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Blog-phrase numéro 7

Livre

Plaidoyer pour l’éradication des familles, Stéphane Legrand, Editions Inculte

Phrase

« Aussitôt tu tombes follement amoureux d’elle, décides de l’épouser, et envisages même très sérieusement de lui donner ton vrai numéro de téléphone »

Dans ce livre à la fois narratif et réflexif, le récit sert d’appui et d’illustration à l’essai. Ayant découpé à la hache femme et enfant, le personnage principal et narrateur universalise son geste en « éradication de la famille ». Le récit est une simulation fictionnelle qui pousse l’argumentaire dans ses dernières conséquences.

La phrase extraite arrive au milieu d’une autre simulation fictionnelle, calibrée pour démontrer que le déclenchement amoureux n’a pas besoin du réel. Le caractère expérimental et exemplaire du récit se retrouve dans le « tu » : un tu universel, où s’entend un implicite « imagine » : imagine que tu rencontres une fille en soirée, que tu couches avec elle, qu’au petit matin elle reste avec toi et s’avère parfaite. Et donc la suite : « « Aussitôt tu tombes follement amoureux d’elle, décides de l’épouser, et envisages même très sérieusement de lui donner ton vrai numéro de téléphone ».

Phrase drôle – le livre en est rempli, recommandable en cela. Sur quoi repose sa drôlerie ? Deux choses (le comique c’est souvent deux choses en une, en quoi il est toujours un art de la concision, en quoi il est fait du même bois que la littérature entendue comme opération de compression) :

1 Dérèglement. La phrase installe une émumération-gradation qu’elle fait déraper en chemin. Ses deux premiers segments ménagent une montée en puissance de l’amour, un emballement : amour fou, puis décision de mariage. On attend, en troisième et dernier segment, un truc encore plus fort que le mariage, ce surcroit d’intensité étant promis par le « même ». Par exemple la décision de faire des enfants. Au lieu de quoi, le narrateur, comme marque suprême d’allégeance, donnera à l’élue son vrai numéro de téléphone. Le rire, c’est souvent une chute : là, la phrase organise son ascension pour mieux chuter, s’envole dans le lyrisme pour mieux s’affaisser dans le trivial. Le rire ce sera toujours un peu glisser sur une peau de banane, se ramasser, être ramené à notre basse condition. C’est donc assez naturellement que la thèse matérialiste du livre sécrète du comique – il n’y a pas de comique idéaliste.

Cette chute est aussi un saut dans le vide, un suspens du sens. Le narrateur accorderait plus d’importance à la révélation de son téléphone qu’au mariage ? L’un signifierait un engagement plus fort que l’autre ? L’inversion est absurde. C’est pas sérieux.

A moins que non. A moins que quelque chose de sérieux se dise là. Par exemple, que, aussi intense soit-elle, la fusion avec l’aimée n’entache jamais le bloc de solitude impénétrable qu’on est. On peut épouser une femme et ne rien lui livrer de soi. D’ailleurs son numéro notre narrateur n’est pas sûr de le donner, il ne fait qu’ « envisager » cette perspective, comme on dit de grands projets décisifs (j’envisage de changer de métier, de partir à l’étranger). Ce « envisager » solennel connecté à un acte dérisoire concentre à lui seul la structure chaud-froid, haut-bas, de la phrase.

Mais le déclenchement physique du rire n’a rien à voir avec la réflexion (sur l’amour, sur la communication intra-conjugale) qu’on pourrait en tirer. Celle-là ne vient qu’après coup, et ne suscite qu’un contentement intellectuel qui n’a rien à voir avec le rire. Phénomène organique et, le rire tient à des effets de structure, à des agencements, à une mécanique. En l’occurrence : la mécanique de la phrase. Et plus précisément le dérèglement qui suit de près sa mise en route.

2 Ellipse. Incidemment, ce troisième segment descendant livre une information capitale qui n’a pas été fournie dans le bref récit de la rencontre-coup de foudre : s’il envisage de donner son vrai numéro, c’est qu’il ne l’a toujours pas donné, et même qu’il en a donné un faux. Ainsi cette soirée merveilleuse et marquée par l’évidence lumineuse de l’amour, est entachée de dissimulation. Démythification rétrospective d’autant plus efficace qu’elle opère au passage – il n’y a de grand rire qu’au passage, l’air de rien, c’est un autre point de gémellité entre la littérature et le comique : le grand rire, comme la grande littérature, n’ont jamais l’air d’en être

Là encore on est dans le réductionnisme, dans la retombée sur terre après l’envol. Et là encore ça pourrait se commuer en concept : l’amour est une construction artificielle, la rencontre de deux mensonges, etc. Mais là encore c’est la structure plus que le sens qui fait rire. L’ellipse en elle-même. Ou plus précisément le fait que cette information ne nous arrive que différée, invitant le lecteur à combler le trou.

