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Un Nietzschéen

Article pour So Foot soumis au copyright

Désolé, on va encore y revenir. Juin 86, quart de finale du mondial mexicain, les deux faits d’armes contradictoires de Maradona. Le but de la main à la barbe de Shilton cinq minutes avant celui parachevant un extravagant slalom entre les grandes gigues anglaises depuis le milieu de terrain. C’est sur « contradictoires » qu’on voudrait revenir. Sur ange et démon, double-face, le vice et la vertu ferraillant au sein du même cerveau, voyou versus génie. Sur l’idée que le second but est la rédemption de l’autre, alors que c’est la même chose, la même irréductible singularité, la même disposition devant la vie ramifiée en deux gestes.
Pour étayer une thèse pareille, autant partir d’un fait irréfutable bien qu’assez peu relevé. Diego Armando Maradona, né en 1960, fut footballeur et non rugbyman. Irréfutable, oui, et pas anecdotique : en aucun cas Diego Armando Maradona n’aurait pu être rugbyman. Et pas seulement parce qu’il est natif d’un pays où l’ovalie est une niche contre-culturelle, un squat d’avant-garde au sous-sol d’un immeuble désaffecté de Buenos Aires. Quand bien même il aurait eu vingt ans en 2005 et aurait croisé les quinze Pumas en exercice, Diego aurait dit : non merci les gars très peu pour moi ; rugby pas mon truc.
Le rusé capitaine Agustin Pichot aurait pu flatter la fibre contestataire de Diego en arguant du socialisme qu’il a inculqué à sa bande de mercenaires ; de la guerre qu’ils mènent depuis des mois à leur fédération, patronne peu dispendieuse ; de la force collective qui en résulte et les a hissés sur le podium de la coupe du monde en  France. Son interlocuteur d’un mètre soixante aurait hoché la tête comme en signe d’adhésion, aurait dit attends deux minutes je reviens -et se serait éclipsé par la fenêtre des chiottes.
Quand on lui parle de collectif, Diego sort son revolver. Diego est un anarchiste tendance perso, pas un socialiste. Son compagnonnage avec le pimpant Fidel Castro, c’est moins pour soutenir la collectivisation des biens de production que pour emmerder le monde. Emmerder qui ? Le monde. Il y a du Jean Genet dans ce type : si vous adhérez à ce que je fais, alors je m’empresse de faire l’inverse –à la rigueur le plus beau eût été de marquer de la main APRÈS sa cavalcade géniale parmi les grands échalas de la sélection anglaise de 86, coupant le sifflet aux commentateurs s’étranglant encore de métaphores olympiennes pour saluer son exploit de cinq minutes avant.
Le respect du collectif, c’est un truc de gars bien nés. Aussi socialistes soient-ils, les Pumas contemporains sont des bourgeois, universitaires férus d’universel. On se plie à un collectif quand il nous apporte quelque chose. Quand on a à y gagner. Quand on sent que ses codes ont cours dans un champ auquel on appartient et qui nous gratifiera en retour. La courtoisie, par exemple, est une sorte d’investissement à intérêt au sein d’une communauté considérée comme solidaire et juste. Parce que rien ne lui a été donné, parce que la vie lui a appris qu’il s’aidera tout seul, parce qu’il n’a de comptes à rendre à personne, le petit de pauvre n’a pas de valeurs, n’est pas courtois. Ou plutôt ne devrait pas l’être.
Car étrangement le pauvre est souvent poli. Intériorisant et légitimant le sort inégal qu’il subit, il développe un complexe d’infériorité qui lui fait trouver miraculeux et « déjà bien » d’être admis aux côtés des notables du village. Alors le pauvre devient bon paysan. Rugbyman docile et laborieux, poussant en mêlée comme il soulève des bottes de paille de cinquante kilos toute la semaine, tête basse et l’humilité chevillée à son  corps de pauvre. Et quand il marque un essai c’est tête basse encore qu’il retourne se placer pour la remise en jeu, gêné presque. Interrogé sur son essai, il parlera du travail collectif qui l’a fait briller, dira qu’il s’est juste trouvé au bon endroit, qu’il faut remercier le pack d’avoir respecté les « valeurs du jeu » pour le mettre en position de marquer.
