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Muze

De 2007 à 2009, j’ai tenu dans Muze une chronique mensuelle sur les héroïnes de la littérature et du cinéma. Certains des jalons se sont perdus dans le web profond, ou à l’étage archives des éditions Bayard. J’offre au patrimoine public celles qui trainent dans le dossier « textes en vrac » de mon Mac. Appelons ça une donation.

Du coup j’ai ordonné le vrac, selon un savant principe de rationalité alphabétique. Malice du hasard, c’est le contrepoint masculin de la série qui ouvre la farandole. Comme quoi on peut se targuer de féminisme et conserver un bon vieil inconscient patriarcal.

Dans ce compartiment du site figure déjà une chronique refusée de cette série, celle sur l’héroïne de Black Book. Pourquoi refusée ? Jamais vraiment compris. Une vieille addiction au chocolat, supputa-t-on.

AGNÈSANGELABÉRÉNICECAMILLECÉCILEDeath proofDUCHESSE DE LANGEAISJULIETTELINAMARYLINMOLLY  – PAULINEPHÈDREPRINCESSE DE CLÈVESRYMROSETTAZAZIE

ADOLPHE, Adolphe

Pendant longtemps l’exercice de la littérature appartient aux hommes. Les femmes se contentent de la lire, ou d’en habiter les pages sous la forme d’une passante, d’une maman, d’une vampe, d’une créature mythique, d’une gourde. Qui désire appréhender un personnage féminin sans le filtre d’une narration et d’un imaginaires masculins doit survoler ces siècles inégalitaires, éventuellement prendre en photo aérienne les continents de mesdames de Sévigné et Lafayette, et se poser sur l’aérodrome du vingtième, où les femmes massivement prennent la plume. À moins de saisir l’occasion de ce long monopole de la parole pour sonder les faiblesses du sexe fort. À titre de gain de temps l’idéal est alors de lire Adolphe, génial précipité de psychologie mâle.

On y verra qu’un homme, en l’occurrence le vingtenaire éponyme, peut s’intéresser à une femme par vanité à la page 24 (« Ellénore me parut une conquête digne de moi »), puis gémir d’amour pour elle à la page 26. Que s’est-il passé entre-temps ? Mariée, Ellénore est restée sourde à la déclaration d’Adolphe, et le sentiment dudit s’est emballé de n’être pas réciproque. Dès lors on ne saura plus démêler (verbe très récurrent en ces pages, car dans le cœur tout se mêle) si sa fièvre est d’amour ou d’amour-propre. Sans doute les deux –« presque jamais personne n’est tout à fait sincère, ni tout à fait de mauvaise foi »—, c’est aussi indémêlable que le mal de toi et l’angine dans la chanson d’Anaïs.

On y verra que l’aveu enfin arraché à Ellénore fait mécaniquement redescendre la fièvre du sujet masculin, qui commence aussitôt à pester contre des sentiments qu’il s’est échiné à attiser en elle et auxquels elle donne maintenant passionnément libre cours : « Ellénore était sans doute un vif plaisir dans mon existence, mais elle n’était plus un but : elle était devenue un lien ». Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis.

On y verra qu’autant la proximité fait haïr Ellénore, autant la perspective de ne plus la voir la fait aimer, et c’est pourquoi la velléité de la quitter est aussitôt réfrénée par un retour de flamme. C’est pourquoi l’homme se découvre dénué de courage et se venge, par de quotidiennes brimades, sur la femme qui le lui a fait découvrir. Plutôt que des phrases de rupture fermes et honnêtes, c’est la mort éperdue d’Ellénore qui sortira de l’impasse Adolphe trop égoïste pour rester et trop lâche pour partir.

Ayant vu tout cela, une femme pourra décider de ne plus même tenter le coup et de consacrer le restant de ses jours aux bouffes entre copines. Mais plus sûrement elle retournera au front, en connaissance de cause, comme Ellénore qui dès le départ savait l’échec fatal (« je ne sais quel pressentiment me dit que je mourrai dans vos bras), savait l’orgueil sec des hommes, savait leur amour prompt à se convertir en pitié, et néanmoins s’est lancée à corps perdu car on fait toujours bien d’aimer

 

AGNÈS, L’école des femmes

Je suis désolé de le dire à la France entière, parce qu’il est des statues qu’on je déboulonne pas, mais il y a quelque chose qui cloche dans l’œuvre de Molière. Un vice de forme. Un boulon mal vissé. Je m’en suis rendu compte à quinze ans, mais à l’époque je n’ai pas osé le dire. Maintenant que j’ai perdu quelques cheveux, je peux.

Voici. Molière a écrit L’Ecole des femmes puis Les Femmes savantes. Rien à redire à cela, sinon que ces deux pièces sont totalement contradictoires. Mais alors totalement. La première s’en prend au gâteux Arnolphe, qui tire Agnès du couvent pour la précipiter dans l’autre prison du mariage ; les personnages-repoussoirs de la seconde sont trois femmes à qui leur goût des choses de l’esprit rend détestable l’aliénation conjugale. La satire porte donc, d’un côté, sur le patriarcat qui maintient soigneusement les femmes dans l’ignorance (« J’aimerais mieux une laide bien sotte / Qu’une femme fort belle avec beaucoup d’esprit »), de l’autre sur les « précieuses » (ainsi les ridiculise une autre pièce connue) éprises de connaissances comme d’un amant.

J’avais quinze-seize ans, je ne comprenais pas. Il fallait que les femmes se cultivent, oui ou non ? Qu’elles se marient ou pas ?

Si je m’étais ouvert de cette perplexité à mon prof de français d’alors, Monsieur Morice avec un o, il m’aurait fait le coup des grands écrivains qui se contredisent, et que le génie pose des questions plus qu’il n’apporte de réponse, et que chaque livre est écrit contre le précédent, et que cela s’appelle la dialectique. Soit. Mais les dialectiques sont faites pour être synthétisées, et maintenant qu’il me pousse du gras sous le nombril, j’ai le droit de me lancer .

En réalité c’est très simple : il n’y pas de contradiction. Le jeu de rectification mutuelle entre les deux pièces définit une sorte de juste milieu auquel on doit se tenir dans le cadre d’une initiation culturelle. Du savoir il faut, mais point trop, car du carcan de l’ignorance vous passez alors à celui de l’esprit, qui vous formate tout autant. Arrivé à un certain stade, la culture opère sur vous comme Arnolphe sur la femme qu’il a gardée bien au chaud avant de l’épouser : elle vous corsète, vous emprisonne, vous tient à distance du monde et entrave l’éveil de vos sens.

L’Ecole des femmes va même plus loin. Ayant aperçu le jeune Horace tourner autour d’elle, et racontant à Arnolphe près d’exploser de rage qu’ils se sont échangés des révérences toute l’après-midi, Agnès dit : « la douceur me chatouille et là-dedans remue / certain je ne sais quoi dont je suis tout émue ». Le « je ne sais quoi » est important. C’est parce qu’elle ignore tout de l’amour qu’Agnès s’en trouve transpercée de façon foudroyante. C’est parce qu’elle ne connaît rien au monde qu’elle est disponible aux sollicitations vitales. Et qu’elle parviendra, sans s’en rendre compte, par la seul force de ses sentiments spontanés, à déjouer le piège conjugal d’Arnolphe. Le savoir émancipe, nous en conviendrons tous, mais la bêtise aussi. A priori opposés, ces deux sentiers de libération sont peut-être simplement parallèles. Auquel cas il est possible pour une femme d’avancer avec un pied sur chaque.

 

ANGELA, Une femme est une femme

Dans le titre de ce film de 1962, le premier réflexe est d’entendre une triste tautologie : une femme est une femme comme un arbre est un arbre. I am what I am, comme dit Gloria Gaynnor, et rien de plus. Or, plutôt qu’une limite, s’exprime ici l’aspiration à un dédoublement. Une femme + une femme. « Je voudrais être les deux petits animaux jaunes à la fois » dit Angela en scrutant des formes étranges au centre d’un tableau. Petit ange et petit démon, cruelle et canon, strip-teaseuse et romantique, maman et putain, femme au foyer et femme fatale, allant et venant de la cuisine au dancing, de Brialy à Belmondo, d’Emile avec qui elle vit à Alfred avec qui elle pourrait partir.

Entre l’homme d’intérieur et l’homme de la rue, l’environnement social vous pousse à trancher. Angela ne veut pas trancher. Dialogue avec Alfred : « Vous voulez que je parte ? / Oui / Vous voulez que je reste ? / Oui. / Vous dites oui à tout ? / Oui ». Elles veulent tout, clament de régulières unes de magazines, avec le ton sournoisement réprobatif qu’on prend pour enjoindre l’enfant à la sagesse (eh oui c’est comme ça on peut pas tout avoir), celui d’Emile lorsqu’il soupire que « tu veux toujours des choses impossibles ».

