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Blog-phrase numéro 2

Livre

Trop sensibles, Marie Desplechin,1995, Editions de l’Olivier

Extrait

« L’Italie comptait toujours ses volcans noirs, ses maisons roses fermées sur l’ombre, et la mer antique la baignait toujours de murmurantes promesses ».

 

Pour prendre la mesure de cette phrase extraite de la nouvelle Une question importante, on gagne à en citer une autre, extraite de la nouvelle suivante, En mer : « Les criquets criquetaient, les parfums parfumaient, les nuances nuançaient, et le Midi Méditerranéen semblait n’être une fois de plus qu’une immense et aphrodisiaque tautologie ». La seconde livre la clé théorique de la première ; affiche explicitement ce qui n’est dans la première, que muettement dit par le style. Métalinguisitique (la langue parle de la langue), elle n’appelle pas commentaire puisqu’elle se commente d’elle-même : la triple redondance sujet-verbe exprime la conscience d’avoir affaire à un tableau-cliché du Midi, où rien ne manque à sa place.

Concernant les descriptions en littérature, on se cantonne en général au constat qu’il y en a beaucoup ou peu dans un livre donné, et à faire de ce constat un motif de réjouissance ou du contraire. On ne demande pas si, même habiles et pas ennuyeuses, elles sont opportunes. Pourtant la question se pose plus que jamais, à l’heure où des images de tout sont en permanence disponibles. Et se pose d’autant plus pour les paysages immuables, décrits mille fois, et toujours de la même manière, puisqu’ils sont précisément égaux à eux-mêmes, « tautologiques » en effet.

On pourrait ne pas décrire du tout. Ce serait audacieux. Alors qu’une majorité de lecteurs s’en passerait bien et qu’un nom propre suffiraient à évoquer un lieu (dites Londres et hop des images s’impriment sur la rétine), la convention veut qu’on campe le décor, surtout quand ce décor a déjà été décrit mille fois, et que, par là, il a obtenu le label littéraire. Votre action se passe dans une laverie automatique de Chartres, vous allez sans doute vous contenter de décrire le jeu de regards des futurs amants, et ne pas vous attarder sur le distributeur de sachet de lessive. Mais devant la mer, vous ne résisterez pas, vous ne résisterez au pavlovien réflexe de décrire. Décrire la mer, ça fait littérature.

Si vous avez quelque prévention contre ce réflexe académique et les tautologies auxquelles il vous condamne, deux possibilités.

-distanciation. décrire en signalant le cliché et la tautologie. C’est la phrase avec les criquets. Et une partie de la notre. Quelle partie ? Les deux « toujours » : « l’Italie comptait toujours ses volcans noirs (…) le mer antique la baignait toujours… ». L’Italie tautologique. L’Italie telle qu’on la représente toujours, et telle qu’elle est effectivement.

-vitesse. Passer vite. Croquer en deux traits : « volcans noirs », et nos images mentales font le reste. Vous voyez bien ce que je veux dire. Oui on voit.

La vitesse s’obtient par compression : plusieurs choses ramassées en une. Ainsi, plutôt que de signaler le murmure de la mer (cliché vrai) et ce qu’elle peut promettre, nous aurons ces « murmurantes promesses ». L’autre nom de la vitesse, en littérature, est la concision.

Or parfois la concision-compression est telle qu’elle ne se limite pas synthétiser deux clichés, elle produit un angle de vue inédit, et peut-être du jamais vu. On voit bien les maison roses, on voit bien les volets fermés, on voit bien l’ombre fraiche à l’intérieur, mais leur synthèse propose un nouvel agencement perceptif : « des maisons roses fermées sur l’ombre ».

Que faire avec les lieux multi-décrits : se taire, signaler le cliché, ou tourner la langue qui les restitue de sorte qu’elle les guérisse de la malédiction d’être égaux à eux-mêmes.

34 Commentaires

  1. L’autre intérêt, sinon le premier, découvrir des romans, en l’occurrence un recueil de nouvelles.
    J’avais dans l’idée de dire que j’avais beaucoup aimé le vendeur de kiwis mais aussi le dernier. Puis En Mer. Etc. Tous devraient être cités (peut-être un moins que les autres).

