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il n’y a rien de plus profond que le jeu

Parmi les quatre champs d’exploration que se donne Perec, deux sont spontanément considérés comme incompatibles, du moins difficiles à mener de front : le sociologique et le romanesque. On admet qu’il y a des romans à forte incidence sociologique (exemplairement, les grandes productions du dix-neuvième siècle) ; on admet aussi que des romans comptent parmi leurs objectifs l’élucidation de certaines lois sociologiques, l’étude de certains milieux sociaux par là les moyens de la fiction – ceux de Zola bien sûr, ceux de Nizan et Aragon, ceux de Rolin (Jean) et Vasset aujourd’hui, pour ne citer qu’eux. Beaucoup moins admise, sans être forcément examinée (on parle bien d’une perplexité spontanée, impensée, voire inconsciente) est l’idée que le souci sociologique puisse aller de pair avec le romanesque. Car Perec dit bien romanesque, et il sait la vibration épique du mot, aussi bien que sa proximité plus ou moins discordante avec romantique. Son pari, sa conviction-défi, c’est que la fiction sociologique, et plus généralement l’injection dans la fiction de fragments de réel considérés à priori comme prosaïques, et littérairement non-opératoires, produisent du romanesque. Par extension, l’événement Perec c’est l’entrée définitive du quotidien dans le roman.

Rien que de très ordinaire et typique dans la vie du couple des Choses. Et pourtant (un « pourtant » que Perec révoque), quel souffle ce roman. Même opération, plus spectaculaire encore, avec La vie mode d’emploi – un Guerre et Paix vingtième siècle, l’aristocratie résorbée en classe moyenne, les destins en déterminations, l’histoire en géographie, le fleuve temporel (raconter une histoire) en construction verticale (parcourir un immeuble). Mais aussi avec des livres supposés plus anecdotiques comme L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation : la démarche de se rendre dans le bureau du chef de service est une aventure, une épopée, un parcours d’obstacles, une quête sysiphienne, etc.

Bien sûr, et notamment à propos de ce dernier exemple, on peut retourner le gant. Perec démontrerait, à rebours, que la société contemporaine n’offre plus de matériau romanesque, que le tissu social technico-bureaucratique étouffe et désarme les vocations Rastignac, et qu’il ne reste qu’à écrire des parodies de romanesque – le dimanche dans les brocantes comme Grande Affaire des couples des années 60. C’est l’hypothèse dépressive, que validerait L’homme qui dort – le strict enchaînement sans âme des gestes quotidiens recouvre un fond pathologique.

Parvenu à ce point, impossible de trancher. Euphorie moderniste ou dépression postmoderne, nouveau romanesque ou parodie de l’ancien ?

Au regard de ce que l’auteur a pu laisser paraître de son humeur, aussi facétieuse que méditative, la réponse est : les deux, inextricablement. Ambivalence qui, allons-y sans fausse pudeur, définit la littérature, la moderne du moins. Le littérateur déteste et adore son époque ; la rejette et en jouit ; la trouve morne et en tire puissance.

Du point de vue du texte, la question est tranchée sans qu’il soit nécessaire d’en passer par des spéculations psychologiques. Ces choses-là – brocante, bureau, lecture matinale du journal – constituent le matériau de son œuvre non-autobiographique. La brocante, le bureau, le journal font littérature. Objectivement.

Certitude soutenue par le textualisme de Perec. Par l’idée qu’un texte, c’est d’abord…. un texte. Un territoire autonome régi par des lois intrinsèques. Un tissu de mots et même de lettres (homme de lettres, se disait-il, escomptant stimuler une perception littérale de ce pompeux syntagme). Conséquence : un livre peut s’emparer de tout, sa force et sa viabilité tiennent d’abord à l’agencement textuel auquel il intègre son matériau, qu’il le tire du réel immédiat ou de l’Histoire. Cela ne signifie pas que Perec soit formaliste – même si peu d’écrivains autant que les Oulipiens mériteraient et peut-être assumeraient ce mot. Cela signifie qu’un texte part d’une forme. En tout cas en propose une, à quoi le lecteur a d’abord affaire, qu’il lui rende justice ou non dans le commentaire qu’il en fait.

Ce qui prime, alors, c’est qu’un texte soit une proposition. Une tentative, dirait volontiers Perec. Et certes il aura beaucoup tenté. Ses livres tentent des trucs. Ils sont joueurs. Le ludique est la quatrième roue de son carrosse.

Nonobstant leurs qualités parfois incontestables et admirables, c’est fou ce que les livres les plus visibles de la littérature des années 2000 sont peu joueurs, tentent peu d’opérations formelles, proposent peu. Sans doute s’agit-il encore de tenir à distance, pour les exorciser, certaines expériences radicales et hermétiques des années 60-70. Or Perec est la preuve (vivante) : une veine expérimentale ne produit pas forcément des textes abscons, elle n’est pas contradictoire avec l’élucidation du réel, qu’elle complexifie pour mieux tirer au clair. La veine expérimentale est la version radicale, et parfois optimale, de la littérature entendue comme jeu sérieux — enfance.

2 Commentaires

  1. Bravo joli rappel de ce qui est une dynamique à mon sens essentielle de l’ art, autant comme métier que comme repère culturel. Même un miroir social peut chercher à innover, éclairer de manières nouvelles… et l’ humour reste la clé du recul, de l’ approche éclairante, donc de l’ intelligence assumée. A moins que le rôle de miroir justement amène cette situation? Ca ne serait pas faire justice à tous que de penser ça.

  2. merci webmaster

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