiment à rien, elle est dépourvue d’écran, de clavier, elle se programme à l’aide d’interrupteurs par un long et fastidieux jeu de patience. Il lui manque un langage de programmation, un code binaire capable de numériser l’information, de rendre possible l’appropriation de l’idée par la machine.

Les universités américaines sont alors pleines d’hippies bigleux que le silicium excite. Dans l’esprit communautaire en vogue, ils mutualisent problèmes et solutions dans des clubs, le plus fameux étant le Homebrew Computer Club. Deux événements majeurs vont intervenir simultanément :

  • Bill Gates, 19 ans, et Paul Allen travaillent à un langage inspiré du COBAL de Grace Hopper, le Visual Basic. Bill n’a rien d’un rêveur, business man précoce, il s’élève dès 1976 contre l’utilisation libre de son code par les clubs et interroge déjà la question des licences commerciales.

  • Steve Wozniak, véritable Mozart des circuits intégrés, émerveillé par l’altaïr, bricole sa propre machine sous l’œil opportuniste de Steve Jobs. Jobs n’a rien d’un rêveur, dandy légèrement condescendant pour ces matheux boutonneux, il pense design et marketing.

Les premiers, à coups de bandes perforées réussissent à faire écrire une opération à la super calculatrice d’Ed Roberts. Les simples mots memory size suffisent à justifier l’abandon de leurs études. Ils emménagent dans un hôtel en face de MITS à Albuquerque pour écrire le langage complet à 10$ de l’heure.

Les seconds tiennent grâce au génie de Wozniak un micro ordinateur baptisé Apple 2 ; Jobs part à la recherche de capitaux pour la commercialisation.

Fin du rêve Hippie.

De la mutualisation à la capitalisation

Steve Jobs va trouver Arthur Rock, fondateur d’INTEL, la firme inventrice du microprocesseur en 74. Ils signent un accord pour 1000 machines. Dans le même temps , afin de toucher un large public, Jobs s’empare d’une application utile conçue dans un club par Dan Britkin et Bob Frankeston, VISICALC, un tableur qui n’a pas été protégé par un brevet. Il ajoute un peu de design -coque plastique- à sa machine, se débrouille pour obtenir la meilleure place dans les salons informatiques d’alors et clame qu’Apple vient d’inventer le premier micro-ordinateur. C’est l’explosion. Nous entrons dans les années 80, celles de l’argent définitivement couronné, de la bourse flamboyante. La machine proposée par Jobs et Wozniak tombe à pic pour fournir un outil moteur dans cette révolution. APPLE associé à INTEL boute hors de la compétition MITS et son ALTAIR, et fait émerger une industrie qui atteint quatre ans plus tard, en 80, un milliard de $… Jobs pèse 1 million à 23 ans, 10 à 24, 100 à 25.

Le géant de l’informatique d’entreprise, IBM, qui développe d’énormes bahuts bourrés de lampes et de transistors, ne peut décemment laisser piétiner ses plates bandes. Il faut agir vite, ce qui n’est pas le fort des « men in grey », élevés au grain des années 50. On confie à un ingénieur, Bill Law, un labo et des coudées franches. Celui-ci a un an pour offrir à IBM son « personnal computer ». Il choisit donc de le construire sur une architecture ouverte : acheter des composants à l’extérieur et se contenter de les assembler. INTEL sera de la partie. Par ailleurs il faut trouver un système d’exploitation, sorte de gérant interne des tâches exécutées par la machine, et un langage de programmation. Bill Gates qui a maintenant 24 ans a monté en compagnie de Paul Allen la société MICROSOFT qui développe des logiciels en Visual Basic. Il possède donc le langage mais ne détient aucun système d’exploitation. L’OS leader, le CPM, est la propriété de Gary Kildall, un docteur en mathématiques légèrement allumé, président de l’obscure « Intergalactic Digital Research ». Gary n’a pas le sens des affaires et commet deux erreurs irréparables qui le condamne immédiatement : il ne brevette pas tous ses codes sources, il refuse l’esprit hégémonique d’IBM à base d’accords de non divulgation et de clauses de confidentialité. Gates sent sa chance, il a des fantasmes de toute puissance et le sens de la compétition, Ed Roberts le décrit ainsi « If he didn’t get his way, he acted like a spoiled kid, which is what he was »1. Le jeune Bill découvre un autre OS, le SCP de Tim Paterson, système rudimentaire très largement inspiré du CPM de Kildall. Microsoft, soutenu par IBM, achète les droits pour 50 000 $. Gates croit à l’opportunité d’une association avec le géant, certain de la crédibilité que l’entreprise apportera à l’industrie Micro. Il pressent une véritable mondialisation de l’outil grâce à la puissance d’IBM. Il retouche donc un peu le SCP, le baptise PC.DOS et signe un contrat de sous-traitant pour une médiocre somme forfaitaire sans droits sur les ventes, tout en pariant sur le développement d’un marché des ordinateurs compatibles IBM qu’il pourra inonder de ses logiciels.

