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Permanence d’Occident

Texte soumis au copyright, revue Inculte 2006

la croix celtique symbole du mouvement OccidentIl y a les faits. Rejeton de la nébuleuse fasciste qui, au sein de Jeune Nation ou encore de la Fédération des étudiants nationalistes, n’a jamais cessé de conspirer –que croyait-on ?- depuis la Libération, le groupe Occident, formé en 1964 et dissout en 68, est emmené par Alain Robert, Alain Madelin et Gérard Longuet. Le premier deviendra dans les années 80 proche conseiller de Pasqua au conseil régional des Hauts-de-Seine et conseiller technique de Pandraud, l’autre homme du légendaire binôme répressif des tendres années 86-88. Les deux autres, devenus quadragénaires pimpants, figureront parmi les membres influents de ce même gouvernement de cohabitation. Participent aussi à l’aventure Occident : Patrick Devedjian, futur avocat de Pasqua, aujourd’hui ministre UMP de la justice, Gerard Ecorcheville, futur conseiller diplomatique de Chirac à l’Elysée, Hervé Novelli et Claude Goasguen, futur députés de l’UMP, José Bruneau de la Salle, futur collaborateur de Jacques Chirac à la ville de Paris.

Il y a les faits, racontés avec minutie par Frédéric Charpier dans « Génération Occident », beaucoup de faits, trop, et puis il y a ce qu’on en fait. Je veux dire : ce que la pensée en fait. C’est-à-dire autre chose que les cris d’orfraie que déclenche mécaniquement tout flagrant-délit d’accointance avec l’extrême-droite. Donc on se calme, on pose le jeu, on garde la balle à terre.

On peut même commencer par dire qu’il n’y pas là, dans cette tonne de faits, de quoi fouetter un communiste. Par dire, aussi, qu’il vaut mieux que la roue trourne dans ce sens plutôt que dans l’autre –en gros, devant le fasciste reconverti il est peut-être moins pertinent de dénoncer l’imbécile qu’il a été que de saluer l’imbécile qu’il est désormais un peu moins. Par dire, surtout, que quatre ans c’est quand même peu dans une vie, et que si Alain Robert s’obstina encore dix ans durant à fédérer les forces nationalistes ou à pénétrer les partis républicains pour les droitiser, bon nombre des « Occidentaux » ne tardèrent pas à mettre les voiles vers des cieux plus modérés. De là à ne voir dans tout ça que le fait de la jeunesse, celle dont on dit qu’il faut qu’elle se passe, il y a un pas qu’il n’est pas déraisonnable de franchir. Avant tout, les post-ados d’Occident, moyenne d’âge vingt ans, ont voulu être jeunes, qui les en blamera ? Avec les figures imposées du genre : études longtemps ajournées, suspension du temps en plein vol, des heures au Royal Odéon à fumer en parlant et inversement, en attendant que l’un d’eux apporte la bonne nouvelle d’une baston possible dans le quartier –réunion gauchiste en sous-sol, raout humaniste à la Mutualité, etc. Issus pour la plupart de milieux modestes, les petites frappes d’Occident sont pour une part les cousins français des Mods qui, pile à la même période, cultivent outre-manche un aristocratisme prolo dont ils affutent les postulats en cassant du hippie. De ce point de vue-là, les blousons noirs dont ils se parent sont moins une résurgence des chemises de même couleur, qu’un signe d’appartenance à la constellation rock. D’ailleurs, s’entendant peu avec leurs aînés, rompant vite avec Pierre Sidos, mentor issu du collaborationnisme via son père exécuté à la Libération, ils saisissent mal le branche européaniste de l’extrême droite, délaissent Wagner au profit des Beatles, lisent Kerouac et ne dédaignent pas se fondre dans la foule des concerts pop.

Il arrive aussi qu’ils s’enfoncent dans une boite de jazz du quartier Saint-Michel. Où ils retrouvent qui ? Des jeunes d’extrême gauche. Sorte de trêve avant la reprise des hostilités le lendemain, dans un lieu que les contingences détermineront. Difficile dès lors de distinguer les uns des autres, car par-delà des généalogies socio-idéologiques indéniablement dissemblables, il y a un sérieux tronc commun : les Occidentaux cultivent, sous une armure paramilitaire, un gout objectif pour la bohême, et jouir sans entraves ils ne cracheraient pas dessus. En mai 68, ils seront ainsi nombreux à se faire une place sur les barricades, et pas seulement parce qu’il s’agit là d’une occasion de baston en or. Eux aussi attendent d’en découdre avec la génération précédente, eux aussi veulent en finir avec ce régime à la papa.