Mais l’art, me soufflait mon cousin Bruce, rend possible l’impossible. Parfois un homme et une femme tombent amoureux. Parfois il est suisse et elle danoise. Parfois il s’appelle Jean-Luc (Godard) et elle Anna (Karina). Parfois même il est cinéaste, elle est actrice, et ils créeront par des films la possibilité de l’impossible. Anna passera un tablier à carreaux vert sur sa robe rouge d’allumeuse, chantera en préparant un rôti, allumera sa douche d’un coup de marteau sur le tuyau ; Jean-Luc relèvera les dialogues domestiques avec Emile de virgules musicales qui donneront à leur quotidienne conjugalité la légèreté d’un numéro de danse. Ainsi le dehors entrera dans le dedans, l’ailleurs dans l’ici. Il n’y aura plus à trancher entre la femme ordinaire et l’héroïne de comédie musicale, entre l’amour routinier et l’amour en chantant, entre la vie normale et la vie enchantée

Non plus qu’entre le drame et la joie. « Tragédie ou comédie, avec les femmes on sait jamais ». Mais c’est qu’elles jouent les deux partitions à la fois. Si la chambre est devenue un théâtre où l’on se fait des scènes, tous les registres y cohabitent. Anna peut chanter une bluette puis réciter du Musset d’une minute sur l’autre. À Emile, à travers la porte, elle peut crier je t’aime, puis je ne t’aime pas. L’art permet tout parce qu’il ment, ou plutôt parce qu’il se tient dans la zone d’indistinction entre le vrai et le faux. Puisque Alfred peut dire « il fait beau » et « il pleut » sur le même ton de sincérité, comment savoir s’il dit vrai quand il déclare sa flamme à Angela ? Tout simplement ne pas chercher à savoir. Y croire sans y croire, et inversement. Elles veulent tout, et avec un peu d’art elles pourront tout.

 

BERENICE, Bérénice

D’un sondage tout à fait scientifique réalisé auprès d’un échantillon représentatif d’hétérosexuelles, il ressort que les deux griefs principaux contre les hommes sont, premièrement, l’oubli systématique de relever la cuvette des toilettes, deuxièmement, la lâcheté. Sachant que le théâtre de Racine ne traite qu’à la marge le premier point, attardons-nous sur le second, que les cinq actes de Bérénice examinent au plus près.

Lâche, Titus l’est d’abord très ordinairement. Tiraillé entre son amour pour la reine de Palestine Bérénice et la nécessité, étant empereur, de se choisir une épouse du cru (« L’hymen chez les Romains n’admet qu’une romaine »), Titus tranche en faveur du trône mais retarde autant que possible le moment de l’annoncer à son adorée, changeant de trottoir en marbre quand il la croise au sein du palais (« Mais quoi ? sans me répondre/ vous détournez les yeux et semblez vous confondre ? » n’en revient pas l’éconduite). Dans cet esprit, il finit par refiler à son ami Antiochus la charge d’aller trouver Bérénice pour tout lui dire. La classe. Le chef de l’Empire ne se comporte pas beaucoup mieux que mon cousin Jérémie, dont son ex Sarah disait jeudi dernier qu’il avait « même pas eu le courage de me le dire en face ce salaud ».

Mais si les femmes semblent de prime abord stigmatiser une lâcheté sur la forme, elles veulent en fait parler du fond. Et le fond, c’est : faut-il qu’il m’aime peu pour ainsi brader notre amour, fût-ce contre Vanessa, la nouvelle copine de Jérémie, ou contre un Empire. Emerge alors le soupçon que le partenaire masculin secrète aussi peu d’amour que d’utérus. « Hélas ! je me suis crue aimée », en arrive à douter Bérénice. Pourtant la fin de la pièce atteste que Titus est épris. Bérénice n’y comprend plus rien, il y a là quelque chose qui dépasse son entendement amoureux : « Quoi ? Pour d’injustes lois que vous pouvez changer / En d’éternels chagrins vous-même vous plonger ? ». Cette âme droite ne mesure pas à quel point les hommes sont tordus. Ne réalise pas que la véritable lâcheté des hommes est la lâcheté devant l’amour même. Titus repousse moins le moment d’annoncer son choix que la possibilité de vivre avec elle une romance pleine. Et pourquoi donc renoncer à ce à quoi on tient plus qu’à la prunelle de ses sandales ? Parce que les hommes ont peur du bonheur. Phénomène paranormal d’origine obscure : manque d’habitude, pressentiment d’un malheur punitif en boomerang, ou encore pur et simple masochisme, capacité à se plonger soi-même dans d’éternels chagrins, oui, sans que rien ne nous y oblige. Etrange morbidité qu’Arsace, confident de Titus, avait diagnostiqué deux actes auparavant : « Quoi ? ne vous plairez-vous qu’à vous gêner sans cesse ? ».

Heureusement, tous les hommes ne fuient pas la plénitude sentimentale. Antiochus par exemple ne cracherait pas sur des noces avec Bérénice, loin de Rome qui la répudie. Sauf que pour Bérénice, c’est Titus sinon rien. C’est-à-dire qu’elle exagère un peu, et pas mal de femmes avec elle. Les hommes sont lâches, mais il se trouve toujours une compagne charitable pour le leur pardonner. C’est là que ça se complique, c’est là que c’est tragique. Alors qu’il suffirait qu’on ne les mouche plus pour qu’ils cessent de pleurnicher.

 

CAMILLE, On ne badine pas avec l’amour

Tout serait simple. Perdican aurait vingt-et-un ans, il s’en reviendrait d’études brillantes à Paris. Camille en aurait dix-huit, elle renaîtrait à la vie après une adolescence au couvent. Le père de Perdican aurait dans l’idée de les marier, ils y consentiraient volontiers, et à vivre longtemps sous les frondaisons qui ont ombragé leur enfance main dans la main.

Pourtant rien de tout cela n’aurait lieu. Rien tout de cela n’aura lieu car Camille se méfie. Parfois un homme court au devant d’une femme, bouquet de fleurs à la main et au fond de la bouche des formules d’amour testées sur une grande sœur la veille dans sa chambre, et tout de suite il voit que la promise se méfie. Qu’elle a déjà pris la mesure de la ravageuse inconstance des hommes, qu’elle est bien décidée à ne pas retomber dans le panneau. Camille n’a rien subi de tel mais les femmes arrivées en larmes au couvent lui ont dit combien la cruauté du monde justifiait qu’elles le quittent. Elle les a crues. Ou plutôt a choisi de les croire, par une sorte d’instinct de défense. Pour prévenir l’humiliation de l’abandon statistiquement probable, autant ne pas s’attacher du tout sinon à Dieu. Puisque l’amour éternel souvent s’avère provisoire, autant pas d’amour du tout.

« Tu es orgueilleuse, Camille, prends garde à toi ». Ayant entendu la farouche argumenter, Perdican fournit là un bon diagnostic doublé d’un bon conseil. Car ce même orgueil (« le plus fatal des conseillers humains ») qui fait viser si haut tire aisément vers le bas, emportés que sont les amants dans la spirale négative des défis narcissiques. Pestant de voir que mon refus ne te désespère pas, je te fais enrager en te faisant croire que je ne voulais que t’humilier, et en retour tu attises ma jalousie en feignant de t’éprendre d’une autre, etc. Cela s’appelle badiner, et cela consiste, jusqu’au drame, à superposer des couches de mensonge pour étouffer l’amour simple qui s’offrait.

Or, même recouverts de la sorte, les battements d’un cœur épris s’entendent encore. Camille : « êtes-vous sur que tout ment dans une femme lorsque sa langue ment ? ». Perdican : « on est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime ». Certes la pureté n’est pas de ce monde. Les grands sentiments sont pavés d’intentions douteuses et l’on n’est jamais sûr qu’au fond tout cela soit joli joli. Il n’empêche : sur cette fange pousse la grandeur, et c’est comme un hommage du vice à la vertu. Une femme déjà blessée ne devrait jamais regarder ses pieds, ni le sol infesté de peines sur quoi ils reposent. Plutôt en décoller les semelles pour se hisser sur les pointes et embrasser l’homme aux fleurs ridicules, le regarder droit dans les yeux, y déceler une flamme et choisir de se foutre qu’elle soit le reflet de quelque réverbère stupide. Puis fermer les yeux et laisser dire : « Tu seras ma femme et nous prendrons racine dans la sève du monde tout-puissant ».

 

CECILE, Bonjour tristesse

La trame conventionnelle qui assure à un livre un large lectorat (aussi large que le fut celui de Bonjour tristesse en 1954) en voile parfois une autre, souterraine, qui oppose moins des personnages que des hypothèses de vie. Avec Anne, ce n’est pas seulement une intruse qui débarque dans la maison du Sud où villégiaturent la narratrice Cécile, bientôt bachelière, et son père veuf. Pas seulement une tierce embarrassante dans le couple platoniquement incestueux qu’ils forment. C’est aussi le poids de l’amour qui s’abat sur les épaules hâlées du père et de la fille, qu’unit un goût pour l’apesanteur libertine —« Toutes mes amours avaient été ainsi une émotion subite devant un visage, un geste, sous un baiser. Des instants épanouis, sans cohérence, c’était tout le souvenir que j’en avais ».

De fait, dans les bagages de la conjugalité, Anne apporte un autre rapport au temps, une inscription dans la durée qui par exemple entraîne le manque (sentiment exclu quand chaque instant est aussitôt oublié qu’englouti —« quelqu’un m’avait-il jamais manqué ? » dit Cécile). Armé de durée, vous pouvez aussi concevoir des remords, des rancunes, des inimitiés tenaces, et développer des intrigues pour vous en soulager. « Moi si naturellement faite pour le bonheur, l’amabilité, l’insouciance, j’entrais par elle dans un monde de reproches, de mauvaise conscience, où, trop inexperte à l’introspection, je me perdais moi-même ».

