Begaudeau.info, le site officiel de François Bégaudeau

Pas encore membre ? Enregistrez-vous et simplifiez-vous les commentaires !

De l’écrivain aujourd’hui, entretien fleuve

Entretien avec Matthieu Rémy, pour une revue universitaire.

Matthieu Remy est agrégé de lettres moderne et maître de conférences en langue et littérature françaises à l’Université Nancy 2. Il a travaillé aux Inrockuptibles, à Rolling Stone, et à Télérama.  Il est également l’auteur, seul ou en collaboration, de quelques ouvrages consacrés au Rock et au Sport.

 

Des écrivains aujourd’hui

Tu es extrêmement productif : quelle est, dans les grandes lignes, ta méthode de travail, ton rapport quotidien à l’écriture ? Y a-t-il une forme d’urgence dans ton rapport à l’écriture et retrouves-tu ce sentiment d’urgence, s’il existe, chez tes collègues écrivains ?

Une urgence non. Je n’aime pas beaucoup cette mythologie de l’urgence et de la nécessité. Tous les livres qui s’écrivent pourraient fondamentalement ne pas s’écrire, ou s’écrire à un autre moment. En revanche, et c’est un petit déplacement nietzschéen, il peut y avoir un gros désir d’y aller. Un gros désir d’écrire en général, parce que c’est un des points d’harmonie que j’ai trouvés avec une certaine angoisse du temps – l’impression, un peu suspecte d’ailleurs, de trouver là une rentabilité optimale du temps. Et parfois un gros désir d’écrire ce livre-là, à ce moment-là. A certaines périodes il peut arriver que vous n’ayez qu’une envie, où que vous soyez, c’est de vous remettre au boulot sur tel livre. C’est en partie ce qui explique ma prolixité, outre qu’on m’a aussi commandé pas mal de choses en sept ans (au moins trois livres, à rendre à des dates précises)

Tu as été extrêmement médiatisé depuis Entre les murs et tu ne t’es pas défilé face à cette médiatisation : est-ce que cela fait partie maintenant du travail contemporain de l’écrivain que d’aller accompagner la réception de son œuvre ?

Soyons précis. Le livre Entre les murs est sorti en janvier 2006 : très vite, j’ai vu que je serais multi-sollicité et j’ai décidé méthodiquement que je jouerais le jeu jusqu’en juin. Ensuite je ne me suis pratiquement plus déplacé pour ce livre. Pour le film, c’est encore pire : après le passage obligé cannois, j’ai, au moment de la sortie, fait savoir à la production que je n’irais que dans deux ou trois émissions de télé. Ce que j’ai fait. Quant à la tournée mondiale pour présenter le film, elle s’est limitée à la Suisse et à la Belgique. A la mi-octobre, trois semaines après la sortie, c’était fini.

Plus généralement, mon vadémécum quant à l’apparition médiatique de l’écrivain est clair :

1) Je ne trouve pas indigne d’y aller, en aucun cas ça ne souille pas l’écrivain. Je suis un enfant de la télé et de Flaubert, je ne vois pas pourquoi je ne parlerais pas de Flaubert à la télé (et afortiori de mes livres à moi)

2) Sauf exception, je ne me déplace que si l’invitation est occasionnée par un livre. Exemple : l’équipe de Frédéric Taddéi, qui réussit à faire une émission culturelle sans qu’il ne soit jamais question du contenu des livres des invités, m’invite souvent à participer à la revue de l’actualité du mardi : je refuse systématiquement, pour ne pas devenir l’émetteur d’opinions en quoi la sphère médiatique a envie de transformer tout intellectuel qui « passe bien ».

Les écrivains qui se parent de toutes les attitudes clichéiques d’écrivains sont largement brocardés dans ton Antimanuel de littérature : est-ce à dire que pour échapper au cliché, l’écrivain doit d’abord se défaire de son aristocratisme ?

