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Pas si cons

A propos de l’intelligence dans le foot

Article pour So Foot soumis au copyright

Très généralement et pas seulement aux Guignols de l’info, le footballeur traîne une réputation de complet crétin. Pourtant, dans une interview récente accordée à So Foot, l’immense Suaudeau met l’intelligence au centre de sa leçon de football. Il fallait éclaircir ce paradoxe. Le foot est-il oui ou non un jeu de con ? – par François Bégaudeau / photos : Panoramic

Les footballeurs sont cons, c’est bien connu. On le dit moins tout haut depuis la grande bascule 98, mais on continue à le penser tout bas. Comparez avec les autres sports collectifs, suggèrera-t-on, écoutez parler un volleyeur, un rugbyman, un handballeur, puis un footballeur, le bonnet d’âne reviendra sans conteste au dernier.

Puisque sa bêtise s’exprime essentiellement en interview, on doit quand même au cancre de nuancer le verdict. Existe-t-il un homme qui, même conférencier émérite, trouverait moyen de répondre intelligemment à des questions comme : «Alors, cette défaite, on imagine que vous êtes déçu ?» ; «Alors cette victoire, on imagine que vous êtes content ?»«Alors ce match nul, on imagine que vous êtes un peu déçu et un peu content ?». Existe-t-il un homme capable de répondre autre chose que, respectivement : «ben oui c’est sûr qu’on est déçu, parce qu’une défaite ça reste une défaite» ; «ben oui c’est sûr qu’on est content, parce qu’une victoire ça reste une victoire» ; «ben oui c’est sûr qu’on est un peu déçu, parce qu’un point c’est qu’un point, mais bon c’est sûr qu’on est content, parce qu’un point ça reste un point». Bref, ne pas oublier, qu’il y a dans le journalisme de foot une tradition de la question stupide dont la supposée connerie des footballeurs n’est que l’effet boomerang.

Gardons-nous cependant de rejeter la faute sur les confrères. A y bien réfléchir, il y aurait possibilité de se dépêtrer des questions ci-dessus. Ne serait-ce qu’en les contournant jusqu’à l’absurde : «Alors cette défaite, on imagine que vous êtes déçu ? / En effet j’adore le clafoutis». Ou bien en épanchant, narquois, un esprit de contradiction à la sauce Cantona : «Alors cette défaite, on imagine que vous êtes déçu ? / Détrompez-vous, j’adore perdre. Juste un peu déçu du 1-0. C’est tellement plus fun de s’en prendre trois ou quatre». Evidemment, pareille musique se fait peu entendre à Téléfoot, mais en mentionnant le retraité Cantona, on a fourni un début d’explication à cette pénurie. Il est en effet évident que la parole des joueurs est de plus en plus formatée, contrôlée par le club (dont les joueurs sont toujours davantage les hommes-sandwichs), conditionnée en amont par des conseillers en communication prompts à fournir un kit de réponses toutes faites, le mot d’ordre étant de s’en tenir à une sorte de correction, au sens où l’on parle de politiquement correct. Ne pas chambrer l’adversaire (surtout quand il est plus faible sur le papier, d’où l’expression « on les a respectés », qui veut dire « on les a pas complètement pris pour des baltringues »), mettre en avant l’équipe plutôt que soi-même (« oui j’ai mis quatre buts, mais il faut d’abord remercier notre goal »), éteindre le feu de la discorde sous l’eau plate du consensus. S’il fallait dégager une tendance sur la décennie en cours, ce serait : toujours moins de débordements incorrects dans le micro. Zidane, monsieur gentil, monsieur je ménage tout le monde – robinet d’eau tiède comme dit Jean-Louis Murat- en est l’emblème. Et la nécessaire quoique économiquement douteuse campagne contre le racisme dans les stades en est la vitrine idéologique, à l’occasion de laquelle Henry n’a pas été foutu de dire quelque chose de plus âpre, de plus marquant que « le racisme c’est pas cool ».

Pourquoi cette inaptitude à déborder le lit de la sympathocherie ? Je pose la question et aussitôt y réponds : parce que les footballeurs sont restés jeunes -expression au figuré en vogue dans les années 80 pour moquer le neuneu de service, mais qu’il faut prendre ici au sens propre : repérés à quatre ans et demi, assignés au pensionnat du centre de formation à huit, pré-achetés par un grand club à treize, les petits génies contemporains sont continûment encadrés, c’est-à-dire qu’au fond ils ne partent jamais de chez papa maman. D’où cette langue éternellement bloquée sur la case djeune, mais vidée des accents frondeurs qui poussent en même temps que l’acné. Ne reste que le côté : la guerre je dis non. Au petit jeu risqué (car toujours suspect de nostalgie) de la comparaison entre générations, il apparaît que le verbe époque Platini avait un peu plus de sel. Cela se joue à rien, car déjà la langue de bois régnait, mais il y a de ça.

