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La tache

Texte sous copyright publié dans l’ouvrage collectif « Je est un autre », éditions Gallimard, 2010

Commande : un texte sur l’identité nationale

tache sur ne cravateIl se trouve que je connais personnellement Eric Besson. Nous nous nommes rencontrés le 12 janvier 2003, dans un centre d’équitation de la banlieue ouest que fréquentaient nos filles respectives, la sienne déjà adolescente, la mienne plus petite et encore assignée à la placide compagnie des poneys.

D’emblée l’homme m’a plu. Vif, aimable, bon camarade. Nous avons pris l’habitude de prendre un verre au bar du club en attendant nos apprenties cavalières, et bientôt nous n’avons plus eu besoin de ce prétexte parental. Nous nous retrouvions au moins une fois par mois dans un restaurant testé au préalable par ce gourmet et gourmand, ou bien dans une loge du Palais Omnisports de Bercy que notre commune passion du basket nous avait fait louer à l’année. Un soir j’ai même du décliner son invitation à le rejoindre dans une des régulières parties fines qui s’organisent en périphérie de l’exigeante vie parlementaire. J’ai fait valoir que je n’étais pas député, mais c’est surtout que j’essuyais à l’époque de fréquentes pannes d’érection. Je ne voulais pas m’exposer à une déconvenue publique, semi-publique disons.

Évidemment nos conversations croisaient souvent la chose politique. Le cerveau de cet homme cultivé et pointu débordait d’idées pour étoffer le programme de la gauche en vue des présidentielles de 2007. Nous convenions de l’essentiel, et les échanges se trouvaient comme fertilisés par nos petits désaccords.

Lorsqu’il a rejoint les troupes de Sarkozy pendant la campagne, nous nous sommes moins vus car il était très occupé. J’étais par ailleurs troublé par la soudaineté de ce ralliement. Il s’en est expliqué le 13 juillet suivant, dans une brasserie de la place de la Madeleine, qui banalement s’appelle on peut le vérifier Brasserie de la Madeleine. Puisqu’il n’arrivait pas à incliner le PS vers le libéralisme, il tacherait de faire pencher l’UMP vers le social. C’était son calcul. J’en admettais volontiers la cohérence. La soirée s’est prolongée dans un karaoké du septième arrondissement où nous avons retrouvé Pascal Bruckner. Eric ne voulait plus lâcher le micro, redemandant encore et encore Femmes je vous aime. Julien Clerc est une autre passion commune. Surtout les chansons signées Etienne Roda-Gil.

Notre affaire s’est compliquée lorsque Éric a hérité du ministère de l’immigration et de l’identité nationale, en janvier 2008.

Ce n’est pas que je trouve ces appellations particulièrement scandaleuses. C’est que désormais je le rejoins la peur au ventre.

À ce stade de ma confession, je dois préciser que depuis sept ans nous avons l’un et l’autre mis un point d’honneur à ne pas évoquer nos passés, convenant tacitement qu’on gagne à arriver sans bagages sur la scène de l’amitié. Eric ne sait donc de moi que ce que je montre et formule : basket, Julien Clerc, ma petite Eléonore et sa mère qu’il a souvent croisé au club, mon intérêt durable pour l’écologie politique, mon goût incorrigible pour les chemises à rayures ou les blagues de Marius et Olive. C’est à peu près tout. Rien de ce que j’ai pu dire ou faire lors des trente-deux années qui ont précédé notre rencontre n’a pu parasiter une connivence chevillée au présent — à l’exception bien sûr ce qui est de notoriété publique, à savoir ma participation à Tournez Manège en 92.

Et donc aujourd’hui je cours à nos rendez-vous la peur au ventre.

Je me dis : s’il savait.

S’il apprenait.

Quoi ?

Tout.

Tout ce que je m’évertue désormais à lui dissimuler, alors qu’il ne demande rien. Et, selon une dramaturgie bien connue de garde à vue, il me semble que chaque stratégie dissimulatrice superflue a valeur d’aveu.

Qu’ai-je donc à avouer ?

Tout.

Appelons ça mes secrets.

Un seul secret, au vrai, mais qui a pris des formes différentes selon les années, les périodes.

Je crois pouvoir dire que ça a commencé en 1978.

Je me revois encore.