Surtout, en pénétrant la maison, l’amour y introduit la tristesse. Car il y a une tristesse liée à l’amour. À l’amour quand il meurt, bien sûr, mais aussi quand il naît. Il se peut même qu’on adopte l’amour pour la tristesse qu’il trimballe avec lui comme un souffle au cœur, pour cette mélancolie attachée au bonheur et peut-être liée au sentiment de sa perte prochaine, ou au deuil de la légèreté qu’il impose. Le titre du roman, emprunté au poème d’Eluard cité en exergue, dit bien l’accueil bienveillant fait à ce sentiment qu’on aurait pu croire indésirable : Bonjour tristesse/ tu es inscrite dans les yeux que j’aime/ tristesse beau visage.

Du coup il arrive qu’on aime, en l’autre, sa tristesse. Les femmes mélancoliques attirent le mâle, parce qu’il entrevoit là une bonne façon d’amadouer la bête —en lui retirant l’épine enfoncée dans son âme. Ou parce qu’en la tristesse de l’aimée se réfléchit la sienne. Ou parce que la tristesse induit, aux yeux de certains, une certaine profondeur ; parce qu’elle signale, telle une pancarte au bord d’un canyon, d’admirables précipices.

À moins qu’on croie, comme Nietzsche, qu’il n’est rien de plus profond que la joie. Nietzschéenne à sa manière, l’échevelée Sagan, dont Cécile est le nom de scène, se détourna des vertiges de l’amour et de la tristesse en s’adonnant à d’autres vertiges, de vitesse et d’alcool et d’amants. Autodestruction ? Instinct de survie au contraire.

 

Death proof

Une grande œuvre crée la possibilité de l’impossible, disait mon cousin Bruce. Et comme je cillais, il ajoutait : une grande œuvre, c’est la résolution d’un problème. Là je comprenais mieux. Par exemple vous avez le problème de croire incompatibles le féminisme et la féminité ; de croire impossible que les femmes acquièrent les prérogatives viriles sans renoncer à des sports comme le vernis à ongles ou le troc de fringues entre copines le vendredi soir chez Babette. Puis vous regardez Death proof et vous n’avez plus de problème.

Deat proof est le dernier film en date de Quentin Tarantino, dont on dit qu’il recycle des séries B des années 70, avec du flingue et de la bagnole dedans. Ce n’est pas si faux, sauf que les flingues c’est des filles qui les arment, et les bagnoles des filles qui les conduisent. Ça n’a pas été dès le début ainsi, ça s’est fait petit à petit, mais des sept mecs en noir de Reservoir Dogs aux huit nanas de Death proof, Tarantino aura organisé une passation de pouvoir, une méthodique appropriation par des héroïnes des attributs traditionnellement masculins. Intelligence et argumentation pour Pam Grier dans Jackie Brown, épée phallique et courage taiseux pour Uma Thurman dans Kill Bill, et puis Death proof achève le pillage. En deux temps et deux quatuors de filles. Le premier quatuor passe une soirée vannes et mojitos dans un bar du Texas qu’une époque pas si lointaine eût vu exclusivement peuplé d’hommes à chapeau de western. Le second compte dans ses rangs une cascadeuse fanatique de voiture et une grande gueule dotée d’un revolver, et elles battront sur son terrain l’ex-cascadeur Mike (Kurt Russell) qui finira, comme il se doit, les couilles coincées dans le moteur de son bolide supposé invincible.

Dans l’opération, Julia, Zoe et leurs bandes respectives ont-elle contracté du poil aux pattes, un bourrelet-pneu, et un slip kangourou ? Pas de risque. Regardons Arlene, surnommée butterfly, exécuter, en short moulant, sa brûlante « lapdance » sur un air de soul, et l’on se convaincra que les capacités peuvent se cumuler sans s’annuler. Le problème n’est plus là — une grande œuvre, dirait mon cousin Bruce.

La problème est bien sûr du côté des hommes. Si les femmes prennent tout, tchatche + rouges à lèvres, voiture + sentimentalité, chenille + butterfly, à quoi servent les hommes ? À pas grand-chose, et on peut penser qu’avec Mike meurt la gent masculine tout entière, désormais superflue. Pourtant en regardant bien il reste une place occupable par un homme. C’est celle de Warren, le barman de la première partie texane. C’est lui qui régale tout le monde et assure le meilleur dosage d’ivresse et de musique pour que les blagues fusent et que les corps swinguent. Warren est joué par Tarantino : la mise en scène envisagée comme une fête qu’on donne, comme régulation bienveillante et participative de la puissance féminine. Voilà ce qu’il reste aux hommes : accompagner les femmes vers la plénitude, prendre le train en marche de leur victoire. En faisant des films, ou en chroniquant des héroïnes.

 

DUCHESSE DE LANGEAIS, Touchez pas à la hache

Frivoles, c’est l’adjectif attaché aux femmes depuis qu’Eve a débauché Adam. Attaché par les hommes bien sûr. Les hommes attachent beaucoup de mots aux femmes, et ce sont autant de chaines. Les hommes trouvent les femmes frivoles, c’est-à-dire superficielles, c’est-à-dire inconstantes, c’est-à-dire perfides, c’est-à-dire qu’en fait ils leur reprochent de ne pas les aimer exclusivement et pour toujours, bref leur reprochent d’être en vie.

Dans Ne touchez pas à la hache, Armand de Montriveau aimerait avoir pour lui tout seul la Duchesse de Langeais, qui donne son nom au roman de Balzac dont le film est adapté. Aimerait l’avoir, mais elle se refuse ; pour lui tout seul, mais tous les soirs elle interrompt leur entrevue dans son boudoir pour sortir. Armand n’est pas content du tout. Armand déteste être contrarié. C’est un général, il aime bien qu’on soit aux ordres. Alors il lance la grande offensive verbale : vous êtes une coquette, vous êtes une mondaine, vous ne m’aimez pas. A ces éructations, Antoinette oppose une apparente indifférence. Une neutralité, disons. Elle ne nie pas, mais n’approuve pas non plus.

Si le Général n’avait pas le nez enfoui dans son orgueil, il verrait qu’Antoinette l’aime. Passionément / à la folie. Que le premier coup d’œil fut un coup de foudre. Qu’elle lutte depuis lors pour faire diversion au feu intérieur qui menace de la consumer. Diversion spatiale : bal chez la comtesse de Machin, thé chez Madame de truc, tout ce qui peut lui épargner un tête-à-tête avec elle-même et avec les conjectures effervescentes de la passion. Diversion morale : auprès de l’impétueux général elle argue de ses devoirs conjugaux, puis de son grand respect de la sainte religion catholique. Le Général n’en fulmine que davantage, persuadé qu’elle cherche à le tromper. S’il n’était pas un dragon aveuglé par la fumée recrachée par ses naseaux, il verrait pourtant qu’elle ne désire tromper qu’elle-même. Tromper ses sentiments, comme on dit tromper l’ennui.

Pourquoi Antoinette ne se laisse-t-elle donc pas aller à la belle réciprocité de la la passion ? Tout simplement parce que la passion n’est ni belle, ni réciproque. D’expérience ou par intuition, Antoinette sait quel abîme s’ouvre sous vos pieds quand vous la contractez, à quelle déchéance elle vous condamne sans sursis. Et d’ailleurs ça ne manque pas, ce qu’elle redoutait arrive, les digues cèdent, la voici déclarant cet amour qui la ronge, la voici s’abandonnant sans limite, abdiquant toute dignité, léchant le cigare qu’Il vient d’humecter, offrant son front au fer rouge vengeur dont feint de vouloir la marquer Monsieur Le Général. Lequel se comporte comme elle savait qu’il se comporterait : à partir du moment où elle s’offre, il n’en veut plus. Il a ce qu’il voulait, moins l’amour que la satisfaction d’avoir conquis. Lui qui enrageait de n’être pas aimé reportait sans doute sur l’autre une faute qui lui était propre. Son orgueil repu, Armand ne répond plus aux lettres enflammées d’Antoinette et esquive les rendez-vous. Si frivole, dès lors, qu’on dirait presque une femme.

 

JULIETTE, Romeo et Juliette

Vous croyez connaître l’histoire de Romeo et Juliette. Ayant vu le film, la comédie musicale, et peut-être même lu la pièce de Shakespeare inspirée des deux premiers, vous nous pitchez ça les doigts dans le nez : à cause de leurs familles rivales, les jouvenceaux éponymes meurent de ne pouvoir épanouir l’amour fou qu’ils découvrent dans les bras l’un de l’autre. Or, ainsi pitchant, vous faites deux graves erreurs.

D’abord Juliette n’est pas le premier amour de Roméo. Le début de la pièce trouve le fils Montagues consumé par sa passion pour une Rosaline qui se refuse par morale. À son ami Benvolio qui l’assure que la prochaine fera vite oublier celle-là (« une inflammation éteint une autre inflammation »), Romeo rétorque avec vigueur que non, pas question, il n’existe qu’une femme au monde. Et le soir même, apercevant Juliette au bal : « Mon cœur a-t-il aimé jusqu’ici ? Non ; jurez-le mes yeux ! Car jusqu’à ce soir, je n’avais pas vu la vraie beauté ». Cette exclusivité très…multiple, ce monothéisme très… païen jettent sur tout ce qui suit une certaine ironie, et c’est le génie de Shakespeare de mener de front la glorification et la satire de l’amour.

