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Fragments pour une morale

Article publié en 2006 dans les Cahiers du Cinéma pour la sortie DVD de Kill Bill. Texte soumis au copyright.

coffret dvd kill billLes cinéphages s’en repaissent, leurs aînés ciné-fils un peu moins. Kill Bill serait avant tout un surf fou sur la crête des styles et des genres sortis du ventre fécond DU cinéma. Ou, scindé en deux “ volumes ”, une compilation de tubes (des années 70, surtout), un album de reprises en forme de tribute to, où chaque scène y va de son hommage, de son clin d’œil, succession sans autre finalité qu’elle-même. Juxtaposition, faudrait-il rectifier, puisque fait défaut également la linéarité, au point que le saucissonage non-chronologique du film en chapitres paraît anticiper le chapitrage DVD. Pourtant, à en reparcourir les dix blocs précisément sur ce support, y compris au fil des caprices du pouce rivé aux touches numérotées, les deux KillBill inspirent la même tenace conviction d’avoir affaire au cinéaste le plus ordonné de la planète. Au plus sérieux, si on veut.

Ordre

Dix “ chapitres ”, parlons-en. Ce qui résulte de leur bric-à-brac assorti de titres bavards ? L’impression d’un grand bordel, assurément. Des réminiscences Z : La mariée était en sang. Un perpétuel bruit de fond parodique : Bataille rangée à la villa bleue. Assurément. Mais ce fatras trahit aussi un goût inverse pour la nomination adéquate, la juste estampille. Potaches, les titres n’en sont pas moins ad hoc. Que raconte Le Massacre aux deux-pins ? Un massacre survenu au lieudit les deux-pins. La cruelle tutellede Pai mei ? La tutelle d’un dénommé Pai Mei, cruelle. Quant au Dernier Chapitre, c’est un chapitre et c’est le dernier. A l’opposé du déchaînement, une passion taxinomique, une pulsion d’organisation. Nommer, classer, placer. Mettre de l’ordre dans ce foutoir.

Semblablement, on peut voir dans la foison de noms, surnoms et sobriquets les victuailles d’un banquet du signifiant pur, présidé par la formule paternelle, Kill Bill, titre-slogan, nouvelle marque habilement teasée. Mais Kill Bill n’est pas qu’une rime d’où tout aurait découlé par coq à l’âne. C’est d’abord une prescription. Un compte à régler. Une affaire à finir, et que Beatrix finira. Infléchissable colonne vetébrale, cap maintenu ferme malgré les vents de côté de la digression. Les noms sur la liste de B. désignent de vraies personnes, et ces personnes des actes. Puis le trait qui les barre atteste qu’aussi vrai qu’on meurt, on vit.

La mariée pourrait retenir de tête les noms de ses cinq bourreaux, mais il lui faut le sceau de l’encre pour consigner pas à pas sa vengeance. Laquelle se mange froid, rappelle l’exergue, et par là il faut entendre : avec méthode. Procéder par ordre. Un pied devant l’autre. First thing’s first, c’est elle qui le dit au sortir du coma. D’abord se dégourdir un orteil, puis le deuxième, puis les huit autres – douze heures de boulot. Enterrée vivante, même parcimonie : enlever une botte en se secouant, la ramener vers soi, prendre la lame qui s’y trouve, scier la corde autour des poignets – pour cela, orienter la lampe posée sur le torse d’un coup de menton –, puis donner du poing sur le même centimètre carré de bois.

Que Tarantino ait songé qu’un coma de quatre ans ne redonne pas immédiatement l’usage des jambes montre du reste une attention pointue à la logique de son univers. Ses scènes de combat, loin de gagner en force à proportion de ce qu’elles nient l’environnement, ne cessent de s’appuyer sur lui, d’épouser ses contours. Au total : beaucoup plus que des extrapolations virtuelles, des fêtes de la matière, où chaque élément fait valoir sa consistance et connecte avec le tout dans une suite de causes et d’effets. Un exemple : B. colle la tête de « Elle » dans la cuvette des toilettes. Que fait « Elle » ? Elle tord le bras jusqu’à la chasse d’eau qui, tirée, vide un temps le contenu et lui donne l’air qui lui donne la force de repousser l’autre.

Que les causes aient des effets, voilà qui régule la libre circulation dans le n’importe quoi. La preuve que les combats se déploient dans de vrais lieux inféodés au principe de réalité, c’est qu’ils produisent un reste. Une balle a-t-elle troué un paquet de corn flakes, les céréales craquent maintenant sous les pas des combattants au repos. Beatrix a-t-elle amputé au sabre une charretée de gardes du corps à la villa bleue, leurs gémissements de douleur envahissent maintenant la piste de danse. Quoique d’inégale gravité, ces deux restes procèdent d’un même ordre d’idées. Si Kill Bill est affilié au principe de réalité, alors il a affaire à de vrais corps dont il faut tenir le compte des douleurs.

Moral

S’en fout la mort, Tarantino ? On le dit. Dans Pulp Fiction, celle de Travoltane mettait pas fin à sa vie filmique, comme si celle-ci était sans bornes. Ici, B. survit à une balle dans la tête, un enterrement et trois mille blessures, à croire qu’elle s’ébat dans l’ether de l’immortalité. Or voici ce qu’elle clame, dominant ses victimes gémissantes de la villa bleue : “ Ceux qui sont encore en vie,profitez-en pour le rester ”. Triomphe magnanime, mais surtout : authentification par la parole d’un partage net entre la vie et la mort sur quoi peut émerger la question morale.

