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Sartre l’impur

Copyright – Introduction à la réédition du numéro de L’arc consacré à Sartre

Dans les années 80, il faut voir comme tous les chemins mènent à la détestation de Sartre, ou pire à un mépris indolent, routinier. Pourtant vous avez commencé par l’aimer, et même passionément car il est à la confluence de deux passions intimes : la littérature, la politique. Tout ça sommairement syncrétisé par le terme « engagé », l’un des moins bien compris de l’histoire du langage, et qu’à l’époque vous ne manquez pas de mécomprendre à votre tour. Sartre est pour une littérature engagée, cela est écrit sans doute dès la page 9 du Que sais-je à lui consacré. Vous, vous être d’accord, il faut s’engager, « aucun livre ne tient devant un enfant qui meurt de faim » – JPS, votre guide, aurait dit cela une fois, et même l’aurait écrit. Vous aimez Les Mains sales parce qu’il y est question des affres du sacerdoce communiste, vous aimez La Nausée parce que les ruines du sens dans quoi le roman chemine engagent à une reconstruction d’envergure, invitent à refonder la morale. Cela vous parle de comment vivre.

Puis c’est le virage puriste. Vous apprenez que le littérature n’a de référent qu’elle même, qu’elle ne parle de rien, que dire ce rien est sa vocation, son essence, sa souveraine solitude. Qu’il n’y a d’aventure que celle de l’écriture. Vous en concevez un mépris radical pour les romans qui racontent, disent, expriment, et a fortiori délivrent une thèse, sorte de péché par l’expression au carré. Un soir vous entendez Michel Tournier, dont pourtant vous vous foutez un peu, dire qu’à l’époque lui et quelques autres ne lui ont pas pardonné le mot humanisme accolé à l’existentialisme. Sans trop savoir pourquoi, humanisme vous est devenu un mot infréquentable, et à votre tour vous ne pardonnez pas. Cette fois, Sartre vous apparaît un pauvre intellectuel trop humain, un classique moisi, et sa si furtive modernité un feu de paille par rapport à une autre modernité autrement plus costaude, sèche, taillée dans le marbre inaltérable de la littérature, la vraie, bloc de résistance autonome dont la subversion est à proportion de son opacité. Vous vous promettez de ne plus lire JPS votre guide, et vous gardez bien, dans les cercles heideggeriens d’où vous croyez à l’époque –printemps 90- que peut émerger de la vie, de confier qu’un temps vous le lûtes.

C’est un semblable reniement qui a cours dans le champ de la pensée française au moment où Bernard Pingaud décide de consacrer le deuxième numéro de l’Arc à Sartre. De ce contretemps, Pingaud s’explique très bien dans la préface de l’édition d’alors -ainsi que dans le petit texte qu’il a bien voulu y ajouter quarante ans après. Nous sommes en 66, Foucault vient de faire une apparition tonitruante avec les Mots et les Choses, Lacan suscite ses premiers évanouissements de durassiennes en voie de rémission, Althusser domine une scène marxiste qui précisément occupe presque toute la scène. Ajoutons Barthes et Lévi-Strauss, et on aura reconstitué le casting principal du moment structuraliste. C’est cette panoplie contre laquelle autour de vos dix-huit ans vous avez échangé votre sartrisme lyrique, c’est ce continent qu’explore en priorité la jeunesse intellectuelle du milieu des années soixante, et c’est un échantillon de cette jeunesse à qui Pingaud décide de donner la parole. Ils n’ont pas baigné dans l’existentialisme, ont le recul nécessaire, sont les plus indiqués pour juger de la fécondité durable ou de la péremption de la pensée de Sartre. Tout sauf un hommage. Un ensemble soucieux de faire jouer la dialectique, jusqu’à demander à l’intéressé lui-même de lire la somme et d’y réagir sous la forme d’un entretien.