Ainsi, erreur numéro 2, les éléments (codes sociaux ou bannissement de Romeo par le prince de Vérone) ne scellent qu’en apparence le sort tragique des amants. En réalité ils sont la projection, la théâtralisation si l’on veut, de maux intrinsèques à l’amour. Prenons au mot Juliette quand elle dit que « Mon unique amour émane de mon unique haine ». Elle semble dire que son enthousiasme pour un Montagues doit composer avec la lutte à mort entre les familles, mais c’est l’amour lui-même qui, rivalisant d’excès avec la haine, finit par y ressembler. C’est l’amour qui compare l’élu à l’oiseau attaché avec lequel joue une petite fille, ne le laissant jamais s’éloigner « tant elle est jalouse de sa liberté ». Un amant ne désire-t-il que métaphoriquement la mort de l’élue (« je te tuerais à force de caresses ») ou même la sienne propre ? Pas sûr. Flèche qui traverse le cœur et coup de foudre : ces images, déclinées allègrement par l’auteur, annoncent la couleur morbide d’une passion, vers quoi on court en connaissance de cause, excité plutôt qu’apeuré par le sombre présage ressenti lorsqu’elle se déclenche. Côté Roméo « mon âme pressent qu’une fatale catastrophe aura pour date funeste cette nuit de fête » ; côté Juliette : « Maintenant que tu es en bas, tu m’apparais comme un mort au fond d’une tombe ».

Comment obtenir que tout cela ne mène pas au désastre, comment disjoindre amour et mort ? Un peu d’humour, idéalement — mais la passion est si sérieuse qu’elle fait disparaître dès le troisième acte le bouffon Mauritio. Un peu de légèreté, au moins. L’amour ne serait alors que de la vie en plus ; ne consisterait, comme dit sa nourrice à Juliette, qu’à « ajouter d’heureuses nuits à tes heureux jours ».

 

LINA, Soupçons

De Rebecca à Soupçons, la Jeune Femme que nous avions quittée sans prénom en a gagné un, Lina. Entre les deux personnages attribués par Hitchcock à Joan Fontaine, y’aurait-il donc une différence de maturité ? Lina est-elle la femme que la juvénile inhibée de Rebecca s’échinait en vain à devenir, avec gynécologue attitré et tout ? Pas sûr. Dans le compartiment où il fait irruption, Johnny Aysgarth (Cary Grant) la trouve dans un état de sommeil sexuel assez semblable à celui que découvrait le veuf De Winter à Monte-Carlo. Escamotée par un ensemble manteau-chapeau-lunettes qui lui fait une ceinture de chasteté intégrale, la vierge se protège d’avance des coups que l’éveil de ses sens lui portera. Peur du désir, et le désir est cette peur même, attisé autant que réfréné par elle. L’angoisse dont Hitchock passe pour le maître n’est autre que celle attachée à l’amour envisagé comme crime parfait –« tu as cru que j’allais t’étrangler ? » demande Johnny après leur premier baiser.

Lina s’approche de l’amour emplie d’envie et de crainte, comme une gosse s’approche à reculons d’un papa recouvert d’un drap et hululant au dernier moment. Le livre Psychologie de l’enfant dans lequel elle dérobe son visage à sa première apparition laisse croire qu’elle sera mère bientôt. Mais l’enfant, c’est elle. Ce jeu à se faire peur nommé amour maintient les femmes dans une enfance durable. Ce n’est pas l’amour qui les fait grandir, mais sa vacillation, sa fissure. Soudain un sourire de chat fend le visage de l’aimé, et cela donne Johnny, duplice comme un diable. Joueur aimant, tricheur sincère, désargenté puis roule sur l’or, pique-assiette puis dispendieux. Vend les chaises d’héritage, joue l’argent aux courses, rachète les chaises avec ses gains. Promet de ne plus jamais magouiller puis rechute, comme un mari violent proteste que c’est la dernière fois chérie.

Johnny s’invitant dans la vie de Lina, c’est l’entrée en scène du doute dans la sphère sentimentale. À la douce crédulité infantile succède le ballet adolescent bien connu entre les filles qui attendent des garanties et les garçons qui émettent des messages contradictoires. Et là, c’est l’enfer. Chaque fait peut s’interpréter en tous sens, chaque signe est ambigu. Un coup j’y crois à mort, un coup je désespère. Je déchire une lettre de rupture à peine écrite, je rouvre une valise à peine faite. Quand l’aimé ne donne plus signe de vie pendant trois heures, je ne suis plus qu’attente (d’un coup de fil, d’un sms), je ne suis plus que machine frénétique à hypothèses : il ne veut plus de moi, il n’a plus de batterie, il a avalé son portable avec un Nuggets de poulet.

Enfin apaisée, enfin rassurée sur le compte de Johnny, Lina va-t-elle devenir une femme, avec ostéopathe attitré et tout ? Responsable, à l’écoute, guérie de son narcissisme comme elle s’y engage ? Oui mais alors il faudra soustraire à sa vie l’amour et ses enfantillages.

 

MARYLIN, Gentlemen prefer blondes

Gentlemen prefer blondes, c’est bien connu, et on y revient dans vingt lignes. Mais le sujet affiché par ce titre proverbial en cache un autre. Si Dorothy est brune comme Jane Russel, et Lorelei blonde comme Marylin Monroe, l’enjeu central de la comédie musicale de Hawks est ailleurs, installé par deux chansons chorégraphiées. Dans la première, les deux bombes grandies à Little Rock clament que « jeune ou vieux, timide ou audacieux, l’important est qu’un homme soit millionnaire ». La seconde tient toute dans son titre : Diamonds are the girls best friends.

Inutile de traduire, ou d’expliciter le cliché misogyne claironné ici. Mais pas inutile de regarder de plus près les paroles de Little rock, et de noter qu’elles égrènent d’abord les impairs des hommes subis par les deux chanteuses. C’est-à-dire que l’argent n’est appréhendé qu’en deuxième étape, et par dépit. Pour les femmes, il est un recours, un plan B. C’est parce que les hommes ne sont pas disposés à l’amour qu’on institue avec eux un autre deal. Tu ne penses qu’à mes fesses ? Je ne penserai qu’à ton fric. La supposée vénalité des femmes résulte de l’analyse de l’état des rapports de force entre les sexes.

Cela ne signifie pas que la finalité sentimentale soit totalement abandonnée, comme l’atteste un raisonnement à haute voix de Lorelei : aimer requiert une disponibilité d’esprit, laquelle implique qu’on se libère des soucis matériels ; conclusion, amassons une fortune par la séduction, et nous aurons toute latitude pour l’amour. Se manifeste là une finesse d’un genre particulier nommé pragmatisme. Celle qui fait de Lorelei une experte pour manipuler un maître d’hôtel ou piéger le photographe qui épie ses amours adultères et pécuniaires. Celle qui fait dire à Dotothy : « ton intelligence me stupéfie parfois ». Stupéfiant, oui, tant Lorelei semble au contraire bête comme ses pieds, s’offusquant de la violence d’un athlète qui lui confie avoir « battu » tous ses concurrents.

En réalité, l’idiotie de Lorelei est tout aussi fabriquée que sa cupidité, et aussi peu naturelle que la blondeur à laquelle le préjugé l’associe. Lorelei se compose un caractère de cruche comme la brune Marylin se teignit les cheveux à l’orée de sa carrière. Le but est le même : prendre la mesure du fonctionnement des hommes et s’y ajuster. Ils aiment afficher leur richesse à titre de supplétif viril ? Feignons de la convoiter, ça les flatte. Les hommes préfèrent les blondes bêtasses parce que l’intelligence des femmes les castre ? Ok, jouons aux blondes bêtasses.

Pendant dix ans, Marylin contrefit la cruche partout où elle passait, film ou réception mondaine, et fut proclamé sex-symbol absolu. Puis il lui vint la folle et légitime idée de faire valoir sa très réelle intelligence. Dès lors on l’aima moins et on connaît la suite.

 

MOLLY, Voyage au bout de la nuit

Si vous voulez savoir pourquoi les hommes quittent les femmes, inutile de se coltiner toute la littérature mondiale. Le Voyage au bout de la nuit de Céline fera l’affaire, et même les seules dix pages magnifiques où apparaît Molly, rencontrée à New-York par le fieffé désespéré Bardamu.

Quand un homme quitte une femme, celle-ci se demande ce qu’elle a mal fait, ce qui lui manque. Elle se regarde les seins et les fesses dans la glace, doute de son intelligence, de son humour, se repasse le film de la relation, avec arrêts sur les images possiblement disqualifiantes pour elle (sa manie-réflexe de lui arracher les longs poils, sa passion pour Joséphine ange gardien). Peine perdue. Quand bien même elle aurait commis des erreurs, le plus souvent le problème n’est pas là. Voir en quels termes Bardamu parle de Molly : « douceur persuasive », « bonté », « un cœur infini, vraiment, avec du vrai sublime dedans », « nature vraiment trop spirituelle et trop gentille ».

