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Blog-phrase numéro 11

Livre

Des putains meurtrières, Roberto Bolaño, éditions Christian Bourgois

Phrase

« Le jour suivant un paysan le trouve pendu à un arbre, pendu avec sa propre ceinture, une entreprise pas aussi facile qu’on pourrait le penser à première vue» page 96

 

Quatrième nouvelle du recueil. On suit un certain U entre Espagne et France. On le suit à distance, comme en retard sur ces actes. Il fait des choses assez étranges, difficilement explicables. Tout ce que peut en dire le narrateur, c’est ce qu’il en a vu, au hasard de ses rencontres sporadiques avec U. Le seul titre à donner à cette nouvelle est bien Jours de 1978. Comme Ozu titre ses films Printemps tardif ou Eté précoce. Ou Voyage à Tokyo, comme d’aucune dirait Voyage à Bayonne. La date, le lieu, le temps, l’espace, sont le moins qu’on puisse dire.

Quand U n’est plus dans le champ de vision du narrateur, on le perd de vue. Il échappe. On ne peut que spéculer. C’est un choix de conserver à un personnage une certaine opacité. Cela donne une narration trouée. C’est-à-dire une narration littéraire. Le plein est la marque assez sûre d’un livre médiocre, disons d’un livre faible, d’un livre qui n’a pas la force du vide, le courage du suspens.

Par exemple Nabokov a la force de phrases comme : « Là il disposa aussitôt les pièces comme sa tante le lui avait montré et les regarda longuement, réfléchissant on ne savait trop à quoi ; puis il les rangea bien soigneusement dans le coffret » (La défense Loujine). Les mots n’ont pas à tout dire. Les mots font littérature quand ils se restreignent, se privent. Quand ils restent en arrêt devant ils ne savent trop quoi.

Devant le départ de U en France, la narration se prive, s’empêche, se restreint. Devant son suicide, elle approche carrément du précipice du silence (dans quoi cependant elle ne tombera pas, car le silence est un plein retors, le silence est un Rien tellement bruyant qu’il fait retomber dans le Tout). Entre parole pleine et silence, elle dira le minimum qu’on puisse dire en l’espèce : ce n’est pas une entreprise facile que de se pendre avec sa ceinture. Elle le dira immédiatement, dans la même phrase qui a informé du suicide de U, comme pour ne laisser aucune place à une parole qui ne saurait pas se tenir. C’est une sorte de diversion : dire la ceinture plutôt que dire ce qui pour le coup va sans dire – qu’un suicide est un bien grand malheur. On s’accroche à un détail, comme on dit qu’on s’accroche aux préparatifs d’un enterrement pour ne pas s’effondrer après un deuil.

En l’occurrence, la narration s’arrête devant la mort. Et s’accroche à quoi ? A la vie. Le détail, c’est toujours le point de vie d’un ensemble. La mort, elle, ne fait pas dans le détail. Elle est une ouverture Radicale et Totale sur un Néant Immense. La narration retient donc, de cet ultime avaneture étrange de U, les derniers gestes de vie. Le suicide sanctionne sans doute un renoncement à faire, une incapacité d’entreprendre, mais il est une « entreprise ».

Gestes de vie qui ont du requérir jusqu’au bout le suicidé, parce que difficiles. Voilà ce qui a occupé l’esprit de U dans le concret de son grand geste tragique : comment s’y prendre pour se serrer cette putain de ceinture trop courte autour du coup et comment la nouer solidement à l’arbre. Il a du pas mal pester, jurer, s’impatienter. Vu comme ça c’est burlesque. Les hommes ne sont jamais vraiment ajustés à la mort, y compris quand ils l’ourdissent, et cet écart définit le burlesque. Dans l’écart entre le fait tragique et le détail dérisoire à quoi l’on s’accroche se glisse le burlesque de cette phrase, son humour noir si on veut, son humour tout court, saisie de la drôlerie qu’il y a à être des créatures tragiques pas doués pour la tragédie – nous autres, humains.

