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Le pouvoir de la littérature (Entretien)

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Entretien sur « le pouvoir de la littérature »

(à l’occasion du livre de Finkielkraut)

automne 2007

 

François Bégaudeau, vous avez déjà publié quatre romans. Dans le dernier, Entre les murs, vous racontez les 136 jours d’une année scolaire d’un jeune professeur de français, dont le lecteur peut se demander s’il ne s’agit pas des derniers. Ce livre, j’imagine, n’eut été possible sans votre propre expérience d’enseignant. Quelle part accordez-vous à la littérature dans l’enseignement du français ?

Je crois que je dose les choses comme on me demande de le faire A parts égales, je travaille sur la langue et sur des extraits et des oeuvres littéraires. Mais il est vrai que je n’ai pas de complexes à leur donner des textes dotés d’un faible coefficient littéraire, car je crois qu’il faut prendre les élèves là où ils sont, même si l’horizon demeure de les former au goût de la grande littérature. Mais, je suis convaincu qu’il faut s’appliquer à créer les médiations entre Flaubert et eux. Et comme tout est dans tout, comme le dit Jacques Rancière, dans Le maître ignorant, même avec un support à moindre densité littéraire on peut parvenir à étudier véritablement. Ma méthode consiste plutôt à expliquer des choses compliquées à partir de textes simples, que de laisser tout le monde au bord de la route en imposant d’emblée des textes importants et imposants.

Entre les murs ne rend-il pas compte d’une logique de la reconnaissance (de la revendication) dans notre société, non moins à l’œuvre dans l’école, qui aboutit à une logique de l’enfermement ? Et ne pensez-vous pas que la littérature, non celle dans laquelle ils pourraient spontanément se reconnaître, devrait leur permettre de sortir d’eux-mêmes ? N’est-ce pas là le pouvoir de la littérature : préserver cette distance de soi à soi, sans laquelle aucune autonomie n’est possible ?

Pour l’avoir éprouvé nous-mêmes, nous savons tous les deux que la littérature permet de sortir de soi, d’ouvrir le spectre des perceptions et des réflexions. Mais si je présente à des élèves de seconde L’école des femmes, je dois reconnaître que beaucoup lâchent tout de suite. Sous couvert de leur avoir présenté une œuvre qui les émancipe de leur situation, je les y cantonne, puisque rien ne se passe. Pour les débloquer, je m’efforce alors de trouver des supports intermédiaires.

D’autre part j’entends bien que certains s’alarment du fait que peut-être les élèves ne rencontrent plus le dehors dans la classe, ne rencontrent plus l’autre, parce qu’on ne leur présenterait plus que des objets complètement familiers. Mon diagnostic est plutôt inverse. L’école est encore beaucoup trop imposante et opaque. 80 % des enfants vont à l’école, et se coltinent des discours et des savoirs dont ils pensent, à tort sans doute, qu’ils leur sont totalement étrangers et, du coup, s’en désintéressent. Madame de Lafayette, Balzac, Flaubert, demeurent en très bonne place dans les manuels. L’essentiel de ce qui s’étudie en classe de français au lycée est extrait du patrimoine classique. Les contempteurs de l’enseignement cool et nounou peuvent dormir en paix.

Dans Ce que peut la littérature d’Alain Finkielkraut, ses « invitations au détour » par les classiques de la littérature mondiale constituent autant de possibilités de retour à soi ? Quels sont vos détours incontournables ?

Il y a une tradition qui m’intéresse particulièrement, celle des grands matérialistes : Diderot, Rimbaud, Gombrowicz… C’est-à-dire, des écrivains qui ont pris leur distance avec les Idées, voire avec l’imagination.

En fait mes auteurs de prédilection sont ceux qui me semblent convaincus que la matière a plus de talent que l’idée. C’est ce qui me sépare d’Alain Finkielkraut, au regard de ces goûts esthétiques.

Pourquoi ? Il me semble que le retour aux choses mêmes, à la prose du monde, ou encore à la complexités des choses, est quelque chose que vous pouvez partager.

Pas tout à fait, si je considère les écrivains dont il a choisi de traiter dans ce recueil : ce sont tous ou presque ce que j’appellerais des écrivains philosophes ; non de purs littéraires, si je peux me permettre cette expression discutable. Camus, Appelfeld, Barthes, Joseph Roth sont des écrivains qui produisent de l’idée, avec, certes, pour certains d’entre eux, la valeur ajoutée de la fiction.

