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Une affaire de peuple

Article pour So Foot soumis au copyright

C’est une famille moyenne des années 70, une famille de gauche. Enseigne l’histoire-géo, écoute Jean ferrat et France-Inter, regarde le Grand Echiquier, compare les prix chez Leclerc, croit en la science, fait tous les deux ans un périple culturel en camping, trouve les Américains vulgaires, pense qu’Israël fait subir aux Palestiniens ce que les Juifs ont subi des Allemands, ne rechigne pas au contraire à payer des impots, achète son vin en cave. Et adore le rugby.

Les jours de test-match, on ne craint de se lever à cinq heures du matin pour voir les bleus se faire piétiner par les All-Blacks. Les samedis de Tournoi des cinq nations, il y a dès midi une ambiance d’armée en attente du combat. On n’en parle pas mais on ne pense qu’à ça, le match. A 14h45, rituel immuable, on rapproche les fauteuils de l’écran. Pour mieux voir, disent les parents. Je suis assez dubitatif quant à l’efficacité de ce zoom artisanal, mais peu importe, on se pardonne tout, on discute pas, jour de rugby c’est jour de fête.

Les jours de foot, beaucoup moins. Si on ne regarde pas autre chose, c’est juste parce que le petit dernier ferait une crise. Sans conviction, donc, on se dispose mollement devant un France-Belgique amical, mais dès la mi-temps je suis seul dans le salon. Evidemment une finale de championnat d’Europe des Nations avec la France, tout le monde veille plus longtemps. Mais même là le cœur n’y est qu’à moitié. Aucun investissement affectif. Tout dépensé du côté du Quinze.

Pourquoi ce deux poids deux mesures, dans une maison où pourtant on ne transige pas sur l’égalité ? C’est la question, surtout que ladite maison n’est plantée ni à Pau, ni à Toulouse, ni à Narbonne, mais en plein cœur d’une grande ville de l’Ouest où le foot est roi. Ses occupants seraient-ils britannophiles? Non plus. Disons même que tout ce qui sent la cup of tea n’y est pas en odeur de sainteté. Très commune en cela, ma famille de gauche prise un sport inventé par et pour les anglais, dirigé et régulé par les anglissimes membres du Board –et déteste l’Angleterre, taxée d’arrogance, de perfidie, de fair-play mon œil, de fignhting spirit ça reste à prouver.

Plus pertinente est la piste de l’amateurisme. Cela paraîtra fou aux jeunes gens grandis dans les années 90, mais il fut un temps où les sportifs ne gagnaient pas d’argent. Ainsi, on pouvait voir le boucher Albert enfiler le dimanche une tenue moulante pour réaliser des prouesses aux anneaux, au cheval d’arçon, et parfois à la poutre, quand les copains du boulot n’étaient pas là pour se foutre de lui. Puis vint un temps où certains sports vendirent leur âme au veau d’or, imposant une cohabitation déloyale à ceux pour qui l’essentiel demeurait la participation, comme avait dit un baron juste avant d’adopter le nom d’un stade. Dans les années 70-80, on en est là. Le foot est déjà pro depuis un certain temps, le rugby pas encore –je me souviens de Gallion, demi-de-mêlée dentiste. Pour ma famille de gauche, le clivage est décisif. Bon, on sait bien que les primes et autres versements occultes instituent de facto le professionnalisme dans les clubs dominateurs. On sait bien, mais on préfère s’arrêter à l’idée que là au moins les joueurs ne sont pas suspects de se battre pour le fric. Ils suent pour le collectif, et le maillot, et l’honneur de leur terre, valeurs para-fascistes à la réflexion, mais qui en miroir du repoussoir absolu qu’est l’argent, sont unanimement frappés d’un coefficient positif. Le rugby, sport sans profit que la satisfaction du travail bien fait et du devoir accompli – et quelle plus noble rénumération ?

Ce détour par la découpe aujourd’hui caduque amateur/pro permet d’en venir au pépin de la pomme de discorde, qui est un certaine conception du peuple. A moins de viser la suprématie mondiale en matière de mauvaise foi, le fan de rugby ne niera pas que le foot soit un sport populaire. La division n’intervient donc pas entre sport d’élite et sport populaire, mais s’appuie sur le sens qu’on épingle à ce dernier terme. Le peuple tel qu’il s’incarne dans le joueur du rugby est celui fantasmé ou remâché (on ne sait plus bien si la gauche contemporaine est progressiste ou mélancolique) par les films de Guédiguian. Désintéressé, on l’a dit, partie dévouée au tout, dur à la tâche, humble comme un Bernard L’Hermitte. Quand le joueur de rugby marque un essai, il se relève sobrement, puis, tout aussi sobrement salué par deux ou trois, pas plus, de ses coéquipiers, il regagne son poste tête baissée, habité par la digne conviction que les cinq points sont d’abord redevables aux huit malabars qui ont poussé en mêlée puis aux quatre qui par passe l’ont acheminé vers lui ailier. Alors que les joueurs de foot, faut voir ça. Après un but, des courses de trente mètres avec des grimaces d’orgasme, et vas-y que j’enlève mon maillot, découvrant un logo, et vas-y qu’on se tripote à dix vautrés sur la pelouse. Aucune tenue. Et indiscipinés avec ça. Capable de vocifèrer voire cracher sur l’arbitre, le footballeur est comme faché avec la règle, sorte d’anarchiste épidermique dont on ne tirera rien de bon. Mauvaise graine. D’ailleurs entre les matchs, c’est cravate, portable à l’oreille et business ; salauds de fils de pauvres qui une fois parvenus deviennent des caricatures de riches. Les rugbymen, eux, jamais un mot plus haut que l’autre, nul ballon jeté à vingt mètres en touche pour gagner du temps. Il faut les voir, grands échalas, écouter l’air contrit le sermon d’un arbitre qu’ils pourraient écraser entre deux doigts. Sport de voyou, on l’admet -en un rictus équivoque, songeant non sans fascination aux fourchettes et autres coups de putes permis dans cette zone de non-droit qu’est la mêlée fermée -, mais, selon le cliché consacré, pratiqué par des gentlemen.