    Merci, une fois de plus, pour la découverte.

  2. Principe que l’on pourrait appliquer à nombres domaines, trouver le juste milieu. Ni trop, ni pas assez.
    La plus ou moins abondance de descriptions est justifiée lorsqu’elle se veut pour style. Je pense à American Psycho dont j’ai préféré le film car pour le coup style ou pas j’ai trouvé ça imbuvable. Ou lorsque ces descriptions rendent une atmosphère générale au roman. Je veux dire que sans ces descriptions paysagères – la mer entre autres – ça ne serait pas le même roman. Je ne sais pas comment l’expliquer.

    Personnellement j’apprécie les descriptions de type touristique. Car aussi bête que cela puisse paraître ça me fait voyager. De façon sédentaire mais voyager quand même, on développe un imaginaire.

    L’idéal étant effectivement la description concise comme la première phrase de Marie Desplechin. En une phrase j’ai imaginé les îles éoliennes avec « ses volcans noirs » et la toscane avec « ses maisons roses fermées sur l’ombre ». Je lui ai même ajouté des persiennes vertes (piquées dans un film).
    J’ajouterais plus récemment la succincte description de Tipaul mi-rire mi-grimace qui m’a évoqué l’homme qui rit d’Hugo.
    Quant à la seconde phrase, je n’aurais rien relevé car ça n’est pas du tout de mon niveau. Comme le dit Delphine, je pratique la lecture plaisir. J’espère d’ailleurs ne pas être hors sujet.

    Assurément surfer sur ce site à travers textes et commentaires vous enrichit.

  3. Je suis fan de la rubrique blog-phrase, où les fans blague-prosent dans la bonne humeur, jolie mise en scène en fait du fond de la phrase (ben oui on a déjà bien parlé de la forme) et de sa « totologie » très méditerranéenne… (j’ use de ma liberté de lecteur pour proposer mon analyse hein…) Le projet a de quoi séduire en tout cas, avec ou sans sérieux :)(il s’ agit d’ un encouragement pour l’ auteur – non de la phrase, qui a bon dos et dont je salue la performance – mais du blog).

  4. Ce que tu dis des longues descriptions qui peuvent paraître ennuyeuses me fait penser à un souvenir d’école. Lorsque j’étais en classe de quatrième, la prof de français nous avait demandé de lire « Eugénie Grandet » de Balzac, en nous disant que, si les descriptions nous paraissaient trop fastidieuses, on pouvait ne pas lire les 50 premières pages du livre. Peut-être nous avait-elle dit cela, afin que l’on ne se braque pas dès le début du roman, et que l’on aille jusqu’au bout du roman, en saisissant l’idée principale. A cette époque, je ne lisais pas beaucoup, et ce genre de « conseil » avait tout son sens, parce que Balzac était considéré pour beaucoup d’élèves comme un auteur ardu, principalement à cause de trop longues descriptions, qui pouvaient donner au jeune lecteur l’impression de se noyer. On disait par exemple que les romans de Zola étaient plus faciles à lire, peut-être parce qu’ils traitaient de la réalité quotidienne, comme tu le mentionnes d’ailleurs dans ton texte consacré à Georges Perec. Peut-être aussi que Zola paraissait plus abordable pour des lecteurs adolescents, parce qu’il parlait du monde ouvrier, avec des descriptions plus simples et plus parlantes que chez Balzac, où il était plutôt question du milieu bourgeois (sans vouloir opposer les deux classes sociales).

