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Blog-phrase numéro 1

Livre

Ils ne sont pour rien dans mes larmes, Olivia Rosenthal,
Editions Verticales, Mars 2012

Extrait

J’ai le vertige.
Depuis que ma sœur s’est jetée par la fenêtre, j’ai le vertige.

C’est l’ouverture du livre. L’ouverture du premier texte de ce livre composé d’une dizaine de récits, tous articulés autour d’un film marquant pour le narrateur.

Quelques indices (comme la mention finale d’une somme d’entretiens dont le livre serait l’aboutissement) et quelques recensions dans la presse permettent de comprendre que « je » désigne une personne différente à chaque texte, à chaque film.

Le narrateur de ce premier récit est l’auteur, Olivia Rosenthal, puisqu’on sait, quand on la suit, et a fortiori quand on la connaît, que sa sœur s’est jetée par la fenêtre à l’adolescence.

Ce qui est dit là contient une lourde charge émotionnelle. Une sœur suicidée.

C’est la première fois qu’Olivia en parle dans un livre. En parle directement. Mais directement n’est pas le mot, et tout l’art littéraire des phrases citées réside dans ce biais. L’information n’arrive sur la page qu’indirectement. Livrée brute, si l’on ne considère que le libellé – pas de fioritures, pas de cryptage métaphorique, pas de vernis stylistique : me sœur s’est jetée par la fenêtre, l’expression ne saurait être plus sèche— mais indirectement. La défenestration de la sœur n’est pas ici l’information principale. L’information principale est que la narratrice, l’auteure, a le vertige. Elle est l’objet de la première phrase, reproduite à l’identique dans la seconde, qui comprend une proposition principale (j’ai le vertige) et une subordonnée (depuis que ma sœur s’est jetée par la fenêtre). L’ordre grammatical inverse donc la hiérarchie émotionnelle, si l’on admet que perdre une sœur est une déconvenue plus grave que celle de souffrir de vertige, quelque contrariété qu’on en ressente. L’effet secondaire (le vertige) passe avant la cause première (le suicide). Cette inversion est la forme littéraire de la pudeur. La confidence est neutralisée par le glissement de focale, euphémisée et adoucie par son incrustation entre deux énoncés jumeaux.

La pudeur, ou son contraire, ne tiennent pas, en littérature à ce qu’on dit ou tait — on peut tout dire, tout raconter. Elles tiennent à la façon dont on le dit, dont on le tourne, en l’occurrence dont on le détourne. Comme on attirerait l’attention sur un oiseau de passage pour se retirer un bout de salade collé aux dents, l’auteur lance un leurre pour exprimer ce qui ne s’exprime pas sans embarras, quand on a quelques préventions contre le chantage à l’émotion.

La structure de ce premier récit est comme ordonnée à ces deux premières phrases : pendant dix pages ce je parlera du symptôme et non de son origine traumatique. Et en parlera indirectement aussi : à travers Vertigo, le film d’Hitchcock, puisque tel est le principe du livre. Son principe délicat. Parler du plus intime en l’objectivant dans un film. La distance par rapport au foyer émotionnel est donc double. Si la littérature est l’art de la distance, nous avons ici une double ration de littérature.

 

12 Commentaires

  1. Je me permet de laisser un commentaire ici parce que de tous les blogs phrases (excellente idée d’ ailleurs d’ introduire par Flaubert, un roi du style ) c’ est celui qui m’ a le plus touché, que justement, ne connaissant pas Olivia Rosenthal, Ils ne sont pour rien dans mes larmes est rentré dans ma liste de trucs à lire. Encore plus intéressant du coup je trouve est la remarque de François sur le fait qu’ il doute de la démarche à l’ échelle du livre. Je précise que j’ ignorais cette démarche jusqu’ à lire les posts. Ce qui m’ attirait le plus est la tentative d’ intégrer la présence d’ un film dans un texte narratif. Démarche qui m’ a toujours attiré et plutôt frustré… On est très loin de celle de montrer qu’ un film peut changer une vie, toutefois, si lourde soit-elle cette hypothèse permet justement de mêler ces deux amours… ou en tout cas d’ y chercher une voie, permettant la pratique. donc si quelqu’ un connait une ou quelques oeuvres allant dans cette direction d’ écriture hybride (suis-je assez clair? probablement pas nécessaire de tenter de l’ être plus) je suis ouvert aux conseils. D’ autre part, et pour finir, en echo au doute de François, et pour rester dans la théorie pure, n’ ayant pas lu Olivia, j’ imagine que cela dépend de l’ état de détresse de l’ individu… Je trouve en France beaucoup de gens « paumés », en tout cas dévorés par un système existentiel qu’ ils n’ ont pas réellement pensé, probablement par manque de réel choix, d’ exemples différents, par facilité géographique et communautaire aussi… ce n’ est pas le pays le plus dynamique en termes d’ existence… Ce n’ est probablement pas le film lui-même qui change la vie, les bases de ce changement initiées probablement bien plus tôt par 1) réaliser que la vie qu’ on mène ne nous correspond pas, 2) avoir eu sur le tard, ou le tôt une occasion de voir ou fantasmer un autre mode existentiel. Le film pouvant être alors une occasion de « mise en scène » personnelle, permettant psychologiquement le changement. Ou simplement la banalisation de cet exemple déjà pensé. Un film est parfois comme un voyage, surtout si le thème a déjà été personnellement défriché. Je pense n’ apprendre rien à personne ici, mais peut être ouvrir une nuance, ou une réflexion.