Ce contraste, certains le ne se privent pas de le formuler plus frontalement, parlant de « génération PlayStation » (au passage, souvent employée dans les colonnes de ce magazine, Ndlr). Là, les choses se corsent un peu. Car s’il est vrai que la console a éjecté le peu de livres qui traînaient sur les tables de nuit de Clairefontaine, s’il est vrai qu’on a pu voir certains joueurs secouer le joystick avec l’enthousiasme fébrile et exclamatif d’un gamin de CE1, cette expression « génération PlayStation » sent le racisme social. Nouvelle occurrence d’une tendance pour le coup vieille comme le vingtième siècle : tendance de la petite bourgeoisie à stigmatiser, aux fins de s’en distinguer, la bêtise de la classe juste en-dessous. N’oublions pas que, de tous les sports collectifs cités plus haut, le football est le seul qui recrute la grande majorité de ses soldats dans les milieux populaires. Mettre en avant l’ineptie du verbe des footballeurs, comme du reste celles des cyclistes, c’est toujours, plus ou moins consciemment et sans vraiment penser à mal, surfer sur le constat que la langue académique est de moins en moins maîtrisée à mesure qu’on descend l’échelle sociale.

Se déclare alors une névrose spécifique à l’amateur de foot bourgeois, tiraillé entre son plaisir et la crétinerie manifeste de ceux qui le lui procurent, fatigué de trouver géniale telle passe tout en devant se rendre à l’évidence que, selon les critères en vigueur, le cerveau de son auteur ne présente pas le caractère d’exception induit par l’idée de génie. «Comment est-ce possible ?», se dit-il. Il aimerait tant que tout le monde soit Socrates, qui méritait bien son surnom, ou soit Dhorasoo qui habite dans les centres-villes pour sortir au théâtre. Il aurait un peu moins honte de dire qu’il aime le foot à son ami neurologue.

Or notre bourgeois pose mal les termes du débat. S’il soumettait plus sérieusement le football au critère de l’intelligence, il se mettrait en paix avec sa passion. Cela ne veut pas dire sortir du chapeau les quelques lapins (on vient d’en citer deux) qui dans la corporation se distinguent par la densité de leurs propos -distribution des prix douteuse, et qui ne ferait que confirmer par la négative le médiocre niveau d’ensemble de la classe. Cela veut dire démontrer à quel point ce jeu requiert intelligence. Il n’y a qu’à relire l’interview donnée en ces colonnes par Suaudeau, d’y compter le nombre d’occurrences du mot. C’est bien simple : que ça à la bouche, le Coco. Mais qu’entendait-il par là ?

Partons du plus simple : il n’est plus à démontrer que, pour certains aspects du foot, une intelligence classique ne nuit pas. De ce point de vue, le cas Deschamps est intéressant. N’a pas forcément lu tout Kant, ni visionné l’intégrale Bergman, mais son aptitude à lire un match n’est plus à démontrer, qu’elle s’exerce dans les interviews d’après-match, à travers une petite tonne de formules toutes faites, ou sur le terrain, notamment dans son art parfaitement réfléchi du placement. L’intelligence qui s’exprime là tient de la capacité d’analyse de sa propre pratique, et du jeu dans son ensemble. C’est l’intelligence du champion d’échecs. Celle des joueurs qui évoluent sur le terrain comme des entraîneurs avant l’heure. Celle des grands numéro 10, ou des demis défensifs, qui dans le foot actuel ont hérité du rôle de meneurs de jeu.

