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Deux amies pour le prix d’une

couv joy et gaelleD’après Confucius, la sortie simultanée d’un roman de Gaelle Bantegnie et d’un roman de Joy Sorman ne se reproduira qu’en 2137. Donc autant marquer le coup dès cette année. Par un blog-phrase consacré à Comme une bête, et par deux extraits de Voyage à Bayonne. C’eut pu être l’inverse. D’ailleurs un blog sur le style de Gaëlle ne saurait tarder.

BLOG-PHRASE numéro 9

Livre

Comme une bête, Joy Sorman, éditions Gallimard, 2012

Phrase

« Nous aimons les animaux et aussi nous les mangeons. », p 44

Pim est un jeune boucher des années 2000. Pim aime son métier, aime découper la viande. Peut-être qu’il existe des bouchers qui n’aiment l’animal que mort, comme un cow-boy pense qu’un bon indien est un indien mort. Des bouchers qui aiment leur métier parce qu’ils n’aiment pas les animaux. Pour autant on peut supposer que l’affect réciproque, l’affect dont Pim est le nom de scène — Pim est un personnage de littérature, une construction affective — existe au moins autant : un homme aime à la fois les animaux et les découper ; à la fois les vaches et l’artisanat minutieux, minutieusement décrit par Joy, qui donne un beau bifteck.

A ce titre, Pim nous ressemble nous. Nous lui ressemblons. Nous ? La majorité des gens. Qui mangeons des animaux et les aimons. Qui mangeons des animaux que nous aimons. Peut-être pas les soles – qui a une tendresse particulière pour la sole ? — mais la vache, le cochon, le lapin.

Nous est une personne souvent pénible. Par lui un auteur généralise son cas, ou parle à la place du nombre muet. Ou façonne une humanité qui est une vue de l’esprit, une fable intellectuelle. Le nous de la phrase extraite n’encourt pas ce reproche : il désigne une majorité empiriquement avérée : la communauté nombreuse des amis de la vache et qui la mangent.

La phrase est platement constative. Pas de vernis, juste une donnée évidente, incontestable. La phrase repose sur la seule force du fait qu’elle nomme. Pourquoi ce fait est-il fort ? Parce qu’il est paradoxal. Aimer ce qu’on mange. Quel drôle de sort réserver à une créature aimée que de la manger.

Or l’auteure n’use d’aucun des nombreux vocables disponibles pour marquer un paradoxe : cependant, pourtant, néanmoins, pour autant. Ça s’appelle des connecteurs logiques. Certains connecteurs logiques servent à établir un illogisme. On devrait les trouver là, ça marcherait : par exemple « Nous aimons les animaux et pourtant nous les mangeons. Mais donc le pourtant n’apparaît pas. A la place, un mot qui n’a pas du tout la même fonction, un connecteur qui n’établit pas du tout le même lien : aussi. Aussi ne pose pas une contradiction entre deux segments, il est une pure jointure, un outil neutre d’addition : je suis allé au cinéma et aussi à la piscine. Il est là pour ne pas être remarqué. D’ailleurs il est dispensable. Sans lui la phrase aurait le même sens : « Nous aimons les animaux et nous les mangeons. ».

Dès lors le « aussi » est presque redondant par rapport au « et ». Comme de trop. Il faut toujours faire attention à ce qui semble de trop dans une phrase, à ce qui introduit un impair. L’impair est un impair – une maladresse — ou alors c‘est du style, n’est-ce pas Paulo (http://verlaineexplique.free.fr/jadisetn/artpoete.html)

Ce petit mot anodin et inutile est l’élément stylistique de cette phrase qui semble se passer de style –le vrai style n’a pas l’apparence du style.

Joy veut faire entendre ce mot. Parce qu’elle veut appuyer la pure juxtaposition. Elle ne se contente pas de ne pas signaler le paradoxe, elle souligne que ce n’en est pas un : oui nous faisons ces deux choses là supposément incompatibles. Et si nous les faisons toutes les deux c’est qu’elles ne sont pas incompatibles. Un paradoxe, ça n’existe que du point de vue de la logique formelle. Dans la vie, il n’y a pas de paradoxes. Si deux choses cohabitent, si deux faits ont lieu dans le même champ d’expérience, c’est qu’elles et ils ne sont pas contradictoires.

