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Le poids de la grâce (3 libérations)

Article pour Inculte soumis au copyright (Dossier L’Enfermement 2007)

Une réflexion articulée autour de 3 films : Voyage au bout de l’enfer, Un Condamné à mort s’est échappé, Kill Bill

Uma dans son cercueil, Kill BillVoyage au bout de l’enfer, Deer Hunter en V.O. Cimino, 1978. Deuxième des trois manches de roulette russe qui charpentent ce film de guerre sans guerre. A vingt-mille kilomètres de leur Pennsylvanie natale, Mike (De Niro) et Nick (Christophe Walken), jumeaux phoniques et électifs, se voient inviter par leur geôliers vietnamiens et cauchemardesques à ne survivre qu’au prix de la mort de l’autre.

Pour Mike, c’est déjà une redite. Quelques minutes avant, les maîtres du jeu hilares l’ont confronté à Steve (John Savage), dernier du trio de potes d’enfance et d’usine venus s’enfoncer dans ce proverbial bourbier. On a donc vu le héros Mike immense et pathétique, pathétiquement immense dans son refus d’admettre l’impasse, dans sa statutaire foi en une issue. On l’a vu se coller le canon à la tempe et tirer en gueulant sa frousse haineuse, clic, puis encourager Steve à appuyer sur la gâchette à son tour, pour leur montrer à ses salauds, leur montrer à ces fumiers qu’on est pas des lavettes. Dans sa fougue de convaincre son pote laminé par la détresse, Mike a même dit : fais-le, Steve, fais-le sinon ils te foutront dans la fosse. N’importe quoi. Tire-toi une balle sinon ils te laisseront crever. Meurs sinon tu mourras. Le choléra ou le choléra. N’importe quoi pour donner le change à la merde dans laquelle on patauge, pour ne pas regarder en face la chose dérisoire qu’on est. Pascal dirait : pour se divertir.

Au dernier moment Steve détourne le canon, apportant un déni humiliant à la confiance de Mike : hey petit, tu l’as fait, tu leur as montré, sanglote-t-il éperdument, d’autant plus retourné qu’une balle est allée trouer le plafond de roseaux. La lâcheté de Steve lui a sauvé la vie. Renversé par cette équation anti-héroïque, Mike est un homme pascalien, misérable sans Dieu. Il est temps qu’il devienne Pascal lui-même.

Ne plus se raconter d’histoire. Analyser sans faux-fuyant la situation, qui est : bloquée. On n’en sortira pas. On n’en sortira pas vivants. Les bourreaux n’arrêteront pas les frais tant qu’un des prisonniers concurrents ne se sera pas fait pas exploser la cervelle, laissant sa chaise éclaboussée de sang à une autre victime certaine.

Ce n’est qu’une fois appréciée à sa juste bassesse la situation, une fois l’homme conscient qu’il n’y a rien à perdre, qu’un pari s’impose. Pascal : « Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc que (Dieu) est, sans hésiter! ». La décision de foi comme calcul de probabilités : « et ainsi notre proposition est dans une force infinie, quand il y a le fini à hasarder, à un jeu où il y a pareils hasards de gain que de perte, et l’infini à gagner ». Autant l’on n’est pas forcé de trouver, comme Pascal, que notre finitude abolisse la valeur de l’espace fini qu’elle circonscrit, autant dans le cas de Mike il n’y a plus d’hésitation à avoir. Soit tu meurs à coup sûr, soit tu te donnes une petite chance d’en réchapper, tu fais quoi ?

Tu paries.

Mike va parier. Demander deux balles de plus dans le barillet, ce qui revient à tripler à la fois la puissance de feu pour une contre-attaque et le risque d’y passer à chaque tour. Renversement tendance manichéen, logique du pire, extrêmes qui se touchent, en approchant de ma perte je me donne une chance. En multipliant le risque d’y passer, je multiplie d’autant mes chances de salut.

A Nick, le pari semble fou. Mais c’est lui qui est fou de croire s’en sortir sans renverser la donne, fou de penser qu’il a encore quelque chose à perdre, à préserver. Si vicié est l’entendement de l’homme sans foi que la raison lui semble déraisonnable. Aux yeux de son pote comme à ceux des bourreaux éclatés de rire, Mike passe pour dingue, alors que son calcul est mathématique. Parfaitement ajusté à la mystique rationnelle de Pascal, du janséniste scientifique Pascal.