D’un coup, cette narration si taiseuse sur le suicide même, devient bavarde, docte, comme on parle beaucoup pour couvrir une conversation ou faire oublier un silence : oui oui le suicide avec ceinture c’est une sacrée paire de manche, nous sommes très bien renseignés là-dessus, il y a de nombreux témoignages, et moi même je suis allé y voir de plus près, je ne voulais pas me contenter de la première vue, je voulais examiner la chose dans le détail.

C’est évidemment impossible : voir ça de près voudrait dire qu’on assisté à un suicide. Or il est assez rare qu’on assiste à un suicide, pour la raison simple qu’en général le suicidé s’isole.

Ou alors le narrateur parle en connaissance de cause. C’est-à-dire qu’il aurait tenté lui-même d’en finir de cette manière. Voilà la confidence muette qu’il nous souffle, l’air de rien (la littérature a l’air de rien) : moi aussi je me suis pendu avec une ceinture. Et donc j’ai échoué. Puisque j’en parle. La parole est toujours le fait des non-suicidés. La parole est l’affaire des vivants.

13 Commentaires

  1. (fond sonore: london calling et working class hero) C’ est marrant… La démarche que je prenais c’ est plutôt de mettre le mot et la démarche littéraire du côté d’ une pulsion morbide, celle de « connaître » et définir… ben la vie, forcément, puisque c’ est tout ce que l’ on a. Tout à fait d’ accord avec ce que tu essaies de faire passer (François) depuis quelques blog-phrases sur la « bonne » littérature qui est une subtilité de ne pas recouvrir de mots ce qui est en soi… au seuil (ou encore plus loin… qui ne sera au seuil que dans quelques siècles d’ affinage peut être…) du langage, qui nous est (en tant qu’ êtres vivants) inconnaissable, incommentable sans commettre de vandalisme et donc une forme d’ autodestruction. De démenti de qui l’ on est. De ce que l’ on sent puisqu’ au fond on n’ est guère plus que ce que l’ on sent. Du vivant. Infléchissable au langage… les deux ne jouent pas dans la même cour. Dans leurs jeux d’ enfants ils en sont même à représenter deux classes opposées (tiens.. allez on se tape un petit trip la guerre des boutons pour le fun.. et la party à la fin…)… Question d’ épistémologie, rien de très profond au fond. Comme tu le soulignes, le suicide est en soi une entreprise, donc finalement une dernière signature de la démarche identitaire et intellectuelle de vivre. Finalement je pense qu’ il est plus morbide de vivre en prônant une connaissance définie de la vie que de se suicider… Ecrire c’ est prendre le mot « narration » (ou « fiction ») au pied de la lettre et entreprendre quelque symbole. C’ est oublier les deux sens du mot « sens » pour n’ en choisir qu’ un, le temps de construire un pont vers une « culture », quelquechose qui fasse oublier la solitude de l’ individu et affirme un « commun », une solution à l’ évidence de la disparition si l’ on n’ est pas dans un « commun » (reproduction, filiation, société, culture et langage etc…). Se suicider ça me paraît prendre le mot « absurde » au pied de la lettre et entreprendre quelque symbole. « Une bonne oeuvre est celle qui apporte un possible à un impossible » comme disait Bruce (ce bon vieux Bruce que je ne connais pas, tant pis). Au fond c’ est tout ce que le suicide propose au vivant. Une solution. En termes de vivant: la disparition de l’ existence. Le suicide appartient au vivant, pas à la mort. En fait la mort probablement appartient au vivant… si on pense (et c’ est notre seul repère, une autre manière de dire la perception), on n’ est pas mort (salut René) et le langage, ô prince éternel de la morbidité (emprisonner ce qui ne peut l’ être, dernier paradoxe mortel contre la notion de « sens »), nous offre le mot « mort » comme opposé de « vie »… Si en tant que vivant on ne peut déjà pas comprendre la vie, la mort… c’ est vraiment un concept un peu chelou… au fond ça parle juste d’ absence (perçue par le vivant) à la vie (c’ est vraiment énorme de voir et toucher un cadavre (surtout un pendu… un truc en rapport avec la gravité (haha) est encore plus douloureux pour les perceptions, essayez c’ est « intéressant », ou pas…), vous avez remarqué combien c’ est « pas normal » ce corps, froid, rigide, présent, si représentatif de ce que peut être une « loi », abstrait, surnaturel, irrémédiablement identifiable comme une « personne », mais qui ne daigne plus réagir à nous… vivant… si anarchiste et potentiellement chaotique, si… souple et faible… si désespérément chaud et tremblant… si dérangé dans le fond de notre « conscience », de notre « connaissance » de ce qu’ il y a en face de nous… vraiment incompréhensible… presqu’ à se demander si l’ opposition entre nature et culture, le passage vers un « commun » ne se fait pas devant la « présence » d’ un « mort »… (combien vous pariez qu’ ils vont en parler autour d’ une binch’ pendant quelques temps, même ceux qui se détestent dans le coin?) le concept de « surnaturel » ou « contre-nature » et ce qu’ il change de notre perception… Y’ en a même qui vont jusqu’ à inventer que le « meurtre du père » est un passage vers l’ identité…) … Une absence que la censure impliquée par le rapport social (une ceinture… tiens donc… ça cache quoi déjà une ceinture… ?) (rapport social implique bien entendu guerres, tortures diverses et cie hein… je ne nie pas du tout l’ impossibilité du citoyen chilien… même si je ne peux la commenter… Delphine, joli nom par ailleurs) … Une absence que la censure impliquée par le rapport social… Ben mince, écrire c’ est social non? Bon je me plie devant le langage, il a vaincu mon raisonnement… C’ est vrai c’ est pas évident de se pendre avec une ceinture… Ca « tue », le social… Tout ça pour dire que finalement malgré le paradoxe apparent (un suicidé et on se focalise sur la technique ambitieuse de construire cet état…) … c’ est devant la vie je pense que le langage s’ offre un petit épisode de « non-vandalisme ». Et en passant, merci à François pour ce qu’ il fait. Et bravo pour  » Le détail est un point de vie … » comme aussi pour « une ceinture autour du coup », (peut être) moins pensé mais tout aussi joli.

