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Blog-phrase numéro 5

Livre

La conquête du monde, Sybille Grimbert, Léo Scheer, 2012

Phrase

« Chose étrange, il avait un Bic dépassant de sa poche poitrine, or que faisait un Bic chez les morts, qui n’ont pas besoin d’écrire puisqu’ils sont omniscients ?  »

 

Ludovic, quadragénaire doux dépressif, est réveillé par un homme qui lui prend la main. Cet homme, habillé en blanc, semble un fantôme. Ludovic se pense au royaume des morts et ça ne l’étonne pas plus que ça. Alors que nous sommes jusque-là dans un roman réaliste –un roman qui se cantonne au cadre du possible—, aucune mention de la bizarrerie de la situation dans les lignes qui la décrivent.

Lorsqu’enfin survient une expression pour marquer le coup, « chose étrange », on pourrait penser que voilà, c’est fait, la narration a pris la juste mesure de la situation. Mais c’est le contraire. C’est très bizarre de signaler qu’une chose est bizarre quand elle est manifestement bizarre. Vous marchez dans une rue de Paris. Non, de Dijon. Vous marchez dans une rue de Dijon. Débouchant d’une cour d’immeuble apparaît un kangourou. Le soir vous racontez à un ami : J’étais rue de la Moutarde, et, chose étrange, un kangourou a débouché d’une cour d’immeuble. Paradoxalement ce « chose étrange » minore le phénomène. « Chose étrange » est d’ordinaire utilisé pour attirer l’attention sur le caractère remarquable d’un phénomène quand ce caractère n’apparaît pas d’évidence. Dans la phrase de Sybille Grimbert, la signalétique de l’étrangeté est soit trop faible, soit trop marquée. Quelque chose sonne faux. Cette dissonance donne le ton de ce qui suit. Le ton doucement humoristique de l’ensemble.

Car le plus fort de cette phrase n’a pas encore été dit. Mettons que notre piéton dijonnais ait raconté comme suit : J’étais rue de la Moutarde, un kangourou a débouché d’une cour d’immeuble, et chose étrange, il a traversé sans regarder. Du côté de notre Ludovic, la chose étrange n’est pas qu’il se retrouve (croit-il un instant) dans l’au-delà, mais que l’homme en face de lui « a un Bic qui dépasse de sa poche poitrine… ».

Ce décalage dans l’appréciation de la situation est la structure de bien des blagues : un homme en aperçoit un autre qui sort nu de sa voiture, et il est consterné : consterné de l’avoir vu se garer si mal. Ou ces fameux poissons rouges qui se croisent dans un bocal, l’un confiant à l’autre qu’il n’arrive pas à se faire à l’idée qu’on est jeudi.

Appelons ça de l’humour absurde.

L’absurde n’est pas le contraire de la logique. L’absurde emprunte à la logique ses outils, qu’on appelle des connecteurs –des connecteurs logiques. La prose de Sybille Grimbert en est saturée. Rien qu’ici : or… puisque. L’absurde raisonne, sa drôlerie tient à cela : il raisonne au milieu d’une situation irrationnelle comme un capitaine en plein naufrage s’inquiéterait de ses chaussures mal cirées.

C’est en ce point que La conquête du monde est un roman kafkaïen. L’adjectif est si galvaudé qu’il faut insister. On dit bien : kafkaïen. Intimement, stylistiquement. Ni bureaucratie, ni homme-insecte, ni prescience du totalitarisme, ni Château, mais de la logique plaquée sur de l’absurde, du bon sens sur du biscornu. Kafka, c’est la réaction légèrement déplacée, l’infime décalage. Deux types sonnent à la porte de K pour le convier à son procès. Bon, il n’état pas au courant, et ne sait pas de quoi on l’accuse, c’est un peu étrange quand même non ? Suivront 200 pages où les divers interlocuteurs de K lui tiennent des propos très articulés pour lui signifier qu’effectivement sa situation est critique. Jusqu’à la fin, où, chose étrange, K est assassiné sans savoir pourquoi.

La logique est capable de tout. De tout démontrer. Y compris les thèses les plus manifestement dérogatoires au juste. L’humour juif n’a pas attendu que la logique se mette au service du pire pour en jouer, la retourner, lui faire tout dire, et donc montrer qu’elle n’est décidément pas fiable. Grimbert s’inscrit dans cette lignée, sinon confessionnelle, esthétique. Elle entame le crédit de la logique en l’utilisant absurdement.

Un roman n’est pas de la philosophie. La philosophie raisonne. Un roman ne raisonne pas, ou alors c’est pour déglinguer de l’intérieur la mécanique du raisonnement.

La philo croit à la vérité, le roman un peu moins. S’il y croit quand même, il ne pense pas qu’une démonstration soit propre à l’exprimer. Puisqu’on peut tout démontrer. Sa contribution à la vérité consiste d’abord à jeter le soupçon sur la forme même de la démonstration. Prendre les outils pour subvertir leur usage et montrer leur faiblesse –une truelle pour enfoncer un clou.

A ce titre il n’y a d’écriture que sceptique. C’est pourquoi il est effectivement étrange qu’un mort, qui ne doute de rien puisqu’il sait tout (« omniscients »), puisqu’il a désormais sur la vie un point de vue totalisant, écrive. L’écrivain aime bien s’acoquiner avec les morts, prétendre que ce sont les morts qui tiennent la plume, mais il devra se résigner à l’idée que ce sont bien des vivants qui écrivent, que l’écriture est, dans son incomplétude, la marque de la vie. Ludovic est donc parfaitement logique en s’étonnant que le mort ait un Bic, et comme il se doit cette logique repose sur la métonymie très discutable qui associe ce Bic et la littérature. Encore du nécessaire plaqué sur de l’arbitraire.