Reste un impondérable : une chance sur deux d’y passer, et, dans le cas contraire, grosse incertitude quant à la possibilité de canarder la huitaine d’ennemis tassée autour de la table avec les trois balles de l’arme de jeu + la mitraillette qu’on chipera au premier abattu si tout se passe bien.

Tout se passe bien. Mike se sauve et sauve Nick de cet absolu pétrin. A croire que la chance seconde l’audace de la tenter. Dieu redouble l’effort de ceux qui établissent rationnellement qu’il n’est de salut qu’à parier sur Lui.

Pas plus qu’au Vietnam de Deer Hunter, il ne faut accorder d’attention au contexte d’Un Condamné à mort s’est échappé, 1956, Robert Bresson -Un Condamné à mort s’est échappé en VO. Le Lieutenant Fontaine (François Leterrier) est bien emprisonné par l’occupant allemand pour faits de résistance, mais sa condamnation à mort vaut moins comme déconvenue liée à la situation historique de 1943 que comme précipité de condition humaine. Sa cellule de « trois mètres sur deux » est bien le cachot de Pascal, celui qui figure au mieux notre fondamentale nudité lorsque rien ne nous en divertit : « Le mobilier en était des plus simples. Un cadre de bois supportant la paillasse, deux couvertures, un seau hygiénique, et enfin, scellée dans le mur, une tablette de pierre ». Comme Mike soumis à un deuxième duel de roulette, Fontaine ne peut plus nier l’impasse. Le voilà abattu par le sort, abattu tout court -« je crois que j’ai perdu un instant courage et que j’ai pleuré » ;

C’est la condition de tout un chacun, pourtant tout un chacun n’en mesure pas l’horreur. D’où la distinction opérée par cet autre fragment de voix off : « nous étions une centaine de malheureux à attendre notre sort, je ne me faisais aucune illusion sur le mien ». Qu’est-ce qui vaut au « je » de s’exclure du « nous » ? L’implacable justesse de son analyse –nous sommes foutus- et la décision subséquente de s’évader.

Entre la probabilité et la certitude de l’horreur, les autres détenus optent inconsidérément pour la seconde. Cul par-dessus tête, ils taxent Fontaine de coupable « imprudence », comme un capitaine de Titanic empêcherait la mise à l’eau d’un canot de sauvetage sous prétexte que la mer est démontée. Le vague et lancinant espoir d’une grâce (de l’Etat-major allemand? tu parles) les fait se tenir sages. Follement sages.

La grâce ne se pose pas sur votre épaule, comme une coccinelle. La grâce se force, se travaille, se fabrique. « Ce serait trop commode si Dieu s’occupait de tout » dira Fontaine. La grâce se construit ici-bas et maintenant. À un détenu qui le quitte en disant qu’ils se retrouveront « dans une autre vie peut-être », Fontaine répond, comme pour lui-même, comme un viatique : « non, dans celle-ci où nous vivons ». Prière laïque. Croyance en la possibilité de s’en sortir avec ce que l’immédiateté offre, avec les moyens du bord. Avec un sac, se confectionner un mouchoir. Avec le sommier, se constituer « une quarantaine de mètres de fil de fer souple et solide ». Avec le tissu du traversin, un premier morceau de corde. Avec le cadre de la lanterne, des crochets dont la courbe épousera le rebord du mur d’enceinte.

Au moment où un prêtre emprisonné vient de lui dire sa « chance » de s’être procuré une bible, Fontaine aperçoit une cuillère en étain oubliée par un garde et murmure, toujours à sa seule attention : « c’est moi qui ai de la chance ». A se sauver une cuillère est bien plus utile qu’un quelconque bréviaire. Par le fait d’une radicale transsubstantiation, Dieu est passé dans la matière. Dieu s’est fait étain. Ne manquent que des mains pour la saisir, l’orienter, la rendre intelligente, la faire attaquer la  réglette de bois tendre entre les planches de la porte pour les déboîter. Maintes fois isolées par des gros plans, les mains sont l’organe central de la grâce, à l’avant-garde du corps et travaillant à le libérer tout entier. Elles le hisseront vers le toit de la prison en s’agrippant à une corde, le descendront en douceur vers le bitume libre par le même effort ; étrangleront la dernière sentinelle allemande. C’est en tant qu’homo-faber, homo-bricolus, homo-bidouillus, que Fontaine se sauve, patient comme l’artisan d’avant la machine. Un complice potentiel, car il faut être deux pour se soutenir l’un l’autre (avec les mains), jugera son plan « trop long et trop laborieux ». La grâce c’est long comme le temps que prend une cuillère en étain pour venir à bout du bois de chêne.