    Aujourd’hui que je lis plus régulièrement, je trouve dommage de ne pas lire un roman dans son intégralité, même si certains passages nous déplaisent, ou si l’on se demande au fil de la lecture où l’auteur veut nous emmener. Je pense qu’il est bon de faire l’effort de lire un livre jusqu’à la fin, de s’en faire sa propre opinion, et, ensuite, de choisir soit de ne plus lire un livre dudit auteur, soit (et c’est peut-être d’ailleurs plus intéressant) de lire un second livre dudit auteur, pour voir si c’est vraiment son style qui ne nous intéresse pas. C’est un peu comme aller voir un film au cinéma qui ne nous plaît pas et partir en plein milieu du film, parce que, au bout d’une demi-heure, on s’est dit que ce n’était pas intéressant. On peut toujours rester jusqu’à la fin, et réfléchir au film en sortant, en se demandant si, vraiment, il n’y avait pas quelque chose de bon à en tirer.

    • Delphine, dans l’absolu je suis d’accord pour dire qu’on devrait aller jusqu’au bout de certains livres. Mais parfois ce sont eux qui viennent à bout de toi : pas possible de les terminer quand on s’emmerde. Pareil pour certains films. Un exemple parmi d’autres : premier visionnage de « Camping », pas pu finir. Je me demandais ce que je foutais là. Comme Lanvin, quoi. Un truc aussi que je peux évoquer, c’est la lecture d’ un navet littéraire à deux, comme on mate un mauvais film à plusieurs, pour se marrer. Ca passe mieux. Marc Lévy par exemple. Sur plusieurs semaines, quelques pages. C’est pas charitable, mais ça délasse. Les vannes fusent, ça libère la blague. Rien que pour ça, merci Marc Lévy.

      • Quand je dis « certains livres », j’entends évidemment « les livres insupportables ». Les autres se lisent sans problème.

      • je détestais pas camping, à l’époque
        j’avais fait une notule un peu injuste dans les Cahiers
        j’en ferais pas une croisade non plus

        • J’ai lu ta critique des Cahiers il y a quelques jours, et du coup j’ai revu le film. Effectivement, c’est comme si rien n’avait changé. On retrouve tous les invariants du camping tel qu’on se le représente : cette France-là, c’est celle de « Pays de cocagne », celle que, dans son versant le plus primaire, dénonçait Boisset à travers « Dupont Lajoie » (le drame qui s’y noue pourrait se passer dans « Les flots bleus »). Ca paraît très daté, oui. Dans l’humour aussi. Pour moi, il s’agit d’une comédie pompidolienne. Et puisque tu évoquais justement les Bronzés, je me disais que ce qui manque à « Camping », c’est la jeunesse : les protagonistes portent tous leur âge comme un boulet, ainsi que les vicissitudes de leurs destins conjugaux (séparation, tromperies). Ca les rend sinistres. Dans les deux premiers Bronzés, les corps des personnages principaux -tous jeunes-exaltent quelque chose d’énergique, de gai. Dans « Camping », on a une galerie de clowns tristes.

          • Oui, jeunes et connectés sur le contemporain. Le club med, en 79, c’est vraiment contemporain. Les Bronzés captent un truc de la crête de l’époque.
            Ontoniente rejoue le camping quarante ans après, son monde est en carton vintage.
            C’est ce qui arrivera d’ailleurs aux Bronzés en 2006 : vieillis mais surtout embourgeoisés, déconnectés. Monde en carton aussi.

          • Oui voilà, ça me parait complètement anachronique.

      • @Jérémy:

        Je pense qu’en littérature comme au cinéma, cela dépend de notre état d’esprit à un moment donné. On ne lit peut-être pas forcément les mêmes choses, ou on n’a pas envie d’aller voir le même genre de films, selon que l’on est reposé, que l’on a l’esprit libre, ou alors que l’on a envie de se détendre, sans plus, sans avoir à se poser trop de questions sur ce que l’on lit ou voit.

        Par exemple, quand je suis détendue, que j’ai du temps, j’aime bien me plonger dans un livre ou un article un peu intellectuel, qui développe des idées de fonds, concernant la société actuelle, ou alors où j’apprends des choses que j’ai le temps et la concentration d’imprimer dans mon esprit, qui ne me passeront pas au-dessus de la tête 5 minutes après. Ca peut-être, par exemple, des articles de « Transfuge », qui traitent de problèmes cinématographiques ou littéraires de fonds.

