Begaudeau.info, le site officiel de François Bégaudeau

Pas encore membre ? Enregistrez-vous et simplifiez-vous les commentaires !

Comme un oiseau ayant un naturel joyeux

Nous avons demandé à plusieurs reprises l’autorisation à Telerama de reproduire ce texte commandé par le magazine en 2008 avec cette consigne « l’année à venir (2009) ». Ils ne nous ont pas répondu. Pas de nouvelle bonnes nouvelles. Texte soumis au copyright.

logo telerama recréé par jerome le blanc avec gimpLes années paires me sont profitables, comme l’attestent 1988 et 1994, qui me virent réaliser les exploits qu’on sait.

2008 a été paire et profitable.

Dès le 2 janvier je me réconcilie avec David Pujadas et c’est moi qui fais le premier pas.

(N’est pas si con qui reconnaît sa connerie.)

Sur les trente jours de février je n’ai froid qu’à une reprise, et encore c’est sur un quai de gare en slip car on m’a volé ma valise dans le wagon-lit au retour d’un Irlande-France où je marque trois essais + deux pénalités + c’est moi qui prends le brassard de capitaine à la sortie sur blessure de Nallet.

Le mois suivant je fais en sorte qu’on soit en avril, parce que personne n’aime mars, pas même Sébastien. Du coup on perd trente jours mais on est bien contents, sauf bien sûr toujours les mêmes ah la la ceux-là.

Ce qu’ils ne voient pas ces fâcheux, c’est que comme ça le printemps arrive plus vite, il fait un beau soleil de Marrakech, je vais sonner chez Jeanne et pour la première fois depuis sept mois je trouve mes mots. Ce sont des mots assez formidables, des mots que franchement je ne m’en serais pas cru capables, des mots oui c’est ça formidables, des mots que peu de gens en seraient capables. Jeanne succombe, Jeanne chavire, Jeanne me propose de rester habiter là et j’aurai le droit de la regarder sous la douche du soir, et peut-être même celle du matin au bout d’un temps. Je suis joyeux comme le plus joyeux d’entre les oiseaux ayant un naturel joyeux mais je n’ai pas de pyjama. Elle me dit que justement il y a un magasin de pyjamas juste en bas et c’est aussi à ce genre de coïncidences qu’on voit que 2008 a été une année paire, si 2008 avait été une année impaire le magasin de pyjamas le plus proche aurait été dans Bucarest sud, là où c’est les magasins les plus chers de Bucarest. Et une semaine après nous avons un enfant et nous l’appelons Jean-Francis, comme le prénom de sa mère au masculin accolé au prénom de son père à une lettre près et pour nous cette accolade c’est comme un symbole de l’amour.

En mai j’obtiens le prix du scénario à Cannes pour Le silence de Lorna, même si c’est pas mon préféré, j’aime mieux Rosetta, où Le Fils, où L’enfant, à la fin de L’enfant j’ai pleuré, quand ils pleurent tous les deux j’ai pleuré avec eux, mais si je le revoyais je pleurerais moins vu que maintenant j’ai un enfant, à moins que je pleure davantage vu que maintenant j’ai un enfant, tout est possible, il y a beaucoup plus de possibles que d’habitants sur la planète et ça on l’oublie.

En juin Jean-Francis obtient son bac S avec mention très très bien mais je ne suis pas là pour le féliciter et l’accompagner dans sa première grosse biture avec coma éthylique car je dois essayer de rallier les Etats Républicains pendant qu’il est encore temps : Texas, Kansas, Missouri, Arizona, oui nous le pouvons. À chaque fois le même discours : les cow-boys sont tous des pédés, ou va falloir le prouver. Jean-Francis s’inscrit en prépa HEC. Les scientifiques ne font plus de science, c’est un problème. Ou alors ils en font mais après ils s’embauchent dans des grandes banques style le Crédit Agricole. Jeanne a dit : laisse-le faire ce qu’il veut. Les femmes sont faibles et permissives, s’il n’y avait qu’elles les humains ne s’engueulerait jamais et il n’y aurait même pas eu toutes les guerres qui ont donné lieu à plein de films et de livres vraiment intéressants comme par exemple les films de guerre ou les livres sur le Vietnam qui est ma guerre préférée à égalité avec la Tchétchénie.

En juillet j’efface la dette du tiers-monde et je porte la flamme olympique jusqu’à Pékin où je double les salaires des ouvrières du textile et deux semaines après je gagne la compétition de hand-ball devant une équipe d’Islande pas super motivée il faut bien le dire.