Ce qui n’exclut pas qu’entre dans le résultat une part d’imprévu, et de chance. Fontaine a parié rationnellement sur l’évasion, ne craignant pas que ses manœuvres industrieuses l’exposent à une exécution anticipée puisqu’il est déjà mort d’une certaine manière. Mais le parcours du combattant de l’évasion le confronte à des aléas (« les guérites étaient-elles occupées où ne l’étaient–elles pas ? Elles ne l’étaient pas »), l’acculent à des paris (son compagnon d’évasion Jost est-il un traître ?) que tranche une entité aux voies impénétrables, qu’on l’appelle Dieu ou hasard. Le vent souffle où il veut, c’est le sous-titre du film, tiré d’un sermon du Christ.

Alors au bout du compte, quelle est la recette de la grâce ici proposée ? Un peu de talent, un peu de chance ? Les mains industrieuses + un coup de pouce transcendantal ? Ça n’irait donc pas plus loin que la vieille querelle de la grâce suffisante ou efficace, ou, plus bas-de-gamme encore, qu’Aide-toi et le ciel t’aidera (« il nous sauvera si nous y mettons du nôtre » dit Fontaine) ?

Rembobinons quand même jusqu’au prologue du film, qui voit Fontaine tout juste arrêté et voituré vers sa gêole. Tout de suite : insert sur une main, ouvrant ses doigts sur une poignée intérieure de portière. Fontaine menotté à son voisin hésite à tordre la poignée et sauter de la voiture. Finalement il se lance mais on le rattrape aussitôt. Le vent a soufflé où il veut. A soufflé à l’oreille d’un officier allemand que ce type là-bas ruminait de se faire la belle. Cette fois la chance n’était pas du côté de l’évadé. Pour la seconde évasion, si. On n’a qu’à dire ça.

Ou alors dire que c’est moins le hasard que la bêtise de Fontaine qui a condamné sa première tentative. Comment a–t-il pu na pas voir la voiture escorte juste derrière, ou croire, la voyant, que ses occupants le laisseraient filer comme un chat qui se fait peur tout seul ? En réalité, Fontaine échoue cette première fois, car lui fait défaut la parcimonie et la lucidité dont il fera preuve lors de ses ses allées et venues pour sortir de la prison.

Bilan possible des opérations : tout dépend de l’initiative des hommes, de leur talent, de leur courage, de leur industrie. Dieu, la grâce sont les noms donnés aux lauriers de chance dont on couronne un talent proprement humain. La grâce est entre nos mains.

Du côté de chez Tarantino, elle tient même dans une seule.

Kill Bill, 2004. Tue William, en VF. Cette fois la condition de mortel n’est plus seulement métaphorisée par la roulette russe ou illustrée par un cachot. Elle est prise au pied de la lettre. Localisée à sa base. Beatrice Kiddo (Uma Thurman) enfermée vivante dans un cercueil dûment clouté puis enfoui par ses agresseurs. Six pieds sous terre, très exactement. Et une lampe torche sadique pour bien prendre la mesure ultra-réduite de sa dernière demeure.

Après les trois minutes réglementaires de panique, Beatrice réfléchit. Deux solutions. Un pari sur l’extérieur : piéton égaré qui, miracle, repérerait la tombe sans sépulture et, miracle bis, réaliserait qu’une âme respire là-dessous ; remords aussi fulgurant qu’inattendu de son monstrueux bourreau ; tremblement de terre, renversement de terre, quelque chose qui mette la situation sens dessus dessous. Un pari sur soi : foutre des coups dans le bois jusqu’à ce qu’il craque, se sauver comme une grande, à la force de ses seuls bras. C’est soit l’un soit l’autre. En tout cas, la seconde option compromet la première, car en s’agitant Béatrice perdra de l’air et laissera moins de temps à son très hypothétique bienfaiteur extérieur de se décider. Comme le lieutenant Fontaine compromet une improbable grâce juridique en fabriquant une corde qu’une fouille intempestive pourrait découvrir. Comme Mike parvenu au bout de l’enfer se fait l’auxiliaire du diable en ajoutant des balles dans le flingue.

