Begaudeau.info, le site officiel de François Bégaudeau

Pas encore membre ? Enregistrez-vous et simplifiez-vous les commentaires !

Blog-phrase numéro 3

Livre

Ce qu’il advint de l’homme blanc, François Garde, Gallimard, 2012

Phrase

« De gros nuages couraient sur le ciel obscur »

Narcisse pelletier, mousse sur une goélette française qui longe les cotes d’Australie au milieu du XIXème, explore une ile à la recherche d’un point d’eau. S’étant aventuré trop loin, il se retrouve seul et perdu. La goélette est repartie sans lui. La phrase survient là. C’est une phrase descriptive, avec l’imparfait réglementaire.

Dans le blog-phrase 2, on demandait à quoi bon décrire. Une justification à la description serait : l’implication de ce qui est décrit dans l’action, et donc sa considération par le personnage. Décrire ce qui ne serait pas examiné ni même vu par un personnage procède de l’aparte d’auteur. L’auteur enjambe la situation, la gomme, pour s’accorder un tête-à-tête avec le monde où sa plume puisse briller sans entraves.

La mention du temps menaçant, à cet instant de l’action, ne tombe pas sous cette critique. Outre un réflexe de marin, Pelletier examine le ciel pour décider d’une conduite : où aller ? que faire ? Les notations météorologiques ont bien leur place dans un récit maritime.

Cependant la phrase décolle du personnage. Par son raffinement. Garde n’écrit pas : il allait sans doute pleuvoir. Ce qui suffirait pour l’exposé de la situation, et de la façon (verbale, réflexive) dont le héros, peu lettré, se la représente. L’auteur, plus lettré que son personnage et qui entend le montrer, raffine l’expression. Souvent, raffiner revient à passer en mode métaphore. L’élémentaire « il y avait des gros nuages » est raffiné en « De gros nuages couraient ».

L’opération dénote deux idées complémentaires du style.

1 Conception patrimoniale. Garde n’a pas inventé cette métaphore. On l’a lu quelque part, lui aussi, et elle lui revient à ce moment. Et revient deux pages plus loin : « De lourds nuages couraient sur un ciel gris et bas ». Donc on a l’idée du style comme art, non pas d’inventer des tournures, mais de puiser dans un patrimoine de trésors existants. Celui de la langue. De notre belle langue française pleine de beautés.

2 Conception additionnelle. Le style, c’est ajouter. Ajouter une couche de langue sur une première couche élémentaire. Cette conception additionnelle produit mécaniquement un grand nombre d’adjectifs, car l’adjectif est toujours un ajout, sans contrepartie soustractive. « Eléphant rose », c’est un mot de plus que « éléphant », et vous ne pouvez pas retirer éléphant. Gros nuages, c’est un mot de plus que nuages, ciel obscur un mot de plus que ciel. Même chose avec « lourd », « gris » et « bas » dans la reprise. Avec toujours l’idée que l’énoncé nu n’est pas visible, qu’il serait impudique, indigne de le laisser tel quel sur une page de littérature, comme il n’est pas indiqué de se présenter à poil au restaurant.

Garde ne rendrait pas compte en ces termes de sa prose suradjectivée (« Cette promenade dans l’allée verte et fraiche, en contrebas de la forêt grise, serait son secret, le minuscule bénéfice de leur tentative dans cette baie anonyme »). Cette pratique est irréfléchie, tient du réflexe : j’entre en littérature donc je vêts mon verbe d’adjectifs. Comme un vieil homme se découvre spontanément en entrant chez quelqu’un. Sauf que là le style consiste à se couvrir. De la littérature envisagée comme ensemble de bonnes manières codifiées, aux antipodes ce qui caractériserait un style soustractif, économe en adjectifs et en métaphores : frontalité, sécheresse, force brute de l’énoncé ou des faits, travail sur l’agencement plus que sur la couche. Deux écoles. En cinéma, Daney distinguait le cru et le cuit. Le cru, Pialat. Le cuit, Tavernier.


