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Blog-phrase

Je reporte ici, un peu remanié pour les besoins de ce nouveau contexte, la préface à Trois Contes de Flaubert, qu’on m’avait demandé de rédiger pour sa réédition en poche chez Flammarion. D’abord parce qu’on ne perd jamais rien à évoquer son livre préféré. Ensuite parce que les quelques réflexions couchées ici me semblent une bonne introduction au Blog phrase qu’à compter d’aujourd’hui je vais tacher d’alimenter aussi souvent que possible. Et qui consistera en l’analyse simple d’une phrase (ou d’un bloc de phrases) extraites d’un livre, de préférence contemporain mais pas toujours, car il y a eu quand même quelques bons auteurs avant 1990, qu’on songe à Alfred de Vigny.

La préface sera donc immédiatement suivie par la publication de ce que, dans un souci de cohérence mathématique, nous appellerons le blog-phrase numéro 1.

Préface à Un cœur simple.

 

Assez tôt curieux de Flaubert, j’aurais du me pencher sur Un cœur simple dès le lycée, au moins en lettres sups, éventuellement à la fac. Je ne l’ai lu qu’après mes études, à ma seule initiative.

 

Comment expliquer ce retard ? Livre moins connu, peu étudié, relégué dans l’ombre des deux monuments, Madame Bovary et L’éducation sentimentale. Et puis drôle de structure : les trois contes forment–ils un recueil de nouvelles, doit-on ressaisir une cohérence entre ces récits apparemment hétérogènes, ou s’agit-il d’une ligature contingente, occasionnée par leur rédaction à peu près simultanée (1875-6) ? En somme j’attendais de savoir si c’était un vrai livre pour me lancer.

 

J’avais entendu des flaubertiens organiques dire que c’était le diamant de l’œuvre. Dans une émission littéraire, Michel Tournier tremblait d’émotion en l’évoquant. Je savais que j’y viendrais un jour. Au risque de céder à une illusion rétrospective, je crois même pouvoir dire que je pressentais qu’il se passerait là quelque chose de fort. J’y suis venu à 25 ans, et il y a eu un sentiment de familiarité immédiate qui, précédant le déroulement de l’histoire et la caractérisation des personnages, ne pouvait être que d’ordre textuel.

 

Je pourrais lier cette forte impression à la persistance rétinienne de certaines scènes. Celle du taureau dans Un cœur simple. Avec cette notation génialement cruelle sur Madame Aubain essayant de gravir le talus : « à force de courage (elle) y parvint ». Alors qu’elle est en train de fuir devant la bête que Félicité s’évertue à repousser, la servante méritant mille fois plus le mot courage que sa couarde maîtresse. Ou celle de Saint-Julien l’hospitalier qui voit le héros dépossédé de son habileté à la chasse. C’est tellement précis, tellement crédible à force de précision, et en même temps parfaitement onirique. Est reconduit là l’absolu réalisme de certains rêves.

 

Mais la scène est une unité trop vaste pour rendre compte de ce qui me colle à un texte. Ce qui m’y colle c’est sa pâte. Le relisant après avoir publié quelques récits, je vois bien à quel point j’ai imprimé des protocoles très typiques de Flaubert. Un certain usage de l’énumération, une certaine gestion du « et », des licences significatives prises avec l’usage de l’imparfait et du passé simple. Lorsque j’utilise ce couple temporel infernal, je fais du Flaubert sans le savoir, ou en le sachant.

 

