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L’art poétique de Didier

Texte soumis au copyright extrait de l’antimanuel de littérature, Bréal, 2008

Entre l’envie de dire et l’indécence de dire, entre la pompe du silence et l’indécence du parler, s’avance l’écrivain discret. Chacune de ses phrases est la résolution de cette aporie.

Par exemple on est en 2005 et vous en avez un peu marre de l’immunité présidentielle dont bénéficie Chirac, célèbre entraîneur de Sumo du vingtième siècle finissant. Vous en feriez bien un texte, et en même temps quelle facilité ce serait de marteler une cause entendue, sans compter l’indécent confort de la position dénonciatrice. Ce texte est désirable et impossible. Vous cherchez une solution.

Vous la trouvez. Vous attaquez par le côté ; par la face D comme délicatesse ou décentrement. Vous vous décentrez. Vous vous rejetez dans la marge de l’énonciation*. Vous n’allez pas écrire « il faut que Chirac soit jugé», mais vous inventer une copine dont la pénible obsession « serait de voir Chirac en prison ». Ainsi, la pesante intention militante a dévié vers le diagnostic d’une pathologie, au point qu’on pourrait vous croire solidaire du président harcelé en esprit par la malade. Et cependant la logique du texte vous permet de placer, l’air de rien, que « j’attends 2007/ c’est mon seul espoir/ de sortir du brouillard » et de former l’énoncé « Chirac en prison » sans le mouiller d’un seul postillon sloganesque. Vous avez réussi à dire en vous déchargeant du ridicule de dire. À exprimer votre citoyenne irritation tout en signalant sa fondamentale futilité. Une chanson est devenue possible, dont le rythme et le swing achèveront de neutraliser la potentielle lourdeur. Elle occupera la piste 2 sur le neuvième album, dûment nommé Rock’n roll part 9, des Wampas.

Un amour rigoureux du rock voudrait qu’on n’appréhende les textes écrits et chantés par Didier Wampas que dans l’électricité chaotique des guitares, qu’on ne les sépare surtout pas de la profusion de waouwaouwaou, de nananana ou de shalala-lalala-lala-yeah dans lesquels ils baignent résolument. Abjurons un temps cette rigueur et extrayons les mots de leur gangue mélodique et hurleuse, à laquelle nous les rendrons sitôt cette félone parenthèse refermée, tels tétards punks replongés dans l’eau douce où ils deviendront de divins crapauds.

Le forfait est d’autant plus impardonnable qu’à Didier le bordel électrique est un mur du son derrière quoi oser parler. Comme les littérateurs tétanisés par la préemption posée par Dieu sur le Verbe, il n’écrit d’abord qu’avec mille préventions, résumées par la citation biblique nichée au milieu des hahahahaha d’Ecclésiaste 5.1 : « Ne te presse pas d’ouvrir la bouche, et que ton cœur ne se hâte pas de prononcer une parole devant Dieu. Car Dieu est au Ciel et toi sur la terre, que tes paroles soient donc peu nombreuses ». Surgi comme une grâce en 1989, l’album Les Wampas vous aiment est un modèle de comment dire sans piper mot, de comment parler pour dire rien. Scrupule qu’explicitera un refrain de l’album suivant, Simple et Tendre : « Mais comment te dire moins, yeah-yeah-yeah, / comment dire moins que la vérité ?/ Et comment chanter moins, / comment chanter moins que l’éternité ? ».

Par la suite, Didier prenant peut-être ses distances avec la mystique, la langue s’éploie davantage, sans pour autant dépasser le stade primitif d’une poésie enfantine et économe. Elle contourne la violence affirmative, soit par des questions encore (« Et comment des chaussettes propres peuvent-elles sentir les pieds ? C’est une grande grande sensation de vivre les yeux levés »), soit par le degré zéro tautologique : « Le ciel est un océan tout rempli de poissons/ Sûr on ne les voit pas, mais on ne regarde pas au fond oh non ». L’écriture comme dépli mathématique, comme calcul élémentaire. Si le ciel est un océan, il va de soi qu’il est rempli de poissons. Comment se fait-il alors qu’on ne les voit pas ? Ben parce qu’on ne regarde pas au fond. C’est pas plus compliqué.

Quand Didier fait parler le tournesol, il retrouve le bon sens littéral de son nom : « Oh oui j’aimerais être un tournesol / Pour me tourner toujours vers toi / Dès que le soleil est levé /Ne regarder rien que toi ». Le tournesol se tourne vers le soleil, comme le mille-pattes a mille pattes, comme le coupe-papier coupe le papier, comme « les gens riches ont souvent de l’argent ». Dans ce dernier exemple, le « souvent » nuance d’ironie l’idiote simplicité à l’oeuvre. On n’est pas loin de « l’argent ne fait pas le bonheur des pauvres » de la chanson de Coluche. La drôlerie est la valeur ajoutée d’une captation toute conne de l’existence.

