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Blog-phrase numéro 4

Livre

Un homme louche, François Beaune, Verticales, 2009

Phrase

« Céline était aussi belle à cette buvette qu’une reine. »

Quelque chose ne va pas.

Si quelque chose ne va pas, on a affaire à une maladresse ou à du style. Le style c’est peut-être une maladresse concertée ; non pas une langue en pleine possession de ses moyens, mais une langue qui s’ampute volontairement, se rend bancale. Une langue tordue, une langue qui fourche comme il arrive qu’un homme louche.

Qu’est-ce qui ne va pas ?

Qu’on prenne encore dix secondes pour observer, ou plutôt entendre.

Ça dissone.

Ça saute à l’oreille.

Qu’est-ce qui ne va pas ? L’ordre des groupes de mots. L’ordre attendu, habituel, convenu, c’est : Céline était aussi belle qu’une reine à cette buvette. Avec la ponctuation : Céline était aussi belle qu’une reine, à cette buvette. Ou, plus conforme encore : A cette buvette, Céline était aussi belle qu’une reine. La maladresse volontaire consiste donc à incruster « à cette buvette » dans le fragment conventionnellement insécable « aussi belle qu’une reine ».

Pourquoi faire ça ? A quel effet voulu sacrifie-t-on l’harmonie ? Réponse grossière : au réalisme (ainsi avance l’art : des formes académiques déformées par une poussée de réel). Réponse un peu moins grossière : au matérialisme. Ou encore : au relativisme. A l’idée qu’on est toujours relatif à un moment et à un lieu. Qu’il n’y a d’être qu’en situation – existentialisme ? L’hommage à Céline, par le narrateur Jean-Daniel Dugommier, vaut à ce moment précis, à cet endroit précis, près de la buvette dont Céline vient de s’approcher. Aussi céleste soit l’amour, il a toujours lieu quelque part. En l’occurrence l’ordre bancal des mots laisse entendre que ce quelque part n’est pas un fardeau en dépit de quoi de l’amour peut voler, mais qu’il fait partie de la chimie sentimentale. La buvette n’est pas seulement un décor, un fond de tableau, mais l’agent principal du déclenchement amoureux – est-ce cela que Deleuze entend lorsqu’il dit qu’on aime toujours « un ensemble » ?

On pourra voir là-dedans une démythification. L’amour céleste mis plus bas que terre, ramenée à hauteur de buvette. Or il n’y a là qu’une douce ironie — celle qui consiste à rappeler que nous autres humains sommes des êtres de matière œuvrant dans la matière. Notre poésie ne saurait s’épancher que dans la prose d’ici-bas. Nous sommes le produit d’une hybridation entre le pur et l’impur. Or le pur est inclut dans l’impur, donc disons que nous sommes impurs.

Un récit amoureux soustrait à une situation ment. Ment sur comment nous aimons. Sur ce que c’est qu’exister quand on appartient à l’espèce humaine — les écureuils c’est différent, on en reparle. « Céline était aussi belle qu’une reine » mentirait par omission, par omission de la matière, par omission du contexte, de l’environnement. Que font des amants ? L’amour, plus ou moins souvent. Mais pas seulement. Une histoire d’amour juste raconterait le reste, inscrirait les pics de l’histoire (premiers regards, baiser, sexe, déclaration, friture, rupture) dans une continuité matérielle où le couple va son petit bonhomme de chemin, sans histoire. Des amants mangent. Achètent une lampe. Nourrissent des canards au parc. Autant de faits qui se passent quelque part. Même en balade en voiture, le quelque part les suivra partout : « On chante les tubes en chœur, on s’embrasse aux feux rouges des villages, même entre les virages, on s’arrête faire l’amour sur le parking du Mondial Moquette de Nyons. » (p 217)