Lors de la leçon donnée au Gaumont Parnasse, Salvadori est revenu en détail sur un effet de raccord au début de Hors de prix :

1 Tautou et Elmaleh se versent un cocktail, elle se pique l’ombrelle miniature en papier dans les cheveux

2 ils sortent de l’ascenseur, elle a six ombrelles dans les cheveux.

Entre les deux, ellipse temporelle que le spectateur, comble grâce aux ombrelles : les deux personnages se sont mis une mine.

Qu’est-ce qui est drôle ? Qu’ils se soient bourrés la gueule ? Non, ça c’est pour les enfants ou les néo-enfants du troisième âge (il salue son patron la braguette ouverte, trop drôle). Ceux qui échappent à ces deux stades infantiles du comique, ceux qui auraient, disons, entre 11 et 61 ans, rient, s’ils rient, de l’ellipse, et donc. de la jouissance de la combler elle-même divisibles en deux phénomènes :

-satisfaction de se sentir intelligent – je comprends par moi-même ce qu’on ne m’explique pas

-gros arrivage de réel : les trois heures de biture, comme la soirée entre notre narrateur de Traité pour l’éradication des familles et sa future épouse, nous sautent à la gueule d’un coup, créant un shoot de réel qui se transforme en rire. Le déclenchement du rire par élucidation de l’ellipse, est donc comme un signe de reconnaissance sonore adressée au réel. Par extension, ce rire là est une sorte d’hommage au vivant en tant que vivant. Il est le cri de la vie.

Par 1 et 2 il apparait que le rire est matérialiste et vitaliste. C’est aussi pour ça qu’on y tient tant.

49 Commentaires

  1. Les blog-phrases vont nous manquer. Ce dernier nous offrait une superbe leçon qui donne envie de lire ce plaidoyer.

    • ça va revenir

      • @François Bégaudeau:

        J’ai posté ce commentaire par rapport à cet autre post:

        anne-laure / 3 août 2012
        Mmmh , j’sais pas.Une randonnée au Groenland avec Michel Onfray ? En tous les cas il se dit que dès son retour il va supprimer son blog parce que ,visiblement ,ce n’ était pas une bonne idée.Je me demande où je vais écrire du coup…il a un blog Alain Finkielkraut ?

    • Ah que vous êtes habile. Tirer ce passage de cet essai-fiction alors qu’il n’en est qu’une infime partie. Mais ô combien merci de l’avoir choisi. Aurais bien voulu savoir quelle serait votre opinion sur ce qui suite ce passage.
      J’avoue avoir eu du mal au niveau de la compréhension jusqu’à l’arrivée de Zakaria. A titre d’exemple, une seule phrase emplit quasiment toute la page 25.
      Ce qui est délectable dans ce livre c’est la causticité du ton employé (le style est peut-être volontaire) et les situations.

      Vous êtes bons, messieurs, lorsque vous insérez des correspondances épistolaires. A moins que ça ne soit parce que je les apprécie particulièrement.

      Très bon plaidoyer qui plaide bien des choses.
      Merci pour cette découverte.

  2. J’adore tes blogs phrases, on apprend toujours pleins de trucs, des questions pleins la tête.
    Encore une fois, bien le merci !

  3. « Il y a quelque chose qui se passe souvent lorsqu’on atteint l’âge de 4 ans,un drôle de phénomène qui fait que d’un coup d’un seul on prend conscience que ce qui est peut tout aussi bien ne pas être.De 4 à 6 ans c’ est la période des premières angoisses de mort.On se dit : ceci est ainsi et pourquoi pas l’ inverse ? C’est se mettre le cerveau à l’ envers,c’ est effectivement le début de la critique non? Et donc de la philosophie.Ensuite ce néant métaphysique on le rempli de ce que l’on veut.Présence divine pourquoi pas.On peut aussi le laissé vide. »
    Mine de rien, en peu de phrases, tu nous donnes ton explication de comment à ton sens on devient croyant ou athée : ça se jour entre 4 et 6 ans et à ce moment-là, on assiste à une étape dans le développement psychologique de l’individu avec l’émergence d’une réflexion « métaphysique » et la possibilité d’une expérience mystique pour un petit de 4 ans.
    Moi, ce témoignage de Jerphagnon me touche beaucoup car j’ai vécu une expérience similaire mais plus tard, à 5 X 4 ans, sous forme d’une « présence insolite », que je ne vais pas décrire ici, mais dont je parlerais volontiers avec toi, anne-laure, si un jour on se rencontre et si ça t’intéresse.

