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Votons Marine

Article pour La Montagne probablement soumis au copyright

Il faut se méfier des métaphores, surtout quand elles sont devenues usuelles, mécaniques. Qu’un fait d’actualité soit nommé séisme n’indique pas forcément que la terre ait tremblé en quelque point du globe. Le plus souvent, il s’agit d’autre chose, par exemple d’un homme puissant inculpé d’agression sexuelle suite à la plainte d’une femme de chambre. « Séisme » ou « tsunami » suggèrent alors que l’événement va provoquer des bouleversements d’ampleur haïtienne ou fukushimienne. Ce qui ne sera pas le cas. Il faut se méfier des métaphores : elles consomment la scission des mots et des faits.

Les faits encore obscurs du Sofitel de New-York n’ont bouleversé et ne bouleverseront que quelques vies : celles de la victime et du coupable présumés, celles de leurs proches. Tous les autres citoyens du monde ne verront leur existence modifiée que s’ils tiennent absolument à lier des phénomènes sans lien. En France, l’affaire DSK n’aura d’incidence sur la présidentielle que si un nombre non négligeable d’esprits confus indexent leur vote à un viol ayant eu lieu (ou n’ayant pas eu lieu) à 6000 kilomètres de leur urne, et dont on ne voit pas bien en quoi il infléchit les problématiques nationales du logement, du chômage, de l’insécurité, de l’éducation.

Dès sa fracassante entrée en scène, en avril 2002, le 21 du mois, la métaphore du séisme s’était caractérisée par sa vacuité. Concrètement, qu’aura changé la présence de Le Pen au second tour ? Rien. Au contraire elle n’aura eu pour effet que d’éliminer Jospin et donc de reconduire au pouvoir le président en place. Le contraire d’un bouleversement : un statu quo.

Pourquoi donc cette récurrente métaphore, ou sa variante obligée le coup de tonnerre, pour désigner des non-événements ? On doit se rendre à l’évidence que les Français, du moins ceux d’entre eux qui en usent et abusent, ont comme une envie de séisme. Comme une envie de se faire peur. Parce qu’ils s’ennuient ? Parce que nos temps pacifiés éveillent la nostalgie des grandes manœuvres barbares ? Dans ce cas on ne saurait trop leur conseiller de s’inscrire dans un club de paint-ball.

L’envie d’avoir peur est si grande qu’elle salive parfois des mois à l’avance. Dès aujourd’hui se prévoit, s’anticipe, se désire, un nouveau séisme : la présence de Marine Le Pen au deuxième tour en 2012. Histoire de retrouver le divin effroi d’il y a dix ans, et peut-être même celui ressenti devant l’écroulement des twin towers, tout aussi vide de sens, tout aussi dénué de conséquence effective dans notre quotidien.

Ce traumatisme annoncé a déjà un nom : 21 avril à l’envers, éventuellement à l’endroit. Ce seul statut de répétition, ainsi que la certitude que la fille de Jean-Marie sera aussi sèchement défaite que son père, devrait d’emblée évacuer toute angoisse, mais peu importe : chaque jour pendant douze mois on va croiser une connaissance qui, tremblant de désir, dira sa crainte que Marine arrive en tête au premier tour. On argumentera en vain. On ne peut rien contre une peur amoureuse d’elle-même.

Le remède à cette addiction à la peur muette – voyez aussi la vogue du terme sidération depuis deux semaines – est simple : que le séisme ait vraiment lieu. Que nous votions Marine assez massivement pour la faire élire, et qu’elle nous montre combien il n’y avait franchement rien à craindre ; combien elle est incapable de revenir au franc, d’endiguer les flux migratoires, de rétablir l’ordre en banlieue, de pérenniser les petites exploitations agricoles, etc. Oh oui accordons-nous le spectacle de sa pathétique indigence, rigolons un bon coup, et nous en aurons fini avec cette triste comédie de la peur.

6 Commentaires

  1. J’ai bien aimé cet article.

    Le 11 septembre aura quand même pour effet secondaire une portée inattendue. Avec Redacted, Jarhead et Démineurs, le conflit en Irak aura permis de renouveler le film de guerre… De nombreux films sont également hantés par les deux tours comme THE DARK KNIGHT, tout en verticalité… Un petit chef d’œuvre, soit dit au passage.

    Sinon j’avais peur que Sarko passe. Il est passé, on n’a pas vraiment rigolé. Est-ce pour autant que sa politique fonctionne je ne pense pas.
    Pour en finir avec la triste comédie de la peur, comme tu dis, faudrait en finir avec la politique…tout court. Voter pour Bégaudeau, quoi!