37 Commentaires

  1. L’amour ne peut se dissocier de l’environnement dans lequel il nait et prospère. Cette idée développée dans ce blogphrase m’est restée et me traverse parfois l’esprit lors d’une lecture.
    Par exemple, dans la nouvelle « quinze ans, tireur d’élite » extraite d’ »Emporium », recueil de nouvelles d’Adam Johnson, le héros Tim (15 ans) fait un jour la rencontre de Seema, jeune fille qu’il perçoit ainsi :
    « une belle plante d’environ 16 ans, au teint feuille de laurier contre le tatami bleu, sur lequel elle s’échauffe, équipée de genouillères et d’une protection de cou »
    A ce moment, Tim n’est pas encore amoureux d’elle mais c’est imminent. Le tatami est central : il évoque le dojo, les mouvements, le bruit, les odeurs sportives. C’est aussi le support sur lequel Tim et Seema vont combattre, combat spontané, tout à fait décisif pour la suite de l’histoire. Enfin, la couleur bleue du tatami donne à la jeune fille son teint de belle plante d’origine indienne.
    Plus loin dans le récit, Tim se rend au domicile de Seema pour tenter de la voir et lui parler : « Seema se trouve dans l’arrière-cour, en pantalon et polo kaki, le polo orné de l’insigne du refuge pour animaux le plus proche. Elle nettoie le barbecue sans conviction…j’aimerais centrer mon réticule (l’axe de la lunette de son arme) sur une pomme ou une poire au-dessus d’elle puis tirer à travers la queue pour que le fruit lui tombe juste dans la main. »
    Ici, Seema est belle au barbecue comme une reine.

  2. avec plaisir Helene,juste un dernier avis pour prolonger cette discussion sur cette fin tout du moins surprenante.
    A dire vrai elle tord la certitude de la première phrase en semant le doute.Amis lecteurs et lectrices je gagne ta confiance:je me présente.J’ai 15 ans,un rang à tenir de « fan » de tennis, futur champion de tennis assurément ,des rêves et des idéaux plein la tête c’est mon été 86 avec un objectif crucial …c’est une tranche de ma vie que je vais te raconter
    jusqu’à la page 305 et là oh surprise: pris dans le tourbillon des mots tu ne relèves pas lecteur(trice)(ou tu ne veux pas relever la chute).L’auteur est un farceur:en fait notre sympathique ado est « un spécialiste familial du foot »,je pése mes mots. Sérieux pas sérieux.
    Le romancier n’ayant pas vocation à dire vrai,son imagination ne laisse rien au hasard.Par ce détail,le récit prend une autre dimension, plus « politique ».Faire le choix de départ d’un sport tel le tennis (et sa représentation élitiste ) pour terminer sur un sport à représentation plus populaire tel que le foot c’est entrainer notre « héros »communiste tendance léniniste dans un comique de situation bagarreuse et d’intégration (citadin/campagne).L’enjeu du récit s’en trouve ainsi modifié, plus cocasse (maladresses…) pour notre plus grande satisfaction et bonheur.Dans cette compétition amoureuse les rapports de classe ne sont plus les mêmes…

    • @PLUME 1: si tu veux, prolongeons, un peu. Je te parle de mémoire car ça fait quelques mois que j’ai lu « la blessure la vraie ». Ce qui reste c’est bien sûr la séparation nette du récit en 2 : la quête amoureuse de l’adolescent, récit agréable à lire, drôle (« content/pas content », les revers, les plans tordus) et même assez intime (je pense que FB a mis beaucoup de lui adolescent – je crois qu’il l’a dit d’ailleurs) ; et la fin, le récit qui prend un tour dramatique (la mort du cinéaste, l’implication de son pote, son implication indirecte, la peur de la prison).
      Cette fin déconcerte car on passe d’un quotidien relativement paisible (les vacances, les potes) à une sous-réalité sombre et inquiétante, un cauchemar dans lequel est plongé François et qui s’étire – et on s’interroge : réalité ou cauchemar? cauchemar ou réalité ?.
      Mais cette fin moins facile pour le lecteur que le reste du roman permet au livre de ne pas se finir. Mieux vaut un récit qui se termine par un point d’interrogation que par un point. Le récit n’est ainsi pas clos, on y revient pour cogiter dessus. Et on a beau réfléchir, on est condamné aux hypothèses, à la subjectivité.
      Et comment interpréter à la fin le retour à la narration du début dans la voiture familiale ?
      A propos, FB, je voudrais savoir si tu t’es inspiré d’un livre pour construire ton roman et si oui lequel.