Extrêmes qui se rejoignent ? Fascistes et gauchistes enroulés en chiasme -blanc bonnet bonnet blanc ? Evidemment pas. Mai 68 permet même de bien mesurer ce qui sépare fondamentalement les deux bandes (bands, en anglais). Quand la culture complotiste des uns ne saurait par définition se greffer à une émeute de masse, celle-ci représente pour les autres le parachèvement attendu, espéré, de l’activisme minoritaire. Mais il est bien vrai qu’en temps normal, en l’absence de foule insurgée, ces antagonistes jouent une manière de West Side Story, se disputant le leadership dans le quartier latin, se servant mutuellement d’appui en même temps que de levier –Alain Robert le comprend, disant à propos de la poussée gauchiste des années 68-9 qu’elle entraînera structurellement une poussée symétrique à droite. Dit autrement : confrontés à nul réel autre que celui de leur discours, débordés par nulle hétérogénéité, ces jeunes gens n’ont que leur mots. Mots souvent talentueux, généreux, mots tendus vers leur incarnation, mais mots qui faute de contenu, finissent par ne tenir lieu que de coquille vide, par ne façonner qu’un formalisme où tous s’indifférencient. La révolution préconisée par Madelin et ses amis a beau se prévoir « marxiste et antilibérale », elle barbote dans un paradigne –révolutionnaire, donc- assez jumeau de celui d’en face. Un paradigme, et un ton : invective, trivialité invariablement exclamative, langue de chambrée où le tutoiement est signe de force et réminiscence de caserne.

Plus généralement, il arrive que cette verve inextinguible ne vise qu’à nommer le champ où elle émerge. De même que, le populiste en est persuadé, les hommes politiques ne servent que leurs intérêts, la langue groupusculaire brûle 90% de son énérgie à identifier ses locuteurs, dessinant ainsi une sorte de logographie où il ne faudrait pas confondre les solidaristes avec les néo-nationalistes, ni les atlantistes avec les grécistes, ni les régimistes avec les légalistes, ni l’eurocommunisme avec le communisme soviétique, ni le pacifisme avec le neutralisme etc. Foire aux –ismes, on l’aura noté, mais surtout passion de soi, rhétorique qui finit par ne renvoyer qu’à elle-même, professionnalisation avant l’heure –avant les ministères et autres portefeuilles- de la politique.

Vissée à ce verbe autarcique, la politique est une pratique sans autre fin qu’elle-même. Perdant de vue son horizon, son dehors qui est la mise en œuvre d’un programme à l’échelle de la société, elle se spécialise dans l’activisme en tant que tel. Et, en ce point où toujours s’escamotent les contenus, les soi-disant-opposants encore une fois se confondent. Ce n’est pas le programme égalitaire que prise en Lénine Dominique Venner, fondateur de Jeune Nation, mais le théoricien de la prise du pouvoir par une minorité. Et si les abonnés d’Europe action, journal affilié, reçoivent gratuitement un exemplaire de Que faire ?, c’est parce que cet ouvrage est un chef-d’œuvre de pragmatisme, une analyse implacable des rapports de force. Outre une langue formellement commune, les deux camps s’empruntent alors des modes opératoires. Ainsi, Jeune Nation calque son organisation sur le modèle du comité de coordination et d’exécution du FLN et sur celui du parti communiste. De même, les deux extrêmes cultivent un goût semblable pour une clandestinité en lisière du banditisme, souffrent de scissionite aigue, se militariseront au même moment (après 68), avant que le terrorisme plus ou moins masqué et plus ou moins manipulé vienne satisfaire une tendance innée au plastiquage. Et surtout, les deux s’épuiseront à peu près en même temps, et se rallieront simultanément ou presque à la stratégie entriste (courant des années 70).

