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Ce qu’il y a à comprendre dans mes livres

Conférence donnée à la Médiathèque de la Roseraie, Toulon, le 25 juin 2011

 

Mesdames, messieurs, à vous qui m’écoutez ce soir alors que les 33 degrés auraient parfaitement justifié que vous vous absteniez de vous enfermer dans ce lieu de culture, aussi accueillant soit-il aux acharnés poètes que nous tachons d’être, à vous qui me faites la gentillesse d’accorder de l’attention à mes insignifiantes phrases, je dois la vérité. C’est la seule monnaie par quoi je peux rétribuer votre fidélité.

Par vérité j’entends ce que Domistocle appelait : la vérité.

La vérité sur mes livres bien sûr. Même si vous seriez assurément captivés par le récit des travaux de plomberie qui ont saccagé mon appartement pendant un mois en février dernier ! (rires)

Je mentirais en niant que le mensonge soit au cœur de mon travail. Jérôme a suggéré le jeu comme fil conducteur possible. On connaît Jérôme, gentil et délicat : il dit le jeu, mais c’est au mensonge qu’il pense. Au mensonge et à son contraire.

Le contraire du mensonge n’est pas forcément ce qu’on croit. Seulement on persiste à croire. Il est difficile de convaincre un homme qui refuse d’admettre l’existence de Dieu. Qui a pu sérieusement croire que j’aie été l’entraîneur de foot dont le monologue irriguait Jouer juste, alors que le livre est sorti en septembre 2003, c’est-à-dire un gros mois après la mort de Marie Trintignant sous les coups de Bertrand Cantat. Le texte était pourtant explicite : « C’est la même chose que leurs étreintes d’antan quand un soir ils s’entretuent ». Pourtant j’avais pris soin de ne pas donner de nom audit entraîneur, alors que j’en possède deux en comptant le pseudonyme. Quant à l’héroïne elle s’appelait Julie, coïncidence qui aurait du éveiller quelques soupçons.

On retrouve une Julie dans mon second roman, Le cirque, sauf qu’elle n’est pas jongleuse.

Trois ans plus tard, dans Fin de l’histoire elle sera remplacée par une Jeanne. Autre prénom, même initiale. Autre fille, même fille puisque confrontée aux atermoiements d’un narrateur lui-même flanqué d’un certain… Jules. Pour le moins cela fait sens. Trois ans plus tôt, j’écrivais une fiction biographique sur les années de grâce du chanteur des Rolling Stones, dont il est inutile de rappeler le prénom.

Toutes choses égales par ailleurs, puisque Mick Jagger n’est pas mort en 1969 comme s’escrimait à le démontrer ce livre avec un peu de mauvaise foi (mais n’avais-je pas écrit aussi, dans Histoire de l’homme nouveau, que « toute foi est d’abord mauvaise » ?). Il est vivant, comme l’attestent des photos, des vidéos, ses proches.

Vous m’objecterez, mesdames, messieurs, que certains documents ne prouvent rien. Une photo d’un chien ne prouve pas que c’est un vrai chien. Du reste un chien en vrai non plus. Entre les murs ne prouve pas du tout qu’on y touche le vrai, comme le montrent certaines approximations : les reproductions impressionnistes scotchées au mur de la salles des profs, les cheveux blancs du CPE, la fellation au labo photo, les animaux, etc. Le film est beaucoup plus juste.

Avec le recul, on peut aujourd’hui considérer que l’Antimanuel de littérature est une réponse à certaines scènes. Une réponse assez claire, et néanmoins beaucoup ont pensé à Daniel Auteuil, notamment dans la troisième partie qui s’efforçait de décrire des protocoles littéraires précis. Nous étions en 2008, période assez triste de ma vie, pour les raisons qu’on sait. Permettez-moi de ne pas m’étendre. La pudeur est le fragile boucler des âmes sensibles.

Quand Florence Aubenas est revenue d’Irak en juin 2006, tout le monde aurait trouvé normal qu’elle pleure. Elle n’a pas pleuré, alors tout le monde s’est dit : c’est pas normal, ça cache quelque chose. Quand une personne rit, les sages voient qu’en vérité elle pleure. Quant à moi je ne crains pas de vous dire, mesdames, messieurs, que j’ai été le crétin qui gobe le mensonge du rire. J’ai même poussé la crédulité jusqu’à écrire Fin de l’histoire. A sa sortie on s’est moqué de moi, j’ai appelé Jeanne à titre de réconfort. Son numéro était hors d’usage. Ayant découvert les pages du livre qui la concernaient, elle venait de partir s’installer au Canada. À l’aéroport de Montréal, il a fait –12 degrés, mais elle savait pourquoi elle était venue. Elle était venue trouver l’amour vrai.

Elle l’a trouvé et son nom était Flup. Soudain il a fait meilleur temps à Montréal, –12 toujours du soleil dans les yeux des amants.

J’avais connu Flup lors de mes années de primaire à Paris. Il passait pour joueur de billes alors que non. Flup était né en 75, j’étais plus jeune d’un an et pourtant c’était moi qui commandais. Lui ne l’aurait pas pu car il était doux comme le miel, oh oui je m’en souviens doux comme le miel. J’ai écrit Vers la douceur pour lui rendre hommage. Tout laisse à penser qu’il s’y est reconnu dans le personnage de Flup.

Des critiques ont cru bon d’écrire que le roman relevait de la fiction. Gérard Genette n’a pas rectifié. C’est encore à moi qu’il est revenu de mettre à nu ma vie et mes douleurs dans La blessure la vraie, un roman souvent authentique, surtout dans le milieu des pages, car le cœur des pages est un cœur qui bat.

D’un livre à l’autre on voit qu’une cohérence se dessine. Et encore je n’ai pas parlé de l’Invention du jeu, dont le titre donne raison à Jérôme. Ce pourrait être la matrice du reste. Je le suggère, bien que je n’aie pas attendue d’être un enfant pour écrire ce livre pour enfants où un chat s’entretient avec un escargot. Le chat s’appelle Jean-Luc, je crois que cela se passe de commentaires, et d’ailleurs je retourne au silence que je n’aurais jamais du quitter, vous en conviendrez avec moi mesdames et messieurs et je vous en remercie.

(rires, applaudissements ; la rencontre est suivie d’un pot dans la nouvelle salle d’exposition de la médiathèque)