Je vous vois venir. Vous avez bien remarqué que l’éloge ci-avant est d’ordre exclusivement moral. Et déjà vous triomphez : ok, facile, c’est juste que physiquement ça suit pas, il la trouve moche et voilà. Détrompez-vous. Molly est une professionnelle de la bagatelle, croisée la première fois dans un bordel, un « boxon », un « bobinard », et « ses jambes longues et blondes » donnent de fréquentes et vigoureuses idées à son amant français. De cerveau comme de corps (comme on dit en quatrième), Molly est la plus aimable des femmes, et Bardamu l’aime : « j’éprouvai bientôt un exceptionnel sentiment de confiance, qui chez les êtres apeurés tient lieu d’amour ».

Ici s’ouvre le gouffre de la psychologie masculine, dont on mesurera la profondeur si l’on réalise qu’elle est dérogatoire à ce principe pourtant simple selon lequel un individu cherche son bien. L’amour redonne l’espoir, mais il ne peut rien avec les êtres qui prisent leur désespoir et le cultivent. « C’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir ». Les hommes ne partent pas par désamour, mais parce qu’ils aiment, et que l’amour c’est du bonheur alors qu’eux ont cette « manière d’aimer son malheur malgré soi ». Alors ils sont là, fébriles quand ils embrassent, pensant déjà à reprendre la route. Vers où ? Vers le bout de la nuit, avec quoi ils rêvent d’un affrontement héroïque et digne de leur puissance testiculaire : « Je l’aimais bien, sûrement, mais j’aimais encore mieux mon vice, cette envie de m’enfuir de partout, à la recherche de je ne sais quoi, par un sot orgueil sans doute, par conviction d’une espèce de supériorité ».

Au bout de la nuit, par définition les hommes ne trouvent rien. Alors ils repensent à l’amour, envoient des lettres à celles qu’ils ont quittée, lancent des avis de recherche par roman interposé (« elle peut venir ici quand elle voudra partager mon pain et ma furtive destinée »). Seulement Molly ne lira pas ces lignes. Molly est loin. Elle est partie aimer ailleurs. L’homme mourra seul comme un con.

 

PAULINE, Pauline à la plage

Voyez le petit mousse coupé au bol qui pénètre, de dos puis en profil perdu, le premier plan de Pauline à la plage. Il s’appelle Pauline ; nous ne l’apprendrons que plus tard tant Eric Rohmer déploie d’efforts pour retarder l’identification de son personnage principal. Et donc surtout son identification sexuelle. Quand sa cousine plus âgée Marion (Ariel Dombasle il y a vingt-cinq ans) lui demande si elle préfère rencontrer « des filles ou des garçons ? » pendant leurs vacances normandes, Pauline répond : « les deux ». Marion insiste : « surtout des garçons, non ? » ; Pauline persiste : « pas spécialement ». L’adolescence, c’est cela. On vous somme de sortir du bain indifférencié de l’enfance, on vous somme de vous sexuer.

On, c’est les adultes. Les adultes ont un sexe et passent beaucoup de temps à réfléchir à comment s’en servir, à l’image de Marion et de ses prétendants Pierre et Henri, intarissables sur le dossier sentimental. Doit-on attendre ou provoquer le coup de foudre, doit-on aimer exclusivement ou profondément, doit-on ceci doit-on cela et blablabla. Assise à l’arrière-plan du trio badin, Pauline lit. Ainsi font les jeunes filles en vacances. Un peu à l’écart, elle relèvent parfois un visage dubitatif et un poil condescendant vers les conversations des adultes. Puis se replongent dans leur roman.

Mais tout conspire à les en tirer. Non content de patauger dans le grand bain érotique, les adultes n’auront de cesse que d’y attirer l’adolescente. Certes, au départ rien que de très tactique et matériel : fatigué de trouver cette Marion qu’il convoite systématiquement affublée de Pauline, Henri conçoit le plan de « trouver un petit ami » à la jeune cousine aux seins noisette, et bon débarras. Pourtant, un commentaire superflu dudit révèle le fond de sa pensée : « il est temps qu’elle connaisse le loup ». C’est cela, l’adolescence : sous couvert de vous en protéger, on vous jette dans la gueule du loup ; sous couvert d’une course à faire, on envoie le petit chaperon rouge dans la forêt en espérant qu’il y rencontre le grand méchant. Vous, vous n’en avez pas spécialement envie, vos rêveries vous portent ailleurs, vers les nues où s’ébattent des stars de foot et de cinéma sans corps ni sexe. Mais voilà, il va falloir y aller, comme à l’école, comme au cours de solfège alors qu’il y a Popstars à la télé. Vous vous armez de courage, vous consentez à danser un slow avec ce Sylvain qu’Henri vous a mis dans les pattes, à retirer votre soutien-gorge lorsqu’il vous embrasse sur le lit. Et puis finalement non : allons à la plage plutôt. Vous vous accordez un sursis.

Constatant l’échec de sa stratégie perverse (« ils ont pas eu le temps de faire grand chose »), Henri va lui-même endosser la mission. Un matin il s’approche de Pauline encore endormie, embrasse un pied, un mollet, une cuisse… et se prend un coup de pied zidanien dans le thorax. « Bas les pattes » s’écrie Pauline. Bas les pattes, le loup. Ce ne sera pas encore pour cette fois, Rohmer y veille qui la préservera pendant l’heure et demie du film et donc pour l’éternité -celle que compose, sur la plage, la mer allée avec le soleil.

 

PHÈDRE, Phèdre

« Si je la haïssais, je ne la fuirais pas ». En douze syllabes, et deux hémistiches, cet alexandrin de Phèdre confirme deux choses. D’une, Racine a tout compris à tout. De deux, les hommes ont peur de l’amour. Hippolyte esquive Aricie, non parce qu’elle est laide ou encartée à l’UDF, mais parce qu’il craint que cet amour ne l’affaiblisse. Hippolyte le bien nommé aime faire du cheval, et des choses admirables avec sa belle lance. L’amour ça vous émascule, dira à mots couverts la délicate Aricie (« Le nom d’amant peut-être offense son courage »). Depuis qu’il aime en silence, le pauvre garçon a perdu goût aux jeux virils (« Mon arc, mes javelots, mon char, tout m’importune ») inventés pour détourner l’homme de sa part féminine.

Si l’amour est un sport féminin, les femmes ne devraient pas rechigner à le pratiquer. Pourtant, Phèdre, amoureuse clandestine de son gendre (le même Hippolyte), le couvre d’injures ou l’évite. Au début de la pièce, ne parvenant plus à dissimuler cet amour indigne et d’ailleurs interdit, elle est résolue à mourir.

Le chef-d’œuvre qui porte son nom devrait donc durer deux scènes. Phèdre apparaît, se tue, et hop tout le monde au café d’en face. Or l’héroïne va survivre encore cinq actes, promettre de se tuer à chaque vers, avouer que son amour inavouable lui rend la vie insupportable (un peu pénible, la nana), bref passer deux heures à ne pas mourir.

C’est à n’y rien comprendre si l’on ne perçoit pas que Phèdre est en fait très à l’aise avec le « feu » qui la « brûle ». Très contente de dissimuler son amour à tout le monde parce que c’est une façon subtile de le clamer. Encore plus contente de le révéler à sa confidente, quelque douloureux que semble cet aveu -de même que pour une fille sortie avec le copain de sa meilleure amie, le plaisir de faire durer l’histoire en s’en déclarant coupable domine très largement le sentiment de culpabilité. Tout ce qui fait vivre l’amour ressenti est bon à prendre. Aller voir Hippolyte à chaque acte pour lui dire à quel point on ne veut plus le voir, c’est cinq entrevues gagnées. Lui dire dix fois combien on ne peut l’aimer, c’est se déclarer dix fois. Offrir une épée à sa main pour qu’il l’en transperce, c’est s’accorder une étreinte, comme l’atteste la géniale ambiguïté de sa supplique : « Voilà mon cœur. C’est là que ta main doit frapper ».

La fiévreuse éprise finira par bien par avaler du poison et quitter la scène du monde lorsqu’elle apprendra qu’Hippolyte brûle pour Aricie. Plus moyen de se rassurer en se disant qu’Hyppolite la refuse parce qu’il refuse toute femme. Phèdre n’est plus seulement ignorée par un roc, elle est préférée : « Hippolyte est sensible et ne sent rien pour moi ». Entre en scène alors l’épouvantable jalousie, mais, convertissant son impuissance en ce vil sentiment, l’amour bafoué reconnaît entre ses dents que le vrai amour est invulnérable.

 

PRINCESSE DE CLÈVES, La princesse de Clèves

53% des suffrages n’auront pas garanti notre Président contre une boulette. Les jeunes en difficulté, a-t-il dit, ont plus urgent à faire que lire La Princesse de Clèves. Boulette, Nicolas. Il y a certes un monde entre la cour du roi Henri II et celle d’un lycée contemporain, fût-ce Henri IV, mais certaine apesanteur social -tous soucis bassement matériels étant délégués respectivement aux domestiques et aux parents – prédispose à parts égales les aristocrates du XVIème siècle et les adolescents, y compris ceux du XVIème arrondissement, à ne penser qu’à ça. A quoi ? Vous savez bien. L’amour. Qui occupe 95% des pensées de nos teenagers, et 95% des paragraphes du classique de Madame de Lafayette.