Soit, mais si vous demeurez soupçonneux à l’égard de l’Idée, qu’arrivez-vous à extraire de la matière qui ne soit pas l’idée ?

Mais pourquoi vouloir sauver la matière en essayant à tout prix d’en extraire quelque chose ? Pourquoi n’y aurait-il pas une jouissance de la matière pure, de son strict dépli ? Aussi philosopique semble-t-il, Jacques le Fataliste s’amuse à s’ébattre dans la multiplicité des possibles offerts par le donné. L’idée, en l’occurrence le déterminisme, y est en permanence affolée par le réel, tournée en bourrique. Ce ne serait pas une telle fête narrative sinon. De même, imaginez Le neveu de rameau avec seulement le « Moi » philosophe, quel ennui ! A force de se saisir de la littérature du point de vue de l’idée ou simplement du sens , on en bride la puissance.

Par ailleurs, je comprends bien qu’Alain Finkielkraut se méfie du textualisme structuraliste des années 60-70 dont il a pu subir l’hégémonie étouffante dans sa jeunesse. Mais de là à faire l’impasse sur toutes les tentatives littéraires qui essaient de s’en tenir à un certain plan d’immanence du texte ! On voit bien qu’à partir du moment où un texte demeure en deça de la production d’idée, ça ne l’intéresse plus vraiment –il n’y a qu’à voir les extraits de poésie qu’il cite. Je note aussi qu’il est très peu question de style dans l’ensemble des émissions transcrites.

Ce que peut la littérature, témoigne d’un amour de l’écrit. A sa manière, ce livre le confirme puisqu’il s’agit de la transcription de conversations orales au départ. Mais que pensez-vous d’une certaine forme littéraire, depuis quelques années, qui cherche par tous les moyens à épouser l’oralité ?

J’avoue ne pas m’alarmer de ce que l’écrit serait soudain submergé par l’oral, y compris dans la littérature. J’aurais même plutôt tendance à m’étonner de l’inverse : de cette persistante prérogative accordée à l’écrit. Car, c’est quand même un renversement de ce qui est la donnée du réel, où l’immense majorité des phrases énoncées le sont oralement. Il est troublant que l’écrit se soit si longtemps emmuré dans lui-même, considérant l’oral comme lingue non grata.

Aujourd’hui, il est possible que l’oralité pénètre davantage l’écrit, bien que cela ne soit pas nouveau. Et si c’est le cas, je m’en réjouis. Car si l’on passe sur l’effet de mode, je crois que l’oralité possède une texture singulière, et peut nourrir un sens qui n’apparaîtrait pas forcément dans une langue respectueuse des codes de l’écrit. Je ne prendrai qu’un exemple, récent : King Kong théorie de Virginie Despentes. Il y a longtemps qu’elle pratique cette langue un peu orale dans ses livres. Mais que, au sein de son dernier essai, cette langue mal léchée se saisisse des théories féministes des années 60 permet de leur donner un grain nouveaun, de les revitaliser.

Depuis longtemps déjà, Finkielkraut n’a de cesse de défendre une certaine conception littéraire du monde. Partagez-vous son point de vue sur la littérature qui aurait pour tâche de nous mettre à l’école de la nuance ?

D’abord, je ne suis pas sûr qu’il assume jusqu’au bout la littérature. A un moment, Finkielkraut cite Flaubert, dans sa Correspondance : « Quand une phrase est musicalement juste, elle est juste tout court. » Evidemment il s’en réjouit, car cela lui permet de poser une équivalence qu’on connaît bien en philosophie, entre le Beau et le Vrai. Le beau style coïnciderait avec la justesse philosophique.

D’où sa fascination inquiète pour « Céline, l’infréquentable », car chez l’auteur du Voyage, le pacte se rompt. Le problème, c’est que c’est un grand écrivain, mais un écrivain dont le système de pensée est manifestement irrecevable. Je salue l’honnêteté de Finkielkraut, qui a le mérite de revenir sur ce Céline qui excède son système. Mais je vois ici les limites de son adhésion à la littérature. Pareil pour Aragon, grand styliste et stalinien. En fait, l’amoureux des livres s’arrête là où la littérature devient « humanistement » incorrect. S’il a une conception littéraire du monde, alors oui, mais pas autant que moi. Pour le dire bêtement, il est plus philosophe, je suis plus littéraire. Du reste il n’a jamais publié de roman, ce qui n’est pas un problème mais est à noter.