Justement, la distinction entre un 6 et un 10 sera fort utile à l’approfondissement du problème. Bien que Deschamps et Platini fassent preuve d’une égale compréhension du jeu, une différence fondamentale n’aura échappé à personne : quand le premier se place, place ses hommes, et, courroie de transmission en phase offensive ou boucheur de trous en phase défensive, assure la cohésion de la machine, le second, non content d’analyser la disposition générale à un instant « t », va lui-même mettre en œuvre l’action qui y semble la plus adaptée. Sa « vision du jeu » proverbiale donne aussitôt lieu à une passe. Une chose, donc, est de concevoir l’orientation de jeu la plus indiquée, autre chose est de réussir la passe qui exécute ce choix. Là se donne libre cours une qualité qui n’est plus exactement l’intelligence classique. Et comment alors appeler cette stupéfiante aptitude du cerveau à calculer, en un dixième de seconde : 1, la course de celui qui appelle la balle ; 2, le lieu où déposer le ballon en fonction de 1 et d’autres facteurs comme le positionnement de la défense ; 3, la force à imprimer au ballon pour satisfaire à 1 et 2 ? Assurément cette aptitude se travaille et se perfectionne, mais non moins assurément elle relève d’une faculté de perception qui ne s’acquiert pas. Dans la mesure où il n’y a plus réflexivité, il serait plus juste de parler d’intuition que d’intelligence.

Et pourtant c’est en priorité cela que Suaudeau désigne sous le nom d’intelligence. C’est-à-dire, en laissant pour l’instant la phase 3 : saisie ultra-rapide de la situation de jeu et choix immédiat de la passe optimale. Ou de l’appel de balles optimal, les deux décisions requérant les mêmes qualités. Simultanément aux trois opérations du passeur, l’appeleur en effet : 1, repère la trajectoire à donner à sa course pour offrir la meilleure possibilité de transmission ; 2 évalue le lieu où le ballon lui sera envoyé ; 3, règle sa vitesse de déplacement pour satisfaire à 1 et 2. Intelligence, tout cela. Celle-là même que Suaudeau, encore lui, évoque à propos de ceux, parmi ses joueurs de la génération 95, qui se montraient les plus habiles dans les matchs sans ballon proposés à l’entraînement. Avec toujours ce geste de poser l’index au sommet de la joue, pour signifier quel sens est en l’espèce le plus sollicité. Il s’agirait en somme d’une intelligence du regard, d’un génie de l’œil, d’une hyperacuité de l’espace.

Une fois la balle échue à l’appeleur, mettons que celui-ci doive maintenant se débrouiller seul, qu’à lui ne s’offre aucune perspective de passe, ni de but. En gros, il doit assurer une bonne conduite de balle ou dribbler –et d’abord il aura fallu contrôler. Posons encore la question : la qualité de contrôle, de dribble, de conduite de balle (et tout l’arsenal technique qu’on peut faire valoir en dehors d’une situation de match) entre-t-elle dans le registre de l’intelligence ? Oui, si retomber sur ses quatre pattes atteste l’intelligence du chat. Oui si le singe a l’intelligence de la liane. Quelque chose d’animal se joue là. Quelque chose qui a à voir avec une immédiate compréhension de la matière proche (le cuir, le gazon, le pied du défenseur), avec un implacable sentiment de son propre corps, de sa force, de sa souplesse, de sa réactiviré. Nous ne sommes plus dans le registre de l’analyse à distance, du regard, de la perception propres à la vision du jeu ou à la phase de transmission (passe ou appel). Plutôt, et cela vaudrait pour la phase 3, dans celui de la sensation. Sensation de soi, des agents matériels proches, des échanges de fluide entre les deux

Reste à mettre le ballon au fond. Et là il faut encore descendre d’un cran, s’éloigner un peu plus de l’intelligence Suaudesque, et a fortiori de celle que nous appelons classique. Non seulement le sens du but ressortit davantage à l’intuition, à la sensation, et donc ne requiert pas la faculté d’analyse, mais en plus le buteur a tout intérêt à mettre celle-ci totalement entre parenthèses. Que dit la vox populi ? : devant le but, faut pas se poser de questions. Boum. La patate, la coller sans tergiverser. D’ailleurs on constate qu’une équipe comme Nantes, ou ce qu’il en reste, qui sollicite beaucoup la capacité d’analyse, a toujours du mal à s’en affranchir quand il s’agit d’être « spontané » devant le but. Inversement, le plus grand buteur français de ces vingt dernières années trimballa une réputation de bêta pas complètement imméritée. La France ingrate adora que Papin enquille les pralines spontanées dans la lucarne mais lui en voulut –gentiment- d’être si con. Or l’un sans l’autre n’était pas possible. Un but, c’est un processus intelligent qui nécessite à son aboutissement un suspens de l’intelligence. Assumons-le avec calme : pour se réaliser pleinement, il faut au foot, jeu éminemment intelligent, une dose de connerie.

Un commentaire

  1. merci de citer, C4, mais je ne vois pas l’objectif

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