    • que veut dire « entreprendre quelque symbole »?

      • @François Bégaudeau: Disons que tu es un explorateur sur un bateau, et tu choisis une destination, puis tu lui entrevois une forme. Le symbôle, ses liens sémantiques de toutes sortes, les mots, les sons, ton histoire avec le mot, l’ image, le concept, tout ce qui fait du sens dans ta vie et ton histoire. Et dans cette forme se dessine ce que tu cherchais, la « solution à un impossible ». Tu vas donc l’ explorer, te « plonger » dedans. Forcément tu vas un peu « loin », par rapport à un jugement commun. Ecrire c’ est très abstrait, c’ est éviter de regarder un match de foot ou ne pas prendre un verre avec des potes, pour t’ enfermer dans quelque chose qui t’ es à la fois nécessaire et un peu… « pas réel », détaché. Dans le suicide tristement, on trouve une solution à un impossible, soit une culture invivable, la guerre, la torture, l ‘humiliation par exemple. Dans la narration, on lie les évènements et les impressions brutes, en soi déliées, isolées d’ une cause, d’ un sens, même d’ une chronologie souvent. Et on les lie, on reconstruit. A posteriori on construit, plus ou moins consciemment un sens. Et puis des fois ça éclaire même l’ auteur ce qu’ il a pondu. En général même. Je pense qu’ on écrirait plus sans ça. Sans cette « découverte », cette « surprise ». Au fond c’ est un truc d’ explorateur. Entreprendre l’ exploration d’ une terre. Une qui fasse le « sens » recherché. Et Saussure appelait l’ idée de signifiant signifié symboles. D » où « entreprendre un symbôle ».
        Enfin, c’ était un peu l’ idée que je dessinais avec cette image. En espérant ne pas avoir perdu tout le monde. Salutations.

