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Tous les fruits et les légumes du monde ne valent pas un seul amour

Nouvelle soumise au copyright publiée dans « Des nouvelles de La Fontaine », éditions Gallimard, 2007

Commande : choisir une morale et construire une nouvelle autour d’elle

couverture "Des nouvelles de La Fontaine"Tous les fruits et les légumes du monde ne valent pas un seul amour.

Si un jour Gilles entendait cette phrase, il mourrait dans l’heure.

C’est sa mère qui le lui avait dit.

Laquelle le tenait d’une voyante consultée deux mois avant la naissance de l’enfant.

Socialiste positiviste, elle ne croyait pas à toutes ces conneries mais sa première grossesse la rendait folle. Par exemple on l’avait vu parler aux horodateurs ou encore s’inscrire à un cours de yoga.

Alors un jeudi matin, son doigt s’était arrêté sur la première référence de la profession dans les pages jaunes.

Adèle, voyante.

Adèle était aveugle, ou feignait de l’être, ou l’était devenu à force de le feindre. Après un thé à la menthe et pas mal de grimaces douloureuses et passablement pénibles, elle avait statué en un seul souffle sur le cas de Gilles : « Le jour où il entendra « tous les fruits et les légumes ne valent pas un seul amour », votre fils mourra dans l’heure ».

Merde, s’était-dit Marie-Béatrice, qui préférait qu’on l’appelle Bouille sans se l’expliquer.

Et sinon ?

-Sinon quoi ? avait postillonné Adèle.

-Je sais pas, est-ce qu’il sera heureux, tout ça ?

-Comment voulez-vous que je le sache ?

En rentrant à la maison, Bouille se demandait encore si elle rapporterait la funeste prédiction à Paul, ce qu’elle fit bien avant d’avoir tranché la question.

-Quelle idée, aussi, commenta Paul une fois refermé le récit de son épouse.

-Quelle idée quoi ?

-Quelle idée d’aller voir une voyante. C’est comme courir un coureur.

-C’est parce que ma maternité me rend folle. On m’a vu parler aux horodateurs et m’inscrire à un cours de yoga.

-Nous voilà bien avancés maintenant.

Bouille n’ajouta mot, pour la raison simple qu’elle n’avait rien à ajouter. Effectivement ils étaient bien avancés, c’est-à-dire qu’ils ne l’étaient pas du tout. Même ils avaient reculé, ayant maintenant un problème en plus sur les bras sans aucune possibilité de le résoudre, le problème étant surtout qu’il n’était pas sûr qu’il y eût un problème. En effet, il était possible que cette voyante n’y voie goutte, et, quand bien même, on pouvait parfaitement envisager qu’un homme épuise le nombre d’années à lui imparties sans jamais entendre une phrase comme « Tous les fruits et les légumes du monde ne valent pas un amour ».

-Un seul amour, rectifia Bouille.

-Qu’est-ce que j’ai dit ?

-Un amour.

Le soir ils firent cuire un gigot et tâchèrent de ne plus y penser.

Ce qui bien sûr était la meilleure manière d’y penser.

Et pourtant ils n’y pensèrent plus.

Ce n’est que quinze ans plus tard, alors que Gilles étonnamment venait d’avoir dix-sept ans, que Bouille fut brutalement rappelée au pronostic d’Adèle, qui depuis avait épousé un informaticien en même temps qu’une carrière de conseillère en communication.

Mère et fils étaient assis l’un en face de l’autre dans le bus qui les ramenait de la faculté de médecine, où Gilles avait souhaité s’inscrire aux fins de devenir neurologue. Parallèlement, deux femmes d’une trentaine d’années devisaient sans craindre d’être entendues. Comme on traversait le centre historique de la ville, celle qui semblait avoir initié la discussion dégorgea une longue réplique qu’elle acheva en un silence méditatif, avant d’ajouter.

-Moi je dis que l’organe crée la fonction. Nous avons deux seins et des milliers de cheveux, cela veut dire que nous ne sommes ni pour un seul homme, ni pour un seul amour.

Alors Bouille demanda précipitamment l’arrêt et tira son fils par le tee-shirt hors de ce bus qui portait en sus un nombre de mauvaise augure, le 54.