Les attitudes, mais surtout les propos d’écrivains sur la littérature. Je les ai d’ailleurs compilés (et moqués) dans un essai qui sera un complément de l’Antimanuel et s’appellera L’idéologie littéraire de A à Z (chez Bréal aussi). Par exemple, le mythe de la « nécessité » déjà évoqué. Ou le fait que le grand écrivain est visionnaire. Ou le concept de vocation (concept religieux, rappelons-le). Ou donc l’idée, oui, que l’écrivain et la littérature évoluent dans une sorte de zone d’exception – ce que j’appelle l’aristocratisme. Posture d’autant plus pathétique et risible à l’époque de la grande démocratisation des pratiques artistiques. Par exemple, les écrivains (et d’autres) continuent à fétichiser la publication, alors qu’ils sont les premiers à pester contre sa banalisation, et à considérer qu’il y a une grande quantité de merdes dans les sept cents romans de septembre. Je m’amuse donc à ramener l’écrivain au régime du quotidien, fort aussi de l’observation que le mien, de quotidien, n’a que très peu changé depuis que diverses publications ont fait de moi ce qu’on appelle un écrivain.

Plus généralement, on sent que tu voudrais la mort d’une certaine forme de pureté en littérature, mais quelle forme cela peut-il prendre concrètement ?

Je ne veux la mort de rien. Je prends acte que l’art est impur, comme tout ce qui participe du vivant : le produit de l’hybridation de mille choses, des plus nobles aux plus triviales. Pour ce qui me concerne j’aime mettre sur le même plan textuel des registres et des empiricités qui passent pour relever de domaines non compatibles : l’oral et l’écrit, le subjonctif et le juron, le concept et le récit (dans mes essais notamment), etc. C’est ce qui définit depuis l’origine le genre romanesque. Il n’y a donc pas à souhaiter l’impureté ; il y a à la décliner, glorieusement, jouissivement. Que les livres soient une fête débridée de la langue en même temps qu’une orgie de réel.

De la démocratie en littérature

Tu as souvent réfléchi, dans tes textes critiques, à la notion de démocratie en littérature : « A rebours de ce malthusianisme esthète, on aime le nombre en tant que nombre. Que la littérature soit le domaine de tous, que chacun puisse écrire et lire autant qu’il le souhaite est une bonne nouvelle démocratique. La littérature à particule ne va certes pas y survivre. D’avance, paix à son âme » (Antimanuel de littérature). Comment la mettre en pratique ? Comment penses-tu l’avoir mise en pratique dans tes livres ?

Il y a deux aspects très différents de cette question.

1) le contexte littéraire : j’en ai parlé plus haut, il se trouve que la pratique de l’écrit en général et de la littérature en particulier s’est considérablement démocratisée. Je m’en réjouis, et tous ceux qui déplorent que la littérature soit ignorée ou délaissée devraient s’en réjouir aussi. Seulement voilà : si tout le monde écrit, ils ne sont plus des élus. Bref, selon eux, il faudrait que chacun s’intéresse assez à la littérature pour honorer ces élus en les lisant (et rémunérant), mais pas assez pour s’immiscer sur la scène littéraire à leurs côtés. Le citoyen idéal, selon l’aristocrate écrivain, c’est la femme de cinquante ans : assez lectrice pour l’admirer (et le rémunérer) et trop humble pour écrire à son tour.

2) l’écriture elle-même. Qu’est-ce que ce serait une écriture démocratique ? J’ai commencé à répondre plus haut : une prose qui traiterait à égalité le noble et le non-noble, le sacré et le profane, le quotidien et l’historique. Bref un texte qui affole ce que Rancière appelle le partage du sensible – lequel Rancière a superbement analysé dans La Parole muette comment la prose de Flaubert (ce Flaubert qu’on dit réac) organise une mise à plat des différents niveaux de réalité – y compris par une égale importance donnée aux humains, aux choses, aux arbres, etc. Une sorte de joyeuse platitude que l’image de cinéma, quand elle se donne assez d’air et ne focalise sur rien, restitue spontanément. J’avais écrit un texte qui appliquait cette analyse à la lecture d’Ulysse.