      • @François Bégaudeau: Disons que tu es un explorateur sur un bateau, et tu choisis une destination, puis tu lui entrevois une forme. Le symbôle, ses liens sémantiques de toutes sortes, les mots, les sons, ton histoire avec le mot, l’ image, le concept, tout ce qui fait du sens dans ta vie et ton histoire. Et dans cette forme se dessine ce que tu cherchais, la « solution à un impossible ». Tu vas donc l’ explorer, te « plonger » dedans. Forcément tu vas un peu « loin », par rapport à un jugement commun. Ecrire c’ est très abstrait, c’ est éviter de regarder un match de foot ou ne pas prendre un verre avec des potes, pour t’ enfermer dans quelque chose qui t’ es à la fois nécessaire et un peu… « pas réel », détaché. Dans le suicide tristement, on trouve une solution à un impossible, soit une culture invivable, la guerre, la torture, l ‘humiliation par exemple. Et parfois un symbôle en tant que signifiant pur. Confer le rite du Seppuku au Japon, assez… explicite dans son concept. Incroyablement surprenant pour nos conceptions. Dans la narration, on lie les évènements et les impressions brutes, en soi déliées, isolées d’ une cause, d’ un sens, même d’ une chronologie souvent. Et on les lie, on reconstruit. A posteriori on construit, plus ou moins consciemment un sens. Et puis des fois ça éclaire même l’ auteur ce qu’ il a pondu. En général même. Je pense qu’ on écrirait plus sans ça. Sans cette « découverte », cette « surprise ». Au fond c’ est un truc d’ explorateur. Entreprendre l’ exploration d’ une terre. Une qui fasse le « sens » recherché. Et en la faisant lire, en la partageant, on offre cette solution, ce « sens », cette représentation de quelquechose qui est entre du « vécu » et du « pensé », reconstruit. Une interprétation. PArfois c’ est des messages qui au final touchent peu de personnes, mais qui sont colossaux comme apport. Puisque chacun a son chemin, son sens. Ca fait quelques années que j’ « imagine », c’ est à dire que c’ est le sens, l’ interprétation que je lui donne, né d’ une nouvelle d’ ailleurs, le sens de… « Lettre », un lettre rouge sang sur une photo en noir et blanc, pour imager. Quelque chose de « brutalement » sémantique. Mais une « fiction » et une « création » néanmoins. Se donner la mort est un geste, un acte, avec un outil, et un sens. Comme c’ est en total désaccord avec la vie… Le seul réel qui puisse se concevoir je crois, c’ est donc un symbôle. Une lettre. Dernière signature de l’ esprit-fiction, l ‘humain, qui l’ a exécuté. Et Saussure appelait l’ idée de signifiant signifié symboles. D » où « entreprendre un symbôle ».
        Enfin, c’ était un peu l’ idée que je dessinais avec cette image. En partant de mes sensations. En espérant ne pas avoir perdu tout le monde. Salutations.

  2. Je pense qu’il y a un décalage entre le contexte du blog-phrase, d’une part, et le contexte du livre « Des putains meurtrières » ainsi que l’état d’esprit de l’auteur Roberto Bolaño, d’autre part. Je n’ai pas lu le livre, mais j’ai lu l’article se trouvant dans le lien ci-dessous qui, je trouve, résume bien le contexte historique dans lequel a vécu l’auteur et les sujets abordés dans les nouvelles de ce recueil.

    http://littexpress.over-blog.net/article-25662799.html

    Je trouve que le blog-phrase présente le Suicide de façon isolée. Le Suicide est une chose horrible parce qu’il conduit à la Mort, donc au Néant, donc à l’absence de Vie. Beaucoup de personnes considèrent que la Vie est un don formidable, inestimable, malgré les malheurs qui peuvent survenir. Et le Suicide d’une personne est souvent inexplicable pour les Vivants, qui s’interrogent sur les raisons qui ont pu pousser un individu à en arriver à cet extrême. A mon avis, le côté inexplicable du Suicide vient du fait que les raisons profondes relèvent souvent du psychologique propre à chaque personne.