Ce qui ne veut pas dire que ce ne soit pas étrange, et c’est bien pourquoi ce aussi est bienvenu, qui, par l’aspérité rythmique qu’il crée, souffle un petit vent d’étrangeté. Dans la vie il n’y a pas de paradoxe, mais il y a des étrangetés.

Sachant qu’une étrangeté n’échappe pas forcément à la logique. Une logique peut être étrange. Qu’une chenille donne un papillon est logique et étrange. Une logique étrange est simplement plus subtile qu’une logique non étrange. Tout le livre invite ainsi son lecteur à s’élever à un degré supérieur de subtilité. Parti du constat que je mange l’animal que j’aime, et réfractaire à se contenter du paradoxe (masque sympa de la paresse intellectuelle), elle bricole textuellement pendant des pages pour en arriver à la conclusion qu’il ya entre ces deux actes soi-disant paradoxaux un lien de cause à effet. « La vache je t’aime tant que je te mange ». C’est parce que j’aime la vache que je la mange. Pour faire honneur à cet amour. Certains peuples honorent ainsi leurs morts, rappellera un développement de la partie 2. Et même il se peut que je tue et mange la bête pour honorer la vie en elle, et incidemment la perpétuer : « peut-être que si nous ne les mangions pas les animaux crèveraient de faim, tout simplement, et Pim n’est pas insensible aux bêtes ».

Un roman documentaire serait un roman qui ne se raconte pas d’histoire. Ou plus précisément qui n’en raconte pas davantage que le réel s’en raconte. Parce que le réel s’en raconte de belles. Il se raconte qu’il y a, entre les bêtes et nous, une fraternité vitale qui se célèbre dans les festins carnivores.

Extraits de Voyage à Bayonne, Gaëlle Bantegnie, L’arbalète Gallimard

Il avait couché avec une autre femme et elle ne s’était rendue compte de rien. Il était juste un peu plus guilleret que d’habitude le soir de son retour de Paris, il avait même voulu faire l’amour mais elle corrigeait des copies. Elle n’avait rien remarqué de spécial, ni odeur de parfum féminin, ni cheveux blond sur son pull gris, ni suçon violacé dans le cou. Elle n’avait aucune raison de le savoir. Elle ne l’avait su que parce qu’il lui avait dit. Il lui avait tout révélé parce qu’il était en proie à une certaine culpabilité. Ce sont ses mots à lui. Véridique.

Il se sentait coupable, alors il soulagea sa conscience, alors elle pleura, alors il la consola mais les larmes d’Emmanuelle coulèrent sur l’encre rouge de la copie de Nathalie Corviseau et ce fut la catastrophe. Boris la dégoûtait, elle ne pouvait plus le voir en peinture, elle voulait juste savoir si la professeure de lettres était plus belle qu’elle et combien elle pesait. Elle le quitterait s’il ne lui répondait pas.

Si on peut qualifier de litigieuse la situation provoquée par la coucherie de Boris – c’est Suzie qui disait coucherie – c’est que la répartition des rôles entre le coupable et sa victime n’était pas claire. Il faut savoir que c’est Emmanuelle, et pas Boris, qui avait dérogé au contrat qu’ils avaient passé tous les deux, dans un restaurant chinois, avant de se décider à vivre ensemble. Ils étaient convenu alors, en buvant des verres de saké avec des filles nues tout au fond, qu’ils s’autoriseraient à se tromper à l’occasion et que donc ça ne s’appellerait plus tromper. Ils n’étaient pas croyants, ne s’étaient pas mariés à l’église mais à la mairie et essentiellement pour des raisons administratives. Ils ne s’étaient pas jurés fidélité devant Dieu ni fidélité tout court. Ils savaient bien que ce genre de promesse est difficile à tenir et surtout, ils ne voyaient pas au nom de quoi ils s’interdiraient d’aller baiser ailleurs, comme disait le vieux pote Marc. Au nom de l’amour ? Ils n’y avaient même pas songé parce qu’ils n’avaient pas du tout une conception passionnelle de leur union. Ils se connaissaient depuis longtemps, avaient été amis avant d’être amants et, pour cette raison sans doute, n’avait jamais fondé leur relation sur un principe d’exclusivité. Ils étaient amoureux pourtant.