A ce stade, il faut revenir aux parcours personnels de nos têtes de gondole. L’entrisme, c’est, on l’a effleuré, l’option tactique adoptée par le meneur Alain Robert, désireux donc de peser de tout son nationalisme dans les sphères décideuses. Ca l’est peut-être moins pour Madelin et les autres, dont il est difficile d’établir si, façon Jospin ex-OCI (symétrie toujours), ils escomptaient d’abord, pénétrant les rangs de la droite présentable, l’infléchir vers le dur. Plutôt que de spéculer sur des intentions insondables, et instruire les procès afférents, retenons l’essentiel, qui est la facilité avec laquelle tous ces larrons passent d’une structure à l’autre. Pourquoi ? Parce que, disons-le expéditivement, c’est la même. C’est la bonne vieille et immortelle structure des rapports de force entendus comme fin en soi. C’est-à-dire que d’une forme à l’autre, il n’y a pas loin, parce que précisément ça reste de la forme. On connaît l’exemple de ces trotskystes ou maoistes qui, passant à la publicité ou aux métiers des médias, ne font que réinvestir leur talent pour le slogan, ou qui, ayant appris à connaître la police pour en avoir été la cible, deviennent de fameux, car très bien renseignés, journalistes d’investigation. A droite, c’est un classique. Presque une reconversion obligée. C’est fou le nombre d’ex-dirigeants fascistes qui montent leur propre officine de renseignement, ou offrent leurs services aux pouvoirs, ou encore vendent leurs scoops à la CIA. On dit ex-dirigeant, mais il arrive que cette activité se fasse en parallèle de l’activisme. A moins qu’elle ne soit l’activisme lui-même. Si bien qu’on ne sait plus ce qui relève du professionnel et de la politique, de l’état et du privé. On ne sait plus si une sorte de mafia obscure contrôle l’etat, ou si c’est l’inverse, si c’est l’état qui est par définition mafieux. En fait ce n’est pas exactement ça : plutôt une grosse structure où tout communique, où tous alternativement collaborent ou se combattent, cette unanime complicité à couteaux tirés finissant par créer un corps para-étatique permanent, vide là encore de toute idéologie définitive si ce n’est sa permanence même, et qu’occupent à la suite les hommes y connnectés. Quand d’aucuns évoquent encore aujourd’hui le devoir « d’assurer la continuité de l’état », drapés dans une gravité toute républicaine, c’est cela qu’il faut entendre. Et il n’y a guère à multiplier les efforts pour l’assurer. Elle s’assure non-stop, coup d’état permanent aurait dit Mitterrand, celui-là même qui, ayant salué Papon dans un restaurant, glissa à son confident Bennamou qui s’en offusquait : vous ne pouvez pas comprendre.

Si, on peut comprendre. En suivant, d’un parti l’autre, d’une revue l’autre, d’une officine de renseignement à un cabinet ministériel, les inusables activistes biographiés par Frédéric Charpier, on comprend bien cette permanence, et qu’elle brouille et relègue au second plan les clivages conceptuels. C’est elle qui fait que Giscard peut, sans amorcer pour autant un virage autoritaire, s’acheter les services d’Ordre Nouveau pendant sa campagne de 74. Qui fait qu’Alain Robert, à la même époque, place ses billes à la fois chez les giscardiens et chez leurs ennemis gaullistes. Qui fait que les renseignements généraux et le CNPF, papa du Medef, ont fréquemment recours aux informations de l’extrême droite pour cadrer l’ébullition gauchiste. Qui fait que George Albertini, dont la « centrale » est une plaque tournante des lieux de pouvoir des années 70, peut, ancien collaborateur à peu près épargné à la Libération, fonder le Beipi, « bulletin d’études et d’informations politiques internationales, et y intégrer des anciens camarades déatistes, puis l’Institut d’Histoire Sociale, lequel deviendra après 68, pour les anciens nationalistes, un lieu de rencontre, et surtout de reclassement. Voilà : on se classe, se déclasse, reclasse, sorte de nomenclature regroupant la corporation politique. Et tout ce beau monde toujours rebondit. C’est précisément Gerges Albertini, qui, en passant par l’échangeur du giscardisme, assurera le glissement en douceur de Madelin depuis le groupusculisme d’Occident jusqu’aux arcanes du pouvoir,.