    En revanche, ce que le blog-phrase ne précise pas, c’est que ce recueil de nouvelles a été écrit dans un contexte de dictature chilienne, qui a beaucoup marqué l’auteur. Dans ce contexte, on peut comprendre pourquoi l’auteur aborde la notion de Suicide. Et on peut comprendre les raisons qui peuvent pousser une personne victime de la dictature à commettre un acte désespéré. Le manque de liberté, les privations, et surtout les éventuelles tortures rendant sa vie invivable, elle choisit le Néant, notamment si elle pressent que la Mort lui sera de toute façon infligée par ses bourreaux, qu’il n’y aura pas d’autre issue possible.

    • La fait que j’ai lu l’ensemble de la nouvelle et l’ensemble du livre sera-t-il d’un quelconque poids face à cette explication lumineuse du suicide et du traitement qu’en fait Bolano? Mais c’est bien sur, dictature sud-américaine = suicide. Et ça explique absolument la façon dont cette phrase est écrite. Je vais de ce pas retirer le blog.
      Allons, allons delphine, un peu de sérieux.

  3. J’ai immanquablement pensé à la phrase de Nabokov que tu cites en lisant la phrase qui suit, extraite de « la douleur parfaite » un roman d’Ugo Riccarelli : « le lendemain, un dimanche, Ulysse vint chercher sa fiancée pour l’emmener se promener et lui offrir le luxe d’une glace, avant de gagner en voiture la plaine du moulin et boire un verre de rossolis chez sa tante Sparte, qui, depuis l’enfance, avait été pour cet orphelin une mère, une sœur, une tante et on ne sait quoi d’autre encore »
    Suffit l’énumération mère/sœur/tante, le narrateur fait savoir qu’il en a assez dit, qu’on pourrait spéculer encore un peu peut-être mais à quoi bon ? Le narrateur maîtrise son récit comme un bon automobiliste sa voiture. Le caractère évasif du « on ne sait quoi d’autre encore » ponctue joliment la phrase, phrase déjà bien assez longue au goût du narrateur qui nous raconte ici en une phrase, dans le roman en plusieurs pages, comment l’union arrangée entre Ulysse et Rosa fut expédiée au plus vite dans le respect (nécessaire) des traditions.
    La phrase de Bolano qui porte sur un tout autre sujet (la découverte d’un pendu) est moins longue mais on y retrouve la concision de la narration et une façon d’aborder le sujet assez surprenante au premier abord.
    «Le jour suivant un paysan le trouve pendu à un arbre, pendu avec sa propre ceinture » : les mots sous la plume de Bolano sont comme des traits de crayon rapides, précis, épurés ; en quelques mots, il a croqué la scène : le paysan, l’arbre, le pendu, la ceinture. Minimaliste et suffisant pour planter le décor et le drame. Puis le stylo-crayon de Bolano s’attarde sur le cou du pendu et sur la ceinture qui fait garrot. Peut-être aussi sur l’aspect défroqué du pendu qui lui fait comprendre que U a utilisé sa propre ceinture pour se pendre.
    Par ce détail de la ceinture, le narrateur singularise le suicide de U. Pour se faire la peau, U a choisi la pendaison, pendaison par ceinture, pendaison par sa propre ceinture. Ce suicide porte la marque du suicidé. U s’est servi de ses effets personnels pour en finir, plus précisément de sa ceinture. C’est dire son dénuement. Et son peu d’ amour-propre : il semble insensible à la honte qu’il pourrait y avoir à être retrouvé inconscient le pantalon baissé. Rien à faire des autres ni de l’aspect de son corps.
    Dans « les évadés » (film de 1994), Brooks, prisonnier libéré en raison de son âge mais contre son gré se pend en passant sa cravate autour d’une poutre après y avoir gravé « Brooks was here ». Suicide par pendaison à la cravate avec mot d’adieu. Simple, digne et triste. Dis-moi comment tu te suicides, je te dirai qui tu es à condition que tu n’y restes pas ça va sans dire.
    Ensuite le narrateur pose le crayon qui a servi à croquer la scène pour s’interroger sur : comment se pendre par une ceinture ? « une entreprise pas aussi facile qu’on aurait pu le penser à première vue »
    A la stupéfaction de la mort et du suicide de U qu’on lui a raconté (le paysan a découvert le corps et a alerté) et qu’il est venu constater par lui-même fait place sur place la stupéfaction du procédé utilisé par U pour se suicider. La tension dramatique de la scène se débine, le narrateur essaie d’imaginer comment U a fait, reconnait la difficulté de la tâche. L’effet est burlesque oui
    Cette diversion burlesque est en même temps complètement réaliste. Les gens sont curieux des détails autour de la mort plus que de la mort elle-même. La mort en elle-même ne retient pas l’intérêt, fugace, insaisissable, l’ inconnu par excellence, le brouillard avec un grand B (comme Bégaudeau- comme Bégaudeau le B, pas le brouillard). Donc les gens face à une situation dramatique se ruent pour voir et s’arrêtent sur des détails, des ceintures, des observations au sujet de la ceinture qui a permis à U de s’éclater les vertèbres. Parler autour de la mort, c’est aussi une façon de parler de la mort, la seule façon peut-être d’en parler, indirectement.