Quant à la nuance, je souscris complètement au programme de Roland Barthes. Mais, là je serai plus polémique, car je ne crois pas que les prises de position de Finkielkraut soient toujours fidèles à ce programme. Notamment, quand je constate à quel point il se montre incapable de rendre la modernité à son équivoque, à son ambivalence : en dépit de son aspect négatif, tout ce qu’elle produit comme possibles –du fait de cette négativité même. Sur la question de la technique, autant que sur celle de la démocratie. Ce qui est d’ailleurs très frappant dans Ce que peut la littérature, c’est sa posture antidémocrate.

Antidémocrate ! Qu’est-ce que vous entendez par là ?

C’est très simple : à plusieurs reprises, il présente l’idéologie démocratique comme un monolithe oppressant. Et exprime à l’occasion sa crainte que la démocratie finisse par tuer la littérature.

C’est vrai, mais cela ne fait pas de Finkielkraut un antidémocrate. La question qu’il se pose me semble-t-il consiste à se demander si la sensibilité démocratique (la passion de l’égalité), pour parler comme Tocqueville _ qui n’est pas le premier antidémocrate, ne menace pas la littérature romanesque, amoureuse de singularités ou de différences ? Voire, si elle n’entrave pas la sensibilité esthétique.

C’est une vraie question. Sauf que pour Finkielkraut, c’est une certitude. Et dans l’entretien sur Henry James, il faut que ce soit Pierre Manent qui NUANCE et complexifie les choses en rappelant que l’émergence du roman est quand même liée au développement de la démocratie.

Il me semble que sa conception littéraire a au moins le mérite d’échapper à un autre sens du nombre deux : celui qui consiste à systématiquement diviser le monde entre dominants et dominés, faisant fi de la singularité des personnes. Mais prenons un autre auteur : Kundera. Dans Le rideau, il nous rappelle la méditation de Hegel sur Antigone : non pas un combat entre le bien et le mal, mais l’affrontement de deux antagonistes, où chacun a partiellement raison. Le tragique ne nous aurait-il pas abandonné ?

Ce que Kundera et Finkielkraut appellent le tragique, c’est le sentiment de l’impasse, la conviction nourrie que tout n’est pas soluble La littérature aurait alors pour objet de nommer ces impossibilités fondamentales et définitives. Le tragique de la condition humaine, quoi. Maintenant, est-ce que notre époque a congédié le tragique, pour tomber dans un progressisme béat ? Tel n’est pas mon sentiment. Finkielkraut peut s’il le veut nous mettre en garde face à un néo-idéalisme qu’incarneraient, à ses yeux, les altermondialistes. Mais il faudrait aussi, s’il veut NUANCER son approche du contemporain et ajuster son propos, constater à quel point nous sommes submergés par le sentiment de l’impasse, par une certaine morbidité, une certaine mélancolie. La déclinologie n’est que le dernier avatar de ce sentiment ambiant. Finkielkraut devrait lire plus de romans contemporains, il verrait à quel point on y est « triste et inconsolable », pour reprendre les mots qu’il utilise à propos de Coetzee.

Il y a certes des moments dans la réalité où il n’y a plus qu’à pleurer. Et la littérature peut avoir cette fonction de pleureuse, accompagnant le fatal. Mais elle peut, dans le même temps, se donner un autre programme. La vie fabrique quotidiennement du possible. Emergent partout des gens dont la vie elle-même est une proposition nouvelle. Une certaine littérature contemporaine essaie de recueillir ces nouvelles hypothèses de vie ; apparemment cela n’intéresse guère notre philosophe ; moi, ça m’intéresse.

Mais alors, au bout du compte : qu’est-ce que peut la littérature ?

Faire advenir à la langue des faits, des choses, des gestes, des vies pré-discursives, ou dont le discours n’est que muet. Mais cela ne se peut qu’à la condition qu’elle mette entre parenthèses un certain régime de parole philosophique et moral. Cela n’entraîne pas qu’elle soit dénuée de sens et inconséquente moralement, encore faut-il pour cela ne pas préméditer la leçon. Lorsque Coetzee commence la rédaction de Disgrâce, il veut régler son compte au politiquement correct. Et le lecteur déjà convaincu des ravages de l’anti-racisme (je passe là-dessus) a beau jeu de recueillir cette conviction et de la nommer à son tour, s’appuyant sur un livre qui n’aura été qu’un objet transitionnel entre l’idée et l’idée. L’idée se trouve certes transformée par la valeur ajoutée de la fiction, mais pas qualitativement transformée.