Certes il y avait peu de probabilités pour que ce « seul amour » ait été précédé de l’évocation de fruits et de légumes, ne serai-ce qu’à titre de faire-valoir. Peu de probabilités, sans doute, une sur cinquante-quatre à tout casser, mais une seule suffisait à lui retirer son fils dans l’heure lequel demanda pourquoi on était descendu devant un restaurant de fruits de mer où il ne se souvenait pas résider.

-Tu n’as pas envie de crabe ?

-Pas spécialement.

-Moi j’ai très envie de crabe.

Gilles ne connaissait à sa mère, ni ce genre de caprices impérieux, ni un goût fanatique pour le crabe qu’en effet elle prisait peu et même détestait, ce qui altéra son enthousiasme feint quand elle dut serrer la pince de celui qu’on lui servit. .

Gilles ne se posa pas plus de questions, absorbé qu’il était par la dissection méthodique de la tête de son specimen à lui, prélevant avec le bistouri de sa fourchette des tissus fibreux où pouvaient se loger les commandes motrices latérales ( ca c pas vraiment possible ne fait, «  des tissus fibreux qui recouvraient les différents lobes de l’ encéphale ») cependant que sa mère repoussait le moment de se demander quoi faire.

Elle se le demanda la nuit suivante et à voix haute, ce qui réveilla l’homme à côté d’elle.

-Je m’appelle Hugues, je vis avec toi depuis trois ans, et j’ai l’impression que quelque chose te tracasse.

-Non, rien.

Ce rien voulait dire quelque chose, Hugues insista car il était paysagiste. Bouille lui raconta tout, depuis les grimaces d’Adèle jusqu’aux pinces de crabe, et fit part de son problème.

-Si je raconte tout cela à Gilles, je lui mets un gros souci sur le dos. Si je lui tais, je le laisse sans défense face au destin.

Hugues se gratta une couille.

-Quelle idée, aussi.

-Quelle idée, quoi ?

-De prendre le bus. Vous ne pouviez pas y aller en voiture, à la fac.

-C’est plus long.

-Pas en passant par le périph.

-Cela s’appelle une rocade.

-C’est pareil.

-Une rocade est plus petite.

-Les bouches usuelles convoquent l’un ou l’autre indifféremment.

-C’est tout ce que tu as trouvé comme argument?

Non, ce n’était pas tout, car il dit que de deux choses l’une, soit on admettait qu’il s’agissait bien d’un oracle, je veux dire d’un oracle de chez oracle, pas un oracle de pédé, et alors dans ce cas il n’y avait pas de riposte possible, d’où l’inutilité de lester Gilles d’une prédestination incontournable. Soit on prenait ça pour de la confiture de cacahuètes, et alors il était encore inutile de lester Gilles d’une prédestination en peau de pêche. En gros, d’où qu’on prenne la question, il semblait inutile de lester Gilles d’une prédestination.

Comme elle n’avait rien à ajouter, Bouille n’ajouta rien. Ce fut Hugues qui ajouta qu’en admettant l’hypothèse improbable d’un oracle digne de foi et qu’on pourrait cependant esquiver, quel conseil d’évitement prodiguer à Gilles? Encore, si Adèle avait dit « Quand ton fils foulera le sol égyptien, il mourra dans l’heure », il aurait suffi de se munir de chaussures à semelles épaisses avant d’accoster la terre des Pharaons, mais là ? Aussi minime soit la possibilité qu’un homme prononce la phrase homicide, elle pouvait l’être à tout moment, car la bouche est ainsi faite qu’elle peut dire n’importe quoi à n’importe qui n’importe quand. Donc décidément il n’y avait rien à faire que laisser tranquille le premier intéressé.

Bouille en convint, et dit tout à Gilles le lendemain.

Qui s’en ficha, puis y repensa et s’en ficha moins, et bientôt s’en ficha si peu que cela tourna à l’obsession.

Gilles n’était pas en empathie avec l’idée de sa mort, c’est pourquoi il aimait le cerveau où se niche l’éternité. Qu’elle pût surgir, sa mort, de n’importe quel instant, de n’importe quelle bouche approximative ou joueuse finit par gâcher son quotidien, autrement dit sa vie.

Il avait peur.

Peur qu’il prenne à un marchand de fruits et légumes l’idée de faire de l’oracle un slogan à la criée. Assurément il faudrait qu’il soit bien dérangé pour dispenser un énoncé aussi peu commerçant, mais allez savoir, et Gilles fit bien attention de se tenir éloigné des marchés.