Il y aurait aussi une stratégie renoirienne : celle du « tout le monde à ses raisons ». Dans un livre engageant plusieurs personnages, essayer de rendre justice équitablement à tous les points de vue (ce qui n’exclut pas qu’on émette une préférence pour l’un ou l’autre). Je précise quand même qu’en aucun cas une littérature démocratique peut constituer un mot d’ordre. Tout juste peut-on opposer cette option – la littérature tire puissance d’une stratégie d’écriture démocratique – à la thèse dominante selon laquelle l’âge démocratique a tué la littérature.

Tu dis que la littérature démocratique ne peut constituer un mot d’ordre mais elle représente tout de même un possible esthétique intéressant pour le renouvellement de la littérature : n’y aurait-il pas une boîte à outils potentielle – pour travailler les voix narratives, pour inclure les fameuses « raisons » de tous – qui permettrait d’en travailler l’esthétique ?

J’espère que la nuance n’échappe à personne entre un mot d’ordre et la suggestion calme que l’hypothèse d’une littérature démocratique mérite d’être explorée. Pour le dire autrement, je trouve de plus en plus pathétique la rhétorique du manifeste appliquée à l’art. Avec les écrivains dont je me sens proche et qui sont parfois des amis, nous ne ressentons aucun besoin de fusionner nos plumes dans un manifeste qui s’appellerait « Pour une littérature démocratique » ou « Pour une écriture matérialiste » ou « Pour un roman vitaliste ». Il nous suffit de pratiquer cette littérature, sans la brandir en étendard, et de nous lire et commenter les uns les autres – et avis aux amateurs. Dans l’Antimanuel je me moque aussi du champ littéraire envisagé comme champ de bataille. Dieu sait pourtant si beaucoup d’esprits continuent à rêver que les combats d’antan reprennent. Quelle crise de rire. Pour revenir à la question, je ne peux que renvoyer les gens à des livres qui me semblent relever de l’écriture démocratique : ceux de Maylis de Kerangal, Joy Sorman , Xavier Tresvaux, Gaelle Bantegnie, Olivia Rosenthal, Jean Echenoz dans une certaine mesure, Philippe Vasset, Florence Aubenas. De plein d’autres ignorés de moi j’espère. A chacun de voir ce qui lie ces divers travaux, quels outils ils convoquent et proposent.

De l’engagement en littérature

Tu passes assez rapidement sur une question assez fondamentale, dans l’Antimanuel, qui est celle de la morale ou des valeurs morales dans l’écriture. Tu suggères que se cacher derrière la fiction pour écrire sans morale ou que prétendre qu’on ne fait pas de grande littérature avec des bons sentiments sont des âneries mais tu ne précises pas…

Je ne suis pas loin d’être d’accord avec l’idée qu’on ne fait pas de littérature avec de bons sentiments. Simplement c’est devenu un cliché, derrière lequel, qui plus est, se planquent des écrivains qui prennent un malin plaisir à truffer leur prose d’horreurs (antisémitisme, racisme, misogynie, etc.). Bilan des opérations : la vraie littérature est à droite, puisque la bien-pensance serait passée à gauche. Je n’aime pas beaucoup l’idée éculée, et coextensive à cette idéologie droitière, selon laquelle l’écrivain est forcément un sale type. Au vrai je suis intimement convaincu, sans pouvoir le justifier, que mes écrivains préférés sont des types bien. Mais disons que l’art doit aussi y aller franco, sans rien aseptiser : il doit être attelé à une sorte de morale de la justesse. Et la justesse, ma foi, elle est par-delà bien et mal. C’est ce que j’appelle la cruauté, que je rapproche de la crudité. A la synthèse de tout ça, il y a Rimbaud : grande justesse, grande cruauté, grande bonté. A mon échelle j’essaie de cuisiner une cruauté tendre. Tout Vers la douceur s’organise sur cette tension. Le but est d’aller à la douceur sans rien gommer des cruelles aspérités du réel.