On dit bien : les pensées. Pour ce qui est des faits, pas grand-chose à signaler. Jeunes aristos et jeunes cons ont aussi ceci de commun que leurs sentiments fraient à travers une végétation hostile de contraintes et de convenances pour les uns, d’inhibitions et de codes pour les autres. Et souvent, tous doivent se contenter du regard. Pendant cent cinquante pages, le Duc de Nemours et la Princesse de Clèves déjà mariée s’observent sans se toucher, de la même façon que tout au long de ma première S, je me rivai à la nuque de Nathalie Jégou Du Deuxièmerang de la Classe sans jamais lui adresser la parole.

On trouvera donc, allez, trois cents occurrences du verbe voir dans La Princesse de Clèves. Et toutes les ambiguïtés liées à la notion d’apparence, à propos de laquelle la faune de la cour et la faune adolescente affichent les mêmes paradoxes. De même que le djeune passe des heures à se forger une identité vestimentaire tout en prétendant être jugé sur sa personnalité profonde, Madame de le Fayette fait croire à un coup de foudre entre les deux héros, c’est-à-dire à la possibilité que l’amour se déclenche au premier regard (at first sight, dit-on à Londres), puis fait dire à la mère de la princesse que « si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci, vous serez souvent trompée ; ce qui paraît n’est presque jamais la vérité ».

Voici donc les deux tribus supposées disparates condamnées, pour se guider dans la forêt des sentiments, à se contenter d’un sens peu fiable, la vue. A moins qu’on soit pourvu d’un don de seconde vue, et c’est là que Madame de Lafayette profitera à tous. Elle apprendra aux garçons qu’une fille qui vous évite trahit par là même un début d’amour et la peur de s’y perdre. Elle apprendra aux filles qu’un garçon qui frime devant toutes les filles sauf vous désigne en creux le réel objet de ses rêveries (ainsi, à Nemours « la Princesse de Clèves paraissait d’un si grand prix qu’il se résolut de manquer plutôt à lui donner des marques de sa passion que de se hasarder à la faire connaître au public »). Elle apprendra à tous que souvent ce jeu de dupes débouche sur : rien. En bout de roman, Madame de Clèves se retire en des lieux dépeuplés, hors de vue de Nemours, comme jadis je bifurquai en filière littéraire pour me ménager un champ de vision où ne trône plus la nuque douloureusement inaccessible de Nathalie Jégou.

 

RYM, La graine et le mulet

Signalons aux aveugles cette chose qui leur sauterait aux yeux : l’homme est actif et passive la femme. C’est ainsi, ça ne se discute pas. Donnée originelle assurément liée à la configuration de base de la copulation hétérosexuelle. On aura beau dire, beau faire, s’émanciper ceci cela, ces choses-là imposeront leur empreinte jusqu’à la fin des temps. Saint-John Perse lui même ne dit-il pas que « la femme est riveraine, l’homme est sans rivages ». Monsieur Saint-John Perse.

Or si la vue leur revenait, les aveugles ne trouveraient rien devant eux qui accrédite cette implacable certitude poétique. En tout cas, pas à Sète, où Abdellatif Kechiche a posé ses caméras pour tourner La graine et le Mulet. Pas dans la cuisine de Karima qui, à son mari pestant vainement contre la précarisation de son emploi sur le port, rétorque que ce n’est pas une fatalité, qu’il faut se battre, qu’elles et ses collègues se sont mises en grève l’an dernier pour toucher une prime, eh ouais mon pote. Réaction de mon pote : moue lasse.

On se dit que ce doit être une exception à la règle. Mais dans la chambre d’hôtel qu’occupe le vieux Slimane depuis son divorce, même genre de spectacle. Mêmes fesses masculines et molles posées sur une chaise (Slimane) ou sur son petit lit célibataire (ses deux fils). Même langage en demi-teinte, mêmes suggestions démissionnaires (papa, retourne au bled) tentant mollement de désarmer une molle réticence (hum… je sais pas), et c’est alors que surgit Rym.

Rym est jouée par une actrice débutante dont on n’a pas fini de parler. Par voie de conséquence, Rym est une fille. En tant que telle, elle va à coup sûr amollir encore l’ambiance dans la chambre maintenant désertée par les deux fils. Or dérogeant inexplicablement à son ADN passif, Rym encourage son beau-père Slimane à ne pas écouter cette injonction à abandonner la France, à abandonner tout court. L’encourage à rebondir ici –rebondir elle s’y connaît, ses fesses portent à peu près ce nom. Va jusqu’à appeler « concierges » les deux garçons, alors que seules les femmes le sont. Inactives, les femmes n’ont rien d’autre à faire que causer, cela s’appelle la conciergerie.

En bonne concierge, Rym va aider Slimane à rédiger un dossier pour toucher une aide à la création de commerce, revêtir un tailleur pour prendre en charge les rencontres avec les puissances publiques, puis une robe de danseuse du ventre quand il faudra faire patienter les clients, le soir de l’inauguration du restaurant.

C’est que tout était prêt, les femmes avaient passivement dressé le couvert, préparé du couscous pour cent, accueilli et abreuvé d’apéritifs les notables. Mais le fils Magyd, apercevant dans la salle une maîtresse compromettante, s’est activement éclipsé avec les vingt kilos de « graine » (de couscous) dans son coffre, compromettant l’avenir du restaurant. Ainsi sont les hommes : si actifs que toujours aventuriers, partis vers le grand large d’une aire d’autoroute pour se planquer et pleurer leur mère, sans rivages et sans vie pendant que Rym danse.

 

ROSETTA, Rosetta

Parfois vous croisez une femme et elle court. En retard pour son rendez-vous chez le coiffeur ? Défi lancé à soi-même d’un Chatelet-Bastille en sept minutes ? Non. Elle fuit l’origine. L’origine, c’est-à-dire ce truc d’avant, naissance douloureuse, père absent, traumatisme ado, premier amour fiasco, qui vous plombe, vous colle aux basques comme une boue et c’est pourquoi vous courez. C’est pour enlever la boue. Mais parfois la boue ne part pas, alors vous prenez les devants, vous prenez les derrières, vous vous retournez et vous allez à la rencontre de l’origine. Pour en finir. Pour lui tordre le cou. Ça donne un roman ou un divan, parfois les deux.

Rosetta n’écrit pas de roman, Rosetta ne sait pas ce qu’est la psychanalyse, elle habite dans une caravane en périphérie d’une ville belge. Alors elle court. Court et s’agite pour ne plus retomber dans ce qu’elle appelle le « trou ». Celui dans lequel sombre jour après jour sa mère désocialisée et alcoolique. Rosetta se passerait bien dans cette mère, de ce trou. Quand elle la verra couler dans une mare, elle aura une hésitation de trois secondes avant de lui tendre une branche pour la tirer de là, la sortir de l’eau boueuse dont elle vient et où elle ne veut pas replonger.

Rosetta est la mère de sa mère. Elle est la maîtresse de caravane, s’y active pour que ce soit comme une vraie maison : porter la bouteille de gaz, troquer des vêtements, poser des fils pour attraper des lapins, des filets pour y piéger des poissons malingres. Suivie par la caméra frénétique des frères Dardenne, Rosetta ne connaît pas de repos. Chez elle la station est un mouvement en attente, une seconde consentie à l’immobilité pour observer avant d’agir. Survivre est un travail à plein temps, et Rosetta n’aspire qu’à survivre.

Virée de son travail en usine, Rosetta craint de retomber dans le trou avec sa mère. Elle panique comme une bête dont on enfume le terrier, se lance dans le couloir des bureaux, enfonce les portes coupe-vents jusqu’à son patron, lui crache à la gueule. Rebelle ? Tout le contraire. Rosetta voudrait être comme tout le monde, avoir une vie normale, elle se le chuchote à elle-même, comme une prière vitale, quand la nuit impose l’horizontalité. A sa mère, elle dit : « on est pas des mendiants ». On a de la dignité, on se met pas minable, on est propre. On veut un « vrai travail », et bien le faire, et gagner juste de quoi passer inaperçu.

Parfois les hommes trouvent les femmes conventionnelles, petites-bourgeoises (Rosetta a des rêves petits-bourgeois) . Pas ambitieuses, étriquées, requises par des considérations médiocres comme se concocter un petit intérieur, l’aménager, le décorer, s’y trouver bien. Un rien méprisants, ils les regardent changer les rideaux puis se replongent dans une biographie de Guillaume le Conquérant. Ils ne savent pas quelles casseroles affectives se trimballent les femmes, quel effort c’est de tenir debout quand on vient du trou. Ils ne savent pas combien, parties de là, simplement vivre est déjà une conquête.

 

ZAZIE, Zazie dans le Métro

Admettons que les femmes soient structurellement aliénées au sein de la communauté humaine où domine le masculin. Resterait à savoir à partir de quand on leur met le grappin dessus. Et combien dure le havre d’enfance qui ajourne le moment de devenir femme et soumise. À observer les fillettes, la réponse est : deux minutes. À peine sortie du ventre de sa mère, la petite voudrait tout faire comme elle. Elle joue à la maman et commande une Barbie trônant dans sa cuisine tout équipée pour faire à manger à ses enfants.