Je me revois encore dansant dans la cuisine avec ma sœur autour du transistor qui crachait You’re the one that I love, la chanson phare du film Grease qu’illuminait John Travolta. À l’époque je ne disais pas You’re the one that I love, je faisais yananananana. Je yaourtais, comme on dit, et quel plus bel hommage rendu à la langue américaine que cette maladroite singerie.

Le mal était fait.

L’année suivante, mon frère plus vieux de sept ans insinue les chansons de Téléphone dans mes oreilles. Rien de bien grave, les quatre membres du groupe ont grandi à Paris, capitale de la France. Ils portent des prénoms comme Jean-Louis et des noms comme Aubert. Mais leurs mélodies et leurs rythmiques ne sont pas d’ici, assurément. Elles viennent d’outre-Manche, d’outre-Atlantique, d’outre-va savoir quoi. Elles empruntent au rock qui lui-même emprunte au blues que chantaient les noirs des plantations en écho à leurs ascendants africains. Pour parachever ce brutal déracinement, mon aîné répand le son des Rolling Stones dans la chambre tapissée de posters que nous partageons. J’apprends que Rolling Stones veut dire Cailloux Roulants. Pourquoi alors ne pas dire Cailloux Roulants ? Parce que Rolling Stones sonne mieux.

C’est ce que dit mon frère.

Je ne peux que le croire. Frêle et mal cérébré, je n’ai aucune défense immunitaire contre ses décrets.

Un prosélytisme quotidien finit par porter ses fruits empoisonnés. Je deviens à mon tour un zélote de la secte apatride. Je me procure seul les disques du groupe absents du bac de mon gourou fraternel. Puis ceux des Stooges, des Clash, de Jimi Hendrix, de James Brown, de plein d’autres aux noms métèques et à la peau parfois noire.

Encore pourrais-je toujours faire valoir que les Cure sont des jeunes rockers Vichyssois dont le nom honore les centres de soins locaux. Mais que dirais-je des Queen ? Des New-York Dolls ?

Le mal est profond. Le poison mondialiste est en moi.

Incurable et le sachant, je fonce tête baissée dans le mur qui me broiera.

En 87 je commence à lire les écrits de Marx, un juif allemand qui en son temps prôna, irresponsable et peu respectueux des fécondes spécificités nationales, une extension mondiale du domaine de la lutte prolétarienne. De mon pays j’en viens à détester les chefs, de Clovis à Thiers, et à aduler les réprouvés, croquants insurgés et fusillés communards dont je n’ai certes pas fait connaissance en cours d’histoire.

En 88 ma découverte de Bernanos ne compense pas celle d’un russe bizarre et moitié dingue nommé Dostoievski, dont les récits sont lestés de patronymes imprononçables.

Je m’abreuve à la même époque de films américains des années 70, dont je préfère souvent le titre original au titre français : Deer Hunter à Voyage au bout de l’enfer, The conversation à Conversation secrète, Taxi-Driver à Plus vite chauffeur !

En 94 je soutiens un mémoire de maîtrise sur Faulkner, que je prends l’habitude d’appeler William par précaution — Guillaume sonnerait encore mieux. Plus tard je lirai Kafka et l’appellerai Franck, c’est bien le minimum que je puisse faire.

En 97 je découvre Une saison en enfer que Rimbaud songea un temps appeler Livre nègre.

En 99 je commence à prodiguer à des classes composées essentiellement de jeunes maghrébins un enseignement pas toujours aussi assimilationniste que la noble charte républicaine l’exigerait. Je suis faible. Vingt ans de dissolution planétaire m’ont rendu débile, au sens premier issu de notre glorieux Moyen-Age. Mon corps exsangue, ou empli de sang mêlé si l’on préfère, a perdu toute capacité de saine réaction.

Je me laisse pénétrer.

Je suis pas pédé mais il s’en faut de peu.

Le rap me pend au nez. En 2000 je n’y coupe pas. Eminem est un rappeur dont la blancheur ne trompe personne. Tant pis, je cède à son bagout. Parvenu à ce point, il n’est plus temps de songer à guérir.

Depuis lors le virus a métastasé en moi.

Hier par exemple j’ai mangé un sushi.

C’est empli de tout ça que je me m’assois, une fois par mois, environ, à la table de mon ami Eric dont la côte de popularité n’a pas entaché la bonne humeur. Je dirais même au contraire.