Peur qu’un dialoguiste de comédie romantique ait délégué à l’un de ses personnages une phrase aussi tordue, et il n’alla plus au cinéma ni n’alluma sa télévision.

Peur de décrocher le téléphone et qu’une voix masquée par un mouchoir l’informe en des termes pesés de la supériorité d’un seul amour sur tous les fruits et les légumes du monde, et bientôt il fit couper la ligne de sa chambre d’étudiant.

Peur qu’un vagabond aviné l’interpelle en ces mêmes termes depuis sa couche de carton, et bientôt il ne connut plus la rue.

Peur de prononcer lui-même la suite de mots fatidique, par inadvertance ou dans son sommeil que rendrait éternel un incendie punitif survenue dans l’heure suivante, et bientôt il ne dormit plus.

Il fut tenté de se crever les tympans, mais c’eût été se priver de l’écoute de disques, précieuse en ce qu’il était fort improbable que la voix du destin en vienne parasiter le contenu gravé inaltérablement dans le vinyl.

Mourir s’évoqua également, mais la peur de la mort ne justifiait pas qu’on meure pour l’exorciser.

Et donc il continua à vivre, reclus dans son quinze mètres carrés et dans sa peur de mourir qui avait pris empiriquement la forme de la peur de vivre.

Chaque matin Bouille déposait sur son palier quelques sacs de provision, un quotidien de gauche, et des cours de neurologie par correspondance. Elle ne sonnait ni n’entrait afin de ne pas réveiller la peur en Gilles. C’était un douloureux sacrifice et cependant il aurait fallu qu’on en décuple la peine pour qu’il rachète à ses yeux la confidence indue qui avait précipité son fils hors de la vie.

Parfois, Gilles trouvait à côté des sacs une glacière, et dans la glacière un cerveau quémandé à la faculté de médecine puis séparé de la boite crânienne par un carabin accort et indifférent aux procédures strictes entourant ce genre de don. Caressant le cortex ( le cervelet, c’est joli comme mot) comme il aurait salué un animal domestique, Gilles souriait, chose rare, et aussitôt entreprenait d’en inciser le tissu. On l’avait privé du monde, un peu de monde lui revenait par l’intermédiaire de cette masse organique et maintenant inerte qui en avait contenu des milliers.

C’était peu, c’était beaucoup, c’était peu.

Bientôt Bouille faiblit. Sentit qu’elle ne pouvait se garantir à elle-même ne pas craquer un jour et enfoncer la porte pour étreindre un fils qu’elle n’avait pas vu depuis des lustres subjectifs. Sage et meurtrie, elle demanda à la fille d’une amie qui habitait le quartier si elle pourrait prendre en charge la livraison jounalière, moyennant une rétribution bien sûr.

-On se passera de la rétribution, accepta ladite, qui s’appelait Jeanne et connaissait la situation.

Longtemps Gilles n’en sut rien. C’était à peu près les mêmes provisions –peu de fruits, peu de légumes-, le même quotidien de gauche, les mêmes feuilles imprimées délivrant le même type de schématisation du continent cérébral ( là je te propose «  les mêmes feuilles imprimées délivrant les mêmes schémas des mêmes différents territoires cérébraux des mêmes différents ventricules, » et hop), et de temps en temps un cerveau ( encore frais) que Jeanne allait recueillir dans l’aile de la faculté où les futurs médecins légistes pas la peine de mettre légiste enfin tu peux si t y tiens) surmontaient chaque jour un peu mieux leur dégoût ( des odeurs de sang séché).

Un jour cependant elle dut lui signifier que son travail l’éloignait six jours d’Annecy, et que par conséquent elle laissait le sextuple de provisions, le sextuple de cours, ainsi qu’un magazine hebdomadaire. Pas question de le crier à travers la porte, elle glissa dessous un mot que Gilles trouva dans l’hypnose d’après une longue séance de dissection.

Le déchiffrant, il se sentit sourire, et ce sourire saluait, outre la drôlerie de l’expédient de l’hebdomadaire, le plaisir oublié de vivre parmi les hommes.

A son tour, il glissa un mot pour la remercier, et pour l’inviter à reproduire cette manœuvre aussi souvent que possible.

C’est ainsi qu’ils se parlèrent muettement.