La dialectique est précisément au cœur du débat qui oppose Sartre à la constellation structuraliste. Laquelle, pour aller vite, implante en France l’approche analytique. Pour aller vite, car il y aurait évidemment beaucoup à dire sur ce couple notionnel, et par exemple que ce genre de fissure sonne un peu plus profond que le verbiage en cercle vicieux sur les caricatures de Mahomet – on a les débats qu’on mérite. Pour aller vite et aller droit à l’opposition plus fondamentale qui sous-tend cette question, et que Pingaud fait bien d’élucider sans détour dans sa première préface : « ce qu’on reproche à Sartre, c’est finalement l’optimisme qui se cache sous sa conception de l’histoire, l’humanisme que révèle sa conception du sujet ». Optimisme, le mot est sans doute un peu fort. Le possible conviendrait mieux, mais le terme n’avait pas alors la vogue qu’il connaîtrait dans la sphère altermondialiste trois décennies plus tard. Dans l’entretien post-scriptum, Sartre diagnostique chez ses adversaires un « refus de l’histoire », et de fait « histoire » est sous sa plume une façon de réaffirmer la possibilité du progrès. L’homme a une marge de manœuvre, induite par sa liberté, activée par la praxis, et qui donne lieu à l’histoire. Si l’on voulait saluer le génie de Sartre – rien ne le proscrit – on émettrait volontiers l’hypothèse que, s’en prenant à la vulgate structuraliste, Sartre voit venir le moment où à force de la consolider en la repérant et nommant, les analystes se retrouveront comme pris au piège de la structure. Le moment où la sociologie bourdieusienne, issue de cette impulsion, peinera à trouver un dehors au monstre social dont ses travaux auront reconstitué l’implacable toile. Le moment où, à force de révoquer le sujet, on se trouvera sans cerveau ni bras pour concevoir et mener à bien de nouvelles initiatives politiques.

C’est en cela que Sartre maintient la nécessité de la philosophie par-delà l’avènement des sciences humaines. Par philosophie, il faudrait alors entendre la possibilité que s’accordent les hommes de subjectiver leur appréhension du monde, voire de la tordre à leurs intentions. Sartre veut que des initiatives politiques mènent à la destruction de la société bourgeoise, donc il postule la possibilité de cette subversion, et affirme la mortalité du capitalisme. Est-ce à dire que le philosophe n’est plus requis par la vérité, et qu’il suture ses développements aux caprices de sa liberté ? Pas exactement, car il entre dans son cahier des charges, et dans ses compétences manifestes, de rendre compte des situations objectives (Le Clézio, dans le premier texte de l’ensemble : « il a dit de façon ineffaçable une partie de notre époque »). Ce n’est pas une contradiction, c’est une difficulté, dans quoi se démène des formules de l’entretien final comme : « Il y a sujet, ou subjectivité si vous préférez, dès l’instant où il y a effort pour dépasser en la conservant la situation donnée ». Dépasser en la conservant : refrain hégélien en même temps que langue industrieuse de qui veut tenir ensemble deux projets en partie antagoniques.

Il y a pourtant une façon de concilier le devoir de captation du présent et le maintien de la possibilité du possible. Sartre va ne s’intéresser, dans son temps, qu’à ce qui dépasse son temps (Le Clézio ne dit pas « notre époque », mais « une partie de notre époque »). Ne considérer dans la situation, que ce qui la secoue, l’infléchit, la nie –« fonctionnaire du négatif », c’est l’expression consacrée. Délaisser ce qui perdure (cela rime avec structure) pour ce qui invente, reconfigure, redessine, fait bouger les lignes comme on dirait par la suite. Quand 68 survient, 68 le ravit et le remet au goût du jour, car 68 est sculpté pour lui, fait d’époque posté au point d’extinction de l’époque. Tout mouvement de masse est une preuve de Sartre et une invalidation de ses adversaires structurels, car, autre refrain d’alors, les structures ne descendent pas dans la rue (à rapprocher du toujours efficace Althusser à rien). D’une certaine manière, Sartre est atteint par la divine maladie que certains essayistes réactionnaires et contemporains appellent le bougisme. Il aime le mouvement en tant que mouvement. Un bougiste, oui, doublé, c’est pire, d’un jeuniste. Il aime la jeunesse en tant que telle, car la jeunesse par définition remue ce qui est.

On sait le problème posé par ce qui pourrait s’apparenter à une fuite en avant. A force d’activer le balancier dialectique, une vérité chasse l’autre, et l’on est un permanent renégat. Sartre a dit ceci, puis le contraire, puis encore le contraire. C’est-à-dire qu’il a eu tort toute sa vie. Et raison à chaque fois. Raison au regard de l’instant t où sa parole était proférée. La parole est un acte, et son coefficient de vérité s’évalue à la puissance de cet acte dans le moment où il est prodigué. Sartre a tort d’avoir soutenu l’URSS jusqu’en 56. Et raison de l’avoir fait, parce que le moment le commandait, comme le rappelle dès 66 Michel-Antoine Burnier : « On peut juger qu’à la pire époque du stalinisme, à la pire époque du maccarthysme, il fallait tenir ces positions-là : le danger de guerre était immense, les Etats-Unis agressifs, les gouvernements français soumis à la puissance américaine ainsi qu’une partie de la gauche et la totalité de la social-démocratie ». Leçon intéressante pour ceux qui voudraient que la rétrospection historienne emprunte ses procédures à celles du jugement dernier. Sub specie aeternitatis. Téléologiquement. Maintenant que je connais la fin du feuilleton, alors je peux dire qu’à tel ou tel épisode Sartre s’est planté comme un cochon, et donc qu’il ne faut pas être sartrien. Or sartrien, ça n’existe pas, puisque Sartre n’est jamais le même. Etre sartrien, c’est se dire qu’il faut essayer de se plier à la vérité dialectique d’un moment donné. Aronien, voilà qui est plus jouable. Aron est du côté des invariants de l’histoire. Aron a toujours raison. Ou plutôt : le toujours lui donne raison, celui-là même qui reprend ses droits une fois refermée une parenthèse subversive contingente. Mais si l’on pense que le présent est tout ce que nous avons, et que c’est dans ce creuset que s’invente du possible, alors oui il faut avoir tort avec Sartre plutôt que raison avec Aron.