Dès le début, la revenge story est surveillée, secondée, infléchie par le verbatim des délibérations de droit. Sans cesse la question des limites parasite le bain de sang. A moins qu’elle ne s’avance après lui, en la personne par exemple de la fillette de “ Vipère Cuivrée ” tuée à l’instant par Beatrix. Et alors, celle-ci : “ Je ne voulais pas faire ça devant toi, mais crois-moi sur parole elle l’a mérité ”. La formule n’est pas seulement propre à la rhétorique d’apothicaire de la vengeance, elle dénote un effort pour baliser celle-ci, la parole étant à la fois le moyen et le gage du plaidoyer. Effort jamais rassasié, et qui mène, dans le volume 2, à une stupéfiante inflation du temps de dialogue par rapport à celui de l’action, jusqu’au duel final avec Bill, rhétorique à 99%, et physique le temps de cinq petites touches autour du cœur. D’abord débattre : “ Ma réction était-elle si surprenante ? ”, demande l’homme bafoué. “ Oui, elle l’était ”, répond la femme punie. Puis le geste n’est que la sanction de la joute argumentative, l’exécution sommaire d’un verdict mûrement pesé.

Quand elle n’est pas prodiguée avant l’action, posant ses enjeux, ou après, debriefing moral, la parole délibérative s’invite au cœur même des hostilités. Lorsque Lisa Wong et Beatrix se tiennent en joue, un relent de John Woo vient au nez. Sauf qu’ici la neutralisation mutuelle des fighters ne tient pas à un jeu de double où s’équivalent flics et voyous. Elle tient à l’immixtion d’un élément 3, et c’est le test positif de grossesse que vient de faire Beatrix. On s’entre-tuerait sans problème, mais la vie, n’est-ce pas, incline à reconsidérer le problème. Femmes que vient troubler la possibilité maternelle, mais d’abord sujets rappelés à leurs responsabilités.

Ainsi lesté, le kung-fu suspend son vol et se fiche en terre. Que font les personnages dans ces moments ? Ils se regardent. Reconnaissance mutuelle qui érige le vis-à-vis en critère de l’action qui va suivre. D’où la récurrence de cette scénographie : l’un en amorce, l’autre en profondeur tel que vu par l’un, et l’inverse symétrique. Je te regarde, tu me regardes, on évalue la vie de l’autre pour la faire peser dans la balance du contrat. Et s’il m’apparaît que ta vie ne vaut pas le principe qui m’anime, alors l’intermède est rompu. Le combat repris, c’est souvent l’œil qui en fait les frais, spectaculairement pour la dénommée “ Elle ”. L’arrachant puis l’écrasant au sol, Beatrix décrète que le scrupule dont il voudrait la lester en la jaugeant n’est pas recevable. Au reste, privant “ Elle ” de la possibilité d’exercer son sens moral, puisqu’elle est désormais aveugle, Beatrix ne fait que corroborer un processus déjà engagé : borgne, « Elle » affichait déjà cash son vice. L’œil, ici, n’est pas vecteur de l’immersionn en-deçà du bien et du mal, dans le bain mousseux des choses faites images. Il est l’organe de l’examen moral. C’est bon à savoir, surtout s’il s’agit de définir le type de cinéphilie dont on voudrait Tarantino le parangon.

2 Commentaires

  1. la mélancolie de l’ écureuil
    Ce matin, j’ ai observé l’ écureuil du jardin du voisin ( il parait qu’ il est musicien le voisin mais on s’ en fout ).Il fait toujours le même trajet.Sort du cèdre , trottine sur la barre transversale de la balançoire et saute dans l’ arbre dénudé qui porte des sortes de noix.Je ne sais pas ce que c ‘est comme arbre et j’ aimerai bien le savoir.Ce matin , c ‘était risqué , il y avait un peu de tempête , celle qui nous vient de Vendée.Il arrive au bout d’ une branche où se trouve une noix.Et là , bousculée par la tempête et par les sursauts de l’ écureuil , elle tombe.La bestiole est restée là , comme une statue, pendant dix secondes , la tête penchée vers le sol.Pendant dix secondes l’ écureuil s’ est trouvé dans un vide existentiel.Il a suspendu sa vie au risque de se la faire prendre par un rapace ( parce que de ça , y ‘en a pas mal dans le coin).Au bout de dix secondes il a fait le trajet inverse.
    La prochaine fois , je vous raconte la paranoïa du ragondin.
    Et sinon , pour Kill Bill, c ‘est un film qui m’ a beaucoup plu.Je dis un film au singulier , parce que le 1 ne va pas sans le 2 et inversement ( à quoi sert le cochonnet si t’ as pas les boules ?).Je l’ ai vu il y a longtemps et j’ adore la fin.Parce qu’ à la fin j’ai bien voulu comprendre que cela allait au-délà de la vengeance.L’ acte d’ éliminer Bill est bien raisonné , il s’ agit de sauver cette petite fille de l’ influence de ce père pourri.L’ héroïne ne le fait pas pour elle , elle le fait pour que sa fille soit libérée.Elle assume totalement son acte et c ‘est jouissif (comme on dit dans les cercles d’ intellos).

    • Oooh,c’est l’un de mes premiers posts.Je savais faire les i trémas à l’ époque.
      Ca fait drôle de se voir quand on était petit.

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