L’un des articles que tu as écrits pour Inculte, dans le volume Devenirs du roman, évoque la haine que le champ littéraire aurait aujourd’hui de la littérature engagée. Comment as-tu mêlé cette prise de position avec une pratique littéraire effective ?

Vieil article, mal compris à l’époque. Je n’y promouvais pas la littérature engagée, j’y auscultais, comme un symptôme, les cris d’orfraie que poussent les écrivains devant la notion même d’engagement. Et je concluais que :

– ils oublient que tout acte de discours est un engagement, même celui qui semble le plus apolitique.

– un écrivain refuse d’avoir un message (il fait bien), mais ça ne lui pose aucun problème, par exemple, de véhiculer dans son récit les dogmes de la religion dominante de l’époque, à savoir la psychologie œdipienne.

– au fond leur refus de l’engagement est un refus de l’impureté. Le mot PS ou Modem dans un roman, ça fait prosaïque. D’où, dans le cinéma français aussi, la grande absence de référent politique. En fait c’est toujours la même chose : pour ma part je ne m’interdis jamais d’intégrer le référent politique dans ma prose, et de le traiter de la même manière que le paradigme amoureux par exemple. Et, loin de pratiquer une littérature politique (il n’y a qu’à lire mes romans pour s’en rendre compte), je pratique plutôt, dans ma littérature, un rabaissement de la chose politique au quotidien. Le mot Modem est, à mes yeux, tout aussi concret que le mot lavabo.

Mais justement, concrètement, comment travaille-t-on à « impurifier » une écriture ? Dans Vers la douceur, tu vas jusqu’à citer non seulement la marque d’un objet de consommation – des bières – mais aussi son mode de promotion : « 24 + 1 gratuite »… Est-ce à dire que pour rester branché concrètement sur le réel, il faut savoir enregistrer ces sous-discours, ces signaux nouveaux mais grandement périssables ? Tu choisis généralement – comme dans le cas d’Entreles murs – de ne pas commenter l’apparition de ces sous-discours comme les marques, les publicités, mais n’as-tu pas ta petite idée sur la rhétorique qu’ils portent et qui mérite d’être décryptée ?

D’abord je pense que le lieu spécifique de la littérature c’est l’immanence : on déplie des situations sans les commenter. Ce que j’ai fait dans Entre les murs, tout en sachant bien que toute situation (surtout dans un lieu chargé d’enjeux comme l’école) porte un discours. Mais en s’en tenant au plan d’immanence, on   complexifie les questions, et cela vaut comme alternative aux discours globalisants, génériques, grossiers qui circulent sur un réel donné.

Si on prend l’exemple des marques, est-ce que je vais pondre deux ou trois phrases de commentaires pour dire que les tee-shirts marqués des élèves signalent leur dépendance au marketing ? Non, pas question : 1) parce que ce discours est rebattu 2) parce qu’il est très expéditif et sans doute pas si juste 3) parce qu’il marque, comme tous les discours sur l’aliénation, un surplomb de l’intellectuel libre par rapport à ces pauvres créatures qui ne savent pas ce qu’elles font. Posture à laquelle je me refuse, comme nous l’avons expliqué, avec Joy Sorman, dans le sillage de Rancière et Da Empoli, dans notre essai sur la jeunesse.