Pourtant Beatrice n’hésite pas. Elle sait où réside la plus grande probabilité de salut : dans sa force propre. Ce n’est pas là orgueil démesuré ni hybris à la sauce grecque. C’est la conscience calme et rationnelle de sa puissance, nourrie d’une expérience qu’un flash-back d’un quart d’heure porte à notre connaissance.

Quelques années auparavant, Beatrice a été laissée par son mentor Bill en stage intensif chez le maître de kung-fu Pai Mei, Chinois à barbe blanche qui n’aime pas beaucoup les petites poufs qui veulent faire joujou avec le sabre, et qui les aime encore moins quand elles sont américaines.

De fait, ce que propose Pai-Mei a peu à voir avec la théologie protestante de l’autre côté du Pacifique. Juste : prendre la mesure de ce qu’on peut avec des jambes, un bras, un coude, en un mot un corps. Par exemple : enfoncer son poing dans une planche verticale, sans plus d’élan que huit centimètres. Et certes, la pouf en bave. La puissance ça ne se manifeste pas du premier coup. Il y faut pas mal d’essais foirés, pas mal de sang au bout des doigts, pas mal de difficultés au dîner pour saisir les baguettes et trois grains de riz. Travail et patience toujours.

Dans sa tombe, Beatrice procède par ordres. Avec méthode. Chaque chose en son temps, l’une permettant la suivante : se délier les chevilles scellées par une ceinture, se retirer une botte en frottant un pied contre l’autre, la remonter par petits coups de hanche, la renverser pour qu’en tombe un cran d’arrêt, sortir la lame avec les dents, sectionner la corde aux poignets, sourire de se retrouver les mains libres, tâtonner sur la planche supérieure pour repérer le pont d’impact optimal.

Maintenant on peut y aller.

Le poing contre le bois, toujours au même endroit. Le poing devient dur comme le bois, le bois tendre comme le poing. Un échange d’identité : « C’est le bois qui devrait craindre ton poing, pas l’inverse » disait Pai-Mei, initiateur d’un transfert de puissance de Dieu à la matière puis de la matière à la main, à la main qui saigne mais sait que le bois va céder et ouvrir un conduit vers le grand air.

Beatrice revenue à la surface, nul rayon lumineux pour éclairer son visage, comme dans les Nativités ou dans la série de pubs où le Seigneur se signalait à Don Patillo. Au contraire, assombrie par la terre qui lui fait une seconde combinaison, elle semblera un mort-vivant au patron du bar où elle demande « un verre d’eau » (gag). La terre est ici le tampon de la grâce, la marque de fabrique de la grâce toute terrestre qui a tiré Beatrice de son terrier. Car c’est bien la terre, qui, s’effondrant dans le cercueil ouvert, a libéré l’espace qui séparant la prisonnière du plancher des vaches. C’est son poids, sa pesanteur, son inclinaison à la chute qui a permis tout ça.

Remarquable renversement dans l’histoire du salut. Là où, par le jeu d’un glissement bien compréhensible, la grâce en est venue à désigner la légèreté, caractériser tout ce qui, danseur ou trapéziste, semble conjurer la pesanteur, c’est son poids qui sauve le sauve. Maybe this weight was a gift, dit une chanson. A rebours de quoi, Fontaine : « les charges qui pesaient sur moi étaient si lourdes, je les avais aggravés si nettement ». Il oublie que c’est en aggravant ces charges, en aggravant son cas, en grevant son quotidien du souci supplémentaire de préparer l’évasion, qu’il s’en sort. Qu’il s’accorde une grâce lourde comme les chevaux de trait que nous sommes, lourdes comme nous bêtes de somme.

Un commentaire

  1. Merci ! j’aime beaucoup ce lien que tu opères entre matière et libération.
    Dommage que l’école sous-estime complètement cet aspect des choses : nous apprendre à devenir intelligent avec la matière, nous apprendre à apprivoiser notre environnement matériel (du plus simple au plus complexe).
    Je suis toujours triste de voir des personnes âgées se bloquer complètement dès qu’on leur met un appareil « technologique » entre les mains. ça devrait être le contraire. Arrivés à la fin de notre vie, on devrait être capable de s’adapter parfaitement à toutes les variations de notre environnement matériel, sans plus aucune crispation.

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