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Tarantino n’a-t-il vraiment rien à dire ?

Article pour Transfuge soumis au copyright

 

Chaque membre du casting international et profus de Inglorious basterds joue dans sa propre langue. Délivrée comme une dépêche AFP par les festivaliers cannois, cette information sonna à nos oreilles restées parisiennes comme une preuve de plus que c’est le verbe qui importe d’abord à Tarantino.

Trois mois plus tard, la vision du film offre une confirmation encore plus éclatante. De fait, Brad Pitt joue en anglais, Diane Kruger en allemand, Mélanie Laurent en français, et Christopher Waltz a hérité du rôle du SS pour la raison principale qu’il parle tout ça à la fois + italien. Mais surtout le film ne cesse de manifester cette option en son sein. De deux manières :

-Aux nombreuses discussions entre personnages de nationalité différente, un préalable : dans quelle langage allons-nous bien pouvoir nous comprendre ? Parfois le problème est résolu en toute vraisemblance : le critique anglais devenu soldat est un spécialiste du cinéma allemand logiquement rompu à ce vocable. Parfois il l’est d’une façon arbitraire, mais qui prend soin de se signaler comme telle, quand tant d’autres films n’ont pas ce scrupule : l’adjudant allemand coincé dans la cave affirme comprendre l’anglais et donc le deal qu’on lui propose depuis le rez-de-chaussée, ça tombe bien. À trois reprises ça ne se résout pas du tout, et nous avons droit à des échanges avec traducteur intégré. Quand on sait ce que coûte ce dispositif en termes de rythme et de scénographie, il faut vraiment que Tarantino y tienne.

-À plusieurs reprises, la langue est un élément décisif de l’action. C’est parce qu’ils ne comprennent pas l’anglais que les Juifs planqués par la famille Lapadite (= didn’t say it ?) ne perçoivent pas assez tôt pour fuir que leur « juste » les a dénoncés ; c’est à son léger accent que notre critique de cinéma londonien est démasqué par un officier allemand. Ajoutons que le film doit son meilleur effet comique à l’accent sudiste dont s’est affublé Brad Pitt, et son moment le plus drôle aux mots italiens prononcés par ce bourrin du Tenessee pour convaincre les suspicieux nazis qu’il est bien transalpin –awiwedewchi.

Tout ça pour rappeler l’évidence, déjà commentée ici même, que le supposé visuel Tarantino est un textuel. Inglorious basterds ne déroge pas aux proportions habituelles : deux heures dix de dialogue, vingt minutes d’action, la seconde étant l’explosion finale du premier, une éjaculation que l’extrême dilatation du moment verbal rend encore meilleure – voir l’aussi brève que jouissive fusillade à la fin de la longue séquence dialoguée du café. Ici comme dans Kill Bill les parties s’appellent des chapitres, flanqués de titre où s’entend le goût de l’auteur pour la nomination, de même que la déstructuration temporelle du récit expose à nu son pur plaisir de raconter, de commencer un film par « il était une fois en France », clin d’œil à Léone mais surtout mise en bouche salivante du conteur.

Paradoxe : ce grand textuel n’a rien à dire. On le reproche plus que jamais à sa dernière livraison. On fait bien.

Pour neuf euros, Inglorious basterds n’offre aucune plus-value de sens sur la Seconde Guerre. Les nazis sont des chiens à abattre, et pour les abattre il faut se faire aussi chiens qu’eux, cela est asséné sans nuance à ses sept bâtards par Aldo l’Apache (Pitt). À la rigueur, s’il y a du sens ici, c’est en écho au Lang des Bourreaux meurent aussi : du strict point de vue des faits d’armes et des méthodes, les Alliés ne sont pas beaucoup plus glorieux que les nazis. Il y a une cruauté objective des situations de guerre dont « l’Ours Juif » nanti d’une batte de base-ball et le « chasseurs de juifs » Landa sont responsables à parts égales.

Or la période de Occupation n’intéresse Tarantino qu’en tant qu’elle fournit un potentiel de situations géniales, surtout quand on la ramène, au prix une épure quasi-théâtrale, à des enjeux narratifs et existentiels élémentaires. Séquence 1 : un nazi, un français père de famille qui cache des Juifs, un ultimatum, un dilemme, une dénonciation, une tuerie. Tension, dilatation, déflagration (orgasme). Les six ou sept blocs situationnels cousus par Inglorious… étirent des moments où les clivages idéologiques sous-tendant l’Histoire sont mis en sourdine.

Pourtant on l’a dit, chez Tarantino l’action est essentiellement parole. Elle serait donc l’occasion de mettre dans la bouche des héros de beaux discours édifiants qui rappelleront tout le bien qu’il faut penser du Bien, et tout le mal du Mal. Ce que précisément ne fait pas Tarantino. Ce qui le requiert dans le verbe, c’est le dire davantage que le dit. Le dire, c’est à la fois la pâte des mots (accents et langues nationales, donc, mais aussi, style, arabesques rhétoriques, etc) et l’efficacité de leur profération, la façon dont ils sont indexés à un présent rapport de force, à des objectifs stratégiques contingents. Les personnages ne sont pas des producteurs de sens mais des sophistes. Leurs phrases sont des actes.

Tarantino ne dit rien car il a mieux à faire. Il a à faire des scènes. La somme de ces scènes fait un film, rien qu’un film, mais un film est tout sauf rien. La dernière partie, nommée symptomatiquement « La vengeance du gros plan », est joliment traversé par le fantasme que, par sa seule puissance matérielle, le cinéma puisse solder la guerre (toutes les huiles nazies calcinées par le nitrate enflammé des copies de films). Chaque œuvre de Tarantino est une « opération kino » qui littéralise cette métaphore. En fabriquant les films qu’il fabrique, méthodiquement ludiques, rigoureusement fantaisistes, ce type rend le monde meilleur.

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