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Blog-phrase numéro 6

Livre

Jérôme Lindon, Jean Echenoz, Minuit, 2001

Phrase

« Ça convient tout à fait, L’équipée, ça me rappelle Victor Segalen, c’est bien, on garde. »

 

Dans ce petit livre, Echenoz raconte ses rapports avec son éditeur, Jerôme Lindon, fondateur des Editions de Minuit, mort l’année précédente. Pas exactement un livre hommage. Un hommage discourt beaucoup, Echenoz ne fait que le raconter. Le mieux qu’on puise faire avec un disparu c’est de le raconter.

Là il est question du deuxième manuscrit rendu par l’auteur, au début des années 80. Comme le titre, La Vie malaise, ne plait pas à Lindon, sa fille Irène a proposé L’Équipée malaise. Un livre c’est assez important pour un écrivain. Et le titre qu’il porte, qu’il portera éternellement – ce livre s’appelle toujours, trente ans après, L’équipée malaise. Entre un éditeur et un écrivain il ne saurait y avoir de discussion plus importante qu’une discussion sur un titre de livre. Or le ton du récit est simplissime, presque enfantin (« c’est bien »), familier, notamment ce « on garde » qu’on croirait prononcé par une mère de famille lors d’un tri de déménagement. Ce qui ailleurs étalerait de la confiture pédante, l’évocation d’un autre écrivain (wikipedia nous informe que Victor Segalen est un écrivain né à Brest), est traitée à minima : « ça me rappelle Victor Segalen » comme on dirait : ça me rappelle ma chambre d’étudiant.

L’exception traitée sur le mode quotidien, c’est la méthode Echenoz, dont son Ravel est à ce jour le meilleur exemple. On pourrait presque en tirer une prescription-théorème : le plus important, traite-le stylistiquement avec le plus de désinvolture. Ou plutôt : inutile de souligner l’importance de faits dont il est entendu qu’ils sont importants. A quoi bon signaler qu’on est nerveux lors d’un premier rendez-vous avec un éditeur, ou très attentif au titre d’un livre : ça va sans dire. Ecrire c’est aussi savoir taire ce qui va sans dire.

La familiarité de la phrase citée tient d’abord dans un seul mot, un pronom, un petit mot tout menu : « ça ». Ecrit deux fois. « Ça » appartient au registre familier. Abréviation orale de cela. Les gens distingués, ou qui veulent se distinguer, disent « cela ». Echenoz ne distingue pas le livre. Ce qui le distingue, ce à quoi il consacre son temps et sa vie, il ne le distingue pas. Parce qu’il va sans dire qu’un écrivain tient à ce qu’il écrit.

Quelques pages plus haut, Echenoz fait dire à Lindon à propos d’une autre manuscrit : « Je ne trouve pas ça bon ». Et, quand l’auteur désemparé sort de sa poche un autre idée de roman : « ça me paraît bien difficile pour vous, comme projet. »

Presque un réflexe. Dès qu’il est question d’un livre, le ça apparaît :

-A propos de la sortie de Cherokee : « Pas un best-seller mais quand même, ça ne marche pas si mal. ».

-A l’éditeur qui lui demande où il en est de la rédaction en cours, « je réponds que ça va, que je travaille, et que ça suit son cours »

-A propos de a fin de Nous trois, relu à la lumière des réserves émises par Lindon : « effectivement, ça ne va pas très bien ». Plus tard, l’éditeur validant les retouches, s’écriera « Allez on envoie ça tout de suite à l’imprimerie ».

Ça = le livre. Comment le nommer autrement. Autant s’en tenir à ce neutre, où pourrait s’entendre l’objectivité d’un processus, l’impersonnalité de la machine textuelle au travail, et pourquoi pas l’usine de l’inconscient, mais où, plus surement, Echenoz n’étant pas théoricien, il faut entendre la discrétion bonhomme des conversations quotidiennes : ça roule ? / tranquille. Au café c’est ainsi qu’on résume sa journée, en la minorant. Echenoz reporte plus loin leur dialogue de retrouvailles après un mois de fâcherie. Alors comment ça va ? demande Lindon. Ca va comme ça, répond l’auteur. Ah bon ? et pourquoi ça ne va pas ? relance l’autre.

On pense au comique beckettien. C’est Lindon qui a découvert Beckett. La belle et pathétique chétivité de la condition humaine.

C’est pourquoi, quand Jean Echenoz, l’un des écrivains les plus importants d’après-guerre, résume sa collaboration avec Jérôme Lindon, plus grand éditeur du siècle, par : « Ca continue comme ça, je lui apporte un livre tous les deux ou trois ans », il ne faut pas voir seulement une démythification de la littérature, ou du couple écrivain-éditeur qui fascine les imbéciles. C’est toute l’existence, toute la vie, qui se trouve ramenée à sa tendre petitesse. Et maintenant que le ça a été repéré, maintenant qu’on le cherche (et le trouve) partout dans ces 70 pages, il apparaît que la phrase citée ci-dessus est une sorte de marqueur médian du livre (p36), située pile à équidistance de la première phrase (« Ça commence un jour de neige, rue de Fleurus à Paris ») et de la dernière (« Ça s’arrête un matin gris dans une rue de Trouville »).

9 Commentaires

  1. Je reviens vers Echenoz qui dit tant l’air de rien.
    Voici un ça qui désigne carrément un partie de la vie du héros dans « Des éclairs » :
    « Avec tout ça, qui est allé vite comme toute sa vie, Gregor va sur ses cinquante-cinq ans. On ne se rend jamais compte à quel point c’est rapide alors que les journées traînent en longueur et que les après-midi sont interminables. » Echenoz, Des éclairs, Éditions de minuit p. 124.