Pire, elle voudrait devenir maîtresse, c’est-à-dire maman au carré. Créature du facétieux Raymond Queneau, Zazie, par exemple, est une « mouflette », une « gosse ». Eh bien elle veut être institutrice. Avec quand même cette nuance, qui fait tout le sel du personnage, toute sa liberté, toute son exemplarité émancipatrice : Zazie veut être institutrice « pour faire chier les mômes ».

Zazie est une enfant, une vraie, parce que son verbe n’a pas encore été policé et fliqué par les adultes, parce qu’elle n’a pas encore barricadé sa langue dans sa poche. Son grand truc, c’est d’ajouter « mon cul » à tout et n’importe quoi. « Napoléon mon cul », « snob mon cul », et bien sûr le programmatique « politesse mon cul ». À table autant que partout ailleurs, Zazie ne sait pas se tenir : «  goûtant au mets, (elle) déclara tout net que c’était de la merde ». On connaît bien le verdict des adultes confrontés à un tel phénomène : un vrai garçon manqué. Et c’est vrai, Zazie aime le foot et se masculinise en portant des « bloudjinns ». Peut-être qu’une petite fille a intérêt à se faire petit garçon pour juste arriver à être un enfant.

Au petit garçon on passe ses caprices, car dans le caprice germe l’homme autoritaire qu’on souhaite qu’il devienne. Quant à la petite fille elle doit être sage comme une image, sage comme la femme réduite à une belle image qu’on souhaite qu’elle devienne. Pour ça on lui enseigne le respect aux grandes personnes qui bientôt seront ses pairs -Zazie : « grandes personnes mon cul ». Pour ça on la forme, on la dresse, on l’éduque -Zazie : « éducateur mon cul ».

Sans le savoir, et avec d’autant plus d’efficacité qu’elle ne le sait pas, Zazie refuse ce qu’on appelle l’assignation identitaire. Elle s’amuse de tout (« les pas marrants je les emmerde »), joue à être n’importe qui, butine de rôle en rôle, guidée à loisir par des modèles cinématographiques : « merde, chuis aussi bonne que Michelle Morgan dans la Dame aux camélias. » Elle est une actrice pure, sans les carcans de la profession, elle est l’enfance de l’art, l’enfance tout court.

Hélas l’enfance s’érode minute après minute. Invitée à tirer le bilan des vingt-quatre heures que dure le roman et de sa déambulation dans Paris, Zazie a cette réponse terrible : « j’ai vieilli ». Chaque jour qui passe, c’est de l’enfance en moins. Pour la femme que fatalement deviendra Zazie, il reste à espérer qu’elle ait des enfants et entretienne en les accompagnant son goût du jeu.

35 Commentaires

  1. À moins qu’on croie, comme Nietzsche, qu’il n’est rien de plus profond que la joie

    Nein François,il n’y a rien de plus profond que la mélancolie et rien de plus élévé que la joie.C’est une question d’ amplitude.

    • Non Anne-Laure, pas non François: rien de plus profond que la joie

      • @François Bégaudeau: Si la joie jaillit du fond de l’ abîme , si c’ est par là que vous voulez aller.
        Nietzsche parle bien des hauteurs lorsqu’il est dans la joie, au sommet des montagnes, là où il fait frais.Là où on croit être seul et on s’en fout,on danse pour se réchauffer et parce qu’on est content d’être en vie.
        Nietzsche parle souvent de la mélancolie et c’ est intéressant.Nietzsche le psychologue.
        Lorsqu’il décrit qu’il est malade, mal aux yeux où je ne sais où, ou lorsqu’il commence à écrire Zarathoustra.
        Un état vital minimum , voilà ce qu’est la mélancolie.Dans la mélancolie on ne se sent pas vivant,on est presque cadavre.Parce qu’on s’est débarassé de toutes les valeurs qui nous maintiennent en vie,on n’ y croit plus.C’est subjectif qu’elles nous maintiennent en vie.Ces valeurs ne sont rien.Elles ne servent pas à vivre.Une fois arrivé à l’ état minimum il ne reste plus que le corps et il est vivant.C’est lui la vie.Puis la joie d’être en vie…etc…les hauteurs.
        On n’ a pas compris la même chose ou bien?
        En lisant Ecce Homo je me suis demandé si tous les humains pouvaient comprendre ce qu’il voulait dire , sachant qu’on n’est pas tous fait pareil, que la pensée de Nietzsche se base sur sa psychologie si particulière.
        Hier je lisais un article dans le monde libertaire qui disait que la psychanalyse et l’ anarchie fonctionnent ensemble.Parce que l’ anarchiste fonctionne à partir de l’ introspection.Marrant.

        • deleuze ne serait pas d’accord avec ce dernier point
          et moi non plus, incidemment

          sur la joie, profond ne veut pas dire qu’elle vienne des profondeurs
          profond veut dire ici: intense, conséquent, consistant

          • @François Bégaudeau: Ben dis donc,seriez pas un peu amoureux de Deleuze vous par hasard?

          • ami, seulement
            mon vrai amoureux c’est Jacquot

          • @François Bégaudeau: Ah oui? Quel Jacquot ? J’en connais au moins trois : Jacquot le clown http://youtu.be/L4BR84RcHVU, Jacquot le pote de Jacquot le clown qui fait des films et Jacquot qui dit « ah mais quels cons cette bande de cons ».Bon après , y’ en a d’ autres si je cherche un peu.

          • @François Bégaudeau: Il ne s’ appelle pas Martin Rancière, il s’appelle Jacques.
            Pauvre Martin , pauvre misère.

  2. Hors sujet : invitation théâtre à Nantes demain, sombre dimanche 8 décembre à 15h au Grand T. La pièce : dommage qu’elle soit une putain, texte de John Ford. Si cela vous tente entre deux manifs nantaises, vous êtes mon invité monsieur B.

    • c’est gentil cette invitation, mais je suis loin du poste et des posts depuis une semaine

  3. La lecture d’une chronique par soir sur cette rubrique c’est comme redécouvrir le plaisir enfantin du calendrier de l’Avent.Un peu de douceur dans un monde de brutes et quelques grammes de finesse…
    Un clic sur cette rubrique le 1ier décembre 2012 et je tiens jusqu’au 18 décembre : 18 surprises à croquer ;17 portraits d’héroïnes sans oublier ADOLPHE
    Le chocolat est l’avenir de l’homme

    Merci François Bégaudeau

    • Merci
      Y en a d’autres mais je ne les trouve plus sur mon Mac
      Si jamais elles trainent dans un grenier de sitiste, qu’il ne se gene pas.

  4. Ça c’est du don et il y a de quoi se creuser les méninges pour quelques semaines.

  5. A propos de Zazie :
    Aujourd’hui ma fille voulait que je lui rachète des rollers.Les siens s’étant boussillés par l’usure lors de ses dernières escapades nocturnes.Parce que oui,nouvelle lubie d’ Alice, elle fait du roller la nuit tout en promenant les chats.
    Je faisais la gueule parce que mon compte en banque aussi.On va tout de même au gros magasin paradis des sportifs grace à la mondialisation.
    Elle essaie une paire.Pas convaincue,en essaie une autre plus à son goût esthétique.En roulant avec dit qu’elle est bizarre .
    En face de nous , une petite vidéo passe en boucle qui explique le miracle du système diabolo sur les rollers permettant de limiter la vitesse pour plus de sécurité.
    Alice regarde les rollers bizarres, constate qu’ils ont le fameux système et s’exclame : Diabolo ! Mon cul oui !!
    Je n’en croyais pas mes yeux de mes oreilles.J’ai rigolé.Elle n’a pas compris pourquoi.
    Elle a pris la première paire.

  6. merci. tu es un artiste

  7. wouah!quel délice de lire tes textes subtils et droles …
    (beaucoup d auto flagellation quand même . ca fait pas trop mal? )

    • disons qu’un homme trouve grosse matière à se moquer de sa propre gueule
      pris comme ça, c’est assez libérateur

  8. Je ne connais pas tout le monde là-dedans.Zazie je la connais un peu.Je me souviens qu’elle adore s’empiffrer de moules tout en discutant vivement ,en gesticulant et en en foutant partout autour d’elle comme une grosse dégueulasse.

    Peut-être qu’une petite fille a intérêt à se faire petit garçon pour juste arriver à être un enfant.

    On n’est pas loin de ça en effet.Du coup je pense à Tomboy.

    • Mais il y a des jeux de garçons dont les petites filles se passeraient bien je pense.Parce qu’il y a des p’tits gars qui perdent vachement leurs temps à rouler des mécaniques pour ressembler à papa.Quand on voit les pères de ces enfants on comprend mieux la perte de temps.
      Si on pouvait ne pas avoir de sexe quand on est enfant,tout simplement,ce serait plus pratique.

      • Aujourd’hui j’ai vu l’enfance nue.L’histoire du petit François (comme de par hasard) chez pépère et mémère.J’aime bien ce genre de film qui a l’air de rien et qui en raconte beaucoup.J’étais fascinée par la scène du convoi d’abandonnés,ces histoires de parents nourriciers.On ne les appelle plus comme ça maintenant, on les appelle les familles d’accueil.