        Par contre, il arrive que l’on ait envie, pour se détendre, de lire un livre plus léger. Marc Lévy, Guillaume Musso, pourquoi pas ? Je n’ai pratiquement jamais lu de livre d’eux, mais, chaque fois que l’un de leur livre paraît, c’est à la une dans les librairies, à croire que les gens aiment ce genre de littérature parce que ça leur change les idées, et qu’ils n’ont peut-être pas trop à réfléchir en les lisant. Côté cinéma, dernièrement, je suis allée voir « Radio Stars », film qui ne me disait trop rien au départ, mais, comme ça avait l’air marrant, j’y suis allée en me disant que je passerais un bon moment. Et ça a été le cas, ce n’est pas un film inoubliable pour moi, il ne fait pas partie de ces films qui ne me laissent pas indifférents, mais je me suis bien marrée, même si parfois c’était un peu loufoque, j’ai trouvé que les répliques étaient bien écrites, et j’ai été époustouflée par la prestation de Clovis Cornillac, que je n’ai pas l’habitude de voir dans ce type de rôle. J’ai d’ailleurs trouvé qu’il était très crédible en animateur radio, sachant que, me semble-t-il, il a moins d’expérience dans ce domaine que Manu Payet, également à l’affiche de ce film.

        • On me dit beaucoup de bien de ce film, je le vois dès que possible.

        • Je ne sais pas si le temps dont on dispose détermine des choix qualitatifs. Il m’arrive d’être détendu, d’avoir du temps et de ne pas choisir un article de fond ou un livre difficiles (il faudrait déjà préciser ce qu’on met derrière ce mot). En ce qui concerne Musso et Lévy, ils représentent une infra-littérature qui existe depuis longtemps et qui a toujours eu son public. Ca ne dérange que s’ils constituent un unique horizon de lecture. Par ailleurs, je n’ai pas vu « Radio Stars ».

    • Il est rare que j’arrete un livre avant le terme. Ne serait-ce que pour voir comment il va arriver (ou ne pas arriver) à se sortir de l’impasse, ou de la mollesse, ou de l’inconsistance dans laquelle il patauge. Voir aussi ce qu’il trame jusqu’au bout, comment il se termine. En fait à un moment on passe d’une position de plaisir (à quoi on est obligé de renoncer) à une position analytique (et donc d’une qualité de plaisir à une autre, parce qu’il y a un plaisir de l’analyse)

      • C’est bien, je n’ai pas cette volonté, j’avoue. Il y a des relâchements parfois coupables. Le respect absolu est de lire chaque auteur, fût-il le plus mauvais du monde, jusqu’au bout. Vrai réflexe démocratique.

      • @François Bégaudeau:

        C’est aussi pour voir le dénouement final (s’il y en a un) que j’essaye d’aller jusqu’au bout d’un livre, même si je trouve qu’il traîne un peu en longueur, ou alors que l’on se perd, notamment quand les histoires de plusieurs personnes s’entrecroisent à l’intérieur d’un même chapitre. On peut avoir de bonnes surprises, être plus qu’étonné par la fin, par ce qui a fait que l’auteur restait flou tout au long du livre.

        Quant au plaisir de l’analyse dont tu parles, n’est-ce pas aussi quelque part une obligation, lorsque tu lis un livre au sujet duquel tu dois écrire une chronique, par exemple ? Je pense que, que tu aimes le livre ou pas, tu dois essayer de trouver un angle à analyser, pour pouvoir dire quelque chose du livre. Que ta critique soit bonne ou mauvaise, il faut bien que tu trouves des arguments pour justifier ta position. En ce qui me concerne, la lecture et le cinéma sont seulement des loisirs, et j’ai l’impression que l’intérêt que je trouve à analyser un livre que je lis ou un film que je vois est peut-être due, entre autres, au fait que j’exerce un métier aux tâches un peu mécaniques, où je suis rarement amenée à réfléchir par moi-même. Par contre, je crois qu’il y a des livres et des films par lesquels on est happé dès le début, et l’on rentre tellement dans l’histoire, que l’on ne pense pas à l’analyse. C’est pas mal, aussi, de se demander pourquoi certains film ou livres nous poussent plus à l’analyse que d’autres.

