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Blog-phrase numéro 8

Livre

Samedi 14, Jean-Bernard Pouy, éditions la branche

Phrase

« Le foot avait définitivement remplacé Chateaubriand » page 35

Inutile de situer. Cette phrase est une formule, et une formule c’est justement ce qui décroche de la situation particulière du récit pour faire entendre une généralité. Une formule est toujours hors contexte, donc peu importe le contexte. Juste savoir que Maxime, le terroriste rangé qui écume la France pour une raison indifférente ici, aperçoit un vendeur de la SNCF rivé à la télé qui diffuse un match, et hop le neurone formule s’active : « le foot avait définitivement remplacé Chateaubriand »

La formule ne prétend pas au sérieux. Du coup on s’est déshabitué à la prendre au sérieux. Du coup elle se permet tout. Si on lui demandait plus souvent des comptes, le formuliste ferait moins le malin, peut-être qu’à terme il se tairait, on entendrait à nouveau les abeilles.

Prenons au sérieux cette formule. Ecoutons-la vraiment. Qu’est-ce qu’elle dit ? Qu’une activité, le foot à la télé, en a massivement remplacé une autre, la lecture – on aura compris que « Chateaubriand » est mis pour lecture ou littérature, au prix d’une synecdoque (voir Google pour la définition, dont je ne suis pas très sûr). Donc Jean-Bernard Pouy (car c’est lui et nul autre qui parle à ce moment, la formule est toujours un mot d’auteur) nous dit qu’il fut un temps où les lecteurs de bonne littérature étaient aussi nombreux que ne le sont aujourd’hui les gens concernés par le foot. Evidemment c’est n’importe quoi. C’est pas sérieux. Pouy le sait-il ? Sans doute. Peut-être. C’est pas la question. Sa sociologie de bazar ne vise pas le vrai, mais veut exprimer une humeur. On dirait une pensée, c’est une démangeaison. Pouy a envie de dire que c’était mieux avant, et son envie est souveraine. Une certaine idée de l’auteur comme petit autocrate. La formule est une clocharde qui monologue sur le trottoir et que personne n’ose interrompre de peur de s’en prendre une. Si j’ai envie de le dire, je le dis, et pis c’est tout. Je suis comme ça. Faut me prendre comme je suis. Il est pas né celui qui m’arrachera une argumentation. Il est pas né celui me rendra poli.

Pouy a la soixantaine passée, et comme pas mal de gens de son âge, comme ma mère, il est resté bloqué à la case années 50 (enfance) et années 60 (adolescence). En atteste, plus que les saillies réac/nostalgiques dont ce polar est gorgé, son style. Sa langue. Son lexique. Son système de références. Sa gamme d’expressions. Petite liste : c’était reparti comme en 40 ; plus personne pour te tirer les vers du pif ; tranquille Mimile ; un barouf ; ça commençait à me courir sérieusement sur le haricot ; une gonzesse ; Pétaouchnok (2 occurrences) ; Perpète-les-Oies, tout le toutim (3 occurrences) ; macache bono ; chinetoque ; étagères à mégots ; la maman de Pim-Pam-Poum ; Marie-France Garaud ; avoir un oursin dans le porte-monnaie ; la lourde ; patin couffin ; pas bezef ; motocyclettes (pétaradantes).

Une telle constance stylistique invite à inverser la proposition : Pouy n’utilise pas ces mots parce qu’il est réac ; il est réac parce qu’il utilise ces mots. Ou plutôt : sa nostalgie, c’est la nostalgie d’un certain style, de certains tours de langue. Cette langue mixe l’invariant français de la formule de Salon et une rudesse de PMU. Ca donne quoi ? Ça donne l’argot littéraire. Ça donne que Maxime le héros d’extrême-gauche a en fond d’écran les Tontons Flingueurs.

Plutôt que de se demander quelle idéologie mène à la formule, étudier de quelle idéologie la formule a besoin pour advenir. Puisque la formule brasse des généralités, celui qui veut en produire au kilo a besoin de constituer des groupes, des entités-blocs porteuses de gros traits. Admettons que, pour notre phrase, le narrateur s’en tienne à la particularité de ce qu’il voit, c’est-à-dire à la phrase d’avant : « le vendeur de billets regardait un match sur un petit écran de télé ». Ca donnerait une petite notation au passage, discrète, sans discours. Pour qu’il y ait formule, il faut que le vendeur de la SNCF devienne représentatif de l’époque, qu’il soit une généralité à lui tout seul.