  4. Anne-Laure, deux choses :

    1) Il faut chercher à « contempteur »
    2) Nietzsche a été souvent évoqué par François, je crois pouvoir dire qu’il l’a lu.

    • @Jérémy: Ah oui , vous avez raison , ça marche avec contempteur.Quelle cruche.Sinon c’ est à vous que je demandais si vous aviez commencé à lire Nietzsche.Je suis assez logique en plus d’être cruche.

      • Je viens de relire « l’ erreur ».J’avais omis de notifier que cela vous était adressé.Pour moi c’ était la suite du post précedent mais bon…François n’ avait rien compris non plus malgré qu’il se trouvait entre parenthèses.Mais les parenthèses ça veut bien dire ce que ça veut dire nom de dieu.Qu’est-ce qu’on va faire de vous ? Je me le demande.

      • Ah pardon, bah oui et fini. Je n’ai pas dit que vous étiez cruche. Je l’ai encore moins écrit.

        • @Jérémy: Ben non vous ne l’ avez pas dit puisque c’ est moi qui le dit.Ne nous mélangeons pas trop c’ est déjà assez difficile de tenir son moi correctement.
          Et vous avez tout lu de Nietzsche ? Nan,j’y crois pas…

          • Ah non, « Le gai savoir », seulement.

          • @anne-laure: Merci de me répondre Jérémy , je n’ y croyais plus,je vous aime.Patrick vous aime aussi http://youtu.be/9qqDKUKvoIs

  5. la mise en muse du jour de cette page

    http://www.canalplus.fr/c-divertissement/pid3303-c-le-live-du-grand-journal.html?vid=663627

    avec un Adam, un vrai un tatoué

  6. Le comique, la littérature et une convergence : le refus de l’ostentation. Effectivement, le vrai rire me semble elliptique, il fonctionne en creux. Il est mû par la générosité, puisqu’il postule l’intelligence du récepteur. Et le mauvais s’affiche, parce qu’il est auto-complaisant et prend le destinataire pour un gogo. Les plateaux de télé sont plein de rigolos qui pratiquent cette forme de gaudriole. En ce qui concerne la phrase elle-même, c’est la disparition du pronom qui me frappe, comme si ce « tu » universel était happé par l’énumération. Qu’est-ce qui s’en va symboliquement avec lui ? L’individu broyé par le mariage (deuxième segment).

    • Tout cela me fait penser aux « Nouvelles en trois lignes » de Félix Fénéon, qui me paraissent des modèles de concision humoristique. Je cite un exemple : « Madame Fournier, M. Voisin, M. Septeuil se sont pendus : neurasthénie, cancer, chômage. »

      • hum, là je ne pige pas bien
        tu as un autre exemple?

        • Oui, d’accord :

          – « Le feu, 126, boulevard Voltaire. Un caporal fut blessé. Deux lieutenants reçurent sur la tête, l’un une poutre, l’autre un pompier. »

          Desproges s’en est inspiré pour ses brèves de « L’aurore ». J’aime bien celle-là : « Le Belge John Huismans a réussi à tirer une locomotive sur 150 mètres à la seule force de ses dents. A notre connaissance, c’est la première fois qu’un Belge s’appelle John. »

          • ok là je vois mieux
            j’aime beaucoup la Desproges

          • @Jérémy: Cela me rappelle les brèves de Vincent Haudiquet qu’on trouve dans fluide glacial,j’en ai retrouvé quelques unes pour vous :
            Dans le monde animal, il n’est pas de plus grande stupeur que celle du têtard qui vient de se transformer en papillon.
            ou encore
            Quand il a découvert sur le carrelage des toilettes un gnou à moitié dévoré ,Jérôme Frelotin a sagement décidé d’ aller plutôt pisser dans le lavabo de la salle de bains.

          • Merci Anne-Laure pour ces deux brèves. Je ne connais pas Haudiquet. Une nette préférence pour la deuxième.

  7. Et, comme le dit cette chanson bouleversante citée dans La blessure,
    une fois le numéro de téléphone partagé,
    la rupture est plus compliquée.