        • Je ne peux pas dissocier aussi nettement une lecture spontanée, non-analytique, et une lecture analytique. En réalité devant un film, et peut-être a fortiori devant un livre, on sent et on pense indissociablement. L’enjeu d’un texte critique est de parvenir à maintenir ce noeud entre le sentiment et la pensée, entre une adhésion immédiate et une adhésion plus réfléchie.
          J’ajoute que je n’ai pas attendu d’avoir des textes à écrire pour me dire qu’une oeuvre recélait d’éléments qui exigent qu’on l’observe avec méthode, en prenant ses distances, en suspendant parfois le flux (de images, de la lecture). On n’est pas obligé de le faire, on peut se laisser porter, mais ce dont j’essaie de convaincre un maximum de gens, c’est que cette prise de distance intermittente est très payante, y compris en termes d’émotion. Bref qu’elle permet de multiplier l’oeuvre, et, collatéralement, l’intensité de sa consommation. Pour le dire plus simplement : je jouis davantage d’un film d’un livre quand j’ajoute, au pur flux émotionnel, la distance analytique.

          • Le plaisir par et pour le commentaire : cette réflexion devrait fonctionner comme profession de foi chez tous ceux qui parlent de livres, de films, sans en avoir réellement pris connaissance.

          • Le clivage émotion/analyse repose sur la dichotomie du chaud/froid ou public/critique, ce dernier représentant la caste des gens qui ont laissé leurs émotions au vestiaire, évidemment. Le mythe perdure chez un certain nombre : il suffit d’entendre Lelouch, par exemple.

  5. Ah, la description ! Je suis bien content que tu évoques ce sujet. Deux réflexions -parmi d’autres- à la lecture de cette analyse :

    – d’abord sur la phrase de Marie Despleschin. L’intention de l’auteur est de « signaler le cliché », comme tu le dis. A ce titre, le métalangage n’est pas dupe. Pour autant, a-t-il sa place dans la narration ? Je m’explique : nommer un procédé dans le cadre d’un récit -« tautologie »-, c’est faire assaut de littérarité, montrer qu’on est de ces gens qui savent penser le texte. La démarche ne me dérange pas quand on se situe sur le terrain du commentaire. Mais la phrase de récit que j’aime est celle qui vise une transitivité, qui laisse toute sa place au lecteur. Il me semble que lorsque Marie Despleschin écrit : « Les criquets criquetaient, les parfums parfumaient, les nuances nuançaient », elle induit la tautologie, sans avoir besoin de lui donner un nom. Disons que c’est à la glose de le faire (celle du lecteur, du critique). D’un point de vue stylistique, la présence d’une figure de rhétorique dans une description me paraît trop ostentatoire : elle postule clairement la présence et la pertinence de l’auteur. C’est évident, c’est brillant. Quand on lit cela, on pense : « Qu’est-ce qu’elle est intelligente ! ». Mais le lecteur conclut aussi qu’il est peu plus démuni. Imaginons que j’ignore la tautologie : je me sens un peu con. Si cette phrase avait été réduite à sa moitié, elle aurait fonctionné en creux et le lecteur aurait pu investir l’espace laissé vacant. C’est justement ce qui marche avec un auteur comme Flaubert pour évoquer une « référence » absolue. Et tu l’as très bien montré dans ta préface.

    – ensuite la hiérarchie des référents à décrire : entièrement d’accord avec toi. Le paradoxe veut que parfois on fasse de la littérature sur ce qui porte déjà une charge poétique : la mer, par exemple, parce qu’elle constitue une mythologie à elle seule. Si l’on se détourne, la vraie poésie consiste alors à investir l’insignifiant par le langage, d’oser ce « parti-pris », à la Ponge. Au cas où on se confronte à l’objet poétique, la distanciation et la vitesse, en effet. Peut-être aussi la question d’un point de vue. Car je pense qu’au-delà de l’objet décrit, c’est la question du point de vue qui importe.