    J’aime cette deuxième phrase où l’on retrouve le ton et le point de vue narratif de la fameuse « On s’en veut quelquefois de sortir de son bain.» de Ravel.

    • Oui, et je note aussi la quasi oralité de la première phrase : avec tout ça, va sur ces
      Cet aspect de la prose d’Echenoz est très peu relevé, dommage. C’est plutot moi qui passe pour le grand oraliste à cause que j’ai fait parler es jeunes -car les jeunes c’est bien connu ont le monopole de l’oralité ; un adulte, lui, parle comme un livre

      • Sauf que dans « Fin de l’histoire », tu as exploré l’oralité adulte aussi, non ?

        A propos de tes écrits et de leur oralité, tes propos sur la concision d’Echenoz, dans l’Antimanuel, étaient justes, imagés et drôles : «Il balance cinq fois plus de bois qu’il n’en faut, puis taille dans le superflu. » p. 167

  2. Chouette, un nouveau blog-phrase.
    Sur qui? Echenoz.
    Ouh là, Echenoz par Bégaudeau, beau programme.

    Merci, François, de nous parler d’Echenoz et de sa volonté de dépouiller son style pour aborder ce qui est important pour lui.
    Ce que je découvre, aussi, chez Echenoz, dans « Des éclairs »  que je lis actuellement, c’est sa capacité à mettre dans la forme de sa phrase, l’idée décrite par les mots. Ce que tout auteur cherche probablement à faire, Echenoz y excelle.

    Par exemple, ici, pour évoquer un cerveau en ébullition permanente, le lecteur est assailli de mots comme le héros par ses idées:
    «  Or le désœuvrement n’est pas son genre comme il ignore tout de l’ennui, ordinairement trop occupé par le fil de sa pensée qui fonctionne seule à plein temps, malgré tout, presque sans qu’il le décide.»
    Des éclairs, p.93, Éditions de Minuit, 2010.

    Ou encore ici dans la description splendide du spectacle de la fée électricité mis en scène par l’ingénieur, héros du livre.
    Le tempo et la vision de la scène sont non seulement présentés par le sens des mots mais on les imagine aussi grâce au rythme de la phrase, aux ajouts des propositions :
    «  Mais quand Gregor se met, dans un fracas tonnant, à faire courir entre ses mains des courants qui dépassent deux cent mille volts vibrant un million de fois par seconde et se manifestant par d’éblouissantes vagues phosphorescentes, quand lui-même se métamorphose en un long déluge de feu, toute la salle hurle jusqu’à la fin du phénomène. Après quoi, dans le silence progressivement rétabli, le corps immobile de Gregor et ses vêtements continuent un moment d’émettre des vibrations et des halos de lumière, faiblissant très lentement jusqu’à l’obscurité totale revenue, dans un silence de crypte que ne trouble même plus le souffle, coupé, du public. »
    Des éclairs ,p.63, Éditions de Minuit, 2010.

    Dans « Ravel», la musicalité des phrases est un régal aussi, mais j’ai dépassé, je crois, le seuil légal de citation.

    • @Cathy_44: ça m’étonnerait que tu aies atteint le seuil légal de citations ; en tout cas, tes citations donnent bien envie de retourner dans les textes d’Echenoz. Personnellement, ma prochaine cible, c’est sa traduction des Macchabées (la bible).

    • beau prolongement au blog
      merci

      • Je te remercie d’utiliser le terme de prolongement, et me demande si mon post le mérite vraiment car, après réflexion, je l’ai trouvé trop éloigné de ton sujet. Du genre, «  j’écoute vite ce que tu dis puis j’embraye sur mon truc à moi ». Je déteste cette posture dont je suis malheureusement coutumière.

        D’ailleurs, ce n’est la pas la première fois que je me pose la question du commentaire à tes blogs-phrases. Qu’espères-tu des sitistes quand tu postes tes blogs-phrases ?
        Un silence religieux ? M’étonnerait de ta part, et, cela nous ferait trop de peine un blog-phrase, tout seul, sans réaction.
        Un ajout, des précisions ? Cela se révèle souvent impossible, vu que tu as bien réfléchi au sujet, il y a peu de chance qu’on ait un truc à ajouter.
        Des remerciements plats qui ne proposent rien ?
        Bref, François, pourquoi blogs-phrases-tu sur une page ouverte aux commentaires ? Est-ce différent pour toi que d’écrire dans un magazine ? Quelle est l’idée ?

  3. « ça » en musique :
    http://www.youtube.com/watch?v=dwthgoaqbmU
    j’achète le livre d’Echenoz pour la fête des pères, ça vmouche pour mon père qui vient de signer son 1er contrat avec un éditeur

    • @Helene: ouais mais ce ça là, moi j’l’avais déjà posté un jour d’ia longtemps dans la playlist,

      -avec ce blog-phrase, l’histoire sur le titre me titille un peu un peu comme pour le choix d’un prénom
      ou d’un film
      Bleu pétrole, pourquoi au fait?
      les bleus de travail? la mer pas loin?

      on retrouve la réflexion sur l’oralité en littérature ici c’est ça?
      mais quand même, un peu en parallèle de la discussion sur l’éducation, le cadre à suivre avant de pouvoir le questionner tout ça, j’ai l’impression que l’oralité claque bien dans un texte quand elle s’y enlace avec des termes plus châtiés ou des tournures de phrases mieux construites non?
      chose dans laquelle vous n’êtes pas loin d’exceller Doc,

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