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Blog-phrase numéro 12

Livre

Pour seul cortège, Laurent Gaudé, Actes Sud, 2012

Phrase

«Je t’entends, Af Ashra»

Il se sait sans doute beaucoup de choses sur l’époque d’Alexandre de Macédoine. Les gens cultivés, les chercheurs, les précieux gardiens de la Mémoire nous éclaireraient sur les vêtements portés dans l’Empire, les mets les plus prisés, les rites, les pratiques artistiques, les structures familiales. De tout cela il reste des traces dont l’analyse toujours plus pointue reconstituer le tableau. Mais en bon tableau qu’il est, celui-ci restera toujours muet. Les hommes de ces temps peuvent nous devenir familiers, ils conserveront à jamais le mystère de leur façon de parler. La langue écrite, ça d’accord on a ce qu’il faut, des textes nous sont parvenus. Mais la langue orale, celle articulée par des lèvres ? Quelles intonations, quel timbre, quel niveau de raffinement ou de vulgarité pour cette langue là ? Il est encore plus difficile de le savoir que de s’imaginer comment Racine se jouait au dix-septième, et on verra que la comparaison ne tombe pas du ciel.

Assurément Laurent Gaudé s’est documenté avant la rédaction de Pour seul cortège. En tout cas suffisamment pour donner à son récit un vernis de vraisemblance (il n’aspire pas à davantage, comme on verra aussi). Mais sur la langue parlée par ses personnages, il doit inventer ex-nihilo. La décision lui appartient. Et comme il semble que cette problématique ne le travaille pas, qu’il ne la conscientise pas, en un mot qu’il s’en tape, l’automatisme va décider à sa place.

Ainsi Alexandre, son fidèle Ptolémée, sa belle-sœur Dryptéis, son soldat Tarkinias, son musicien Af Ashra, son messager Ericléops ont un tic commun, celui de nommer leur interlocuteur, et même plusieurs fois dans un même dialogue : « Je t’entends, Af Ashra » « Non, Drypteis, tu ne mourras pas ». « Rien ne s’achève, Drypteis » « Entends-tu, Alexandre — Oui, je t’entends, Drypteis » « Ils te déposent maintenant, Alexandre, avec précaution dans ton lit » « Tout s’accélère Alexandre ». En latin, ça s’appelle un vocatif. Le deuxième des six cas. Identique au nominatif au féminin (rosa, rosa), différent du nominatif au masculin (dominus, domine). L’automatisme qui sature de vocatifs la prose de Gaudé est peut-être une réminiscence des années où on le conviait à réciter ces règles sur les bancs du collège et du lycéen – qui n’étaient pas des bancs mais des chaises, dire « des bancs » est un automatisme. L’automatisme c’est la poussière de la langue, sur quoi il faut d’abord souffler si l’on veut se servir du truc vivant qu’il y a dessous, si l’on veut parler.

Mais l’automatisme résulte d’abord d’un raisonnement bien connu. Vocatif est à lier à vocare, appeler, dont découle la vocation, ou l’invocation, de même que canto a donné l’incantation – je déteste les gens qui passent par l’étymologie. Incantatoire, le vocatif installe une solennité. On l’utilise d’ailleurs quand on veut parodier le sérieux : laisse-moi crever, Bill, je vais te retarder. Ou pour faire sérieux dans les drames français ou dans les sitcoms : Je pars, Natacha. Tu fais une grave erreur, Paul. Gaudé n’a pas d’intention parodique, et jusqu’à plus ample informé il n’essaie pas de faire un mauvais film. Simplement, comme il situe son roman à une époque tourmentée par des événements extrêmes, comme il nous rétroprojette parmi des Grands Hommes dont Un entre tous porte le nom de Grand, dans le cœur brûlant de l’Histoire, dans le Bruit et la Fureur de la guerre fratricide qui suit la mort de l’Empereur, son raisonnement automatique le porte à dessiner des personnages élevant leur langue au niveau de la gravité des temps. C’est d’ailleurs toujours de cette manière qu’on fait parler les acteurs d’une époque Historique, même quand elle est moins impériale, moins riche en horreurs. Les dialogues de Gaudé sont donc aussi une réminiscence de péplums (pépla ?) en VF (« Ne sois pas arrogante, Cléopâtre »), ou de pièces classiques jouées au Français (Rodrigue, as-tu du cœur ? »). Le souffle de l’Histoire entre dans les poumons des locuteurs et ressortant en son de tocsin. Cela s’appelle l’emphase.1