Le foyer où se cimente une adhésion est la phrase. Chez Flaubert plus qu’ailleurs. Flaubert fait des phrases, non des formules, comme Daney disait qu’un cinéaste fait des plans et non des images. La formule est immédiatement épatante, brillante, rutilante, criarde, alors que Flaubert fait dans le discret, dans l’implicite, dans le muet. Voir la fin de Hérodias : « Comme elle était très lourde, ils la portaient alternativement ». Pour mémoire il s’agit de la tête de Iaokannan (de Saint-jean-Baptiste), que trois hommes portent vers la Galilée après qu’elle a été tranchée par le bourreau d’Antipas. Phrase très simple dans l’expression, comme la plupart de celles que j’aime dans ce livre. Et qui dit une chose tout à fait logique, élémentaire, réaliste : trois types portent une tête sur des dizaines de kilomètres, forcément c’est un peu lourd, forcément ils se relaient. Cause, effet. Comme mon vélo est cassé, je le répare. À l’image de ce que trament les deux contes légendaires du livre, on a un traitement réaliste du merveilleux. En l’occurrence il faudrait dire, et peut-être à rebours de ce qui se passe avec Félicité : un traitement terre-à-terre du céleste, puisqu’il s’agit quand même de la tête d’un saint, et qu’on vient de dire que cette décapitation consacrait la victoire du Christ. Le spirituel croise le matériel, la grâce (tête-symbole) s’éprouve à la pesanteur (tête réelle). On est au cœur de l’ambiguïté du livre, emblématisée par le perroquet christique de Félicité ou par le sauveur lépreux de Saint-Julien. Mais ça n’est jamais dit aussi simplement et puissamment que dans cette clôture. Dans cette phrase de clôture.

 

De quoi Flaubert, pour moi, est le nom ? D’une certaine façon de tourner une phrase.

En regroupant trois phrases extraites d’un conte différent, on verra qu’entre des univers si hétérogènes, c’est cela qui fait le lien, avant la cohérence métaphysique. Voyons :

1 « Félicité, bien que nourrie par la rudesse, fut indignée contre Madame, puis oublia. »

2 « Il se maudit, aurait voulu se battre, hurla des imprécations, étouffait de rage »

3 « Elles partaient avec la flèche du cavalier, renversaient les hommes, se tiraient de l’embarras des rochers, et pendant tout un jour continuaient dans les plaines leur galop frénétique ; un mot les arrêtait »

 

Servante normande en 1, saint médiéval en 2, chevaux blanc antiques en 3. Mais, à chaque fois, une énumération, et une forme qui cherche le mimétisme avec le sens. La brièveté conclusive du « oublia » montre bien la puissance de pardon de Félicité ; celle du mot « arrêter », sec après l’enfilade d’actions l’énumération, mime la majestueuse obéissance des chevaux – et pour le coup l’on peut dire que c’est ce mot qui les « arrêtait », c’est précisément le mot arrêter tel qu’utilisé ainsi en bout de phrase ; quant à la phrase concernant Julien, son énumération ne connaît pas cette heureuse conclusion car l’homme n’en est pas encore à la grâce : au contraire elle s’empêtre, s’embourbe autant que lui à essayer d’attraper des animaux, elle propose un équivalent verbal à sa fastidieuse impuissance, au point de faire disparaître le pronom il, et avec lui le sujet d’une action qui ne mérité plus ce statut, subissant la forêt après l’avoir violemment assujettie.

 

Trois autres pour la route :

 

« Elle avait eu, comme une autre, son histoire d’amour »(Un cœur simple).

 

Infinie mélancolie de Flaubert, ici. Le sentiment que les choses sont perdues d’avance ou toujours déjà perdues, émane du plus que parfait, temps de l’antériorité, niche de révolu au sein du révolu. Il émane surtout du « son ». C’est ainsi, c’est statistique, à un moment on a « son » histoire d’amour, c’est le lot de chacun, comme on passerait son bac, ou son permis, comme on ferait sa communion — et puis ça passe. Ce « son » est si fort et efficace que le « comme une autre » sonne presque superflu, redondant, explicatif.

 

« À cause des cigares, elle imaginait la havane un pays où l’on ne fait pas autre chose que de fumer, et Victor circulait parmi les nègres dans un nuage de tabac ». (Un cœur simple).

 

On attendrait : et elle se représentait Victor circulant parmi les nègres… Ou : elle avait en tête une image de Victor. Mais ce serait trahir Félicité. En elle l’image mentale tient lieu de réel. Elle croit cela, donc cela est. À travers elle Flaubert réalise une sorte de fusion entre le merveilleux et la vie dont lui-même serait bien incapable, trop savant, trop conscient, trop ironique. Cœur trop complexe, pas assez simple.

 

« Et voilà l’histoire de saint Julien l’Hospitalier, telle à peu près qu’on la trouve, sur un vitrail d’église, dans mon pays. » La légende de Saint-Julien L’hospitalier

 

Des chercheurs attestent que c’est vrai, et ont repéré ledit vitrail. Mais l’important ici est le « à peu près ». Flaubert reprend une légende connue, comme il reprendra l’épisode biblique de Hérodias, mais il les raconte à peu près. Dans cet écart, dans cette latitude, dans cette licence qu’on appelle parfois poétique, réside tout le travail de l’écrivain : recréation, incarnation, précision, amplification. Toute la littérature.