    • Je trouve très très juste la proposition analytique sur « un film change la vie ». « Le film pouvant être alors une occasion de « mise en scène » personnelle, permettant psychologiquement le changement » Oui, très juste.
      J’irai plus loin : un film (une oeuvre) ne change rien, il acte un changement qui a eu déjà lieu. Comme dirait l’autre, il nous apprend ce qu’on savait déjà. Ou plus précisément: il nous apprend ce qu’on savait déjà et qu’on ignorait savoir.

      M’intéressent aussi beaucoup des trucs comme « dévorés par un système existentiel qu’ ils n’ ont pas réellement pensé »
      ou, encore mieux : « ce n’ est pas le pays le plus dynamique en termes d’ existence »
      constat terrible, mais qu’il va falloir regarder en face
      qu’est-ce qui serait donc pourri au royaume de la France?
      (et qu’on n’aille pas me parler de sarkozy, bon dos)

    • @michel: « Je trouve en France beaucoup de gens « paumés », en tout cas dévorés par un système existentiel qu’ ils n’ ont pas réellement pensé, probablement par manque de réel choix, d’ exemples différents, par facilité géographique et communautaire aussi… ce n’ est pas le pays le plus dynamique en termes d’ existence… »
      Cela a du relief.
      Je m’interroge : michel, ce que tu écris m’amène à penser que tu es Français mais un Français voyageur et ayant donc un regard distancié sur ses compatriotes ; c’est la réalité ?
      Ce qui m’intéresserait serait que tu précises sur quoi tu te bases pour arriver à cette analyse d’un mal-être existentiel spécifique aux Français.
      Ces précisions pourraient me permettre de me rapprocher de ton point de vue. En effet, c’est difficile d’emblée d’admettre un « mal français ». Sauf si cela repose sur des faits.

      • @Helene: Bonjour Hélène, désolé de répondre… « si tard »… Je n’ avais pas vu ta question… et puis même si j’ y réponds de suite… ça sent un peu la question piège… « Mal français » n’ était pas dans mon message… Même pour ce qui est du « mal » je ne suis pas très fervent des élans de propriété… ça précisé, si je réponds que c’ est une perception personnelle due à certes des voyages entre autres choses ça ne pourra pas être pour toi quelque chose « sur quoi se baser ». Si je te propose de regarder des statistiques sur le suicide, le stress au travail, certaines catégories sociales ou simplement les préoccupations des gens dans la rue… Tu pourras toujours répondre qu’ il y a pire ailleurs, et c’ est le cas… Si je te parle d’ un mode de vie idéal et de l’ enthousiasme utopique que l’ on peut avoir et connaitre dans certaines situations, tu pourras répondre que justement c’ est de l’ utopie et les hauts et les bas de l’ humeur… Plutôt que de continuer à chercher des solutions, je vais en rester à « c’ est une perception personnelle… Je sais et sens ce à quoi je me réfère »… Si tu ne sens pas ce dont je parle, je ne crois pas trop à la possibilité de faire partager un vécu ou une perception… Compte tenu de l’ image que je m’ en suis fait en grandissant, de celle que l’ école m’ aurait de toute manière imposée, de ce que j’ y ai vécu comparé à ce que j’ ai pu vivre sur la planète, et de ce que j’ y vis et vois aujourd’ hui… Peut être simplement la France n’ est pas le pays qui me correspond le mieux… mais il me semble pertinemment que les malaises que j ‘y ressens sont vécus d’ une manière ou d’ une autre, consciemment ou pas, en opposition ou non.. par beaucoup d’ autres… 🙂 En espérant que ma réponse te satisfasse.

  2. Quand tu dis que Olivia Rosenthal parle pour la première fois directement dans un livre de sa sœur suicidée, cela me fait penser à un autre de ses romans que j’avais lu, parus il y a quelques années, et traitant de la maladie d’Alzheimer. Elle racontait l’histoire d’un homme, atteint de la maladie d’Alzheimer, qui avait tenté de tuer sa femme, dans un moment de folie. Au milieu de cette histoire, l’auteur insérait quelques éléments autobiographiques, mais qui avaient plutôt trait à ses origines familiales allemandes, par exemple elle évoquait son grand-père. Il me semble qu’elle mentionnait quand même de temps en temps un traumatisme enfoui au fond d’elle-même, ou alors, en tant que lectrice, j’avais senti que quelque chose l’avait traumatisée dans son enfance. Il me semble qu’elle parlait assez brièvement de sa sœur, on comprenait plus ou moins qu’elle était morte, mais la cause exacte de sa mort n’était pas mentionnée clairement.