C’est moi qui ai changé.

Fébrile chaque fois que je le rejoins en ville.

La peur au ventre oui.

La peur d’être démasqué.

Pourtant il n’y a pas grand chose à craindre. Eric ne m’embêtera pas. Il ne lui viendrait pas à l’esprit de me soupçonner. Mon déracinement n’est pas écrit sur ma gueule dont une naissance en Vendée, de parents du cru issus eux-mêmes d’engeances sarthoise et charentaise, a fixé pour l’éternité la pigmentation rose clair.

Chaque année juillet hâle mon visage pâle, mais avec Eric on ne se voit jamais en juillet. En tant que membre du gouvernement, on lui offre de suivre le Tour de France dans la voiture du sponsor de l’équipe Justin Bridou.

Rien à craindre, donc. Pas plus qu’on ne m’a demandé, à la naissance ou à la majorité, de prêter allégeance à la nation, pas plus qu’on ne m’a fait chanter la Marseillaise, pas plus qu’on ne s’est inquiété de mes estudiantines accointances trotskystes et anti-républicaines, pas plus qu’on ne m’en a voulu, en 98, d’avoir enregistré et chanté publiquement un morceau de punk-rock nommé Frenchless, pas plus qu’on ne m’a demandé des garanties quant à ma connaissance de l’histoire nationale ou même de l’idiome, Eric ne me demandera de comptes.

Notre amitié survit. J’évite juste, quand il me demande des nouvelles de ma fille à qui notre binôme doit tant, de lui raconter qu’elle vient de s’initier à une danse bambara. En revanche je ne me prive pas de lui signaler, c’est le mot, que j’ai interdit à la même le port de la burqa qu’une correspondante afghane sur Facebook lui avait révélée très pratique pour se masturber l’air de rien. Il s’en félicite. On commande une autre bouteille de rouge. Tant pis si nos chemises héritent d’une tache.

 

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7 Commentaires

  1. je lirais bien ton memoire sur faulkner. J aime cet auteur

    • vraiment je ne le souhaiterais pas à mon pire ennemi (Joachin Phenix, aujourd’hui)

  2. J’aime particulièrement le ton de ce texte. sa douceur farouche et si tendue, douceur hargneuse. Superbe entrée en matière, chevaux, enfants et poneys. Et bien sûr le vrai-faux décliné du vrai au faux, ou l’inverse, dans une très large variété. Fin calmement violente,effrayante, aussi calme que la froideur totalitaire du Besson peint en creux et que celle de l’amitié de club hippique. c’est peut-être votre texte le plus scary. Bien à vous.

    • Pourquoi la critique n’est jamais aussi pointue? Je ne dis pas aimable, je dis : pointue.

    • @Patrick: Entièrement d’accord. L’avènement politique de Besson conduit le narrateur à se décréter illégal, comme si la sourde menace que constitue l’homme politique avait justement valeur de décret. J’allais presque dire, par anticipation. Tout le parcours intellectuel du narrateur est revu à l’aune de cette illégalité. Anesthésiante, celle-ci profile chez le ministre une puissance de coercition d’autant plus forte qu’elle n’a pas besoin d’être mise en acte pour qu’on s’y soumette immédiatement. Ce qui montre que les mécanismes de domination sont autant le ressort de ceux qui les admettent que de ceux qui les imposent.

  3. Ce texte est épatant.

    J’ai jamais admis que l’on puisse demander de connaître la Marseillaise à des gens en quête de papiers ou de nationalité, alors que la plupart des bons gaulois n’en connaissent même pas deux lignes.

    Le plus triste là dedans, c’est que les ministres passent, de Debré à Guéant en passant par Besson, Hortefeux ou même Chevènement, c’est toujours cette même politique abjecte qui est mise en place, à base de quotas qui s’assument ou pas selon l’époque. Faut pourtant pas avoir fait de grandes études pour se rendre compte qu’une société mixte et mélangée fonctionne mieux qu’une société figée. Suffit de marcher un peu dans la rue et de humer la diversité. On se sent plus en vie à Ménilmontant qu’à Pouilly en Auxois.
    J’ai enfoncé assez de portes déjà béantes, je vais me coucher.

    • Portes semi-ouvertes, quand on se rend compte de l’opinion majoritaire sur ces conneries d’allégeance à la nation.

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