Effectivement et sans tarder quelques malins appliquent dans leur garage une technique d’escroquerie légalisée, la rétro-ingénierie, pour développer des machines concurrentes. COMPAQ ou HEWLET PACKARD naissent ainsi. Les clones du PC d’IBM se multiplient. Il faut se souvenir que le géant a fait le choix d’une architecture ouverte, les composants sont facilement procurables. Le seul obstacle est la puce ROM BIOS, interface entre le matériel et les logiciel, qui est, elle, protégée par un brevet. Il s’agit donc d’observer et de noter ce qui se passe avant et après le passage par la puce puis d’enfermer un petit génie « vierge » de tout contact avec l’original dans une cave jusqu’à ce qu’il obtienne les mêmes fonctions.

IBM voit ses parts de marché décroître rapidement, les frais généraux engloutissent les bénéfices. Microsoft connaît à l’inverse une croissance exponentielle. Les « Men in grey » réalisent tardivement leur erreur et se décident à fabriquer leur propre bébé alimenté de leur propre OS : OS2. Prudents, ils demandent à Bill Gates de participer à l’élaboration du code. Celui-ci accepte pour demeurer aux côtés du géant à la notoriété incontestable, tout en comprenant que la réussite de son partenaire signifierait sa propre régression. Microsoft travaille donc de son côté et conjointement à un nouveau projet : WINDOWS, un système d’exploitation graphique.

De la capitalisation à la concentration

Steve Jobs est désormais confronté à un marché très concurrentiel. Il a remis Wozniak au travail : c’est le projet Macintosh. Apple ne prend pas le soin d’assurer une compatibilité IBM, bien au contraire, et oriente son marketing vers une stratégie d’opposition, d’alternative, face à « Big Brother » IBM. Jobs se trompe d’ennemi. Il sait pourtant que l’atout du Mac ne réside pas dans les composants matériels mais dans son interface et ses logiciels. Le concept Mac sera de rendre l’outil informatique convivial, simple, amusant, et pour ainsi dire « hype » grâce notamment à l’adjonction de la fameuse souris. Pourquoi dès lors vouloir opposer des machines ? Comment peut-il croire que ce qui est possible sur la sienne ne le sera pas sur une autre ? Gates guette les moindres évolutions et n’a aucun mal à s’approprier les bonnes idées d’Apple puisque la firme à la pomme a fait appel à sa société pour développer un tableur (Excel) et un traitement de texte (Word) pour ses Mac. Par ailleurs il accède « miraculeusement » à un invraisemblable projet resté confidentiel : l’ALTO. Ce projet élaboré au début des années 70 par XEROX, leader sur le marché de la bureautique non numérique, dans la crainte de la disparition du papier au profit de l’écran, devait définir le bureau électronique du futur. Trop coûteux, trop novateur, en avance de 20 ans, le projet avait été abandonné. Et pourtant ! 50 ingénieurs avaient alors travaillé sans limitation de moyens à un PC qui contenait déjà interface graphique par fenêtrage, souris et périphériques divers… Un projet sur lequel Apple avait tout aussi mystérieusement réussi à mettre la main quelques mois auparavant. On rapporte ici une anecdote figurant dans l’article Steve Jobs de Wikipédia :

Un accord stipulait que Microsoft ne développerait rien dans ce sens pendant un an après la sortie du Macintosh programmée en janvier 1983. Mais l’appareil pommé prend un an de retard et ne sort qu’en janvier 84, en novembre de la même année, Gates présente à New York les principes de son nouvel « OS ». Une scène passée à la postérité se déroule alors à Cupertino où Gates est venu seul pour prendre un véritable savon. « C’est un coup en traître ! On t’a fait confiance et, maintenant, tu nous fais les poches ! » hurle Jobs. « Il y a une autre façon de voir les choses », répond Bill, « Xerox était notre riche voisin à tous les deux, et quand je suis entré chez lui pour voler sa télévision, j’ai découvert que tu l’avais déjà emportée ! »

Gates lance donc WINDOWS pour PC compatible IBM. Il rompt sa collaboration avec ce dernier. Il existe dorénavant suffisamment de fabricants d’ordinateurs pour assurer des débouchés à ses logiciels. Très vite IBM disparaît du marché du Personnal Computer alors même que son entrée en scène avait conduit l’architecture Apple à devenir très minoritaire. Gates a su s’approprier les innovations mal protégées des uns et des autres tout en entourant les siennes de verrous juridiques. Microsoft demeure alors, seul, au sommet de la chaîne. Supériorité d’autant plus évidente que c’est lui qui a permis l’émergence des grands constructeurs d’aujourd’hui et que chacun sait bien ce qu’il lui doit. Il sera désormais très difficile d’utiliser l’outil informatique sans payer de royalties à Microsoft : peu importe la marque de la machine, entreprises ou particuliers penseront majoritairement à travers ses logiciels.