    • @Jérémy: jérémy, concernant la phrase « criquets/tautologie », ta remarque s’entend du point de vue du lecteur – comme tu le dis – mais il me semble que l’auteur est libre (mot important) d’écrire ce qu’elle veut. Marie Desplechin use de cette liberté tout d’abord en enfonçant progressivement mais résolument des portes ouvertes : les criquets qui criquettent, ça peut s’entendre, les parfums qui parfument, là on commence à se dire que l’écrivain abuse, les nuances qui nuancent = le sommet : même les nuances, qui sont censées apporter de la diversité dans la description d’un site sont usées… Elle continue ensuite dans cette veine de liberté en laissant apparaître – comme tu le dis -son propre point de vue, un point de vue analytique, ponctué par le mot cinglant de « tautologie » (un véritable épouvantail pour les penseurs). Je ne saurais pas expliquer clairement ce que veut dire tautologie » mais j’ai compris avec la démonstration qui précède. Liberté de l’écrivain. Et l’écrivain n’a pas perdu en chemin son lecteur. J’aime bien que cet écrivain s’affranchisse des règles littéraires en vigueur, je crois que c’est comme ça que les arts se renouvellent. Je pense à Picasso et à ses femmes « fracassées » : il a essayé de faire passer dans ses tableaux ses idées sur la peinture et je pense que les gens qui voyaient ses oeuvres ont pu être déroutés, comme on peut nous-m^mes être déroutés que Marie Desplechin termine une description du Midi Méditerranéen par le mot « tautologie ».
      A mon avis, cette phrase aux coudées franches est bien plus intéressante que la phrase du même auteur sur l’Italie, qui m’apparait comme un pur produit du courant littéraire romantique du XIXme siècle : la « mer antique », le jeu avec les couleurs (le noir puis le rose – pas loin du rouge et noir), la poésie (les maisons « fermées d’ombre »), les éléments naturels, menaçants (les « noirs volcans »), omniprésents (le soleil évoqué à travers l’ombre portée des maisons)ou apaisants (la mer qui « murmure » des « promesses »)etc. Aurais-tu pu attribuer à Marie Desplechin cette phrase ? Avec cette phrase, on est plus dans le pastiche littéraire, moins intéressant car déjà vu, même si c’est très bien fait (en peu de mots, bien choisis, l’auteur renvoie au lecteur des brouettes de sensations ou d’émotions).

      • @Helene: je ne suis pas trop d’accord chere Helene
        dans la phrase citée , la subtilité me semble plus aiguisée
        Dans un pastiche oui , y compris dans la musicalité de la phrase mais qui s’affiche et par concequence s’autodetruit.
        Donc plutot pour moi phrase pirouette auto destructrice élégante , je trouve , qui valide, et le cliché et la reconnnaissance de la verité du cliché(comme l’a dit FB ) qui plus est d’une beauté certaine . personne n’est dupe ni le lecteur ni le scribe. Je dois dire que j’aime beuacoup. Ca me donne chaud. Mais Je suis très bon public..

      • -je me suis donc très mal faut comprendre, puisque je n’ai pas réussir à te faire comprendre cette phrase
        -la précision selon laquelle un écrivain écrit ce qu’il veut est totalement inutile. Il va sans dire qu’un écrivain ce qu’il veut. Comme il va sans dire que chacun est libre de penser ce qu’il veut de ce qu’écrit l’écrivain.
        Marie Desplechin est libre d’écrire tautologie -d’ailleurs à cette heure le post de Jeremy ne l’a toujours pas envoyée en prison, que fait la police- et Jeremy et moi sommes tout à fait libre de penser que le mot est de trop.

        • @François Bégaudeau: désolée, à te lire, j’ai le sentiment que face à ce qu’écrit l’une ou l’autre personne, « ça passe ou ça casse », on est « avec toi ou contre toi » dans la façon d’appréhender un texte. C’est difficile sur ton site d’exister « autrement » dans l’approche d’un texte ou dans l’expression d’idées. Dommage, on est quand même dans le domaine littéraire ou dans celui de la pensée (sans prétention aucune) et on pourrait s’attendre à ne pas être « taclé » dès qu’on sort de la ligne directrice. Bien sûr, tu écris que chacun est libre de penser et d’écrire mais je n’aime pas la façon très abrupte avec laquelle tu dis que tu n’es pas d’accord.