Les formulistes ne pensent pas forcément que les gens sont grégaires (penser est le dernier de leurs soucis), mais ils ont besoin de composer une humanité grégaire pour composer des entités porteuses de formules. Besoin de croire ou de présupposer que «  en ce moment, tout le monde matait Plus belle la vie ». Moi Bibi j’habite en France à l’époque où se passe le roman, et je ne regarde jamais Plus belle la vie, et nous sommes nombreux dans ce cas, objections ambulantes à la phrase de Pouy. Qui s’en fout complètement. Se fout complètement de notre existence. Nier des pans entiers de réel pour placer son bon mot ne lui pose pas problème, puisqu’il le fait au nom de l’impératif supérieur du bon mot. Cet impératif justifie qu’on fagote les individus dans un « tout le monde », et qu’on postule que ce « tout le monde » est passablement abruti, sans quoi formule manquera de son indispensable condiment sarcastique. C’est là qu’apparaît l’entité « cons », chère à tous les formulistes. Chère à Audiard, à Brassens, à tant d’autres nés ici. Besoin de cet entité, et qu’elle soit majoritaire :  « Les cons vont y croire, comme d’habitude. C’est-à-dire la majorité. ».

Même technique dans « Le cinéma muet se passait très bien du son. Le cinéma sonore pourrait très bien se passer de l’image. ». Cette opinion ne résiste pas à l’examen concret du septième art, Pouy lui-même en y réfléchissant se souviendrait de quelques très bons films récents, mais peu importe, il n’est pas là pour ça. Il est là pour simplifier le réel afin d’organiser sa vente en gros.

Dès lors il peut légitimement rêver d’être cité dans les Grosses têtes, si ce n’est déjà fait. On entend déjà la scène. Après une blague de Guy Montagné, Bouvard élève la voix pour ramener au jeu sa coterie ricaneuse : de monsieur Guillard, de Laval, qui a dit ? : « Le cinéma muet se passait très bien du son. Le cinéma sonore pourrait très bien se passer de l’image. ». Il y aurait des rires. Ces rires ne seraient pas d’adhésion à l’analyse, ils seraient mécaniquement déclenchés par la structure en chiasme (abba) de la citation. Par la petite musique de la formule. Le contenu est secondaire, arbitraire, négligé. Pour un bon mot on tuerait père et mère ? Pour un bon mot on tue avant tout la justesse. Un amateur de formules ne se demande plus ce qu’il pense, ce n’est plus son souci. D’où ses approximations idéologiques. D’où qu’une brève analyse de la prose d’un supposé gauchiste comme Pouy nous ait menés à RTL.

13 Commentaires

  1. Un peu violent (j’ aime bien ce petit procédé de « dérapage » personnellement… sympa pour l’ amener au non-sens) mais bien décrypté… tout est une histoire de contexte… et de la manipulation de celui-ci suivant le mode d’ exposition. Et donc logiquement cette idée que j’ aime beaucoup: le monde ressemble à celui que l’ on a connu à 20 ans ou à l’ adolescence, on y ramène tout. C’ est là qu’ on a posé nos repères. Pas vraiment possible d’ y retoucher quoi que ce soit sans empiéter sur l’ « identité »… et hop j’viens de faire une formule 🙂 Au fond pas facile d’ éviter d’ en faire… à l’ indicatif en tout cas.

  2. Bonjour François,
    Comme je suis d’accord avec toi = contre les formules à l’emporte-pièce, les préjugés, les approximations.
    Et je nuance, forcément : certaines formules me font sourire, adhérer un instant, même si on n’est pas dupe. et « les grosses têtes » sur RTL, pas une inconditionnelle mais je les écoute avec plaisir quand même si l’occasion se présente.
    Enfin, tu as écrit un truc qui m’a fait rire : ça pourrait s’appeler « la preuve par ma mère ». quand tu dis que les gens d’une soixantaine d’années restent ancrés dans un langage années 50 -années 60. critique de Pouy et des gens de son âge, critique qui passe avec le « comme ma mère ». j’espère que je ne te fâche pas là-dessus.