Idéalement, et même si je sais qu’on a toujours une idée derrière la tête, il faudrait commencer par oublier tout ce qu’on sait quand on s’empare d’un sujet ou d’un segment de la réalité. Reprendre le dossier par le menu, par le singulier d’une expérience, et repousser autant que possible le moment où cette expérience va valoir pour une généralité. C’est ainsi que nous avons procédé avec mes amis Oliver Rohe et Arno Bertina, pour notre livre à trois mains. Au départ il y a quoi ? L’envie d’en découdre avec un moment de la vie politique française : mars 2005-mars 2006, référendum-banlieues-CPE. Mais quelle plus-value dégagerait la saisie littéraire des événements, et justifiait qu’on ajoute encore du texte aux textes ? Eh bien précisément cela : les attaquer par le détail, par le récit, par la description, par le document, par la fiction quand manque le document, etc. Evidemment, nous ne partions pas puceaux sur cette affaire, il y avait des convictions préalables. Mais du moins nous disions-nous que l’étude les déplacerait, ferait trembler, brouillerait, emmerderait. Ce que peut la littérature ? Eprouver son discours au monde, l’écorcher à la cacophonie ambiante. Alors qu’il me semble qu’une certaine philosophie ne se confronte jamais qu’avec l’ordre de son propre discours.

2 Commentaires

  1. « Je n’ai pas de complexes à leur donner des textes dotés d’un faible coefficient littéraire, car je crois qu’il faut prendre les élèves là où ils sont. Ma méthode consiste plutôt à expliquer des choses compliquées à partir de textes simples, que de laisser tout le monde au bord de la route en imposant d’emblée des textes importants et imposants. »

    Je suis bien d’accord avec cette pédagogie innovante, qui devrait peut-être exister davantage dans les établissements scolaires aujourd’hui. Je pense qu’il serait intéressant, particulièrement dans des établissements réputés difficiles, et dans lesquels une majorité d’élèves n’a pas forcément accès à un haut niveau de culture francophone chez eux, d’essayer de les faire réfléchir à partir de choses qu’ils connaissent et qu’ils apprécient dans leur quotidien. Ayant évolué dans un milieu familial, où l’on aime bien être informé de l’actualité sur divers sujets de société un peu tout confondus (ça peut aller de l’actualité internationale au sport, en passant par l’actualité culturelle dans son ensemble – divers genres de livres, films, musiques), j’aime beaucoup savoir ce qu’il se passe dans le monde, de même qu’observer ce qu’il se passe autour de moi dans la réalité au quotidien, et je trouve judicieux, sans forcer personne bien entendu, d’amener les jeunes à s’intéresser à ce qui se passe autour d’eux, les amener à développer leur esprit d’ouverture et, par là, leur esprit critique. Je trouverais très pertinent, même dans les établissements scolaires d’élite (type le lycée Henri IV à Paris), d’aborder des grands sujets de société à partir de l’actualité qui les concerne concrètement et leur parle plus d’emblée que de grands auteurs d’une autre époque (Flaubert, Balzac, Molière, …), dont la façon de vivre et d’écrire leur semble bien loin de leurs préoccupations quotidiennes. Après, progressivement, les profs pourraient faire le lien entre, comme le dit François dans l’interview ci-dessus, « Flaubert et eux ». En ZEP, par exemple, et je crois que j’ai déjà entendu François en parler, il peut être pas mal de faire réfléchir les élèves à partir du foot, des films d’action qu’ils aiment, de la musique branchée qu’ils écoutent. Je suis sûre qu’un grand nombre d’élèves seraient fascinés d’apprendre les techniques qu’a utilisées le cinéaste pour réaliser le film et les scènes qu’ils admirent tant.

    Afin de coller davantage à la société et à la vie moderne, je crois qu’il serait bon de dépoussiérer une partie de l’enseignement classique, en faisant davantage entrer à l’école la pratique de débats sur des sujets librement choisis et pas uniquement dictés par les programmes scolaires. Tout ça sans tomber bien évidemment dans l’anarchie, et en alliant atmosphère de travail détendue et instructive. Je pense que ce genre d’enseignement permettrait de faire en sorte que le moins possible d’élèves ne se braquent ou ne se sentent « laissés au bord de la route ».

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