Buvant son eau gazeuse, elle se souvint, qu’à la fac, elle s’imaginait que les autres étaient curieux de tout et que, grâce à leur ouverture sur le monde, qu’ils embrassaient à pleine bouche, ils étaient plus heureux qu’elle. Elle prêtait à ses professeurs en particulier une culture considérable. Elle n’avait pas encore réalisé à l’époque que la plupart de ses enseignants faisaient en sorte de ne parler que de ce qu’ils connaissaient. Pour se faire respecter, ils avaient intérêt à passer pour des érudits auprès de leurs étudiants, de leurs collègues et des femmes de ménages qui nettoyaient leurs bureaux vétustes de l’université de Sciences Humaines. En mentant par omission, en ne révélant jamais les pans de leur ignorance, ils étendaient leur pouvoir de séduction, impressionnaient les jeunes filles amatrices de principes premiers, qui rêvaient de se marier avec eux faute de pouvoir leur ressembler un jour. Et peut-être que l’éducation de la jeunesse devait passer par cette émulation érotico-philosophique et par cette forme de charisme à base de vestes côtelées, de chaussures Mephisto et de Critique de la Raison Pure annotée sous le bras. Ou peut-être que non. Qu’il faudrait en finir avec tout cela, s’organiser pour que les étudiantes ne tombent jamais amoureuses de leurs professeurs et que les étudiants n’essaient pas de leur ressembler en parlant doctement et en plissant les yeux sur leurs cigarettes.

Remontant dans sa chambre son verre de Perrier à la main, Emmanuelle se dit, qu’en DEUG, qu’elle n’aurait pas dû tomber amoureuse de son prof de philo médiévale. Ou alors si, parce que c’est beau l’amour, mais elle aurait dû l’aimer pour ce qu’il ignorait et pas pour ce qu’il savait. Ça lui aurait évité de se déprécier, d’aimer cet homme savant – qui n’en a jamais rien su – à proportion de sa propre bêtise supposée.

S’étant allongée sur la moquette pour faire des abdominaux, elle pensa, entre deux expirations, que les enseignants devraient aborder ces questions avant de commencer l’étude des oeuvres majeures de Leibniz. Ça ne prendrait pas longtemps, une heure ou deux seulement. Les professeurs rougiraient d’avoir à avouer qu’ils n’ont pas lu tous les livres, juste quelques uns, parce qu’ils étaient fatigués et qu’ils avaient autre chose à faire, cueillir des marguerites dans les prés. Mais leurs étudiants ne leur en voudraient pas, au contraire, ils diraient nous non plus nous n’avons pas lu tous les livres, nous n’avons pas eu le temps, parce que nous sommes jeunes et passons nos nuits à nous bourrer la gueule en discutant avec des potes plutôt qu’à lire Hegel. Et ils se mettraient à lire ensemble, puis à s’aimer à égalité.

Non, ce n’était même pas cela. Ce n’était pas la peine d’aller dénicher les micro-stratégies des enseignants pour ne pas passer pour des ignorants ou des incompétents. Ce n’était pas la peine non plus d’imaginer une université des égaux. Il y avait des gens forcément – et ses professeurs certainement – plus curieux qu’Emmanuelle, des gens qui connaissaient par coeur le nom latin des verts de terre et avaient lu tout Leibniz, ouvrages de mathématiques inclus. Il y avaient aussi des cuistres qui pétaient plus haut que leur cul. Le problème n’était pas là.

Le problème était qu’ Emmanuelle n’aimait pas apprendre et qu’elle avait longtemps pris ce manque d’intérêt pour une vraie tare. Elle n’avait compris que récemment qu’il lui fallait pouvoir assimiler émotionnellement, c’est à dire physiquement les connaissances et que c’était précisément cela qu’elle avait du mal à faire. Absorber, ingérer la nouveauté sans s’en rendre malade. Ce n’était pas seulement qu’il y avait des choses difficiles à entendre, comme les récits de guerre par exemple, mais qu’il fallait supporter le multiple. L’entrée dans une bibliothèque ou dans un supermarché lui donnait la même impression de trop-plein. Il lui était arrivée parfois de faire des malaises vagaux dans l’un ou l’autre de ces lieux