      • @Helene: Prolongeons Hélène…François Bégaudeau se fait discret.
        L’auteur se place dans le fictionnel,par cette fin son imagination débordante à la limite du fantastique lui permet d’effectuer un pas de coté avec le « roman réaliste »
        La lecture ouvre des champs infinis d’interprétations suivant l’angle de vue qu’on souhaite placer.Si on l’aborde d’un point de vue psycho ,on sera effectivement tenter d’y percevoir un cauchemar,un rêve .
        Si on se place sur l’hypothése de la forme sans chercher à le plaquer sur une réalité potentielle ,je ressens la capacité de l’auteur à prendre des risques et des libertés avec la langue, puisque nous sommes dans une fiction,une représentation de l’imaginaire.
        Le retour à la voiture familiale du début est un peu à nuancer.En effet, le début commence avec un « je » où s’entremêle plusieurs associations possible l’auteur lui même?,son personnage fictif? mais également l’identification du lecteur qui lit.Il faudra attendre la 305 page pour connaitre l’identification du narrateur portant le même prénom que l’écrivain.Entre le déroulé de ce récit je me souviens de cette phrase (je ne la situe plus dans le roman ) : »on ne revient pas de 86″ redondante 3 fois.Le « je » devient un pronon indéfini « on » qui associe un aspect plus universel et annonce indirectement en amont cette fin déconcertante.Je ne sais donc pas s’il s’agit au final d’un récit en point d’interrogation .Ce qui m’échappe c’est sa dimension religieuse .

        • @PLUME 1: @Helene

          Ne pas négliger le titre. Il est prémices aux délices du contenu de l’oeuvre.
          Début/réalité, épilogue/surréalisme. Dans la blessure la vraie François Bégaudeau joue. Il joue juste (pas encore lu). Dès les vingt premières pages il y a du jeu. A moins que là où je ne vois du jeu, il dise vrai et vice-versa.

          FB a volé la vedette à l’homme louche (merci Jérémy ;))

          • @Ph: Le titre : n’explique pas le livre, il est dans la même veine que lui, il se retrouve dans le texte (je crois). Le jeu avec le lecteur commence dès le titre.
            Je suis d’accord avec toi Ph : dans « la blessure la vraie », FB joue avec son lecteur. Mais il joue aussi avec lui-même : il s’amuse à se raconter adolescent en « s’augmentant »(« si on disait que j’étais un super joueur de tennis »)ou en « se diminuant » (dans la réalité c’est rare d’enchaîner autant de loupés), tout en passant forcément par des moments autobiographiques. Lesquels ? bien sûr personne ne le sait, sauf l’auteur, qui en joue aussi – un peu.

          • @Ph: Je rejoins cet esprit du jeu,cette sensation ludique rendue par le travail de l’auteur ,c’est à cet aspect que je songe lorsque j’évoque le caractère jubilatoire dans mon commentaire ci dessous.La réciprocité du jeu vaut pour la lectrice que je suis,je me réjouis de retrouver un plaisir enjoué,dynamique et vitaliste à la lecture des ouvrages de F.B.
            Quant au titre de cet ouvrage je lui laisse sa part énigmatique,son mystère.