    We thought about breaking up,
    But now we know it’s much too late
    We are bound by all the rest
    Like the same phone number

    Yes, it’s true, yes it’s true, I am happy to be stuck with you

    http://www.youtube.com/watch?v=-8b0IKQxx2k

  8. Je trouve que, dans la phrase-énoncé, puis dans le corps du texte, s’opposent l’amour passionnel, soudain, qui risque de se révéler à terme éphémère (termes « aussitôt » pour marquer la rapidité, « follement », pour montrer le côté déraisonnable, les sentiments échappant à la raison), et le caractère sérieux d’une relation amoureuse, qui évoluerait dans le temps et se révèlerait plus raisonnable.

    Dans le deuxième paragraphe, dans la même phrase, tout s’enchaîne à la fois rapidement (« tu rencontres une fille en soirée, tu couches avec elle ») et, en même temps, une ligne plus loin, elle « s’avère parfaite », qualité que, généralement, on observe au fil du temps, dans diverses situations de la vie quotidienne, par exemple.

    Dans le paragraphe débutant par « 1 Dérèglement », c’est un peu la même chose que précédemment. Dans la même phrase, l' »emballement » du coup de foudre incite les deux amoureux à brûler les étapes, et à passer directement à la case « mariage », cérémonie censée sceller, officialiser une relation, après que chaque partenaire ait pris le temps de se connaître.

    Un peu plus loin, on arrive à quelque chose de pas très glorieux pour le narrateur, mais en même temps un peu logique, si l’on considère que le narrateur réserve à la femme de sa vie le fait de lui donner son « vrai » numéro de téléphone. Donc, avec les femmes qui ont moins compté pour lui, il s’en foutait complètement, leur donnait un faux numéro de téléphone, ce qui permettait de clore rapidement une relation qui, pour le coup, se voulait éphémère.

    Dans le neuvième paragraphe, « la retombée sur terre après l’envol » est associée, dans la phrase suivante, au fait que « l’amour est la rencontre de deux mensonges ». Ainsi, chacun des deux amoureux se mentirait à soi-même parce que, dans l’emballement de la passion amoureuse, la raison ne prend pas le dessus, pour se demander si, au-delà des sentiments amoureux, il y aurait vraiment compatibilité, donc des affinités entre les deux personnes, qui rendraient la relation amoureuse durable et non éphémère, comme pourrait le laisser supposer l’amour fou soudain, le coup de foudre.

    La phrase-énoncé et le texte mettent en avant la drôlerie, en mettant en parallèle l’amour, sujet sérieux pour beaucoup de personnes, et un numéro de téléphone, certes « vrai », mais pouvant quand même être considéré comme un élément dérisoire. L’une des morales éventuelles serait donc de considérer que le rire, « vitaliste », est parfois plus fort que le sérieux d’une relation amoureuse, et permet de relativiser.

    • @Delphine:

      et un numéro de téléphone, certes « vrai », mais pouvant quand même être considéré comme un élément dérisoire

      L’auteur dit bien très sérieusement.Il n’ est pas question d’ élément dérisoire mais essentiel au contraire.S’il ne donne pas son numéro il met fin à la relation.C’est du concret.C’est l’illusion du mariage qui est dérisoire.C’est du foutage de gueule de ceux qui y croit.A prendre au premier dégré ou pas selon de quel côté on se situe.
      L’amour, un va et vient entre illusion et réèl.Beaucoup d’ illusion au début et de plus en plus de réèl au fil du temps.Pour éviter la désillusion brutale,éviter d’ être malheureux ne faudrait-il pas se mettre d’emblée en accord sur le réèl? Et l’ amour ne serait qu’une bonne grosse partie de rigolade.

      • @anne-laure:

        Concernant le « vrai numéro de téléphone », je suis d’accord que le texte prend le contre-pied de la réalité Quand je dis que le numéro de téléphone, certes « vrai », peut être considéré comme un élément dérisoire, je prends l’expression sorti de son contexte, c’est-à-dire que je me positionne dans la réalité.

        Je suis d’accord que l’idéal serait de se mettre d’accord sur le réel dès le début d’une relation amoureuse. C’est un peu ce à quoi je pensais quand je parlais de compatibilités, d’affinités. Il faudrait au moins voir si les deux amoureux sont susceptibles d’être complémentaires, même s’ils ont des opinions divergentes sur certains sujets, des personnalités très différentes. Mais le tout serait d’avoir la présence d’esprit d’analyser ce point au tout début d’une relation amoureuse, ce qui n’est pas toujours le cas, voire assez rarement le cas, me semble-t-il, puisque l’aveuglement sur les défauts et les qualités de l’autre suscité par la fougue de la passion amoureuse est souvent source de malentendus. Par exemple, dans le texte, le narrateur pense avoir trouvé la « femme parfaite », qualité qu’il attribue à sa bien-aimée un peu de but en blanc, sans avoir pris le temps d’analyser les qualités de sa bien-aimée qui lui permettaient d’aboutir à cette constatation. Ce manque d’objectivité constitue, je pense, l’un des problèmes de la condition amoureuse à ses débuts.