28 Commentaires

  1. J’aime bien : »le paradoxe, masque sympa de la paresse intellectuelle ». Et aussi « le réel s’en raconte de belles ». J’aime bien, Acratie, comme dans ton commentaire tu te glisses dans le texte de Joy, tu le cotoies avec tes sens, et vous allez de compagnie. Lire,ça peut être se balader ensemble, nez au vent, en éveil,avec bienveillance (la bienveillance de L’Invention de la jeunesse.)J’aime bien le principe du blogphrase, et comme tout peut s’expliquer et se développer à partir d’un élément.J’ai constamment un sentiment de reconnaissance pour ce site,où se rencontrent des idées qui sont pour moi au départ de la pensée paradoxale.Il me semble que le paradoxe, c’est ramener du divers à de la règle;que la pensée paradoxale, c’est au contraire une pichenette sur le nez pour faire ouvrir les yeux,ou plutôt, une tape érotique sur les fesses(par exemple)pour éveiller des trucs en soi qui dorment,et qu’on soit plus vif,plus joyeux,plus imaginatif.Souvent, sur ce site, j’ai l’impression qu’on m’emmène danser.

    • @patricia: Merci Patricia. Par rapport à ce qui est écrit dans le blogphrase : Dans la vie, il n’y a pas de paradoxes. Si deux choses cohabitent, si deux faits ont lieu dans le même champ d’expérience, c’est qu’elles et ils ne sont pas contradictoires. je ne suis pas sûre de bien comprendre ton post, pas douée en paradoxe, trop soupçonneuse d’embrouilles, et confortée par la lecture de Deux singes. Mais -chacune son tour-je veux bien que tu m’expliques.

      • @Acratie: Je vais essayer.Le paradoxe c’est quelque chose qui va à l’encontre de ce qui est communément admis.(ex : les pauvres sont heureux)Dire qu’il y a paradoxe est donc constater une anomalie,une contradiction. Il me semble que la phrase du blogphrase situe le constat de paradoxe du côté de la société,ou plutôt de l’homme social(enfin ce n’est pas dit mais je le vois comme ça),et distingue ce qui est du côté de la vie :c’est le fait de la vie d’être multiple, variée,sans logique,en mouvement.Si on constate des choses contradictoires, des anomalies, c’est par rapport aux règles qu’on a plaquées sur le vivant,et le vivant,la réalité,leur échappe forcément.
        Je pense que constater un paradoxe, c’est rappeler les règles, c’est faire rentrer, ramener le vivant dans le carcan des règles:la contradiction est dans le regard de l’homme, pas dans ce qu’il regarde.
        Il me semble que cela éclaire « le paradoxe est le masque sympa de la paresse intellectuelle ».En gros appliquer les règles automatiquement.
        La pensée paradoxale reste dans le domaine de la pensée :c’est volontairement entrechoquer des faits ,créer des paradoxes (ex Swift : les pauvres devraient manger leurs enfants -de mémoire : c’est plus fin que ça),dans le but de faire craquer le carcan des règles,de faire prendre conscience du caractère arbitraire de ce carcan,de provoquer une réaction de recul par rapport à ce qui est communément admis,de faire en sorte que les gens se mettent à penser autrement.
        Je relierais ça à « le réel en raconte de belles ».
        Pour en revenir à ma petite personne,je rencontre souvent dans ce site des idées(ou plutôt ce que disent des gens) qui me bousculent,qui bousculent mon ordre établi : c’est des fenêtres qui s’ouvrent.
        je ne sais pas si je réponds à ce que tu me demandais,et si je suis claire. A suivre,tu me dis.

        • Je trouve ça super bien dit, Patricia.

          • merci à toi Patricia -qu’est-ce qu’on est polis sur ce site !
            Je vois mieux l’écart entre le paradoxe et la pensée paradoxale. Cet écart est-il paradoxal ? j’déconne.