        • @PLUME 1: à te lire, je me dis que pour prolonger sérieusement il faudrait que je me replonge dans le roman. Je réponds quand même à ton post.
          Tu identifies ma perception de l’histoire comme « psycho » : je t’avoue que je n’aime pas ce terme de « psycho », je pense que j’ai simplement l’approche d’un lecteur lambda : je m’identifie au personnage du livre – sinon pourquoi lire ? Mais c’est intéressant d’apprendre qu’il existe d’autres approches (celle de la forme). En général, je trouve qu’on parle facilement de « psycho » là où il y a seulement de la sensibilité.
          Enfin, je suis extrêment intéressée et intriguée quand tu écris : « Ce qui m’échappe c’est sa dimension religieuse ». Qu’est-ce que tu veux dire ? Tout livre aurait-il une dimension religieuse et tu ne la trouves pas dans ce livre ? ou : ce livre a cette dimension religieuse mais tu as du mal à la définir ? Sur ce côté religieux, on sait que FB a abordé la religion sous un angle particulier, celui de la littérature et de la fiction. Je pense que le religieux n’est jamais absent de ses livres mais sous une forme inhabituelle.

          • @Helene: Helene nous alimentons le blog 4.Toutefois nous n’empêchons pas les internautes de s’en tenir à la phrase tirée d’Un homme louche.
            Pour te répondre:
            Je n’avais pas l’intention d’identifier ta perception de l’histoire comme « psycho ». D’une part,ne te connaissant pas je ne me serai pas permise.D’autre part mon propos était plus sommaire,commun à savoir qu’il y a (selon ma perception et la tienne aussi) autant d’interprétations possibles que de lecteurs potentiels (suivant son âge,sa personnalité,son milieu,son histoire,sa profession ,son statut etc)Le lecteur « réécrit » l’histoire.Je formulai juste une approche,un hypothèse d’angle de vue.Lorsque j’emploie le mot « psycho »(volontairement écourté dans ses lettres pour ne pas l’associer à la psychologie ou sciences s’y apparentant)je ne cherche pas à m’éloigner d’une approche littéraire c’est plus une manière de résumer,de regrouper un état d’esprit ,des sentiments et comportements humains (affect,trouble amoureux et visions descriptives et « hallucinatoires » à la fin du personnage dans ce roman). De la sensibilité bien sûr que oui,mais lorsque j’évoque le terme de « psycho » je fais surtout référence à la puissance de l’imagination (par opposition à un discours rationnel) au service de la langue française,riche à explorer pour inventer,innover un langage,faire émerger une écriture. Comme PH le souligne,F.B.joue.Il triture sa matière et ce pour notre plaisir et bonheur de lecture.Mes commentaires viennent comme toi sur la base de mes souvenirs de l’année dernière.Avec du recul,il en reste des traces.Certes j’ai repris ce bouquin à portée de main pour répondre à tes post,relu les toutes dernières pages pour partager ta proposition de parler de la « fin » de la blessure la vraie. Comme toi il faudrait que je me plonge à nouveau dans la lecture de ce livre pour être plus précise et c’est pourquoi j’écris « ce qui m’échappe c’est sa dimension religieuse ». Je vais essayer de préciser,je n’élargis pas cette phrase à d’autres livres.Je cherche simplement effectivement à mieux comprendre « cette dimension religieuse » que je perçois mais que je définis mal.Ma méconnaissance en ce domaine m’empêche peut être de mesurer la portée de certaine phrase.Par exemple en ayant relu les dernières pages, je bloque sur la phrase qui se termine par « TONY est né un 25 décembre et son frère s’appelle Joseph ça s’invente pas ». Je suis dans le flou même si je ressens cet héritage « judéo chrétien » de notre société.Je m’attache aux jeux de mots de l’auteur sans pouvoir l’ argumenter:je me souviens d’avoir été réceptive à la drôlerie et la dérision des phrases suivantes (pages 130 et 268) »Elle emprunte un quart du rond point de l’Aiguillon…J’en déduis qu’elle va vers la Faute »puis « Une pancarte L’Aiguillon la Faute orientée tout droit,une pancarte Hameau des crucifiés… » Drôlerie et dérision que je ressens direct car F.B. interroge nos réflexes,les tabous et représentations (fausses ou justes)mais le contenu « de cette dimension religieuse »je suis incapable de l’expliquer.Bref,Helene tu m’a donnée une piste en écrivant que FB aborde la religion sous un angle particulier.J’ai gardé en mémoire un moment de lecture qui pourrait illustrer ce que tu écris où il décrit le Pére Jean et sa capacité a effectuer un miracle,ranime un enfant mort.Je me souviens d’avoir stoppé ma lecture pour penser non à l’aspect religieux mais à BERNANOS et surtout PIALAT (cf Sous le Soleil de Satan) et l’influence du cinéma sur l’écriture pour les auteurs de la génération de F.B. qui ont été imprégné de films.
            Merci pour ces échanges HELENE.