Didier Wampas image libre de droitC’est en empilant ces ajouts que le dire finit par s’émanciper de la tautologie, s’engouffrant dans le « quand même » de « C’est trop précieux pour que j’en parle/ C’est trop précieux mais j’en parle quand même ». D’un album l’autre, le texte prend ses aises, les questions endossent le costume moins cintré de la tournure négative, cheval de Troie d’une affirmation encore embarrassée d’elle-même : « tu ne sais pas où vont tous ces boeings / tu ne sais même pas jouer au bowling / Non tu ne sais pas où je vais quand je m’endors, / non tu ne sais pas où j’irai quand je serai mort». Ici un entre-deux idéal se cherche et se trouve. Juste assez d’opacité pour adoucir l’expression pleine, juste assez de clarté pour charrier du sens. Le bon mixte entre le très-haut et l’ici-bas, entre un lexique universel et une veine prosaïque, référencée, contingente. Mais c’est encore dans Le Télégramme de Brest que Didier articule le mieux le fondamental et l’anecdotique, l’intemporel et le quotidien (régional).Ou encore dans Twist à Chicoutimi, où cohabitent la ville québécoise éponyme, David Bowie, un certain Franck qui « m’a touché quelque part » et des formules à la limpidité sibylline comme « D’abord arrêter le chimique et après reprendre l’école ». Oh j’ai vu les étoiles comme jamais avant.

La langue de Didier s’étoffe de notations de plus en plus concrètes, de plus en plus terrestres. Elle intègre des noms propres désignant des individus au destin propre, qu’ils s’appellent Pantani, dont on se demande ce qui lui a pris d’aller mourir à Rimini, parce qu’à côté de Rimini, même Palaval ça a l’air sexy ; ou Juliette qui a ouvert un magasin de miroir ; ou une militante antifasciste qui fumait des bananes séchés, se tricotait des pulls en poil de chameaux, et disait qu’un pyjama c’est comme une petite maison. Ou Christine qui n’est qu’une punk à chiens. Ou cette autre qui buvait du Yop en mangeant des cacahuètes. Ou ces deux qui, un soir à Aubusson, se promènent avec un blaireau en laisse, oui, un blaireau, j’vous jure que c’est vrai.

Beaucoup de filles, on le note. Et des vraies. Chair et os. Concrètes, épaisses, irréductiblement singulières, non pas sublimation picturale et éthérée de maman. Nous sommes descendus du ciel. Le verbe ramasse ce qu’il trouve au ras des pâquerettes, un pissenlit réel vaut toujours mieux qu’une absence de fleur. Rendu au sol (dirait Rimbaud), Didier décrète à son tour un Noël sur terre où la nuit a un goût de miel, et reprend à son compte le programme d’une poésie nourrie de stricts prélèvements de réel. Patrick, dis-moi dans quoi tu bois ton cidre, et moi j’te raconterai l’histoire des punks qui vendent des crêpes contre l’avortement.

Mort au ciel et se survivant ici-bas, Dieu se tient dans les détails. Le monde est une somme de détails. Il n’y a qu’à tendre les bras, et, paumes retournées, faire qu’ils s’y déposent. Ainsi s’écrit un texte, un texte tendre. J’appelle tendresse cette calme disposition au singulier qui vient. J’ai toujours su que c’était vrai, toujours voulu que ce soit simple, toujours voulu que ce soit tendre.

5 Commentaires

  1. Très beau texte, mais ‘ttention tout d’même: « Même Palavas a l’air sexy. » ‘faire gaffe tout d’même! :)

  2. Quid de vos oreilles et de votre corps à l’écoute de l’album (je présume que vous avez été très très malin pour soudoyer plus que les paroles du single…)?

    • disons qu’au passage j’en ai volé dix ou onze autres, mais pour l’instant c’est secret, entretien avec Didier publié bientôt

  3. Joli texte.

    Vous qui êtes plutôt adepte du jeu collectif, la perspective d’un Didier Wampas en solo qui veut aller trouver Bourvil et les Byrds ça vous inspire quoi ?

    Un titre commence à tourner en radio, plus pop mais toujours une fille !

    • j’écoute l’album et t’en dis des nouvelles
      y’aurait même comme un entretien avec Didier qui se profilerait pour Rock et Folk

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