  2. Je ne commente pas directement le blog phrase mais je viens de lire Comme une bête et j’ai envie de laisser une trace de cette lecture, pour donner envie à d’autres lecteurs j’espère. 
    Déjà, au début, le boucher qui s’appelle Pim on se doute bien qu’il est pas clair-clair. Comme Plume chez Michaux, comme Flup chez Bégaudeau pour ceux que je connais, pas clair-clair avec ses larmes, genre la passion selon saint Pim, les stigmates, les larmes de sang on y va droit… c’est ce que ma tête pense toute seule. Avant que je la calme: patience, laisse venir. Alors je retrouve les sensations que j’avais eu en lisant Gros oeuvre de Joy Sorman : le jargon professionnel exploré, trituré, le catalogue de détails techniques, ici anatomiques bovins, porcins, ovins énumérés en phrases monocordes adressées directement à la lectrice qui au fur et à mesure emmagasine ras la gueule la masse d’informations précises, je comprends et j’adhère, quel respect pour la grandeur des métiers, je me prends à rêver follement d’un monde où le conseiller d’orientation de l’éducation nationale aurait cette connaissance parfaite et sensuelle des métiers de la viande, du bois ou de la mécanique auto, de la période d’apprentissage à l’enseigne et en parlerait avec la même passion zélée qu’il met à encourager la jeunesse à se gaver de concepts en classe prépa ; au lieu de « diplôme » il dirait sans sourire le mot « chef d’oeuvre » comme on dit chez les compagnons ou dans les écoles Steiner et il raconterait comme Joy l’anecdote de Patrick et de ses petites effigies y penser c’est déjà quelque chose et tous les compteurs se remettraient à zéro. Concrètement on parlerait de la vie, du désir, tout le monde en sortirait grandi.   
    Pendant que je digresse, Pim regarde de plus près les animaux utiles, ceux dont le destin est lié au destin de l’homme, une vache devient un steak, attention les yeux, de plus en plus près les regards se croisent, Pim fait corps avec ses bêtes, c’est vrai qu’un boucher sans vache est un homme abstrait mais on sent venir le moment où il sera malsain de trop se fréquenter. Et Pim sain de corps, doux d’esprit et boucher jusqu’à l’os vénérant sa bête, sa viande saine et thérapeutique, homme de l’art et homme de larmes Pim simple et sage qui se dissout tout entier dans ses activités…- Pim s’identifie. Mais avec la viande, Pim va plus loin, il fusionne, il devient intimement, organiquement le chevalier viandard, noble palpeur de chair et caresseur de lame, homme-viande, homme-couteau, Pim aux mains de vermeille comme l’autre aux mains d’argent, combattant loyal, homme concret de bidoche et d’acier habité par une logique sans faille, une monomanie sereine excluant quiconque risquerait de la dérouter – un ami intime, une femme aimante – excluant même un lieu chaleureux où poser confortablement sa carcasse épuisée pour rêver un peu à autre chose. Si Pim rêve et pense c’est de boucherie seulement, la viande occupe la place vacante jusqu’à la nuit finale où il joue grandeur nature le destin de l’humanité à la loyale – la vie-le banquet-la vie- le chef d’oeuvre de Pim dans sa simplicité, tout l’inverse du Boeuf écorché de Rembrandt, viande décomposée, Vanité douloureuse rappelant à l’homme qu’il est mortel.

    • @Acratie: ton texte est magnifique d’enthousiasme. j’imagine – je peux me tromper – que ton commentaire du livre de Joy Sorman est dans le même ton que celui de son auteur, généreux et amoureux des mots.
      en même temps reste le mystère (de mon point de vue) d’une vie qui tourne autour d’une seule chose, une seule passion, qui pousse à aller voir comment ça se passe pour ce perso
      merci du retour sur lecture acratie

      • @Helene: Merci Hélène, tu as raison, j’ai essayé de rendre compte du livre en empruntant au livre lui-même. Les livres de Joy Sorman squattent facilement chez moi. Ce personnage est mystérieux en effet, il s’équilibre, c’est le plus étrange, entre une passion dévorante et une tranquillité qui n’est pas la raison. J’espère que tu le liras, pour connaitre ton avis.