Les Islandais ne s’intéressent à rien.

En septembre je suis dans la première liste du Goncourt, la meilleure, après c’est truqué.

En octobre au Stade de France je me contente de siffler la Marseillaise parce que je ne connais pas les paroles. Je connais « Allons z’enfants » et après je confonds avec la reprise de Gainsbourg. Jeanne me souffle : contre nous de la tyrannie l’étendard sanglant est levé. Mais c’est trop tard, la crise financière mondiale est déclenchée, Jean-Francis est viré du Crédit Agricole, je passe mon humeur sur Jeanne qui pour la peine prend ses douches habillée. Heureusement on est une année paire et je recase Jean-Francis dans une équipe de saboteurs de lignes TGV que d’aucuns accuseront à tort d’être très maladroits et ultra gauches.

En novembre je suis le premier Noir à être élu premier secrétaire du Parti socialiste. Et le premier homme à réaliser la synthèse entre les différentes motions présentées dans un Congrès, d’où la victoire en 2012 et aussi parce que c’est un nombre favorable, alors que 2007 inutile de faire un dessin.

En décembre Jeanne me demande en mariage, je crie de joie jusqu’à la lune qui se réveille et appelle les flics mais ils peuvent toujours venir. Sauf que catastrophe Jeanne a calé la cérémonie en avril prochain. Je dis non non non marions-nous là maintenant, ou en tout cas dans le mois. Mais elle a déjà réservé la patinoire (ça pas de problème, elle m’a toujours dit qu’elle se marierait dans une patinoire).

Un mariage en pleine année impaire de merde, je vois d’ici le désastre, du genre la belle-mère qui vomit son kir-royal sur Jean Reno mon invité prestige. Je dis à Jeanne : tant pis pour la patinoire, on fera du ski ! Mais Jeanne n’aime pas le ski à cause des sapins pleins d’ours.

Alors j’ai une idée pas trop mal. Je la prends sur mes épaules, je l’entraîne dans une course d’élan assez fabuleuse et hop on saute par-dessus 2009, et c’est reparti pour une année glorieuse.

13 Commentaires

  1. Je me souviens de ce texte : je l’avais lu un peu rapidement au début et je m’étais dit : « Merde, il s’est marié ». Et puis je l’ai repris. J’étais un peu distrait.

  2. ce que j’en « dis » ….oups!!! le prof en toi a t’ il rectifié ?

  3. moi ce que j ‘en dit c’est que t’avais l’air d’être sacrément heureux…en tout cas c’est ce que j’ai pensé quand je l ai lu à sa parution et là , même impression .. Je me trompe?

    • Disons que le mot ne m’évoque pas grand chose. Plutot la joie, mais la joie n’a pas grand chose à voir avec le bonheur. J’avais même écrit quelque part qu’elle était le contraire du bonheur. C’était excessif et pas con.

  4. super ! ça se lit d’une traite 🙂

    • Hélène est en train de s’imposer comme la lectrice numéro 1 de ce site. Avec Delphine peut-être. Par lectrice j’entends : exerçant la lecture, y compris en milieu hostile.

      • Hélène, elle laisse volontiers sa place de lectrice « compulsive » sur ce site. Un peu marre du web etc

      • Cela dépend de ce que tu entends par « milieu hostile ».

        Dans le dictionnaire, il est écrit « Se dit d’un milieu, d’un environnement dans lequel l’homme est soumis à des agressions physiques (pression, bruit, température, rayonnement, etc.) ou chimiques. »

        En ce qui me concerne :

        – pression : pas vraiment quoique, parfois, dans le lieu où je me concentre pour rédiger les messages, je peux être interrompue au mauvais moment (mais rien qui n’engendre un stress insurmontable) ;

        – bruit : non, ça va. Je n’écris pas (encore) sur ce site en écoutant les Rolling Stones ;

        – température : ben, après l’été indien, l’automne et ses températures un peu fraîches sont bel et bien là, donc ça réchauffe les doigts de taper.

        Après, psychologiquement, c’est vrai qu’une certaine compulsion peut s’installer, voire une certaine folie douce (mais engendrant du bonheur). Aucune manifestation agressive ne m’a été signalée.

        Bref, tout est une question d’organisation et de conditionnement psychologique.

        Franchement, François, aurais-tu pu t’imaginer que le lancement de ton site officiel aurait pu avoir un tel effet sur tes lecteurs / lectrices ?

Laisser un commentaire