Quant aux autres protagonistes de cette histoire ?

– Ed Roberts, inventeur de l’Altaïr, avait vendu sa société à l’émergence d’Apple. Après avoir travaillé au développement de l’appareillage électronique médical, il est devenu médecin dans une petite ville.

– Gary Kildall est mort à 52 ans d’une hémorragie cérébrale, ses héritiers n’ont pas voulu publier ses mémoires. Sur le sujet de cette victime historique de Bill Gates, on pourra lire ceci et cela

– Steve Jobs poussé dehors par le directoire avait vendu les parts qu’il détenait dans Apple en 85 pour devenir le PDG des studios « PIXAR ». Apple au bord de la faillite lui a rendu son fauteuil de directeur en 1997. Il lance avec succès l’iMac, l’ipod, l’iPhone. Design et marketing toujours mais business model façon Microsoft à base de verrouillages numériques.

– IBM s’est recentré sur l’informatique d’entreprise à travers les réseaux et l’e-business. Paradoxalement ils sont aujourd’hui les premiers et les plus ardents défenseurs des systèmes d’exploitation libres2.

Sources

– l’encyclopédie libre Wikipedia

– l’ouvrage « Accidental empires » de Robert X. Cringely, chez Addisson-Wesley

NOTES
  1. traduction : « Si les choses n’allaient pas dans son sens, il agissait comme un gamin gâté, ce qu’il était d’ailleurs » []
  2. Wikipedia : un contrat de licence qui autorise une utilisation sans restrictions ainsi que la publication du code source, sa modification, et sa redistribution []

8 Commentaires

  1. si je peux me permettre Webmaster, de signaler une coquille : ce n’est pas le cobal mais le COBOL qu’a inventé Grace Hopper
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Grace_Hopper
    apparemment le mot bug vient d’elle aussi
    et Bilou a écrit le basic, le visual basic n’est venu qu’après avec windows
    je n’avais jamais entendu parler de Grace Hopper, pourtant il y a tellement peu de femmes en informatique, elle devrait etre celebre
    à part Ada Lovelace et Orianne Garcia quelles sont les femmes qui ont marqué l’informatique? peut etre le saurons nous dans l’épisode n°20197 ?

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Ada_Lovelace
    http://www.liberation.fr/medias/01012383552-com-c-est-beau-la-vie

  2. Article très complet et, si je puis me permettre, complètement vrai.
    Merci Monsieur le Webmaster, parce qu’en plus, tu as comblés quelques unes de mes lacunes : )

  3. Captivante cette histoire que tu nous racontes maitre du web, je fais suivre aux amis profs qui ne prennent pas toujours le temps d’écrire des synthèses aussi pédago pour les étudiants et je classe dans « les indispensables ». Merci, on attend la suite.
    J’en profite pour t’indiquer que suite à des pbs de connexion il y a risque de doublons, tu peux supprimer si c’est le cas.

  4. merci Jérôme pour ton texte, il est intéressant. personnellement je pars sur ce sujet d’un quasi-néant et tu me permets de poser quelques jalons, qui feront des petits je l’espère – je crois que c’est comme ça qu’on apprend, en « tache d’huile ».
    ta brève histoire de l’informatique m’a renvoyé sur ce thème de l’inventeur floué au roman d’Echenoz « des éclairs ».
    je ne sais pas si tu le connais. C’est un roman de 176 pages publié en 2010 aux éditions de minuit : « Gregor a inventé tout ce qui va être utile aux siècles à venir. Il est hélas moins habile à veiller sur ses affaires, la science l’intéresse plus que le profit. Tirant parti de ce trait de caractère, d’autres vont tout lui voler. Fiction sans scrupules biographiques, ce roman utilise cependant la destinée de l’ingénieur Nikola Tesla (1856-1943) et les récits qui en ont été faits. »

    • Merci Hélène. Je n’ai pas lu ce roman d’Echenoz, ni d’ailleurs celui consacré à Zatopek. La vérité c’est que qu’au-delà du sujet informatique, l’objet m’occupe trop. Je passe trop de temps à lire sur écran, c’est devenu une addiction qui m’éloigne de la la littérature. La solution serait peut-être d’acheter une liseuse et de télécharger les Echenoz.Je vais y penser.

  5. respect.

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