Pour prendre l’exemple du pack 24 + 1, devais-je l’accompagner d’un discours sur l’univers marchand dans lequel nous évoluons ? Non, parce que j’ai toujours acheté des packs sans me sentir à aucun moment tributaire du marketing, et c’est aussi le cas des personnages de Vers la douceur qui piochent dans ce pack. Au bout du compte, ce 24 + 1 m’intéresse comme captation pure. Le réel, c’est précisément le détail qui tue, le détail qui vit, cette chose irréductible qui atteste de l’existence. Capter le détail, c’est jouir du réel en tant que réel. Et le réel c’est justement le +1 par rapport à la représentation typée. Exemple : ne pas dire une voiture mais une Laguna ornée d’un bandeau Allez les verts. Ou signaler un tic de langage d’un personnage, qui n’appartient qu’à lui. Là-dessus je renvoie à France 80 de Gaelle Bantegnie, qu’on dit vintage ou critique des années 80 consuméristes, mais qui ne fait que jouir de l’extrême profusion des faits de réel, en l’occurrence ceux qui peuplent le quotidien d’une ado classe moyenne des années 80.

Bref ce 24+1 s’inscrit dans une poétique du réel beaucoup plus que dans je ne sais quel discours éculé et donc exsangue sur la marchandise.

Du réel et de sa transcription

Dans ton Antimanuel de littérature, tu laisses entendre que la concision est le « premier article de foi d’une écriture durable ». Comment appliques-tu ce principe au fonctionnement de ton écriture ?

Oui c’est le premier principe d’écriture pour moi. Toujours essayer de dire un maximum de choses en un minimum de mots. Surtout quand on flirte avec la chose émotionnelle. Pas s’appesantir. C’est une question de discrétion, de politesse, une éthique en somme. Une éthique qui se joue par et dans l’écriture. La vitesse (c’est-à-dire une certaine densité) devient alors la version littéraire de l’éthique, comme je l’ai analysé dans la conférence de presse d’Aubenas. Ensuite concrètement, ça prend la forme d’opérations techniques. Exemple : là où certains écrivent : « Il s’avança vers la fenêtre et vit qu’il pleuvait », j’écrirai : « « Il s’avança vers la fenêtre. Il pleuvait » voire : « A la fenêtre il pleuvait ». Où l’on voit que se cherche là, finalement, une littérature objective, où les choses prendraient sens d’elles-mêmes, sans médiation subjective. Ce qui me travaille, in fine, c’est la position d’énonciation.

Toujours dans l’Antimanuel, tu appelles à une « captation toute conne de l’existence » : peux-tu préciser ? Est-ce que cela passe par une absolue non-réticence à se servir du réel comme il vient, sans rien escamoter ? On sent par exemple que ton écriture, depuis Jouer juste, devient de plus en plus contemporaine et cherche à l’être de plus en plus, ostensiblement…

Cette idée de captation toute conne concernerait davantage ce que j’amorce dans la réponse précédente : l’idée qu’à un moment les faits parlent d’eux-mêmes. Ce pourrait être un idéal d’écriture, ce moment où ça semble parler de soi-même – je crois que Flaubert ne voulait pas dire autre chose en parlant d’un livre qui ne tiendrait que par son style (c’est donc l’inverse du formalisme).

L’autre partie de la question est plutôt à relier à la problématique de l’impureté : effectivement mon écriture s’est impurifiée depuis Jouer juste. Je ne pense pas cependant que je l’impurifie ostensiblement, ce serait lamentable : j’essaie juste de la rendre de plus en plus poreuse à toutes les sortes de nomination : les noms propres, les marques, les détails quelconques. Un type comme Houellebecq est très bien pour ça. Sauf que lui ne propose quand même pas grand-chose formellement. Pour ma part j’essaie de faire jouer ensemble ma fibre formaliste et ma fibre impure. C’est le couple Jules-Flup dans Vers le douceur.

Après ce type de captation, y a-t-il ou non sélection et tri ? Comment faire pour faire rentrer ces observations dans un étui littéraire parfois un peu étroit ?