    • beau travail
      attention cependant à ne pas accoler Bolano a des trucs qui ne le concernent pas, par exemple « Les gens sont curieux des détails autour de la mort plus que de la mort elle-même » Les gens, peut-être, cette phrase non.

      • @François Bégaudeau: oui c’est vrai, ce n’est pas dans la phrase. je m’étais fait la même réflexion a posteriori sur un autre truc que j’ai écrit, Bolano ne dit pas si le narrateur voit U pendu à son arbre ou détaché, alongé. forcément la prochaine fois je vais y penser. on dirait que j’ai comblé un vide narratif, ce vide que précisément tu repérais comme une marque de littérature.

        • plutot que vide, je dirais suspens
          une phrase comme suspendue (et donc aerienne)

          • @François Bégaudeau: oui, pas de vide, mais du suspens dans la narration. de toute façon, je crois que le vide ça n’existe pas, d’un point de vue physique, c’est juste de la matière non encore identifiée. mais là encore je peux me tromper. l’important n’étant pas que je me trompe ou pas mais qu’il se dégage de tout ça un peu de vrai.

    • @Helene: dans « la douleur parfaite » le roman de Riccarelli que j’ai cité plus haut, Ulysse, le marchand de porcs, finit par perdre la tête (« Ulysse glissa lentement dans la folie. Comme un crépi abandonné au soleil et à la pluie, il se décolora, se fendilla avant de tomber sur le sol en poussière, morceau par morceau. ») et finit par se suicider : « Ulysse se dirigea vers la porcherie puis, avec une précision méticuleuse, égorgea l’un après l’autre tous les porcs qu’elle renfermait encore. Il s’empara des intestins de la truie la plus âgée, les passa autour de son cou et se pendit à la poutre maîtresse, non sans avoir écrit sur le mur avec le sang de ses bêtes : « Ce n’est pas terminé. Le sommeil est ce qu’il y a de plus important dans la vie » ».
      j’avoue que c’est un peu gore comme pendaison et mise en scène, aux antipodes du suicide décrit par Bolano.

      • @Helene: Ah, et pour compléter le post d’ il y a quelques minutes, où je faisais abstraction de tes posts, félicitations hélène, tu me surprends en fait… J’ avais un peu peur de tes posts (3premiers blog-o-phrases) pour être entièrement honnête (j’ ai répondu hier à la question que tu me posais sur l’ un d’ eux, j’ ai laissé tomber begaudeau.info qqs mois). Et là j ‘ai moins peur. De plus, ta citation de Riccarelli (que je n’ ai pas lu, je ne suis pas quelqu’ un de savant ni de très lecteur… je trouve qu’ il me manque beaucoup de temps pour ça) Bukowski aurait pu y voir du style. Et quoi qu’ on en pense ou quoi qu’ il en ait fait, Bukowski, il avait une conscience aigue du style… Je te salue, et c’ est très amical.

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