    Le nouveau livre « Ils ne sont pour rien dans mes larmes » semble intéressant. J’ai lu un article à ce sujet dans « Transfuge », où il est dit que le livre traite de personnes ayant décidé de changer de vie après avoir vu un film (par exemple, une personne décide de tout plaquer, sa famille, son travail). Je suis assez étonnée qu’un film puisse avoir un tel pouvoir. Pour moi, un film peut tout au plus bouleverser, mais, après tout, pourquoi un film, comme un livre d’ailleurs, ne pourrait-il pas donner aux gens des idées, les plus extrêmes soient-elles ?

    • En fait je ne suis pas un grand fan du livre, qui vaut avant tout pour le premier récit, sans doute ce qu’Olivia a écrit de plus beau
      Par la suite je trouve le dispositif assez flou, et d’abord la chose que tu pointes : un film qui changerait une vie. J’ai du mal à y croire. Est-ce qu’un film ou un livre changent une vie? Pas si simple. Le principe du livre est un peu forcé -et les textes souffrent de la comparaison avec le premier, donc.

      • @François Bégaudeau: en écho à votre questionnement, Delphine et François, sur « est-ce qu’un fim peut changer une vie ? »
        J’ai lu moi aussi l’article dans Transfuge et j’aime bien la démarche d’Olivia Rosenthal de faier appel à des témoignages de personnes anonymes pour étayer son idée qu’un film peut changer/bouleverser une vie ; Transfuge présente succintement 4 témoignages sur les 12 retenus par l’auteure. Pour ma part, aucun film n’a été déclencheur d’un nouveau mode de vie mais je me rappelle de l’empreinte que m’a laissé le film « western » de Manuel Poirier. Cette empreinte, c’est une phrase : un des deux hommes dit à l’autre pour le consoler d’être seul : dis-toi que dans chaque ville il y a une femme qui pourrait t’aimer (de mémoire, j’espère que je ne trahis pas trop l’original). Cette phrase a retenu mon attention et je la trouve possible d’un point de vue cartésien et donc porteuse d’espoir pour les personnes seules. L’empreinte, c’est aussi l’ambiance du film et son dénouement inattendu : Sergi Lopez, le plus glamour des deux, se retrouve seul, tandis que l’autre acteur finit en couple avec une jolie femme qui semble l’aimer pour ce qu’il est.
        Pour en revenir à l’ appel à témoignages d’Olivia Rosenthal, je trouve que cette démarche est intéressante et que François tu avais peut-être une démarche similaire dans « au début » par exemple, quand tu as recueilli le témoignage de tes ami(e)s sur leur expérience de la grossesse et de la filiation.

        • La question plus générale serait : est-ce qu’un événement, une date, un fait peuvent changer la vie.
          Pour ce qui me concerne j’ai des doutes. Une grosse crise, éventuellement (un grand traumatisme, notamment). Mais alors un livre ou un film, non.

          • @François Bégaudeau: je pense qu’une expérience personnelle influence plus une personne que ne le fait une histoire (un livre ou un film), même si on s’identifie fortement à un personnage : il y a une distance, on peut toujours se dire qu’après tout, ce n’est que de la fiction, prendre du recul, ce qui est moins évident avec ce qui nous arrive personnellement, surtout quand nous sommes la seule personne concernée. Je pense à un truc qui m’est arrivé quand j’avais 20 ans, qui m’a complètement bouleversé et marqué de manière définitive. Désolé si c’est solennel mais ça touche le noyau.

  3. Je trouve que c’est brillant.Du coup c’est lumineux..

  4. je me régale, c’est la faute à François.
    Je peux ajouter 2 petits commentaires ?
    La pudeur : oui et non. C’est bien le suicide (= la mort, la perte, la souffrance, la folie) qui est mis en valeur par la construction de la phrase. AU-delà de la forme en écrin de cette phrase, la répétitition du mot vertige le banalise, le suicide évoqué en un seul trait reste. Je pencherais plutôt pour une fausse pudeur.
    2- pourquoi tu n’as pas parlé du tout de l’association vertige-fenêtre-défenestration ? suite au suicide de sa soeur, l’auteure aurait pu somatiser autrement le choc affectif que par le vertige. C’est la grande force de cette phrase, le coup de génie. C’était peut-être trop évident pour toi.

  5. Souvent je me tais mais là faut quand même le dire : c’est ce que j’appelle du festin de pâques. Bégaudeau, tu sais recevoir. Santé.

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