        • C’est tout ce que t’inspire le film? Bon.

          • @François Bégaudeau: Ah bah, je n’ose pas m’ étaler ici comme une grosse flaque.Et il me faut le temps de passer de la captation à l’intellectualisation , le cheminement neuronal peut être long,mais déjà j’ai des idées , mais déjà je vais d’ abord aller bosser et je reviendrai, à moins qu’on ne coupe ma tête.

          • @François Bégaudeau: Ah bah non on ne m’ a pas coupé la tête.Mais la menace est là.Pas la menace du sabre de samouraï,que neni.J’ai encore entendu aujourd’hui, de la bouche de ma collègue anti-thèse cette fois-ci, « parce que comme ça on est dans les clous. »
            C’est la voix terrifiante de la reine de coeur d’alice qui résonne dans ma tête : qui a osé peindre ces roses en rouge !!
            J’en ris.Je ris jaune comme si j’avais une cirrhose.Parait que le foie c’ est l’organe de la colère.
            Bref,j’avais dis que je reviendrai parler du film de Pialat, ça va me faire du bien tiens.
            Je faisais peut-être mon intéressante à dire qu’il racontait plein de choses.Ce n’était qu’un pressentiment.On va voir ce que ça donne en déroulant le fil qui pour le moment est tout embirlificoté.
            Bon déjà , avertissement ,forcément des histoires de gamins abandonnés ça me parle.Un grand-père paternel à l’orphelinat ,une mère chez une nourrice,un beau-frère dans une famille d’accueil, après on s’étonne qu’ anne-laure soit d’une indépendance déroutante, après on s’ étonne qu’elle consacre son temps professionnel aux abandonnés de la société.
            Ce que j’aime dans ce film c’ est que rien n’ est explicite.On devine au fur et à mesure.Pialat ne cherche pas à maîtriser nos pensées,on est juste là ,placé à un coin de la scène.Peu de mots.Peu d’explications ou alors juste subtilement posées dans les dialogues.
            Le monde des enfants n’ est pas exagérement exploité.C’est assez équilibré.Ce n’ est pas la vision de l’enfant que nous avons,ce qui était plutôt l’orientation des 400 coups il me semble par exemple.Ce n’est pas la vision des adultes non plus.On reste à distance des détails de la vie d’adulte.
            On est juste là à notre place comme un invité discret.Si bien que bizarrement , je ne sais pas si j’ai révé mais au moment où François prend Mémère-la-vieille en photo il tourne la photo vers nous.Et c’ est vrai qu’on avait envie de voir à quoi elle pouvait ressembler.
            Je crois que ce qu’on observe ce sont à égales distances ces deux mondes chacun de leurs côtés puis ces deux mondes qui se rencontrent.
            En exemple du monde adulte, la scène des gens de l’ assistance public qui rencontrent les parents nourriciers de François.Pas d’enfants en vu,on a la vision adulte objective de la situation.
            En exemple du monde enfant, la scène de François et Raoul qui se chamaillent dans la chambre de Raoul.On sait que les gamins ça joue.
            Exemple de rencontre, la scène de mémère sur les genoux de pépère qui racontent pourquoi ils sont devenus parents nourriciers au enfants.
            Tout cela sens l’équilibre.Tout cela est doux pour ma cervelle.
            Pourtant il y a de la violence (chute du chat,départ de la première maison,convoi d’enfants abandonnés,porte défoncée aux pieds,coup de torchons par pépère, voiture accidentée),ça nous tombe dessus, boum.
            Je ne sais qu’en penser, je dirai bien comme mon père d’un air désabusé : et ouai ,c’ est comme ça la vie.
            Mais on peut analyser chaque fait de violence,le pourquoi du comment si on veut.Ce que je n’ai pas envie de faire pour le moment.Je mesure mon zèle.
            Juste, je me suis dit en voyant la méthode de mémère et pépère pour calmer François, à coups de torchon mouillé dans la face,que cela ne pouvait être que quelque chose de vécu.Parce qu’un truc pareil ce n’ est pas imaginé et c’ est tellement intime que je pense que Pialat a vécu ça.
            Immanquablement je pense au bouquin de ma soeur que je suis en train de lire.Très descriptif du réèl.Elle n’ a de cesse de me dire que « bah oui mais c’ est du vécu. » et elle y tient.
            Moi, de mon côté je ne souhaite pas savoir que c’ est ce qu’elle a vraiment vécu, m’en fous , tout comme je me fous de savoir si ce film a été vécu par Pialat.Non moi ce qui m’intéresse c’ est la façon dont ils sont capables de transmettre ce réèl.Choix des scènes , choix des mots, choix des images.Ce n’est pas rien.Tout le monde n’est pas capable de faire ça.Le résultat c’est que ça communique vraiment avec nous et quand je dis vraiment, je pèse le mot.Mais bon ,faut le dire si j’en fait un peu trop.
            J’en fais trop , j’arrête.

          • Je ne pense pas que Pialat ait été battu comme ça, mais je pense qu’il s’est informé. C’est toujours possible de s’informer, il suffit d’écouter les gens raconter.

          • @François Bégaudeau: Puis pardon hein,c’ est du travail baclé.J’ai fait plein de fautes de français en plus.Une occase pour vous filer ça http://youtu.be/3nxwkJGqPyk
            Je trouve que ça me va bien.
            Peut-être déjà posté par perdrimamajsaispasquoi à l’ époque de l’histoire du bescherelle ,j’sais pas, ça risque de faire répétition.Mais ça me fait rire pas jaune.

          • @François Bégaudeau: Ah , j’sais pas trop.Il y a tellement de gens qui ne racontent pas le réèl.On a souvent une vision déformée du réèl,bien trop romancée, arrangée selon le désir.Je ne suis pas certaine qu’en se reposant uniquement sur ce que racontent les autres on puisse transmettre le réèl.
            Cela me rappelle à Roland Barthes et à ce qu’il dit de la littérature.Je ne sais plus très bien,comme quoi la littérature ne serait qu’une tentative pour saisir le réèl.Il serait insaisissable sinon elle n’existerait plus.

          • Mais l’art peut etre justement le lieu où l’on éprouve la véracité du document.
            Quelqu’un a dit à Pialat : on me battait avec un torchon mouillé. C’est peut-etre faux. Mais l’incarnation de ce geste au cinéma est un moyen d’interroger la véracité : est-ce que, là maintenant rejoué devant une caméra, ça semble crédible?
            Que la notion de réel n’aille pas de soi ne doit pas dédouaner l’art de le chercher.

          • Alors je me disais,quitte à de toutes façons ne jamais saisir le coeur du réèl,à force de tourner autour ,au plus proche,on peut tout de même en saisir un peu les contours.
            Pour quoi faire ? Je ne sais pas.Y a des gens comme ça qui ont cette obsession.
            Je connais un type par exemple qui disait que « le mensonge de l’idéal a été jusqu’ à présent la malédiction suspendue au-dessus de la réalité. »
            Un forcené du réèl celui-là.

          • L’art propose du réel, il revient au récepteur de tenir ça pour réel ou non.
            Le réel est une construction à plusieurs.

          • @François Bégaudeau: J’ose même dire que la pensée propose le réèl.
            On a là un bon gros collectif pour construire le réèl.

  9. Merci d’avoir mit ces textes en lignes : )

  10. J’ai oublié de mettre ceci en préambule:

    Seule une femme peut être l’auteure de ces textes, un homme ne le pourrait. Si nous n’avions pas la preuve de votre existence c’est ce que je dirais.

    • Ma soeur m’avait prévenu pourtant : je veux bien te les écrire tes chroniques, mais ça se verra.

      • @François Bégaudeau:

        On suppose qu’elle aurait annoncer cela avec un sourire à damner tous les saints, elle aussi.

        Je vais m’en tenir à la première phrase du billet.
        Ça n’est pas donné à tous les hommes d’avoir cette compréhension de ses semblables,cette objectivité, cette vista, cette sagesse, etc.

  11. Vous employez une référence musicale alors ça m’inspire Tout dit de Camille
    http://www.deezer.com/track/13927900

    Angela est aussi une chanson des Neg’Marrons mais c’est à Ariane Moffatt que j’ai pensé avec: Je veux tout http://www.deezer.com/track/2847973

    Je connais le pendant masculin de Bernice mais il a fini à l’asile.
    Au XIXème Siècle on badine, au XXIème siècle on applique stratégie en 5-3-2.
    En lisant Lina, soupçons j’ai pensé que Natacha ne pourrait être une « muze ». Mais elle pourrait être une femme-enfant.
    J’avais déjà beaucoup aimé La graine et le mulet, ce texte ne me fait l’aimer que plus. Par contre je n’ai pas vu Zazie dans le métro et ça donne drôlement envie.

    Ces textes sont magnifiques. Ils m’ont fait repenser au sentiment premier que j’avais eu sur un précepte de Freud à propos de névroses et leurs attirances. Je m’en étonnais. Certes elles se reconnaissent mais si elles sont identiques elles ne peuvent se trouver.

    Merci pour ce don remarquable.

    Une chanson résume bien ce que vivent et pensent ces héroïnes ou les femmes: My Brightest diamond – The Good and the bad guy

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