Elle écrivit qu’elle lui souhaitait tout le courage du monde. Il écrivit que le simple fait d’être en vie lui en donnait. Elle dit qu’il avait bien du mérite à parler ainsi. Il dit que ses mots tendres désarmaient à l’avance l’insidieuse complaisance à se plaindre. Elle aurait été curieuse de voir son visage en photo. Il n’en avait qu’une dans son bouge, et encore elle est floue vous n’allez pas être déçue du voyage. Cela m’ira complètement. Faut le dire vite. Montrez-moi. Tenez, dans l’enveloppe à côté. Vous êtes très beau. J’étais. Vous êtes. Je suis hirsute. Une beauté comme ça n’est pas affectée par les contingences anatomiques. Je suis malodorant. La beauté n’a pas d’odeur. Ma beauté est désargentée. La bonté de vos yeux est milliardaire. Mes yeux sans sommeil ont du plomb dans les paupières. Moi aussi je dors peu mais de vous parler vivifie mes prunelles. Je voudrais bien les voir. Voulez-vous une photo ? Je ne préfère pas. Et pourquoi donc ? Je crains que désormais la beauté ne me soit amère. Je ne suis pas si belle, vous ne serez pas si amer. Alors faites voir. Voici. C’est bien ce que je disais. Vous êtes amer ? Très très très amer. Merci. Vous êtes fine comme fille. C’est de vous aimer qui me rend fine. Ne dites pas de conneries. Si vous voyiez mon visage animé, vous verriez que je ne déconne pas. Un visage peut mentir. Un visage amoureux ne ment pas. Foutez le camp. Laissez-vous me voir. Foutez le camp. Laissez-vous me voir. J’ai peur. Il ne faut plus. J’ai peur d’avoir peur. Il n’y aura plus de peur.

Elle n’avait pas écrit mais chuchoté ces derniers mots la bouche plaquée contre la porte, attendant que Gilles fasse de même et que ce soit comme un baiser. Quand il entendit sa douce voix taillée dans l’harmonie, Gilles sut que l’énoncé de son arrêtde mort ne pourrait jamais en sortir, alors il lui dit parlez-moi, parlez-moi, parlez-moi longtemps.

Et elle lui parla.

Elle lui parla de la rue, des parcs, des arbres qui y faisaient de l’ombre, des oiseaux maîtres chanteurs planqués par pudeur dans les frondaisons. Elle décrivit celle des modes récentes qui donnaient du style à la ville, et les rayonnages rutilants de cire de la nouvelle bibliothèque municipale.

Quand elle eut nommé toutes les créatures, toutes les pierres, tous les objets, elle en fabriqua d’autres dans l’atelier de sa bouche.

Gilles put constater que les fonctions créatrices de l’hémisphère cérébral gauche de Jeanne étaient aussi performantes que la fonction restitutrice assumée par l’autre côté, et c’est sans malice qu’il l’invita faire fonctionner ses neurones fabulateurs.

Jeanne dès lors conta des histoires.

Elle conta l’histoire d’Alexandre Flup, mort sous les crocs d’un dogue qu’il avait dressé à copier des toîles de maître.

Elle conta la vie du fils Grouillaud, à qui il était poussé des ailes une nuit de janvier.

Elle conta l’histoire de Jenny, qui avait huit ans lorsque par bravade elle se peignit les lèvres en rouge comme font les grandes. Son père issu d’une lignée de lords ne supportant pas qu’elle anticipe le moment où ses atours de femme le priveraient d’elle, il lui interdit de récidiver. Aussi dut-elle refuser le baton de rouge à lèvres que lui offrit Christina, sa meilleure amie d’alors. Bien que celle-ci ne semblât pas en prendre ombrage sur le moment, elle ne donna plus signe de vie. Les trois puis quatre puis cinq lettres que Jenny lui adressa demeurèrent sans réponse.

Trois jours de larmes vaines résolurent Jenny à parcourir les quelques kilomètres jusqu’au cottage où Christina vivait avec sa famille. L’accueillant, la maîtresse de maison ne s’opposa pas à ce que Jenny monte à l’étage et s’avance dans le couloir jusqu’à la chambre où Christina mettait un soin méthodique à l’oublier. Elle hésita à frapper, s’avisa que toute sommation essuierait une réticence non négociable, qu’il fallait forcer le destin, ouvrir d’autorité cette porte et se trouver là maintenant, en pied, en chair et en os face à Gilles dont la surprise fut vite supplantée par la colère, et la colère vite étouffée sous la joie suffocante d’avoir devant soi l’évidence de l’amour.