  2. Je trouve que les métaphores sont souvent citées dans les médias, un peu dans le genre « le poids des mots », allié parfois au « choc des photos ». On en revient au débat sur le poids des médias, qui cherchent à attirer l’attention des auditeurs sur un événement « people », assez banal, et, dans le cas de l’affaire DSK, relevant en plus de l’ordre de la vie privée, afin de faire oublier, du moins relativiser les vrais problèmes des Français, comme la crise. C’est un peu un signe de l’américanisation de la société française.

    Cependant, passé le moment où les gens se disent « mais comment fait Anne Sinclair pour rester avec un tel homme, elle qui apparaît si classe ? », l’événement ne les concerne plus vraiment.

    Je suis tout à fait d’accord avec toi, lorsque tu mentionnes les préoccupations quotidiennes et concrètes des gens (« problématiques nationales du logement, du chômage, de l’insécurité, de l’éducation »). Il est bon, je pense, que les médias s’efforcent de revenir à l’essentiel, c’est-à-dire à ce qui concerne la vie quotidienne de millions de gens. Ce n’est pas pour dire qu’il faut à tout prix faire preuve d’individualisme, en ne traitant QUE les problèmes de la France, mais force est de constater que les citoyens Français choisiront « leur » candidat / candidate politique en fonction des solutions qu’il ou elle proposera face à leurs préoccupations quotidiennes.

    Sans vouloir rentrer dans des considérations politiques, je trouve que c’est un peu comme les candidats politiques qui mettent en avant les problèmes écologiques. Certes, l’écologie est importante pour l’avenir mais, en attendant, ce n’est pas ce qui fera vivre, manger et se soigner au quotidien les citoyens français.

    Comme tu l’écris, « Concrètement, la présence de Le Pen au second tour, en avril 2002, n’a rien changé ». Je crois que, en France, et d’un côté heureusement, le Front National ne sera jamais élu. Même s’il serait hypocrite de dire que toutes leurs idées sont à jeter à la poubelle : les délocalisations d’entreprises (qui mettent des milliers de gens au chômage, parfois dans des régions déjà sinistrées) dénoncées par la famille Le Pen ne sont pas tout à fait fausses.

    D’ailleurs, beaucoup de personnes sont indécises, voire s’abstiennent aux élections, parce qu’elles estiment que, finalement, aucun parti politique n’a un programme parfait, mais chaque parti politique (parfois même les plus extrémistes, à gauche comme à droite) ont quelques bonnes idées dans leur programme. Pour bien faire, il faudrait une compilation des programmes (vision utopiste, je pense).

    Tu écris également que les Français ont « comme envie de se faire peur ». Je pense que c’est vrai dans certains cas, surtout lorsque les médias repassent en boucle les événements dramatiques survenus dans une journée, par exemple. Les personnes isolées chez elles, qui aiment suivre l’actualité, peuvent être prises d’angoisses. D’un autre côté, il existe des personnes qui ne veulent pas voir la réalité en face. Quand on les met en garde contre un danger, par exemple, elles répondent : « Mais non, tu exagères. Cela ne peut pas (m’)arriver. » Et puis, lorsqu’un pépin leur arrive vraiment, elles se disent « Ah oui, si j’avais su ».

    Je te trouve un peu sec, quand tu écris que « l’écroulement des twin towers était tout aussi vide de sens, tout aussi dénué de conséquence effective dans notre quotidien ». C’est vrai que les Français, par exemple, qui se trouvaient à 6.000 kilomètres de New York, n’ont pas ressenti de conséquences directes sur le quotidien sauf, peut-être, les personnes évoluant dans le milieu de la finance, à cause de la chute des bourses.

    Par contre, je ne suis pas certaine que ce drame ait été « vide de sens », parce que je pense que cela a rappelé aux Français les attentats qui avaient eu lieu dans le métro parisien, quelques années auparavant (d’où leur sentiment de compassion envers le peuple américain). Et je pense que l’on peut difficilement comparer l’écroulement des twin towers avec l’affaire DSK, qui relevait plus du domaine de la vie privée (sorte de « voyeurisme » de la part des médias).

    D’autre part, « la fille de Jean-Marie Le Pen sera-t-elle aussi sèchement défaite que son père ? » Elle pourrait donner l’impression de présenter les idées du front national de manière plus douce que son père, ce qui, à un moment, lui a apporté la « sympathie » de certains Français, qui se sont dits « Tiens, j’adhère à certains de ses propos, et elle paraît moins diabolique que son père ».