16 Commentaires

  1. Décidément, un des aspects que je trouve le plus intéressant dans cette rubrique, c’ est l’ alternative sympathique et très censée au traditionnel cours d’ écriture, que l’ on a pu retrouver chez certains auteurs ayant décidé de profiter de l’ opportunité internet afin de garder un contact avec le public. En effet la somme des jugements critiques – peut être parfois légèrement compliqués, mais dans un tel cadre justement justifiés – reste au fond sans préjugé abrupt, et s ‘intéresse à un choix de styles plutôt éclectique. La position est pas forcément facile à tenir entre goût et échos divers, mais si l’ inspiration persiste ça va bientôt faire de la rubrique – je crois percevoir que c’ était un des buts recherchés, notamment par la volonté de bien détailler le raisonnement – une rubrique d’ intérêt public.

  2. ce blog-phrase est en ligne depuis le 24 avril, je ne savais pas…
    François, tes blog-phrases sont somptueux.
    Au fait, « blog-phrase », c’est un néologisme ? Si c’est le cas, je le définirais bien par « décryptage littéraire d’une phrase donnant lieu à une leçon de littérature » – pas très contente de ma définition, je crois qu’on peut mieux faire, « leçon » ce n’est pas beau, trop scolaire ou prétentieux ou déjà vu mais je ne trouve pas d’autre mot.
    Ce blog-phrase est très bien dans la continuité du blog-phrase 2 sur le thème de la description en littérature.
    Je retiens ton analyse du style littéraire de François Garde : il ajoute une « couche de langue » (il utilise souvent-trop-les adjectifs) sur une « première couche élémentaire » (il puise sans complexe dans les métaphores qui appartiennent au « patrimoine littéraire français »).
    Belle analyse du style de cet auteur.
    Pour ma part, je ne connais pas du tout cet auteur, ni – a fortiori – le livre dont est extraite la phrase « De gros nuages couraient sur le ciel obscur », je n’ai donc pas lu comment il écrit et me faire une idée sur son style. Donc je pars de la phrase seule et de ce qu’elle m’inspire.
    J’ai relevé ce que tu dis de cette phrase. Par exemple que l’auteur, plus lettré que son personnage (un mousse), entend le montrer en raffinant son récit. Tellement évident de le constater après-coup, tellement pas évident de le relever tout simplement.
    En revanche, je suis plus nuancée quand tu écris que cette description d’un temps menaçant « décolle du personnage ».
    Tu dis d’abord que Pelletier, après s’être aperçu que la goélette est repartie sans lui, se tourne vers le ciel « par un réflexe de marin ». C’est très bien vu. Le mousse qui vient de comprendre sa situation agit « par réflexe » et le réflexe d’un marin est de regarder le ciel, comme le fait un peu aussi l’agriculteur ou toute autre profession qui dépend beaucoup de la météo. Bref, le mousse est en mode réflexe.
    Après, tu dis que la description décolle du personnage par l’emploi d’une métaphore sans fois vue-entendue. Là, je n’en suis pas aussi sûre : je ne trouve pas que « de gros nuages couraient sur le ciel obscur » soit précisément la métaphore française millénaire pour décrire un ciel menaçant. J’ai lu et relu ce bout de phrase car j’ai buté sur « couraient », toujours c’est le mot « couvaient » qui se mettait à la place, comme un orage qui couve : des nuages qui courent/un orage qui couve. Je me dis que l’auteur utilise peut-être une formulation subliminale (et pourquoi pas ?) pour embrouiller les gens comme moi qui lisent très facilement un mot à la place d’un autre : il écrit des mots qui en appellent inconsciemment d’autres. Cette description n’est peut-être pas aussi indigente qu’elle y parait.
    Tu écris que Pelletier, après son réflexe de marin de regarder le ciel, examine le ciel pour décider d’une conduite à tenir. Je ne pense pas que le jeune mousse ait un comportement aussi posé et rationnel. Je pense au contraire qu’il est sous le coup de l’émotion et que cette émotion est traduite par l’auteur au travers de la description de ces nuages qui « courent », comme une personne peut courir quand elle est paniquée (je pense aux personnes qui prennent feu et courent dans tous les sens). Le temps menaçant coïncide avec la situation précaire de Pelletier (quelles chances de survie pour un homme seul sur une île inconnue ?), voire rend sa situation encore plus désespérée : les gros nuages et le ciel obscur annoncent la pluie et/ou l’orage et la nécessité pour le mousse de « courir » pour chercher un abri où il pourra rester au sec (depuis Koh Lanta, on sait combien c’est nécessaire de rester sec, quand on se retrouve sur une île déserte et qu’on n’a pas de feu …). On retrouve cette idée de courir : de panique ou pour se réfugier vite sous un abri, au choix. Bref, tout ça me fait penser que la description n’est peut-être pas aussi étrangère que ça au personnage.