Ca puait dans l’antre de Gilles, Jeanne le sentit puis ne le sentit plus car ils s’embrassèrent.

C’est fini, dit-elle, quand leurs lèvres se détachèrent. Elle tendit une main, il la prit, elle le tira vers le palier, puis dans les escaliers, puis ils remontèrent une rue, en descendirent une autre, s’assirent sur une butte herbeuse qui dominait le lac, et le lac reflétait leur bonheur.

Ils ne se promirent pas la fidélité, ils se promirent seulement de ne jamais redoubler le travail de la mort en tout. Et comme la rancune est l’employée principal de cette petite entreprise mortifère, Jeanne convainquit Gilles d’aller saluer sa mère. Bouille en le voyant fut si émue qu’elle s’en souvint au moment de son dernier soupir treize ans plus tard. Elle prépara un steak et des pâtes que Gilles avala à s’en faire vomir, puis vomit.

-C’est mon passé que je vomis, se dit-il en titillant sa glotte de l’index, et il s’attendait à voir le fantôme de sa peine tomber de sa bouche et disparaître aussitôt, chassé avec le reste, aspiré en tourbillon vers les abîmes où il se plairait.

De la chambre de Gilles, les deux amants n’emportèrent que les prélèvements de fibres cérébrales, glissées entre de fines lamelles de verre étiquetées puis disposées sur une étagère de leur studio, un F3 qu’ils louaient pour 1300 euros.

Accompagné et aimé de Jeanne, Gilles circulait sans peur dans la vie.

Il eut juste un peu de mal à recouvrer le sommeil. D’abord par crainte de ses cauchemars, ensuite parce que Jeanne ronflait fort. Puis les ronflements de Jeanne au contraire le bercèrent. Il put dormir et rêver d’elle.

Trente ans plus tard, l’amour ni les ronflements ne s’étaient éteints.

Ils habitaient une maison à la lisière de la ville, enrichie d’un jardin où poussaient des légumes et des fraises. Quand ils ne les ramassaient pas, Jeanne et Gilles se prêtaient des romans ou s’amusaient à deviner les pensées de l’autre. Ils couchaient moins ensemble, ses seins à elle plus si fermes, sa vigueur à lui un peu entamée. Lors d’une soirée festive, Jeanne l’avait trouvé dans la pénombre d’une chambre, aux prises avec l’agrafe de soutien-gorge d’une de ses collègues du centre d’impôts. Elle avait éclaté de rire, donné rendez-vous à la fille au bureau le lundi suivant puis giflé son partenaire qui remontait son pantalon comme une merde.

Ils ne craignirent jamais que leur bonheur cesse par la faute de l’un ou de l’autre. Il ne cesserait qu’avec la mort, et chacun en secret désirait mourir pour ne pas subir la vie sans l’autre.

Quand Jeanne eut ses premiers vertiges, Gilles lui fit faire des tests (examens) dans le centre de neurologie dont il était devenu le directeur. Ayant analysé le scanner, il prit le temps de pleurer avant de la rejoindre dans la salle d’attente. Là, il lui dit qu’elle avait une tumeur au cerveau. Elle ne fut pas surprise.

-Combien ?

-Je ne sais pas, on ne peut pas savoir, il faut se battre.

-Combien ?

-Quelques mois. Un an.

Sur le chemin vers le parking elle s’affaissa. La relevant Gilles découvrit un visage liquéfié par les sanglots. Il sourit, elle alla mieux.

Dans la voiture ils ne dirent rien. Ils trouvaient que c’était dégueulasse et s’arrêtèrent au bord du lac aux reflets éternels.

L’instant où elle se sentit partir quelques mois plus tard, un soir estival de mai, elle serra la main qu’il avait posé sur sa joue. Il cria longtemps puis se demanda si cela se faisait vraiment de fermer les paupières d’un mort.

Tout fut dépeuplé. Il ne s’en remettrait pas, ne s’en remit pas, et s’étendit un matin dans le même lit après s’être injecté de quoi être sûr de ne pas s’en remettre.