  3. Je crains un peu d’être hors sujet avec l’exemple qui va suivre. J’étais persuadée d’avoir lu un passage où il était dit que l’amour était tel au point d’avoir comme envie de le manger. J’ai dû lire ça ailleurs. Donc voici:

    « Quand il l’a peint en 1893, Munch l’avait d’abord intitulé Amour et Douleur. Il entamait une « Frise de la vie », sorte de « vaste poème » dont ferait parti le fameux Cri et qui rompait avec les intérieurs paisibles de la peinture du Nord… Mais la bouche (invisible) de la femme est posée sur le cou de l’homme, si bien qu’on peut avoir un doute: l’accueille-t-elle avec tendresse ou bien plutôt, goulue, concentrée, ne le mord-elle pas ? Dracula nous a appris à ne plus nous étonner de ce glissement, de l’amour à la dévoration, qui explique que ces tableaux de Munch ne soient plus exposés que sous le titre de Vampire… » – Cette bouche rouge, Le baiser peut-être, Belinda Cannone.

    • @Ph: J’ai d’autres exemples de dévorations si ça vous intéresse.
      D’abord, un classique : Cronos ( Saturne ),fils du ciel et de la terre,roi des Titans.Ses parents lui avaient prédit que l’un de ses enfants lui prendrait le pouvoir alors il les a dévoré au fur et à mesure de leurs naissances.Quand on sait que les mythes évoquent les angoisses humaines ça questionne.
      Ensuite, plus personnel: pour les 3 ans de mon fils je lui ai dit pour plaisanter que puisqu’il était assez grand et assez gros maintenant on allait le manger.C’était pas malin.J’ai lu dans son regard une profonde angoisse et je lui ai alors rapidement dit que c’ était des conneries.Je n’avais pas imaginé qu’il puisse gober ça.Impressionnant.
      J’ai un autre exemple personnel qui ressemble à votre histoire de baiser.Je me souviens très bien que lorsque je me suis séparée de la personne avec qui j’avais vécu un tiers de ma vie,elle s’ est mise à m’embrasser de plus en plus goulument.J’avais l’impression d’être embrassée par un monstre qui voulait me bouffer , m’assimiler totalement.C’était tétanisant et répugnant.

    • les démocrates doivent absolument en penser quelque chose?

      • @François Bégaudeau: Parfois trop de concision tue le message. Ou alors c’est de la mauvaise concision, c’est sûrement pour ça.
        Je voulais saluer la nomination du livre de Joy Sorman dans cette liste, car il en sera sûrement plus lu et c’est ce qui est souhaitable pour tous les livres.
        Cependant, je ne suis pas sûre que ce type de distinction et surtout cette académie de membres éminents correspondent à ton idéal de démocratie littéraire, ma deuxième phrase tendait vers un bémol hypothétique de ta part.
        Morale : A vouloir ménager la chèvre et le chou, on reste fade.

        • je préfère effectivement écrire un texte sur Comme une bête et inviter à sa lecture, plutot que de signaler cette nomination par un jury d’octogénaires qui ne l’a pas lu

  4. Un blogphrase avec bonus, c’est le gâteau avec les bougies.
    Ce blogphrase rappelle ce qu’est un blogphrase : une démonstration littéraire du style d’une phrase extraite d’un roman. Et ta démonstration est (une fois de plus) brillante, François, et très intéressant en particulier ce que tu dis sur le paradoxe : « dans la vie il n’y a pas de paradoxe », que des logiques étranges. j’y repenserai en situation.
    Par contre, je suis réservée quand tu dis que « la phrase (de Joy Sorman) est constative », phrase qui dit que nous mangeons des animaux que nous aimons. Je fais un constat autre : nous mangeons des animaux qui nous sont indifférents ; je peux manger un steack d’une vache que j’ai vue au JT (salon de l’agriculture) ou dans « l’amour est dans le pré » ou derrière la vitre d’un TGV. Et nous ne mangeons pas les animaux que nous aimons : les chiens, les chats, les lapins, les chevaux. Je parie qu’anne-laure ne mange pas de lapin, elle aime son lapin Boris.la preuve par anne-laure.
    D’un Boris à l’autre, le Boris de Gaëlle Bantegnie, celui qui vit avec Emmanuelle dans « voyage à Bayonne ». Certains couples posent la règle de la fidélité et ne la respectent pas, d’autres posent la règle de la liberté et ne la respectent pas : ils s’étaient dit que ça ne posait pas de problème que chacun aille voir ailleurs et après avoir couché Boris culpabilise (il ne devrait pas) et Emmanuelle après aveu de coucherie de Boris se met à pleurer (elle ne devrait pas). Ça ne tourne pas rond dans les récits de Gaëlle Bantegnie -comme dans la vie.
    Ça ne tourne pas rond non plus pour Emmanuelle étudiante, qui cogite en non-stop, à la recherche de ce qui cloche chez elle : pas assez curieuse, pas assez cultivée, écrasée par la quantité de connaissances à engranger.
    J’aime beaucoup cette sincérité des personnages inventés par Gaëlle Bantegnie. Les névroses à ciel ouvert, en toute simplicité.
    et je me suis arrêtée sur ce que dit Emmanuelle à propos de son prof de philosophie médiévale : « elle aurait dû l’aimer pour ce qu’il ignorait et pas pour ce qu’il savait ». une idée qui arrive par symétrie* (ignorait/savait) pourrait bien être complètement fausse mais ça vaut quand même la peine d’y réfléchir.
    En attendant ton blogphrase sur une phrase de Gaëlle Bantegnie et des extraits de « comme des bêtes » de Joy Sorman.
    *(je ne crois pas que c’est le bon mot mais je ne trouve pas le mot adéquat)