    • @Helene: hier je me suis donné beaucoup de mal pour défendre-essayer de sauver une description qui ne me plait même pas. D’abord, la métaphore m’est revenue en boomerang : »les gros nuages couraient », c’est bien sûr la « course des nuages », il fallait seulement remettre les mots dans l’ordre. Ensuite, ce matin, j’ai choisi un livre dans ma bibliothèque, que j’ai ouvert au marque-page et j’ai lu, j’ai lu une très belle description, qui m’a confirmé que l’histoire des nuages qui courent sur le ciel gris, ça n’était décidément pas terrible.
      « C’était un matin de dimanche, par une année qui débutait splendidement. Georges Bendeman, un jeune négociant, se trouvait alors dans sa chambre, au premier étage d’une de ces maisons basses, bâties de matériaux légers, uniquement différentes de hauteur ou de ton, dont la longue file s’étirait le long de la rivière »… »puis le coude appuyé sur la table (il) se mit à regarder par la fenêtre la rivière, le pont et les ondulations de terrain de l’autre rive, recouvertes d’un vert léger. »
      Dans cette nouvelle, Kafka utilise les adjectifs pour décrire mais seulement à bon escient et c’est une impression de légèreté qui ressort. Les descriptions du temps de l’action d’abord puis du lieu sont construites habilement.

    • Merci de me permettre de préciser.
      Disons que le marin se rendant compte que le temps se couvre ne se le dirait pas comme ça. Les mots qui lui passeraient dans le crane seraient : putain il va pleuvoir en plus. C’est ça que j’appelle le décrochage stylistique. Qui n’est pas prohibé, hein. Il y a, dans tout récit, décrochage du narrateur. A moins de s’immerger dans la conscience du personnage, livrant brut les pensées brutes qui lui viennent. Cela s’est fait (Le bruit et la fureur, Ulysse)

      • @François Bégaudeau: je suis agréablement surprise de ton post et de pouvoir échanger avec toi (je mesure ma chance) sur ce sujet.
        D’emblée, j’ai un peu de mal à mettre du contenu sur « décroché stylistique…qui n’est pas prohibé ». Ce n’est pas grave. J’ai relu ton commentaire sur la phrase et ceci retient mon attention : « Une justification à la description serait : l’implication de ce qui est décrit dans l’action, et donc sa considération par le personnage. Décrire ce qui ne serait pas examiné ni même vu par un personnage procède de l’aparte d’auteur ». Je pense comme toi, à partir de ce que tu as posé, qu’on pourrait distinguer les « descriptions-narrateur » et les « descriptions-personnage ». Certaines descriptions sont simples, elles campent un décor, le cadre d’une action. Exemple : « Georges Bendeman, un jeune négociant, se trouvait alors dans sa chambre, au premier étage d’une de ces maisons basses, bâties de matériaux légers, uniquement différentes de hauteur ou de ton, dont la longue file s’étirait le long de la rivière ». D’autres descriptions passent par les yeux du personnage. Exemple : « (il) se mit à regarder par la fenêtre la rivière, le pont et les ondulations de terrain de l’autre rive, recouvertes d’un vert léger ». Dans cet exemple, c’est manifeste que c’est ce que voit le personnage. Parfois, c’est plus subtil. Je me rappelle d’un texte de Colette qu’on nous avait donné à commenter en seconde ; je me souviens que j’avais repéré que Colette décrivait un espace qui était circonscrit et correspondait au champ de vision du personnage, qui portait un chapeau (je ne me rappelle pas si l’auteure l’avait précisé ou si je l’avais déduit du temps ensoleillé) et le rebord du chapeau délimitait bien l’espace décrit (des graviers je crois).