          • Il faudrait voir où se trouve le plus abrupt : je déplie pendant 30 lignes une analyse qui établit que la phrase de Desplechin est distanciée, ironique, pastichant les clichés italiens, et toi tu arrives pour nous dire que cette phrase est dans le cliche italien. C’est, très exactement, comme si je n’avais rien écrit. Ce n’est pas un désaccord que tu exprimes : c’est une absolue fin de non-recevoir. Voilà ce qui est abrupt.
            Comme il est abrupt, pardonne-moi, de répondre à un post où je me suis astreint à réexpliquer ma position sur le rock français, par une requête de phrases courtes.
            Tous les désaccords du monde sont les bienvenus, comme ce site en fait la quotidienne démonstration, mais dans le cadre d’une discussion où l’on tienne compte de la réplique précédente. Or dans les deux cas, tu me dis: parle à mon cul.

          • @Helene: je peux l’entendre

        • @François Bégaudeau: je comprends ce que tu as écrit à propos de cette phrase : Marie Desplechin décrit un lieu mille fois décrit sans tomber dans le piège des clichés en signalant les cliché et/ou en travaillant les mots.
          Dans la phrase qui commence par les criquets, M.D. signale effectivement les clichés liés au midi méditerranéen : « les criquets criquettent, les parfums parfument ». Je ne suis pas sûre en revanche qu’elle utilise cette technique dans la phrase sur l’Italie. En effet, quand elle écrit « toujours », ce n’es tpas aussi évident qu’elle signale des clichés. On pourrait penser qu’elle relève plus simplement le caractère millénaire de ce pays, un « vieux » pays chargé d’histoire, tragique (les « volcans noirs » = les éruptions meurtrières du Vésuve par exemple) ou glorieuse (la « mer antique » = l’empire romain qui a « essaimé » sur tout le pourtour méditerranéen). Je ne suis pas sûre que les « toujours » renvoient au « mille fois décrit », au cliché des descriptions de l’Italie.
          Quant à la manière originale de M.D. de « tourner le langage » subtilement pour éviter la fadeur des descriptions « cartes postales », tu pointes son style concis, son art de la « compression ». Oui, et c’est formidable, formidable de réussir à camper le « décor d’un pays » en une seule phrase, phrase même pas longue. La concision qui fonctionne : les « volcans noirs » et la « mer antique » : très beau, élégant, parlant. La concision qui fonctionne un peu moins bien : les « maisons fermées d’ombre » : dans un style un peu surréaliste, les mots son assemblés de façon non académique pour déclencher des associations d’images dans la tête du lecteur, associations libres et varaibles d’un lecteur à l’autre.Ainsi, ici, tu situes l’ombre à l’intérieur des maisons, moi je la situe plutôt à l’extérieur, dans les rues – à l’intérieur, j’aurais plutôt pensé à « pénombre ». Cet assemblage t’évoque aussi un angle de vue original, certainement avec ton intérêt pour le cinéma. Bref, chacun y met ce qui lui vient par le jeu des mots. J’ai dit que c’était de la concision qui fonctionne moins bien car les trois mots « maisons fermées sur l’ombre » retiennent le temps du décodage personnel et n’agissent pas instantanément comme « volcans moirs » par exemple. Enfin, la concision qui ne fonctionne pas selon moi, c’est-à-dire qui ne nous épargne pas le cliché : la mer antique qui « baigne » l’Italie et lui « murmure » des « promesses ». Une description de la mer, concise certes, mais aussi lyrique et d’un autre temps. Cette description tranche d’ailleurs avec les descriptions précédentes, beaucoup plus fines et c’est ainsi que se termine la description de l’Italie par M.D. Un peu surprenant, on dirait que l’auteur laisse échapper un cliché à la fin et comme cette phrase est hyper-travaillée, je pense que c’est délibéré de la part de M.D. Sa liberté ? (aïe !).
          Enfin, je voudrais rajouter aux procédés de concision et de travail sur les mots qui déjouent la description attendue d’un lieu « chargé », la façon de M.D. d’écrire « en creux » : elle décrit un décor dans lequel il n’y a pas âme qui vive, pas un chat mais elle réussit à peupler son décor : les volcans renvoient aux corps fossilisés par les cendres des Pompéiens, les maisons renvoient aux personnes qui habitnt ces maisons et s’enferment pendant les heures chaudes pour faire la sieste, la mer renvoie à tous les navigateurs qui l’ont parcourue et rend hommage indirectement à un peuple de marins. L’évocation tord le coup au cliché de la description plate.
          Je te remercie de m’avoir fait découvrir la prose de Marie Desplechin et son grand talent littéraire, ainsi que sa personnalité qui me plait bien. Je te remercie aussi du beau travail que tu as fait sur comment un écrivain du XXIème siècle peut décrire un lieu mille fois visité, en prenant appui sur une phrase très belle et percutante.