    • c’est dommage que le mot névrose vienne se poser au milieu de ce beau commentaire
      quel intéret de l’y mettre?

      • @François Bégaudeau: merci pour « beau commentaire ». « névrose », c’était pour essayer de faire un lien avec le 1er roman de Gaëlle Bantegnie « France 80 » et son héroïne, une jeune fille qui avait un toc, je ne sais plus lequel, le rangement peut-être.
        je reconnais que j’ai conclu un peu hâtivement avec le mot « névrose », que je ne maîtrise d’ailleurs pas bien.
        qu’est-ce que j’aurais pu dire de plus précis sur Emmanuelle ? Emmanuelle étudiante est présentée comme en quête de repères : elle se compare à ses profs, aux autres étudiants, toujours en se dévalorisant (étudiants plus curieux, profs plus cultivés ou suffisamment mûrs pour le laisser croire) ; Emmanuelle adulte continue de se comparer aux autres, ici à la femme avec laquelle a couché Boris : est-elle plus belle, plus mince ? à moins que ce ne soit pas à prendre au sérieux, auquel cas il n’y aurait aucune unité du personnage, aucun pont entre les deux extraits du point de vue de la personnalité d’Emmanuelle
        je rajoute qu’en lisant les extraits de Gaëlle Bantegnie, j’ai pensé aux albums de Sempé, même finesse, même drôlerie
        et le livre de Joy Sorman, c’est « comme une bête », je m’étais trompée dans le post précédent

        • Je crois qu’une des fonctions de la littérature est justement de dissoudre les mots généraux comme névrose dans une succession de micro-notations précises et irréductibles à ces grandes synthèses lexicales. Gaelle n’utilise pas névrose. Elle déplie, elle dissémine, elle fait dans le moléculaire. Elle ecrit, en somme.
          Elle n’utilise pas non plus « manque de repères », ça encore une fois c’est un dogme de la liturgie psy -manque de repères, manque de pères.
          Emmanuelle se compare à la fille avec qui Boris l’a « trompée » : c’est un réflexe jaloux, un réflexe de survie, une impulsion animale. Gaelle en prend acte, notant au passage qu’en l’occurrence ce réflexe contrevient à ses principes. Ce qui se dit là, et qui ferait écho à l’autre extrait sur le savoir, c’est le primat de la matière sur l’idée, qui se confirmera dans tous les passages sur la philo.
          Mais on verra en lisant le livre que Gaelle va encore beaucoup plus loin dans le contournement de la liturgie psy.