C’était juin, il ne faisait pas si chaud, en revêtant son costume de mariage il lui était venu une petite fierté de rentrer encore dedans.

Attendant le sort qu’il s’était choisi, il s’entendit dire « je fais ce qu’il faut faire », puis « je ne te rejoins pas car tu ne m’as jamais quitté», puis « tous les fruits et les légumes du monde ne valent pas un seul amour », puis il mourut dans l’heure.

 

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14 Commentaires

  1. Très belle histoire que ces amants de la porte.
    Elle me fait cogiter sur ma phobie des horoscopes et autres thèmes astraux.

    • Et si tout ça était vrai, comme dit à peu près Marc Lévy

      • @François Bégaudeau:
        Une phobie est parfois risible aux yeux d’autrui.
        J’ai toujours pensé avoir une attirance innée pour l’impossible.
        J’ignore si ce texte joue (cf. celui du jour) mais j’en ai joui. Il en résulte que je ne désespère pas de cueillir le jour présent, qui n’est pas l’apanage d’un cercle.
        J’en profite pour dire que la navigation du site est digne d’une poupée russe (congrats au dév.) et son contenu bien plus philosophique qu’il n’y paraît de prime abord.

        • L’idiotie est le meilleur masque de l’intelligence.
          Je ne suis pas du tout sur d’aimer cette phrase, ni de la mériter, mais je viens de l’écrire.

          • Facétieux oui, mais jamais vu n’avez paru idiot.

          • c’est de l’ancien français?

          • *vous*
            Gifle bien reçue.
            Tiens j’ai vu une araignée ce matin. Je ne voulais pas y prêter attention.
            Phobie quand tu nous tiens.
            J’suis la reine des connes.

            Je mets sur ma liste des livres à lire:Le banquet de Platon.

  2. merci encore de partager votre travail. j ai beaucoup aime, j ai eu la sensation au debut du texte d un roman initiatique du genre Mr Vertigo de Paul Auster. j y crois des le debut et je suis vraiment impatiente de suivre Gilles.
    l histoire d amour est tres belle meme si c est un peu trop melo pour moi (en particulier le premier paragraphe decrivant leur rencontre )

  3. J’en ai le coeur serré tellement c’est beau. Je crois que tu es l’écrivain (que je lis) qui parle le mieux d’amour (surtout avec Vers la douceur et La blessure la vraie). C’est bouleversant, lyrique, sobre et poignant en même temps. Je n’arriverai pas à dire plus et mieux aujourd’hui.

  4. Je pense que le texte peut se diviser un deux parties bien distinctes l’une de l’autre, et au ton totalement différent. On trouve l’essentiel de l’humour dans la première partie, c’est-à-dire avant l’histoire d’amour entre Gilles et Jeanne, mais la situation semble tragique, et le pessimisme domine. La deuxième partie contient beaucoup moins d’éléments humoristiques, mais est plus romantique (sans que l’on ne tombe dans le mélo).

    1ère partie du texte :

    Est-il toujours bon d’aller voir une voyante ? Voilà une question que beaucoup de personnes doivent se poser. Personnellement, je pense que cela est risqué, et que cela peut être source de cas de conscience.

    Concernant l’humour dans cette première partie de texte, la voyante, Adèle, n’est pas capable de dire à Bouille si son fils sera heureux. J’aime beaucoup, et je trouve très drôle, le dialogue entre Bouille et Adèle, surtout la réponse d’Adèle (« Comment voulez-vous que je le sache ? », en réponse à la question de savoir si Gilles sera heureux ou pas). On a un peu l’impression que cette fausse voyante, qui se reconvertira en conseillère en communication (« Communication », notion parfois vague très à la mode de nos jours) dit la même chose à chacun de ses clients, sans en être elle-même convaincue : Le jour où une personne entend « tous les fruits et les légumes ne valent pas un seul amour », elle meurt.

    Le début du texte, avec l’histoire de la voyante, me fait un peu penser au système des horoscopes : certaines personnes prennent les prévisions astrologiques très au sérieux et suivent les conseils s’y trouvant à la lettre.

    A noter aussi, dans le registre de l’humour et de la délicatesse, plus loin dans le texte, que « Hugues se gratta une couille », réfléchissant sans aucun doute aux retombées de la malédiction s’abattant sur Gilles, le fils de sa bien-aimée.

