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Profondeur de la coquette

Sur Ne touchez pas la hache, de Jacques Rivette d’après le roman d’Honoré de Balzac « la duchesse de Langeais »

Article paru dans le magazine Muze soumis au copyright

affiche ne touchez pas à la hacheFrivoles, c’est l’adjectif attaché aux femmes depuis qu’Eve a débauché Adam. Attaché par les hommes bien sûr. Les hommes attachent beaucoup de mots aux femmes, et ce sont autant de chaînes. Les hommes trouvent les femmes frivoles, c’est-à-dire superficielles, c’est-à-dire inconstantes, c’est-à-dire perfides, c’est-à-dire qu’en fait ils leur reprochent de ne pas les aimer exclusivement et pour toujours, bref leur reprochent d’être en vie.

Dans Ne touchez pas à la hache, Armand de Montriveau aimerait avoir pour lui tout seul la Duchesse de Langeais, qui donne son nom au roman de Balzac dont le film est adapté. Aimerait l’avoir, mais elle se refuse ; pour lui tout seul, mais tous les soirs elle interrompt leur entrevue dans son boudoir pour sortir. Armand n’est pas content du tout. Armand déteste être contrarié. C’est un général, il aime bien qu’on soit aux ordres. Alors il lance la grande offensive verbale : vous êtes une coquette, vous êtes une mondaine, vous ne m’aimez pas. A ces éructations, Antoinette oppose une apparente indifférence. Une neutralité, disons. Elle ne nie pas, mais n’approuve pas non plus.

Si le Général n’avait pas le nez enfoui dans son orgueil, il verrait qu’Antoinette l’aime. Passionément / à la folie. Que le premier coup d’œil fut un coup de foudre. Qu’elle lutte depuis lors pour faire diversion au feu intérieur qui menace de la consumer. Diversion spatiale : bal chez la comtesse de Machin, thé chez Madame de truc, tout ce qui peut lui épargner un tête-à-tête avec elle-même et avec les conjectures effervescentes de la passion. Diversion morale : auprès de l’impétueux général elle argue de ses devoirs conjugaux, puis de son grand respect de la sainte religion catholique. Le Général n’en fulmine que davantage, persuadé qu’elle cherche à le tromper. S’il n’était pas un dragon aveuglé par la fumée recrachée par ses naseaux, il verrait pourtant qu’elle ne désire tromper qu’elle-même. Tromper ses sentiments, comme on dit tromper l’ennui.

Pourquoi Antoinette ne se laisse-t-elle donc pas aller à la belle réciprocité de la la passion ? Tout simplement parce que la passion n’est ni belle, ni réciproque. D’expérience ou par intuition, Antoinette sait quel abîme s’ouvre sous vos pieds quand vous la contractez, à quelle déchéance elle vous condamne sans sursis. Et d’ailleurs ça ne manque pas, ce qu’elle redoutait arrive, les digues cèdent, la voici déclarant cet amour qui la ronge, la voici s’abandonnant sans limite, abdiquant toute dignité, léchant le cigare qu’Il vient d’humecter, offrant son front au fer rouge vengeur dont feint de vouloir la marquer Monsieur Le Général. Lequel se comporte comme elle savait qu’il se comporterait : à partir du moment où elle s’offre, il n’en veut plus. Il a ce qu’il voulait, moins l’amour que la satisfaction d’avoir conquis. Lui qui enrageait de n’être pas aimé reportait sans doute sur l’autre une faute qui lui était propre. Son orgueil repu, Armand ne répond plus aux lettres enflammées d’Antoinette et esquive les rendez-vous. Si frivole, dès lors, qu’on dirait presque une femme.

6 Commentaires

  1. On reproche parfois à certaines femmes d’être trop sages. D’après le premier paragraphe du texte, la plupart des hommes trouvent, au contraire, que la majorité des femmes manquent de sérieux dans leurs relations amoureuses / de couple. On peut donc en déduire que les femmes ont la lourde tâche d’être parfaites, grâce à un savant dosage de retenue et d’initiative, si elles veulent séduire, puis satisfaire durablement leur partenaire.

    Toujours dans le premier paragraphe, le verbe « attacher », répété à plusieurs reprises, prend, à mon avis, plus le sens d' »enchaînement » que d' »attachement ». Le terme « attachement » supposerait un sentiment d’affection des hommes à l’égard des femmes, alors que, là, il s’agit plutôt de reproches de la part des hommes.