        Effectivement, Anne-Laure, comme vous le dites, « l’amour ne serait qu’une bonne grosse partie de rigolade », si les conditions d’objectivité étaient réunies dès le départ. Ceci dit, beaucoup de personnes affirment être séduites par l’humour de l’autre, ce serait l’un des critères qui déclencherait l’amour entre deux personnes. Dans beaucoup de relations amoureuses, au début, les deux personnes sont sur leur petit nuage, se montrent complices, s’amusent de tout et de rien. Dans le meilleur des cas, ils conservent cet humour complice sur le long terme. Dans d’autres cas, ils finissent par rire jaune au bout d’un certain temps.

        Quant au mariage, qui serait illusoire, je n’ai pas vraiment d’opinion arrêtée. Pour certaines personnes, le mariage a une valeur symbolique. C’est un peu comme les femmes qui réalisent leur rêve de princesse en se mariant, alors que, pour d’autres, cette institution les indiffère complètement. Et puis il y a ceux qui considèrent que se marier est un signe d’engagement entre deux personnes, un peu comme faire des enfants (signe encore plus fort d’engagement, comme le mentionne François dans le texte). J’aurais tendance à être plus réceptive au côté « engagement » qu’au côté « rêve de princesse », mais sans opinion vraiment tranchée.

        • @Delphine: Sur la diversité des illusions nous sommes d’accord. »Femme parfaite »,princesses et compagnie,c’ est du boulot.Surtout être toujours aimable,surtout ne pas péter,se brosser les cheveux pendant une heure chaque soir avec une brosse en soie de porc…J’ai renoncé, je suis trop paresseuse pour maintenir le mythe à bout de bras.Pareil pour cette notion d’ engagement.Allez à contre courant de la nature me fatigue.Faire semblant est épuisant.
          Autre illusion de l’ amour dont vous ne parlez pas:l’amour rend immortel.Et ça c’ est beau, ça me fait rêver.Si j’ étais vampire,j’y croirais.

          • @anne-laure:

            Je ne pense pas que « femme parfaite » signifie « se forcer à faire très bien les choses ». La perfection étant une notion subjective, dont chacun peut lui donner un sens différent, je pense que c’est une qualité (qui n’existe pas, comme chacun sait), qui s’observe au fil du temps, et cela signifierait peut-être plutôt « faire les choses comme l’autre s’y attend », être synchro avec l’autre, ne pas avoir systématiquement à se dire les choses, mais se comprendre implicitement.

            Les deux exemples que vous citez « surtout toujours être aimable, surtout ne pas péter » m’ont bien fait sourire parce que, fait exprès ou pas, je trouve que vous opposez deux qualités assez différentes en importance. L’amabilité, au sein du couple, mais également en société, c’est-à-dire en dehors de la cellule couple, peut être considérée comme une qualité essentielle. Beaucoup de personnes sont aimables assez naturellement, et n’ont besoin de se forcer, de prendre sur elles, qu’assez rarement. Quant au « surtout ne pas péter » (le pire, c’est que j’ai déjà entendu certaines personnes dire qu’elles en avaient fait l’expérience au sein de leur couple), pour mettre un peu d’humour dans tout cela, je crois que c’est une qualité, si on peut appeler cela vraiment une qualité, qui est vite rattrapée par Dame Nature (une fois pliée en deux, je pense que la personne oublie toutes ses bonnes intentions, même si elle le fait par amour).

            Je suis bien d’accord que « faire semblant est épuisant » et, en plus, ne dure qu’un temps (« chassez le naturel, il revient au galop »). C’est en plus le meilleur moyen pour établir une relation basée sur le mensonge. Chacun s’habitue à faire semblant et finit par le faire naturellement, et la notion de sincérité disparaît. Quand je parle d’objectivité, c’est justement pour ne pas faire semblant dès le départ, se montrer comme on est, avec ses qualités et ses défauts, qui sont à prendre ou à laisser, tout en essayant de s’améliorer au fil du temps sur certains points discutables. Et que chacun soit conscient de la vraie nature de l’autre. Mais je pense que c’est illusoire dans la vraie vie. En même temps, croire que l’autre est parfait, l’idolatrer, ça fait un epu partie de la magie de l’amour.