Voici donc la grande nouvelle sartrienne, sa grande radicalité toujours opératoire pour nous autres (plus si) jeunes loups. La vérité est circonscrite, réduite si l’on veut, à la vérité du moment. Or, le moment, nous n’avons que cela. L’éternité, il ne faut même plus y songer. Celle de Dieu, bien sûr, que le théâtre de Sartre a enterré à satiété. Celle de l’homme, a fortiori. Et même celle de l’écrivain, dont les mots tombent leur toge de demi-dieux. C’est étrange : au lycée on lit beaucoup Les Mots dans le cadre d’une juste et légitime initiation à ce que la littérature compte de plus fort. Et pourtant c’est le livre de la rupture avec la littérature. Avec la littérature au sens de « tout le reste est… ». De même que Sartre n’a jamais été poète, au sens où les praticiens aiment à rappeler que leur pratique « ce n’est pas de la poésie ». Pourquoi ? Parce qu’elle est, de toutes les activités d’écriture, celle dont s’infère la solitude et l’absence à tous, y compris à soi-même. Ainsi Raymond Jean rappelle le commentaire que propose Sartre de « O saisons ! O châteaux ! / quelle âme est sans défauts ? » : « Personne n’est interrogé, personne n’interroge, le poète est absent ». Or Sartre, ô blasphème ô châteaux pour les puristes, veut communiquer (c’est un des derniers mots de l’entretien où il s’offre un droit de réponse). Avec son temps, avec ses contemporains, avec ses hommes. Sortir l’écrivain de sa tanière, et donc sans doute révoquer l’idée même d’écrivain.

Et pourtant c’est un écrivain, le seul à s’exprimer dans ce numéro de l’Arc, qui repère chez Sartre « cette volonté de ne jamais se séparer de sa race, de ne jamais quitter son lieu ni son temps ». C’est un écrivain, nommé Le Clézio, qui, en Sartre, aperçoit la nécessité pour l’écrivain de ne pas « fétichiser le langage », et de tenir la bride au verbe grisé par son omnipotence verbeuse : « l’engagement, c’est-à-dire le retour au monde par l’humiliation du langage devant un dessein plus vaste que lui, qui n’est autre que celui de la vie ». « Celui qui refuse le monde ou celui qui se sert du langage comme d’une expression absolue de l’univers, celui qui se ferme devant la communication offerte, celui-là trahit la société ». C’est un écrivain, oui, qui dit la nécessité, non du maquis, du repli aux fins de convoler avec l’éternité, mais de l’ancrage ici et maintenant. A croire que c’est d’abord cela, écrivain : c’est être entre tous, et parfois seul contre tous, celui qui ne croit pas à l’exception de l’écrivain.

7 Commentaires

  1. superbe !

    (mais on devrait pas dire : « Sartre ne va s’intéresser.. » plutôt que « Sartre va ne s’intéresser  » , au 6ème paragraphe ?)

    • pardon, j’écris le français avec les pieds
      mes textes en allemand sont beaucoup mieux écrits

      • Oui, pardon pour le côté donneur de leçon, mais c’était comme un crapaud dans un diamant, ça sautait aux yeux 🙂

        Vous avez lu le « Foucault, Deleuze, Althusser et Marx » de Isabelle Garo ? Je le termine et justement, j’ai aimé votre texte parce qu’en quelques phrases vous avez réussi à éclairer des aspects très complexes de la séquence des 60’s qui dans l’ouvrage (brillant et bien écrit et même « drôle » parfois) de Garo sont quand même assez complexes à saisir et à illustrer, comme vous le faites bien ici avec JPS. Bref, vive la pédagogie.

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