          • « Elle décrit un décor dans lequel il n’y a pas âme qui vive, pas un chat mais elle réussit à peupler son décor : les volcans renvoient aux corps fossilisés par les cendres des Pompéiens, les maisons renvoient aux personnes qui habitent ces maisons et s’enferment pendant les heures chaudes pour faire la sieste, la mer renvoie à tous les navigateurs qui l’ont parcourue et rend hommage indirectement à un peuple de marins. L’évocation tord le coup au cliché de la description plate. » : oui, c’est ça. C’est au commentaire de le révéler, ce que tu fais.

          • Voilà qui est plus précis, j’aime bien.
            Et ça me permet de dire quelque chose que j’ai betement oublié de dire : l’ironie de la phrase (qui décidément me semble un pastiche de lyrisme, plutot que du lyrisme pur) réside dans les « toujours », mais aussi dans le possessif « ses », qui évoque les expressions consacrées de guide touristique : Bruges, ses canaux, sa brume. C’est surtout là que ça se joue. A un pays, son paysage attitré, par association mécanique.
            Je pense aussi que « fermées sur l’ombre » est une façon élégante, et nouvelle, de synthétiser en un coup une action en deux temps : on ferme les fenêtres pour faire de l’ombre à l’intérieur. Typique des pays méditérranéens. On reste dans le type assumé, et doucement moqué.

          • @Helene: la description de l’Italie comme un guide touristique (« ses »), bien vu.
            Au final, je trouve difficile de commenter une phrase extraite d’un texte, on commente un peu à l’aveugle (je parle de moi) et le commentaire est souvent une hypothèse, qui gagne à être vérifiée par la lecture du texte lui-même.

          • Oui et non.
            Oui : la lecture du texte entier aide à prendre la juste mesure de son détail
            Non : si tu prends la phrase du blog 3, je pense que tout ce que j’en dis se soutient d’elle seule (en considérant juste la situation dans laquelle elle survient)

    • J’adhère complètement. C’est d’ailleurs pour ça que la phrase qui m’intéresse c’est bien celle dont l’ironie est piur ainsi dire assimilée, passant dans le ‘toujours » et non pas dans un décrochage réflexif.
      Tu as tellement raison que je ne m’explique pas pourquoi je n’ai pas précisé que la metin de la tautologie était un impair à ce que j’essaie de promouvoir en préface, le discours muet du style. Là c’est du discours pas muet, voire bavard.
      Tu viens de mettre une bache en flaubertisme.

  6. .je l’ai lu à haute voix et je lui ai trouvé un rythme et un son presque maritime :vagues et ressacs paisibles:
    la 1 e phrase monte, bouche ouverte en disant noirs, la deuxième descend bouche fermée avec ombre et la troisième ré attaque mais calmement en s’étirant de son « promesses » comme dans l’accalmie après le ressac
    C’est beau ,très beau.
    merci pour la découverte déchiffrée

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