        • Oui, c’est la question du point de vue. La focalisation, dit-on à la fac.
          Si on choisit de raconter selon le point de vue d’un personnage, alors je crois qu’il faut respecter un cahier des charges. Et ne pas décrocher. C’est assez simple de ne pas décrocher du point de vue au sens strict (ne pas raconter quelque chose qu’ignorerait le personnage), plus difficile de ne pas décrocher stylistiquement. Car l’auteur, vois-tu, a très envie de montrer qu’il a du vocabulaire, et qu’il en a beaucoup plus que son personnage.

  3. Très belle analyse qui m’évoque ton article sur Anne Wiazemsky, dans le dernier « Transfuge » (les afféteries stylistiques de l’auteur).

  4. Surmontons cette digestion difficile à l’aide d’un Canada Dry de phrase descriptive et météorologique.

    « Le ciel pur contient un soleil glacé.» Ravel, Jean Echenoz, Éditions de Minuit 2006.

    Ravel, héros du roman et compositeur de son état, débarque à New York pour une tournée de concerts. Il descend du paquebot transatlantique et se dirige vers son comité d’accueil. La phrase survient là.

    Placée à un tournant du roman, le rythme lent de la croisière cédant la place au tempo rapide d’une traversée étourdissante du pays, la phrase citée présente un groupe sujet classique, un adjectif qualificatif postposé. Une description académique s’annonce, elle soulignera probablement cette arrivée conquérante et glorieuse sur le nouveau continent.

    Depuis le début du roman, Echenoz offre de nombreuses descriptions précieuses, élégantes, utilisant des mots rares. Pourtant, ici, le verbe choisi n’est ni raffiné, ni employé au temps réglementaire de la description.

    L’épithète incompatible du COD achève le sabotage en douceur. Un soleil glacé.

    C’était une farce, un pastiche de phrase descriptive.

    Echenoz s’adresse au lecteur : certes, je vous ai mitonné une biographie documentée et précise mais ne comptez pas sur moi pour vous servir un pensum indigeste et surchargé.

    On reconnaît bien,là, l’auteur taquin qui, dans un autre roman, contextualise Zatopek ainsi :

    «Il écoute les discours d’ouverture sans les comprendre, tout en contemplant distraitement les drapeaux nationaux qui flottent ou bien qui pendent – j’ignore si le vent souffle ce jour-là.» Courir, Éditions de Minuit, 2008.

    • Ca, c’est du contrepied.

    • @Cathy_44: l’oxymore introduisant la rupture de rythme de la vie de Ravel, oui, finement observé.

    • Bien dit, vraiment.
      Echenoz c’est complètement ça. Je crois.

      • Merci. Et surtout merci de m’avoir fait découvrir cet auteur capable d’expliquer tant en une seule phrase, comme ici à propos d’un stade:

        «C’est celui qui a été construit avant la guerre pour les Jeux olympiques, la fois où le Führer avait refusé de serrer la main de Jesse Owens à cause qu’il était nègre» Courir, Éditions de Minuit, 2008.

  5. CQFD

  6. De la météo littéraire

  7. Riche idée ce blog phrase.
    Je découvre la 3. C’est bien comme surprise. Ça marche. Humour.
    On s’attend à ce que ça fonctionne comme pour les deux autres, on la découvre et on se dit: qu’est-ce qui lui arrive à Bégaudeau, c’est le score de Jean-Luc qui l’abat ?
    Pas mal de jouer sur les deux approches.
    Beaucoup à apprendre sur ce bout de toile…

    • L’idée est évidemment d’aller en priorité vers des phrases aimées, mais le passage par certaines tournures discutables fournit un bon appui négatif à l’élucidation de celles qu’on aime. Là je suis tombé sur cette phrase, et elle était un bon contre-exemple aux pratiques saluées dans le blog 2.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.