Pour autant, on ne se contentera pas de cette analyse structurale. Que d’une part il y ait continuité essentiellement fonctionnelle de l’extrême droite au centre, que d’autre part l’une et l’autre soient d’abord ce qu’on appela jadis des complices objectifs, du fait de la promiscuité de tous les pôles de décision, ces deux données indiscutables n’empêchent pas qu’on puisse établir entre elles des ponts idéologiques. Il y a en effet quelque chose de très troublant dans cette affaire. Les anciens d’Occident n’ont pas simplement récupéré l’autoroute de la droite dite classique. Ils sont presque tous devenus de farouches libéraux, ce qui après tout n’était qu’un possible parmi d’autres. Ainsi, Madelin, et Longuet surgirent sur la scène publique des années 80 au sein du « groupe des six » (où figurait également Léotard), aréopage de quadras qui prétendaient ferme convertir la vieille France sociale au thatchérisme alors au sommet de son art. Si aujourd’hui Longuet ne s’est toujours pas remis de ses déboires judiciaires, Madelin continue à porter haut le rêve libéral dans une France toujours un peu réfractaire à ce vice. Son parti s’appelle Démocratie libérale, ça ne s’invente pas, et Claude Goasguen, Ex-Occidental on l’a dit, en est l’un des leaders.

Démocratie, libérale : voilà bien deux mots que le Madelin d’Occident exécrait. Au point qu’on peut conclure au pur et simple retournement de veste, et aller se coucher tranquille. Pourtant il y a possibilité de reconstituer un parcours cohérent. Qui passe par l’Amérique. S’il est une passion qui n’ ajamais quitté Madelin, c’est bien l’anticommunisme. Or dans les années 60 et à moins de sérieuses préventions contre l’Oncle Sam, tel rejet mène presque mécaniquement à l’allégeance aux Etats-Unis engagés partout sur le globe dans la guerre froide. Et comment appelle-t-on par exemple le Sud-Vietnam, soutenu contre ceux d’en face fans d’Ho-Chi-Minh ? : « avant-poste de l’Occident en Asie du Sud-est ». En cela on est fidèle à un mot d’ordre plus général, et martelé à l’envi : « défendre l’Occident partout où il se bat ». Par son récent soutien inconditionnel à l’intervention américaine en Irak, Madelin vise-t-il le développement de ce qu’il appellerait la démocratie, ou continue-t-il par d’autres moyens le combat occidental ? S’agit-il de répandre la liberté ou d’en remontrer aux Arabes ? Finalement la question ne se pose pas. Outre que l’un et l’autre en reviennent objectivement au même, importe avant tout que les deux ambitions, non équivalentes soyons honnêtes, ressortissent à une orientation commune. Quand bien même Madelin ne serait plus sensible à la phraséologie raciste (on peut lui accorder ce bénéfice du doute car il a pris de loin en loin des positions authentiquement libérales (au sens où la gauche américaine est dite « libérale »), son initiation aux joies du libéralisme aura été une façon de continuer par d’autres moyens la lutte pour imposer des vues profondément inégalitaires. Relisons ce texte de la FEN, où Madelin a un peu traîné avant Occident, fustigeant « la conception démocratique de l’homme, individu anonyme qui abdique de sa personnalité et de sa valeur devant l’absurde et injuste loi égalitaire ». Contre quoi, est-il dit ensuite, on tâchera de promouvoir une « communauté naturelle ». Relisons aussi, cité par Frédéric Charpier toujours, Alexis Carrel, prix nobel révéré par les nationalistes d’après-guerre : « vivre en conformité avec les ordres de la nature », dit-il ; « afin de régénérer l’espèce humaine, (il faut) une rigoureuse hygiène de vie », ajoute-t-il. Du fascisme déjà ringard au moment de sa remise en route par les rockers d’Occident, au gôut de la compétition déclinée aujourd’hui dans tous les sens par le libéralisme qu’on appelle néo, il y aurait ce pont. Une certaine façon de priser la force, de reconduire par le libre jeu des échanges la lutte naturelle, et de nettoyer les restes comme les loups se débarrassent de l’élément faible. Comme disait le philosophe Alain Delon, connu à une époque pour ses amitiés croisées avec Raymond Barre (autre libéral aux propos parfois douteux) et Jean-Marie Le Pen : les chardons, on les arrache. Entre un certain libéralisme décomplexé et la pensée fasciste, il y a, au plus profond, à la base si l’on veut, une volonté commune de rabattre les lois organiques sur le champ social. Et l’image du visage de l’octogénaire fatigué, et au fond inoffensif, à côté de celui de Chirac au soir du 21 avril, ne doit pas masquer celle, par exemple, d’un Haider habillé sportswear posant au milieu de la triomphale équipe autrichienne de ski. Prêt pour la compétition, bien décidé à gagner.

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