            Quant à l' »amour immortel », je suis d’accord qu’il s’agit d’une belle expression, mais également et surtout d’une illusion. C’est poétique, joli à entendre, mais je trouve que cela n’a pratiquement aucun sens. Il y aurait les personnes qui meurent par amour (cela aussi, on l’entend parfois), et puis celles, au contraire, qui seraient éternelles parce qu’elles aiment très, très fort. A la rigueur, je trouverais un peu plus logique, un peu moins surprenant (mais pas pour autant forcément réaliste et sensé) le fait de faire des choses folles par amour. Quand, lors de certaines interviews de célébrités, par exemple, on demande à une personne « Quelle est la chose la plus folle que vous ayez faite par amour ? », elle trouve immanquablement une réponse, plus ou moins audacieuse, plus ou moins incongrue.

          • @anne-laure: je suis ravie que tu abordes les illusions, anne-laure : l’illusion de la femme parfaite, l’illusion de l’amour qui rend immortel. La 1ère, tu la perçois plutôt comme une contrainte, la seconde te fait rêver. Pour moi, une illusion est une aide-à-vivre-heureux. Souvent, on a tendance à se dire : « ce n’est qu’une illusion », donc c’est bidon en gros. Je trouve qu’on devrait revaloriser les illusions qui nous apportent, il faut quand même le reconnaître, beaucoup de joie, plaisir, bonheur. J’ai envie de citer quelques illusions jubilatoires : l’amour, la réussite, la famille, la patrie – pas exhaustif, je n’ai pas écrit la vie éternelle. Une illusion, ça serait plutôt quand on croit à quelque chose en sachant au fond que c’est un arrangement avec soi.

        • @Delphine: « Je suis d’accord que l’idéal serait de se mettre d’accord sur le réel dès le début d’une relation amoureuse ».

          Il me semble que de toute façon le réel est présent dès le départ d’une relation, soit ça passe soit ça ne passe pas. Je me rappelle être allée voir un film avec Saïd et comme c’était une comédie et que je suis bon public, j’étais morte de rire et on n’entendait que moi dans la salle, ça aurait pu être rédhibitoire dans bien des cas mais lui ça l’a amusé. Une autre fois, j’ai oublié mes clefs et on a dû passer la nuit dehors, en attendant que ma colocataire rentre, soit vers 6h du matin. Bref, les défauts de l’un et de l’autre se manifestent dès le début de la relation.
          Mais peut-être que je ne suis pas un bon exemple dans votre discussion car je ne me suis jamais considérée comme vivant une relation amoureuse, j’avais seulement envie de continuer à vivre avec lui car je le trouvais bien.

          • @Helene:

            Hélène,

            J’aime bien ton expression « je ne me suis jamais considérée comme vivant une relation amoureuse, j’avais seulement envie de continuer à vivre avec lui car je le trouvais bien ». Je trouve que ça prend un peu le contre-pied du schéma, qui voudrait que la passion amoureuse soit présente au début d’une relation, puis s’estompe au fil du temps, soit pour laisser place à la routine, où chacun ne fait plus attention à l’autre (dans le moins pire des cas), soit pour conduire à la rupture, parce qu’ils prennent conscience qu’ils n’ont pas du tout la même vision des choses, et que cette situation devient ingérable. Je pense que le fait d’avoir « envie de continuer à vivre avec une personne parce qu’on la trouve bien » est une bonne façon d’assurer l’avenir, de partir sur des bases solides, qui ne s’effondreront pas complètement au fil du temps, et résisteront aux chocs de la vie. Je connais dans mon entourage un couple que je qualifierais de « parfait », au moins vu de l’extérieur. Je dirais qu’ils se sont trouvés, ils sont complices, en osmose, au-delà de la vie maritale, ils partagent des choses au quotidien, un peu comme de simples copains.

            Par contre, je ne suis pas certaine que « les défauts de l’un et de l’autre se manifestent dès le début de la relation », du moins pas systématiquement. Je crois qu’il faut laisser du temps au temps, apprendre à se connaître. Et puis, je pense(sans vouloir être trop fataliste) qu’il y a une dose d’aléatoire dans toute relation amoureuse. Par exemple, c’est moins le cas de nos jours, mais il arrive que des personnes se marient, sans avoir vécu ensemble auparavant (souvent pour des raisons religieuses ou culturelles). Elles se fréquentaient, mais n’avaient pas connu le fait de vivre ensemble au quotidien. Dans certains cas, la relation échoue très vite après le mariage, parce que les deux partenaires n’ont pas du tout la même conception de la vie. Et ils se rendent compte qu’il ne suffit pas de se plaire pour faire sa vie ensemble. Ce cas de figure semble logique, comment être sûr de réussir son mariage avec une personne que l’on connaît à peine ? Et puis, dans d’autres cas, tout se passe bien, ils sont sur la même longueur d’onde, même s’ils n’avaient pas pris le temps de se connaître.