    Mais cela a effectivement changé, beaucoup de Français disant qu’en fait, rien n’a changé au sein du front national, ce sont toujours les idées racistes, terrifiantes qui sont exprimées. Aux dernières nouvelles, elle aurait même du mal à obtenir les 500 signatures des maires de France.

    Concernant les mesures qu’elle envisage de mettre en place si, un jour, elle était élue, je ne suis pas certaine que la majorité des Français les rejettent en bloc :

    – le retour au franc : même si cela est impopulaire, et même si la majorité des Français ne votera pas pour elle, beaucoup se disent dans leur tête que ce ne serait peut-être pas une mauvaise chose, puisque l’euro a récemment montré ses faiblesses (diminution du pouvoir d’achat, crise européenne, …) ;

    – freiner les flux migratoires : j’ai entendu récemment qu’elle souhaiterait que chaque Français puisse « choisir son voisin ». Je trouve cette idée bien entendu inacceptable. Ce n’est pas parce que notre nouveau voisin est noir, beur, asiatique, … qu’il faut d’emblée avoir des a priori sur sa façon de vivre et de se comporter en société. Par contre, je suis un peu d’accord sur le fait qu’il faille se montrer civilisé. Se montrer civilisé n’a bien évidemment rien à voir avec l’instruction que l’école française peut apporter aux enfants / adolescents : ce n’est pas parce que un enfant / adolescent issu de l’immigration a du mal à suivre en classe qu’il ne pourra pas se montrer courtois, poli (parfois bien plus qu’un enfant / adolescent issu d’une bonne famille purement française) ;

    – l’ordre en banlieue : on ne s’en rend peut-être pas compte lorsque l’on n’habite pas dans une banlieue dite « sensible », mais il est vrai que certains comportements violents, certaines dégradations de l’environnement, des conditions de vie, peuvent inciter certaines personnes à se rallier aux idées du front national, estimant que cela est dû à une trop grande mixité sociale et raciale. Ceci dit, les méfaits sont parfois (et même souvent) commis par des Français de souche, donc il est de bon ton, je pense, de ne pas faire systématiquement l’amalgame. Le problème qui se pose depuis quelques années est celui des trafiquants de drogues très jeunes qui se multiplient (d’ailleurs pas uniquement en banlieue parisienne, mais également à l’échelon national). Ce sont souvent des jeunes déscolarisés, ce qui rend la situation critique et malheureuse pour les personnes qui subissent les effets de leurs trafics (dégradation des infrastructures, des immeubles, cocktail drogue / alcool, qui les rend particulièrement agressifs), mais également pour les jeunes eux-mêmes, dont l’avenir semble bien sombre.

    • Désolé mais je maintiens sur le 11 septembre. Les conséquences dans le quotidien sont nulles. Pour nous français. Tu dis : ah non, pas nulles, puisque ça fait penser à 95. Euh, oui, mais so what? Si un tsunami survenait demain, il m’évoquerait celui de 2004 et peut-être la tempête en Vendée, mais est-ce que c’est ça changer mon quotidien?
      La différence des faits ne m’a pas échappé entre le 11-09 et l’affaire DSK. Grosse affaire de guerre dans un cas, affaire privée dans l’autre. Ben oui mais, comme je me tue à le dire ici et là, du point de vue de notre quotidien c’est équivalent : quelque chose qui fait beaucoup parler mais qui ne change en rien notre vie. ET même, à tout prendre, je pense que du point de vue de notre quotidien, l’affaire DSK a beaucoup plus de conséquences que le 11-09, car très clairement elle a infléchi la façon d’appréhender la question de la domination masculine.

  3. Alors là l’article est gonflé ça c’est sûr mais non malgré tout le..et le..mais aussi la..que je pense de vous NON je suis pas cap.
    Suivre qui que soit dont vous ne partagez pas les idées, les analyses juste pour tester son jusqu’au boutisme ou pour observer si mal accompagnée ou soutenue cette personne actera ses pensées qui vous estomaquent c’est mal jouer.

    Je partage plutôt avec vous l’Horospol paru dans le Siné Mensuel number one du 1er sept.2011 et qui annonce  pour le :
    – mardi 27 septembre 2011 à 10h21 que « Marine Le Pen s’ouvrira la fontanelle en éternuant dans le rayon haches du Leroy Merlin de Champigneulles (54) »

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