          • @François Bégaudeau: je vois aussi la littérature comme un procédé pour dissoudre des mots généraux en micro-notations précises.
            j’aime la littérature pour ça, les romans particulièrement, assez simplement parce que je comprends mieux en images qu’en idées ou concepts (merci pour tes blogphrases dans lesquels tu manies à la fois l’idée et l’image).
            C’est la démarche des écrivains de partir d’une idée et de créer une fiction. et c’est la démarche des lecteurs d’emprunter le chemin inverse : de la fiction à l’idée.
            et les idées servent à se raconter les livres, les livres aiment qu’on parle d’eux. à condition de ne pas se tromper d’idée.
            je me suis trompée d’idée : l’idée de Gaëlle Bantegnie, ce n’était pas la mise en scène d’une névrose mais le primat de la matière sur l’idée.
            avertissement : sur cette idée, je risque de faire un contre-sens.
            la matière, c’est le corps ? les larmes d’amertume qui sortent alors que l’esprit avait bien balisé la situation (contrat de liberté dans le couple); le cerveau qui refuse d’apprendre face à la masse de connaissances, tandis que le corps est assujetti aux abdos (et au perrier).
            et l’idée, c’est la règle, le plan ? l’idée qu’on est un couple moderne, pas jaloux, l’idée de la performance physique et intellectuelle.
            dis comme ça, ça ne fait pas trop « liturgie psy » ? en tout cas, c’est mon vécu qui parle. je trouve que plus d’étudiants devraient faire du yoga à la fac, je regrette de ne pas l’avoir fait. le yoga,ce sont des bouffées d’oxygène pour le corps.

          • voilà, en gros, mais on peut aussi se passer d’énoncer des idées à propos d’un livre
            le lire, et rester à fleur de sa multiplicité

    • plus important : ton objection est intéressante mais pas complètement pertinente, je crois
      quand Joy dit : nous aimons les animaux, elle désigne ce rapport d’empathie générique à l’espèce animale, qui s’exerce dans le gout qu’on a pour les docus animaliers, pour leur contemplation au zoo, pour les safaris, pour les visites à la ferme, pour les dessins animés mettant en scène des animaux etc.
      Exemple : j’aime les vaches, et j’en mange
      j’aime les cochons et j’en mange
      J’aime les kangourous, et ça ne m’a pas posé de problème de gouter à cette viande.
      Peut-etre qu’effectivement j’aurais un peu plus de mal en personnalisant : manger un kangourou que j’aurais élevé, nommé, avec qui j’aurais eu une sorte d’empathie concrète, de tendresse personnifiée. Mais je ne crois pas que ça marche : dans les fermes jadis, et encore maintenant, on mangeait le cochon qu’on avait engraissé toute l’année, et c’était la fête, c’était une fête qu’on lui faisait.
      Inversement je note qu’on s’interdit de manger pas mal d’espèces au motif qu’elles nous inspirent plutot du dégout et pas du tout d’amour : rats, serpents.

      Donc la phrase est maintenable, au moins dans sa plurialité : nous aimons les animaux et aussi nous les mangeons.
      Il y a bien une part d’amour dans le manger
      Il y a bien, comme composante de l’amour qu’on porte à un humain, une envie de le manger, que la civilisation réprime dans l’oeuf.

      • @François Bégaudeau: je te remercie de l’intérêt que tu portes à ce que j’ai écrit et que tu prennes le soin de t’interroger dessus.
        je pense que ce qui ne passe pas dans la phrase de Joy Sorman, c’est le « nous », générique, alors que la réalité est multiple : nous aimons les animaux – un peu, beaucoup, pas du tout ; nous les mangeons – un peu, beaucoup, pas du tout ; et les connexions entre les deux sont multiples.
        Joy Sorman aurait pu écrire ; « il (Pim le boucher par exemple) aime les animaux et aussi il les mange » ou comme toi : « j’aime les animaux et aussi je les mange ».
        Cela précisé, reste que ce n’est pas faux et on peut passer à la suite, que tu évoques en fin de post : le lien à explorer entre aimer et manger, humain/animal mais aussi humain/humain. ça donne envie d’y réfléchir et de lire « comme une bête » pour découvrir ce qu’en dit Joy Sorman.

        • Joy n’est pas une amie du nous, et moi non plus. Sauf que celui-ci me semble le plus légitime qui soit. S’il y a bien un sujet sur lequel il ne jure pas, c’est celui-là : car il est bien vrai que très majoritairement nous mangeons des animaux, et que majoritairement nous les aimons, célébrons, sacralisons, caressons, contemplons
          Par ailleurs je pense que ce nous veut convoquer tout simplement l’espèce humaine pour dessiner la scène mythologique de son livre : les hommes et les bêtes

    • @Helene: anne-laure aime manger du lapin et de la tortue marine.

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