Si l’étui littéraire est un peu étroit, alors je ne vois pas d’étui qui ne le soit pas ! A vrai dire je crois que tout peut entrer en littérature, c’est une autre conséquence du parti-pris d’impureté. A vrai dire je ne comprends pas cette remarque. Pour le reste, faut-il rappeler cette évidence que toute captation est déjà un tri ? Je prélève ce fragment de réel, et pas tel autre. Donc il y absolument sélection, puis montage. Bref la subjectivité est à tous les bouts. Toute écriture est une découpe du réel, en propose une carte. Je prends un exemple bête et simple : j’ai écrit une dizaine de livres, je crois qu’aucun ne fait apparaître de figure de parents – et surtout pas les miens. C’est aussi le cas de mon dernier roman, où pourtant tout me disposait, racontant un été d’adolescence, à les inviter dans la danse. Eh bien c’est une découpe, et elle est absolument partiale. En l’occurrence j’ai découpé cet été 86 pour dessiner un espace qui coïncide avec la communauté des frères (des égaux) qui m’intéresse bien davantage que les généalogies embrigadantes.

Mais en ne construisant pas de discours sur l’aliénation, ne crains-tu pas de tendre vers une sorte de formalisme où le réel ne serait pris que sous son aspect le plus immédiat, sans qu’en soit donné la construction ?

Plusieurs choses :

– au fond je ne crois pas  au formalisme, c’est-à-dire à l’idée que la forme soit pure, qu’elle ne renvoie qu’à elle-même. Une forme porte toujours un rapport au monde. Robbe-Grillet, qu’on taxe de formalisme, montre bien dans ses essais que la révolution formelle du Nouveau Roman, à la suite des Flaubert Kafka Joyce et autres, est liée à une révolution dans l’appréhension du réel.

Là-dessus la pensée littéraire des années 60-70 est indépassable. Et comme elle fut experte dans l’art de politiser les formes, je prolonge le geste en analysant, précisément, dans Fin de l’histoire, comment la moindre virgule peut porter une éthique, une humeur, une position. Bref, la forme est politique, et plus sûrement éthique. D’ailleurs la critique littéraire devrait être d’abord concentrée sur l’effort de faire parler le style. Ce que j’essaie de faire dans Transfuge, tous les mois. Par exemple en montrant que le style par formules de Despentes, dans son dernier, la place du côté de l’imaginaire pamphlétaire droitier. A son corps défendant.

– Puisque j’ai évoqué Robbe-Grillet, il est assez fou qu’on lui fasse cette réputation alors que la lecture du moindre de ses romans (mais les lit-on ?) surprend par la somme de ce qui y est brassé, politiquement et affectivement (La Jalousie, quand même !! : ce roman transpire le cul, par exemple). Bon ben je dirais pareil des miens : pas de discours, ça c’est une chose, mais je crois que je charrie pas mal de trucs sur l’époque, sur le monde – et beaucoup de psychologie aussi. Simplement je le fais en m’en tenant à l’immanence, ce qui permet de déjouer les macro-discours. Bien sûr cela n’empêche pas qu’à la sortie de Vers la douceur on parle d’un roman sur les trentenaires irrésolus blabla. Le micro-complexe (la Révolution des Editions de Minuit ç’aura été ça : travailler dans le petit, voyez Beckett) est ramené à du macro-bourrin. Pour résumer, je pense qu’entre la supposée pure forme et un étiquetage discursif grossier, il y a la place pour un tressage subtil entre le discours et la situation. La situation n’est pas muette, elle parle. Mais le but est qu’elle PARLE D’ELLE-MÊME, comme déjà dit.