          • J’ai pas l’air comme ça mais je suis avec attention cette conversation entre Hélène et toi, et je vous en suis très reconnaissante à toutes les deux.
            Sur la dimension religieuse j’en dirai un peu plus une autre fois, là je vous laisse déambuler dans ce motif librement
            Juste : la référence à Bernanos-Pialat y est, bien vu. ET c’est bien plus qu’une référence.

          • @Helene: j’aime bien tes posts très longs remplis de choses intéressantes. Je stabilote dans ton post : »Le lecteur « réécrit » l’histoire » – « lorsque j’évoque le terme de « psycho » je fais surtout référence à la puissance de l’imagination (par opposition à un discours rationnel) » – « Je cherche simplement effectivement à mieux comprendre « cette dimension religieuse » que je perçois mais que je définis mal.Ma méconnaissance en ce domaine m’empêche peut-être de mesurer la portée de certaines phrases  » : comme lecteur, ça ne devrait pas te poser de souci, puisque « tu « réécris » l’histoire », tu peux réécrire l’histoire en zappant ces allusions religieuses que tu dis ne pas comprendre complètement ; si tu cherches à analyser, effectivement ça peut te questionner, le questionnement est toujours intéressant, on a souvent la réponse longtemps après.
            Rendez-vous sur d’autres posts PLUME 1.

      • @Helene: je m’auto-réponds (réponse à la question ci-dessus) : la fin de « la blessure la vraie » est inspirée de « cosmos » de Gombrowicz.

  3. Helene je ne sais pas si ça phosphore sec parmi les internautes et si donner un avis sur un sujet peut s’avérer « casse gueule » ,tout du moins le bloggeur aura le mérite au moins d’essayer d’argumenter.
    Si je te réponds tardivement c’est pour des raisons de connexions ponctuelles sur ce site.

    Je suis tout aussi intriguée que toi par « la fin » de « la blessure la vraie ».Dans la spontanéité de la lecture ,je me suis arrêtée sur le rythme et l’oralité de cette phrase.Il faut un sacré souffle pour la lire.J’y ressens le plaisir pour l’auteur à s’autoriser à…à prendre des libertés avec la ponctuation,les points deviennent des virgules.
    Cette impression donne du corps à la phrase,les mots occupent l’espace de la feuille blanche dans une progression en crescendo , ça se meut,ça balaye tout sur son passage.C’est aussi une maniére de réfléchir sur la représentation de la jeunesse (sujet du livre?).La phrase utilise le présent ,commence par le regard du narrateur(adolescent) sur le cinéaste (« l’adulte »)qui prend trente secondes de recul face à la réaction de « ce jeune » avant de se mettre à rire.
    Il y a un caractére jubilatoire à voir comment l’auteur François Bégaudeau par la logorrhée renverse progressivement la scéne au bénéfice du narrateur qui subit au départ la situation.
    Etrangement par le choix de la longueur de cette phrase ,je pensais (et je suis peut être hors sujet) à l’influence (même inconsciente) du Neveau de Rameau de Diderot,je retrouve cette même énergie d’écriture quand je lis ce livre .Je pensais également à l’influence de Gombrowicz (pour le côté de l’immaturité,l’adulte qui soit disant a une forme et attiré par l’adolescent « plus malléable »).En effet ce cinéaste essaye par son rire de laisser une empreinte auprés du personnage de François qui est en pleine mutation tant dans sa tête que dans son corps. Ce qui expliquerai un retour sur soi et sur cet été 86 d’où la fin qui nous raméne au début .