    Dans le texte sont citées deux femmes : Eve (au commencement du monde) et la Duchesse de Langeais (Balzac – XIXème siècle). Dans le registre des chaînes, on pourrait également mentionner le film « Atame » (« Attache-moi », en français, réalisé par Pedro Almodovar), où le relâchement des mœurs féminines dans l’Espagne post-franquiste est à prendre en compte pour comprendre l’esprit un peu « osé » et « cru » du film. Trois époques différentes avec, pour point commun, je pense, la libération des femmes, qui osent :

    – faire le premier pas ;

    – se montrer entreprenantes (« Eve a débauché Adam ») ; et

    – s’affirmer (la Duchesse de Langeais se refuse au général Armand de Montriveau, résiste à ses avances, reste indifférente à ses critiques et attaques orales). Elles adoptent ce type de comportement frivole et provocant, au risque de choquer la gente masculine (certains hommes, finalement, ne demandent peut-être que ça …) ou la société de l’époque dans son ensemble.

    Je trouve que le texte montre bien les doutes et les souffrances intérieurs que peut éprouver une personne amoureuse, alors que l’amour est censé être source de bonheur. Cela peut s’appliquer aux hommes comme aux femmes, bien que les femmes, sexe faible comme chacun sait, soient souvent considérées comme plus sensibles que les hommes. Antoinette se fait du mal, souffre en silence. Elle est en proie à la passion amoureuse, se ment à elle-même.

    On a coutume de dire que l’amour rend aveugle. Dans le cas d’Antoinette, elle ne voit que trop clair dans le jeu d’Armand, qui désire la posséder et ne supporte pas qu’elle lui résiste, lui qui est général (l’un des grades les plus élevés, il ne faut pas l’oublier).

    Le problème est qu’un amour heureux et épanouissant nécessite d’être mutuel. Dans le cas présent, l’amour entre Antoinette et Armand est voué à l’échec, puisque, si Antoinette éprouve des sentiments sincères à l’égard d’Armand, ce dernier ne cherche qu’à satisfaire son amour-propre.

    En fait, tous deux font preuve de faiblesse :

    – Antoinette, qui a fini par écouter son cœur, plus que sa raison. En sachant pertinemment qu’elle risquait fortement de souffrir, et d’être détruite ; et

    – le général Armand qui, une fois qu’il a eu ce qu’il voulait, se désintéresse d’Antoinette. Ce comportement peu sérieux et méprisable, qui le déshonore presque, était sans doute une façon d’exercer son autorité.

    • Dans ce texte je ne fais que rapporter des clichés sur les femmes
      Ce qui m’intéresse c’est les clichés subtils et d’autant plus retors. Par exemple sur la frivolité des femmes -où j’aperçois une projection opérée par les hommes de leur propre inconstance.

      • @François Bégaudeau:

        Cela voudrait-il dire que les hommes seraient plus infidèles que les femmes, et s’engageraient moins facilement dans des relations durables ?

        Pour l’engagement et/ou les prises de décision des hommes, c’est tout à fait possible et, dans beaucoup de couples, c’est plutôt la femme qui en est le moteur.

        Pour l’infidélité, j’ai un peu l’impression que, dans la société actuelle, c’est 50/50 pour les hommes et les femmes, d’autant plus que de plus en plus de couples vivent librement, sans trop d’engagements de part et d’autre (peur de l’avenir / pas envie de s’embêter à faire des projets à plus ou moins long terme, de peur qu’ils tombent à l’eau ?).

        Je ne suis pas certaine que les hommes projettent sur les femmes leur propre instabilité : ce comportement, que je trouve un peu macho, reviendrait à dire, à mon sens, que les hommes font preuve de lâcheté envers l’autre sexe, n’avouant pas leur tendance à la légèreté. Il ne faut pas exagérer, ni généraliser : tous les hommes ne sont quand même pas comme ça, même si c’est une idée répandue.

        Je pense même que l’inverse doit se produire : des femmes qui projettent leur frivolité sur les hommes.

        • avec des catégories comme « les hommes » et « les femmes » que je manipulais dans cette chronique dans Muze, le présupposé est qu’on accepte une part de généralisation. Qui bien sûr n’exclut pas des exceptions. Je propose donc des hypothèses globales, prêchant beaucoup pour suggérer peu. ET je maintiens, deux ou trois an après : la réputation de frivolité faite aux femmes est un génial retournement du problème par les hommes
          C’est un peu comme quand un mec s’exclame « la salope!!! » en voyant passer une fille en mini-jupe. Ce qu’il exprime là, très clairement, c’est sa propre concupiscence (dont je ne peux pas lui vouloir, étant moi-même toujours assez content de voir passer une minijupe, mais au moins ne mettrais-je pas le frisson qui me prend à ce moment sur le dos de celle qui le stimule)

  2. Depuis le temps qu’on se dit qu’on devrait relire Balzac

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