          • Tiens à l’ instant je viens de finir de passer 20 minutes avec Raphaël et ses grands airs de seigneur.Et boum, je tombe dans le mile: engagement du mariage,contrat de confiance ? http://videos.arte.tv/fr/videos/philosophie_confiance-6752558.html
            Contrat de confiance comme avec une assurance, pour prévenir les risques.La peur que l’ autre nous lâche et donc pas de place pour la confiance.
            Si vous avez le temps de regarder cette vidéo.C’est intéressant.En conclusion,je me disais que d’être dans la confiance avec l’ autre c’ est avoir confiance en nos propres capacités de se dégager de la relation.Et bizarrement c’ est ce qui fait les relations qui durent (je l’ai testé en vrai).

          • C’est vraiment marrant de voir comment le propos abandonne petit à petit la forme pour investir pleinement la thématique.

          • M’enfin Jérémy,avez-vous oublié la leçon de notre maître Roland Barthes ? La littérature n’est ni plus ni moins que ce langage singulier qui permet d’ expliquer le réèl.On y est :littérature, langage,ouverture de fenêtres, pensées, applications sur le réèl.

          • J’ai commencé à lire ainsi parlait zarathoustra au fait.Cela me plait vraiment beaucoup.A part que le mot comptenteur je ne sais pas ce que ça veut dire mais bon…(François,si vous pouviez me le dire ).Vous avez commencé à lire Nietszche vous ? Je me souviens que cela faisait parti de vos projets.

          • Non, je sens que je vais rien comprendre.
            Contempteur se comprend assez bien grace au Wikidico.

          • Oui, Anne-Laure, vous avez raison.

          • Ben non François on ne trouve pas le mot comptenteur dans le wikidico, sinon je ne me serais pas permise de vous déranger pour ça.Ce n’ est pas grave, je survivrai.

          • @Helene:

            Une illusion, ça serait plutôt quand on croit à quelque chose en sachant au fond que c’est un arrangement avec soi.

            Il me semble qu’on avait parlé de ça lorsque Ph posait sa question sur le bonheur.On tourne en rond Hélène.

          • @Helene: ça ne m’étonne pas que je tourne en rond, je n’avais pas vraiment compris la discussion sur le bonheur, le moment où tous les sitistes écrivent: « oui, c’est clair…ah oui je comprends mieux, c’est génial merci, je suis heureuse d’être sitisite, c’est lumineux » etc J’ai pas ramené ma fraise, comme on peut s’écraser quand on n’a pas compris une plaisanterie, de toute façon si je suis incapable de conceptualiser sur le bonheur, je suis très capable de le vivre, me semble un joli lot de consolation.
            tu ne comprends pas « contempteur », moi c’est « agnostique » que je ne comprends pas, même après consultation des dicos etc, ils embrouillent encore plus, il y aurait 2 façons d’être agnostique. ça a commencé un jour où mon mari a entendu des propos à ce sujet à la radio et m’a dit : « je suis agnostique » et ses explications ne m’ont absolument pas convaincue. C’est devenu une blague entre nous. L’autre jour, il m’a dit « agnostique », c’est « cartésien », on est certain que l’homme sera toujours incapable de savoir par sa seule raison si Dieu existe ou pas. Si c’est ça, on pourrait être agnostique et croyant. Mais je crois qu’on ne peut pas être les deux à la fois. Bref, je suis au point mort sur « agnostique ».

          • @Helene: sur l’agnosticisme, celui de feu Lucien Jerphagnon : http://www.philomag.com/article,entretien,je-suis-un-agnostique-mystique,1094.php

            Êtes-vous croyant ? Vous affirmez être un « agnostique mystique », qu’entendez-vous par là ?

            Je suis axé sur une transcendance qui m’aide à vivre l’immanence. C’est une philosophie d’une bienheureuse espérance. Sallustius dit que « ceux qui se sont bien conduits passeront leur vie avec les dieux ». Même si ce n’est pas le cas, cela vaut le coup de vivre honnêtement. C’est le pari de Pascal. Et je le fais mien. D’autant que cette présence divine serait gâchée si je m’amusais à la définir. C’est un peu comme si je décorais un préfet de région du grade de capitaine des pompiers ! C’est vrai, je suis un agnostique mystique qui croit en quelque chose mais demeure conscient qu’il s’agit d’une croyance. Un agnostique mystique est un apophatique [du grec apophasis : négation, la démarche apophatique se propose de dire ce que Dieu n’est pas, car il est impossible de dire ce qu’il est] qui a compris qu’on ne peut parler de Dieu qu’en projetant sur lui des catégories humaines. Je crois en Dieu, mais je ne peux rien en dire de définitif. Or, hélas, nous faisons Dieu à notre image. Regardez-les, tous ces Torquemada d’hier… et tous ces imbéciles contemporains prêts à envoyer les hérétiques au feu. Je n’ai rien à prêcher. Avoir entrevu l’absolu à 4 ans m’a suffi.