    • tu as pigé : ma sociologie expéditive je la fais passer par la mention de ma mère
      cela dit il est assez frappant, et triste, de constater que le système référentiel de pas mal d’individus se bloque sur leurs années d’apprentissage
      dieu m’en garde, mais je crains que dieu n’en garde personne

      • @François Bégaudeau: François, je trouve ce que tu dis très sensé : nul n’échappe à l’empreinte de son époque, surtout celle de sa jeunesse.

        j’ai commencé « le piéton 2 » mais à 11mn j’étais déjà interrompue 2 fois, la plaie.
        tout de même sur ce que j’ai entendu je peux dire que la vidéo m’a semblé « patchwork » dans sa forme, notamment tes différents livres sont abordés sans ordre particulier. ça ne gêne pas, pas du tout, c’est même une bonne idée (quand on a fait 21/30 au quizz anniversaire, on s’y retrouve).
        je prends cette vidéo comme une vidéo « métier » : un écrivain qui parle de son métier, le travail sur les phrases, le travail pour composer un écrit qui mène à un livre. tu parles d’ailleurs à un moment de l’écrit comme d’une « pâte », je pensais à ce moment à l’écrivain comme à un artisan, cette idée, il me semble qu’elle s’induisait simplement de tes gestes (pas avare en gestes). ce que tu dis du travail sur la gestuelle pour créer une histoire crédible au théâtre va dans le même sens, celui d’une approche simple et manuelle de la création.
        dans le même élan : j’aime bien l’entame de la vidéo = les écrivains qui disent : « ça, je n’y avais pas pensé » et toi tu commentes : »la phrase, elle, y avait pensé » (de mémoire), j’aime bien qu’on reconnaisse que les choses ne sont pas figées,ficelées, qu’un livre a une vie propre au-delà de ce qu’a voulu et construit son auteur.
        on savait que tu ne peux pas faire une phrase sans en travailler le style et que tu fais la chasse aux pléonasmes. on en a la confirmation dans la vidéo.
        globalement, j’apprécie ton ton décontracté et naturel. c’est la vidéo la plus naturelle que j’ai vue sur begaudeau.info jusqu’à présent.
        j’aurais pu poster en-dessous de « piéton 2 »

        • « c’est la vidéo la plus naturelle que j’ai vue sur begaudeau.info jusqu’à présent. »
          voilà encore une phrase qui m’inquiète

          • @François Bégaudeau:
            quand tu parles devant les batteries, je trouve que tu es décontracté. c’est tout.

          • c’est la comparaison avec des vidéos qui ne sont pas du même type qui m’inquiète
            pour certaines, écrites et jouées, le critère du naturel est peu pertinent

          • @François Bégaudeau: entre l’interview devant la batterie et celle à la librairie, je préfère la 1ère
            mais tu as raison de pointer mes amalgames

          • Là au moins tu compares deux choses comparables, deux registres identiques de parole. Ensuite, naturel ou moins naturel, cette sensation est de ton ressort.

  3. Un nouveau blog phrase de François, un conseil de lecture de Rahan et un commentaire de Jérémy…rien à ajouter sauf la date de parution de « Samedi 14 »: 2011. A lire la liste des expressions relevées ici, ça laisse songeuse en effet.

  4. J’aime beaucoup cette rubrique! Et j’apprécie tout particulièrement cette étude de la formule! Merci François! J’ai lu cet été Dans la foule de Laurent Mauvignier sur la tragédie du stade du Heysel en 1985 et j’ai beaucoup aimé! Quel est ton avis sur ce roman?

  5. Si l’efficacité d’une formule repose le plus souvent sur sa structure, il n’est pas étonnant qu’on en
    invoque un certain nombre comme de purs exemples rhétoriques, qui font la joie des manuels scolaires. De plus, la formule contient, jugule la complexité du monde dans une expression minimale qui semble aussi magique par sa forme que rassurante par son interprétation. La conjonction de ces facteurs explique en effet son succès chez les infra-comiques de la gaudriole bouvardienne. Dans cette émission, la structure d’une formule vaut comme caution culturelle et, plus grave encore, réduite à sa portion minimale, extraite de son contexte, la pensée d’un auteur devient soluble dans la beaufitude. Enfin, je me permettrai d’évoquer un souvenir télévisuel, un de plus. Poussé dans ses retranchements par François, Pierre Assouline choisit le bon mot comme ultime argument d’autorité. Son interlocuteur faisait ainsi partie de ces gens qui se croient sourds dès qu’on ne parle plus d’eux. Sauf que François repéra le subterfuge et lui donna son nom : formule, procédé bien commode de mystification intellectuelle. Cette analyse du propos de Pouy me semble donc logique.

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