Toutes ces créations se sont, littéralement, passées le mot. Une langue s’est inventée en vase clos, comme on fabrique des enfants in vitro. Une langue que jamais nul humain ne parla. Pour seul cortège est rempli de voix impossibles : celle de la tête coupée du messager d’Alexandre, que ramènent à son maitre les hommes de Dhana Nanda ; celle d’Alexandre mort. Rempli aussi d’interlocutions impossibles : d’outre tombe, Alexandre s’adresse à Dryptéis ; par-delà des milliers de kilomètres, Dryptéis, s’adresse aux anciens fidèles du Grand Alexandre, qui l’entendent et lui répondent. Mais peu importe que ces situations d’énonciation soient invraisemblables. L’auteur assume, revendique. Nous ne sommes pas dans le réel, mais dans un monde parallèle où les locuteurs ont pouvoir d’ubiquité –ont tous les pouvoirs à vrai dire.

Le théâtre est l’agent de configuration de ce monde parallèle. Avant d’en venir au roman, Gaudé a commencé par ce genre où se perpétue l’idée que le plateau est un espace sanctuarisé, ritualisé où rien ne se passe comme ailleurs, où les mots ne miment pas ceux prononcés à l’extérieur. En ce monde ne règnent que des conventions, c’est-à-dire des signes admis et reconnus par tous pour évoquer une réalité sans prétendre, quelle horreur, la reproduire. Conventions est un mot positif dans le corpolecte du théâtre. Surtout ne pas signaler que conventions fricote avec conventionnel, et qu’on appelle académisme l’ensemble des formes qu’on se refile sans jamais plus en interroger le fondement, ou les revitaliser en y injectant, quelle horreur, du réel.

Qu’on le veuille ou non, les révolutions esthétiques commencent toujours par un scrupule de réalisme, et par la distorsion subséquente des formes admises, qui à certains apparaissent mortes, exsangues – qui soudain ne semblent plus que des formes, vêtements dont les corps se seraient défilés et qui ne tiendraient debout que grâce aux cintres. Ce scrupule ne tenaille pas Gaudé. Costume sans acteur, sa langue est sans corps, il le sait et sans doute s’en targuerait. Car c’est ainsi qu’elle se hisse à une dimension spirituelle.

Connaît-on des écrivains contemporains français qui se diraient catholiques, comme le firent sans peur Pascal, Chateaubriand, Bernanos ? Peu ou pas. En revanche on en connaît beaucoup qui sont des spiritualistes. C’est-à-dire des religieux sans religieux, des croyants sans foi dont la langue et les récits consacrent et agencent une spiritualité sans Dieu ni matière. C’est ainsi qu’ils évoluent dans une zone intermédiaire où l’esprit n’a plus la force de la chair et pas encore celle de la foi. Où il ne déplace ni des torrents de boue ni des montagnes. Juste de l’air.

NOTES
  1. Sur ce point on pourra lire la chronique sur Echenoz du Transfuge de février. Cette note ayant pour essentielle vocation l’aura universitaire procurée par une note []

7 Commentaires

  1. j’aurai bientôt fini le livre. je m’attendais à un gros soufflé incantatoire, emphatique. certains passages sont effectivement incantatoires, lourds mais d’autres sont très bons aussi à mon avis.
    J’ai bien aimé par exemple ce passage que j’ai retrouvé en extrait sur un blog :
    « Elle fixe le paysage en contrebas et aperçoit enfin un filet de poussière qui s’avance vers eux. Les prêtres du temple se pressent sur les bords de la terrasse, tous curieux et inquiets. Pour l’instant, ils ne distinguent rien d’autre que la poussière au loin. Il faut attendre et les secondes sont longues. Elle ne quitte pas des yeux l’horizon. Ça ne peut pas être un homme seul. Il y a trop de poussière. Ce doit être un groupe. Ils approchent vite. Les prêtres attendent. Une agitation nerveuse s’empare d’eux. Ils fixent le paysage à leurs pieds, essayant de mesurer la distance qui les sépare du cortège qui approche. Le temple est accroché à la roche, suspendu dans les airs, relié au monde des hommes par un escalier unique qu’ils ont construit de leurs propres mains. »
    je trouve le livre globalement bien maîtrisé