    Sinon pour partager ton hypothése du Rêve ou hallucination.C’est plausible.
    François transfigure le réél.J’apprécie dans ses ouvrages le contraste entre une base du quotidien ,presque banal qui devient soudain extraordinaire voire içi fantastique (ces deux pôles exploités se retrouvent dans le dernier livre paru « AU début »).
    Pour la fin de la blessure la vraie, l’hypothése du rêve avant que le narrateur ne revienne brutalement à la réalité par le réveil.
    Je ne sais pas.Faut il y trouver une part de la réponse à la page 287 « Seul,on se fait un film.On se regarde faire » ;comme lorsqu’on est endormi et qu’on se réveille en se rappelant du rêve..J’ai retrouvé cette écriture serrée dans un des chapitres de Vers la Douceur lorsque François bégaudeau transcrit et nous fait partager le rêve de Jules assoupi.

    Je serai trés curieuse de savoir comment va appréhender et interpréter cette fin le réalisateur qui travaille à l’adaptation de La blessure,la vraie.A suivre…..

  4. « Seul dans son manteau, Ferrer contourna l’église ». »Seul dans son manteau », c’est un peu comme « belle à la buvette ». Félix Ferrer est seul et il porte un manteau, alors il est « seul dans son manteau », c’est la solitude incarnée. Je ne refais pas ta superbe démonstration sur la justesse d’une description « en situation » (la buvette, le manteau) – d’ailleurs, j’en serais bien incapable.
    Cet homme « seul dans son manteau » (c’est marrant, j’avais écrit « seul dans son menton ») s’en va sous la plume de Jean Echenoz. Un livre qui a pris la poussière 13 ans dans ma bibliothèque ! Superbe chapître 3 que j’ai lu comme la version Echenoz de « Comme d’habitude » de Claude François (« My way »). Dans ce chapître, j’ai aimé aussi la description de la vie de Félix au travers de ses 3 logements (celui de sa femme, puis de sa maîtresse suite à sa rupture, puis enfin son atelier aménagé en lieu de vie), ramassés sur les salles de bains, toutes différentes et significatives (les lieux !). Le récit de l’embarquement et du trajet en avion sous la plume de beaucoup de personnes serait ennuyeux – déjà vu,ordinaire, pas chez Echenoz, ça donne même envie de relire ce qu’il a écrit, si c’est pas une preuve de qualité !

  5. Dans cette analyse toujours aussi fine, une phrase me retient : « Sur ce que c’est qu’exister quand on appartient à l’espèce humaine — les écureuils c’est différent, on en reparle ». Pourquoi celle-là en particulier ? Pour le décrochage typiquement « bégaudien ». Clin d’oeil à l’analyste lui-même : je songe à une phrase de François soumise à l’éclairage du « blog-phrase », méthode imparable d’étude stylistique. Laquelle ? Je ne sais pas. j’y réfléchis. Si quelqu’un dégaine plus vite, qu’il ne se prive pas !