    Quant au pessimisme et au tragique de la situation, quand on ne connaît pas la suite et la fin du texte, on a l’impression que la vie de Gilles est totalement gâchée, lorsque sa mère lui dévoile la terrible malédiction (comme quoi, parfois, il vaut mieux ne rien savoir). Gilles s’arrête de vivre, c’est-à-dire qu’il cesse de profiter de l’existence en toute sérénité et en toute insouciance, il se projette encore moins dans l’avenir. Il commence à vivre (ou survivre) dans un stress permanent.

    Le malheur de Gilles fait également le malheur de sa mère, qui ne peut plus voir son fils et lui apporter toutes les marques d’affection et de tendresse maternelles. Elle aussi aurait peut-être mieux fait de ne rien chercher à savoir.

    L’isolement de Gilles me rappelle un peu, dans un tout autre registre, le personnage « Grenouille » présent dans « Le Parfum » de Patrick Süskind qui, comme Gilles, vit en marge de la société, d’où il se sent rejeté. Les éléments suivants du texte m’y font penser : il vivait « reclus dans son quinze mètres carrés », « le plaisir oublié de vivre parmi les hommes », il est « malodorant ».

    2ème partie du texte :

    Finalement, la pseudo-voyante n’avait pas vu un élément essentiel dans la vie de Gilles : la peur de la malédiction lui permettrait de rencontrer le seul et unique amour de sa vie.

    On peut presque dire qu’il est mort avant d’avoir vécu : il est « mort » pendant sa période d’isolement, où il n’avait plus goût à la vie, puis il a ressuscité et commencé à vivre pleinement en trouvant le bonheur auprès de Jeanne.

    Je trouve très belle et touchante l’histoire d’amour entre Gilles et Jeanne, même si la fin est triste. Ils seront restés amoureux l’un de l’autre jusqu’à ce que la mort les sépare, et auront vécu un bonheur simple et durable, à l’image du « lac aux reflets éternels ».

    Bien que, dans la plupart des cas, ce ne soit pas l’ordre des choses pour la grande majorité des rencontres amoureuses, ils découvrent leur personnalité à travers une porte, en se « parlant muettement », avant de se découvrir physiquement. Dans leur cas, l’attirance physique apparaît secondaire.

    Il y a quelques temps, il me semble qu’une personne (Hélène, je crois) avait écrit qu’elle aurait préféré une fin moins tragique. Je trouve plutôt que l’on retient de ce texte la beauté de l’histoire d’amour entre Gilles et Jeanne, et que, finalement, on a un peu l’impression que Gilles fait le choix de ne pas survivre à sa bien-aimée, plus qu’il n’est en fait victime de la malédiction (« il s’injecte de quoi être sûr de ne pas s’en remettre », « Tout fut dépeuplé », comme la célèbre expression « un seul être vous manque et tout est dépeuplé »).

    D’autre part, je trouve que ce texte pourrait être destiné à un public d’enfants, en simplifiant peut-être, ou en faisant abstraction, des termes médicaux (« cortex », « encéphale », « tissus fibreux »). En effet, de grands thèmes sont abordés : l’amour (avec, peut-être pour morale, le fait qu’il vaut mieux privilégier la beauté de l’âme plutôt que la beauté physique), la mort, le destin (avec ce côté un peu fataliste, qui veut que « tout soit écrit d’avance » : quand un événement heureux ou malheureux doit arriver, il se produit, quoique l’on puisse faire pour essayer de changer le cours des choses.). Ceci dit, concernant le destin, dans le texte, Jeanne « force le destin », en « ouvrant d’autorité la porte ». C’est à ce moment, je pense, que le texte aurait pu prendre une toute autre direction, si Gilles n’avait pas été surpris, puis en colère, puis finalement heureux de découvrir Jeanne. Il aurait pu, par exemple, la rejeter purement et simplement, préférant continuer à vivre en « sauvage », par peur qu’elle prononce la phrase maudite. Il n’y aurait alors pas eu de maladie, ni de mort.

    • Je suis assez d’accord sur les destinataires possiblement enfantins de cette nouvelle qui se veut un conte.
      De toute façon je risque de souvent revenir, à l’avenir, à ce genre de textes -du conte adulte, quelque chose comme ça.
      Des gros chantiers à finir et je m’y mets.

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