– donc il y aurait un espace occupable, et ce serait la place de la littérature, entre l’art pour l’art et un discours sur l’aliénation. La place pour analyser, par des situations, l’auto-aliénation, par exemple (le chapitre « Victoire de la gauche », dans Vers la douceur – et voyez un peu le titre). L’aliénation en soi, au sens marxiste, s’il y a quelque chose à y ajouter, ce serait dans le cadre d’un travail documentaire ou sociologique. Et même là je ne suis pas sûr que ça produise grand-chose. Voyez les messages délivrés par les granzécrivains tels que relayés par cette presse qui continue à penser que l’écrivain nous donne une vision du monde : Houellebecq pense que l’art est marchandise. Quel scoop ! Bret Easton Ellis pense que nous sommes une génération perdue. Sans blague ?? Tout cela est nul, et leurs livres méritent mieux que ce pour quoi ils sont salués.

– je finis par le plus simple : franchement je ne me sens pas concerné par le risque de l’art pour l’art. D’une part, parce que comme je l’ai dit mes livres n’arrêtent pas de brasser mine de rien des idées – exemplairement Fin de l’histoire ou Jouer juste, que j’aurais même tendance à trouver trop bavards… Fin de l’histoire produit un discours radical sur la question du féminisme, ne l’oublions pas. Et si je me pousse un peu, je peux même dire que c’est mon livre post-11 septembre à moi. D’autre part parce que j’ai écrit des essais et que je ponds de la chronique au kilomètre, où je ne cesse de produire de l’idée. J’essaie juste que l’idée se tresse à un texte. Je refuse de livrer de l’idée telle quelle, simplement parce qu’en bon nietzschéo-matérialiste je ne crois pas à la vie pure des idées. Je laisse ça à la philosophie et à sa version dégradée, l’éditorialisme.

Tu évoques le journalisme : y aurait-il quelque chose à aller voir du côté des méthodes journalistiques pour capter une autre strate du réel ?

Tout ce que je peux dire, c’est que le journalisme offre le pire de cette tendance à ramener le réel à des grandes lignes, à des tendances, à des macro-vérités. Contre quoi la littérature gagnera à émietter le sens. Prenons Entre les murs : il y a tous ces discours sur l’école, tous ces reportages qui y vont à la serpe et qui te plient le truc en deux trois phrases. Là-dessus je me propose de diviser les discours par un nombre maximal de situations. Je suis subjectif bien sûr, dans mes captations, dans mes choix, dans mes occultations, dans mon montage. Mais au moins j’ai fait ce travail de dissémination des grandes lignes de la sociologie vulgaire – ou de la sociologie tout court, hélas.

Inversement un certain journalisme peut montrer l’exemple à des écrivains toujours tentés de pondre au kilo de la formule sur le monde plutôt que de l’observer. Il a fallu attendre le livre d’Aubenas pour avoir une idée un peu précise, un peu quotidienne, un peu à fleur de vie, de ce qu’étaient vraiment les nouveaux précaires. Ce qui est sûr c’est qu’il m’arrive de trouver plus de littérature dans un article de Libé que dans trois cents pages de tel littérateur auto-décrété.

La littérature est un protocole textuel bien particulier, mais, potentiellement, on peut en trouver des bribes partout : dans un mail qu’on m’envoie, dans un refrain des Wampas, dans un magazine. Il se trouve juste qu’on trouvera une densité de protocoles littéraires bien plus grande chez Flaubert.

(octobre – novembre 2010)

 

 

2 Commentaires

  1. Lisant ta réticence à revendiquer la notion de manifeste, je voulais savoir si cette défiance s’applique à tous ceux qui revendiquent des mouvements ou des écoles, y compris les plus radicales, comme le dadaïsme, par exemple, ce qui est en soi une démarche contradictoire (enfermer le geste artistique subversif dans le cadre du discours systématique, dont on s’attache à définir les contours).

    • Je n’ai rien contre la forme-manifeste en soi, certains ont fait du bien, mais j’ai l’intuition que tout ça est périmé. Il faudrait que je creuse, mais il me semble que là où nous en sommes de multiplicité et d’accessibilité de l’art, ce théatre là n’est plus jouable.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.