On peut alors préciser : la littérature ne casse pas la logique pour promouvoir l’illogique, elle substitue à une logique une logique plus subtile, une logique a-rationnelle, une logique un peu fofolle.

12 Commentaires

  1. L’absurde se pare des atours de la respectabilité pour dynamiter la logique de l’intérieur : il travaille sournoisement, en profondeur. On ne l’attend pas, il surgit (j’allais écrire « et souvent il mord »). C’est le cas ici. Ce rire engendre évidemment une incompréhension, voire une angoisse chez ceux qui sont obsédés par la logique… et enchante les autres (si je schématise).

    L’humour absurde me semble intemporel en ce qu’il suscite des réflexions véritablement ontologiques (par rapport à d’autres formes comiques qui « vieillissent »). Ainsi, Ionesco pose la question du langage dans « La cantatrice chauve ».

    De plus, je trouve que le décalage entre la forme (sérieuse) et le fond (insensé), inhérent à l’absurde, permet d’échapper à des situations attendues ou induites par une forme de comique « bourgeois », où les typologies des personnages sont solidaires des situations qu’ils vivent : par exemple, on sait que le méchant d’une comédie au cinéma sera souvent ridiculisé, parce que la morale l’exige. Même constat chez Molière. L’adéquation suscite un rire de confort, qui valide nos certitudes. L’absurde n’est pas là pour nous réconforter. Il questionne, secoue, stimule. Alors oui, si on y est sensible, le rire s’ébroue, mais la pensée suit aussitôt.

    Enfin, si l’absurde paraît si élégant, c’est justement parce que ce rire ne s’affiche pas, qu’il ne clignote pas de mille feux. On peut, je pense, l’appliquer au cinéma, à la littérature : en vrac, Ionesco, Dubillard, OSS 117, « Buffet froid »… et ici, dans la phrase de Grimbert. Encore une fois, l’absurde nous laisse la possibilité d’exister.

    • Bien dit tout ça, avec une nuance sur Blier, où tout est tellement déréalisé et surécrit qu’on s’installe très vite dans une sorte de routine de l’étrange. Il n’y a plus ce plaisir du surgissement de l’incongru, puisque tout est incongru

      • Oui, il y a cet aspect. Mais je ne sais pas si je l’appliquerais à l’ensemble de ses films. Je pense notamment à « Beau-père » où le réalisateur opère un glissement, à partir d’un fait qui s’inscrit dans la tragédie du réel : un accident de voiture, la mort. Le début de l’histoire baigne dans un réalisme plutôt cafardeux, jusqu’à ce que la relation entre les deux personnages principaux dérape imperceptiblement. La rupture de ton me semble encore plus effective dans « Les Valseuses » : le passage avec Jeanne Moreau introduit une noirceur qui surprend et annonce d’autres films (je mettrais presque cette apparition en relation avec celle de Carole Bouquet dans « Buffet froid », pour son aspect quasi mortifère) : alors peut-être que ce qui précède relève d’une incongruité. Joyeuse. Pétaradante (la scène du caddie). On passerait alors du clair à l’obscur.

        Blier construit des débuts de film souvent tonitruants (« Tenue de soirée », « Préparez vos mouchoirs », « Calmos »…) comme s’il fallait provoquer le bourgeois, lui en mettre plein la tronche. A ce moment précis, c’est certainement sur-écrit et et sur-interprété. Et ça ne tient parfois pas la distance parce qu’il faut garder le rythme (je trouve « Tenue de soirée » très ennuyeux à la fin…).

        • J’aurais tendance à trouver que ça ne tient jamais la distance. Manque d’air. Vase clos des mots d’auteur.
          Blier est un auteur de théatre, fondamentalement.

          • Oui, la preuve, c’est qu’il s’est orienté vers le théâtre. Le début de « Buffet froid », ça lorgne vers Dubillard, Ionesco (entre autres exemples).

  2. Rooh , ben c ‘est malin , je connais la fin du procès maintenant.

  3. « Comme en ce tout début de journée peu de monde se trouvait là, Ferrer risqua trois regards par les entrouvertures. La microsynagogue était à peu près nue, trois chaises autour d’une table basse. Même chose dans la microchapelle avec pot de fleurs en sus, autel, portrait de la Vierge, registre accompagné d’un stylo-bille et deux avis manuscrits: l’un mentionnait la présence du saint sacrement, l’autre priait de ne pas emporter le Bic. »
    A chaque blog-phrase, un petit extrait d’Echenoz, on essaie de trouver une articulation possible.

  4. Bonjour François Bégaudeau

    Votre analyse pour un dimanche matin donne le vertige.
    Je la relirai ultérieurement.
    J’avais une question qui me taraude depuis la création de ce blog phrase qu’est ce qui motive votre choix? question sans doute absurde dans l’étendu des publications,comment retenir une phrase parmi tant d’autres.

    Juste une remarque dans l’analyse de ce blog phrase 5,lorsque vous évoquez que la contribution du roman à la vérité consiste à jeter le soupçon sous la forme même de la démonstration, faites- vous référence aussi à Nathalie Sarraute?

    Se ballader à Dijon rue de la moutarde quoi de plus pittoresque,faut il encore ramener un pot.

    • C’est au petit bonheur des lectures du moment.
      Ensuite ça fait une paye que je souligne des phrases quand je lis, soit parce que je les trouve mal foutues, soit parce qu’au contraire elles me semblent bien frappées. Il y a des phrases, comme ça, dont on aperçoit tout de suite qu’elles contiennent une charge explosive, qu’elles sont des zones de grande densité. Là le lecteur est comme un détecteur de mines, ses capteurs clignotent, il s’arrete, déterre la bombe, la regarde.

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