    • « Une phrase de François soumise à l’éclairage du blog phrase »,l’exercice est tentant mais pas simple,le choix trés difficile.Je me lance sur une phrase « qui dégaine plus vite que son ombre… »
      Je cite: « Depuis vingt ans à vrai dire je n’ai plus cessé de rire ».François Bégaudeau La Blessure la vraie (édition Verticale janvier 2011)
      C’est la premiére phrase de ce roman page 9.Le ton est donné,percutant.Dés cette premiére phrase il campe la tonalité de son ouvrage et l’enjeu de ce qui va advenir.De quel rire s’agit t-il (rire spontané,rire nerveux,rire qui cache et annonce les larmes futures du narrateur?)?
      Le « je  » peut nous conduire à une analogie avec l’auteur mais pas sûr même si on apprendra bien plus loin que le personnage se prénomme François.
      J’aime cette phrase dans sa construction car elle me procure le même effet qu’un tennisman qui marque son set grâce à sa force de frappe de sa balle de service.Concentration,geste sûr,brièveté ,rapidité et vitesse (du but atteint).Phrase concise,pas de virgule.Le point est marqué.Elle interroge également sur la technique d’écriture: comment débute t-on un écrit/par quoi commence t-on un écrit?
      Quels sont les enjeux?Cette phrase nous accroche dés le départ,l’auteur nous invite à le suivre dans son roman car il laisse planer une part de curiosité et de mystére.La temporalité est posé « depuis vingt ans » mais on ne sait pas les causes ni la raison qui conduit le narrateur à penser « depuis vingt ans à vrai dire je n’ai plus cessé de rire ».En outre l’intérêt de cette phrase porte également sur l’ajout du « à vrai dire » et sa place dans la phrase.Qu’ apporte en terme de rythme ces trois mot et à l’ensemble de la phrase?
      A la premiére lecture je n’ai pas pris garde à la sonorité musicale de la phrase.Cependant en l’isolant de son contexte,en la répétant oralement et intérieurement plusieurs fois par plaisir je me suis rendue compte qu’il y avait une rime.Prose poétique.N’est ce pas la force et l’énergie suscitée par cette rime inattendue qui souligne également le caractére joueur de l’auteur dans son travail d’écriture?
      Combien de temps et à quel moment du parcours de son travail François Bégaudeau a t’il finalisé cette phrase qui débute son roman ?

      • Excellent choix de phrase et belle analyse, Plume.

        Je soulignerai aussi le choix du « plus » à la place d’un banal « pas » indiquant qu’il y a un point de départ précis qui va nous être conté et l’usage du passé composé, cher à notre hôte, qui nous fait remonter dans le temps.

        Et, à vrai dire, dira-t-on vrai ?

        • Le « à vrai dire » est central, oui. Tu fais bien, Cathy, de remettre l’expression à plat en la retournant. Qui dit « à vrai dire » promet de dire vrai. Le sujet est là. (avec le rire)

          • Merci, François.

            Tous les lecteurs vont penser que c’est vraiment ton été 86, je vois ça d’ici.

        • Cathy 44
          merci pour ton avis et l’éclairage complémentaire que tu apportes.Je n’avais pas songé à inverser ce groupe de mots.
          Je partage ton point de vue concernant le choix de préférer « plus » au « pas » pour accentuer l’état d’esprit ou se trouve le personnage au moment où débute le roman et donner à cette phrase cette impression « de rendre dedans » qu’évoquait François Bégaudeau dans son commentaire

        • @Cathy_44: J’ajouterai ,si vous permettez, que ce « plus » teinte de façon dramatique la tonalité de la phrase:Il semble accablé par cette necessité de rire.
          il démarre comme un conteur qui encombré,pose son enigmatique rire sur la table.

      • Oreille fine. Entendu la rime interne, bravo.
        Une petite précision qui intéressera -ou non. Il est évident que je ne me dis pas : tiens je vais faire une phrase avec rime interne. Mais cette rime est assurément un des éléments, qui, perçu musicalement, convainc l’auteur de garder cette phrase parmi celles qui lui viennent pour commencer le roman.
        Je ne sais pas exactement quand il a été établi que le roman commencerait comme ça. Mais très tôt, comme souvent les premières phrases.
        Avec du recul je trouve celle-ci un poil rentre-dedans. Un poil.

        • Merci de votre précision.
          Je n’étais pas forcément convaincue-question de tempérament et de méthode-que « la premiére phrase » puisse arriver assez tôt dans le travail d’écriture.