Etonnant, quand on y pense : le prolétaire idéal est incarné au stade par le sportif le plus bourgeoisement correct. Quand on demande au rugbyphile de gauche ce qu’il pense du fait que les universités chics du Royaume-Uni continuent de fournir l’essentiel de la main-d’œuvre d’un sport par ailleurs fort estimé chez les serre-têtes et velours côtelé, il ne fait pas le malin. Il balbutie deux ou trois pseudo-arguments, puis parle du sud-ouest, du midi, de l’ovalie qui sent la terre et le cassoulet, ça au moins c’est du prolo, tu pourras pas dire le contraire. Si, je dirai le contraire. Parce que cassoulet ou pas, au bout du compte le phrasé mature et universitaire de Pelous, ça présente mieux que les annonements analphabètes de Papin. Des deux, c’est évidemment le premier qu’on prendrait comme gendre. Celui qui ne sent pas le peuple.

Analogiquement, le public de rugby figure, par anticipation ou nostalgie –on ne sait plus bien si la gauche contemporaine est progressiste ou mélancolique- la communauté nationale idéale. Zéro violence, coloré façon carnaval et non façon uniforme, fanfare dominicale plutôt que slogans martiaux. Ne siffle pas le buteur adverse en pleine concentration, ou alors si, mais il en est réprimandé par Salviac, quand Roland aurait redoublé les sifflets d’une insulte à l’arbitre thailandais, demandant à la cantonade si le foot existe en Thailande. Quoi qu’il arrive, ces sifflets sont bon-enfant. Le supporter de rugby est un bon enfant, une bonne pousse dont on fait les bons citoyens. S’il n’y avait que des gens comme lui, le communisme aurait marché. Le problème, c’est que la foule déborde très largement ce cadre strict. Qu’elle est pleine de petits voyous, de petites frappes, de petits cons, et que ceux-là ils vont voir les matchs de foot.

Les dissertations d’avant-guerre invitaient à distinguer entre Corneille qui « peint les hommes tels qu’ils devraient être », et Racine qui « peint les hommes tels qu’ils sont ». Quand le rugby montre le peuple tel qu’il devrait être, le foot le montre tel qu’il est. C’est sa grandeur paradoxale d’accueillir le monde entier en son enceinte, paradoxale parce que le signifiant monde en abrite d’autres aussi peu reluisants que racisme, violence, chômage, papiers gras laissés dans les gradins, etc. Repensons à cette blague de Timsit qui, visant l’élégance, renonce à conclure une lettre d’amour par « je t’embrasse partout » parce que, dit-il, « dans partout il y a trou du cul ». Eh bien, contre l’hygiénisme rampant du rugby, contre ses foules épurés de vice, il faut, sachant bien ce que cela implique, embrasser le football partout.

4 Commentaires

  1. Quel plaisir de se perdre un peu dans le site et de découvrir ce texte !

  2. Il est bien ton article, intéressant, marrant, et il dit tant de vérités sur le monde du foot, notamment l’arrogance des joueurs sous toutes ses formes (les attitudes lorsqu’un joueur marque des buts, leur comportement « enfants gâtés » vis-à-vis de la presse, etc.).

    Je suis assez surprise que le rugby soit considéré comme un sport de « gentils » par rapport au foot, parce que c’est un sport qui m’a toujours paru plus violent que le foot, en apparence.

    J’aime beaucoup les quatre premiers paragraphes de ton article. Et puis, je me demandais quelle matière avaient enseignée tes parents, maintenant j’ai la réponse. J’aime bien les détails précis qui, visiblement, t’ont marqué, l’heure exacte des matchs de rugby – 14h45 -, le dispositif mis en place pour ne rien louper des matchs (être le plus près de l’écran).

    Cela me fait penser qu’il faut que je m’active chez moi, pour bien rapprocher les fauteuils de l’écran de télévision, en vue du match France – Suède de ce soir. J’avais fait la même chose, il y a quelques temps, lors de la retransmission du jubilé de la reine d’Angleterre, ben oui, dans un souci de climat franco-britannique pacifique. Espérons quand même que le match de ce soir sera moins soporifique que le jubilé de la reine, retransmis heureusement un dimanche après-midi assez pluvieux, me semble-t-il, à l’heure de la sieste. Et je ne manquerai pas de surveiller la réaction des joueurs de l’équipe de France, si un Nasri, Menez ou Benzema venait à marquer quelques buts (le plus possible, espérons le).

    En parlant de foot, cela me fait penser que je suis d’accord avec toi, lorsque tu dis, dans ton dernier article paru dans « Le Monde », que les journalistes sportifs ne cessent de nous remémorer l’incident « diplomatique » en Afrique du Sud, il y a 2 ans, au lieu de s’attacher au côté sportif de l’Euro en cours. Dès que l’Euro a commencé, c’est la première chose que j’ai entendue au sujet de l’équipe de France : rappelez-vous, il y a 2 ans, en Afrique du Sud, comment vont se comporter les joueurs de l’équipe de France cette année, etc.

    • Pour l’instant le choeur répressif s’est tu, parce que l’équipe se comporte à peu près bien
      Mais gageons qu’au moindre faux pas il sera à nouveau question de punir ces jeunes racailles.

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