 

image lien vers le blog-phrase numero 1

14 Commentaires

  1. L’été oui enfin,la chaleur devrait se maintenir au moins jusqu’à jeudi….

    Petite information en amont
    Le TOP (Théâtre de l’Ouest Parisien situé dans le 92 à Boulogne Billancourt ) a programmé sa saison 2012/2013.
    Jean-Marie MACHADO (compositeur et pianiste) et Jean-Jacques FDIDA (conteur et musicien )mettent en scéne SAINT-JULIEN et feront entendre le texte et récit de Flaubert le 28 mars 2013 .

    lien du TOP: http://www.top-bb.fr

    • Merci pour l’info, mars 2013, ce sera donc après l’hiver qu’on aura pu occuper comme le père de Julien,  » Pendant l’hiver, il regardait les flocons de neige tomber, ou se faisait lire des histoires. » Les flocons ou le nouveau livre de François, au choix.

      • @Cathy_44: Merci à vous CATHY 44 pour ces citations .
        Et puis dans l’attente d’une publication future de François Bégaudeau ou de la rentrée litéraire de janvier 2013,je vous conseille la lecture pour cet été dans la foulée de
        – Je suis une Aventure (ARNO BERTINA )aux éditions Verticale
        – Terminal Frigo de Jean Rolin au éditions P.O.L (un homme qui arpente le littoral français et ses ports….)
        – Comment parler des lieux où l’on n’a pas été de Pierre BAYARD Les Editions de Minuits

        Trois ouvrages que j’ai trouvé assez complémentaires en cet été qui semble se maintenir…

  2. L’été oui enfin,la chaleur devrait se maintenir au moins jusqu’à jeudi….

    Petite information en amont
    Le TOP (Théâtre de l’Ouest Parisien situé dans le 92 à Boulogne Billancourt ) a programmé sa saison 2012/2013.
    Jean-Marie MACHADO (compositeur et pianiste) et Jean-Jacques FDIDA (conteur et musicien )mettent en scéne SAINT-JULIEN et feront entendre le texte et récit de Flaubert le 28 mars 2012 .

    lien du TOP: http://www.top-bb.fr

  3. C’est l’été, vive la chaleur et la lecture.

    « Les jours qu’il faisait trop chaud, ils ne sortaient pas de leur chambre. L’éblouissante clarté du dehors plaquait des barres de lumière entre les lames de jalousie. Aucun bruit dans le village. En bas, sur le trottoir, personne. Ce silence épandu augmentait la tranquillité des choses. Au loin, les marteaux des calfats tamponnaient des carènes, et une brise lourde apportait la senteur du goudron. » Un cœur simple.

  4. j’ai toujours aimé lire flaubert mais j’ignorais que ça pouvait etre à ce point du « Flaubert ».
    Comment a t il su devenir Flaubert? est ce inné? ces textes et recits, est ce le fruit d’un travail laborieux ? le sait on?
    vais relire flaubert moi..

  5. et Olivia Rosenthal fait du Flaubert sans le savoir, grande famille les écrivains, des gens qui se reconnaissent entre eux par leurs phrases qui mêlent l’ordinaire (le vertige-petit malaise bénin en soi ou le transport d’un objet pour lequel il faut se relayer)et l’horreur (la défenestration ou la tête d’un homme). Le lien est fait entre la préface de Flaubert et la phrase 1 du blog, bravo François.
    J’aurais peut-être une interprétation un peu autre de certaines des phrases de Flaubert que tu cites (Félicité qui « oublie » ou celle qui « a eu comme une autre son histoire d’amour ») mais là n’est pas l’essentiel, l’essentiel c’est ce que tu as écrit : une « forme qui cherche le mimétisme avec le sens ».

  6. La littérature telle qu’on l’aime. Quoi de mieux que l’écriture flaubertienne pour commencer ? Je savais que cette préface existait, je suis bien content de la lire ici. Je souscris entièrement à ton analyse stylistique.

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