          Je n’ai pas perçu comme tel « ce côté rentre-dedans » de la phrase bien au contraire car sa concision prend d’autant plus de portée eu égard à la fin du roman.Elle se trouve ainsi emportée dans le flot de la phrase « tsunamienne » qui nous conduit finalement à relire le début du livre…

          • @PLUME 1: et si on parlait enfin de la fin de « la blessure la vraie » ? je dis « enfin » car cette fin est pour le moins surprenante, énigmatique et depqui que j’ai lu le livre, j’ai envie d’échanger avec d’autres lecteurs sur ce qu’ils ont compris personnellement. Les événements qui se produisent à la fin du roman sont-ils réels ou rêvés/fantasmés par le jeune ? Personnellement, j’ai opté pour une sortie de la réalité mais j’aurais du mal à dire précisément à quel moment (avant ou après la mort du cinéaste ?). J’ai pensé à un mauvais rêve, à des hallucinations suite à l’accumulation d’émotions et d’aléas sur le personnage. Enfin, je suis arrivée à me dire que François avait écrit un roman avec une fin « punk » mais je pense que j’aurais un peu de mal à l’expliquer.

          • je ne veux pas parasiter cette discussion, mais punk ne me semble pas vraiment approprié
            pourquoi punk?

          • @PLUME 1: tu ne parasites pas la discussion car pour le moment il n’y a pas de discussion, plume ou d’autres sitistes ne m’ayant pas encore répondu (option 1 : ça phosphore sec et dans quelques jours il y aura plein de posts sur la fin de « la blessure la vraie », option 2 : on n’y va pas, c’est casse-gueule).
            Je suis contente que tu relèves « punk ». L’autre jour, j’ai retrouvé une K7 des « Béruriers noirs » (« Viva bertaga »), qui me plaisait beaucoup à l’époque – sans que je sache rien sur le groupe, leur vie, leur musique, je ne savais même pas que c’était de la musique « punk », simplement j’aimais bien la musique et l’énergie, l’esprit révolté. Aujourd’hui, même bon ressenti, même coefficient de sympathie, même si je suis objectivement loin de leur mode de vie (les squats) et peut-être de leurs idées. Bref, pour moi « punk » c’est synonyme de foisonnement et de vie hors des clous ; dans un film sur ce roman j’aurais posé sur toute la fin du roman – du moment où le personnage observe la scène qui se joue dans la maison jusqu’à la fin du roman, de la musique très dense, endiablée. Punk ou toute autre musique déjantée, comme par exemple la musique d’Ornette Coleman – « Of human feelings ».

        • Merci de votre précision.
          Je n’étais pas forcément convaincue-question de tempérament et de méthode-que « la premiére phrase » puisse arriver assez tôt dans le travail d’écriture.

          Je n’ai pas perçu comme tel « ce côté rentre-dedans » de la phrase bien au contraire car sa concision prend d’autant plus de portée eu égard à la fin du roman.Elle se trouve ainsi emportée dans le flot de la phrase « tsunamienne » qui nous conduit finalement à relire le début du livre…

    • @Jérémy: ce qui devait arriver arriva…

  6. Il me semble que le « même entre les virages « de la deuxième citation reprend cette volonté de dissonance par désordre des groupes de mots. L’amour qui fait perdre la tête…

  7. Un vrai trésor tes blogphrases.
    Merci =)

  8. Je trouve que tu t’es surpassé ! Je suis d’accord du début à la fin. Et au passage, je te remercie de me (nous?) faire découvrir des auteurs contemporains intéressants.

  9. Et la rime magnifique, seulement disputable par « Céline était aussi belle à cette reine qu’ une buvette », cette fois dans une tension montante dans l’ occlusion et la libération soudaine de réel… Par contre on y perdrait du sens… Donc ce dessin en colline permet une redescente en douceur sur le toboggan lancé du réel… jolie sonorité, malgré sa réelle bizarrerie syntaxique. Mais que serait la syntaxe sans oralité… et on sait combien les buvettes ont fait pour l’ oralité, donc le mythe amoureux… Justice rendue 🙂

  10. Reine dans une buvette, cela n’arrive que par la grâce du regard amoureux.

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