          • Aaaah, ces humains et leurs arrière-mondes, ils ne peuvent pas s’en empêcher.Et ainsi commença le déclin de Zarathoustra.

          • @Helene: un grand merci MA
            « on ne peut parler de Dieu qu’en projetant sur lui des catégories humaines » pensent les agnostiques. ce que je ne savais pas, en tout cas aussi clairement. et qui peut s’entendre.
            et donc on peut être « agnostique » et « mystique ». j’ai hâte de l’annoncer à mon conjoint (très Columbo)
            je ne pouvais pas manquer le « Avoir entrevu l’absolu à 4 ans m’a suffi. » de quel absolu veut-il parler ? désigne-t-il ainsi Dieu ? à 4 ans, c’est bien jeune pour une expérience mystique ! sais-tu s’il en parle plus ?

          • @Helene: il en parle dans le cours de l’entretien

            Ce qui m’intéresse, depuis l’âge de 4 ans, est de répondre à l’invraisemblable question qui ne m’a pas quitté depuis mon enfance, lorsque j’eus l’intuition de la contingence, la révélation de la présence. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Et puis : que fais-je ici ? Qui suis-je ? Je me tenais dans un bois et je me suis senti tout à coup gorgé d’une présence insolite. Ce fut une éruption philosophique, un Pompéi métaphysique. La philosophie naît de l’étonnement, de l’émerveillement

          • @Helene: peuchère, c’est du solide tout ça. je vais me répéter : merci MA. Beaucoup aimé le petit garçon de 4 ans dans un bois (ouhh)et soudain gorgé d’une présence « insolite ». respect.je me demande si ce genre d’expérience surnaturelle touche beaucoup de gens.

          • @Helene: Il y a quelque chose qui se passe souvent lorsqu’on atteint l’âge de 4 ans,un drôle de phénomène qui fait que d’un coup d’un seul on prend conscience que ce qui est peut tout aussi bien ne pas être.De 4 à 6 ans c’ est la période des premières angoisses de mort.On se dit : ceci est ainsi et pourquoi pas l’ inverse ? C’est se mettre le cerveau à l’ envers,c’ est effectivement le début de la critique non? Et donc de la philosophie.Ensuite ce néant métaphysique on le rempli de ce que l’on veut.Présence divine pourquoi pas.On peut aussi le laissé vide.

  9. d’abord je ne suis pas une « petite amoureuse des blogphrases », c’est dit
    ensuite : oui, le rire est dans la chute, la chute obligatoire avec des visions de l’amour et du sexe si opposées : d’un côté les sentiments/le mariage – présentés comme des « meringues », de l’autre le type sans complexe, grand amateur de parties de jambes en l’air, délestées du poids de la relation
    Quoique : cette chute, on la sent un peu venir. Le « follement amoureux », les épousailles : le détachement de l’auteur est palpable. Ces gros éléphants nous annoncent l’arrivée de la petite souris en fin de phrase, le dragueur invétéré qui s’interroge s’il va – entorse à sa règle – laisser son vrai n° de téléphone à une fille.
    J’ai souri deux fois en fait (pas en relisant la phrase). Simplement le fait d’imaginer que l’auteur (le « tu » universel ne désigne selon moi que l’auteur ou les hommes qui pensent comme lui) est le genre d’homme à donner des faux numéros de téléphone aux filles, plus généralement aux gens « contraints ». Qu’il maquille son n° de téléphone, ça me fait rire. Le fait que ce soit comme un réflexe, une hygiène de vie, accentue la drôlerie à mes yeux.
    Je trouve réjouissantes ces scènes de la vie ou de la littérature dans le registre du « je t’aime, moi non plus ». Voir les relations de Paul et Justine dans l' »équipée malaise » d’Echenoz.

  10. Je fluote :

    Le déclenchement de l’amour n’a pas besoin du réel.
    Le rire doit beaucoup au déferlement du réel.

    Mais alors, le déclenchement de l’amour par le rire peut-il exister ?

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