  2. Merci François pour cette analyse de l’écriture de Gaudé : tu précises bien qqchose que je sentais. L’utilisation lourde du vocatif,en effet,que je vois un peu comme des boiseries peintes en faux-bois.
    A propos du vocatif,à côté de ce faux ancien,une utilisation familière m’amuse : celle des gens qui se nomment eux-mêmes, soit d’eux à eux-mêmes : « Alors je me suis dit : Jules,faut y aller » ; ou plus fréquent,en rapportant un propos : « Alors le docteur m’a dit : Madame Dupont,vous êtes trop fatiguée »
    En fait l’utilisation du nom en vocatif n’est pas juste dans ce dernier cas,au milieu d’une conversation(mais il y a des gens qui font ça systématiquement) : elle est plutôt commerciale,pour montrer qu’on est connu,et alors utilisée au début : « Madame Dupont, qu’est ce qui vous ferait plaisir aujourd’hui? » . Et souvent plutôt à la fin, quand le commerçant a eu l’occasion(par ex par la lecture du nom sur la carte bleue ou le chèque),de repérer le nom du client qu’il ne connaissait pas ou avait oublié : »Au revoir madame Dupont et merci! »
    C’est tout simple et bien connu tout ça, mais tes remarques sur le vocatif m’y ont fait penser.
    Très intéressant aussi ce que tu dis sur l’humour : le curseur qui se déplace entre le plus et le moins. Est ce que ça marcherait pour distinguer les différents comiques ? Par ex l’ironie ? Est ce que ce n’est pas plutôt un pas de côté ? Je vais y réfléchir…

    • Oui c’est toujours un bon critère, non pas forcément d’évaluation, mais d’identification d’un livre : s’y trouve-t-il quelque chose comme de l’humour?
      Ensuite il faudrait en effet distinguer entre certains types de protocoles humoristiques dans les livres. Je l’avais un peu fait dans l’antimanuel, mais c’était trop rapide.

  3. merci François pour ce blogphrase.
    je me suis demandé pourquoi tu écrivais sur des écrivains dont tu n’apprécies pas le style. ce serait tellement bien que tu ne nous parles que des écrivains que tu aimes. ça nous donnerait des idées de bons livres à lire.
    pour autant, après réflexion, je crois que je comprends ta démarche. peut-être une démarche critique, comme celle que tu as dans « transfuges ». peut-être aussi l’idée de collectionner des phrases particulières. collectionneur de littérature ?

    • Dans ce blog, comme du reste dans la chronique Transfuge, l’idée est de réfléchir toujours plus précisément à mon rapport au texte. Parfois ça passe par une pédagogie par la négative, comme ici avec Gaudé (d’ailleurs ce texte est le négatif de ce lui sur Echenoz dans le prochain Transfuge). L’idée n’est pas de le flinguer, mais de montrer un mode de falsification.

      • @François Bégaudeau: je lirai avec intérêt ce que tu as écrit sur Echenoz dans le prochain Transfuge. si je comprends, tu abordes le style de Gaudé et celui d’Echenoz dans leur rapport à l’emphase. pour moi d’emblée la ligne de démarcation entre ces deux auteurs, c’est l’humour, la dérision, omniprésents chez Echenoz, hors sujet chez Gaudé.
        Ce matin j’ai été très surprise d’entendre lors d’un rassemblement matinal pour parler de la situation d’une collègue en longue maladie : « Laurent Gaudé ».
        Premier réflexe : je fais bien d’aller sur begaudeau.info, voilà la preuve s’il en fallait une du bénéfice à aller sur ton site : une incitation à la culture, à l’actualité culturelle ici – je crois qu’on était 3 sur une 20ne à connaître cet auteur.
        il faut que j’explique pourquoi son nom est sorti : on réfléchissait comment manifester notre soutien à une colègue atteinte d’une maladie dégénérative incurable à développement ultra-rapide, entrée en institution la veille et Laurence a dit que Martine aimait beaucoup les livres de Laurent Gaudé et qu’elle lui en avait offert un mais que Martine ne pouvait pas le lire car à ce jour il ne lui reste que 2 doigts qui fonctionnent encore (à Noël il lui restait plus ou moins un bras entier). Je pense que j’irais voir Martine comme ça a été proposé car c’est le moins qu’on puisse faire pour lui signifier qu’on pense toujours à elle, sa grande hantise étant qu’avec le temps on l’oublie au boulot, le boulot représentant pour elle la vie. J’ai idée que lors de ma visite je pourrais lui proposer de lui lire des passages de livres de Gaudé qu’elle connait ou qu’elle a envie de découvrir. Si ça se fait, il faudra que je lise au plus près du texte, sans y introduire d’ironie ou de distance, genre les Nuls (utilisation du vocatif), par respect pour sa lecture personnelle du texte et la beauté qu’elle a pu trouver et apprécier dans les phrases de Gaudé, au vu de sa situation désespérée.

        • Oui effectivement ce n’est pas le moment d’ironiser sur Gaudé.
          Tu as raison, l’humour est une ligne de partage fondamentale, et exemplaire d’une ligne de partage encore plus fondamentale : emphase contre euphémisme. On majore / on minore. On gonfle / on sous-joue

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