Maradona se souvient qu’il fut pauvre, il n’a pas de valeurs. Maradona se rappelle ce que ce fut d’être pauvre, il se fout du collectif. Maradona est footballeur et non rugbyman. Le foot est un sport d’équipe non-collectif. La voie collective n’y est un impératif que pour les besogneux, les timides, les pas aidés. Rien ne vous oblige à en passer par cette voie si jamais vous en avez les moyens, si jamais vous êtes doué. Maradona est doué, alors il y va tout seul. Y a-t-il, dans le best-of des exploits du Pibe, quelque passe formidable, quelque triangle extraordinaire conçu avec deux acolytes ? Platini son contemporain fut un esthète de l’ouverture –comme Sarkozy et Kouchner-, Ronaldinho vous sert un Thierry Henry de l’extérieur du pied aussi bien qu’il vous efface trois défenseurs en deux appuis. Mais Maradona ? Pas un passeur, surtout pas. Un dribbleur avant tout. Un dribbleur presque exclusivement. Au point sans doute d’en énerver pas mal dès l’enfance, dans les cours semées de tessons des quartiers populaires de Buenos Aires. Mais le génial nabot fera vite taire cette petite musique ressentimentale, désarmera ce que Nietzsche appelle la moraline. Son génie le propulse par-delà bien et mal. Et dès lors à nous de tout prendre, à nous d’adhérer au kit Diego dans son ensemble. Pas séparer entre le tricheur et l’esthète, entre le meilleur serviteur des intérêts de la Camorra et le gamin capable d’effacer quatre adversaires dans une cabine téléphonique –c’est la même chose.
Maradona n’est pas là pour promouvoir les valeurs du collectif ou la paix dans le monde ou la noblesse du sport, il est là pour se faire mousser, pour se hisser au-dessus des pauvres dociles et de la nécessité qui accabla ses premières années. Au-dessus de la mêlée, où telles des autruches s’engouffrent les têtes des rugbymen-farmer indifférents à leur gloire personnelle. S’il peut gagner tout seul et ramasser toute la mise d’une victoire, il le fera, en se lançant en solo depuis le milieu de terrain, un anglais deux anglais trois anglais feinte de corps et le géant Shilton complètement mystifié. S’il faut contourner les règles, il les contournera, même en osant la transgression absolue, la main au pays des pieds, tous les moyens sont bons, et le voilà qui s’élève au-dessus des mortels accablés de morale, au-dessus du géant Shilton complètement mystifié. Dans les deux cas ça ne se fait pas. Dans les deux cas, la même irréductibilité aux règles collectives, aux règles tout court, et aux règles physiques selon lesquelles la grande bête (le goal anglais et ses sentinelles géantes) domine la petite.
Qu’on se le dise, le génie n’est pas correct. Il est mal léché. C’est un même coup de rein qui l’arrache aux codes techniques, physiques, moraux. C’est la même capacité hallucinatoire qui produit Mort à Crédit et les délires antisémites de Céline. C’est le même pli qui fait inventer un passement de jambe dont les séances vidéo peineront à trouver la parade et oser une main qui échappe à la surveillance arbitrale.
On aime le foot parce que, plus que nul autre sport, il fait roi les créatures improbables, petites choses dont la lacune biologique se retourne en force dès qu’on leur met un ballon dans les pieds : Pelé jadis, Maradona ensuite, Zola à sa suite, Mesi aujourd’hui, clone de Diego au point de produire récemment la même doublette amorale à trois mois d’intervalle : slalom sur cinquante mètres en avril / but validé de la main le mois dernier contre l’Espanol.
La suprématie durable des nains prouve que le foot est encore armé, malgré tout, pour retarder l’échéance fatale de sa neutralisation par la statistique, l’informatisation des plans de jeu, la science. Même le dopage ne le tuera pas de sitôt. Il y a cours, bien sûr, et pas qu’un peu. Mais douze kilos de créatine ne peuvent toujours rien contre une infime torsion de hanche de Christiano Ronaldo. Si Maradona s’est dopé, c’était en 94, après que les années et la lassitude avaient plombé ses vols de moineau. Et puis après aussi, à la cocaïne, mais c’était hors sport, juste comme ça pour l’éclate, la frime, les filles. Pour le plaisir de pousser le génie jusqu’à le détruire, de perpétuer son règne sans loi en l’abdiquant. Préférant la puissance au pouvoir, comme aurait dit l’enfant terrible, terrible comme Diego, de la philosophie allemande.

Un commentaire

  1. Une chronique footballistique mène à une autre. Je ne connaissais pas celle-là et j’aime. Diego le nietzscheen qui contrevient aux règles footballistiques, c’est bien vu. Bien vu aussi de faire procéder les deux buts contre l’Angleterre d’une même intentionnalité, quand une morale les dissocie au nom d’un rachat du péché.

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